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Voltaire, Evénemens sur lesquels est fondée la Henriade

3. « Et pour ce que le dit Du Plessis estoit un des principaux de ia religion, qui pour la défense d'icelle escrivoit ordinairement, et faisoit livres et escrits contre les traditions receus en l'Eglise rommaine, mesme contre le purgatoire, on en fist lui suivant quatrain, en forme d'allusion sur lui et le baston de Saint-Phal :

Le gouverneur, armé de l'escritoire, Dans la cité d'Angers sera contraint, Ayant voulu tollir le purgatoire, Se prosterner sous le baston d'un saint. (Journal tle L'EstoUt.)

moignage de l'amitié du monarque pour son ancien ministre : ■ Mons* Du Plessis, j'ay un excresme déplaisir de l'outrage que vous avés receu, auquel je participe et comme Roy et comme vostre amy. Comme le premier, je vous en feray justice, et me la feray aussy. Si je ne portois que le second tiltre, vous n'en avés nul de qui l'espée fust plus preste à desguainer que la mienne, ny qui vous portast sa vie plus gaiement que moy. Tenés cela pour constant, qu'en effect je vous rendray office de Roy, de maistre et d'amy : et sur ceste vérité je finis, priant Dieu vous tenir en sa garde. » De Fontainebleau, ce VIIIe novembre (1597).

Le roi voulut que Saint-Phal fût poursuivi comme assassin, mais la famille sollicica sa grâce; elle fut accordée à la condition que Saint-Phal demanderait pardon au roi, en présence des principaux seigneurs de la cour, de ses parents et aussi de Duplessis-Mornay, auquel il ferait des excuses. Saint-Phal se présenta sans épée ; on l'avait jugé, indigne de la porter après avoir commis une lâcheté. Mais lorsque le roi lui eut accordé sa grâce, il ordonna que son épée lui fût rendue, disant « qu'il estoit plus honorable à M. Duplessis d'être satisfait par un homme armé que désarmé » .

La paulette. — La vénalité des charges avait commencé à s'introduire sous les règnes de Charles VIII et de Louis XII, et même sous celui de Louis XI, puisque les arrêts de 1493 et de 1508 proscrivent la vente des offices de judicature, et que les Etats généraux de 1484 avaient fait des remontrances à ce sujet; mais ce ne fut que sous François I"' que la vénalité des charges devint légale, qu'on vendit ouvertement les offices de judicature, et que le roi les multiplia pour en faire ressources, soit à son propre profit, soit au profit des courtisans qui vendaient aux solliciteurs leur protection auprès du roi.

Les titulaires se crurent naturellement le droit de revendre ce qu'ils avaient acheté, et ainsi s'établit l'usage qu'une charge pouvait être cédée par son titulaire à une personne capable de la remplir, à la condition toutefois que ce titulaire survivrait

quarante jours à la cession par lui faite. Si le titulaire mourait sans avoir résigné sa charge eu avant l'expiration des quarante jours, la charge était dévolue au fisc. La vénalité des offices fut consacrée sous Henri II par l'ordonnance de 1554, et sous Charles IX par les édits de 1568 et 1569. Le chancelier de l'Hospital avait essayé, dans l'ordonnance de 1560, de faire revivre l'ancienne pratique des élections, d'après laquelle, à chaque vacance, les cours et tribunaux présentaient trois candidats au roi, qui nommait l'un d'eux; mais l'abus s'était maintenu à côté de la loi.

Cet état de choses, mauvais pour tout le monde, fut l'objet de nombreuses réclamations, et bien que l'autorité royale eût promis plusieurs fois d'y mettre fin, il subsistait encore au commencement du xvne siècle (1604), époque où Sully s'occupa de régulariser la situation. Il fut alors décidé que les offices de justice et de finances constitueraient une propriété héréditaire et que les propriétaires payeraient au roi un droit annuel équivalent au soixantième de la valeur de chaque office. Ce droit fut appelé la Paillette^ du nom du traitant Charles Pauet, qui l'avait suggéré à Sully et qui en fut le premier fermier.

Cette réglementation ne fut pas d'abord du goût des magistrats : on les mettait en quelque sorte à la taille, on portait atteinte à leur dignité. L'intérêt des familles, cependant, l'emporta peu à peu sur les principes, et l'habitude fut prise de considérer les charges comme un patrimoine, ce qui eut pour conséquence de consolider la noblesse de robe.

