I. 'homme à la main sanglante, à la robe écarlate
Puis, quelques instants après, l'Angely, « le bouffon du roi, le fou cardinaliste », dit à ces mêmes seigneurs :
Prenez xJrde> messieurs ! le ministre est puissant ; C'est un large faucheur qui verse A Ilots le sang, Et puis il couvre tout Je sa soutane rouge, Et tout est dit.
Père Joseph faisait marcher les troupes à son gré, sur la carte, sans tenir grand compte ni des espaces à franchir, ni des rivières à traverser. Le cardinal l'arrêta tout à coup dans sa course rapide en lui disant : • Cela ne va pas si vite, Père Joseph ; où passeront les troupes ? «
On a tenu nombre de propos sur le compte du cardinal : le plus expressif ou au moins le plus piquant est celui qu'on a mis irrévérencieusement dans la bouche du pape Urbain VIII : S il y a un Dieu, il le payera bien; mais vraiment } s'il ny a point de Dieu, cest un habile homme. (Ah! che se gli è un Dio, ben tosto lo pagherà ; ma veramente se non c'è Dio, è galant" huomo.) Un Italien, ami de Mme de Motteville, lui a assuré que le mot avait été dit, et qu'il ne fallait pas s'en étonner, parce que « le bon pape railloit assez souvent •. Le comte de Tréville, quoiqu'il fût capitaine des gardes et d'un caractère naturellement enjoué, avait, dans sa plaisanterie sur Richelieu, poussé la hardiesse moins lo in que le Saint-Père : Si le cardinal est en paradis, avait-il dit à Louis XIII, il faut que le diable se soit laissé escamoter en chemin.
Plus ma qualité de roi me peut donner de facilité a me satisfaire, plus je dois etre en* garde contre le péché et le scandale. — Louis XIII n'aimait pas les femmes ; il n'était ni galant ni amoureux : la froideur de sa nature se conciliait en cela avec ses scrupules religieux. Il fut touché à sa manière de la beauté de M11' de Hautefort; il prit plaisir à la voir, à s'entretenir avec elle ; mais sa passion n'alla pas plus loin. « Dès que le roi la vit, il eut de l'inclination pour elle. La reine mère, à qui elle fut donnée d'abord pour fille d'honneur, voyant naître cette petite étincelle de feu dans l'âme de ce prince si farouche pour les dames, tâcha de l'allumer plutôt que de l'éteindre, pour gagner ses bonnes grâces par cette complaisance. Mais la dévotion du Roi fit qu'il s'y attacha si peu, que j'ai ouï dire depuis à la même dame de Hautefort qu'il ne lui parloit que de chiens, d'oiseaux et de chasse. Et je l'ai vue avec toute sa sagesse, en me contant son histoire, se
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. ,7i
moquer de lui de ce qu'il n'osoit approcher d'elle quand il l'entretenoic l. »
Dans l'intention de peindre par un exemple la réserve et la pudeur de Louis XIII, on a raconté qu'il alla chercher des pincettes d'argent pour prendre un billet ou un volant réfugié dans le sein de M11'' de Hautefort ; et Saint-Simon, voulant donner une formule aux sentiments de ce roi qui repoussait toute idée de dérèglement, et qui, en amour, ressemblait aussi peu que possible à son père Henri IV, a fait, dans ses Mémoires } le récit suivant : « Le roi étoit véritablement amoureux de M"e de Hautefort... Il en entretenoit continuellement mon père, qui vit clairement combien il en étoit épris... Un jour que le roi lui parloit avec passion de cette fille, mon père lui proposa d'être son ambassadeur et de conclure bientôt son affaire. Le roi le laissa dire, puis, prenant un air sévère : « Il est vrai, lui dit-il, que je suis amoureux d'elle, que je le sens, que je la cherche, que je parle d'elle volontiers et que j'y pense encore davantage; il est vrai encore que tout cela se fait en moi malgré moi, parce que je suis homme, et que j'ai cette foiblesse; mais ■plus ma qualité de roi me peut donner plus de facilité à me satisfaire qu'à un autre, plus je dois être en garde centre le péché et le scandale -. Je pardonne pour cette fois à votre jeunesse, mais qu'il ne vous arrive jamais de me tenir un pareil discours si vous voulez que je continue à vous aimer, u
Il est possible que Louis XIII n'ait pas tenu ce petit discours ; mais Saint-Simon a bien fait, en tout cas," de le lui prêter : les bons exemples, lorsqu'ils sont rares et c'est le cas chez les rois, ne perdent rien à être convertis en préceptes.
