‹ Petites ignorances historiques et littérairesChapitre 4 sur 65 · ELLE DEVRAIT SE RETROUVER DANS LE COEUR ET DANS LA · texte numérisé non relu

ELLE DEVRAIT SE RETROUVER DANS LE COEUR ET DANS LA

bouche des rois. — En 1360, Jean le Bon était prisonnier des Anglais depuis la bataille de Poitiers, livrée le 19 septembre 1356. Las de sa longue captivité, il avait souscrit à un traité honteux qui cédait la moitié de la France à l'Angleterre ; mais le régent et les Etats le rejetèrent, et ce fut le traité de Brétigny (8 mai 1360), déjà si désastreux pour la France, qui mit fin aux hostilités entre les deux royaumes1. Par ce traité, le roi de France recouvrait sa liberté, et le roi d'Angleterre renonçait à ses prétentions sur la couronne de France; mais

1. « La France, échappée saignante et mutilée de cette lutte fatale, avail un tel besoin de repos, qu'elle reçut comme un bienfait la triste paix de Brttigny. Le clergé de Paris alla au-devant des ambassadeurs anglais qui apportèrent le traité à signer au régent; on chanta le Te Deum à Notre-Dame; on

une grande partie du pays, au nord ec au midi, demeurait en toute souveraineté au roi d'Angleterre, et le roi Jean devait, en outre, payer, pour sa rançon, trois millions d'écus d'or, en livrant, pour garantir le payement, des otages parmi lesquels étaient deux de ses fils.

A leur tour, les otages se lassèrent de l'exil, et ils offrirent en gage à Edouard III, au lieu de leurs personnes, leurs forteresses et leurs villes (1362). Le roi Jean se montrait disposé à ratifier cette honteuse convention, lorsque le duc d'Anjou, oublieux de ses devoirs et impatient de liberté, s'évada de Calais, où les princes avaient été transportés en attendant l'exécution du traité. Indigné de cette déloyauté, le roi Jean résolut de se remettre lui-même entre les mains du roi d'Angleterre. C'est alors qu'il aurait dit, pour répondre aux objections de son conseil qui le voulait détourner de cette entreprise : Si la bonne foi était bannie du reste de la terre } elle devrait se retrouver dans le cœur et dans la bouche des rois.

Le roi Jean ne pourrait avoir prononcé cette phrase pompeuse, ou quelque autre au moins qui la rappelle, sans qu'elle fut relatée par Froissart, pour qui elle eût été une véritable friandise. Or, voici dans quels termes s'exprime le chroniqueur troubadour : « Je fus adonc informé, et voir étoit, que le roi Jean avoit en propos et affection d'aller en Angleterre voir le roi d'Angleterre Edouard son frère et la reine sa sœur ; et pour ce avoit-il là assemblé une partie de son conseil; et ne lui pouvoit nul ôter ni briser son propos. Si étoit-il fort conseillé du contraire, et lui disoient plusieurs prélats et barons de France qu'il entreprenoit grand'folie, quand il se vouloit mettre au danger du roi d'Angleterre. Il répondoit à ce et disoit qu'il avoit trouvé au roi d'Angleterre son frère, en la roine et en ses neveux leurs enfans, tant de loyauté, d'honneur

joncha les rues d'herbes et de fleurs; on les tapissa de riches tentures, comme aux jours des grandes fêtes (Froissart). Un tel accueil fait à un traité qui rejetait la France en deçà de Philippe-Auguste dit tout sur le profond abaissement où l'avaient précipitée les Valois. » (Henri Martin, Histoire de France.)

