‹ Petites ignorances de la conversationChapitre 7 sur 16 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Premières habitudes à faire prendre à Tenfant. —- LMnstinct suffit pour comprendre. — Facilité des défauts à se propager. — Leur persistance. — Impatiences. — Colères àvaincre. — L'enfant imitatif. — Pr emières notions de In religion. — Respect pour les parents. — Politesse. — Manière d'être envers les domestiques. — Peurs à éviter. — Choix des bonnes. — Jeux des enfants.

Je suis complètement d'avis que l'éducation peut commencer dès qu'un enfant voit et entend; et par entendre, je veux dire comprendre, au moins par gestes, sinon par l'audition

des paroles, 11 me paraît certain que de boDDes ou de mauvaises habitudes peuvent se contracter, dès ce moment, avec une facilité extrême selon les soins et la direction donnés.

L'enfant veut obtenir une chose ; il crie, c'est sa première façon d'exprimer sa volonté. On s'empresse, en général, de le satisfaire ; son instinct, car alors l'instinct agit seulement en lui pendant ces limbes de l'intelligence, s'empare de ce moyen et en use avec prodigalité. Ce point obtenu, l'habitude est contractée ; il n'y a plus à revenir là- dessus, pendant longtemps du moins, et jusqu'à ce que les facultés, plus développées , offrent la possibilité de plus d'exigence et de plus de diversité dans les moyens de répression.

Mais, qu'on ne s'y trompe pas, ces premiers temps négligés multiplient les difticultés de l'avenir et augmentent la somme des mécomptes.

U n'y a point de petit défaut; toute habitude mauvaise porte avec elle ses fruits. Le champignon parasite commence par un léger point blanc ; il grandit, s'élève, s'étend et renferme (les substances vénéneuses qui se répandent sur le sol autour de lui , et le fécondent de germes empoisonnés. Un défaut en engendre toujours un ou plusieurs autres, car tout, dans la nature, tend à se reproduire et à se propager : les végétations morales participent du système général ; il faut donc les favoriser ou les détruire dès l'origine.

Aucune imperfection ne doit être traitée comme si elle était sans conséquence; un peu de soin et d'attention en fera justice.

Que l'on ne m'objecte pas que, dans les premiers temps , l'enfant ne saurait être apte à saisir ces enseignements prématurés. Je répète qu'en supposant que la première lueur réelle de l'iotelligçnce n'ait pas encore brillé en lui ,

rijûstinct suffirait seul; ]es animaux nousc fournissent chaque jour des preuves fra; pantes.

J'ai vu un chien aboyer, hurler, non-seul« ment pour se faire donner ce qui lui était n cessaire, mais pour qu'on s'occupât de lui; j' YU ce chien, gâté entre tous les autres, refus de boire autrement que dans une cuiUer, qi la personne qui l'avait élevé lui présentait cot plaisamment; séparé ensuite de son escia\ cet animal est redevenu calme, a cessé d'êt importun ; en un mot , il s'est corrigé. Ce( qui peut paraître puéril, vient pourtant à l'a pui de ma conviction et détruit toute espî de prétexte de ne point s'occuper dès l'abc de cette culture , pour laquelle on doit co mencer, comme pour toutes, par arracher avî que de semer.

La première difficulté qui se présente donc celle de rectifier une volonté expric

d'uae manière impérative ou fatigante. Il suffit, pour cela, de ne point obéir immédiatement à ce cri, lorsqu'il n'annonce pas la souffrance, et de chercher à distraire l'enfant doucement; enfin, de ne lui rien accorder que lorsque ses cris ont cessé.

Dès que l'enfant commence à parler, la tâche s'étend davantage , et il faut surveiller avec plus de soin encore ces impatiences, qui deviennent de la colère si l'on n'y met ordre tout aussitôt.

L'exemple, en général, a beaucoup de puissance , et il est impossible que l'enfant , dans les perceptions duquel tout se reflète, ne puise pas dans son entourage ce calme qu'on obtient à la longue par l'imitation à laquelle il est peu à peu et instinctivement amené. Mais , si ce moyen ne suffisait pas pour vaincre cette disposition fâcheuse, et qu'il est si important de détruire, je recommande un remède des plus

simples, que j'ai vu employer avec un succès complet et que voici :

Un enfant avait des colères d'une telle violence, qu'il se tordait dans les bras de la personne qui le tenait, devenant violet et roide de manière è faire craindre des convulsions.

