DE LA MORT D'UN MIEN FILS
Le tendre corps de mon fils moult chéri Gist maintenant dessous la froide lame; Aux lieux très clairs doit triompher son âme; Car en vertu toujours il fut nourri.
Las! j'ai perdu ce beau rosier Houri, De mes vieux ans l'orgueil et l'espérance ; La seule mort peut donner allégeance Au mal cruel qui mon cœur a meurtri ; Ors, adieu donc, mon entant moult chéri, De toi mon cœur gardera souvenance !
Une autre femme, célèbre aussi par sa beauté, sous François I"r, mais d'ailleurs très différente de la Belle Paule} est restée connue sous le nom de la Belle Ferronnière. soit parce qu'elle était mariée à un riche ferronnier (marchand d'ouvrages en fer), soit parce que son mari s'appelait Ferron. Elle était, disait-on, venue d'Espagne, à la suite d'une troupe de gens accompagnant le roi au retour de sa captivité. Elle portait à la tête une chaîne d'or avec un joyau sur le front : c'est depuis que ce genre de bijou fut appelé Ferronnière.
lia PETITES IGNORANCES
Le portrait de Lucrezia Crivelli, ce chef-d'œuvre de Léonard de Vinci (1497), que Ton voit au musée du Louvre, a été appelé la Belle Ferronnière parce que cette jeune femme, dont les cheveux sont en bandeaux, porte une ferronnière sur le front.
Chambres ardentes. — Quatre sortes de chambres de justice, établies hors du droit commun, ont reçu cette dénomination, qui éveille l'idée du feu (ardere. brûler).
i° Le tribunal où l'on jugeait les criminels d'Etat appartenant à d'illustres familles; la salle entièrement tendue de noir était éclairée par un grand nombre de flambeaux. C'est, de même, à ce grand appareil de lumières que les chapelles élevées aux personnages dont on veut honorer publiquement la mémoire doivent le nom de chapelles ardentes.
20 Le tribunal d'exception établi au parlement de Paris, après l'avènement de Henri II, pour la recherche et la punition des protestants. Le nom de chambre ardente pouvait, cette fois, faire allusion au bûcher tout autant qu'aux flambeaux, car les protestants étaient condamnés, comme hérétiques, au supplice du feu. Déjà, en 1540, François I''1" avait attribué à des juges, moitié laïques moitié ecclésiastiques, la poursuite des hérétiques. Cette juridiction, dont les arrêts étaient" souverains et exécutés sans délai, cessa de siéger vers 1560.
30 La commission extraordinaire chargée sous Louis XIV (1680) de sévir contre les empoisonneurs. Elle fut établie à l'arsenal quatre ans après que la marquise de Brinvilliers eût été brûlée vive. Le peuple qualifia cette commission de chambre ardente, parce que les crimes qu'elle avait à poursuivre étaient passibles du feu; elle fut appelée aussi chambre des poisons. Une certaine poudre, dite poudre de succession^ avait mis à la mode en quelque sorte le crime d'empoisonnement. La Voisin, sage-femme, condamnée pour avoir usé de cette poudre, fut brûlée au mois de février 1680, après avoir eu la main droite percée d'un fer chaud.
40 La commission extraordinaire qui procéda, pendant la
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. jij
Régence, contre les fermiers des revenus publics, depuis 1689 jusqu'à 17 17, et qui, après la chute du système de Law, eut mission de juger les malversations commises par les préposés au visa des billets de banque. Elle prit alors le nom de chambre du visa.
Toute femme varih. — Une histoire de Blois, publiée par Bernier au milieu du xvir siècle, contient ce passage relatif au château de Chambord : « L'on y voit dans un cabinet joignant la chapelle cette rime écrite sur un carreau de vitre avec un diamant de la propre main de ce prince (François Ier) :
Souvent femme varie, Malhabil qui s'y fie. »
Il n'existe aucun autre témoignage de l'existence de ce distique sur une vitre qui, longtemps cherchée, n'a jamais été retrouvée 1. Le seul historien contemporain qui ait parlé d'une inscription faite par le roi au château de Chambord, c'est Brantôme (Vies des Dames galantes. Discours IV) , et son récit est fort peu d'accord avec celui de Bernier :
« Il me souvient qu'une fois, m'estant allé pourmener à Chambord, un vieux concierge, qui estoit céans et avoit esté valet de chambre du roi François Ier, m'y reçut fort honnestement; car il avoit dès ce temps-là connu les miens à la cour et aux guerres, et luy-mesme me voulut montrer tout; ec m' ayant mené à la chambre du roy, il me monstra un escrit au costé de la fenestre . i Tenez, dit-il, lisez cela, monsieur, si « vous n'avez veu de l'escriture du roy mon maistre, en voilà. » Et l'ayant leu, en grandes lettres il y avoit ce mot : Toute femme varie. •
C'est Brantôme qu'il faut croire, puisqu'il raconte ce qu'il a vu et ce qu'on lui a dit. Son récit, d'ailleurs, est beaucoup
1. Les uns ont dit qu'elle avait été vendue aux Anglais, les autres, qu'elle avait été sacrifie par Louis XIV à M"" de la Valliere; mais aucun.' preuve n'a été fournie.
plus vraisemblable que l'autre : du temps de François Ier on ne rayait pas le verre avec le diamant; si le roi, en tout cas, avait tracé deux lignes sur une vitre avec sa bague, son écriture n'eût pas été reconnaissable. Ce petit travail eût aussi exigé du temps, et l'on sait que François Ier, devenu mélancolique et taciturne, écrivit ces quelques mots pour répondre en silence à sa chère sœur Marguerite, qui plaidait la cause de son sexe (1545).
Si la vitre légendaire ne se retrouve pas au château de Chambord, on y voie, en revanche, plusieurs fois répétées, les salamandres fantastiques qui servent de marque à tous les monuments du règne de François Ier.
