Siècle de Louis AT
avaient succédé à ceux de la désolation, il en fut attendri jusqu'aux larmes; et en se soulevant par un mouvement de sensibilité qui lui rendait des forces : « Ah! s'écria-r-il, qu'il est doux d'être aimé ainsi! et quai-je fait pour le mériter1? » Il avait fait peu de choses, il avait raison de le dire ; il devait faire bien moins encore.
C'est au milieu des élans de tendresse qui se manifestèrent ainsi avec une sorte d'affolement que le nom de Louis le Bien- Aimé fut prononcé par Vadé, le chantre des poissardes, et qu'il fut répété sur tous les points de la France, comme s'il était l'expression la plus vraie du sentiment national2.
Pauvre peuple enthousiaste et sensible, quelle n'eût pas été ta stupéfaction si tu avais pu prévoir que cet insouciant débauché, que tu te plaisais à croire sauvé par tes prières, te réservait avec la Pompadour, le Parc-aux-Cerfs et la Du Barry, trente longues années de misère et d'abaissement! Aussi, lorsque ce même roi, succombant au plus abject libertinage, tomba malade pour la dernière fois (1774), le peuple attendit des nouvelles de sa santé avec non moins d'anxiété que trente ans auparavant; seulement, l'objet de ses vœux avait changé : ce qui l'inquiétait, c'était que le roi ne mourût pas. Lorsqu'on plaisanta l'abbé de Sainte-Geneviève sur l'inefficacité de l'intervention de la sainte dans la maladie du roi, il répondit, si Ton en croit Bachaumont : « De quoi vous plaignez-vous? est-ce qu'il n'est pas mort? »
En apprenant la mort du roi, J.-J. Rousseau s'écria : « Ah! mon Dieu ! que j'en suis fâché ! — Et pourquoi? lui dit-on, le
1. Louis XV aurait pu se rappeler alors que son gouverneur, le maréchal de Yilleroi, lui montrant un jour la foule assemblée sous les fenêtres du palais, lui avait dit, dans un accès de basse servilité : « Voyez-vous, mon maître, tout ce peuple vous est soumis, tout ce que vous apercevez vous appartient. »
2. L'année où Louis XV mourut, Voltaire écrivait au maréchal duc de Richelieu (14. septembre 1774) : (( Je vous assure que quand Vadé, écrivain de la Foire, donna le nom de Bien-Aimé à Louis XV dans un cabaret de la Courtille, et que tous les almanachs furent enluminés de ce titre (le tout pour avoir renvoyé M"'e de Châteauroux), Louis XV aurait fort bien fait de défendre par un édit qu'un si sot peuple lui donnât un si beau nom. »
connaissiez-vous } — Non, répliqua-t-il, mais il partageait la haine que la nation m'a jurée; je reste seul à la supporter. «
Louis XV savait assurément qu'il menait le pays à sa ruine; que les abus du pouvoir, poussés aux dernière-; limites, démoralisaient la France au dedans et la déconsidéraient au dehors; il savait qu'il enlevait à la couronne son dernier reste de prestige; mais il n'avait de force que pour se livrer à ses honteuses passions. Il avait dit, à propos des résistances du Parlement : Les choses, comme elles sont, dureront bien autant que moi; c'était une manière de répéter avec la Pompadour : Apres nous le déluge 1 ! Et cet homme qui a ainsi compris son métier de roi, qui ne vécut que d'excès et de débauches, appelant de plus en plus sur sa tête la haine et le mépris de la nation, jusqu'au jour où il s'abîma dans la fange, cet homme avait été harcelé toute sa vie par la terreur de l'enfer; sa religion était faite uniquement de crainte, et il mêlait les pratiques du culte à ses ignominies. On l'a dit avec raison : il était tombé si bas qu'il eût dégoûté le Régent. Telle était la corruption de Louis XV et des gens de qualité qui l'entouraient, que M""' du Barry put dire plus tard sans exagération : Les gens que j'ai vus à la cour m ont forcée de m' estimer .