HISTORIQUES ET LITTERAIRES. +s

et de courtoisie, qu'il ne s'en pouvoit trop louer, et que rien ne se doutoit d'eux, qu'ils ne fussent courtois, loyaux et amiables en tous cas; et aussi il vouloit excuser son fils le duc d'Anjou qui étoit retourné en France. A cette parole n'osa nul parler du contraire, puis qu'il l'avoit ainsi arrêcé et affirmé en lui. «

Il ne résulte pas de ce récit que la bonne foi fût la seule cause déterminante du voyage que le roi voulait entreprendre. Aussi bien les fêtes, les bals, les tournois auxquels il prit parc à cette cour d'Angleterre où il fut reçu avec autant de courtoisie que de magnificence font quelque peu oublier que le roi de France était venu à Londres pour se constituer prisonnier. Ces « festoiements et bombances » au palais de Westminster et à l'hôtel de Savoie, où logeaient le roi et ses barons, donneraient plutôt raison aux historiens qui pensenc que le roi Jean ne saisit l'occasion de retourner en Angleterre que par ennui des misères de la France et pour revoir les belles dames de la cour d'Edouard. C'est l'opinion du continuateur de INangis : le roi Jean ne retournait en Angleterre que pour ses plaisirs [causa joci). On l'a soupçonné d'être le rival d'Edouard auprès de la comtesse de Salisbury.

Pour le cas où le roi, fanfaron d'honneur et de chevalerie, aurait dit quelque chose de semblable à la belle phrase que lui ont prêtée les historiens amis de l'emphase, il faut convenir que ses actions ont été peu d'accord avec ses paroles; il a trop laissé voir que le cœur et la bouche, chez les rois, sont deux choses. Le mieux est, pour sa gloire, qu'il n'ait rien dit du tout.

Les historiens modernes, moins soucieux des déclamations que de la vérité, ont renoncé, pour la plupart, à citer la sentencieuse période. Il est possible que le roi Jean fût chevaleresque jusqu'au scrupule, mais il n'eut guère d'autre qualité : les violences, le despotisme et l'orgueil caractérisent presque tous ses actes, et l'honneur, tel qu'il l'entendait, le poussa trop souvent à sacrifier les droits de ses sujets et les intérêts de l'Etat. Son régne est une suite de fautes et de malheurs. Jean

le Bon signifie Jean le Brave sans doute; mais il serait plus exact de dire Jean le Fougueux ou l'Etourdi, peut-être même l'Aventureux.

Le Chien: de Momtargis. — La légende du chien de Montargis est un vieux conte rapporté par Plutarque et renouvelé, avec force broderies et en l'accommodant aux mœurs de l'époque, par des trouvères du moyen âge. Les noms de la ville de Montargis et du roi Charles V sont restés attachés à cette histoire merveilleuse parce qu'une décoration de la cheminée du château de Montargis, restauré par Charles V, représentait le combat en champ clos d'un homme avec un chien. L'artiste avait puisé ce sujet dans quelque poème de l'époque, et Vulson, sieur de La Colombière, qui écrivait au xvne siècle, donna une tournure historique à cette légende, tout en s'étonnant luimême que les historiens du temps n'en aient fait aucune mention. Il y aurait lieu d'être surpris, en effet, que Froissart, si exact narrateur des faits accomplis dans le cours du xive siècie, et si friand des événements extraordinaires, n'ait pas dit un mot de ce duel étrange entre un homme et un chien, duel ordonné comme combat judiciaire par un roi aussi sage que Charles V.

Pour remonter à la source première, il faut lire d'abord le passage suivant, dans le traité de Plutarque, Quels sont les animaux les plus avisés :

" Pyrrhus, allant par pays, rencontra un chien qui gardoit le corps de son maistre que l'on avoit tué ; et entendant des habitans qu'il y avoit déjà trois jours qu'il estoit auprès, sans en bouger et sans boire ny manger, commanda que l'on enterrast le mort et amenast le chien quant et lui, et qu'on le traitast bien. Quelques jours après, on vint à faire la montre et revue des gens de guerre passans par devant le roi, qui estoit assis en sa chaise et avoit le chien auprès de lui ; lequel ne bougea aucunement jusques à ce qu'il aperçut les meurtriers qui avoient tué son maistre, auxquels il courut sus incontinent avec grands abbois et grande aspreté de courroux, en se retournant souvent devers Pyrrhus; de manière que, non seulement le roi, mais aussi

tous les assistans encrèrent en suspicion grande que ce devoit estre ceulx qui avoient tué son maistre : si furent arrestés prisonniers, et leur procès fut faict là-dessus, joinct quelques autres indices et présomptions que l'on eust d'ailleurs à rencontre d'eulx, tellement qu'à la fin ils advouèrent le meurtre et en furent punis, i> (Traduction d'Amyot.)