Le petit reptile, sorte de crapaud pourvu d'une queue, que les Grecs appelaient salamandre, sécrète une liqueur acre, d'une odeur forte et repoussante, qui lui sert, dit-on, de défense contre les animaux qui voudraient le dévorer. La sécrétion devenant d'autant plus abondante que l'animal est plus irrité, elle est surtout active au contact du feu. De là, le préjugé ancien et très répandu encore que la salamandre peut vivre au milieu des flammes et même les éteindre.
Peu à peu, la croyance s'est établie que le feu était le séjour habituel de la salamandre, comme l'air celui des oiseaux, comme l'eau celui des poissons. Devenu ainsi un animal merveilleux, le petit reptile fut dépouillé de son humble figure : on lui donna les ailes d'un dragon, on lui fit vomir des flammes; il devint l'emblème brillant de l'amour, le symbole renommé de la valeur, et c'est sous cette forme fantastique que François Ier, d'après le conseil de son gouverneur Boisé, mit la salamandre dans ses armoiries avec cette devise : Nutrio et exstingo (j'y vis et je l'éteins). Le sens quelque peu mystérieux de ce blason est expliqué par la légende d'une médaille italienne frappée dans la jeunesse de François I" : — Nudrisco il buono e spengo il reo (je nourris le bon et f éteins le méchant).
Tirez le rideau, la farce est jouée. — Les rideaux qui, aujourd'hui, dans les théâtres, se lèvent et se baissent, étaient jadis plus modestes, surtout dans les baraques des sal-
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. i,s
timbanques et aux théâtres de marionnettes : ils glissaient sur une tringle au moyen d'anneaux, comme ceux des fenêtres, et lorsque le spectacle était fini, on pouvait dire : Tirej le rideau, la farce est jouée. Cette expression est restée dans notre langue pour signifier figurément : tout est fini.
Rabelais 14.95— x 5 5 3 4U^ dans son existence inquiète et tourmentée, fut successivement cordelier, bénédictin, médecin et curé, fut aussi et surtout un grand savant, un écrivain de génie, un peintre comique de premier ordre, « la raison habillée en masque », disait Boileau, et son livre de Pantagruel . mélange de fantaisies et de verve inventive, mises au service du bon sens sous la- livrée de la folie, lui a conquis la célébrité. On s'est plu, à travers de nombreuses incertitudes, à prêter à Rabelais quelque chose de l'humeur bouffonne, des extravagances des personnages de son roman, et Ton a raconté sur son compte quantité de tours grotesques ou sacrilèges dont il faudrait sans doute retrancher plus de la moitié. On a prétendu même qu'au moment de mourir il plaisantait encore : son curé, qui ne passait pas pour un habile homme, lui aurait dit en lui apportant la sainte hostie : « Voilà votre Sauveur et votre maître, qui veut bien s'abaisser jusqu'à venir vous trouver; le reconnaissez-vous? — Hélas! oui, aurait répondu Rabelais, je le reconnais à sa monture. » — Et au moment de rendre le dernier soupir il se serait écrié, comparant sa vie à une grande farce : Je m'en vais chercher un grand peut-être,' ttrej le rideau, la farce est jouée.
Cette anecdote est répétée depuis longtemps par tous les conteurs d'historiettes, parce qu'elle est attachée au nom fameux de Rabelais; et cependant il y a plus de deux siècles que du Verdier (1544- 1600), dans sa Prosopographie, et Colletet (1598- 1659), dans son Histoire des poètes françoisj invitent leurs lecteurs à ne pas y ajouter foi : * Sur la fin de ses jours, dit ce dernier, rentrant en soy-mesme, reconnoissant ses péchés, et ayant recours à l'infinie miséricorde de Dieu, il rendit son esprit en fidèle chrétien. Aussy tous ces contes ridicules que l'on a faits de luy, et toutes ces paroles libertines que l'on
nû PETITES IGNORANCES
luy a attribuées n'ont esté que de vaines chimères et des faussetés punissables, inventées à plaisir pour le rendre plus odieux au monde. »
La note dominante de Rabelais, dans un siècle d'idées hardies et de libre langage, ce n'est ni la licence ni la grossièreté, c'est le rire. Aussi Baïf (1532-1589) eut-il raison de lui faire cette épitaphe :
Pluton, Prince du noir Empire, Où les tiens ne rient jamais, Reçois aujourd'hui Rabelais, Et vous aurez tous de quoi rire.
Huguenots. — Sobriquet que les catholiques donnèrent, dans une intention injurieuse, aux protestants et particulièrement aux calvinistes. Ceux-ci l'adoptèrent comme titre de gloire, et, pour en relever la signification par une noble origine, ils voulurent admettre que les huguenots étaient les défenseurs de la race de Hugues Capet contre les princes lorrains. De toutes les étymologies proposées pour expliquer le mot Huguenot, la moins invraisemblable est celle qui fait venir le mot huguenot de l'allemand eigenossen. confédérés (Eid. serment, et genosse. compagnon). Mais on a objecté que le sens n'était pas favorable à cecte étymologie, parce que le mot confédérés s'appliquait mal à une secte religieuse, qu'il ne constituait pas un terme injurieux, et qu'enfin il ne pourrait s'appliquer qu'aux Suisses protestants qui cependant n'ont jamais été nommés ainsi.
A ces objections, présentées par Scheler et Littré, il faut répondre que le nom d'eignot. dérivé d' eigenossen, fut pris à Genève par les partisans de la liberté, qui avaient formé des alliances avec les confédérés suisses, et que de Genève, le berceau du calvinisme, il a fort bien pu passer en France et subir peu à peu des transformations. Ce qui le prouve, c'est que huguenot se trouve écrit eignot et aignot dans des documents du xvie siècle, tels que la Response des triumvirs à la déclaration faite à Orléans, le 8 avril 1562, par M. le prince de Condé.
