‹ Petites ignorances historiques et littérairesChapitre 18 sur 65 · D'Aubigné. Histoire universelle · texte numérisé non relu

D'Aubigné. Histoire universelle

par l'espée de ma brave ec généreuse noblesse (de laquelle je ne distingue point les princes, pour estre nostre plus beau tiltre. foy de gentilhomme!), par mes peines et labeurs, je l'ay sauvée de la perte : sauvons-la astheure de la ruine. Participés, mes chers subjects, à cette seconde gloire avecques moy, comme avés faict à la première. Je ne vous ay point appeliez, comme faisoient mes prédécesseurs pour vous faire approuver leurs volontez ; je vous ay assemble^ pour recevoir vos conseils, pour, les crere, pour les suivre, bref, pour me mettre en tutelle entre vos mains : envie qui ne prend gueres aux Roys. aux barbes grises et aux victorieux. Mais la violente amour que je porte à mes subjects et l'extresme envie que j'ay d'adjouster ces deux beaux tiltres àceluy de Roy me font treuver tout ayséet honorable. Mon chancelier vous fera entendre plus amplement ma. volonté, s

Gabrielle, qui devint mère quelques jours après de t la petite Mademoiselle de Montmorency », comme l'appelle- Henri IV dans une lettre à son compère le connestable de France, exprima son étonnement de ce que le roi avait parlé de se mettre en tutelle. — Ventre saint-gris! dit Henri IVr d est vray ; avec mon espee au costc.

L'épée ne fut pas nécessaire : Henri IV put avoir l'air de s'être mis en tutelle sans être en réalité contrarié dans ses vues. La seule innovation regardée comme attentatoire à l'autorité royale fut le Conseil de Raison, chargé de régler la distribution d'une partie du revenu public, et ainsi nommé t d'autant qu'il rendroit raison à un chacun » . Mais le roi et de Rosny s'entendirent pour mettre ce conseil aux prises avec les difficultés que fit naître la perception du sou pour livre, taxe établie par l'Assemblée des notables sur toutes les marchandises à l'entrée des villes, des bourgs et dans les foires. Cet impôt, appelé la pancarte, fut impopulaire, très peu productif et occasionna même des émeutes dans plusieurs villes; d'autres complications survinrent encore et le Conseil de Raison fut heureux, voyant son impuissance, de renoncer à l'exercice de ses fonctions.

i ja PETITES IGNORANCES

Pends-toi, brave Crillow — Dans une note relative au 97e vers du chant vin de la Henriade :

Sully, Nangis, Crillon, ces ennemis du crime,

Voltaire a dit : « Crillon était surnommé le brave. Il offrit à Henri III de se battre contre le duc de Guise. C'est à ce Crillon que Henri le Grand écrivit : « Pends-toi, brave Crillon ; « nous avons combattu à Arques, et tu n'y étais pas... Adieu, « brave Crillon, je vous aime à tort et à travers. «

Depuis cette note, c'est-à-dire depuis un siècle et demi, l'expression pends-toi. brave Crillon est répétée à tout propos et a pris place en quelque sorte dans la langue. Lorsqu'en y regardant d'un peu près, on voulut remonter aux sources, on s'aperçut que la lettre de Henri IV à Crillon n'était ni vraie ni vraisemblable. Elle n'a pas été retrouvée et ne pouvait effectivement pas l'être, car à l'époque de la bataille d'Arqués, en 1589, Henri IV n'avait pas eu encore dans son armée celui que ses soldats appelaient l'homme sans peur et que le roi devait surnommer un jour le brave des braves 1.

Il existe une autre lettre du roi à Crillon ou plutôt à Grillon (Henri IV le nommait ainsi) ; mais elle est datée du camp d'Amiens (20 septembre 1597), et si ce n'est qu'on y lit : pende\vous. elle ressemble fort peu à celle qu'a supposée Voltaire ; la voici textuellement et avec son orthographe :

« Brave Gryllon, pandes vous de navoyr esté ycy près de moy lundy dernyer a la plus belle occasyon quy ce soyt james veue et quy peut estre ce verra james. Croyès que ie vous y ay byen desyré. Le Cardynal nous vynt voyr fort furyeusement, mes yl san est retourné fort honteusement. Jespere jeudy prochayn estre dans Amyens ou ie ne .cejourneré gueres pour aller antreprandre quelque chose car jay mayntenant une des belles armées que l'on sauroyt ymaginer. Yl ny

1. C'est dix ans plus tard, au retour de la campagne de Savoie (1600) que Henri IV, devant la cour, proclama Crillon le premier capitaine du monde, et que Crillon lui répondit: Sire, vous en ave\ menti, car c'est vous.

manque ryen que le brave Gryllon quy cera tousjours le byen venu ec veu de moy. A Dieu ce xxe cetambre au camp devant Amyens.

