Ne vous reste ; du latin remanere
8. Cela signifie: ni de cette semaine, ni de cette année, ne vous demandez où elles sont, pour que ce refrain ne vous reste pas dans la mémoire.
HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 8j
tête le comte de Charolais, Charles le Téméraire, depuis duc de Bourgogne.
Ces princes et seigneurs s'étaient ligués, non dans l'intérêt du peuple dont ils n'avaient aucun souci, mais dans leur intérêt personnel, et pour se révolter contre le roi, qui, en montant sur le trône, les avait dépouillés d'une partie de leurs privilèges. Le bien public était un prétexte, une étiquette menteuse. La ligue • s'entreprenoit, dit Comines, sous couleur de dire que c'étoit pour le bien public du royaume ». Cette enseigne., Sismondi l'a remarqué avec justesse, était un hommage rendu au progrès de la raison publique : on n'osait plus lever l'étendard de la révolte au nom d'intérêts privés.
Louis XI, qui n'était pas sans inquiétude, convoqua à Tours, le 18 décembre 1464, les « sires du sang • et les grands barons, pour les assurer de l'intention où il était de gouverner avec les princes, qu'il regardait comme les appuis naturels de la couronne. Ceux-ci, à leur tour, protestèrent de leur dévouement au roi; mais ni l'un ni les autres n'étaient sincères.
D'après le plan des alliés, le roi, attaqué de tous les côtés à la fois, devait se trouver cerné autour de Paris par plus de 60,000 ennemis. Le duc de Bourbon publia dans un manifeste (mars 1465) les intentions des princes pour la réforme de l'Etat, pour le bien du peuple, et commença les hostilités. Le roi, qui savait à quoi s'en tenir, répondit : « Si j'avois voulu augmenter leurs pensions et leur permettre de fouler leurs vassaux comme par le passé, ils n'auroient jamais pensé au bien public. 1 II organisa la défense sur les divers points du pays, marcha lui-même dans le Berry contre le duc de Bourbon, et à force de promesses, de grâces et de pardons, il obtint la soumission du Berry et du Bourbonnais.
Cependant les Bourguignons s'étaient avancés sur Paris; Louis XI vint à leur rencontre, et les deux armées se choquèrent à Montlhéry (juillet 1465). Le roi ayant demandé à l'un de ses capitaines, le sire de Brézé, qu'il soupçonnait de ne lui être pas fidèle, s'il n'avait point baillé son scel (sa signature) aux princes, Brézé lui répondit : Oui} sire} le scel leur demeu-
rera. mais le corps sera vostre. Il s'était promis de mettre le roi et Charolais si près l'un de l'autre « qu'on ne les pourroit plus démêler », et il s'élança dans ce but, avec tant d'impétuosité sur l'avant -garde bourguignonne, qu'il fut tué au premier choc. L'ardeur manqua dans cette lutte civile. Le bruit se répandit que le roi était mort, une panique s'ensuivit, et une partie de son armée prit la fuite. De l'autre côté, les Bourguignons, battus par les Dauphinois et les Savoyards, s'enfuirent aussi à bride avalée^ et le champ de bataille se vida sans qu'il fût permis à personne de parler de victoire. « Jamais, dit Comines, plus grande fuite ne fut vue des deux parts. »
La situation étant devenue critique pour Louis XI, il se résigna à traiter avant qu'elle fût tout à fait désespérée; il suivit le conseil de Francesco Sforza qui lui avait écrit : « Ne refusez nulle chose qu'on vous demande, pourvu que vous sépariez cette compagnie... »
Des négociations s'ouvrirent, et après deux mois de luttes et de pourparlers, Louis XI, pour en finir, et très résolu d'ailleurs à ne pas tenir ses engagements, conclut le traité de Conflans, près de Charenton (ier octobre 1645), Par lequel il accordait à tous les princes et seigneurs qui s'étaient ligués contre lui des gouvernements, des provinces, des villes, des titres, des pensions. On se partagea les dépouilles de la France; ce fut pour la royauté un abaissement profond. « Chacun emporta sa pièce », suivant l'expression de Jean de Troyes ; mais au sujet du bien public, il ne fut rien stipulé 1. Aussi, le peuple appela-t-il la ligue du mal public cette détestable coalition féodale.