Ultima ratio regum. — La dernière raison des rois est le canon. Cette façon d'exprimer que la force triomphe en dernier ressort de ceux dont on n'a pu vaincre la résistance était une des maximes adoptées par le cardinal de Richelieu, qui l'avait
i. M"" de Motteville, Mémoires.
■2. C'est la traduction un peu délayée de la belle parole de Salluste : In maxima fortuna minima licentia est.
i7é PETITES IGNORANCES
même fait inscrire sur les canons. Il la tenait d'un autre cardinal, Francisco Ximenès (1436-15 17), devenu régent des royaumes d'Aragon et de Castille à l'âge de soixante-dix-neuf ans 11516). Pour assurer le trône àl'archiduc Charles, il manda auprès de lui Ferdinand, son puîné, qui avait la faveur des orands et du peuple, et, sous prétexte de veiller à sa sécurité, il changea les officiers qui composaient sa maison. Des seigneurs du parti de Ferdinand ayant demandé à Ximenès les raisons de ces actes d'autorité, le régent les conduisit sur un balcon, leur montra des détachements de la milice bourgeoise qu'il avait instituée, ordonna une décharge d'artillerie, et leur dit : « Voilà la dernière raison du roi. (Hœc est ratio ultima régis.) »
Une autre devise chère à Richelieu était une autruche avec cette inscription : Fortis dura coquit. (Il n'est rien de si dur que le courageux ne digère.)
A la duchesse d'Aiguillon comme à tous ceux qui vinrent le solliciter en faveur de l'abbé de Saint-Cyran, arrêté comme janséniste en 1638, Richelieu fit cette réponse caractéristique : « Si, dans le siècle dernier, on eût fait enfermer Luther et Calvin, on aurait épargné bien des troubles et bien du sang à l'Europe. «
Voila bien du bruit pour une omelette! — Des Barreaux (1602-1673) fut d'abord conseiller au parlement, puis il donna sa' démission pour s'abandonner," dans une maison du faubourg Saint-Victor, qu'il avait nommée Y lie de Chypre, à tous les raffinements de la vie. Comme poète, Des Barreaux n'occupe qu'une modeste place dans un siècle où la poésie eut tant d'illustres représentants, et son nom serait à peu près oublié s'il n'était resté attaché à une boutade devenue proverbe. On raconte qu'ayant donné rendez-vous, un vendredi saint, à quelques amis de plaisir, dans un cabaret de Saint-Cloud, il ne trouva que des œufs et commanda une omelette au lard. Au moment où nos épicuriens se mettaient à table, un violent orage éclata et la maison fut ébranlée. Des
Barreaux se leva, ouvrit la fenêtre et jeta l'omelette dehors en disant : Voilà bien du bruit pour une omelette!
Que cette plaisanterie soit de pure invention, qu'elle n'ait été mise au compte de Des Barreaux que pour le montrer tout ensemble incrédule et peureux, cela n'est pas impossible, car ce libertin était surtout un fanfaron : « Il le fît bien voir en une grande maladie qu'il eut, dit Tallemant des Réaux, car il fit fort le sot et baisa bien des reliques. »
L'anecdote de l'omelette semble, du reste, avoir été admise par Boileau, qui y fait allusion dans la Satire des Femmes, pour montrer plus d'une Capanée J
Du tonnerre dans l'air bravant les vains carreaux, Et nous parlant de Dieu Ju ton de Des Barreaux.
La boutade a pris de l'extension : elle se dit de tous les grands bruits, quels qu'ils soient, qui n'ont pas de raison d'être ; elle est de la même famille qu'une tempête dans un verre d'eau, expression proverbiale que les Romains avaient déjà : A^itare Juctum in simpula} soulever les flots dans une simpule (petit verre à boire).