O.V CROIRAIT QUE JE VOUS PARDONNE. Sully (1560-1641),

né au château de Rosny, dans le Vexin français (aujourd'hui Seine- et-Oise), porta le nom du lieu de sa naissance, avec le titre de baron, puis de marquis, jusqu'à l'époque où il fut créé duc de Sully (1606). Il y avait à Sully-sur-Loire (Loiret) un vieux château, berceau de ses ancêtres, qui, dès le XIe siècle, était le siège d'une baronnie. Sully l'acheta en 1602, moyennant 43,000 écus payés à la veuve de Claude La Trémoille, et quatre ans après Henri IV l'érigea en duché.

C'est dans ce château, devenu par ses soins une des plus belles résidences de France, et aussi dans le château de Milebon, près Chartres, où il mourut, que Sully se retira après la mort de Henri IV, et qu'il rédigea, entouré de ses secrétaires, les mémoires qui ont pour titre : OEconomies royales^ ou, plus complètement : Mémoires des sages et royales œconomies d:Estac de Henri le Grand1. Les mémoires publiés par Sully offrent cette particularité que les secrétaires du grand maître sont supposés lui raconter l'histoire de sa vie et des principaux événements auxquels il a pris part. « Il faut se représenter, dit M. Bazin, dans son histoire de la Cour de Marie de Mèdicis. quatre hommes de plume dont chacun vient tour à tour, après avoir passé de longues journées à feuilleter notes, relations, lettres, mémoires ou états entassés dans une armoire, lire au seigneur du lieu, lequel écoute, approuve ou reprend, le récit de ce qu'il a fait, vu, dit et entendu, s' adressant, non pas au public, comme un écrivain de métier, non pas à des lecteurs choisis, comme les plus modestes des hommes célèbres, mais à luimême, en face, au héros, au témoin, au personnage de tous les faits qu'ils racontent. »

On n'occupe pas dans l'Etat et dans le cœur de son roi une place aussi exceptionnelle que celle de Rosny sans avoir beaucoup d'envieux et sans provoquer la calomnie. Il le savait mieux que personne : « Il n y a rien, disait-il, dont il soit si difficile de se défendre que d'une calomnie travaillée de main de courtisan. » Il fut plus que tout autre l'objet des incrigues de cour et des libelles diffamatoires. En 1605, les attaques furent plus vives, plus nombreuses que jamais : Henri IV trouva des mémoires contre Rosny sur sa table, sous ses tapis, au chevet de son lit, et de tous côtés il entendait soit des rapports malicieux, soit des éloges perfides. Il y eut particulière-

1. En donnant le titre singulier d'Œconomics à ses mémoires, Sully avait pris le mot dans le sens qne comporte l'étymologte : lois Js Li maison. Ce mol était absolument d'accord avec l'homme, avec son caractère comme avec ses aptitudes: Sully ne fut ni un créateur ni un réformateur, il fut un organisateur et ce qu'on a appelé depuis un économiste.

,6o PETITES IGNORANCES

ment un grand libelle diffamatoire dans lequel toutes les accusations étaient réunies; il était intitulé : Discours d' Estât } pour faire voir au Roi en quoi Sa Majesté est mal servie. Juvigny, qui l'avait rédigé, le remit au roi en lui disant qu'il l'avait trouvé par terre, dans sa chambre. On allait, dans ces insinuations audacieuses, jusqu'à prêter à Rosny le projet de prétendre s'approprier la couronne ou de vouloir la transmettre à un autre. Le roi, à ce moment, était irrité contre son conseiller intime, au sujet des difficultés et des malentendus auxquels avait donné lieu le remplacement de Crillon comme mestre de camp du régiment des gardes. Dans son dépit, il lut ces libelles, il s'aigrit, il se plaignit et finit par avoir une explication avec celui qui avait été pendant de longues années son ami le plus fidèle et son serviteur le plus dévoué.