où on lit les passages suivants : » Le roi de Navarre se laissoitil circonvenir par les paroles, comme les aignos s'efforcent le prince de Condé }... La conjuration faice dernièrement à Orléans, baptisée Association en françois, et en genevois aignossen. a trop découvert le fait. »
Si Théodore de Bèze, d'Aubigné, de Thou et Pasquier ont rattaché le sobriquet huguenot au roi Hugon. d'une légende tourangelle, ce n'est pas tout à fait sans motif, car pour le peuple, il était bien plus simple de tirer huguenot de Hugon que d'Eigenossen. et il est très probable que les choses se seront à peu près passées comme le rapporte Henri Martin dans une note de son Histoire de France : » Ce nom (eignot) passa en France, mais assez obscurément, jusqu'à ce que le peuple de Tours en eut fait la fortune par une circonstance assez singulière. On s'imaginait qu'il revenait la nuit, dans les rues de Tours, un lutin, un esprit malfaisant, appelé le roi Hugon. qui effrayait ou maltraitait les passants attardés. Probablement quelques Tourangeaux entendirent parler des eignots . sans savoir le sens de ce mot étranger : ils en firent le nom de huguenots et prétendirent que les huguenots étaient les gens du roi Hugon. parce qu'ils rôdaient dans l'ombre comme lui et tenaient leurs sabbats la nuit, »
L'origine populaire qui rattache les huguenots au roi Hugon est d'accord avec le récit de Pasquier, qui avait entendu prononcer le nom de huguenot par quelques-uns de ses amis tourangeaux; elle est confirmée aussi par l'explication que donre Th. de Bèze dans son Histoire ecclésiastique (1580).
Paix fourrée ou petite paix de Chartres. — Le traité de paix signé à Longjumeau, le 23 mars 1568, entre les catholiques et les protestants, remettait en vigueur Ledit d'Amboise (19 mars 1563; ' et ne donnait satisfaction à per-
1. Par cet édit, passé entre Catherine de Médicis et Coudé, il était stipulé q l'en attendant le remède du temps, la tenue d'un concile et l.i majorité du roi, les barons, châtelains, hauts justiciers, seigneurs tenant pleins fiefs de haubert, pratiqueraient librement, dans leurs maisons, avec leurs familles et
u8 PETITES IGNORANCES
sonne. Des deux côtés, on cédait à la nécessité : les conséquences possibles du siège de Chartres effrayaient Catherine, et les assiégeants, à bout de ressources, se résignaient à accepter la paix. Il répugnait au prince de Condé de continuer la guerre dans ces circonstances difficiles , car « il aymoit sa patrie et avoit pytié du peuple » , a dit de lui Montluc, assurément peu favorable aux huguenots1.
La liberté religieuse fut maintenue aux réformés; mais ils restaient à la merci de leurs ennemis, sans autre sûreté que la parole d'une femme italienne, car ils devaient livrer leurs forteresses et licencier leurs troupes. Condé remercia le roi de cette paix dans une lettre respectueuse, mais courte, froide et mêlée d'un peu d'ironie : « Espérant, dit-il en terminant, que Votre Majesté se rendra curieuse de la faire observer. »
Cette paix mal assurée n'était pas celle que L'Kospital avait demandée au jeune roi Charles IX dans son Discours des raisons et persuasions de la paix en 1568; elle excita la défiance des uns, la colère des autres ; elle ne reposait sur aucune base sérieuse. C'est à cause de cela sans doute que, par comparaison
leurs sujets, la religion dite réformée; que les autres gentilshommes ayant fiefs (sans vassaux) et demeurant sur les terres du roi auraient le même droit pour eux et leurs familles seulement; mais que, pour la bourgeoisie, ladite religion ne serait exercée que dans les faubourgs d'une seule ville par bailliage, ce qui supprimait, en fait, le culte réformé dans les villes et dans les campagnes, car les pauvres gens auraient dû faire jusqu'à quinze lieues pour assister au prêche du dimanche. Cette clause révolta Coligny qui s'écria que « restreindre la religion à une ville par baillaige, c'était ruiner plus d'églises par un trait de plume que les forces ennemies n'en eussent pu abattre pendant dix ans ». Calvin, plus indigné encore que Coligny, traita Condé de misérable.
1. Un jugement sur Condé qui ne semblera suspect à personne est celui qu'a porté le duc d'Aumale dans son Histoire des princes de Condé: « Il semble qu'il y avait dans sa nature, comme dans sa destinée, quelque chose d'incomplet : il ne se laissait jamais abattre, mais il ne pouvait ou ne savait jamais être vainqueur. Ferme, plein de ressources et vraiment grand dans les revers ou les circonstances critiques, il se montrait indécis ou imprévoyant dans les temps ordinaires ou quand la fortune lui souriait, et, quelque bien doué qu'il fût, on doit dire qu'il n'avait pas l'esprit aussi grand que le cœur. »
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. iij»
avec celle de Charcres, entre les maisons d'Orléans et de Bourgogne, qui ne valait pas mieux, elle fut appelée Paix fourrée ou Petite paix de Chartres.
Paix boiteuse et mal assise. — Après le combat d'Arnay-le-Duc (26 juin 1570), où les protestants reprirent leurs avantages sur les catholiques, Catherine de Médicis jugea que le moment était favorable pour traiter ; elle poussa même Charles IX à faire des concessions. Coligny, de son côté, était tellement las de la guerre civile qu'il se montra disposé à conclure la paix lorsqu'il vit que de sérieuses garanties assuraient aux protestants l'exécution des promesses royales.
Pour rassurer, disait l'édit, les « prétendus réformés » contre les inimitiés qu'ils avaient encourues, le roi donnait en garde, pour deux ans, aux princes de Navarre et de Condé et à vingt gentilshommes de « la religion » désignés par l'autorité royale, les villes de la Rochelle, Cognac, Montauban et la Charité, où se pourraient retirer « ceux de la religion s qui n'oseraient retourner sitôt en leurs maisons. Tous les membres des parlements, tous les officiers royaux et municipaux et les principaux habitants des villes des deux religions étaient astreints à jurer « l'entreténement de l'édit ».
Cette paix, si sincère en apparence, au nom de laquelle devait être effacée la mémoire de tous les troubles passés, fut signée à Saint-Germain, le 8 août 1570, c'est-à-dire deux ans avant la Saint-Barthélémy.
