‹ Petites ignorances historiques et littérairesChapitre 30 sur 65 · Ci-gît le père des impôts · texte numérisé non relu

Ci-gît le père des impôts

Dont chacun a l'âme ravie; Que Dieu lui donne le repos Qu'il nous ôta pendant sa vie.

Une épitaphe latine fut plus injuste encore et plus outrageante :

Hic j.icct vir marmoreus ; Expilavît, expiravit, et non expiavit,

il demanda s'il avait autant d'esprit que Rabelais. Une autre fois, Racine, l'ayant mené à Ténèbres, s'aperçut que l'office lui paraissait long, et lui donna, pour s'occuper, un volume de la Bible qui contenait les petits prophètes. Il tomba sur la prière des Juifs dans Baruch, et, frappé d'admiration, il dit à Racine : i C'était un beau génie que ce Baruch; qui était-il? » Le lendemain et les jours suivants, La Fontaine, tout rempli de son sujet, ne manqua de dire aux personnes qu'il rencontrait : Avei-vous lu Baruch ? La question est restée proverbiale pour exprimer l'étonnement dans lequel nous a laissé une chose qui nous a vivement frappé.

Aussi le Bonhomme n'était-il pas pris au sérieux par tout le monde. Pendant la maladie dont il mourut, la garde qui le soignait, voyant le zèle avec lequel on l'exhortait à la pénitence, ne put s'empêcher de dire au prêtre : Eh ! ne le tourmentei donc pas tant ! Il est plus bête que méchant.

L'homme s'agite, mais Dieu le mèxe. — Cette parole, qui équivaut au vieux proverbe : U homme propose et Dieu dispose } proverbe que les Espagnols formulent par les mots : Les dits en nous} les faits en Dieu (Los dichos en nos. los hechos en Dios), a été prononcée par Fénelon en 1685, dans son Sermon pour la fête de l'Epiphanie, à propos de la découverte de l'Amérique : « Mais que vois-je depuis deux siècles? Des régions immenses qui s'ouvrent tout à coup ; un nouveau monde inconnu à l'ancien et plus grand que lui. Gardez-vous bien de croire qu'une si prodigieuse découverte ne soit due qu'à l'audace des hommes. Dieu ne donne aux passions humaines, lors même qu'elles semblent décider de tout, que ce qu'il leur faut pour être les instruments de ses desseins. Ainsi l'homme s'agite, mais Dieu le mené. •

L'Ecriture sainte disait : » Le cœur de l'homme dispose sa voie, et Dieu conduit ses pas. » (Prov. XVI, 9 ) L'Imitation de Jésus-Christ dit ensuite : t L'homme propose, mais Dieu dispose, Homo proponit. sed Deus disponit (liv. I, ch. xix, § 2), et Fénelon raviva la pensée en lui donnant une forme nou-

velle : L'homme s'agite, mais Dieu le mène. Une idée analogue est contenue dans ces deux vers de Victor Hugo :

L'homme aujourd'hui sème la cause, Demain Dieu fait mûrir l'effet.

(Les Chants du crépuscule. — Napoléon II.)

Pour exprimer que l'œuvre de Dieu s'accomplit et se poursuit indépendamment des projets et des calculs des hommes, nos pères disaient sous une forme énigmatique : Dieu exécute ses grands desseins sur le monde avec la main d'un manchot.

Querelle des anciens et des modernes. — Charles Perrault (1628-1703), qui dut sa célébrité à la plus humble de ses œuvres, les Contes des Fées, entra à- l'Académie française, protégé par Colbert, en 1671. Son discours de réception eut un tel succès que l'Académie décida que désormais, lorsqu'elle recevrait de nouveaux membres, ses séances seraient rendues publiques1.

Quinze ans plus tard, le 27 janvier 1687, Perrault, tout rempli des admirations de sa jeunesse, lut à ses collègues un petit poème intitulé : le Siècle de Louis le Grand, où il s'efforçait de prouver la supériorité des auteurs de son temps sur ceux de l'antiquité. Cette lecture fut accueillie avec une satisfaction mal dissimulée par les Chapelain, les Scudéry, les Saint-Amant, et tutti quanti, qui se voyaient placés au-dessus d'Homère, de Pindare et de Virgile; mais elle excita l'indignation des grands écrivains : Boileau se leva, furieux, disant qu'une telle lecture était une honte pour l'Académie, et Racine, calme dans son ironie, feignit de croire à un tour de force, à un aimable paradoxe ou à une exagération flatteuse pour Louis XIV. Perrault, voyant quon le prenait ainsi, résolut de soutenir son opinion; il la développa dans quatre volumes qui parurent successivement (de 1688 à 1698) sous le titre de Pa-

t. L'usage du discours de réception datait de rentrée de Patru à l'Académie (16+0): il avait fait un remerciement si beau et si flatteur qu'on avait obligé tous ceux qui étaient venus après lui à en faire autant.