Voici maintenant, comme transition, ce que Albéric, moine de l'ordre de Cîteaux dans l'Abbaye des Trois-Fontaines *, écrivait un siècle avant Charles V, à propos d'un ancien poème relatif au divorce de Charlemagne et de Sibile, fille du roi des Lombards : « Les chanteurs gaulois ont tissu une fable très agréable sur la répudiation de cette reine qui a été nommée Sibile. Il y est question d'un homme vain et infâme à l'occasion duquel ladite reine fut renvoyée ; d'Aubry, chevalier de Mont- Didier, qui dut la reconduire et qui fut tué par le traître Macaire; d'un chien de chasse du dit Aubry, qui vainquit le dit Macaire à Paris, dans un duel admirable, en présence de Charlemagne... »

Enfin, voici venir le célèbre héraldiste, Marc Vulson, sieur de La Colombière, qui, poussé sans doute par le besoin de raconter des merveilles, transforme la légende en histoire dans son ouvrage intitulé : le 1 ray théâtre d'honneur et de chevalerie ou le miroir héroïque de la noblesse, contenant les combats ou jeux sacrei des Grecs et des Romains, les triomphes, les tournoys, les joutes, les pas, etc. (1648).

« 11 y avoit un gentilhomme, que quelques-uns qualifient avoir été archer des gardes du roi Charles V, et que je crois devoir plutôt qualifier gentilhomme ordinaire, ou courtisan, pour ce que l'histoire latine, dont j'ai tiré ceci, le nomme Aulicus ; c'étoit, suivant quelques historiens, le chevalier Macaire, lequel étant envieux de la faveur que le roi portoit à un de ses compagnons, nommé Aubry de Mont-Didier, l'épia si sou-

1. Chronique des événements remarquables arrivés depuis la création du monde jusqu'à l'année 12+1, publié par Lcibnu, en 1698, dans le tome Ier des Accessiones historien.

vent qu'enfin il l'attrapa dans la forêt de Bondy, accompagné seulement de son chien (que quelques historiens, nommément le sieur d'Audiguier, disent avoir été un lévrier d'attache), et trouvant l'occasion favorable pour contenter sa malheureuse envie, le tua, et puis l'enterra dans la forêt, et se sauva après le coup, et revint à la cour tenir bonne mine. Le chien, de son côté, ne bougea jamais de dessus la fosse où son maître avoit été mis, jusqu'à ce que la rage delà faim le contraignit de venir à Paris où le roi étoit, demander du pain aux amis de son feu maître. Et puis tout incontinent s'en retournoit au lieu où le misérable assassin l' avoit enterré; et continuant assez souvent cette façon de faire, quelques-uns de ceux qui le virent aller et venir tout seul, hurlant et plaignant, et semblant, par des abois extraordinaires, vouloir découvrir sa douleur et déclarer le malheur de son maître, le suivirent dans la forêt, et observant exactement tout ce qu'il faisoit, virent qu'il s'arrêtoit sur un lieu où la terre avoit été fraîchement remuée ; ce qui les ayant obligés d'y faire fouiller, ils y trouvèrent le corps mort, lequel ils honorèrent d'une plus digne sépulture, sans pouvoir découvrir l'auteur d'un si exécrable meurtre. Comme donc ce pauvre chien étoit demeuré à quelqu'un des parens du défunt et qu'il le suivoit, il aperçut fortuitement le meurtrier de son premier maître, et l'ayant choisi au milieu de tous les autres gentilshommes ou archers, l'attaqua avec une grande violence, lui sauta au collet, et fit tout ce qu'il put pour le mordre et pour l'étrangler. On le bat, on le chasse; il revient toujours; et comme on l'empêche d'approcher, il se tourmente et aboie de loin, adressant des menaces du côté qu'il sent que s'est

