TOUS LES GKN'RES SONT BO.VS, HORS LE GENRE ENNUYEUX
— Le genre adopté dans la comédie de Y Enfant prodigue. « où l'on voit un mélange de sérieux et de plaisanterie, de comique et de touchant • , conduisit Voltaire, dans la préface de cette pièce, à parler des divers moyens d'intéresser le spectateur et surtout d'exciter sa gaieté, t II ne faut, dit-il, donner l'exclusion à aucun genre; et si Ton me demandait quel genre est le meilleur, je répondrais : celui qui est le mieux traité. »
1. « Un philosophe disait: « Je ne sais pas comment un Français qui a été une fois dans l'antichambre du roi, ou dans l'œil-de-bœuf, peut dire de qui que ce puisse être : « C'est un grand seigneur. » Chamfort, Maximes et pensées.)
3io PETITES IGNORANCES
Et il conclue en disant : Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux, ligne de prose qui fait penser au mot de Patru à Boileau : « Vous écrivez trop négligemment votre prose; il s'y est glissé quelques vers. »
Pour montrer la possibilité du rire au milieu des larmes, Voltaire, dans cette préface, raconte l'anecdote suivante : '. Une dame très respectable da première maréchale de Noailles) étant un jour au chevet d'une de ses filles (Mme de Gondrin, depuis comtesse de Toulouse) qui était en danger de mort, entourée de toute sa famille, s'écriait en fondant en larmes :, « Mon Dieu, rendez-la-moi, et prenez tous mes autres enfans ! » Un homme qui avait épousé une autre de ses filles (le duc de La Vallière) s'approcha d'elle, et la tirant par la manche : -( Madame, dit-il, les gendres en sont-ils ) » Le sang-froid et le comique avec lequel il prononça ces paroles firent un tel effet sur cette dame affligée, qu'elle sortit en éclatant de rire ; tout le monde la suivit en riant, et la malade, ayant su de quoi il était question, se mit à rire plus fort que les autres. «
Louis XV, dit le bien-aimé. — Trois des derniers rois qui ont régné en France sous le nom de Louis ont reçu des surnoms flatteurs : Louis XIII a été dit le Juste par cette futile raison qu'il était né sous le signe de la Balance; Louis XIV, le Grand, parce qu'il fut le roi d'un siècle illustré par de grands noms; et Louis XV, le Bien-Aimé, parce qu'il tomba malade à Metz peu de jours après être parti pour combattre les ennemis de la France en Alsace (1744).
La postérité n'a ratifié qu'une seule de ces épithètes : Louis XIV, malgré ses fautes et ses désordres, malgré les sombres jours de la fin de son règne, est resté Louis le Grand1. Quant à Louis XIII et à Louis XV, l'histoire a biffé leurs surnoms.
Si le plus corrompu des rois n'avait pas été victime de son
1. Après les traites de Nimègue (1679), lorsque Louis XIV, à l'apogée de sa gloire, eut dicté les conditions de paix auxquelles l'Europe se soumit, îes étrangers eux-mêmes commencèrent à lui donner le surnom de Grand.
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. jn
intempérance, si une indigestion ne lui avait pas donné une fièvre putride qui mit ses jours en danger, l'occasion ne se serait jamais rencontrée d'attribuer le surnom dérisoire de Bien- Aimé à celui dont l'égoïsme paresseux et la luxure effrénée ont amené sur la France, pendant un demi-siècle, tant de scandales, de misères et de hontes.
La duchesse de Châteauroux, maîtresse du roi à cette époque, l'avait accompagné. Lorsque la maladie s'aggrava, les princes du sang et les dévots de la cour se liguèrent contre la concubine^ la seule pourtant, il faut le reconnaître, qui eût inspiré un peu d'ardeur et de patriotisme à son royal amant ; et l'on obtint de Louis XVr, menacé de ne pas recevoir les secours de la religion, que M"": de Châteauroux fût éloignée de la cour. Elle sortit de Metz, suivie de sa sœur, M,,,c de Lauraguais, au milieu des imprécations générales. « Elles ont été obligées, pour sortir de la ville, dit Barbier dans son Journal. de baisser les stores du carrosse, crainte d'être insultées par la populace. »
De ce jour (14 août), l'amour et la reconnaissance des Français pour Louis XV ne connurent plus de bornes ; jamais tant de vœux ne furent formés pour sauver la vie d'un roi. « Paris était hors de lui-même, dit Voltaire1; toutes les maisons des hommes en place étaient assiégées d'une foule continuelle ; on s'assemblait dans tous les carrefours. Le peuple s'écriait: « S'il meurt, c'est pour avoir marché à notre secours. » Tout le monde s'abordait, s'interrogeait dans les églises sans se connaître. Il y eut plusieurs églises où le prêtre, qui prononçait la prière pour la santé du roi, interrompit le chant par ses pleurs, et le peuple lui répondit par des chants et par des cris. Le courrier qui apporta le 19 à Paris la nouvelle de sa convalescence fut embrassé et presque étouffé par le peuple : on baisait son cheval ; on le menait en triomphe. Toutes les rues retentissaient d'un cri de joie : « Le roi est guéri ». Quand on rendit compte à ce monarque des transports inouïs de joie qui