Des Barreaux se convertit avant de mourir ; ainsi que le diable devenu vieux, il se fit ermite et s'attira par là cette épigramme :
Des Barreaux, ce vieux débauché, Atfecte une réforme austère :
Il ne s'est pourtant retranché Que ce qu'il ne pouvoit plus faire.
Gui Patin, qui ne crut pas au repentir de Des Barreaux, dit en apprenant sa mort : « Il a bien infecté des pauvres jeunes
1. Capanée étant un des sept chefs qui mirent le siège devant Ti Charles Perrault, dans la préface de l'Apologie des femmes, s'e^t révolté contre cet emploi du féminin: « Je ne sais pas, dit-il, si on peut dire qu'une femme est une Capanée, pour signifier qu'elle est une impie; mais je sais bien qu'on ne dira jamais qu'une femme est une Thésée, pour dire qu'elle est une infidèle ; qu'elle est une Cicéron, pour dire qu'elle est fort éloquente; ni qu'elle est une Socrate, pour dire qu'elle est fort sage. »
i76 PETITES IGNORANCES
gens de son libertinage ; sa conversation était bien dangereuse et fort pestilente au public. »
L'année de Corbie. — L'année 1636 fut malheureuse, militairement. L'année précédente, Louis XIII ayant déclaré la guerre à l'Espagne, des bandes espagnoles envahirent la Picardie et s'emparèrent presque sans coup férir de quelques villes dont les remparts étaient délabrés. Le 15 août, Corbie, voisine d'Amiens et située à trente-cinq lieues seulement de Paris, ouvrit aussi ses portes à l'ennemi, et des cris de fureur s'élevèrent contre le cardinal, qui n'avait pas pourvu à la défense du pays. « C'est pour bâtir son palais Cardinal et sa rue de Richelieu qu'il a mis Paris hors de défense! » criaient les Parisiens avec colère. « Pourquoi prévoyait-il la guerre, sans avoir les moyens de la soutenir ) Nous portons la peine de son ingratitude envers sa bienfaitrice et de son alliance avec les hérétiques! »
L'armée royale marcha sur Corbie, en fit le siège, et la reprit le 14 novembre. Mais la terreur des Parisiens avait été grande; ils s'étaient crus menacés l. On avait ordonné que chaque maison fournirait un soldat 2, chaque maître de poste un cheval, et dans l'élan patriotique qui avait promptement succédé à la panique, il s'était formé une armée de 20,000 hommes, composée en grande partie de commis, d'artisans, de clercs de procureurs et de laquais.
L'émotion causée par l'invasion espagnole laissa, chez les Parisiens surtout, un souvenir durable : pendant longtemps, l'année 1636 fut appelée l'année de Corbie. On lit dans les
1. « Durant le grand effroy qu'on eut à Paris, elle (Muie Pilou) s'en alla chez le feu président de Chevry, qui luy dit : « Les ennemys viendront par la porte Saint-Antoine, et braqueront leur canon qui fessera dans toute la rue. — Il faut donc aller, dis-je, dans les petites rues. — Un autre me disoit: ils prendront les petites rues comme les grandes. Enfin, je retourne chez moy dans la rue Saint-Antoine ; il me faschoit bien de desemparer ; mon mary estoit malade jusqu'à tenir le lict, il y avoit longtemps. Je luy dis: mon pauvre homme, il faut que je m'en aille; tu fermeras les yeux, et tu diras que tu es mort. » (Tallemant des Réaux, Historiettes.)
2. Cette mesure ayant été renouvelée en iCjç», lors du] siège de Paris
Historiettes de Tallemant des Réaux : L'année de Corbie obligea chaque porte cochère à fournir un cavalier. Mon père équipa un de ses commis pour cela.
Lorsque Richelieu, après avoir provoqué des mesures énergiques pour la défense de la capitale, fut remis de l'ébranlement causé par la prise de Corbie, le Père Joseph lui dit : Ne vous avais-je pas bien dit que vous n'êtes qu'une poule mouillée^ et qu'avec un peu de fermeté vous rétabliriez vos affaires'/
Deux ans plus tard, c'était Richelieu qui s'efforçait de ranimer le Père Joseph, à l'agonie dans le château de Ruel, au moment où Brisach capitulait : Courage . Père Joseph. lui criait Richelieu, Brisach est à nous.
