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Faurielj Hist. de la poésie provençale, cluip. xl

san, et fut heureux de pouvoir le retenir. — Christine de Pisan était trop la fille de son père pour n'avoir pas une foi aveugle dans la science divinatoire. On en trouve la preuve dans ce passage d'une charmante simplicité : » Les grands princes séculiers n'oseroient rien faire de nouvel sans le commandement de l'astrologie; ils n'oseroient château fonder, ni église édifier, ni guerre commencer, ni entrer en bataille, ni vêtir robe nouvel, ni entreprendre un grand voyage, ni partir de l'hôtel sans son commandement. »

Depuis que l'astrologie est morte, et cela remonte à quelques siècles, on ne prédit plus les événements; on se borne à les prévoir ou à les pressentir ; lorsqu'ils menacent d'être mauvais, la sagesse consiste à les prévenir.

Dans le cours de leur étrange carrière, les astrologues ont été souvent aux prises avec les tyrans qui voulaient éprouver leur science ou leur arracher de flatteuses prédictions. Quelques-uns se sont tirés d'affaire avec esprit. Lorsque Louis XI partit pour la fameuse entrevue de Péronne, l'astrologue Galeotti lui avait dit : » Sire, tout ira bien. » Or tout alla mal, comme on sait, et le roi à son retour était furieux. Il fit appeler Tristan et lui dit : « Galeotti est dans mon cabinet; dans quelques minutes il sortira; prête une oreille attentive aux paroles que je lui adresserai en le congédiant. Si je lui dis : i II y a un ciel au-dessus de nous d, qu'il soit pendu à l'instant même. Si, au contraire, je lui dis : » Allez en paix », gardetoi de toucher un cheveu de sa tête. — Le roi rentre dans son cabinet où il trouve le pauvre Galeotti, plus mort que vif. a Eh bien, sire astrologue, lui dit-il, vous qui lisez si bien dans l'avenir, pourriez-vous me dire à quelle époque vous mourrez? — Sire, répondit le patient, ma science ne me permet pas de préciser cette date ; tout ce que je sais, c'est que je mourrai trois jours avant Votre Majesté. » — Avec un homme comme Louis XI, le procédé était sûr. Le roi le reconduisit en lui disant très haut et plusieurs fois : « Allez en paix, allez en paix, t

Dans un nombre de quarante, ne falloit-il pas un

zéro ) — Le livre des Caractères, rempli d'allusions, dont quelques-unes transparences, atteignit bon nombre des contemporains de La Bruyère (1645-1696). Aussi, M. de Malézieu (1650- 1727), précepteur du duc du Maine, lui dit-il, après avoir entendu la lecture du manuscrit : Voilà de quoi vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup d'ennemis.

Les ennemis furent de deux sortes : la famille du grand Corneille (on sait que La Bruyère plaçait Racine au-dessus de Corneille), représentée par Thomas Corneille, Fontenelle et l'abbé Trublet; puis la cohorte des petits et des hargneux, représentée par Benserade, Visé, Bonaventure d'Argonne, qui exhala sa bile sous le pseudonyme de Vigneul de Marville, par le pédant Ménage, qui s'était reconnu dans un passage des Ouvrages de V esprit } par les rédacteurs du Mercure galant, publication que La Bruyère avait déclarée immédiatement au-dessous de rien ; et enfin par les beaux esprits et les envieux.

Pendant deux ans (de 1691 à 1693!, La Bruyère se présenta à l'Académie française, et trois fois il fut repoussé : d'abord on lui préféra Fontenelle ; ensuite, dérision insigne, on fit passer avant lui Pavillon et Tourreil. Lorsqu'il fut enfin nommé, grâce à l'appui de Boileau, de Racine, de Fénelon, de Bossuet, et à la protection du secrétaire d'Etat Pontchartrain, les folliculaires se déchaînèrent contre lui, et l'un d'eux, plus stupide encore qu'il n'était envieux, décocha ce quatrain :

Quand La Bruyère se présente, Pourquoi faut-il crier haro? Pour faire un nombre de quarante Ne falloit-il pas un zéro?

