CHAPITRE PREMIER
Religion. — Histoire sunte..— Catéchisme. — Choix d'an directeur. — Étude de la langue française ; orthographe. — Histoire ancienne, romaine, de France, d'Angleterre. — Géographie. — Calcul. — Cours. — Piano. — Solfège. — Dessin. — Anglais, Italien. — Lectures. — Trayau]^ d'aiguille. — Charité. — Emploi du temps.
L'étude de l'Histoire sainte, celle de l'Évangile et du Catéchisme, commencent ; la religion, seule base solide de l'éducation, doit continuer son . initiation ; les devoirs religieux
vont s'étendre davantage ; la confession devient nécessaire ; tout doit, en un mot, concourir à préparer les voies qui vont amener la jeune fille à la première communion.
Le choix d'un directeur demande à être fait avec soin et perspicacité ; c'est le médecin de l'Ame ; il doit être non-seulement un modèle de vertu chrétienne, mais il est important qu'il possède, en outre, un grand sens et un esprit parfaitement juste. H faut qu'il sache se faire écouter et respecter profondément par son élève, qu'il lui rende la religion douce et qu'il la lui fasse aimer ; qu'il la guide naïve et pure, enfin, dans cette route de consolation, de force et d'amour, et qu'il s'entende avec la mère pour encourager le bien et combattre le mal.
Je le répète, ce choix est chose grave : le confesseur peut seul donner l'impulsion convenable aux idées et aux habitudes religieuses, et ces dernières ont besoin d'une direction ju-
dicieuse, car elles ne peuvent être les mêmes pour une personne qui se destine au couvent que pour celle qui est appelée à vivre au milieu du monde. J'ai entendu dire à un ecclésiastique de grand sens qu'il ne fallait exiger d'une jeune fille, dans ce dernier cas, que les devoirs qu'elle pourra pratiquer toute sa vie; sans quoi tel jour arrive où la multiplicité des occupations, les exigences d'un mari ou d'une position, empêchant l'accomplissement de cer- 4aines obligations imposées, amènent bientôt l'omission de toutes les autres : c'est un chapelet dont on ne peut ôter un grain sans que tout le reste se défile ; il faut donc ne demander que ce qui est et sera toujours relativement possible.
Les études commencent à devenir plus sérieuses; celle delà langue française etde l'orthographe, qui en est le complément nécessaire, doit occuper naturellement la première place.
Je n'ai pas besoin d'ipsister sur l'importance
de cette étude, base principale de toute bonne éducation.
L'Histoire ancienne, romaine, THistoire de France et d'Angleterre vont se succéder; la Géographie, quelques notions d'Astronomie, arriveront à leur tour ; l'écriture et le calcul, la lecture à haute voix, ne seront pas négligés. Chacune de ces connaissances trouvera simultanément ou successivement sa place. Par exemple, on commence, en général, par l'Histoire ancienne et celle (Je France ; ensuite^ l'Histoire romaine succède à la première, et celle d'Angleterre à la seconde. 11 faut connaître un peu de l'Histoire universelle ; des tableaux synoptiques sont d'un grand secours sous ce rapport. C'est ici l'occasion de recommander utilement aux mères ces excellents cours élémentaires qui se sont ouverts en France depuis quelques années, et parmi lesquels je citerai ceux des élèves dje l'abbé Gautier comme
— voles plus ingénieux et les plus complets '. Ces cours ont Tavantage de tracer la marche des études; ils apportent aussi Témulation, qui, sans eux, manquerait à l'éducation particulière ; ils habituent enfin à résumer vite ses idées et à les exprimer convenablement; j'en ai toujours vu obtenir les meilleurs résultats. Le piano doit être commencé de bonne heure. Pour ne pas fatiguer Télève, il ne faut pas exiger un travail trop long d'abord ; il vaut mieux faire étudier à plusieurs reprises ; une maîtresse patiente et attentive est ce qu'il y a de mieux dans ces premiers temps, 11 est bon, pour rendre l'élève musicienne, de la conduire à l'un de ces cours où l'on suit la méthode Wilhem ou Duchemin, non pas pour apprendre le chant proprement dit, qui ne doit commencer que beaucoup plus tard, ni même encore le
* Je citerai notamment ceux de M. Rémy, suciesseur de M. Ck)lart.
solfège, dont il ne faut guère s'occuper avant onze à douze ans, mais pour pouvoir lire facilement toute espèce de musique. J'ai vu à ces cours des enfants de six ans lire en trois defs différentes et donner l'intonation sans instru* ment, à la seule vue des notes.