« Henry. »

C'esc sans doute un souvenir confus de cette lettre qui aura causé la méprise de Voltaire. » Son imagination, dit M. Berger de Xivrey1, aura suppléé à sa mémoire. Le siège d'Amiens, qui sortait du cadre de la Henriade. ne lui était pas aussi présent que le combat d'Arqués. «

Quant au ton de familiarité qui respire dans l'expression pends-roi. brave Crillon. il est erroné comme le reste. Henri IV a quelquefois écrit à ses correspondants de se pendre, — c'était une des formes de son style épistolaire, — mais il les a rarement tutoyés. Le baron de Batz, qu'il avait surnommé le faucheur depuis ses prodiges de valeur à la prise de la ville d'Eause, est un des compagnons d'armes pour lesquels il est sorti à cet égard des usages de son temps2.

Pour se faire une idée du ton sur lequel Henri IV écrivait à Crillon en 1589, il suffit de lire la lettre qu'il lui adressa, un mois environ avant la bataille d'Arqués, au sujet de la mort de Henri III, survenue le 2 août 1589 :

« A Monsieur de Grillon.

« Parmy la presse de mille et mille affaires, sy aurés-vous

1. Recueil des lettres missives des Henri IV, publié par M. Berger de Xivrey, membre de l'Institut. (Collection des documents inédits sur l'Histoire de France.)

2. On en peut citer, comme exemple, cette lettre si concise et si vive qu'il lui écrivit le 12 mars 15H6:

« Mon faucheur, mets des aisles à ta meilleure beste ; j'ay dict à Montespan de crever la sienne. Pourquoy? tu le sçauras de moy àNérac; hastes,. cours, viens, vole; c'est l'ordre de ton niaistre et la prière de ton amy.

« Henry. »

Mais Hcn:i de Navarre n'avait pas toujours tutoyé M. de Bat/. En 1576. il l'aimait déjà beaucoup, car c'est à lui et aux trois autres seigneurs qui l'accompagnaient (Mornay, Rosny et Béthune) .1 s m entrée dans la ville d'Eausc qu'il dut d'échapper à l'un des plus grands périls auxquels il fut

ce mot de ma main, pour vous asseurer combien je prise L'affection que vous m'avés toujours gardée. Vous aurés beaucoup de regret à nostre commune perte ; vous avés perdu un bon maistre; mais vous esprouverés que j'ay succédé en la volonté

qu'il vous portoit. A Dieu.

« Henry. »

Messieurs, voila le maréchal de biron que je PRÉ- SENTE ÉGALEMENT A MES AMIS ET A MES ENNEMIS. Charles

de Gontaut, duc de Biron (1562-1602), qui avait montré dès son enfance un génie décidé pour les armes, fut plus que personne l1 objet des faveurs de Henri IV, faveurs que justifièrent, dans tous les combats auxquels il prit part, ses talents et son intrépidité. Colonel des Suisses à Page de quatorze ans, il devint successivement maréchal de camp et lieutenant général. Il reçut du roi, en 1592, le titre d'amiral de France, titre qu'il échangea bientôt contre celui de maréchal de France : il avait alors trente-deux ans.

Après la reprise d"Amiens (25 septembre 1597), Henri IV le fit duc et pair, e: il dit aux députacions venues pour le complimenter : Messieurs j voilà le maréchal de Biron} que je présente également à mes amis et à mes ennemis .

Ce vaillant soldat devait trahir son roi. Présomptueux jusqu'à l'arrogance, dénué de sens moral et insatiable d'argent, il se laissa gagner par les Espagnols. Dans une mission dont Henri IV le chargea à Bruxelles, il promit de se joindre aux

e\pcsé. Cependant, lorsqu'en souvenir de cet événement, il lui donna le commandement de la place d'Eause, il ne le tutoya pas :

« Monsr de Batz, Pour ce que je ne puis songer à ma ville d'Euse qu'il ne me souvienne de vous, ni penser à vous qu'il ne me souvienne d'elle, je me suis desliberé vous establir mon gouverneur en icelle et pays d'Eusan. Adonc aussy me souviendra quand et quand d'y avoir un bon seur amy et serviteur sur lequel me tiendray reposJ de saseureté et conservation pour tout ce dont je vous ay bien voulu choisir. Mais d'icy à ce qu'ayez receu certaines lettres et instructions, vous en allez en la dicte ville et y amenez assez de vos amys pour y estrele maistre et empescher que l'on y remue. Dieu vous ayt, Monsr de Batz, en sa sainte garde.