Dans une lettre du 6 mai 1764, M"" de La Tour-Franqueville écrivait à J.-J. Rousseau : a Le temps a été si affreux ici tout le mois passé que M""' de Pompadour en a dû avoir moins de peine à quitter la vie. Elle a prouvé dans ses derniers moments que son âme était un composé de force et de faiblesse, mélange qui, dans une femme, ne me surprendra jamais. Je ne suis pas surprise non plus de la voir aussi généralement regrettée qu'elle a été méprisée ou haïe. Les Français sont les premiers hommes du monde pour tout; il est tout simple qu'ils le soient pour l'inconséquence. »
Ce même temps affreux durait encore lorsque M"" de Pom-
1. C'est après la bataille de Rosbach (1757) que M""' de Pompadour consola le roi, attristé et effrayé, en lui disant : •< A quoi b m vous tourmenter et vous rendre malade: après nous le déli
padour fut enterrée. Louis XV vit passer d'une fenêtre le cercueil qu'on transportait du château de Versailles à Paris, et il dit froidement : La marquise n'aura pas beau temps pour son voyage. Puis quelque temps après que le corps fut porté, il tira sa montre et dit : « S'ils sont allés vite, ils doivent être arrivés. » Ce roi égoïste avait toujours eu une façon à lui de prononcer les oraisons funèbres des personnes qui lui avaient été le plus attachées. Il se montra très affligé le jour de la mort de Mme de Châteauroux; d'après ce que rapporte Chamfort, il témoigna son chagrin en disant : Etre malheureux pendant quatre-vingt-dix ans ! car je suis sûr que je vivrai jusque-là. — Et lorsque, peu de jours après la mort de M. de Chauvelin, frappé d'apoplexie dans les petits appartements, on vint lui annoncer qu'un de ses chevaux s'était abattu et était mort sur la place, il dit : « C'est comme ce pauvre Chauvelin ! »
La preuve de force ou au moins de sang-froid à laquelle il est fait allusion dans la lettre à J.-J. Rousseau, M""' de Pompadour l'a donnée en disant à son directeur, le curé de la Madeleine, qui était venu l'exhorter à bien mourir, et qui prenait congé d'elle : « Un moment, monsieur le curé, nous nous en irons ensemble. »
Nous savons, par les Mémoires de M""' Campan, que Louis XV, quoiqu'il eût une peur effroyable de la mort, se plaisait à parler de la mort des autres. Il disait volontiers aux gens très enrhumés : « Vous avez là une toux qui sent le sapin. » Cette manie lui attira deux répliques sévères. Une année où le pain avait été extrêmement cher, il rencontra dans la forêt de Sénart un homme portant une bière ; il lui demanda où il allait, pour qui était cette bière, et de quoi était mort le malheureux : « De faim », lui répondit-on. Le roi tourna bride et ne questionna plus. — Landsmath, écuyer du roi, avait perdu son confesseur et ami, qui était Lazariste ; Louis XV, sachant que l'usage des Lazaristes était d'exposer leurs morts à visage découvert, ordonna à son écuyer d'aller voir le corps de son confesseur. Landsmath représenta au roi
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que cela lui serait très pénible ; mais le roi insista, et l'écuyer répondit qu'il obéirait. Le lendemain, à son lever, Louis XV lui dit. aussitôt qu'il l'aperçut : « M'avez-vous obéi, Landsmath? — Sans aucun doute, sire. ■ — Eh bien, qu'avez-vous vu? — Ma foi . j'ai vu que ï otrc Majesté et moi ne sommes pas grand! chose '. »
Le seul mot de Louis XV qu'on cite avec plaisir, parce qu'il est d'un homme d'esprit, est celui qu'il dit dans sa visite à l'imprimerie du ministère de la guerre. Un papier était sur une presse et des lunettes auprès; il les prend et lit; c'était son éloge : Elles sont trop fortes, dit-il en les replaçant, elles grossissent les objets.