1. Le mot fut écrit cependant dans le traité définitif signé, le 29 octobre, à Saint-Maur-des-Fossés; mais ce ne fat ni pour faire revivre des avantages particuliers, ni pour revendiquer les états généraux ou la Pragmatique sanction : ce fin pour commettre trente-six notables hommes, douze prélats, douze chevaliers et écuyers, et douze personnes de conseil et de justice, à l'effet de s'enquérir des fautes et désordres touchant le bien public, avec plein pouvoir au roi d'y remédier. « On voulut bien laisser au roi, dit Henri Martin, le choix de ces réformateurs. Chacun étant repu en particulier, les grands s'embarrassaient peu de la réforme générale. »
Dieu ait votre ame ; vous nous avez fait maint maux et douleurs. — Après avoir envahi la Suisse et s'être fait battre coup sur coup dans les batailles de Granson et de Morat (1476), le dernier duc de Bourgogne justifia une fois de plus le surnom de Téméraire en venant assiéger Nancy avec une armée à peu près épuisée. C'est là qu'il eut le pressentiment de sa perte : il entendit mugir encore la voix trop connue du taureau d'Uri, la trompe d'Unterwalden, et lorsqu'on lui posa son armet sur la tête, le lion d'or qui en formait le cimier tomba; Charles le Téméraire dit alors tristement : Hoc est signum Dei. Ce présage de Dieu ne mentit pas : la petite armée bourguignonne fut écrasée, les seigneurs qui entouraient le duc furent tués ou pris, lui-même disparut, et René, duc de Lorraine, entra triomphalement dans sa capitale.
Charles le Téméraire n'était pas prisonnier, son corps ne gisait pas sur le champ de bataille, et rien ne laissait croire qu'il eût pris la fuite. On se demanda ce qu'il était devenu. Or le comte de Campo Basso avait trahi son maître, ainsi qu'il l'avait promis à Louis XI et au duc René. Il amena à ce dernier un jeune page nommé J.-B. Colonna, qui disait avoir vu tomber le duc Charles et se faisait fort de le retrouver. On le suivit 17 janvier 1477) jusqu'aux bords de l'étang de Saint- Jean, à peu de distance de Nancy, où se trouvaient enfoncés dans la vase douze à quinze cadavres entièrement nus. Une pauvre blanchisseuse de la maison du duc, qui s'était mise aussi à la recherche, vit briller une bague au doigt d'un de ces cadavres; elle s'avança, retourna le corps et s'écria : 1 C'est mon prince! » Mathieu Lupi, son médecin portugais, Denis, son chapelain, Olivier de La Marche, son chambellan, et plusieurs valets de chambre le reconnurent, i ... et fut cogneu manifestement que c'estoit le duc de Bourgogne à six choses. La première et la principale fut aux dents de dessus, lesquelles il avoit autrefois perdues par une cheute. La seconde fut d'une cicatrice à cause de la playe qu'il eut à la journée de Montlehéry en la gorge, en la partie dextre. La tierce à ses grans ongles qu'il portoit plus que nul autre homme de sa court, ne
aultre personne. La quarte fut d'une playe qu'il avoit en une espaule, à cause d'une escarboucle que autrefois y avoit eue. La cinquiesme fut à une fistule qu'il avoit au bas du ventre en la pennillière du costé dextre. Et la sixiesme fut d'un ongle qu'il avoit retrait en l'orteil l. »
Ce cadavre, qui avait la tête fendue de l'oreille à la bouche, le tronc et les cuisses traversés de coups de pique et que les loups avaient commencé à dévorer, fut porté à Nancy, « ... et illec lavé et mondé et nétoyé, il fut mis en une chambre bien close où il n'y avoit point de clarté, laquelle fut tendue de veloux noir, et estendu le corps dessus une table, habillé d'un vestement de toile depuis le col jusques aux pieds, et dessous sa teste fut mis un oreiller de veloux noir, et dessus le corps ung poille de veloux noir, et aux quatre coincts avoit quatre grans cierges, et aux pieds, la croix et l'eauë bénoiste. Et ainsi habillé qu'il estoit le vint veoir mondit seigneur de Lorraine vestu de deuil et avoit une grande barbe d'or venant jusques à la seinture, en signification des anciens preux, et de la victoir qu'il avoit sur luy eue 2. Et à l'entrée dit ces mots en luy prenant l'une des mains de dessus le [dit poille : Vos âmes ait Dieu, vous nous ave\ fait mains maulx et douleurs. Et à tant vint prendre l'eauë bénoiste et en getta dessus le corps, et depuis y entrèrent tous ceulx qui le vouldrent voir, et puis le fist ledit duc de Lorraine enterrer en sépulture bien et honorablement, et luy fist faire moult beau service3. »
Voici , entre plusieurs, une des épitaphes que mérita Charles le Téméraire :
« Toi qui avois la paix en haine, toi qui ne pouvois supporter le repos, ô Charles! ami de la discorde, te voici donc dans la tombe! — Que tu sois maintenant monté aux cieux ou descendu aux enfers, tu ne t'en souciais guère, et je ne m'en soucie pas davantage. »
i. Chronique de Jean de Troyes.