Cette épigramme, simplement ridicule lorsqu'elle vise La Bruyère, aurait pu être appliquée à la cohorte des nullités qui ont rempli l'Académie française dans le grand siècle de Louis XIV. Il suffit, pour s'en convaincre, de citer quelques noms : Ph. Fïaberc, Esprit, G. [Jaberc, Serizay, Bel-

lesdens, Cordenoy, Bergeret, Fabet, Seran, Testu, Hay du Chastelet, Silhon, Sirmond, Bourzeis, Meziriac, Colomby, Porchères d'Arbrissel, Baro, Doujat, Servien, Villayer, Bardin, Bourdin, Boissat, Laugier de Porchères, Giry, Priezac, Leclercq, etc. ; et la liste pourrait être beaucoup plus longue 1. C'est au milieu de ces nullités que La Bruyère, au dire d'un impudent menteur, aurait joué le rôle d'un zéro.

Les esprits forts. — Ceux qu'on appelait ainsi « par ironie » , dit La Bruyère, ne niaient pas Dieu précisément : ils prétendaient secouer le joug de l'autorité en matière de religion 2, .et dédaignaient, en ricanant ou en haussant les épaules, tout ce que les autres vénéraient. Au lieu de discuter, d'examiner de près les importantes et sérieuses questions de la foi, ils y apportaient, comme le leur reprochait Bossuet, de fines railleries et de dédaigneux sourires.

L'incrédulité au xvnc siècle ne s'était pas encore affirmée d'une manière absolue contre le dogme de la divinité. On ne niait pas Dieu, on ne savait que croire. Aussi, La Bruyère était-il autorisé à écrire en peignant les mœurs de son siècle : « L'athéisme n'est point. Les grands, qui en sont le plus soupçonnés, sont trop paresseux pour décider en leur esprit que Dieu n'est pas; leur indolence va jusqu'à les rendre froids et indifférents sur cet article si capital, comme sur la nature de leur âme, et sur les conséquences d'une vraie religion ; ils

i. Voltaire n'aurait pas dit en la parcourant, comme il l'écrivit à La Harpe, le 22 mai 1776 : Tant vaut l'homme, tant vaut l'Académie. Déjà, s'il avait été là, il aurait pu donner sa définition de l'Académie française : « Un corps où l'on reçoit des gens titrés, des hommes en place, des prélats, des gens de robe, des médecins, des géomètres, et même des gens de lettres. »

2. 0 C'est contre cette autorité que les libertins se révoltent avec un air de mépris. Mais qu'ont-ils vu, ces rares génies? Qu'ont-ils vu plus que les autres ? Quelle ignorance est la leur ! et qu'il seroit aisé de les confondre si, foibles et présomptueux, ils ne craignoient d'être instruits! Car pensent-ils avoir mieux vu les difficultés à cause qu'ils y succombent, et que les autres qui les ont vues les ont méprisées? Ils n'ont rien vu, ils n'entendent rien ; ils n'ont pas même de quoi établir le néant auquel ils espèrent après cette vie, et ce misérable partage ne leur est pas assuré. » (Bossuet, Oraison funèbre d'Anne de Gon\ague.)

ne nient ces choses ni ne les accordent, ils n'y pensent point. 1 S'il arrive une fois qu'ils y pensent, c'est à l'heure de la mort, et peut-être qu" alors la vérité se fait jour. Cizeron-Rival assure avoir trouvé dans les papiers de Brossette une note disant que le grand Condé, étant près de mourir (1686), fit appeler ses gens et leur dit : a Vous m'avez souvent ouï dire des impiétés; mais dans le fond je croyois tout le contraire de ce que je disois. Je ne contrefaisois le libertin et l'athée que pour paraître plus brave. »