.Messieurs (les Anglais , tirez lls premiers. — L'échange de politesses qui eut lieu sur le champ de bataille de Fontenoy est un de ceux dont l'histoire a fourni plus d'un exemple -. De graves historiens ont vu là un prétexte pour faire honneur aux vaillantes vertus de l'armée française, qui avaic établi l'usage de laisser toujours l'avantage du premier feu à l'ennemi; mais il est permis de se demander ce que valent ces singulières politesses entre les chefs de soldats qui ne s'abordent que pour se massacrer. Sait-on, d'ailleurs, quelle serait l'opinion des mêmes historiens sur ces accès de forfanterie puérile, si, au lieu de
1. Landsmath, vieux militaire, ne perdit jamais ses allures de franchise et de brusquerie. Lorsqu'il apprit la tentative d'assassinat de Louis XV par Damiens (5 janvier 1757), il se rendit en toute hâte au château. Arrivé au pied du lit, il dit au roi, dont les filles étaient en pleurs : « Sire, faites renvoyer ces pleureuses, j'ai besoin d'être seul avec vous. » Le roi fait sii;ne aux princesses de se retirer, et Landsmath lui présente aussitôt le pot de chambre en disant: « Pissez, toussez, crachez. » Le roi ayant obéi: « Allons, dit-il, rassurez-vous, la blessure n'est rien ; il vous a manqué. » Il ouvre alors son habit, et découvrant sa poitrine : « Voyez ces cicatrices ; ces blessures étaient des abreuvoirs à mouches, et me voilà ; dans deux jours vous n'y penserez plus, et dans quatre nous forcerons un cerf. »
2. « Avant la Révolution on ne s'égorgeait plus que le chapeau à la main. Le grand Condé fait donner l'assaut a Lérida avec trente-six violons- en tête
lionnes; et d.ms les champs d'Ettingen et de Clostersevern, on vit les jeunes officiers marcher aux batteries comme à un bal, en bas de soie et en perruque poudrée à blanc.» (Victor Hugo, Fragments de critique.)
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tenir une plume, ils étaient au nombre de ceux qui tiennent un mousquet derrière leurs chevaleresques officiers.
C'était donc à Fontenoy, le n mai 1745. Le feu durait depuis cinq heures et les assaillants avaient beaucoup souffert, lorsque l'infanterie anglo-allemande, massée en une épaisse colonne par le duc de Cumberland, chargea le centre de l'armée française entre le bois de Barry et Fontenoy, franchit avec intrépidité le ravin qui l'en séparait, et s^vança à la rencontre des gardes françaises. C'est là, dans ce moment de crise, que les officiers français et anglais se saluèrent en ôtant leurs chapeaux, que lord Charles Hay cria en s'avançant hors des rangs : Messieurs les gardes françaises . tirej, et que le comte d'Auteroche lui répondit : Messieurs, nous ne tirons jamais les premiers, tire-; vous-mêmes 1.
Il y a dans l'histoire du même siècle un fait militaire plus modeste sans doute, mais qui ne mériterait pas moins d'être retenu. Sous la Régence, une compagnie de mousquetaires avait été chargée d'apaiser un tumulte causé par un accaparement de blé. M. d'Avejan, dit Chamfort, avait ordre, dans ses instructions, de tirer sur la canaille : c'est ainsi qu'on désignait le peuple en France, Cet honnête homme se fit une peine de faire feu sur ses concitoyens, et voici comme il s'y prit pour remplir sa commission. Il fit faire tous les apprêts d'une salve de mousqueterie, et avant de dire : Tire\l il s'avança vers la foule, tenant d'une main son chapeau, et de l'autre l'ordre de
1. « Dois-je avouer que cette seine fameuse de courtoisie élégante, bien qu'attestée par des témoins oculaires, m'avait toujours laissé un peu incrédule, et pour tout dire que j'y trouvais dans un tel moment un air de frivolité un peu déplacé ? Quand tant de sang coulait à flots et que le destin de deux grands Etats était en péril, ce n'était guire le temps des révérences. Je n'ai changé d'avis qu'en trouvant, dans les Rêveries du maréchal de Saxe, un paragraphe entier consacré à établir « qu'une troupe ne doit jamais se presser « de faire feula première, attendu que celle qui a tiré en présence de l'ennemi « est une troupe défaite, si celle qui lui est opposée conserve son feu », et il recommanda avec soin d'éviter ce qu'il appelle l'abus de la tirerie. Il me paraît donc très probable que les Français, en se laissant provoquer, ne faisaient qu'observer la consigne donnée par leur général. » (Duc de Broslie, Etudes diplomatiques, Revue des Deux Mondes du 15 juin 1887.)
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la cour : < Messieurs, dit-il, mes ordres portent de tirer sur la canaille; je prie tous les honnêtes gens de se retirer avant que j'ordonne de faire feu. » Tout s'enfuit et disparut.