2. Usage emprun:é aux généraux romains, lorsqu'ils avaient gagné quelque grande victoire.
j. Chronique de Jean de Troyes.
Le rozier des guerres. — Lorsqu'une attaque d'apoplexie (1481) vint avertir Louis XI que la mort, qui avait tant de fois frappé ses adversaires, pourrait bientôt le frapper à son tour, il éprouva le genre de remords qui s'empare de certaines âmes au moment où elles sentent que tout pour elles va être fini. Louis XI pensa moins à lui et un peu plus à son fils, à celui qui allait devenir le maître de la France, et qu'il avait tenu jalousement éloigné de tout, dans la solitude du château d'Amboise, ne voulant pas laisser la lumière pénétrer dans son esprit et prétendant qu'il serait toujours assez docte s'il savait ces cinq mots latins : Qui nescit dissimulare. nescit regnare (Qui ne sait dissimuler, ne sait pas régner) '. Il aurait pu, pour le préserver de faste et d'ostentation, ajouter sa maxime favorite : « Quand orgueil chemine devant, honte et dommage suivent de bien près. »
Louis XI, ayant méconnu de bonne heure l'autorité paternelle, pouvait craindre que son fils ne la méconnût à son tour. Il ne le voulait capable et fort que pour le moment où lui, le roi, ne serait plus là. Ses conseils de sagesse au dauphin, • les belles et notables paroles » qu'il lui adressa, au château d'Amboise (septembre 1482 , en présence des seigneurs, 1 pour l'édification de sa vie et bonnes mœurs, gouvernement et entretenement et conduite de la couronne de France », étaient destinés à lui dire ce que tant d'autres, qui même ne sont pas des souverains, devraient dire à leurs fils : suivez mes conseils plutôt que mon exemple.
Louis XI voulut que son fils fût initié, non pas aux lettres et aux sciences, qu'il regardait comme des objets de luxe, mais à ce qu'il jugeait indispensable pour gouverner un peuple, c'est-à-dire l'histoire. A ses yeux, la connaissance de l'histoire était, pour un roi, l'art de ne pas tomber dans les mêmes fautes que ses prédécesseurs. A cet effet, il fit composer sous ses
1. Cette devise avait été adoptée avant Louis XI par l'empereur d'Allemagne Sigismond, qui heureusement n'avait pas que ce seul principe sur les vertus des rois: « Le plus digne de gouverner, disait-il, est celui que la bonne fortune ne saurait enller, et que la mauvaise ne peut abattre. »
yeux, par Etienne Porchier, un livre de maximes morales, politiques et militaires, intitulé le Rosier des Guerres ou Rosier historial. Le second titre explique le premier : l'histoire, au moyen âge, alors qu'elle n'était pas la ruse, ce que Louis n'entendait pas cette fois enseigner à son fils, était presque toujours la guerre. Le roi, voulant sans doute présenter à son fils, comme enseignement frappant, une des époques les plus désastreuses et en même temps les plus instructives de l'histoire de France, fit ajouter à son livre un résumé des Chroniques du Religieux de Saint-Denis 1380- 1422), où Ton voit Charles le Sage avoir pour successeur Charles l'Insensé. On y voit aussi, au commencement du règne de Charles VI, un chancelier de France (Miles de Dormans) dire au peuple, pour apaiser une sédition: « Les rois auraient beau le nier cent fois, c'est par la volonté des peuples qu'ils régnent, c'est la force des peuples qui les rend redoutables; et de même que les sueurs des sujets donnent de l'éclat à la royauté, de même la vigilance des rois doit pourvoir au salut des sujets. •
Le Rojier des Guerres a été imprimé en 1522. Duclos, dans son Histoire de Louis XI1, en a donné les principales maximes, celle-ci, entre autres, qui en vaut plusieurs : « Quand les rois n'ont pas égard. à la loi, ils ôtent au peuple ce qu'ils doivent lui laisser, et ne lui donnent pas ce qu'il doit avoir; ce faisant, ils rendent le peuple serf et perdent le nom de roi, car nul ne doit être appelé roi hors celui qui règne sur les francs. Les francs aiment naturellement leur seigneur : les serfs naturellement le haïssent. »
