Mémoires secrets
les plus solennels des rois de France ; elle avait lieu, soit pour statuer sur les affaires importantes de l'Etat, soit pour honorer la justice, lors de l'avènement au trône d'un nouveau roi. Mais peu à peu une grande puissance politique fut attribuée au parlement, et, par suite, le lit de justice perdit son premier caractère : il devint un moyen d'imposer au parlement la volonté souveraine en faisant fléchir l'autorité des magistrats devant la majesté royale. Le lit de justice ne fut plus qu'un expédient souvent odieux pour violenter les libertés nationales. Les édits dont il s'agissait de forcer l'enregistrement étaient supposés avoir été vérifiés et consentis par les magistrats, tandis qu'en réalité on se bornaic à lire les articles ou simplement les titres de ces édits, après avoir fait le simulacre de recueillir les voix. Le roi, dans ces séances solennelles, étalait tout l'appareil de sa puissance : il était entouré des princes du sang, des pairs, des gouverneurs de provinces, des maréchaux de France, du grand chambellan, du grand écuyer et du prévôt de Paris. Le roi, assis et couvert, disait quelques mots; puis le chancelier ou, à son défaut, le garde des sceaux, prononçait un discours sur l'objet de la séance, et la cour était invitée, de la part du roi, à présenter ses observations. Enfin quand les observations étaient faites et les voix recueillies, le chancelier, assis et couvert, disait : Le roi. en son lit de justice, a ordonné et ordonne qu'il sera procédé à l'enregistrement des lettres sur lesquelles on a déli béré.
Laissez passer la justice du roi. — Sous le règne de Charles VI, qui fut marqué par plusieurs séditions populaires, les agents de l'autorité s'emparaient secrètement des principaux factieux, les cousaient dans des sacs et les allaient précipiter dans la Seine, pendant la nuit, sous le Pont-au-Change, ou bien hors de la ville, au-dessus des Célestins, devant la tour de Billy. Sur ces sacs, on lisait, dit-on, cette inscription : Laisseï passer la justice du roi. Cela signifiait sans doute : ne recherchez pas pourquoi cet homme est mort; il était coupable, il devait disparaître, telle était la volonté du roi. C'est avec cette
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. sj
signification que le mot est resté : l'usage s'est établi de caractériser les violences de l'autorité, les exécutions expéditives ou arbitraires en disant : Laissej passer la Justice du roi.
Sous le règne du pauvre insensé, la justice sommaire du sac de cuir n'était pas spéciale aux factieux ; on l'appliquait à tous ceux dont on avait besoin de se débarrasser. « Il le connétable d'Armagnacl instruisit le roi de ces choses qu'on laisse ignorer à un mari. Louis de Bourdon, homme aimable, téméraire, et fort à la mode chez la reine, fut arrêté, mis à la question, ensuite cousu dans un sac et jette dans la Seine. » Ce passage de Saint-Foix, dans ses Essais sur Paris, fait allusion aux amours d'Isabeau de Bavière avec un gentilhomme de sa suite appelé Louis de Bois-Bourdon, et à la vie de débauche que menait la reine à Vincennes, dans le « chastel de Beauté » .
Paix fourrée. — Louis d'Orléans, frère de Charles VI, avait été assassiné, en 1407, par les sicaires de Jean sans Peur. Sa veuve, Valentine de Milan, demanda vainement justice à ce roi qu'elle avait consolé pendant sa démence, et qu'il appelait alors sa sœur chérie. Valentine mourut, l'année suivante, sans même emporter l'espoir que ses fils vengeraient la mort de leur père : Jean sans Peur était victorieux et populaire; les nécessités politiques exigeaient une réconciliation entre le duc de Bourgogne et les enfants du duc d'Orléans. Ainsi l'avait décidé Isabeau de Bavière.
Cette réconciliation eut lieu solennellement dans l'église Notre-Dame de Chartres, le 9 mars 1409, en présence du roi, de la reine, du duc de Guyenne, des princes et autres membres du grand conseil, et des députations du parlement, de la Chambre des comptes et des notables de Paris.