Qu'il doit ex coûter cher a un bon coeur pour remporter des victoires! — La reine Marie Leczinska disait : « Le ciel ne m'a accordé qu'un fils, mais il me Ta donné tel que j'aurais pu le souhaiter. » Ce fils était son quatrième enfant, Louis de France (1729-1765), celui qui fut le père des trois derniers rois de la branche aînée : Louis XVI, Louis XVIII et Charles X.
Le dauphin accompagna Louis XV à Fontenoy. Après la victoire, le roi attira son attention sur les horreurs de ce champ de bataille, où venaient de tomber quinze mille hommes tués ou blessés : « Regardez, mon fils, lui dit-il, ce que coûte une victoire ; apprenez à ménager le sang de vos sujets. « Et le jeune prince s'écria : Qu'il doit en coûter à un bon cœur pour remporter des victoires! Que de fois ce mot si vrai, si humain, sorci ce jour-là de la bouche d'un enfant de seize ans, dut retentir dans le cœur de ces rois et de ces fameux capitaines qui ont acheté la gloire au prix de tant de sang !
Le dauphin, qui aimait la vertu , vécut assez longtemps pour plaindre sa mère, pour détester la conduite du roi et pour mépriser M""' de Pompadour. Aussi disait-il que « ce qui rend la réforme d'un Etat si difficile, c'est qu'il faudrait deux bons règnes de suite : l"un pour extirper les abus, l'autre pour les empêcher de renaître 1.
Choiseul, comme s'il avait eu le pressentiment que le dauphin mourrait jeune, eut l'insolence de lui dire : « Peut-être, monsieur, serai-je un jour assez malheureux pour être votre sujet, mais certainement je ne serai jamais à votre service. » Ce mouvement de colère avait écé provoqué par un mémoire où le prince accusait le ministre d'avoir préparé la ruine des jésuites.
Il dînait de l'autel et soupait du théâtre. — Au
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xviiie siècle, les abbés faisaient un peu de tout : de la poésie, de la musique, de la galanterie. Les besogneux, ceux qui n'étaient pas abbés de cour ou pourvus de prébendes, y mêlaient même du culte. Ce fut le cas de l'abbé Pellegrin ( r653-i745 : il était aumônier sur un vaisseau, en 1703, lorsqu'il envoya au concours de l'Académie française une épître et une ode où il célébrait le glorieux succès des armes de Sa Majesté Louis XIV. Le prix fut accordé à la première de ces pièces, qui avait quelque temps balancé les suffrages avec la seconde; l'abbé eut ainsi un double triomphe qui attira sur lui l'attention de Mme de Maintenon et lui valut la faveur d'habiter Paris. Tout aussitôt Pellegrin avisa aux moyens de pourvoir à so'n existence; il ouvrit, à cet effet, une boutique de petits poèmes à tous prix : madrigaux, épigrammes ou compliments. Cette industrie littéraire ne produisant pas grand'chose, il tourna les yeux vers le théâtre et trouva là de quoi gagner sa vie. Il vaquait le matin à ses devoirs ecclésiastiques, et le reste du temps il faisait des opéras; ce cumul un peu hétéroclite inspira à Charles Rémy quelques vers malicieux sous forme d'épitaphe :
Ci-gît le pauvre Pellegrin Qui, dans le double emploi de poète et de prêtre, Eprouva mille fois l'embarras que t'ait naître
La crainte de mourir de faim.
// dînait de l'autel et soupait du théâtre, Le matin catholique et le soir idolâtre. Mais notre saint prélat, voulant le détourner Du sacrilège abus de ce partage impie, Lui retrancha l'autel (la moitié de sa vie !) Et parce qu'il soupait l'empêcha de dîner '. 11 s'en plaignit et dit d'un ton de tragédie :
1. L'archevêque de Paris, le cardinal de Noailles (165 1-1729), mit Pellegrin en demeure de choisir entre la messe et les flonflons. L'abbé opta pour les chansons, qui lui assuraient du pain, et fut interdit. Ce même cardinal, indigné de voir l'histoire sain:e mise au théâtre, comme la mythologie, interdit aussi l'opéra de Jephtc (1732) dans lequel se trouvent les mots de consonance malencontreuse : L'amour a vaincu Lotli , et qui firent crier à l'un de ceux qu'on appelle plaisants du parterre: qu'on en donne une à l'auteur.