Les négociateurs de la cour, pour le traité de paix de Saint-Germain, furent Armand de Gontaut-Biron et Henri de Mesmes. Or, comme le premier était boiteux et que le second était seigneur de Malassis, la paix dont ils avaient rédigé les stipulations fut appelée, par plaisanterie, Paix boiteuse et mal assise. Les dispositions pacifiques manifestées à la suite du traité semblaient avoir donné tort à cette dénomination, mais les événements ultérieurs ne la justifièrent que trop.
VOUS AVEZ LA l'LAIF ET MOI LA DOULEUR. — Les jours si-
j2o PETITES IGNORANCES.
nistres de la Saint-Barthélémy étaient proches. Catherine de Médicis n'ayant pu obtenir du roi la perte de l'amiral Coligny, qu'elle détestait, résolut de s'en faire délivrer par les Guise. Elle voulait profiter du meurtre d'un ennemi, sans en avoir la responsabilité. Elle nourrissait, d'ailleurs, l' arrière-pensée que la mort de Coligny mettrait vraisemblablement aux prises catholiques et huguenots, que ses ennemis de l'un et de l'autre camp s'égorgeraient entre eux, et que la royauté resterait debout, au milieu des morts, maîtresse de la position.
La reine-mère et le duc d'Anjou s'entendirent donc avec la veuve du grand Guise et son fils sur les moyens de faire disparaître celui qui, pour des motifs différents, était, de la part de ces quatre personnages, l'objet d'une implacable haine. Maurevert, homme expert en matière de crime, fut chargé de l'exécution. On le cacha chez un chanoine, ancien précepteur de Guise, dans une maison du cloître de Saint-Germain-l'Auxerrois, sur le chemin de la rue Béthisy, où demeurait l'amiral, et, posté là, il attendit trois jours.
Le vendredi matin, 22 août 1572, l'amiral sortit du Louvre ; le roi l'avait fait appeler au sujet d'un mémoire dans lequel Philippe de Mornay démontrait avec force l'opportunité d'une guerre nationale contre les Espagnols, qui courbaient la Flandre sous un joug abhorré. Coligny, regagnant sa demeure, marchait lentement, absorbé dans la lecture de ce mémoire, lorsqu'un coup d'arquebuse, parti d'une fenêtre, lui brisa le pouce de l'index de la main droite et lui mit une balle dans le bras gauche. Coligny, de sa main mutilée, montra la maison d'où le coup était parti, et fit prévenir leroi, en le priant de vouloir bien le visiter.
Charles IX, furieux d'abord, puis très attristé, se rendit chez l'amiral vers deux heures, aussitôt après son dîner, accompagné de sa mère et de ses deux frères. Il l'avait dit en apprenant le crime, « c'écoit lui qui étoit blessé ». Coligny reçut du roi, dans cette rencontre, les témoignages d'un chagrin très vif et d'une affectueuse sympathie. « Mon père, lui dit-il, vous ai'ej la plaie; et moi la douleur ; mais je renie mon salut que
j'en ferai une vengeance si horrible que jamais la mémoire ne s'en perdra. »
Ce moc n'a pas toujours été donné sous cette forme; selon de Thou, le roi aurait dit : « La blessure est pour vous, la douleur est pour moi » ; selon Le Laboureur : « Vous avez reçu le coup au bras, et moy je le ressens au cœur » ; selon d'autres, enfin, pour qui la phrase avait besoin d'être arrondie : t A vous la douleur de la blessure; à moi l'injure et l'outrage. » Mais il importe peu : quels que soient les termes, le sentiment reste le même, et rien ne prouve qu'au moment où le roi l'exprima, ce sentiment ne fut pas sincère.
Deux jours après avoir entendu ces paroles de douloureux regret, Coligny était assassiné dans la nuit du 24 août 1572; les restes mutilés de son cadavre étaient suspendus par la populace aux piliers patibulaires de Montfaucon, et le roi, suivi de sa cour, venait les regarder. Brantôme suppose même que des courtisans auraient laissé voir, en se bouchant le nez, qu'ils étaient choqués de la mauvaise odeur, et que le roi aurait répété à cette occasion le mot de Vitellius visitant le champ de bataille de Bédriac (mai 69) : L'odeur d'un ennemi mort est très bonne. Voltaire a reproduit ce mot dans ses noces de la Henri ade et dans ses Essais sur les guerres civiles. Cependant, si Charles IX, comme la pluparc des Valois, était un furieux, un frénétique, il n'avait ni le sang-froid ni la préméditation du crime ; c'est à sa mère qu'était réservée cette odieuse besogne.
Diviser pour régner. — Le traité du Prince^ de Machiavel, généralement regardé comme le code de la tyrannie, enseigne que si les mots humanité, justice, clémence, bonne foi, peuvent être dans la bouche des princes, ceux-ci doivent en même temps fouler aux pieds toutes ces vertus, lorsqu'ils le jugent nécessaire à la conservation du pouvoir. « Il serait à souhaiter que les choses pussent être toujours réglées par la justice; mais comme la chose est impossible, ce serait niaiserie de s'y astreindre. » Machiavel fit un art de la tyrannie et en-
seigna aux princes à se jouer de leurs sujets, en exposant même les circonstances où il convient d'être scélérat; mais s'il a le premier formulé, dans son livre, des principes de perversité politique, il n'a fait que réduire en maximes les pratiques de Louis XI, de Ferdinand le Catholique, des nombreux tyrans italiens et de beaucoup d'autres souverains.