Les détails de cette explication sont relatés tout au long et un peu confusément dans le chapitre cm des OEconomies royales . chapitre qui a pour titre : Nouvelles intrigues contre Rosny. Il est à deux doigts de sa perte. Eclaircissement à la suite duquel il recouvre toute sa faveur. L'entretien eut lieu à Fontainebleau dans les allées des mûriers blancs; il dura quatre heures. Les OEconomies royales } très insuffisantes sous le rapport des dates, ne font pas connaître le jour où la scène se passa; mais on peut le placer, d'après les circonstances qui s'y rattachent, dans la première quinzaine de mai \6o^.

Le roi emmena Rosny dans le parc, loin des courtisans, qui pouvaient voir les interlocuteurs se promener et discourir, mais qui ne pouvaient pas les entendre. Il avait souffert de ses soupçons, il tenait à soulager à la fois sa conscience et son cœur, et dit à Sully de lui répondre en toute sincérité : « Je veux que nous sortions d'icy, vous et moy, le cœur net de tous soupçons, et contens l'un de l'autre, ne doutant point comme parmy quelques veritez que l'on m'a pu dire, l'on y a meslé mil mensonges et faussetez, l'on n'ait fait de semblable en vostre endroit; et partant, comme je veux vous ouvrir mon cœur, je vous prie de ne me déguiser rien de ce qui est dans le votre. »

Roçny alors entendit prononcer les noms de tous ceux qui l'attaquaient; il apprit ou feignit d'apprendre de quoi il était accusé, il lut même le factum de Juvigny; et lorsque le roi lui dit : « Hé bien! que vous semble de tous ces beaux contes ? » Rosny lui répondit : « Mais vous mesme, sire, qui les avez leus et releus et si longtemps gardez, quelle opinion en avezvous } Car, pour moy, je ne m'estonne pas tant de toutes ces bagatelles qui ne sont en effet que fadeses et niaiseries de gens sots et malicieux, comme je faits de voir qu'un si grand Roi, plein d'esprit, de jugement, de courage et de bonté, et qui m'a cognu par tant de louables expériences, a pu avoir la patience de les lire, de les garder si longtemps, de me les faire lire tout du long en sa présence et de me demander ce qu'il m'en semble, i

Rosny n'eut pas grand'peine à se justifier des accusations et surtout des « fantasques et bizarres projets » inventés par ses ennemis ; le roi ne demandait qu'à être convaincu et il le fut pleinement. On a beaucoup répété que Rosny, après avoir éclairci tous les points, répondu à toutes les attaques, et prctesté de son absolu dévouement, était tombé aux pieds de Henri IV, qui lui avait dit aussitôt avec bonté : Relevei-vous } mon ami; on croirait que je vous pardonne 1. Ce mouvement du ministre et cette parole du roi sont très propres sans doute à caraccériser la situation; mais, d'après le récit du narrateur des OEconomies royales^ ce n'est pas tout à fait ainsi que les choses se passèrent.

i Mettez-vous le cœur en repos, dit Rosny en terminant, reprenez la mesme confiance que je vous ay veu avoir de ma personne, diligence et probité, et vous asseurez que la vostre royale, vostre gloire, vostre honneur, vostre contentement et le bien de vos affaires, me seront à jamais aussi chers et

i. C'est La Harpe, dans son Eloge de Henri IV, qui a accrédita cette phrase: « La reconnaissance le précipite aux genoux du prince à la vue des courtisans. Mais ce transport noble peut ressembler a l'humiliation d'un coupable. Henri craint que l'on ne fasse un second outrage à l'innocence: AV/crc;vous, s'écrie-t-il, rcleve\-vous ; ils vont croire que je vous pardonne. »

précieux que ma vie et mon honneur; ce que je vous jure sur mon Dieu, mon âme ec mon salue; et me permettez, pour confirmer toutes ces veritez, que je me jette à vos pieds et vous embrasse les genoux, comme à mon Roy bien aymé, unique maistre et bien faicteur. » Ce que voulant exécuter, il vous retint et vous dit :