Selon l'humeur, la position ou le caractère des gens, il y avait un peu de tout chez les Esprits forts : de l'indifférence, du scepticisme, du libertinage, de la forfanterie et de la fausse honte. La Bruyère a peint ces variétés dans le dernier chapitre de ses Caractères. Pascal, de son côté, disait : « Rien n'est plus lâche que de faire le brave contre Dieu. » Et Bourdaloue, dans son Sermon sur le jugement dernier : « Et certes rien, pour l'ordinaire, de plus ignorant en matière de religion, que ce qu'on appelle les libertins du siècle. » Enfin Boileau, dans YEpitre III :

Vois-tu ce libertin en public intrépide,

Qui prêche contre un Dieu que dans son âme il croit?

Il iroit embrasser la vérité qu'il voit;

Mais de ses faux amis il craint la raillerie,

Et ne brave ainsi Dieu que par poltronnerie.

Ces précurseurs des athées et des matérialistes du xvnr siècle, qu'on désignait sous le nom d'Esprits forts, étaient représentés vers la fin du grand siècle littéraire par les disciples de Gassendi, par Saint-Evremont en Angleterre, par Bayle en Hollande, par messieurs de Vendôme, les ducs de Nevers et Bouillon, le prince de Conti, et enfin par La Fare, Chaulieu, Sainte-Aulaire, Vcrgier et M Deshouliéres, troupe aimable et frivole dont les poésies piquantes ou légères charmaient les soupers du Temple, palais qui fut à cette époque le théâtre des débauches du grand prieur, et le quartier général des Esprits forts. C'était, en effet, chez Philippe de Vendôme

(1655-1727), grand prieur de l'ordre rie Malte1, qu'on se réunissait le plus ordinairement. Il faut comprendre aussi dans le groupe des Esprits forts, La Fontaine, moins sceptique qu'insouciant, et Fontenelle, que ses Dialogues des Morts et son Histoire des Oracles rangeaient parmi les libres-penseurs de l'époque.

Allons, saute, marquis. — Pour représenter les nobles par leurs petits côtés, comme pour les tourner en ridicule, Molière choisit les marquis. Il en fit un type de fatuité, de niaiserie ou d'impertinence que l'on trouve sous ces divers aspects dans la Critique de V école des femmes, dans Y Impromptu de Versailles ; dans les Précieuses ridicules. Les successeurs de Molière suivirent cet exemple, et les marquis devinrent, dans le théâtre du xvne siècle, un genre de rôles comiques. « Le marquis aujourd'hui est le plaisant de la comédie; et, comme, dans toutes les comédies anciennes, on voit toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de même, dans toutes nos pièces de maintenant, il faut toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie. » (Impromptu de Versailles, scène 1.)

Toutes les fois qu'il s'est agi, soit de bafouer un noble, soit d'en faire un personnage prétentieux ou d'origine douteuse, ce n'est jamais ni un duc ni un comte que l'on a pris, c'est toujours un marquis.

Le marquis de contrebande qui figure dans le Joueur2, de Regnard (1655-1709), débite un monologue (act. IV, se. x)

1. Saint-Simon a laissé dans ses Mémoires (t. V, ch. vi) un portrait de ce cynique personnage: « Il avoit tous les vices de son frère. Sur la débauche il avoit plus que lui d'être au poil et à la plume, et d'avoir l'avantage de ne s'être jamais couché le soir depuis trente ans que porté dans son lit ivre-mort, coutume à laquelle il fut fidèle le reste de sa vie... Menteur, escroc, fripon, voleur..., malhonnête homme jusque dans la moelle des os... Suprêmement avantageux et singulièrement bas et flatteur aux gens dont il avoit besoin, et prêt à tout faire et à tout souffrir pour un écu ; avec cela le plus désordonné et le plus grand dissipateur du monde. Il avoit beaucoup d'esprit et une figure parfaite en sa jeunesse... En tout, la plus vile, la plus méprisable et en même temps la plus dangereuse créature qu'il fût possible. »

2. Comédie représentée pour la première fois le 19 décembre 1696.

dont le refrain devenu célèbre : Allons, saute } marquis, sert à exprimer l'enivrement de ses succès.