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« Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau,
« La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau. »
Il n'en devint que plus esclave de la rime;
D'une faim renaissante éternelle victime,
Malgré le cardinal, Minerve et les sifflets,
11 voulut obliger le théâtre et la presse
De le dédommager d'un repas dont la messe
Ne pouvait pas faire les frais.
Comme la Muse était sa nourrice ordinaire, Le public eût juré que l'inanition Eût enfin terminé sa vie et sa misère... Point du tout : il mourut d'une indigestion. Passant, daigne, pour lui. dire tes patenôtres; Pardonne aux mauvais vers qui terminent son sort ; Et songe enfin que s'il n'étoit pas mort,
Pour vivre il en eût fait bien d'autres.
Sans cette épigramme, très réussie, du reste, et surtout sans le vers devenu dicton, les noms de Pellegrin et de Charles Rémy seraient depuis longtemps tombés dans l'oubli. Comme exemple de la naïve vanité de Pellegrin, on raconte qu'après la première représentation de Mérope (1743), quelqu'un entra au café Procope en s'écriant : « En vérité, Voltaire est le roi des poètes! — Eh! que suis-je donc, moi? demanda Pellegrin. — Vous en êtes le doyen », lui répondit-on.
Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir du
FRUIT, ILS COUPENT l' ARBRE AU PIED, ET CUEILLENT LE FRUIT.
Voila le gouvernement despotique. — C'est pour donner une Idée du despotisme1 que Montesquieu (1689-1755) choisit cette comparaison, à laquelle il a consacré le chapitre XIII du livre v de Y Esprit des Lois, ce chef-d'œuvre qui fît dire à Voltaire : « Le genre humain avait perdu ses titres ; Montesquieu les a retrouvés et les lui a rendus. »
Le fait de l'arbre coupé au pied, Montesquieu l'avait puisé dans les Lettres édifiantes et curieuses, écrites des missions étrangères, volumineuses annales de l'apostolat catholique dans tous les pays du monde. Le missionnaire qui l'a rapporté avait
1. Chamfort a donné cette définition d'un gouvernement despotique : « Un ordre de choses cm le supérieur est vil, et l'inférieur avili. »
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eu vraisemblablement lui-même l'intention de faire une image : il se rappelait, en récrivant, la maxime de sagesse pratique qui recommande de ne pas abattre l'arbre pour en tirer du bois ou pour en cueillir le fruit. S'il en était autrement, si son récit devait être pris à la lettre, il faudrait s'associer aux révoltes de Voltaire : « Le jésuite qui raconte cette imbécillité est bien crédule, ou la nature humaine des Mississipiens n'est pas faite comme la nature humaine du reste du monde. Il n'y a pas de sauvage auquel il ne soit plus aisé et plus commode de cueillir le fruit que d'abattre l'arbre. Mais le jésuite a cru dire un bon mot. »
Lorsqu'on disait chez les Persans : « Le prince cueille le fruit, l'esclave arrache l'arbre » , on faisait également une métaphore, mais elle était significative; elle voulait dire : le despote prétend satisfaire ses volontés, il exige qu'on lui donne sans retard tout ce qui lui plaît ; et l'esclave (on l'appelait chez nous courtisan), pour se montrer ardent et zélé serviteur, va au delà de la volonté du maître : il arrache l'arbre alors que le despote voulait seulement cueillir le Fruit.
Montesquieu termine ainsi la préface de YEspnt des lois : « Quand j'ai vu ce que tant de grands écrivains en France, en Angleterre et en Allemagne ont écrit avant moi, j'ai été dans l'admiration, mais je n'ai point perdu courage. Et moi aussi je suis peintre, me suis-je dit avec le Corrège. » Il lut beaucoup l, il observa, il médita longtemps, et « dans le cours de vingt ans il vit son ouvrage commencer, croître, s'avancer et finir a .
