CHAPITRE II
Mensonge. — Faire naître les bons penchants. — Donner le goût de Toccupation. — Lecture. — Choix des premiers livres. — Mémoire exercée. — Écriture. — Travail d'aiguille. ~ Direction à donner au moral. — Développement ménagé de l'intelligence.
Il est un vice dont il faut avant tout s'attacher à inspirer Ttiorreur, je veux parler du mensonge. Il n'en faut pas excepter la ruse, qui est une variété de l'espèce et qui doit y conduire nécessairement ; en un mot, il faut réprouver tous les moyens détournés, ne parler qu'avec dégoût des personnes qui altèrent la vérité, dire hautement que, lorsqu'on a sur-
pris votre confiance, vous ne croyez plus, et employer enfin tous les moyens possibles de faire comprendre le mépris qui s'attache au menteur.
Habituez Tenfant à avouer sa faute lorsquMI en a commis une, et diminuez la punition en proportion de la sincérité.
J'appellerai l'attention des mères sur un point très-important, je veux dire la jalousie chez les enfants. 11 en est qui naissent avec cette malheureuse disposition , d'autres chez qui la maladresse de l'entourage la développe d'abord. Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien les parents sont coupables en manifestant de la préférence pour tel ou tel de leurs enfants, et combien ils doivent s'en abstenir. Mais enfin, s'ils découvrent, sans y avoir donné lieu, le germe de cette sorte de maladie dans l'un d'eux, ils doivent mettre tous leurs soins, et sans paraître s'apercevoir de rien, à le déraciner, lis
mettront la justice la plus exacte dans toutes les occasions où Tenfant peut se trouver en contact avec ses frères et sœurs ; ils devront s'en occuper avec plus d'assiduité, et lui témoigner plus de tendresse. Ceci est d'une trèshaute impo^ance. On a vu de tout petits en* fants devenir malades de jalousie et en mourir même. D'ailleurs, ces premières impressions jettent parfois des racines profondes, et préparent souvent, dans l'avenir, des dissensions et des inimitiés dans les familles.
En même temps que la mère s'efforce de détruire les mauvaises dispoitions qui s'annoncent dans l'enfant, elle doit chercher à favoriser et à faire naître même les bons et nobles penchants.
On ne saurait travailler à développer de trop bonne heure, par exemple, le goût de l'occupation. L'enfant peut, en se jouant, apprendre ses lettres, épeler et même assembler les
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syllabes au moyen de ces bottes qui contiennent des lettres de plusieurs grandeurs, ou d'autres combinaisons qui remplacent l'ennui par la distraction, et dont la variété est si multipliée aujourd'hui. Vous pouvez faire de cela un véritable amusement.
U n'y a pas d'âge fixe pour commencer la lecture; le développement de rintelligence peut seul guider sur ce point.
Lorsque l'enfant est parvenu à connaître les syllabes et à les assembler, on peut user d'un moyen fort simple, que j'ai vu employer avec succès, pour l'amener à lire couramment. On commençait une histoire, et, lorsque la physionomie attentive du jeune auditeur exprimait un certain degré d'intérêt, on prétextait une affaire et on sortait en laissant le livre ; il était bien rare que l'enfant resté seul ne reprît pas la lecture et ne parvînt pas à connaître le dénoûment, avec quelque effort
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sans doute, mais cet effort même était d'un puissant secours et amenait des progrès rapides.
A propos de lecture, je dirai combien if est mauvais de donner à lire des contes de fées, qui peuplent imagination des enfants d*étres fantastiques et leur causent parfois de réelles frayeurs. Je me rappelle l'effet que produisaient sur des enfants de quatre et cinq ans la Barbe Bleue et ce loup qui remplace la mèregrand du Petit Chaperon rouge pour le dévorer ; puis, ces amours de princes et de princesses ne sont rien moins que convenables. En un mot, c'est créer le désordre là où l'on doit au contraire s'efforcer d'établir des notions saines et justes des choses, au fur et à mesure que le développement des idées permet de meubler ce jeune cerveau, où tout s'imprime avec tant de facilité, qu'il est essentiel de n'aller que pas à pas et par couches, si je puis
m'exprimer ainsi, pour ne point amener la confusion.
U y a pour les plus petits enfants des ouvrages récréatifs excellents : les Contes dans un nouveau genre; ceux de Miss Edgeworih] Berquiny etc. ; puis Y Histoire sainte^ ancienne^ romaine^ de France, dMn^'l^^errc, racontée aux petits enfants ; je n'ai pas besoin de faire ressortir l'avantage de ce dernier genre d'ouvrages. Quelques récits de Voyages et le Robinson suàse peuvent composer en partie cette première bibliothèque qui doit être choisie avec un soin minutieux, car elle contribuera à la formation des premières idées, et de ces premières idées dépend souvent la rectitude du jugement.