Eh bien ! marquis, tu vois, tout rit à ton mérite ;

Le rang, le cœur, le bien, tout pour toi sollicite.

Tu dois être content de toi par tous pays ;

On le serait à moins. Allons, saute, marquis.

Quel bonheur est le tien ! Le ciel, à ta naissance,

Répandit sur tes jours sa plus douce influence :

Tu fus, je crois, pétri par les mains de l'Amour.

N'es-tu pas fait à peindre? Est-il homme à la cour

Qui de la tête aux pieds porte meilleure mine,

Une jambe mieux faite, une taille plus fine?

Et pour l'esprit, parbleu, tu l'as des plus exquis :

Que te manque-t-il donc ? Allons, saute, marquis.

La nature, le ciel, l'amour et la fortune

De tes prospérités font leur cause commune ;

Tu soutiens ta valeur avec mille hauts faits;

Tu chantes, danses, ris mieux qu'on ne fit jamais.

Les yeux à fleur de tête, et les dents assez belles,

Jamais en ton chemin trouvas-tu de cruelles?

Près du sexe, tu vins, tu vis et tu vainquis.

Que ton sort est heureux! Allons, saute, marquis.

Le ridicule attaché au titre de marquis passa du théâtre dans les livres. Le type le plus populaire est, dans le Char botté, de Perrault, ce marquis de Carabas. entiché de ses titres et de sa fortune, dont le nom servit à désigner plaisamment les riches propriétaires. — Plus tard, Voltaire, dans une lettre au roi de Prusse 31 juillet 1772), écrivait à propos du marquis de Sainte-Aulaire : « Il est d'une très ancienne noblesse, véritable marquis, et non pas de ces marquis de robe, ou marquis de hasard, qui prennent leurs titres dans une auberge, et se font appeler monseigneur par les postillons qu'ils ne payent point. » Dancourt appelait les danseurs les marquis de la cabriole, et les jeunes gens qui prenaient des airs avantageux étaient qualifiés de marquis.

Vous avez bien paît, sire. — C'est comme capitaine de corsaire, en se signalant par ses audacieux exploits contre les Hollandais et les Anglais, que Jean Bart (165 1-1 702 acquit sa renommée de marin intrépide. Il était le roi des corsaires et la

terreur des ennemis. Il n'eut pas son égal pour la rapidité et la soudaineté des mouvements; on l'appelait un général de cavalerie sur mer. Lorsqu'il fut présenté à Louis XIV, il étonna la cour par la franchise de ses allures autant qu'il avait étonné la France par son héroïsme.

Jean Bart ayant pris part dans la marine royale à toutes les campagnes navales de l'époque, Louis XIV le récompensa de ses brillants services en lui donnant un commandement supérieur (1697). Trois ans auparavant, le roi lui avait envoyé des lettres de noblesse dont voici un extrait : « Louis, par la grâce de Dieu, roi de France... Comme il n'y a pas de moyen plus assuré pour entretenir l'émulation dans le cœur des officiers qui sont employés à notre service, et les exciter à faire des actions éclatantes, que de récompenser ceux qui se sont signalés dans les commissions que nous leur avons confiées... et que nous n'en trouvons point qui se soient rendus plus dignes de cet honneur que notre cher et bien-aimé Jean Bart... A ces causes, de notre grâce spéciale, puissance et autorité royale, nous avons anobli et anoblissons le dit sieur Jean- Barc, ensemble ses, enfants, postérité et lignée... Donné à Versailles, au mois d'avril, l'an de grâce 1694, de notre règne le 52% signé : Louis. •

On raconte que le roi annonça lui-même à Jean Bart qu'il l'avait nommé chef d'escadre, et que le rude marin lui répondit : Vous ave\ bien fait, sire1. » On ajoute que cette