Le duc Jean et le sire de Lohaing, son avocat, s'agenouillèrent devant le roi : « Sire, dit l'avocat, voici monseigneur de Bourgogne, votre serviteur et cousin, venu par devers vous pour ce qu'on lui a dit que vous étiez indigné sur lui touchant ce fait qu'il a commis sur la personne de monseigneur d'Orléans, votre frère, pour le bien de votre personne et de votre
royaume, comme il est prêc de vous dire et faire véritablement savoir quand il vous plaira ; et pourtant mon dit seigneur vous prie humblement qu'il vous plaise à ôter votre ire et indi?nation de votre cœur, et le tenir en votre bonne grâce. — Sire, de ce je vous prie, répéta le duc de Bourgogne. » Alors le duc de Guyenne, les rois de Sicile et de INavarre et le duc de Berry se mirent à genoux devant le roi et le prièrent de « passer la prière et requête de son cousin de Bourgogne. — Nous le voulons pour 1* amour de vous, répondit le roi. Beau cousin, nous vous accordons votre requête et vous pardonnons tout. »
Le jeune duc d'Orléans et le comte des Vertus n'entendirent pas sans indignation que leur père avait été assassiné pour le bien du roi et du royaume; ils pleurèrent, et lorsque Jean sans Peur les requit, par l'organe de son avocat, « d'ûter toute haine de leur cœur afin d'être dorénavant bons amis ensemble », ils gardèrent un morne silence. Sur l'ordre de Charles VI seulement, ils répondirent qu'ils pardonnaient pour obéir au roi.
Cette paix, jurée « ferme et entière » sur un livre d'église, cette prétendue réconciliation des maisons d'Orléans et de Bourgogne, qui répandit une grande joie dans le royaume, et qui était si bien faite cependant pour n'inspirer aucune confiance, est appelée Paix de Chartres et surnommée Paix fourrée } c'est-à-dire fausse 1, peu sincère : le cœur est loin des lèvres, le dedans ne répond pas au dehors. C'est le fou du duc de Bourgogne qui, en revenant de Chartres, lui donna ce sobriquet. On dit même que ce fou imagina de garnir d'une fourrure une paix-, un de ces objets que baisent les catholiques dans l'église, et que, jouant sur les mots, il l'appela « paix fourrée » .
i. Par comparaison aux médailles fourrées (qu'on appelle aujourd'hui plaquées) dont l'intérieur n'est pas d'or ou d'argent, comme les faces.
2. Petite plaque de métal dont on faisait usage dans les fêtes solennelles pendant ï'Agnus Dci. Le nom de paix lui venait de ce qu'après avoir été baisée par le célébrant, l'acolyte, en la présentant à chacun des ecclésiastiques
Danse MACABRE. — On appelle danses macabres et aussi danses des morts les peintures ou sculptures allégoriques représentant des hommes de tous les âges et de tous les états entraînés par la mort dans une ronde fantastique.
Selon Du Cange, danse macabre vient de Chorea machabœorum (danse des Machabées). C'est, dit-il, une « cérémonie plaisante, pieusement instituée par les ecclésiastiques, et dans laquelle des dignitaires, tant de l'Eglise que du monde, conduisant ensemble la danse, sortaient tour à tour de la danse pour exprimer que chacun doit subir la mort ». Littré partage cette opinion : « On ne peut douter que la danse macabre et la danse des Machabées ne soit une seule et même chose. On peut supposer que les sept frères Machabées, avec Eléazar et leur mère, souffrant successivement le martyre, donnèrent l'idée de cette danse où chacun des personnages s'éclipsait tour à tour, et qu'ensuite, pour rendre l'idée encore plus frappante, on chargea la mort de conduire cette danse fantastique. « Selon d'autres, la danse macabre tire son nom de saint Macaire, solitaire de l'Egypte, figurant comme principal personnage d'une légende populaire, reproduite par Orcagna dans le Campo Santo de Pise.
On a dit aussi que macabre venait de l'arabe makâbir. cimetière ; dans le cas ou il en serait ainsi, la danse macabre aurait toujours une origine orientale.
Mais quelle que soit l'étymologie du mot, les danses macabres } avant d'être des images, des . séries de tableaux, ont fait partie des drames allégoriques, des moralités dans lesquelles on se plaisait, au xive et au xvc siècle, à faire la leçon aux puissants du monde : la mort, entraînant avec elle, dans un branle fantastique, des personnages de toutes les conditions, rois, prêtres, chevaliers, moines, paysans, c'était un avertissement que les faibles donnaient aux forts, les opprimés aux
assistant au service divin, prononçait les mots : Pax tecum. CcUe cérémonie, établie dans le ve siècle par le pape Innocent Ier, remplaçait l'usage qui existait jusque-là er,;re les lidèhs de se donner le bais.-r de paix avant d'aller recevoir la communion.
oppresseurs. Ce speccacîe répondait aux instincts d'égalité et de révolte qu'excitaient dans les masses la servitude, les maladies et la misère. Les danses macabres avaient été employées aussi dans les églises, dans les processions, comme moyens de conversion par la terreur.