L'exercice de la mémoire est encore un des premiers soins que l'éducation réclame; il est bon de préparer , de solidifier l'instrument qu'on doit employer et de s'en rendre complé-
tement maître, afin de n*être pas arrêté en chemin par son insuffisance.
Quelques personnes se sont élevées contre rinconvénient d'employer, pour exercer la mémoire des enfants, des ouvrages au-dessus de leur portée, tels que les Fables de la Fontaine, les Tragédies de Racine, etc; je crois que ce scrupule n'est pas fondé. Il est certain qu'un ^fant, en apprenant par cœur une fable de la Fontaine, n'en saisira ni la grâce ni la moralité ; il n'appréciera pas davantage la délicatesse delà pensée, le tour à la fois gracieux et élégant du vers de Racine ; il apprendra ces chefs-d'œuvre mécaniquement ; cependant il apprendra cette poésie plus facilement quo toute autre chose ; il y trouvera une sorte de jouissance indéfinie, musicale, si l'on veut, qui n'ira pas au delà de l'oreille, mais qui doit commencer déjà à la former.
Quand il fera parler monsieur du Corbeau,
par exemple, il rira, trouvera tout cela fort drôle, et ce sera tout; mais, je Tai dit, il ne s'agit ici que d'exercer la mémoire, et, pour ce faire, il faut choisir ce qui peut se retenir aisément, il ne faut pas croire que l'on déflore par là les jouissances de l'avenir, non; plus tard, et alors que le jugement est développé, on lit et on relit avec bonheur ces ouvrages immortels de nos maîtres ; on croit les lire pour la première fois, parce qu'on les comprend seulement alors. Chaque pensée apporte , en quelque sorte , son jet de lumière; on s'arrête presque à chaque ligne, on pénètre dans tous ces trésors, véritablement inconnus jusque-là. Alors on a la joie de les sentir en soi, car la mémoire flexible des premières années conserve toujours invariablement ce qu'on y a une fois gravé, {andis que, plus tard, associée à l'intelligence, elle s'efface au contact d'un hôte plus puissant et dont chaque jour voit grandir l'exigence.
Ces beaux yers, appris de bonne heure, ont, en outre, l'avantage de donner de Téloignement pour le style rude et non châtié, tandis qu'ils accoutument l'oreille à l'harmonie du langage.
Laissons donc nos enfants apprendre le français de ces génies, qui n'y perdront aucune parcelle du tribut d'admiration que tout être pensant leur doit offrir un jour.
L'écriture commencera dès que la main pourra tenir convenablement une plume, et on devra s'attacher pour ceci, comme en général pour tout ce qu'on enseigne à cet âge, à n'en point faire un devoir rigoureux, mais une distraction, une récompense. Il faut promettre, si l'on est douce, obéissante, de faire lire et écrire ; il est bon de se faire un peu prier pour donner la leçon.
L'aiguille doitaussi commencer à être exercée de bonne heure. La poupée sert de prétexte :
on apprend ainsi à ourler, à faire des surjets,
et Ton promet à la petite fiUe, lorsqu'elle ser plus habile, de la faire travailler à de petite layettes, à des vêtements destinés à des eofant pauvres. Donner un but charitable à l'enseigne ment, quand la circonstance le permet, c'es en doubler le fruit; une mère ne doit négligei aucune occasion de donner au cœur sa direction naturelle , la charité : c'est une langue qu'il faut lui apprendre presque en naissant.
Ces premières indications de travail que j'ai tracées doivent être ménagées avec un soin extrême, et alternées avec la promenade et Texercice.
Il faut bien se garder d'apporter aucune fatigue à ces organisations, si faibles encore, par une attention trop soutenue, et éviter surtout de forcer la nature pour en obtenir ces créations incomplètes et maladives qu'on appelle communément de petits prodiges. On doit se borner, pour ainsi dire, à tracer quelques
lignes principales, puis n'embrasser que petit à petit les détails et n'arriver ainsi que par degrés successifs h l'initiation complète. En éducation plus qu'en toute autre chose, la précipitation gâte tout; demander trop à la fois, c'est embrouiller les idées, décourager l'élève et produire enfin dans ces jeunes intelligences le chaos au lieu de la lumière qu'on veut en faire jaillir.