1. En répondant sur ce ton, Jean Bart se souvenait sans doute que le roi, l'année précédente, lui avait fait sentir qu'il avait éprouvé un échec. Le marin disait ainsi à son roi: Vous reconnaissez que j'ai pris ma revanche. Ce mouvement de brusquerie est, du reste, le seul qu'il convienne de laisser au compte de Jean Bart : H n'a ni fumé au nez du roi, ni juré au milieu des dames de la cour, ni tutoyé les ministres, ni donné des coups de poing aux grands officiers de la couronne, ni tiré son sabre pour effrayer les gens, et ne s'est livré enfin à aucun des écarts qu'on s'est plu à attribuer au loup de mer excentrique et trivial de la tradition populaire. Le vrai Jean Bart était simple, familier, gauche et un peu rude, mais il n'était pas grossier. Si, à la cour, on l'appelait l'ours, cela tenait à ce que, peu façonné aux usages du monde, il n'était bon, comme il le disait lui-même, que sur son navire; il se sentait mal à l'aise dans les salons de Versailles, sous les regards des courtisans.

réponse, en guise de remerciements, excita la gaieté des courtisans, et que Louis XIV leur imposa silence en disant : « Vous n'avez pas compris Jean Bart ; sa réponse est celle d'un homme qui sent ce qu'il vaut, et qui compte m'en donner de nouvelles preuves. »

Chargé de conduire en Pologne le prince de Conti, qui allait tenter de prendre possession de la couronne, Jean Bart n'échappa aux flottes ennemies qu'à force de courage et d'adresse. Lorsqu'on fut hors de danger : « Nous avons été heureux, dit le prince, car si on nous avait attaqués, nous étions pris. — Nous n'avions pas à craindre d'être faits prisonniers, lui répondit Jean Bart; mon fils était à la sainte-barbe, prêt à nous faire sauter s'il eut fallu nous rendre. »

1 Le célèbre Jean Bart, qui a si longtemps et si glorieusement fait parler de lui à la mer », dit Saint-Simon, mourut au moment où allait commencer la longue guerre de la succession d'Espagne, c'est-à-dire au moment où la France aurait eu le plus grand besoin de lui. Il fut inhumé dans la principale église de Dunkerque ; on y lit encore cette épitaphe : « Ci gist messire Jean Bart . en son vivant chef d'escadre des armées navales du Roy, chevalier de l'ordre militaire de Saint-Louis, natif de cette ville de Dunkerque, décédé le zy d'avril 1702, dans la 52'' année de son âge, dont il en a employé vingt-cinq au service de Sa Majesté. >

Même aux ykux de l'injuste un injuste est horrible. — Ce vers est cité depuis longtemps comme proverbe; avant que Boileau l'écrivîc dans la satire XI1, on connaissait une

1. C'est dans cette satire que se trouvent quatre vers « qu'on doit appeler, dit Voltaire, des maximes dignes des honnêtes gens » :

Du mensonge toujours le vrai demeure maître:

Pour paraître honnête homme, en un mot, il faut l'être;

uoi qu'il tasse, un mortel ici-bas Ne psui aux yeux du monde Être ce qu'il n'est pas.

C'est là aussi que Boileau a fait une supposition quelque peu hardie, pour ne pas dire irrévérencieuse, de la part d'un homme et même d'un flatteur qui écrivait sous le régime absolu du roi soleil:

Un roi même souvent peut n'être qu'un infâme.