Ce n'est pas non plus de Machiavel que date la maxime Diviser pour régner : elle existait chez les Latins sous la forme Divide et impera; elle a été un des ressorts de la puissance romaine, et Louis XI, pour souffler la discorde entre les grands vassaux qu'il voulait abattre, l'a jointe à la règle de conduite dont il ne s'est jamais départi : Qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner. Voltaire a dit depuis : « Dissimuler, vertu de roi et de femme de chambre. »
L'application de la maxime Diviser pour régner a été plus particulièrement mise au compte de Catherine de Médicis, compatriote et presque contemporaine de Machiavel1, parce qu'elle s'est trouvée placée, dans le cours de tous les règnes auxquels elle a présidé, entre les deux factions opposées, exagérées, intolérantes et furieuses des catholiques et des protestants : n'ayant nulle envie de les concilier, elle s'efforça, pour conquérir et garder le pouvoir, de mettre tout son génie politique à les diviser en les poussant à la lutte et aux massacres-. Henri IV, qui ne se dissimulait pas à coup sûr tout le mal que Catherine de Médicis avait fait à la France, reconnaissait, avec autant de générosité que de bon sens, que la situation pour elle avait été singulièrement difficile : « Mais je vous prie, disait-il un jour
i. C'est à Laurent II de Médicis, père de Catherine, que le livre du Prince fjt présenté.
2. « Depuis que la Reyne Catherine s'étoit fortifiée des conseils du chancelier de l'Hospital, elle avoit pris ses précautions aussi bien contre les Guise que contre les Princes du sang, et comme elle vouloit toujours tenir pour règle de sa conduite, cette maxime de sa maison qu'il faut diviser pour régner, elie songeoit à entretenir les troubles, afin d'avoir de tous cotez de quoy s'appuyer, et afin de contenir tous les deux partis l'un par l'autre. Quand la balance penchoit trop d'un côté, elle la rechargeoit à l'opposite pour la remettre dans l'équilibre. » (Mézeray, Abrégé chronologique ou extrait de l'Histoire de France.)
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. iaj
à Claude Groulard, premier président de Normandie, qu'eut pu faire une pauvre femme ayant, par la mort de son mari, cinq enfants sur les bras, et deux familles de France qui pensaient d'envahir la couronne, la nôtre et celle de Guise? Fallait-il pas qu'elle jouât d'étranges personnages pour tromper les uns et les autres, et cependant garder comme elle a fait ses enfants, qui ont successivement régné par la sage conduite d'une femme si avisée ? Je m'étonne qu'elle n'a encore fait pis. »
Je n'ai trouvé que BONS citoyens et braves soldats^, mais pas un bourreau. — Trois des gouverneurs de province qui s'étaient montrés les plus enragés, les plus barbares même, pendant les guerres civiles contre « ceux delà religion » refusèrent d'obéir aux ordres de massacre qu'ils reçurent de la cour après la Saint-Barthélémy. Ce sont : le comte de Tende, gouverneur de Provence; Saint-Hérem, gouverneur d'Auvergne; et enfin d'Aspremont, vicomte d'Orthe, le tyrannique et très impopulaire gouverneur de Bayonne.
On lit dans l'Histoire universelle de d'Aubigné : « Etant arrivé à Bayonne le courrier qui venoit de faire mettre en pièces les hommes, femmes et enfants de Dax, qui avoient cherché leur sûreté en la prison, le vicomte d'Orte, gouverneur de la frontière, répondit aux lettres du roi en ces termes : « — Sire, « j'ai communiqué le commandement de Votre Majesté à ses h- « dèles habitants et gens de guerre. Je n'y ai trouvé que bons « citoyens et braves soldats, mais pas un bourreau. C'est pour- « quoi eux et moi supplions très humblement Votre dite Majesté t vouloir employer en choses possibles, quoique hasardeuses « qu'elles soient, nos bras et nos vies, comme étant vôtres, Sire, « autant qu'elles dureront. »
Cette lettre, dont on n'a retrouvé l'original, ni à Bayonne, ni dans les Archives nationales de Paris, et qui n'est citée par aucun autre historien contemporain, pas même par de Thou, est regardée comme apocryphe. Elle est sans doute delà plume de d'Aubigné lui-même qui se sera plu à la rédiger et à lui faire prendre place dans l'histoire, pour rendre dignement homqfcige
à la belle conduite d'un homme qui, pris de remords peuc-êcre pour ses cruautés passées, refusait d'obéir à un ordre d'assassinat1. La lettre est supposée2, mais elle n'est pas en contradiction avec les faits : à Bayonne, les protestants furent effectivement épargnés. Elle n'a pas été écrite par celui à qui on l'attribue, mais elle a exprimé sa pensée, et sert depuis trois siècles à perpétuer le souvenir d'un acte d'humanité. Faire parler ainsi, en termes énergiques et indignés, un ennemi des huguenots, un de leurs persécuteurs les plus acharnés, le mettre en révolte luimême contre l'odieux de la Saint-Barthélémy, c'est, de la part d'un historien protestant, un trait de rare habileté.
J'ignorais que j'eusse me'rité ni la mort ni le pardon.
— Le grand homme de bien du xvie siècle, Michel de l'Hospital (1506-1573), dont tous les actes et toutes les paroles sont des enseignements de vertu et de patriotisme, s'efforça de contenir les partis par la justice, d'opposer la modération à la violence, la tolérance à l'emportement religieux ; mais il vivait au milieu des intrigues de cour et des guerres civiles, et ce fut en vain qu'il voulut la conciliation. Sa loyauté devint gênante, sa franchise déplut; il perdit son influence, ses conseils furent dédaignés ; on le représenta comme le fauteur des rebelles et des hérétiques, et lorsqu'il fut complètement découragé, qu'il comprit, au. moins, que tout était perdu, Charles IX lui redemanda les sceaux (1568). Il avait été nommé chancelier de France huit ans auparavant, sous le règne éphémère de François II. L'Hospical se retira, le cœur navré, « avec une grandissime tristesse », comme il l'a dit en écrivant son testament, dans sa
1. Il y eut même des bourreaux pour se mettre en révolte: celui de Troyes refusa de prêter les mains à la « tuerie, disant qu'il n'étoit de son office d'exécuter aucun sans qu'il y eût sentence de condamnation». Celui de Lyon lit une réponse analogue : « Je ne tue que des coupables et n'exécute que des jugements légitimes. »
2. Une polémiqua s'est engagée, en 1852, dans le Courrier de Bayonne au sujet de l'authenticité de la lettre du vicomte d'Orthe. (Voy. Bulletin de la Société de l'Histoire du protestantisme français, ire année (1852-53), p. 208 et 4M.)