sauvé l'assassin Le roi étant averti par quelques-uns des

siens de l'obstination du chien, qui avoit été reconnu appartenir au gentilhomme qu'on avoit trouvé enterré et meurtri misérablement, voulut voir les mouvemens de cette pauvre bête : l'ayant donc fait venir devant lui, il commanda que le gentilhomme soupçonné se cachât au milieu de tous les assistans qui étoient en grand nombre. Alors le chien, avec sa furie accoutumée, alla choisir son homme entre tous les autres; et comme

s'il se fut senti assisté de la présence du roi, il se jeta plus furieusement sur lui, et par un pitoyable aboi, il sembloit crier vengeance et demander justice à ce sage prince. Il l'obtint aussi; car ce cas ayant paru merveilleux et étrange, joint avec quelques autres indices, le roi fit venir devant soi le gentilhomme, et l'interrogea et pressa assez publiquement pour apprendre la vérité de ce que le bruit commun, et les attaques et aboiemens de ce chien (qui étoient comme autant d'accusations) lui mettoient sus; mais la honte et la crainte de mourir par un supplice honteux rendirent tellement obstiné et ferme le criminel dans la négative, qu'enfin le roi fut contraint d'ordonner que la plainte du chien et la négative du gentilhomme se termineroient par un combat singulier entre eux deux, par le moyen duquel Dieu permettroit que la vérité fût reconnue. Ensuite de quoi, ils furent tous deux mis dans le camp, comme deux champions, en présence du roi et de toute la cour : le gentilhomme armé d'un gros et pesant bâton, et le chien avec ses armes naturelles,- ayant seulement un tonneau percé pour sa retraite, pour faire ses relancemens. Aussitôt que le chien fut lâché, il n'attendit pas que son ennemi vînt à lui ; il savoit que c'étoit au demandeur d'attaquer: mais le bâton du gentilhomme étoit assez fort pour l'assommer d'un seul coup, ce qui l'obligea à courir çà et là à l'entour de lui, pour en éviter la pesante chute ; mais enfin tournant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, il prit si bien son temps, que finalement il se jeta d'un plein saut à la gorge de son ennemi, et s'y attacha si bien qu'il le renversa parmi le camp, et le contraignit à crier miséricorde, et supplier le roi qu'on lui ôtât cette bête, et qu'il diroit tout. Sur quoi les escortes du camp retirèrent le chien, et les juges s'étant approchés parle commandement du roi, il confessa devant tous qu'il avoit tué son compagnon, sans qu'il y eût personne qui le pût voir que ce chien, duquel il se confessoit vaincu... J'oubliois de dire que le combat fut fait dans l'île Notre-Dame, i

Sans être poussé par le besoin de contredire, on pourrait demander pourquoi ce chien si intelligent et si fidèle ni pas étranglé l'assassin pendant le temps assez long où il enfouissait

So PETITES IGNORANCES

sa victime. La pauvre bêce a laissé là échapper, semble-t-il, une bien belle occasion de venger son maître. Attendait-elle donc, pour attaquer, d'avoir des témoins ou la permission du roi } La vérité est probablement que les conteurs de fables et les dramaturges de l'avenir lui auraient reproché d'avoir précipité le dénouement.

Que le chroniqueur latin et son imitateur aient fait des confusions de noms et d'époques, ou qu'ils aient ajusté la légende des chanteurs du temps de Charlemagne à quelque événement contemporain du règne de Charles V, on ne saurait le dire. Quoi qu'il en soit, c'est surtout depuis le récit du vieux Vulson de La Colombière qu'on s'est habitué à croire qu'il y eut un homme pour accepter de combattre en champ clos avec un chien, et un roi, surnommé à bon droit le Sage, pour chercher dans un pareil combat le jugement de Dieu.

Cette histoire, avec ses détails circonstanciés, a été admise par le bénédictin Bernard de Montfaucon, dans ses Monuments de la monarchie française ; et elle avait été accréditée par beaucoup d'autres écrivains, tels que Scaliger dans son Traité contre Cardan; Belleforest dans les Histoires prodigieuses, du Bouchet dans ses Séries, Guillaume Crétin dans ses Poésies, et Olivier de la Marche dans son Traité sur les duels et gages de bataille. On a même si bien précisé les faits que la date du combat a été donnée : 8 -octobre 1371.