Tous les moyens pour dompter cette disposition fâcheuse avaient échoué. A la première crise qui se présenta , on s'abstint de lui dire un seul mot et on le déposa sur un tapis dans une pièce retirée; sa mère s'enferma avec lui, feignant de lire avec le calme le plus parfait. Au bout de quelques minutes, les cris cessèrent ; alors elle fit . porter Tenfant dans sa chambre, dans le plus grand silence, le coucha et envoya chercher le docteur , qu'elle avait prévçnu d'avance et qui, se prêtant à cette petite comédie, déclara, après avoir tâté le pouls du malade supposé, que c'était une crise nerveuse des plus violentes , qui pourrait déter-

Qiner une fièvre fort grave si elle se renouve- )it. Le lit, le régime et une tisane quelconque urent ordonnés par lui jusqu'au lendemain :

amais les colères ne reparurent depuis.

Les premières notions de religion doivent Sire données à cette jeune intelligence, il faut X)mmencer à parler à Tenfant de Dieu , qui a fait toutes ces belles choses qu*il voit : ces arbres, ces fleurs, ces oiseaux, tout ce qu'il contemple et qu*ii admire ; de Dieu, qui a créé son )ère, sa mère, tous les hommes et lui-même ; jui est le matlre de tout, qui le voit et Tenend. Joignant alors ses petites mains, il faut, Datin et soir , lui faire dire quelques mots en orme de prière , et l'habituer ainsi à reconlaîlre une Providence suprême, base de toute autorité comme de toute morale. Quel auxiiaire puissant une mère éclairée ne peut-elle )as trouver d'ailleurs dans cette première aspiration de reconnaissance et d'amour! De là

dérivent naturellement pour Tenfant le respec et Taffection pour ses père et mère, représeu tants de Dieu sur la terre.

Habituez Tenfant à porter votre offrande

ce pauvre vieillard, à cette mère couverte d haillons ; qu'il partage avec ce petit malbei reux le gâteau qu'il vient de recevoir ; ouvk ce cœur à la charité, plus tard vous en réglew les mouvements; il faut commencer à en jeté les premières semences de bonne heure. Qu sa pitié s*étende jusqu'aux animaux.

On voit souvent des enfants rire et balt« des mains pendant qu'on égorge une volaille, un porc ou un autre animal ; éloignez de la vue des vôtres tous ces spectacles qui endurcissetf le cœur et peuvent avoir sur le moral l'influenci la plus funeste. Faites-leur comprendre qin les animaux ont la faculté de souffrir auss bien qu'eux, et combien il est lâche et indigw d'abuser de sa force pour leur imposer telle (M

ilie torture, comme de leur arracher les ailes, i6 pattes, de les brûler, de les battre. Ne permettez aucun de ces jeux cruels auxquels les sfants ne sont que trop portés à se livrer ensers de pauvres bêtes qui, parfois, ont d'ailleurs des velléités de se venger. J'ai vu un cheval, longtemps maltraité par un jeune gar- (OD, le pousser un jour dans son râtelier et le Dordre de telle sorte, que, si Ton ne fût arivé à temps , il Teût tué, 11 ne faut pas négliger d'insinuer de bonne eure à l'enfant les simples notions de la poliisse, sans que le naturel perde rien à ce soin, 3 ne veux point dire d'ailleurs qu'on en fasse e petites machines , loin de là; qu'ils soient oux, obligeants ; qu'ils n'occupent pas d'eux, ortout. Je n'ai pas besoin de dire à quel point 3s enfants gâtés , justement nommés des enmis ierriblesy sont insupportables ; les parents euls peuvent se complaire à ces gentillesses

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et à ces importunités qui fatiguent les étrao gers. Comment ces parents n'ont-ils pas le boi goût d'éviter de faire poser ainsi leurs enfant pour quêter une approbation ou des sourire dont on se dédommage» en lear absence, pa des plaîsaiiteries sur leur faiblesse?