Guerre folle. — C'est surtout en triomphant avec fermeté de l'opposition des grands que la fille de Louis XI, Anne de Beaujeu2, justifia le choix que son père avait fait d'elle pour
1. On sait le mot du chancelier d'Aguesseau, à propos de ce livre qui ne semblait pas avoir été mûrement élaboré : « Ah! mon ami, qu'on voit bien que tu ne sais tout cela que d'hier au soir. »
2. « Maîtresse femme, selon Brantôme, pourtant un peu brouillonne.» Elle disait elle-même : Je suis la moins folle femme du monde, car de femme sage, il n'y en a pas. C'est de son père qu'elle tenait ce propos.
gouverner la France pendant la jeunesse de Charles VIII. Les princes du sang, ayant à leur tête le duc d'Orléans (depuis Louis XII), s'étaient mis en campagne pour reprendre le pouvoir que Louis XI leur avait enlevé, et qui, le roi mort, leur échappait encore. La régente déploya tant de vigueur qu'elle étouffa presque à sa naissance cette guerre entreprise en quelque sorte contre la France, et qui mérita d'être surnommée guerre folle.
Le fait principal de cette révolte des grands est la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier (27 juillet 1488), où le duc d'Orléans et le prince d'Orange furent battus et pris par La Trémoille. Suivant un récit contenu dans une Histoire latine de Louis XII. écrite par un contemporain, Louis de la Trémoille, après avoir soupe avec les deux princes et leurs partisans, aurait fait amener deux franciscains et tenu ce discours : • Princes, je n'ai pas puissance sur vous; et, si je l'avais, je ne l'exercerais pas ; je renvoie votre jugement au roi. Quant à vous, chevaliers, qui avez violé les serments du saint ordre de chevalerie et commis le crime de lèse majesté, vous allez mourir. 1 II ne leur laissa, ajoute-t-on, que le temps de se confesser, et fit exécuter sur-le-champ l'arrêt de mort qui avait été rendu contre eux1. Si La Trémoille avait commis cet acte de cruauté sommaire, qu'aucun autre historien de l'époque n'a relaté, il n'eût pas été digne d'être appelé par Jean Bouchet le chevalier sans reproche -.
Tel est notre plaisir. — Le régime de la monarchie a toujours été un peu plus ou un peu moins le régime du bon plaisir. Sous les rois barbares, c'était le droit de la force; sous les autres, celui du caprice ou de la volonté personnelle. Pour un homme appelé par le hasard de la naissance à être le maître de tout un peuple, à disposer de ses destinées, la tentation est
1. Un arrêt du 23 mai 1+88 avait condamné par contumace plusieurs seigneurs, adversaires de la cour, à perdre corps et biens.
2. Le Panégyrique du chevalier sans reproche, par Jean Bouchet.
ço PETITES IGNORANCES
grande, il faut le reconnaître, de mettre la royauté hors de pages, et de se croire au-dessus des lois.
Cette puissance absolue des souverains a été consacrée dans les proclamations, les édits et les ordonnances, sous le règne de François Ier, par la formule de chancellerie : car tel est notre plaisir i. C'est à propos de l'imposition de la taille que François Irr • laissa en instruction et en pratique à ses successeurs, dit Sully (OEuv.jt. VIII), de ne requérir plus le consentement des peuples, pour obtenir des secours et des assistances d'eux ; ains de les ordonner de pleine puissance et autorité royale, sans alléguer autre cause ni raison que celle de : Tel est notre bon plaisir. »
Les premiers exemples de l'emploi de cette formule avaient été donnés par Charles VIII dans plusieurs ordonnances de la fin de son règne, notamment celle du 6 janvier 1497, rendue à Amboise, pour les emboutiquements des sels es greniers de Languedoc, et autres points concernant les gabelles; et dans celles du 12 mai de la même année, relative à la compagnie des cent suisses, « pour la garde de nostre corps, outre nos autres gardes » et qui se termine par les mots : « Car tel est nostre plaisir, nonobstant quelsconques ordonnances, restrictions, mendemens ou defiences à ce contraire. » Cette formule autoritaire avait eu parfois une variante : Car ainsi nous plaist-il estre fait.