Les .vuds-pieds. — Ainsi se désignèrent eux-mêmes, comme signal de misère et de vengeance, les paysans normands qui prirent les armes, en 1639, pour se révolter contre le système d'impôt qui déclarait les habitants de chaque commune solidaires les uns des autres pour le payement des taxes.
La Normandie avait toujours été pressurée plus que toutes les autres provinces du royaume, en raison de sa richesse et de sa fertilité. Les impôts grandissaient à mesure que décroissait l'aisance des contribuables, et le nombre des insolvables augmentant toujours, la solidarité devint une insupportable tyrannie. La cour des aides de Rouen, voyant l'orage menacer, avait
pendant la Fronde, on lisait da::s ic Courrier burlesque Je la guerre de Paris :
Le mardi, le conseil de ville
Fit un règlement fort utile,
Savoir que, pour lever soldats,
Tant de pied comme sur dadas,
L'on taxeroit toutes les portes,
Petites, grandes, foibles, fortes; l.i cochère fourniroit
Tant que le blocus dureroit
Un bon cheval avec un homme,
Ou qu'elle donnerait la somme
De quinze pi tôles de poids,
Payables la première t
Les petites un niousquetaire
Ou trois pistolcs pour en faire.
défendu, par un arrêt du 4 juin 1639, d'exercer des poursuites pour solidarité. Mais cet arrêt fut cassé, et le mois suivant la révolte éclata. Commencé à Avranches et à Rouen, le mouvement se propagea dans toute la Normandie. Les nuds-pieds, organisés en bandes furieuses, pillèrent et brûlèrent tout ce qui, de près ou de loin, tenait au gouvernement et au fisc. Tout homme signalé comme un monopoleur était massacré sur-lechamp, et partout des proclamations menaçantes étaient répandues au nom d'un chef mystérieux qui s'intitulait le « général Jean-nuds-pieds » .
Gassion, actif et intrépide comme on le sait, entra en Normandie avec un corps de six mille hommes. Les nuds-pieds firent une résistance désespérée ; mais finalement ils furent écrasés, et tous les rebelles qu'on put trouver ensuite furent pendus ou roués vifs.
Cette révolte eut pour conséquences des mesures rigoureuses (janvier 1640). Les cours souveraines, le corps de ville, tous les corps constitués de Rouen furent remplacés par une commission royale que présida le chancelier Séguier ; les principales villes de la Normandie perdirent leurs privilèges pendant plus d'un an ; il y eut de nombreuses exécutions sur les places publiques; la ville de Rouen fut frappée d'une contribution extraordinaire de 1 085 000^ livres, et tous les impôts anciens et nouveaux furent rétablis.
La mort m'aura tout entier ou n'aura rien. — Fabert (1 599-1662), enrôlé comme simple soldat dès l'âge de quatorze ans dans un des régiments du duc d'Epernon, était maréchal de France à cinquante-neuf ans, c'est-à-dire qu'il n'avait guère mis moins d'un demi-siècle à gagner ses grades à la pointe de l'épée. Tous les combats auxquels il prit part furent marqués par des actions d'éclat. Il risquait sa vie avec tant d'intrépidité et échappait à la more avec tant de bonheur qu'on croyait à quelque sortilège1. « On s'est obstiné, dit Voltaire,
1. Cette opinion se rattachait au goût que Fabert avait pour l'astrologie judiciaire et les sciences occultes.
à vouloir accribuer au merveilleux la fortune et la mort de Fabert. Il n'y eut d'extraordinaire en lui que d'avoir fait sa fortune uniquement par son mérite. »
Au siège de Turin (1640), Fabert fut blessé d'un coup de feu à la cuisse. Les chirurgiens déclaraient l'amputation indispensable. Le comte d'Harcourt et Turenne, ainsi que le cardinal de La Valette, qui commandait l'armée et qui faisait le plus grand cas de Fabert, l'engageaient à subir l'opération. Fabert répondit : « Il ne faut pas mourir par pièces; la mort m aura tout entier ou n'aura rien. » C'est au moins sous cette forme un peu oratoire que l'on s'est habitué à transmettre les paroles de Fabert. La vérité est qu'il renvoya tout doucement les chirurgiens venus pour l'opérer, en leur disant : « Vous ne m'avez pas consulcé sur cette affaire qui m'intéresse, puisqu'il s'agit de ma vie ; ainsi vous ne ferez pas ce que vous avez résolu. Qui aura le gigot aura le reste du corps. Je serai à moi-même mon chirurgien. 1 La confiance du vaillant soldat ne fut pas trompée : il guérit si bien et si vite qu'il prenait part, l'année suivante, à la bataille de la Marfée et au siège de Bapaume.