N'oublions pas combien il est essentiel d'ob tenir de l'enfant une façon d'être convenabli envers les domestiques; qu'il s'habitue à te remercier poliment des petits services qu'ifc lui rendent; qu'il soit particulièrement reconnaissant des soins de sa bonne ; il faut lui faire comprendre que le dévouement et l'affection ne se payent pas.

En même temps , il faut , autant que possible, éviter le contact des personnes qui, par leurs discours et leurs habitudes, contrediraient incessamment votre système d'éducation. Si voire fortune vous le permet, ne placez auprès de votre enfant, même pour les premiers soins

qu'une femme qui n'ait rien de vulgaire. 11 arrive trop souvent, en éducation, de voir son œuvre détruite par l'entourage; les paroles indiscrètes, les réflexions sur telle ou telle défense des parents, voilà le danger réel, celui qu'il faut éviter à tout prix.

Apprenez à l'enfant à se rendre compte de tout ce qui est à sa portée ; répondez à ses questions avec bienveillance et clarté ; ne lui faites jamais une réponse évasive ; dites-lui la vérité , s'il est possible , sinon répondez-lui simplement que vous ne le pouvez faire, qu'il ne vous comprendrait pas.

Commencez l'éducation raisonnée dès le berceau; vous y trouverez l'avantage d'écarter, dès le principe , les mauvais penchants , et de développer à la fois le jugement, l'intelligence et le cœur.

Il est surprenant de voir à quel point des enfants élevés ainsi font des progrès en rai-

sonnemeni. J'en ai entendu faire des réflexions et des réponses admirables de justesse, et d'autres qui dénotaient une délicatesse infinie. Je

citerai, à cette occasion, deux exenaples dont j'ai été le témoin.

Une petite fille de trois ans environ demandait quand sa marraine , qu'elle aimait beaucoup, devait venir la voir. « Après le dîner, lui répondit-on, — Ah! s'écria-t-elle, dînons tout de suite. »

On montrait à un petit garçon du même âge le portrait en buste d'un ami de son père, qui se trouvait présent et qui désirait voir s'il le reconnaîtrait. « Ah! s'écria-t-ilinvolontairement, qu'il est laid 1 x> Puis, rougissant, il ajouta tout ému : c< Celui qui n'a pas de jambes. » Je défie de trouver à la fois plus d'esprit et de cœur.

Que les parents ne cèdent pas cependant à la petite satisfaction d'amour-propre de citer les mots heureux qui peuvent échapper à leur^

enfants. En effet, ces réponses qui étonnent parfois peuvent être faites sans réflexion et à rinsu, pour ainsi dire, de ceux mêmes qui les font, comme ces coups de bille merveilleux qu'amènent, sur un billard, les combinaisons inattendues du hasard. Aussi les louanges, ou seulement Fair d'admiration des parents, doivent avoir nécessairement, en pareil cas, le résultat le plus fâcheux, en excitant l'amourpropre de l'enfant et en altérant chez lui le naturel. J'en ai vu d'autres qui, gâtés sur ce point par les citations que les parents faisaient de leurs bons mots, ne parlaient plus en présence des étrangers sans examiner l'effet qu'ils produisaient.

Ceci n'a pas besoin de commentaires.

On ne saurait trop recommander aux parents de veiller à ce que personne ne témoigne devant leurs enfants des craintes puériles sur tel insecte, tel animal, etc. Il ne faut pas exi-

ger qu'un «nfant touche ce qui est répugoant, mais il est bon qu'il le voie sans en être impressionné ; le raisonnement et l'exemple sont toujouis.les moyens les plus efficaces.

J'ai vu des femmes jeter les hauts cris à l'aspect d'une guêpe, d'autres se trouver mal à la vue d'une araignée, d'une souris, d'une che- ^ nille ; il faut s'attacher à vaincre de bonne heure ces répulsions.

