HOMME-LA, JE SEROIS SAUVÉ DIX FOIS, ET MAINTENANT JE NE
sais ce qjje je vais devenir. — Colbert a beaucoup agi et peu parlé ; le seul mot qu'on lui prête exprime les tristesses et les amertumes qui marquèrent les dernières années d'une des plus belles carrières qui aient honoré l'administration française.
Mazarin mourant dit à Louis XIV : « Sire, je vous dois tout, mais je crois m'acquitter en quelque manière en vous donnant Colbert. • Mazarin avait raison, il ne pouvait faire au roi et à la France un plus utile cadeau. Colbert fit d'abord rendre gorge aux financiers qui s'étaient enrichis aux dépens de la nation, puis il s'efforça de rétablir l'ordre dans les finances en diminuant les charges qui pesaient sur les petits, en supprimant les offices inutiles, les titres de noblesse usurpés pour se soustraire à la taille, en organisant une surveillance sévère, en protégeant enfin partout et contre tous l'intérêt public.
La réforme des abus a toujours fait haïr le réformateur. Colbert fut en butte à toutes les attaques des grands; il y résista avec courage. L'homme de marbre [vir marmoreus) ,
comme l'appelait Gui-Patin, ne se laissa pas ébranler. Et lorsqu'il fut investi de l'administration entière de la France, il poursuivit sa tâche de réformateur avec une suprême énergie, s'occupant au dedans comme au dehors d'introduire d'importantes améliorations. Pendant vingt-deux ans d'un labeur incessant, d'une prodigieuse activité, Colbert rendit à son pays les plus grands services et exerça partout la plus salutaire influence.
Parvenu au bout d'une carrière si merveilleusement remplie, Colbert était détesté des grands et des petits. Le roi luimême, qui lui devait tant, abreuva ses dernières années de chagrins, de dégoûts, et le vit mourir sans regret (6 septembre 1683). Colbert avait pu s'habituer à la haine des courtisans et prendre son parti des erreurs du peuple, qui lui imputait toutes les misères publiques ; mais il ne put s'empêcher, en pensant à Louis XIV, d'exhaler une amère pensée. Le roi était lui-même souffrant lorsqu'il apprit que Colbert allait mourir. Honteux peut-être de sa royale ingratitude, il écrivit à son ministre t de prendre soin de lui, de tâcher de se rétablir » . D'après ce que rapporte Racine [Œuvres diverses), Colbert mit la lettre sous son chevet, sans la lire, en disant : • Je ne veux plus entendre parler du roi ; qu'au moins il me laisse mourir tranquille! C'est au roi des rois que j'ai maintenant à répondre... Si favois fait pour Dieu ce que f ai fait pour cet homme-là } je serois sauvé dix fois, et maintenant je ne sais ce que je vais devenir. »
On n'est pas maître du pouvoir pendant de longues années sans avoir des reproches à se faire; mais si Colbert a commis des fautes, que sont-elles à côté des crimes de Richelieu et de Mazarin } Cependant, de ces trois hommes d'Etat, celui qui semble être mort avec le moins de sécurité, avec le plus d'inquiétude sur son salut, c'est Colbert. La raison en seraitelle que Colbert croyait au juge et que les autres y croyaient peu ?
Le peuple reprochait à Colbert les mesures vexatoires dont on avait longtemps souffert, les taxes, les impôts que les guerres
des dix dernières années avaient faic rétablir1; les gens des halles, en particulier, ne lui pardonnaient pas d'avoir donné à bail les échoppes dont ils avaient joui gratuitement autrefois. C'était sur lui que retombait la responsabilité de tous les malheurs et de toutes les fautes. Le grand ministre de Louis XIV, le bienfaiteur du pays, fut accablé d'injures : c'était le destructeur de la patrie, le plus grand des tyrans; il avait fait un Hôtel-Dieu de la France, et la pierre qui le tua devait s'appeler pierre philosophale. Telle était l'aveugle fureur de la populace que, pour soustraire à ses insultes le corps de Colbert, il fallut le transporter à l'église pendant la nuit, escorté par des archers du guet.
Je prekdrai le plus lokg. — Le fermier général Langlois d'Imbercourt avait invité La Fontaine (162 1- 1695) à dîner, dans la pensée d'amuser ses convives. Notre grand fabuliste, qui avait compris, mangea et ne parla point. Il se leva même de table avant les autres, sous précexte de se rendre à l'Académie, a Vous avez bien le temps, lui dit-on, vous arriverez de trop bonne heure. — Je prendrai le plus long », répondit-il.
Cette réponse, si finement naïve, pouvait passer, de la part de La Fontaine, pour une distraction. Il lui arrivait quelquefois dans le monde de s'animer et de briller ; mais le plus souvent, il était lourd et distrait. « Mon pauvre La Fontaine, lui disait M""- de La Sablière, vous seriez bien bête si vous n'aviez pas tant d'esprit. »
Ses enthousiasmes aussi se manifestaient sous forme de distractions : lorsqu'on lui parla de saint Augustin avec éloges,