Le roi de France ne venge pas les querelles du duc d'orléans. — Le duc Louis d'Orléans, petit-fils du prince qui fut assassiné par Jean sans Peur, monta sur le trône dans des conditions exceptionnelles : il était devenu, à son corps défendant, le beau-frère de Charles VIII, en épousant
1. Et non : notre bon plaisir ; l'adjectif bon ne figurait pas dans les documents officiels. Il n'appartient qu'aux expressions usitées pour signifier la volonté arbitraire: le régime du bon plaisir. C'est ainsi que Chateaubriand a dit : « Dans la monarchie absolue, le bon plaisir royal était tout » ; et Vacherot : « Dans une monarchie pure, le bon plaisir et la faveur disposent généralement des emplois. »
Jeanne, deuxième fille de Louis XI, princesse vertueuse, et depuis vénérée comme une sainte, mais laide et contrefaite ; il avait pris les armes contre la couronne de France ; il avait été de ceux qui appelaient l'étranger à leur aide contre Anne de Beaujeu, qui n'avait de titre au pouvoir ni par le vœu des Etats, ni par les lois du pays; il avait été prisonnier pendant trois ans dans la tour de Bourges, on a dit même qu'il y avait connu les fameuses cages de fer-, enfin la couronne de France, en passant dans ses mains, se trouvait transmise à une autre branche de la maison royale.
Malgré ces antécédents, le duc d'Orléans succéda à Charles VIII (1498) sans rencontrer d'obstacles, sinon sans faire naître de vives inquiétudes dans l'àme de ceux qui avaient été ses adversaires ou ses ennemis. Dès son avènement, il rassura les uns et les autres en se montrant aussi doux, aussi sensé que généreux. // ne serait décent et à honneur à un roi de France. dit-il, de venger les querelles d'un duc d Orléans 1. D'après la chronique de Humbert Velay, c'est à la députation de la ville d'Orléans, venant faire sa soumission au roi, que ces paroles on été adressées; mais dans la conscience de Louis XII, qui voulait en faire la règle de ses premiers actes, elles étaient dites pour tous, aussi bien pour la ville dont il avait eu à se plaindre que pour le capitaine qui l'avait fait prisonnier à la bataille de Saint-Aubin, et que pour tous les courtisans qui, dans les dernières années du règne de Charles VIII, avaient excité ce roi à éloigner le duc d'Orléans. Louis XII, en effet, montra aussitôt son intention de traiter tout le monde avec bonté et sans aucun esprit de ressentiment en t confirmant
1. « Rien de plus spontané et de plus authentique que ce mot de Louis XII : Le roi de France ne venge pas les injures du duc d'Orléans. Philippe. comte de Bresse et ensuite duc de Savoie, mort en 1+97, avait dit peu de temps avant lui: // serait honteux au duc de venger les injures faites au comte. Cette pensée généreuse était dans le cœur de ces deux princes, et nous ne devons pas sans doute les regarder comme de froids imitateurs de l'empereur Adrien, qui, le jour où il parvint au pouvoir, rencontrant un ancien ennemi, et remarquant son embarras : Tu es sauvé, lui dit-il (evasisti). »
(Suard, Notes sur l'esprit d'imitation.)
Louis de La Trémoille dans tous ses états, offices et bienfaits i , et en déclarant qu'il « maintiendroit tout homme en son entier et état ». Il fut même généreux au point d'appeler auprès de lui Mme Anne de France, et son mari le duc Pierre de Beaujeu, auxquels il donna des marques non équivoques de ses bonnes dispositions. Ce dernier trait prouve mieux que tout autre la ferme résolution qu'il avait prise de pardonner et d'oublier, car sa bienveillance pouvait ne pas aller jusque-là. Le jeune prince frivole et rebelle d'autrefois était devenu un roi modéré, humain, protecteur de l'ordre et de la justice, soucieux du bonheur de son peuple, et jamais parole royale ne fut plus religieusement tenue.