« Non, ne le faites pas, car je ne voudrois pour rien du monde que ceux qui nous regardent creussent que vous eussiez commis aucune faute qui meritast une telle soumission; car ce seroit vous faire tort, puisque je vous tiens pour homme de bien et du tout innocent, voire pour le plus loyal et utile serviteur que je sçaurois avoir, ne me pouvant imaginer que vous n'eussiez eu copie de ce malheureux libelle qui m'a tant agité l'esprit, d'autant qu'autrement vous eust-il esté impossible d^' répliquer si suffisamment, et le convaincre si facilement de faux, par des raisons invincibles, que j'ay honte en moy-mesme d'avoir seulement escouté telles fadaises, ausquelles je vous donne ma foy et ma parole de ne penser jamais, et de vous aymer et chérir plus cordialement que je n'ay point encor fait. » Et sur cela vous vint embrasser, vous commanda de faire le semblable en son endroit ; et puis ayant repris ses papiers, qu'il vous promit de brusler, il vous prist par la main, et sortîtes de ces allées de mûriers; à l'entrée desquelles ayant trouvé quasi toute la cour, chacun attendant de voir quelle seroit la fin de si longs discours, que l'on se doutoit bien avoir pour sujet les malcontentemens que le Roy avoit quasi tout publiquement tesmoignez contre vous, et sur ce qu'ayant demandé quelle heure il estoit, on luy avoit respondu qu'il estoit près d'une heure, et qu'il n'en estoit que neuf lorsqu'il estoit entré dans ces canaux, il respondit : « Je voy bien que c'est, il y en a ausquels il a plus ennuyé qu'à moy; et partant, afin de les consoler, je vous veux bien dire à tous que j'ayme Rosny plus que jamais, et qu'entre luy et moy, c'est à la mort et à la vie. »

La réconciliation fut, en effet, aussi durable que complète ; Juvigny, dès le mois d'août suivant, fut puni de ses calomnies; et l'année suivante, Rosny fut créé duc de Sully.

Pendant vingt ans, Henri IV combla de biens et d'honneurs celui qu'il appelait son « vray et grand amy » ; il lui en aurait donné plus encore si Sully avait consenti à se faire catholique : il ne put lui conférer le collier du Saint-Esprit, le roi Henri III, créateur de Tordre, ayant imposé à Henri IV le serment qu'il avait lui-même prononcé d'en exclure les hérétiques (1588).

Sully dédaignait un peu l'industrie, estimant que la France n et ait point propre à de telles babioles; par contre, il avait l'agriculture en très grande considération; il se plaisait à répéter que Labourage et pastourage sont les deux mamelles dont la- France est alimentée; les deux vraies mines et trésors du Pérou.

Après la mort de Henri IV (1610), Sully ne resta pas longtemps à la cour; sa sévérité et sa franchise1 déplurent. Il se démit peu à peu de la plupart de ses charges et, lorsqu'il céda celle de grand maître de l'artillerie , Richelieu lui donna en échange le bâton de maréchal (j8 septembre 1634).

Sully ne quitta jamais les habits de deuil et vieillit au fond de ses châteaux, absorbé dans ses souvenirs. Mandé par Louis XIII, il fit de loin en loin quelques apparitions à la cour. Sa gravité et ses vêtements démodés ayant excité un jour les railleries des courtisans, Sully les fit taire par cette verte sortie : « Quand le feu roi votre père, de glorieuse mémoire, dit-il à Louis XIII, me faisait l'honneur de m'appeler auprès de sa personne, pour s'entretenir avec moi sur ses grandes affaires, au préalable il faisait sortir les bouffons. »

La vache a Colas. — AIangei~vous de la vache à Colas?

1. On ne parle pas de la franchise de Sully sans rappeler l'anecdote de la poutre; la voici, racontée par Chamfort: « Henri IV s'y prit singulièrement pour faire connaître à un ambassadeur d'Espagne le caractère de ses trois ministres, Villeroi, le président Jeannin et Sully. Il lit appeler d'abord Villeroi : « Voyez-vous cette poutre qui menace ruine.' — Sans doute, dit Villeroi sans lever la tête; il faut la raccommoder, je vais donner des ordres. » Il appela ensuite le président Jeannin: « 11 faudra s'en assurer», dit celui-ci. On fait venir Sully qui regarde la poutre: « Eli! sire, y pensez-vous? dit-il ; cette poutre durera plus que vous et moi. »

— En êtes-vous? — Telles étaient, vers la fin du régne de Henri IV, les questions dérisoires qui signifiaient : Etes-vous huguenot? — La façon dont Nicette interroge Mergy, dans le Pré aux Clercs, rappelle ce souvenir.