Maillotints. — L'insurrection populaire des Maillotins ou des Maillets, ainsi que les appelaient Froissart et les contemporains *, qui éclata en 1382, eut pour cause le refus de l'impôt du douzième denier que le duc d'Anjou voulait rétablir.

Cet impùt, qu'on n'osait même pas publier, fut annoncé

1. « Et avoient et portoient maillets de fer et d'acier, périlleux bâtons pour effondrer heaulmes et bassinets; et disoient en Paris, quand ils se nombroient, que ils étoient bien gens, et se trouvoient par paroisses, tant que pour combattre de eux-mêmes, sans autre aide, le plus grand seigneur du monde. Si appeloit-on ces gens les routiers et les maillets de Paris. » (Froissart.) C'est seulement à partir du xvie siècle qu'ils ont été appelés Maillotins.

aux halles le dernier jour de février par un crieur qui, séduit par la promesse d'une récompense pécuniaire, accepta cette mission. Il se rendit aux halles, monté sur un bon cheval, amusa quelques instants le peuple en racontant qu'on avait volé des plats d'or dans le palais et que le roi promettait grâce, éloge et récompense à qui les rapporterait; puis il cria, en se sauvant de toute la vitesse de son cheval, que le lendemain on lèverait l'impôt.

Le icr mars, en effet, les percepteurs voulurent commencer leur périlleux office, et le premier qui se présenta donna le signal de la révolte. « Il y eut, dit Juvénal des Ursins, une vieille qui vendoit du cresson aux halles, à laquelle le fermier vint demander l'imposition, laquelle commença à crier. Et à coup vindrent plusieurs sur le dit fermier, et luy firent plusieurs plaies, et après le tuèrent et meurtrirent bien inhumainement. Et tantost par toute la ville le menu peuple s'émeut, prirent armures et s'armèrent tellement, qu'ils firent une grande commotion et sédicion de peuple, et couroient et recouroient, et

s'assemblèrent plus de cinq cens Et pour ce qu'ils étoient

mal armés et habillés, ils sçurent que en l'hostel de la ville avoit des harnois, ils y allèrent, et rompirent les huis, où étoient les choses pour la défense de la ville, prirent les harnois et grande foison de maillets de plomb (ou masses d'armes), et s'en allèrent par la ville, et tous ceux qui se trouvoient fermiers des aides, ou qui en étoient soupçonnés, tuoient et mettoient à mort bien cruellement. »

Le roi et les princes n'étaient pas à Paris ; malgré leur envie de châtier les rebelles, ils n'osèrent pas rentrer. Le peuple, livré à lui-même, agissait en maître : quand les maisons des agents du fisc et celles des juifs furent saccagées, on rompit les prisons du Châtelet afin de délivrer les détenus pour dettes, et tous les malfaiteurs s'échappèrent en même temps. Bientôt Paris entier fut en armes, les chaînes des rues furent tendues et les portes fermées. Ceux qui n'étaient pas armés pour la révolte, c'est-à-dire les bourgeois, veillaient sur leurs propriétés.

Au mois de mai enfin, Charles VI rentra dans Paris. Des

conférences avaient eu lieu à Saine-Denis entre les délégués du peuple et ceux de la cour, et une paix ou au moins une trêve avait été conclue, à la condition que le roi ne tirerait vengeance de personne, que les impôts ne seraient pas rétablis et que la ville lui ferait un don de cent mille francs.