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rallele des anciens et des modernes . et ainsi se trouva engagée et entretenue pendant douze ans la bataille littéraire connue sous le nom de Querelle des anciens et des modernes . querelle que Mme de Sévigné tranchait lestement en disant : « Les anciens sont plus beaux, mais nous sommes plus jolis. »

Boileau se servit, pour répondre à Perrault, de ses Réflexions sur Longin; mais il n'aborda aucune question, ne soutint aucune doctrine : il se borna à relever les bévues de Perrault, en termes souvent très durs, et sur un ton sarcastique et dédaigneux. Perrault, lui, ne se fâcha pas : « Rien n'est plus permis ni plus agréable, disait-il, que la diversité d'opinions en ces matières. » Dans la préface de son second volume, il faisait appel au bon sens, à la modération, et terminait en mettant la sagesse de son côté :

L'agréable dispute où nous nous amusons Passera sans finir jusqu'aux races futures:

Nous dirons toujours des raisons,

Ils diront toujours des injures.

Pour répliquer directement à Boileau, Perrault publia Y Apologie des Femmes ^ 1 694) , critique en vers de la Satire contre les femmes ; et, à cette occasion, le grand Arnauld, bien qu'il fût alors réfugié en Belgique, s'efforça de réconcilier « deux personnes qui faisoient toutes deux profession de l'aimer ». Dans la lettre qu'il écrivit à Perrault (5 mai 1694) pour le remercier de lui avoir envoyé son ouvrage et pour lui marquer les points où il différait d'opinion avec lui, Arnauld exprime le regret de n'être pas là pour travailler à leur réconciliation, et il termine par ces belles paroles : « Tout ce que je peux faire est de demander à Dieu qu'il vous donne l'un à l'autre cet esprit de charité et de paix qui est la marque la plus assurée des vrais chrétiens. Il est bien difficile que dans ces contestations on ne commette, de part et d'autre, des fautes dont on est obligé de demander pardon à Dieu. Mais le moyen le plus efficace que nous avons de l'obtenir, c'est de pratiquer ce que l'apôtre nous recommande, « de nous supporter les uns

1 les autres, chacun remettant à son frère le sujet de plainte qu'il 1 pouvoit avoir contre lui, et nous entre-pardonnant comme le « Seigneur nous a pardonné » . On ne trouve point d'obstacle à entrer dans des sentiments d'union et de paix lorsqu'on est dans cette disposition ; car Famour-propre ne règne point où règne la charité, et il n'y a que l'amour-propre qui nous rende pénible la connaissance de nos fautes, quand la raison nous les fait apercevoir. Que chacun de vous s'applique cela à soi-même, et vous serez bientôt bons amis. J'en prie Dieu de tout mon cœur, a

Boileau fut touché de cet appel à la concorde; il chargea Racine et l'abbé Tallemant d'allerporter à Perrault des paroles de paix. Les conditions ne furent pas tout d'abord acceptées par Perrault, qui refusait de publier la lettre d'Arnauld, où quelques-unes de ses opinions étaient censurées ; mais comme il était, au fond, d'humeur accommodante, il y consentit enfin, et « la réconciliation entre les deux adversaires, dit Hippolyte Rigault1, s'accomplit quatre jours avant la mort de leur conciliateur, le 4 août 1694. Ils se rencontrèrent et se tendirent la main » .

Boileau annonça lui-même au public la conclusion de la paix :

Tout le trouble poétique A Paris s'en va cesser, Perrault l'anti-pindarique Et Despréaux l'homérique Consentent à s'embrasser.

Quelque aigreur qui les anime.

Quand, malgré l'emportement, Comme eux l'un l'autre on s'estime.

L'accord se fait aisément.