On n'a rien trouvé de mieux jusqu'ici, pour expliquer la Vache à Colas., qu'une vieille histoire dont le récit a été reproduit par D. Lottin dans ses Recherches historiques sur la ville d'Orléans, depuis Aurélien^ l'an 274, jusqu'en 1789. t Colas Pannier, cultivateur à Bionne, petit bourg près d'Orléans, avait une vache qu'il laissait paître librement dans les environs de son habitation, non loin de laquelle les protestants d'Orléans avaient un temple très renommé dans la province. Un jour de ce mois (septembre 1605), cette vache entra dans le temple et y causa un grand désordre par la frayeur qu'on eut de cet animal devenu furieux. Les protestants attribuèrent cette œuvre du hasard à la malice de quelques paysans catholiques, s'emparèrent de la vache, la tuèrent, et, après l'avoir mise en pièces, s'en distribuèrent les morceaux. Colas Pannier s'en plaignit au bailli d'Orléans, César de Balzac, seigneur de Gyé, qui condamna solidairement les protestants à indemniser le paysan de sa vache, et aux frais, ce qui donna lieu à des chansons, à des quolibets et au proverbe : 77 est de la vache à Colas } pour désigner les protestants. »

La chanson avait été faite et répandue, paraît-il, avec une singulière rapidité, car, le 10 du même mois, L'Estoile écrivait dans son Journal : « On trompetta des deffenses par la ville de Paris, de plus chanter parles rues la chanson de Colas; et ce, sur peine de la hart, à cause des grandes querelles, scandale et inconvéniens qui en arrivoient tous les jours, jusques à des meurtres. Cette chanson avoit été bâtie contre les huguenots par un tas de faquins séditieux, sur le sujet d'une vache qu'on disoit être entrée dans un de leurs temples près Chartres ou Orléans, pendant qu'on y faisoit le prêche; et qu'ayant tué la dite vache, qui appartenoit à un pauvre homme, ils avoient après fait quêter pour la lui payer. Or à Paris et par toutes les villes et villages de France on n' avoit la tête rompue

que de cette chanson, laquelle grands et petits chantoient à l'envie l'un de l'autre en dépit des huguenots, devant la porte desquels pour les agacer cette sotte populace la chantoit ordinairement ; et étoit déjà passé en commun proverbe, quand on vouloit désigner un huguenot, de dire : c'est la vache à Colas ; d'où procédoit une infinité de querelles et batteries, ceux de la religion s'en formalisant fort et ferme, et étant aussi peu endurans que les autres, qui s'en fussent servis volontiers à faire une sédition, à l'instigation de quelques-uns de plus grande qualité qui les y poussoient sous main, et faisant semblant d'éteindre le feu l'allumoient.

Les deux récits ne se contredisent pas; mais il serait nécessaire, pour les rendre vraisemblables, de mettre un peu d'ordre dans les dates : tous les événements, d'après ces narrateurs, se seraient passés dans les dix premiers jours de septembre, et dix jours n'auraient pas suffi, au commencement du xvir siècle, pour faire, en une telle occurrence, tant de chemin et tant de besogne.

Ceux à qui la vache tuée et dépecée dans un prêche sembla étrange cherchèrent une autre origine à l'expression. AI. Quitard a mis en avant un paysan des Cévennes, nommé Colas naturellement, qui, après avoir embrassé le protestantisme, aurait fait tuer une vache dans le saint temps du carême et en aurait ostensiblement distribué la viande à ses coreligionnaires; mais là se bornent ses indications. M. Athanase Coquerel fils n'était pas plus précis lorsqu'il prétendait que Colas était quelque traiteur du Pré aux Clercs ou des environs, chez qui les jeunes seigneurs réformés allaient manger de la viande le vendredi. Ces hypothèses vagues ou incomplètes obligèrent à s'en tenir à la scène de boucherie du temple protestant de Bionne.

Les protestants ripostèrent aux catholiques par une chanson contre le clergé, le Le^at de la vache à Colas} dans laquelle la vache disait :

Pour solennellement Fti c mes funérailles,

■ i66 PETITES IGNORANCES

Je laisse entièrement Mes boudins et triparties Au clergé de la France, Dont on fait si grand cas, Pour avoir souvenance De la vache à Colas.