Pour étudier les mœurs des nations et les diverses formes des gouvernements, Montesquieu visita l'Autriche, la Hongrie, la Suisse, l'Italie, la Hollande, l'Angleterre, et partout il reçut l'accueil le plus distingué. Lorsqu'il quitta l'Italie, il alla faire
i. Il avait le bonheur d'adorer la lecture : « L'étude a été pour moi, disait-il dès sa jeunesse, le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé. » Et plus tard, il écrivait : « Aimer à lire, c'est faire un échange des heures d'ennui que l'on doit avoir en sa vie contre des heures délicieuses. »
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ses adieux à Benoît XIV (P. Lambertini , qui, voulant lui donner un souvenir de son amitié, lui accorda pour lui et pour toute sa famille la permission de faire gras toute leur vie. Montesquieu remercia Sa Sainteté et prit congé. Quelques jours après, on lui expédia la bulle de dispense et la note des frais à payer. Effrayé de cet impôt sacré, Montesquieu rendit le brevet en disant : « Je remercie Sa Sainteté de sa bienveillance; mais le pape est si honnête homme! Je m'en rapporte à sa parole, et Dieu aussi. »
Cette plaisanterie n'est pas la seule qu'on ait prêtée à Montesquieu. Disputant avec un conseiller du parlement de Bordeaux, celui-ci lui aurait dit, dans la chaleur de sa conviction : « Si cela n'est pas ainsi, monsieur le président, je vous offre ma tête. — Je l'accepte, aurait répondu Montesquieu en souriant, les petits présents entretiennent l'amitié. » — Et lorsqu'il eut rompu- avec le P. de Tournemine, il se hâta de le déclarer hautement en disant : a N'écoutez ni le P. de Tournemine ni moi, parlant l'un de l'autre, car nous avons cessé d"être amis. » — Enfin lorsqu'il reçut, avant de mourir, les secours de la religion, le prêtre lui ayant dit : « Vous comprenez combien Dieu est grand? — Oui, aurait-il répondu, et combien les hommes sont petits. »
Les Lettres persanes (1721), cette fine satire de nos mœurs, par laquelle Montesquieu a débuté dans la carrière littéraire, ont laissé un mot dans la langue : Comment peut-on être Persan l ! exclamation servant à exprimer la surprise éprouvée à l'aspect d'un homme qui non seulement n'était ni Parisien ni Français, mais qui n'était pas même Européen. Le mot n'a pas perdu toute sa force : plus d'un siècle s'est écoulé, les chemins de fer ont mis les peuples en communication, et beaucoup de gens encore regardent curieusement un étranger en se demandant s'il est fait comme un autre.
1. « Si quelqu'un par hasard apprcnoit à la compagnie que i'etois Persan, j'entendois aussitôt autour de moi un bourdonnement : <i Ah ! ah ! monsieur est Persan! C'est une chose bien extraordinaire! Comment peut-on être Persan ! » (Lettre XXX. Ricca à Ibben.)
Glissez, mortels, n'appuyez pas. — Ce vers, resté sous forme d'aimable sentence pour donner le conseil de n'abuser d'aucun plaisir, termine un quatrain que le poète Roy (1683- 1764) plaça au bas d'une gravure de Nicolas de Larmessin imort en 1755), représentant une scène de patineurs :
Sur un mince cristal l'hiver conduit leurs pas;
Le précipice est sous la glace.
Telle est de vos plaisirs la légère surface :
Glisse^, mortels, n'appuye\ pas.
Roy, dont les mœurs étaient mauvaises, se plaisait peu dans le monde ; il y était maussade. « C'est l'homme d'esprit le plus bête que j'ai connu », disait Fontenelle. Il fut ridiculisé par les coups de bâton que lui attirèrent ses épigrammes, et qui, s'il faut en croire Chamfort, rendirent Voltaire coupable d'un calembour : « C'est un homme qui a de l'esprit, mais ce n'est pas un auteur assez châtié. » — Un autre avait dit, sur le même ton, en entendant Roy parler d'un ballet auquel il travaillait : a Un balai, monsieur! Prenez garde au manche. »
L'Académie, qu'il avait attaquée dans une allégorie intitulée le Coche, lui ferma ses portes : il exhala son dépit sur le comte de Clermont qu'elle lui avait préféré :
Trente-neuf joints à zéro, Si j'entends bien mon numéro, N'ont jamais pu faire quarante; D'où je conclus, troupe savante, Qu'ayant à vos côtés admis Clermont, cette masse pesante, Ce digne cousin de Louis, La place est encore vacante.
D'après ce que rapporte Palissot, le comte de Clermont chargea de sa vengeance un nègre pour qui c'était une friandise d'avoir à bâtonner vigoureusement un blanc.