Bien que l'idée religieuse semble être restée à peu près étrangère à des scènes exprimant la destruction des corps sans éveiller l'idée de la vie supérieure, le moyen âge les reproduisit, par la peinture et par la sculpture, dans un grand nombre d'églises gothiques. Elles étaient surtout fréquentes en Allemagne, où la danse macabre avait pris naissance. La plus ancienne est celle de Minden en Westphalie, exécutée en 1383. On cite, comme importantes, celles de Lubeck, de Dresde, d'Anneberg, de Leipzig, de Strasbourg, et surtout celle de Bâle, composée de trente-neuf tableaux peints à fresque sur un mur voisin de l'église Saint-Jean, lorsque la peste eut ravagé la ville 1. Toutes sont du xve et du xvie siècle. Les danses macabres qui, par leur caractère sinistre, ne semblaient destinées qu'à la décoration des églises et des lieux funèbres, devinrent tellement en vogue qu'elles figurèrent dans les palais des rois, dans les édifices publics, sur les marges des heures et des missels, ainsi que sur les gardes d'épées et les fourreaux de poignards.
A Paris, au commencement du xve siècle, il y avait une danse macabre sculptée au cimetière des Innocents. Il y eut aussi, dans les charniers (du mois d'août 1424 au mois de mars 1425), des représentations où la mort, personnifiée sous la forme hideuse du squelette humain, faisait entrer en danse, bon gré mal gré, sans distinction de rangs, le pape, l'empereur, les grandes dames et le dernier des mendiants. « Quelque dégoût que pût inspirer et le lieu et le spectacle, dit
1. La danse macabre de Bâle a été faussement attribuée à Holbein. Elle date du concile de Bâle, c'est-à-dire du milieu du xvesiècle,'comme le prouvent les costumes des personnages, et Holbein est né en i+<;8 Holbein a dessiné une danse des morts qui a été gravée par Hans Leutzerburger, mais ce n'est pas celle de Bâle.
Michelet lt c'étaic chose à faire réfléchir, de voir dans ce temps meurtrier, dans une ville si fréquemment, si durement visitée par la mort, cette foule famélique, maladive, à peine vivante, accepter joyeusement la Mort même pour spectacle, la contempler insatiablement dans ses moralités bouffonnes, et s'en amuser si bien qu'ils marchaient, sans regarder, sur les os de leurs pères, sur les fosses béantes qu'ils allaient remplir eux-mêmes. « Ce lugubre mimodrame, sorte de fête des morts, n'était que trop en harmonie avec l'époque de tristesse et de désolation que traversaient depuis un siècle les misérables populations de la France; il répondait à l'épigraphe de la danse macabre :
Morte nihil melius; vita nil peins iniqua!
(Rien de mieux que la mort; rien de pis que la vie !)
Le peuple, humilié, pillé, massacré, souriait à ce squelette dansant, parce qu'il engloutissait du même coup dans la tombe les persécuteurs et les persécutés.
0\' NE PERD PAS PLUS GAIEMENT SON' ROYAUME. Etienne
Vignolles (i 390-1442), le célèbre capitaine du temps de Charles VII, a été surnommé La Hire, c'est-à-dire la colère (ira), avec l'addition d'une h aspirée descinée sans doute à rendre le nom plus énergique, à cause de sa fureur impétueuse et de la terreur qu'il inspirait. Type achevé de ces batailleurs du moyen âge qui ne connaissaient d'autre foi et d'autre droit que leui; épée, La Hire est resté populaire, non seulement par ses prouesses et ses pilleries, car il y avait en lui du bandit au moins autant que du héros, mais aussi par les saillies originales que lui prêtent les chroniqueurs. Il semble même que son caractère de jovialité quasi naïve ait fait oublier ses brigandages. Pour caractériser les mœurs militaires de son époque et pour se justifier sans doute des excès de tout genre auxquels il se livrait à la tête des bandes d'ecorcheurs. il disait que « si