Pour faire la guerre avec succès, trois choses sont
ABSOLUMENT NÉCESSAIRES : PREMIÈREMENT, DE l' ARGENT ; DEUXIÈMEMENT, DE l' ARGENT; TROISIÈMEMENT, DE l' ARGENT.
— Cette vieille vérité1, formulée ainsi avec une triple insistance, fut dite à Louis XII par le maréchal Gian Jacopo de Trivulzi, dit le Grand Trivulce (1448-1518), lorsqu'il s'agit d'envahir le Milanais (1499). Trivulce, que son excessive avarice rendait la risée de toute la cour, était placé mieux que personne pour proclamer ce grand principe 2. Louis XI, du reste, qui savait fort bien aussi à quoi s'en tenir sur la puissance de l'argent, l'avait devancé en disant : Quand on combat à lances d argent . on a souvent la victoire.
L'idée a été résumée depuis longtemps par les mots : Uar-
1. L'oracle de Delphes avait dit à Philippe, roi de Macédoine: « Sers-toi d'armes d'argent et rien ne te résistera.'» Fidèle à ce conseil, Philippe avait coutume de dire qu'il n'y avait point de forteresse imprenable lorsqu'un mulet charge d'or pouvait y monter.
2. Comme il arrive souvent aux avares très riches et très vaniteux, Trivulce, lorsqu'il se mettait en dépenses, ne connaissait plus de bornes. Il donna une fête à Louis XII dans laquelle 160 maîtres d'hôtel, assistés de 1,203 officiers de bouche, réglaient l'ordre du service. On ne pouvait mieux justifier le proverbe : // n'est chère que de vilain.
« Lorsqu'il voulut mourir, raconte Brantôme, il se fit mettre son épée sur le lit, et tant qu'il put il la tint en lieu de croix, et aussi que les diables lui voyant ainsi en la main eussent peur.»
gent est le nerf de la guerre.. La vérité entière est que l'argent est le nerf de toutes choses, ainsi que l'a reconnu le cardinal de Richelieu : Si l'argent est, comme on dit, le nerf de la guerre j il est aussi la graisse de la paix.
L'argent et son pouvoir ont été chantés par maints poètes, depuis Jehan de Pontalais 1 jusqu'à Ponsard ; mais ce qu'il n'est pas sans intérêt de relire, c'est la façon dont M""' du Hausset, dans ses Mémoires, raconte ce que pensait du précieux métal un de nos premiers économistes :
a Comme je parlais avec mépris de quelqu'un qui aimait beaucoup l'argent, le docteur Quesnay, s'étant mis à rire, dit : « J'ai fait un drôle de rêve cette nuit. J'étais dans le pays des anciens Germains; ma maison était vaste, et j'avais des tas de blé, des bestiaux, des chevaux en grand nombre, et de grands tonneaux pleins de cervoise - ; mais je souffrais d'un rhumatisme, et ne savais comment faire pour aller à cinquante lieues de là, à une fontaine dont l'eau me guérirait. Il fallait passer chez un peuple étranger. Un enchanteur parut et me dit : « Je suis touché de ton embarras; tiens, voilà un petit paquet de poudre de prelinpinpin ; tous ceux à qui tu en donneras te logeront, te nourriront, te feront toutes sortes de politesses. » Je pris la poudre et je le remerciai bien. — Ah! comme j'aimerais la poudre de prelinpinpin! lui dis-je ; j'en voudrais avoir plein mon armoire. — Eh bien, dit le docteur, cette poudre, c'est l'argent que vous méprisez... Il tira quelques louis de sa poche : Tout ce qui existe est renfermé dans ces petites pièces, qui peuvent vous conduire commodément au bout du monde. Tous les hommes obéissent à ceux qui ont cette poudre, et s'empressent de les servir. C'est mépriser le bonheur, la liberté, les jouissances de tout genre que mépriser l'argent... Vive la toute-puissante poudre de prelinpinpin ! »
i. Qui argent a la guerre il entretient,
Qui argent a gentilhomme devient,
Qui argent a chacun lui fait honneur, C'est Monseigneur.