27o PETITES IGNORANCES

autre maxime qui répondait à la même idée : On aime la justice dans la maison d'autrui; mais Boileau a éclairci la pensée par les deux vers qui suivent :

Et tel qui n'admet pas la probité chez lui Souvent à la rigueur l'exige chez autrui ;

et il semble que J.-J. Rousseau (1712-1778), dans sa Lettre à a" Alembertj se soit proposé d'achever l'explication en donnant ce développement sur le même sujet :

« Le cœur de l'homme est toujours droit sur tout ce qui ne se rapporte pas personnellement à lui. Dans les querelles dont nous sommes purement spectateurs, nous prenons à l'instant le parti de la justice, et il n'y a point d'acte de méchanceté qui ne nous donne une vive indignation, tant que nous n'en tirons aucun profit : mais quand notre intérêt s'y mêle, bientôt nos sentiments se corrompent; et c'est alors seulement que nous préférons le mal qui nous est utile au bien que nous fait aimer la nature. N'est-ce pas un effet nécessaire de la constitution des choses, que le méchant tire un double avantage de son injustice et de la probité d'autrui } Quel traité plus avantageux pourroitil faire, que d'obliger le monde entier d'être juste, excepté lui seul, en sorte que chacun lui rendît fidèlement ce qui lui est dû, et qu'il ne rendît ce qu'il doit à personne? Il aime la vertu, sans doute, mais il l'aime dans les autres, parce qu'il espère en profiter ; il n'en veut point pour lui, parce qu'elle lui seroit coûteuse. »

J'aime bien a prendre ma part d'un sermon; mais je n'aime pas qu'on me la fasse. — Massillon ayant prêché à Versailles (1699), Louis XIV lui dit, après un certain nombre de sermons : J'ai entendu plusieurs grands orateurs^ j'en ai été content ; pour vous, toutes les fois que je vous entends, je suis tris mécontent de moi-même.

Ces paroles font honneur à la fois au prédicateur et au roi : l'un a su dire la vérité sans blesser, l'autre l'a comprise jusqu'à en être touché. Toute autre est la situation dans une circon-

stance où l'on raconte qu'un prédicateur aurait désigné le roi dans un sermon en lui faisant une application directe des mots : Tu es il le vir! (C'est toi qui es cet homme!) On ajoute que Louis XIV n'aurait laissé paraître aucune émotion et se serait contenté de dire à l'audacieux : Monp'ere> jaime bien à prendre ma part d un sermon; mais je n' aime pas qu'on me la fasse.

Voltaire a des doutes sur cette anecdote, et il fait bien, puisqu'on ne connaît ni le nom du prédicateur, ni l'époque de l'incident1; mais il trouve, en tout cas, qu'une pareille témérité, non permise envers un particulier, le serait encore moins envers un roi. La question a été envisagée à un autre point de vue : « Le mot de Louis XIV est spirituel, a dit M. Saint-Marc Girardin2; mais quoi! rois ou simples particuliers, quand nous prenons notre part du sermon, nous avons soin de prendre toujours la plus petite. Je ne puis donc pas blâmer comme un factieux le hardi prédicateur qui disait à Louis XIV, séducteur public de Mme de Montespan : Tu es ille vir!... C'était peut-être un de ces bons prêtres de paroisse, un de ces missionnaires du peuple, qui, prenant au sérieux la liberté de la chaire chrétienne, croient que la plus grande charité à faire aux rois est de leur dire la vérité, puisqu'il n'y a qu'à l'église qu'ils peuvent l'entendre. »

Ce qu'on regarde comme étant bien de Louis XIV, ce sont ses paroles gracieuses : il était très sensible à la louange3 et se plaisait lui-même à tourner un compliment. Il dit à Guillaume de Lamoignon, désigné pour remplacer Bellièvre comme premier

1. Une allusion semblable fat faite par Bourdaloue: « Pendant le carême de 1675, dit Crétineau-Joly, le père Bourdaloue, expliquant-un jour la parabole de Nathan en présence de Louis XIV, qui vivait alors avec la marquise de Montespan, usa la lui appliquer directement, et plus d'une fois dans son discours le terrible Tu es ille vir retentit aux oreilles du souverain. Au sortir de la chapelle royale, Louis XIV demande ce que Bourdaloue a voulu dire. Les courtisans restaient muets quand tout à coup le duc de Montausier, dont la rigide franchise ne connaît pas les ménagements, s'écrie : H Sire, il a dit à Votre Majesté: Tu es cet homme-là. »

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