Marmousets. — Au sens propre, ce mot désignait les ligures grotesques sculptées sur les murs des églises ou sur les robinets des fontaines1. On l'appliqua, par comparaison, aux gens de condition médiocre, puis aux petits garçons. C'est ainsi qu'il devint, dans l'histoire, un terme de dénigrement. Les nobles le donnèrent, à la fin du xive siècle, à ceux des ministres roturiers de Charles V, qui, restés en fonctions sous Charles VI, furent exilés en 1393, lorsque ce roi fut frappé de démence et que le duc de Bourgogne s'empara du gouvernement. Ils avaient essayé de réparer les désordres survenus pendant la minorité du roi, et s'étaient attiré ainsi la haine des nobles. Les principaux d'entre eux étaient Bureau delà Rivière, Pierre de Vilaines, dit le Bègue, Jean Le Mercier, Sire de Nogent, et Jean de Montagu2.

C'est aussi sous le nom de Marmousets, pris dans l'acception de petits garçons, qu'on désigna ironiquement les jeunes seigneurs de la cour de Louis XV qui intriguèrent pour renverser le cardinal de Fleury. « En 1730, raconte Duclos (1704-

1. O:: a dit que ces figures étant souvent en marbre, le mot marmouset devait avoir pour origine le latin marmor, marbre. Cette opinion est étayée sur ce fait que la rue des Marmousets, à Paris, s'appelait, dans les titres latins, Vicus marmoretorum, à cause des petites figures de marbre qui s'y trouvaient. Mais l'idée de figure grotesque a fait aussi rattacher marmouset au mot marmot, et cette origine n'est pas invraisemblable. Il y eut deux rues des Marmousets à Paris : l'une, dans la Cité, s'appelait au xve siècle rue des Marmou^ettcs ; l'autre, dans le quartier Saint-Marcel, s'était appelée rue des Marionnettes et des Mariettes.

2. A l'exception de Montagu, qui s'était réfugié à Avignon, près de Clément VII, ils furent même retenus en prison et menacés de mort. «... étoient semées paroles qu'on les feroit mourir, et que de jour en jour on en attendoit autre chose et que on les délivreroit au prévôt du châtel ; et eux là venus, il étoit ordonné sans remède, ils seroient décapites et exécutés publiquement, comme traîtres contre la couronne de France. » (Froissart.)

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(ijjz)1, quelques étourdis de la cour s'avisèrent de vouloir jouer un rôle. Le cardinal de Fleury les avait fait admettre aux amusements du roi (Louis XV, alors âgé de vingt ans), et dans une sorte de familiarité. Ils la prirent naïvement pour de la confiance de la part de ce prince et s'imaginèrent qu'ils pourraient se saisir du timon des affaires. Le cardinal en fut instruit, et vraisemblablement par le roi même. Sous Richelieu, qui savait si bien faire un crime de la moindre atteinte à son autorité et trouver des juges dont la race n'est jamais perdue, l'étourderie de ces jeunes gens aurait pu avoir des suites fâcheuses. Le cardinal de Fleury, qui ne prenait pas les choses si fort au tragique, en rit de pitié, les traita en enfants, envoya quelques-uns mûrir quelque temps dans leurs terres, ou devenir assez sages auprès de leurs pères, et en méprisa assez quelques autres pour les laisser à la cour en butte aux ridicules qu'on ne leur épargna pas. Il est inutile aujourd'hui de rechercher leurs noms : ils ne s'en sont fait depuis en aucun genre et sont parfaitement oubliés. C'est ce qu'on appela alors la conjuration des Marmousets. Les principaux de ces Marmousets étaient les ducs de Gèvres et d'Epernon. »

La petite conspiration contre-révolutionnaire, ourdie en 1797 par M. d'Antraigues, fut appelée aussi conspiration des Marmousets et succomba, comme l'autre, sous le ridicule.

Lit de justice. — Dans l'ancienne monarchie, les assemblées de la nation avaient lieu en pleine campagne et le roi y siégeait sur un trône d'or. Mais quand le parlement tint ses séances dans Tintérieur du palais, on substitua à ce trône un siège couvert d'un dais avec un dossier pendant et des coussins au nombre de cinq : l'un servait de siège, un autre de dossier et un troisième de marchepied; les deux autres servaient d'appuis pour les bras. Un siège ainsi fait ressemblant à un lit beaucoup plus qu'à un trône, on l'appela Lit de justice.

La tenue d'un lit de justice était un des actes les plus graves,

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