Son désintéressement, son humanité, même envers les vaincus, étaient aussi remarquables que ses talents militaires et son dévouement à la patrie. Dans la fameuse retraite de Mayence (1635), où il contribua à sauver les débris de l'armée française et à arrêter l'invasion de Gallas en Champagne, il arriva dans un camp où les Autrichiens avaient abandonné leurs malades et leurs blessés, a Tuons tous ces gredins-là! » s'écria-t-on. t Ce conseil, dit Fabert, est d'un barbare ; cherchons une autre vengeance plus noble et plus digne de notre nation. 1 Et il fit distribuer aux ennemis les vivres et les secours dont ils avaient besoin. Lorsqu'il fut nommé gouverneur de Sedan en même temps que maréchal de France (1658), il augmenta les fortifications de cette place et paya de sa bourse une partie*dcs dépenses. Il répondit à ses parents qui le lui reprochaient : « Si pour empêcher qu'une place que le roi m'a confiée ne tombât entre les mains de l'ennemi, il fallait mettre à une brèche ma
personne, ma famille et mon bien, je n'hésiterais pas un instant. «
Longtemps auparavant, on avait essayé d'inspirer à Mazarin des doutes sur la fidélité de Fabert, et le cardinal s'était écrié : « Ah ! s'il se fallait méfier de celui-là, en qui pourrait-on mettre sa confiance? «
Il y a plus loin' de rie.y a un que d'un a mille. — Anne Baudesson (1578-1668', femme de Jean Pilou, procureur au Châtelet, cette vieille aussi laide qu'elle était spirituelle, dont Sauvai a parlé dans ses Antiquités de Paris et que Mlle de Scudéry a célébrée dans Clélie; sous le nom d'Arricée. comme une philosophe de grande vertu, est une personnalité bourgeoise que Tallemant des Réaux a révélée dans ses Historiettes. On a conservé le souvenir de quelques-unes des saillies de M"'e Pilou.
« Quand je passe par les rues, disait-elle, je vois des laquais qui s'écrient : 1 Bon Dieu ! la laide femme ! 1» Je me retourne : Vois-tu, mon enfant, je suis aussi belle que j'étais à quinze ans, quoique j'en ai plus de soixante-douze. Il n'y a que moi en France qui se puisse vanter de cela. » Il n'y avait personne, ajoutait-elle, qui se fui si bien accommodé de deux vilaines choses : la laideur et la vieillesse, « Cela me donne un million de commodités : je fais et je dis tout ce qu'il me plaît. » Elle racontait en riant que, depuis son veuvage, trois hommes avaient voulu l'épouser ; « mais, soit dit à mon honneur, ils ont été tous trois mis aux Petites-Maisons ».
Elle répondait vertement à qui s'avisait de vouloir lui manquer : « Je n'ai que faire de vous ni de personne; Robert1 et moi nous avons plus de bien qu'il nous en faut. 1 L'abbé de Lenoncourt s'étant permis de la railler sottement : « Monsieur,
1. Robert était son fils. Le voyant se rendre malade à force de dévotions, elle lai dit: « Mon Dieu, Robert, à quoi bon se tourmenter tant! Veux-tu aller par delà Paradis? » Et lorsqu'elle reprochait à ce bon garçon, un peu simple, quoique âgé de cinquante-deux ans, de n'être pas propre, il lui répondait: « Madame Pilou, donnez-vous patience, cela viendra avec le temps. »
avez-vous été condamné par arrêt du Parlement à faire le plaisant? Car, à moins de cela, vous vous en passeriez fore bien. » Un jour, Mme Pilou eut affaire à une femme qui vint, sans en être priée, l'entretenir de ses intrigues, et lui demander conseil sur les moyens de se séparer de son mari. Un certain secrétaire d'ambassade ayant figuré dans ses propos, M""' Pilou lui dit . n Vous m'avez toute la mine de ne valoir rien, et ce secrétaire d'ambassadeur est sans doute votre galant. — Il est vrai, dit l'autre, qu'il m'a aimée; mais je vous jure que c'est le seul... — Ma mie, dit M"" Pilou, il y a plus loin de rien à un que d un à mille. » Sur quoi, elle la pria de se retirer.