Si l'enfant annonce des dispositions pour le dessin, et qu'il en ait le goût, on trouvera le moment nécessaire pour cette étude, qui peut néanmoins n'être commencée que plus tard, et également vers douze ans, le raisonnement contribuant d'une manière notable aux progrès de rélève. Je dirai, comme règle générale, qu'il faut bien se garder, en fait d'art, de forcer l'inclination : il vaut mieux renoncer à ce qui ne se développe pas spontanément; c'est du temps, de l'argent et souvent beaucoup
de découragement épargnés.
Je n'ai pas besoin de dire que l'étude des arts ne saurait être considérée comme indispen-
sable ; dans certaines conditions, elle peut être même un malheur, à moins qu'on n'en fasse une ressource utile. Mais, en général, en ne poussant cette étude que relativement aux dispositions de l'élève, il est bon de donner à l'enfant au moins une teinture du piano, du chant et du dessin ; et je regarde comme indis=pensable à toute éducation raisonnée la connaissance du dessin linéaire et celle de la lecture de la musique par ces nouveaux moyens qui la rendent si facile, ces deux genres d'étude étant nécessaires pour former le coup d'œil et l'oreille. Pour le reste, tout doit dépendre de la fortune des parents et de la vie que leur fille sera probablement appelée à mener; dans certains cas, il est sage de s'abstenir.
L'étude des langues est le complément d'une éducation soignée ; les langues anglaise et italienne semblent le mieux appropriées aux femmes. La première est la langue la plus gé-
néralement répandue, la seconde est la langu musicale par excellence.
Pour apprendre à parler facilement l'anglais on prend, en général, dans les maisons riches une bonne ou une gouvernante anglaise, ce qu est certainement un des meilleurs moyens pou donner l'accent ; mais alors ce choix doit étn fait avec soin, afin de ne pas donner à rélèvi une prononciation défectueuse. Par exemple il faudrait éviter de prendre une Irlandaise, e surtout une femme qui n'aurait pas reçu i'éducation et qui ferait de grosses fautes de langage.
Il j a, du reste, à Paris, des cours de langue anglaise et italienne, et beaucoup de professeurs estimés , pour suivre cette étude d'une manière aussi satisfaisante que possible, lorsqu'on n'est pas dans le pays même, avantage que rien ne peut remplacer.
Ce que j'ai dit pour les talents de luxe peut
s'appliquer à Tétude. des langues, qui n'est point de nécessité indispensable dans une certaine position de fortune, sauf toujours les cas d'utilité exceptionnelle.
Le choix des lectures va devenir, s'il est possible, plus important encore : il faut avant tout s'attacher à inspirer le goût des bons livres; l'histoire ch&tiée offre beaucoup de ressources en ce genre.
Parmi les histoires de principaux États de l'Europe, je citerai V Histoire de France de Mennéchet, qui a été couronnée par l'Académie française ; celle d'Angleterre par le docteur Lingard ; celle d'Ecosse de Walter Scott ; V Histoire de Russie détachée du grand ouvrage de Y Univers pittoresque, qui est fort intéressante, el dont les derniers événements rendent la connaissance plus nécessaire encore ; Y Histoire d'Italie, par Artaud, qui initiera l'élève à toutes les vicissitudes et aux révolutions de ce
beau pays, dont l'histoire se lie si étroitemeni à la nôtre ; il y a encore les Récits de Phisiaire d^ Angleterre par de Gourgeon, qu'il ne sera pas mal de lire avec Thistoire de France indiquée plus haut, n en est de même de l'Histoire d^ Angleterre par Roche, qu'on peut lire aussi avec fruit, outre celle du docteur Lingard.