Pardieu. les plus grands clercs ne sont pas les plus tins1. Ce dernier vers de la satire III de Mathurin Régnier (i 573—1613) est une traduction en bon français du proverbe en mauvais latin : Mugis magnos clericos non sunt mugis magnos sapientes. cité par Rabelais (liv. I, ch. xxxix). Les Italiens ont un proverbe semblable : Tutti quei ch'hanno lettere. non son'savi. La vérité qu'il proclame est de tous les temps comme de tous les pays, et Molière s'est plu à la reproduire coup sur coup dans la fameuse scène entre Clitandre et Trissotin, des Femmes savantes :

Mais j'aimerois mieux être au rang des ignorants Que de me voir savant comme certaines gens.

La science est sujette à faire de grands sots.

.... et je vous suis garant Qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.

(Act. IV, se. m.)

Le P. Griffet, célèbre théologien du xvnr siècle, avait un domestique qui disait, en parlant de son maître : Hors sa science. il ne sait absolument rien.

Le mal vient, selon Montaigne, de la mauvaise façon de se prendre aux sciences : « A la mode de quoy nous sommes instruicts, il n'est pas merveille, si ny les escholiers, ny les maistres, n'en deviennent pas plus habiles, quoy qu'ils s'y facent plus doctes. De vray, le soing et la despense de nos pères ne vise qu'à nous meubler la teste de science : du jugement et de la vertu, peu de nouvelles. Criez d'un passant à nostre peuple : i Ole sçavant homme! » et d'un aultre : 1 O le bon

1. Clerc se disait pour savant, parce qu'il n'y avait autrefois que les gens d'église qui étudiassent, et que la corporation des clercs, au moyen âge, avait le dépôt exclusif de la science.

homme! » il ne fauldra pas à destourner les yeulx et son respect vers le premier. Il y fauldroit un tiers crieur : > O les lourdes testes! » Nous nous enquerons volontiers : « Sçait il du grec ou du latin? escrit il en vers ou en prose ? » mais s'il est devenu meilleur ou plus advisé, c'estoit le principal, et c'est ce qui demeure derrière. Il falloit s'enquérir qui est mieulx sçavant, non qui est plus sçavant. » [Essais, liv. I, ch. xxiv.)

Les satires de Régnier renferment un grand nombre de vers bien frappés qui ont une marque très personnelle, et qui parfois affectent heureusement la forme de sentences :

Puis les gueux en gueusant trouvent maintes délices.

(Sat. II.) L'un l'ait plus qu'il ne peut, et l'autre plus qu'il n'ose.

(Sut. X.) Au compas du devoir il règle son courage.

(Sat. X.) Qui gay fait une erreur la boit à repentence.

(Sat. XI.) Corsaires à corsaires, L'un l'autre s'attaquant, ne font pas leurs affaires1.

(Sat. XII.) L'honneur est un vieux sainct que l'on ne chomme plus.

(Sat. XIII.) Les fous sont aux échets les plus proches des rois.

(Sat. XIV.) Son amour est fragile et se rompt comme un verre.

(Sat. XIV.) Nous sommes du bonheur de nous-même artisans, Et fabriquons nos jours ou fascheux ou plaisans. La fortune est à nous, et n'est mauvaise ou bonne Que selon qu'on la forme ou bien qu'on se la donne-.

(Sat. XIV.)

Paris vaut bien une messe. — Il parut, au commence-

1. Mot reproduit par La Fontaine dans le Tribut envoyé par les animaux à Alexandre (liv. IV, fab. xn), et cité par Boileau dans l'épigrammc xxxv. — Cela répond au proverbe espagnol : De corsaire à corsaire, il n'y a que des barils d'eau à prendre.

■i. Cette sentence, que les anciens ont plusieurs fois exprimée, est déjà en un seul vers dans la satire XIII :

Chacun est artiian de sa bonne fortune.

i6B PETITES IGNORANCES

ment du xvne siècle, un recueil satirique composé de huit pamphlets 1, dont l'auteur est resté inconnu, et qui a pour titre : les Caquets de l'accouchée. Ce titre reposait sur la vieille habitude prise par les commères, amies de l'accouchée, de venir la distraire en devisant sur tout et sur tous, en racontant les petits événements de la veille et les bruits qui couraient par la ville. « On avoit donné, à Paris, dit Henri Estienne, le nom de caque toires aux sièges sur lesquels écoient assises les dames (et particulièrement si c'étoit autour d'une gisante); chacune vouloit montrer n'avoir point le bec gelé. »

C'est dans ce recueil que l'on trouve, avec une légère variante, le mot généralement prêcé à Henri IV, et attribué ici à son fidèle ministre : « Je vous sçay bon gré, dit la maistresse des requestes, de parler ainsi à cœur ouvert, car il est vray, la hare sent tousjours le fagot, et, comme disoit un jour le duc de Rosny au feu roy Henry le Grand, que Dieu absolve, lorsqu'il luy demandoit pourquoy il n'alloit pas à la messe aussi bien que luy : Sire. sire, la couronne vaut bien une messe.