Boileau ne changea rien dans ses ouvrages, comme le lui avait demandé Perrault, à ce qui regardait leur différend ; mais il lui promit d'écrire « quelque lettre agréable où il badinerait sur la querelle et ferait voir qu'il a de l'estime pour lui « . Il

1. Histoire de la Querelle des anciens et des modernes. 1856.

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écrivit cette lettre, non sans laisser percer encore quelque trait de satire, et à la fin du xvne siècle, le débat était définitivement clos.

Collège des Quatre-Nations. — La paix des Pyrénées conclue entre la France et l'Espagne, le 7 novembre 1659, termina la longue et sanglante querelle de ces deux puissances par le mariage de Louis XIV avec la fille de Philippe IV; et onze ans auparavant le traité de Westphalie, signé à Munster, le 24 octobre 1648, avait mis fin à la guerre de Trente ans.

Ces traités, qui réunirent à la France le Roussillon, l'Artois, l'Alsace et le territoire de Pignerol, étaient en grande partie l'œuvre de Mazarin; ils lui avaient conquis le droit de dire que 1 si son langage n'était pas français, son cœur l'était ».

En souvenir de ces deux triomphes diplomatiques, le cardinal fonda par son testament (6 mars 1661), un collège destiné à élever et à entretenir gratuitement soixante écoliers (quinze pour chaque province), fils de gentilshommes sans fortune ou des principaux bourgeois des quatre pays passés sous la domination de la France par suite des traités de Munster et des Pyrénées.

Ce collège, auquel étaient consacrés un capital de deux millions et une rente de cinquante mille francs sur l'Hôtel de Ville, fut érigé par les soins de l'architecte Levau, vingt-trois ans après la mort de Mazarin, sur l'ancien emplacement de la Tour de Nesle, afin qu'il s'élevât en face des Tuileries, de l'autre côté de la Seine, comme Pavait voulu le testateur.

Ouvert quatre ans après, le i'r octobre 1688, il reçut d'abord le nom de collège Mazarin; puis, pour rappeler les motifs qui avaient présidé à sa création, il devint le Collège des Quatre-Nations.

Détourné peu à peu de sa destination primitive, ce collège fut au xvinc siècle un des meilleurs de Paris. La Révolution le supprima (1793), et les bâtiments en furent affectés à l'Institut (1806). Dans l'intervalle, ils avaient servi successivement de prison, d'école centrale et d'école des beaux-arts. La cha-

pelle, qui occupait le centre des bâtiments, est aujourd'hui la coupole sous laquelle se tiennent les séances publiques des cinq académies dont se compose l'Institut de France ; et la riche bibliothèque du cardinal, qu'il a fait transporter, par une de ses dispositions testamentaires, dans un des pavillons du collège par lui fondé, est restée à sa place sous le nom de Bibliothèque Ma\arine.

Je fais comme il me plaît le calme et la tempête. — Traduit en langage vulgaire, ce vers que dit Aman dans la tragédie d'Esther l signifie : Je fais la pluie et le beau temps , c'est-à-dire je dispose de tout par mon crédit, par la confiance que j'inspire.

Au moyen âge, lorsque les astrologues étaient en honneur, le peuple croyait que rien ne se faisait que par leur influence ; il leur accordait le pouvoir de commander aux éléments ; il les appelait à cause de cela des hommes faisant la pluie et le beau temps. Les souverains et les grands seigneurs avaient leurs astrologues ; on ne décidait rien sans les avoir consultés. Qui bien s'augure bien lui doit advenir, disait le proverbe, et s:augurer voulait dire : prendre conseil de la science augurale. <r Encore au xir et au xnr siècle, il n'était guère d'homme un peu cultivé qui n'eût foi aux augures et n'eût sa manière de les consulter, dans tous les cas où il y avait à faire quelque chose de grave et de hasardeux. Cela se nommait vivre à augure, selon les augures, et cette pratique toute païenne était ce qu'il y avait de plus vivace dans les superstitions de l'époque 2. »

Charles V, bien qu'on ne l'ait pas sans raison surnommé le Sage, prenait au sérieux la science de l'astrologie : lorsqu'il remit à Du Guesclin l'épée de connétable, il lui donna en même temps un astrologue pour l'avertir des bons et des mauvais jours. Il attira à sa cour le célèbre astrologue Thomas de Pi-

1. Je sais par quels ressorts on le pousse, on l'arrête, Et fais comme il me plaît le calme et la tempête.

(Act. III, se. v.)

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