Il est bon souvent de comparer la manière dont deux auteurs de mérite ont traité le même sujet. A part les grands événements que chacun d'eux rapporte tout naturellement, il est certaines circonstances qui ont pu n'être qu'indiquées dans l'œmTe de l'un d'eux, et que l'autre a pu mettre plus en lumière, de sorte qu'en lisant les deux ouvrages, on peut se faire une idée plus juste et plus complète des choses.
Je recommanderai de plus certaines histoires particulières, comme Y Histoire de la conquête de r Angleterre par les Normands, d'Augustin
Thieny, la dernière édition; Y Histoire des Croisades j par Michaud; V Histoire des ducs de Bourgogne^ par M. de fiarante.
V Atlas de Lesage est aussi un ouvrage fort utile, qui embrasse à la fois l'histoire ancienne et l'histoire moderne, et présente sous une forme méthodique tous les événements qui se sont passés dans chaque pays en particulier ; puis, à l'aide de tableaux synoptiques, l'ensemble de tous les faits accomplis aux mêmes époques dans le monde entier.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien la connaissance de l'histoire des autres nations est utile et même indispensable pour connaître la nôtre , à cause des nombreux points de contact qu'elles ont eus dans le courant des siècles. Tout se tient et s'enchaîne dans l'ordre des faits historiques, et il est impossible de se rendre parfaitement compte de certains d'entre eux, si l'on ne s'attache
qu'à constater isolément les événements de telle ou telle histoire.
Pour la géographie, outre les livres ordinaires et les cartes, dont il est indispensable d'accompagâer cette étude, il sera bon de lire la relation de quelques voyages. C'est, si je puis m'exprimer ainsi, la géographie mise en action. Lorsqu'on connaît la situation des diverses parties du monde, qu'on possède à fond sa mappemonde, en un mot, il est d'un grand intérêt dé voir comment et à quelle époque ces différentes contrées ont été découvertes, quels peuples les habitent, quels sont leurs mœurs, leurs usages, etc. C'est à tous ces secrets que nous initient les histoires de voyages qui ont de plus l'intérêt dramatique qui s'attaclïe aux aventures des voyageurs.
J'indiquerai d'abord le Voyage autour du Mondcy par Dumont d'Urville, fort connu et fort apprécié ; le Toyage dans les deux Am-
nques^ par d'Orbigny, plein d'observations et dMntérét ; le Voyage en Afrique et en Asie^ par Eyriès.
il est bien entendu que tous ces ouvrages ne se liront que successivement et pourront s'acquérir peu à peu, et lorsque le besoin s'en fera sentir. 11 en est d'autres d'ailleurs que je ne puis citer ici , mais dont il sera facile de se procurer la liste près de personnes éclairées, et qu'on pourra mettre à un certain moment dans les mains de la jeune fille ; mais rien qui sente le roman.
11 faut chercher naturellement dans ce qu'on donne à lire à l'élève une morale pure et des exemples profitables à la jeunesse; il faut qu'à c6té du mal, qu'elle ne peut malheureusement ignorer complètement, le bien fasse toujours pencher la balance.
L'habitude de faire des extraits de ses lectures est excellente , et grave sans peine dans
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la mânoire ce qu'on yeut y laisser ; elle ôxmk» en outre le moyen à la mère ou à rinstitutrice d'apprécier et de diriger le jugement de rélèye; on doit aussi causer avec cette dernière de ce qui Ta frappée et en raisonner avec elle , alSn qu'elle ne lise pas comme une machine , sans s'attacher à comprendre et à juger sainement ce qu'elle a lu. Tout a besoin de direction ; il faut guider la marche de l'intelligence comme celle du corps, et surtout diriger le sens naturel sans réitérer.