« Yostre affectionné amy,

« H EN r v. Il

rebelles que l'Espagne parviendrai à soulever en France; il fit même, en 1599,1m traité formel contre son bienfaiteur. Ses menées furent connues : à deux reprises différentes Henri IV pardonna. Mais le roi eut une troisième fois des preuves non équivoques de la trahison de Biron, et il tenta vainement de l'amener à se repentir : Biron s'obstinant à nier, sa perte fut décidée, car Henri IV avait pour maxime de pardonner à ceux qui se soumettent et d'abattre les superbes. Le 31 juillet 1602, Biron fut décapité 1. Son père avait eu le pressentiment de cette funeste destinée ; il lui avait dit au siège d'Epernay, en 1592 : « Biron, je te conseille, quand la paix sera faite, que tu ailles planter des choux dans ta maison ; autrement il te faudra porter ta tête en Grève. »

A peu près deux siècles plus tard, un autre Gontaut-Biron, petit-arrière-neveu du maréchal, devait avoir aussi une fin tragique. Après avoir pris part à la guerre de l'indépendance américaine et servi courageusement son pays, il fut accusé d'incivisme devant le tribunal révolutionnaire présidé par Fouquier-Tinville, et condamné à mort sous prétexte de conspiration contre la République. Abreuvé de dégoûts et l'amertume dans l'àme, Biron dit à ses compagnons d'infortune : « C'est fini, messieurs, je pars pour le grand voyage, b On raconte que, s'étant fait servir des huîtres dans sa prison, il dit au bour-

1. Le même jour, Henri IV écrivait à M. des Diguières : « Enfin le duc de Biron a esté condamné à mort par ma cour de Parlement; mais, usant en m mi cndroict de ma clémence accoustumee, autant que la seureté de mon Royaulme et la crainte de son crime me l'ont permis, j'ay voulu, pour retrancher quelque chose de son ignominie, que le dict arrest ayt esté exécuté dedans le clos du chasteau de la Bastille de ma ville de Paris, où il estoit prisonnier : de façon que ce jourdhuy il a eu la teste tranchée en présence de ceulx que ma dicte cour y a commis pour cest ett'ect, et non en la place de Grève, comme il est porté par son dict arrest, dont je vous envoyé copie, ailin que vous le t.iciés entendre aux gouverneurs particuliers de vostre charge et aultres mes b ms serviteurs que vous estimerés à propos ; vous asseurant que j'ay regret que le dict duc se soit tant oublié que d'avoir mérité ce chastiment, mais je devois tel exemple an public et à la seureté de ma personne et conservation de cest Estai à ma postérité. Je prie Dieu, Monsr des Diguières, qu'il vous ayt en sa saiucte garde. Éscript à Saint-Germain eu Lave, le derniei juillet i(jo-j. »

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reau en lui présentant un verre de vin : « Prenez, vous devez avoir besoin de courage au métier que vous faites. »

Comme ami, je vous offre mon bras; comme maître, je vous promets justice. — Cette phrase cadencée résume ce que le roi Henri IV écrivit à Duplessis-Mornay (i 549-1 623), lorsque ce dernier fut outragé par le jeune Saint-Phal. L'épisode est consigné dans les Mémoires de Mornay i qui fut, on le sait, le conseiller et le confident le plus écouté, le plus aimé du roi jusqu'au jour de l'abjuration. « Il le servait de sa personne dans les armées, de sa plume contre les excommunications des papes, et de son grand art de négocier, en lui cherchant des secours chez tous les princes protestans 2. 1

Duplessis-Mornay avait pris une grande part, en 1589, à la réconciliation de Henri III et du roi de Navarre, et les deux rois l'avaient récompensé de ce service en lui donnant le gouvernement de Saumur, qu'il garda jusqu'en 1620. Il écait dans cette position lorsqu'au mois de novembre 1597, il « fust traistreusement attaqué d'une querelle d'Alemant à Angers ». dit L'Estoile. Un gentilhomme nommé Saint-Phal, prétendant que Mornay avait ouvert mal à propos ses lettres, résolut de se venger; il arrêta Mornay en pleine rue et lui demanda raison de son procédé : sans attendre de réponse, il le frappa d'un coup de bâton à la tête, le renversa et s'enfuit 3. Mornay écrivit au roi pour demander justice, et il reçut aussitôt cette lettre chaleureuse de la main du roi, souvent citée en té-

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