Le fameux Paris vaut bien une messe semble être sorti de ce propos, plusieurs années après la mort du roi Henri. Il n'y a aucune trace du mot ou de quelque autre qui le rappelle, ni dans les Mémoires de d'Aubigné, de l'Estoile ou de Sully, ni dans les lettres de Henri IV : rien, par conséquent, n'autorise à le regarder comme historique. La seule raison qu'on ait d'attribuer à Henri IV un mot qui ne se lit nulle part, qui n'a été entendu par personne, c'est qu'il est très bien dans la nature goguenarde et rusée de ce roi, préoccupé de satisfaire les intérêts du royaume plus encore que sa conscience. Si le mot n'est pas vrai, il est du moins vraisemblable 2. Le même esprit

i. Lancés par feuilles volantes, ces pamphlets réunis formèrent un tout qui eut sept éditions, de 1622 à 1630.

2. Aussi est-il généralement adopté, tout comme s'il avait été recueilli par les contemporains de la bouche même du roi. Jules Simon a dit, dans son Eloge de M. Mignet (1885): « En France, où Henri IV commençait par un mot d'une morale relâchée : Paris vaut bien une messe, et finissait par l'acte d'un grand citoyen et d'un grand roi, l'Edit de Nantes. » — Et depuis longtemps on lit dans le Mémorial de Sainte-Hélène: « Le changement de

d'humeur plaisante et légère aurait fait dire à Henri IV que le meilleur des canons était celui de la messe, puisqu'il avait servi à le mettre sur le trône.

La poule ait pot n'est guère plus authentique que Paris vaut Lien une messe. Tous les historiens ont rappelé le vœu formé par Henri IV de voir le paysan mettre la poule au pot le dimanche; ce vœu exprime les préoccupations du roi pour le bien-être des classes laborieuses, il répond aussi à l'état de prospérité relative du pays; mais on ne sait précisément ni à quel propos ni dans quelles circonstances le bon roi aurait dit : Je veux que chaque laboureur de mon royaume puisse mettre la poule au pot le dimanche.

Pierre Matthieu et Péréfixe placent la poule au pot dans une conversation de Henri IV avec le duc Charles-Emmanuel de Savoie qui, admirant les beautés et les richesses de la France, aurait demandé au roi ce qu'elle lui valait de revenus. Henri aurait répondu : « Elle me vaut ce que je veux », et le duc ayant désiré savoir ce que signifiait cette vague réponse, le roi aurait ajouté : « Oui, ce que je veux, parce qu'ayant le cœur de mon peuple, j'en aurai ce que je voudrai; et si Dieu me donne encore de la vie, je ferai qu'il n'y aura point de laboureur en mon royaume qui n'ait le moyen d'avoir une poule dans son pot. » Bien que cette dernière phrase ne semble pas venir, dans la conversation, avec beaucoup d'à-propos, elle est, paraît-il, le point de départ de la tradition ; elle a dû contribuer à faire dire au poète Gudin de la Brenellerie 1, dans son Eloge de J oit aire (1771

Seul roi de qui le pauvre ait garde la mémoire.

religion, inexcusable pour des intérêts prives, peut se comprendre peut-être par l'immensité de ses résultats politiques. Henri IV avait bien dit : Paris vaut bien une messe! Napoléon pensait que Henri IV, en abjurant, avait fait disparaître toutes les difficultés qu'il eût rencontrées à chaque instant dans un pays catholique : « Un hérétique eût été, sur le trône, l'ennemi du pape, des évêques, des cérémonies religieuses. »

1. C'est ce même Gudin qui, dix ans plus tard, écrivit, dans te Discours sur l'abolition Je la servitude, ce vers souvent cité :

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