Le travail d'aiguille ne doit pas être négligé. Quels que soient le rang et la fortune des parents , la jeune fille doit apprendre à coudre, repriser, broder, en un mot, tous les ouvrages de femme. On commande mieux ce qu'on sait faire soi-même, et d'ailleurs, au milieu des vicissitudes des temps et de la vie, alors que nul n'est certain de conserver une fortune que tant de circonstances diverses peuvent menacer,
quelle serait la folie d'une mère qui élèverait sa fille eu vue d'un avenir constamment brillant et inaltérable ! Espérons que la Providence éparçnera à la France le retour des calamités qui l'ont accablée , mais ne comptons pas sur une vie exempte d'épreuves ; plus que jamais, il faut que chaque mère ne cesse d'avoir en vue ce point important : rendre sa fille capable de traverser les mauvais jours en devenant une ressource et une consolation pour les siens, au lieu d'un être pusillanime et par conséquent inutile, pleurant le luxe et les plaisirs perdus, énervant ce qui l'entoure , au lieu de contribuer à relever le courage de chacun par son exemple et sa résignation. Que la jeune fille apprenne donc à raccommoder le linge, à le coudre, et plus tard à faire ses robes, à chiffonner , à confectionner elle-même une foule de détails de sa toilette ; qu'elle ne dédaigne rien en ce genre ; tout peut se trouver utile un
jour. Dans cet apprentissage de couture, je n*ai pas besoin de dire^ que la charité doit trouver sa part ; il n'est pas de fortune qui ne permette cette modeste dépense ; avec des rognures et quelques mètres d'étoffe à bon marché, comme il s'en fait à présent, on peut faire des layettes et des vêtements d'enfants pauvres à très-peu de frais ; il faut apprendre à faire industrieusement le bien.
Qu'on ne m'objecte pas que, dans le plan que je viens d'indiquer, il y ait beaucoup trop à faire pour une jeune fille. D'abord ces différentes études doivent trouver place , petit à petit, en partie et successivement; ensuite, en réglant l'emploi de ses heures, on arrive à tout obtenir, et on est étonné de ce qu'on peut accomplir alors, sans fatigue, dans une journée. Par exemple , on peut ainsi déterminer cet emploi :
Se lever en été à six heures, à sept en hiver ;
S'habiller, faire sa prière et déjeuner, jusqu'à sept en été, huit en hiver;
Écrire et étudier ses leçons de huit à neuf heures, les répéter de neuf à dix ;
Étudier le piano de dix à onze heures, faire le second déjeuner et se reposer après, de onze heures à midi ;
Leçons et études de midi à deux heures;
Promenade de deux heures à quatre ;
Piano et travail d'aiguille de quatre à six heures, jusqu'à l'heure du dîner;
Le soir, récréation et lecture jusqu'à l'heure invariable du coucher, huit heures : à ce propos, j'engage les mères à maintenir cette heure de la retraite, en dépit des prières et des étonaements des étrangers.
La jeunesse a besoin de sommeil, les veilles la fatiguent et l'étiolent ; jamais le sommeil du
matin ne remplace sainement celui du soir ; puis les éludes souffriraient nécessairement de ces déviations du système. H faut donc être invulnérable sur ce point, et, en général, habituer sa fille à se soumettre sans conteste à ce que la raison de sa mère a décidé pour elle ; la confiance doit être aveugle d'un côté et l'autorité absolue de l'autre.
Plus tard, cet emploi des heures que j*ai tracé peut subir des changements par ceux même des études ; au surplus, il sera très-facile de varier ce thème et de l'adapter aux circonstances particulières et aux heures des professeurs ; mais je considère comme indispensable qu'il y ait un règlement écrit et auquel on se conforme; l'occupation continuelle est nécessaire pour une jeune fille, et la variété en détruit la fatigue. Faites en sorte que votre élève ne puisse jamais rester oisive, c'est le moyen de se rendre maîtresse de l'imagination, de la
distraire et de la diriger : c'est le secret des mères éclairées ; il faut bien se garder de le négliger ; il est à la fois un bienfait et un grand motif de sécurité.