Lorsqu'il fait de l'orage, ne souffrez pas que l'on témoigne de la frayeur devant l'enfant; ne l'excitez à commettre aucune imprudence, mais faites-lui admirer la majesté de ce spectacle sublime et donnez ainsi une direction noble à ses idées,

La peur est un sentiment très-nuisible et qu'il faut éviter absolument. 11 ne faut donc pas souffrir qu'on menace l'enfant de l'Ogre, de Croquemitaine, du loup, etc. La frayeur que ces récits causent à de pauvres petits êtres

peuvent amener les résultats les plus graves et les plus fâcheux pour la santé. C'est un point fort difficile à obtenir des bonnes qu'elles puissent s'abstenir d'employer ces menaces pour faire taire un enfant qui crie ; il faut exercer la plus grande surveillance sur ce point, et, en ^éral, quitter le moins possible l'enfant :

c'est le seul moyen de sécurité complet,

A propos des bonnes, on ne saurait trop répéter que le choix en est très-important. On voit sans cesse aux Tuileries, aux Champs-Elysées, au Luxembourg, dans toutes les promenades publiques enfin, des enfants laissés seuls avec d'autres. Une bonne ou deux se chargent de les surveiller; pendant ce temps, ces de- Baoiselles s'absentent et ne reviennent parfois <|ue pour l'heure du départ. Je laisse à penser de quelle manière la surveillance peut être exercée dans de pareilles conditions, et ce qui peut advenir des malheureux enfants. J'ai con-

nu une mère de famille qui, prévenue d'uo fait semblable, avait trouvé ses enfants abandonnés ainsi aux Tuileries, et avait pu les voler^ disait-elle, comme tout autre eût pu le faire à sa place.

Une autre bonne avait imaginé, pour utiliser sans doute ses promenades, de louer une petite fille dont elle avait la garde à une mendiante. Celle-ci conduisait Tenfant dans une espèce de galetas où elle échangeait ses vêtements contre des haillons pour demander l'aumône. Au moment du retour, la bonne rhabillait la pauvre petite et retournait à la maison à rheure ordinaire.

Ce qui arrive le plus souvent, ce sont les conversations entre bonnes, ou même avec d'au- |ê très promeneurs, et pendant lesquelles les enfants sont entièrement livrés à eux-mêmes.

Ceux-ci montent sur les bancs, sur les chaises, tombent, souvent au risque de se blesser. La

bonne ne voit ni n'entend lien, et ne se dérange que dans les grandes occasions, c'est-à dire lorsque Tenfant jette les hauts cris; alors, en pareil cas, et sans connaître la cause de ses larmesy elle commence le plus souvent par le rudoyer et lui fait eipier ainsi une faute qui est la sienne.

Pour éviter ces inconvénients, le plus sage est d'accompagner, quand on le peut, ses enfants, ou au moins de prendre l'habitude d'al- 1er les retrouver aussi souvent que possible soi-même, et toujours à des heures différentes, de manière à dérouter les calculs.

Je dirai encore qu'il ne faut jamais souffrir que les bonnes parlent durement aux enfants, ni qu'elles leur arrachent violemment ce qu'ils tiennent dans leurs mains ; qu'elles les appellent méchant, menteur, etc. On gâte ainsi le caractère, et on peut l'abrutir parfois.

U ne faut pas permettre que les petits en-

fants jouent avec des enfants plus grands oa plus âgés qu'eux. Ceux-ci, en général, les malmènent, les taquinent, les font obéir à tous leurs caprices, en font leur jouet en un mot, et peuvent, dans leurs mouvements brusques, les atteindre et les blesser d'une manière dangereuse. Je considère aussi que les jeux entre petits garçons et petites filles, passé la première enfance, doivent être évités. Les garçons deviennent bruyants de bonne heure; leurs jeui ne sauraient convenir à de petites filles, auxquelles ils donneraient inévitablement des habitudes turbulentes et hardies qui ne sont point de leur sexe.

On doit apprendre aux enfants à parler nettement et comme tout le monde de bonne heure, et se garder de leur enseigner ces prétendues abréviations enfantines, telles que dada, bobo, nanan, etc, dont il faut toujours tinir par leur faire perdre l'habitude, 11 n'en

3 pas davantage de les accoutumer à appelaque chose par son nom réel, qu'ils balbud'abord, mais qu'ils finissent bientôt par oacer convenablement s'ils l'entendent dire.

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