petite terre de Vignay,près d'Etampes. Il y était depuis quatre ans, occupé du soin de sa famille et de la culture des lettres antiques, lorsqu'il apprit la terrible nouvelle du massacre de la Saint-Barthélémy. L'Hospital n'était pas protestant ; mais il avait fait rendre des édits de pacification, et il appartenait au parti des tolérants1. A ce titre, il devait être menacé. Sa maison fut entourée par une populace furieuse, ses gens furent pris et garrottés ; il crut que l'heure de la mort était venue et se résigna. Il venait d'ordonner d'ouvrir les portes aux meurtriers 2, lorsque des cavaliers accoururent pour le protéger contre ses agresseurs, et lui annoncer que le roi lui pardonnait son ancien zèle pour les hérétiques. J'ignorais, répondit L'Hospital, que j eusse jamais mérité ni la mort ni le pardon3. Le vieux chancelier ne survécut que six mois à ces événements; il mourut le 13 mars 1573. Ce massacre dans les ténèbres, qui dépassait ses plus sinistres prévisions, lui avait laissé une telle impression d'horreur qu'il en était presque venu, par comparaison, à admirer les luttes de la guerre civile : « Telles n'étoient pas les habitudes de nos anciens rois de France. Leurs âmes n'étoient pas faites à la trahison et à la ruse. Ils ne déroboient pas d'odieuses victoires dans l'ombre de la nuit. Dans mon enfance, personne n'auroit percé le cœur de son ennemi avant de lui annoncer à haute voix l'approche du péril. On combattoit à armes égales, en champ clos, sous les murs de la ville, devant le peuple tout entier. »
Tel brille au secokd ra\g qui s'éclipse au premier. — Ce vers du premier chant de la Henriade fait allusion à
1. >< J'ay ouy de ce temps, dit Brantôme, faire comparaison de luy et de Thomas Morus, chancelier d'Angleterre, le plus grand aussi qui fust jamais en ce pays, fors que l'un estoit fort catholique, et l'autre le tenoit-on huguenot, encore qu'il allait à la messe; mais on disoit à la court: — Dieu nous garde de la messe de M. de L'Hospital. — Enfin quoi qu'il creust, c'estoit un très grand persouu igc. En tout, un très homme de bien et d'honneur. »
2. <i Si la petite porte n'est bastante pour les faire entrer, dit-il. qu'on leur ouvre la grande. »
3. Je ne pensois pas avoir jamais mérité ni pardon, ni mort advancée.
Henri III. Étant duc d'Anjou, il avait été créé lieutenant général du royaume et s'était acquis, assez facilement, il est vrai, une réputation de général habile aux combats de Jarnac et de Moncontour, et au siège de la Rochelle. Devenu roi de France, à son retour de Pologne (1574), il se montra sans autorité et sans force contre les deux partis en présence : les réformés, ayant à leur tête le roi de Navarre, et la Ligue, fomentée par l'Espagne, soutenue par le duc de Guise.
Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier: Il devint lâche roi d'intrépide guerrier : Endormi sur le trône au sein de la mollesse, Le poids de sa couronne accablait sa faiblesse.
(Voltaire, la Henriade.)
Après s'être déclaré le chef de la Ligue, après avoir fait la guerre pour les intérêts du duc de Guise, ce malheureux roi, trahi par son allié, se vit obligé de fuir sa capitale et de tenir à Blois les Etats du royaume. Il comprit alors que ce prétendu allié était son plus dangereux ennemi et, dernière faiblesse, il le fit assassiner. Forcé de se réconcilier avec Henri de Navarre et de faire avec lui contre les ligueurs le siège de Paris, il fut replacé de fait à ce second rang qui lui convenait mieux que le premier ; mais il n'eut ni l'occasion ni le temps d'y briller, car à son tour il fut assassiné (1589).
Le balafré. — On ne s'est livré jusqu'ici qu'à des conjectures sur l'étymologie du mot balafré : les ans le font venir de la particule péjorative bis, ber, et du tudesque leffur, lèvre, cas où balafre signifierait plaie, lèvre béante ; d'autres, du wallon lafur, gâter, avec le préfixe bar de travers, ce qui ferait de balafre une blessure oblique ; il y a d'autres opinions encore. Mais un point sur lequel on est d'accord, c'est la définition : pour Littré et pour les autres lexicographes, une balafre est une taillade faite, particulièrement sur le visage, par une arme tranchante; c'est aussi et surtout la cicatrice que laisse la blessure lorsqu'elle est guérie. Pour l'Académie, une
balafre est une blessure longue, ce qui implique toujours l'idée de coupure.
D'après cela, le visage du duc Henri de Guise n'était pas un visage balafre, car c'est d'un coup de feu qu'il avait été blessé à Dormans, en Champagne, le 10 octobre 1575, dans un combat contre les huguenots, i L'incident le plus notable de la journée, dit Henri Martin, fut la blessure que reçut le duc de Guise. Une arquebusade lui emporta une partie de la joue et de l'oreille gauche ; il lui en resta une cicatrice qui lui valut l'héritage du surnom de t Balafré » qu'avait porté son père. •
Balafre éveillant l'idée d'estafilade et non celle d'arquebusade, la blessureque François deGuise, père de Henri, reçut à Boulogne (1545), en combattanc contre les Anglais, était plus une balafre que celle de son fils. C'était, dit Pasquier, « un coup de lance entre le front et le nez, qui lui outreperça le chef, dont toutefois il échappa » .
Paix df. Monsieur. — Le cinquième édit de pacification signé le 6 mai 1576. à Châtenoy, près de Château-Landon, qui fit pousser aux catholiques un long cri de douleur et de colère et qui prosoqua la Ligue, est appelé Paix de Monsieur parce que, dans la pensée de Catherine de Médicis, que Henri III laissa tout mener dans cette affaire, ce traité de paix avait surtout pour but de regagner Monsieur (le duc d'Alençon) en le détachant du parti calviniste. De grandes concessions étaient faites aux huguenots, auxquels on accordait le libre exercice du culte dans toute la France et plusieurs villes de sûreté : Angoulômc. Niort, la Charité, Bourges. Saumur et Mézières; et des lettres patentes octroyaient au duc d'Alençon, en accroissement d'apanage pour lui et ses hoirs mâles, les duchés d'Anjou, de Touraine et de Berry, plus une pension de cent mille écus.