Recipe Boisrobert. — Boisrobert (i 592-1662) dut sa fortune auprès de Richelieu à la tournure vive et joviale de son esprit. Les abbayes qu'on lui donna firent de lui un abbé ; mais il ne perdit rien sous l'habit ecclésiastique de cette belle humeur qui délassait le cardinal de ses graves occupations et souvent le faisait rire aux dépens du prochain1. « Ce divertissement était si utile au cardinal, rapporte Pélisson dans son Histoire de V Académie, que son premier médecin, M. Citois, avait accoutumé de lui dire : « Monseigneur, nous ferons tout ce que nous pourrons pour votre sancé ; mais toutes nos drogues sont inutiles si vous n'y mêlez un peu de Boisrobert. »
Il arriva que Boisrobert, ayant désobéi à Richelieu, fut éloigné de sa personne. Vainement des démarches furent tentées pour obtenir son pardon, soit par une députation de l'Académie française, soit par Bautru. La réconciliation ne put avoir lieu que grâce à l'intervention de Citois qui, profitant d'une indisposition de Richelieu, conclut ses ordonnances par cette formule : Recipe Boisrobert.
Gui Patin avait écrit de Boisrobert : « C'est un prêtre qui vit en goinfre, fort déréglé et fort dissolu. 1» L'abbé aimait avec
1. Pour flatter le cardinal dans son ressentiment contre Corneille, Boisrobert fit tourner en ridicule la tragédie du Cid par des laquais et des marmitons. Quand Don Diègue disait à sou lils: Rodrigue, .is-tu du cœur? Rodrigue répondait: Je n'ai que du carreau.
iHi PETITES IGNORANCES
passion, en effet, le jeu et la bonne chère. On raconte que, passant dans la rue Saint-Anastase, en rêvant sans doute à quelque bon repas, il fut prié de confesser un homme qui venait d'être blessé mortellement. Il s'approcha et dit pour toute exhortation : « Mon camarade, pensez à Dieu et dites votre Benedicite. »
Tallemant des Réaux raconte à son tour que Gilles Boileau, frère aîné du poète, rencontrant un jour le laquais de Boisrobert, lui demanda comment se portait son maître, qui avait alors la goutte. « Monsieur, il souffre comme un damné. — Il jure donc bien? — Hélas! monsieur, il n'a plus que cette consolation-là ! »
On l'obligea à dire la messe quelquefois, dit ailleurs Tallemant : e Mme Cornuel, à la messe de mynuict, comme ce vint à Dominus vobiscum, vit que c'estoit Boisrobert; elle dit à quelqu'un : i Voylà toute ma dévotion esvanouye. » Le lendemain, comme on la vouloit mener au sermon : « Je n'y veux pas aller, dit-elle; après avoir trouvé Boisrobert disant la messe, je trouverois sans doute Trivelin1 en chaire. Je croy, adjousta-t-elle, que sa chasuble estoit faitte d'une Juppé de Ninon. »
Boisrobert, qui aimait à attaquer, trouva quelquefois des gens prêts à la riposte. Un jeune conseiller à qui il avait dit en ricanant : i Je suis ravi quand je vois la France si bien conseillée », lui répondit sur le même ton : « Je suis ravi quand je vois l'Eglise si bien servie. »
Les Importants. — Le parti politique qui s'est appelé Cabale des Importants fut en faveur et même en possession du pouvoir pendant quelques mois (entre mai et septembre 1643;. Les membres qui le composaient étaient pour la plupart d'anciennes victimes de Richelieu, ce qui leur constituait des titres auprès de la régente Anne d'Autriche. C'étaient les ducs de Vendôme, de Mercœur, de Guise, les comtes de Montrésor,