Le cierge de Notre-Dame de Paris refusa de chanter le Te Ueum pour la paix; Catherine, qui s'était rendue à Sens aussitôt après la signature du traité, Le fit chanter danslacathé-
drale de cette ville., non sans avoir rencontré d'abord une certaine résistance.
La paix, cette fois encore, ne fut pas de longue durée : la Li^ue, qui venait de se former, fit des progrès, et les protestants furent bientôt dans le cas de reprendre les armes.
Les Grands jours de Poitiers. — Les Grands jours, sous l'ancienne monarchie, étaient les assises extraordinaires que les rois de France faisaient tenir ou tenaient eux-mêmes dans les provinces éloignées de la capitale. Ces assises avaient reçu le nom de Grands jours parce qu'elles inauguraient habituellement leur juridiction aux grandes fêtes de Tannée.
Les juges, pris parmi les membres du Parlement, étaient envoyés avec des pouvoirs très étendus pour juger, en dernier ressort, toutes les affaires civiles ou criminelles, sur appel des juges ordinaires des lieux, et principalement pour remettre sous la main de la justice les coupables que Téloignement rendait plus hardis et plus entreprenants, ou qui étaient d'un rang trop élevé pour qu'un tribunal ordinaire pût les atteindre.
Ces assises judiciaires étaient très redoutées. Aussi, exprimait-on que Dieu, à certaines époques de l'histoire d'un peuple, suscitait, pour le punir, le fléau des guerres civiles, en disant proverbialement : Les guerres civiles sont les grands jours des deux.
Les Parlements autrefois étaient ambulatoires; c'est depuis qu'ils étaient devenus sédentaires que les rois avaient donné commission à ces cours de justice souveraine. Du reste, le nom de Grand jour servait déjà à désigner la séance d'ouverture du Parlement, lorsqu'il était ambulatoire.
Les Grands jours royaux étaient imités des assises tenues à Troyes, avant Philippe le Bel, par les comtes de Champagne. Cette prérogative leur avait été accordée, dit Pithou, à cause de la dignité de palatins 1. Les Grands jours de Champagne étaient choisis dans l'ordre de la noblesse, et lorsque les jugements
I. Seigneurs qui possédaient une résidence ayant le titre de palais.
HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. i2?
renfermaient une quescion de principe ou une décision pouvanc faire règlement, ils étaient insérés dans le recueil des Coutumes de Champagne.
Les rois accordaient souvent aux princes du sang le droit de faire tenir des Grands jours dans leurs apanages et dans leurs pairies, et parfois aussi à des seigneurs, pour connaître des crimes commis par leurs baillis, sénéchaux et autres juges; mais toujours sous la réserve du droit d'appel au Parlement de Paris. Ces Grands jours seigneuriaux furent abolis par l'édit de Roussillon (1563) qui défendait à tout seigneur d'avoir deux degrés de juridiction en un même lieu.
Les derniers Grands jours de la royauté furent tenus en 1605 par Henri IV dans le Quercy et le Limousin; en 1634, à Poitiers, sous Louis XIII, et en 1665- 1666 en Auvergne, sous Louis XIV. Ces derniers sont plus connus que beaucoup d'autres parce qu'ils ont été l'occasion, pour Fléchier, d'une narration ironique intitulée : Mémoires sur les Grands jours tenus à Clermont-Ferrand en 1665-1666. Outre de curieux détails sur les assises elles-mêmes, le livre de Fléchier, œuvre d'un observateur attentif et perspicace, présente un tableau piquant de la vie de province au xvir siècle. L'abbé Fléchier, jeune encore, se trouvait là en qualité de précepteur du fils de M. Lefèvre de Caumartin, conseiller du roi, maître des requêtes, qui tenait les sceaux et représentait le pouvoir royal.
Mais les Grands jours restés célèbres entre tous sont les Grands jours de Poitiers (1579), et ils doivent leur célébrité a une bien petite circonstance. « Il est presque incroyable, dit Sainte-Beuve, jusqu'où allait, dans ce grave xvr siècle, le penchant naturel à la folâtrerie et au badinage.... Pendant la tenue des Grands jours à Poitiers, les plus considérables personnages de la magistrature se réunissaient chez les dames Des Roches, mère et fille, la fleur et l'ornement du pays poitevin, toutes deux recommandables par leurs vertus, leurs talents et leur beauté. Un soir qu'on y causait poésie et galanterie, comme à l'ordinaire, Etienne Pasquier, alors avocat au Parle-
no PETITES IGNORANCES
ment, aperçut une puce sur le sein de M"e des Roches, et la fit remarquer à la jeune dame qui en rit beaucoup. Le lendemain, elle et Pasquier apportèrent chacun une petite pièce de vers sur l'incident de la veille. De ce moment ce fut à qui célébrerait la puce de M"e des Roches. Ces savants élèves de Cujas, ces vertueux sénateurs, Achille de Harlay et Barnabe Brisson à leur tête, se mirent en frais de gentillesse et placèrent à l'envi le puceron bienheureux au-dessus de la colombe de Bathylle et du moineau deLesbie. »
Rapin, Passerai, Pierre Pithou, Scévole de Sainte-Marthe, Loisel, Binet, Joseph Scaliger, Odet Turnébe, Mangot, Chopin, entre beaucoup d'autres, célébrèrent la bestiole en français, en latin, en grec, en italien, en flamand, en espagnol. Mais là ne se borna pas cette joute littéraire : M11" des Roches voulut honorer, en leur répondant, les poètes chante-puce. Il y eut allusions nouvelles, compliments, répliques et force sonnets qui firent des Grands jours de Poitiers un des événements du siècle. Pasquier lui-même, qu'on s'est habitué à surnommer le judicieux, ne dut guère moins de renom à cette circonstance frivole qu'à ses travaux les plus sérieux. C'est lui qui, pour associer à la gloire des graves assises ce flot de poésies légères, dédia au président des Grands jours. Achille de Harlay, le recueil qu'il fit de toutes les pièces composées dans ce tournoi poétique et polyglotte.
Cette puce, restée fameuse, a contribué sans doute à perpétuer le souvenir des dames Des Roches; mais, tout incident à part, elles avaient l'une et l'autre assez de mérite pour n'être pas oubliées. M""' des Roches, qui était savante en toutes sortes de langues, même en grec et en latin, s'était elle-même occupée de l'éducation de sa fille; elle y avait mis tout son esprit et tout son cœur, et ce ne fut pas son moins parfait ouvrage. Elle adorait sa fille autant que sa fille l'admirait. Celle-ci avait refusé les partis les plus brillants pour ne pas se séparer de sa mère. Le desdn la seconda cruellement dans cette pieuse résolution : victime de la peste qui désola sa ville natale en 1587, elle succomba le même jour que sa mère. Par là,
son vœu le plus cher fut accompli : Madeleine ec Catherine des Roches ne se quittèrent jamais.
Guerre des Amoureux. - — Nom donné par les contemporains à la septième guerre de religion (1580). 1 Cette nouvelle prise d'armes des protestants fut le résultat des insinuations de Marguerite de Valois, qui joua un rôle fort actif dans la politique des guerres de 15801, et de la séduction des femmes de la cour protestante de Nérac, où régnaient les "plaisirs et la galanterie : de là, son nom de Guerre des Amoureux. « La cour étoit si belle et si plaisante, dit Marguerite dans ses Mémoires. que nous n'enviions point celle de France, moi y étant avec bon nombre de dames et filles, et le roi mon mari écant suivi d'une belle troupe de seigneurs et de gentilshommes aussi honnêtes gens2 que les plus galans que j'ai veus à la cour, et n'y avoit rien à regretter en eux, sinon qu'ils étoient huguenots. »
Les hommes sages, parmi les protestants, désapprouvaient l'entreprise; mais le duc d'Anjou joignit ses instances à celles des dames, et le roi de Navarre se laissa entraîner. Aussi, n'est-il resté de cette expédition hasardeuse que la célébrité que Henri s'est acquise à la prise de Cahors. Dans presque tous les autres engagements, les catholiques eurent l'avantage : des soixante entreprises combinées pour éclater simultanément, trois ou quatre seulement réussirent.
1. Henri III avait écrit au roi de Navarre que sa femme le trahissait pour le vicomte de Turenne, jeune seigneur nouvellement converti à la Réforme, et Marguerite n'avait plus d'autre pensée que la vengeance. « Pour cet effet, dit Mézeray. se servant des mêmes moyens qu'elle avoit souvent vu pratiquer a sa mère, clic instruisit les Dames de sa suite à envelopper tous les braves d'auprès de son mary dans leurs lilets, et fit en sorte que luy-même se prit aux appasts de la belle Fosseuse, qui ne pratiqua que trop bien les leçons de sa maîtresse. » La Fosseuse est le nom sous lequel on désignait Françoise de Montmorency, fille de Pierre de Montmorency, baron de Fosseux. Elle avait été placée, des 157S, en qualité de fille d'honneur, auprès de Marguerite de Navarre.
2. Les seigneurs que Marguerite décore du nom d'hoiinèles gens sont pour la plupart de jeunes libertins, sans conscience et sans mœurs, qui vivent de pillage. Le mot honnête, an icvi* siècle, se disait du rang beaucoup plus que de la vertu.
iJ2 PETITES IGNORANCES
La lutte acharnée du roi de Navarre et des défenseurs de Cahors dura du samedi 28 mai au mardi 31, c'est-à-dire quatre jours et quatre nuits. On lit, dans les Mémoires de d'Aubigné et de Sully, des détails circonstanciés qui donnent une idée de ce que fut ce terrible combat. A plusieurs reprises, dix fois peut-être, Henri fut supplié par ses troupes épuisées et affamées de faire sonner la retraite; mais quoiqu'il fût blessé et que ses pieds saignants le soutinssent à peine, il refusa de céder tant que la victoire ne serait pas assurée : il ne sortirait de Cahors, disait-il, que mort ou vainqueur1.
Ce combat est un événement capital dans la vie de Henri de Navarre ; il fonda sa réputation de courage et d'intrépidité. « En toutes ses autres actions, dit Davila2, ayant rendu des preuves de sa vivacité merveilleuse, il donna en celle-cy autant d'estonnement à ses gens que de terreur à ses ennemis, leur faisant connoistre à quel poinct il estoit vaillant et hardy dans les combats. 1 Le soir même de la victoire, avant de songer au repos, il annonçait à M""' de Batz que son mari était sauf et que la bataille était gagnée : « Je ne me despouilleray pas, combien que je sois tout sang et pouldre, sans vous bailler bonnes nouvelles, et de votre mary, lequel est tout sain et saulf. Le capitaine Navailles, que je depesche par delà, vous desduira comme avons eu bonne raison de ces paillards de Cahors. Vostre mary ne m'y a quitté de la longueur de sa hallebarde. Et nous conduisoit bien Dieu par la main sur le bel et bon estroit chemin de saulveté, car force des nostres que fort je regrette sont tombez à costé de nous. «
La guerre avait été déclarée le 10 avril, elle se termina le
1. Quinze ans après, dans la journée de Fontaine-Française (} juin 1595), Henri IV, risquant sa vie avec une égale témérité, repoussa de même tous les conseils de prudence. A ceux qui le suppliaient de ne pas hasarder ainsi celui de qui dépendait le sort de l'Etat, il répondit: Je n'ai pas besoin de conseil, mais d'assistance ; et lorsque, dans la situation la plus critique, on lui parla de fuir, il s'élança résolument au secours de Biron en disant: Il y a plus de péril à la fuite qu'à la chasse.