J.-J. Rousseau, les Confessions
2. En lisant ce pamphlet piquant où Grimm plaidait en style biblique la cause de la musique italienne, Voltaire s'écria : « De quoi s'avise donc ce Bohémien d'avoir plus d'esprit que nous. » De ce jour, la réputation de Grimm fut laite.
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tés à deux autres de Diderot : Arrêt rendu à ï amphithéâtre de l'Opéra sur la plainte du milieu du parterre intervenant dans la querelle des deux coins; et les Trois Chapitres ou la vision de la nuit du mardi gras au mercredi des Cendres , sont à peu près les seuls qui aient survécu à cette Querelle des Bouffons, qui se termina par des injures dites, d'un côté, avec beaucoup d'esprit, et, de l'autre, avec beaucoup d'animosité.
Les partisans de la musique italienne, les hommes du Coin de la Reine, étaient représentés par Grimm, Diderot, d'Alembert, l'abbé Canaye, d'Holbach et Rousseau; les partisans de la musique française, ceux du Coin du Roi, gens de cour pour la plupart, étaient protégés par M""' de Pompadour.
Le style est l'homme même. — Pour détacher cette phrase du beau discours que Bufïbn prononça à l'Académie française en venant y prendre séance, le 25 août 1753, on l'a quelque peu modifiée dans sa forme, et il en est résulté une altération dans la pensée. Buffon n'a pas die : Le style est tout F homme; encore moins a-t-il dit : Le style, c est l homme (forme de langage qui n'appartient pas au xvme siècle); il a dit : Le style est V homme même: et peut-être n'est-il pas impossible qu'il ait dit : Le style est de V homme même, exprimant ainsi que le style est le propre de l'homme, qu'il vient de l'homme même, et non pas du dehors, comme les sujets qu'il traite. Cela ne signifie pas, ainsi qu'on l'a voulu en changeant les mots et en forçant l'idée, que le style de l'homme lui ressemble, ce qui a conduit les amateurs de comparaisons à trouver que le caractère, les habitudes, la tenue, les goûts fastueux de Buffon étaient d'accord avec sa manière d'écrire, et que son style avait comme lui des manchettes. On aurait été moins porté, sans doute, vers ces sortes de rapprochements si l'on s'en était tenu aux termes mêmes du passage où Buffon parle de l'art d'écrire, donnant du même coup le précepte et l'exemple.
« Bien écrire, c'est tout à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre; c'est avoir en même temps de l'esprit, de l'âme et du goût. Le style suppose la réunion et l'exercice de toutes les
facultés intellectuelles; les idées seules forment le fond du style ; l'harmonie des paroles n'en est que l'accessoire et ne dépend que de la sensibilité des organes. Il suffit d'avoir un peu d'oreille pour éviter les dissonances ; de l'avoir exercée, perfectionnée par la lecture des poètes et des orateurs pour que mécaniquement on soit porté à l'imitation de la cadence poécique et des tours oratoires. Or jamais l'imitation n'a rien créé; aussi cette harmonie des mots ne fait ni le fond ni le ton du style, et se trouve souvent dans des écrits vides d'idées...
« Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité. La quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes ne sont pas de sûrs garants de l'immortalité; si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s'ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s'enlèvent aisément, se transportent et gagnent même à être mis en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l'homme; le style est l'homme même. Le style ne peut donc ni s'enlever, ni se transporter, ni s'altérer : s'il est élevé, noble, sublime, l'auteur sera également admiré dans tous les temps; car il n'y a que la vérité qui soit durable et même éternelle. »
Par les mots fond du style. Buffon entend exprimer le caractère personnel du style. C'est à la même idée que répond cette boutade de Diderot : « Le bon style est dans le cœur. Voilà pourquoi tant de femmes disent et écrivent comme des anges sans avoir appris ni à dire ni à écrire, et pourquoi tant de pédants diront, écriront mal toute leur vie, quoiqu'ils n'aient cessé d'étudier sans apprendre. »
Le style ainsi entendu, c'est le fond au moins autant que la forme, c'est l'expression noble s'appliquant toujours à la noble pensée. Il y a longtemps que le mot a reçu cette extension, et qu'il a cessé de rappeler seulement le poinçon avec lequel les anciens traçaient leurs pensées sur la surface de la cire. Toute œuvre de l'esprit est une parole à la fois du dedans et du dehors : elle n'est arrivée à l'être et à la perfection que lors-
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qu'elle peut se produire sous sa forme la plus purec Au vrai, il n'y a ni fond ni forme absolument séparés ; les deux se pénètrent et ne font qu'un, et la pensée n'a sa clarté, sa valeur, sa puissance que lorsqu'elle a trouvé son expression vraie et sincère : le style se confond avec la pensée même. « La pensée de l'écrivain n'est complète, a dit Renan, que quand elle est arrivée à une forme irréprochable, même sous le rapport de l'harmonie, et il n'y a pas .d'exagération à dire qu'une phrase mal agencée correspond toujours à une pensée inexacte. »
De l'ensemble de ces opinions il résulte qu'il faut, pour bien écrire, posséder autre chose qu'une industrie intellectuelle habilement exercée ; il faut avoir l'élévation de l'âme, la puissance des conceptions et la probité du cœur. C'était aussi le sentiment de Cousin, un maître en l'art de bien dire : « Quiconque pense petitement et sent mollement n'aura jamais de style. Quiconque, au contraire, a l'intelligence élevée, occupée d'idées grandes et fortes, et l'âme à l'unisson de cette intelligence, celui-là ne peut pas ne pas écrire de temps en temps des lignes admirables, et si à la nature il ajoute la réflexion et l'étude, il a en lui de quoi devenir un grand écrivain. »
On a remarqué avec raison que le style toujours élevé de BufFon ne convenait pas aux choses communes ou tout au moins ordinaires de la vie; il avait le style d'un discours; il n'avait pas celui d'une lettre. « M. de Buffon, dit Mn,e de Necker, ne pouvait écrire sur des sujets de peu d'importance; lorsqu'il voulait mettre sa grande robe sur de petits objets, elle faisait des plis partout. »
D'Alembert, qui n'était pas un admirateur, s'écriait : «Oh! le beau style, des phrases! Voilà un grand mérite! Je ferais bien, moi, des phrases sur un lion. » Quant à Voltaire, il a prononcé le mot style ampoulé, et lorsqu'on parlait de Y Histoire naturelle de M. de Buffon, il répondait : Pas si naturelle.
Laver son linge sale ex famille. — C'est-à-dire ne pas mettre le public dans la confidence des mauvaises affaires domestiques ou des dissensions ; n'en laisser rien paraître au dehors.
Ce proverbe est devenu historique, depuis qu'on y a fait allusion dans un propos prêté à Voltaire, et depuis surtout que Napoléon Ier l'a familièrement placé dans un discours au Corps législatit.
Maupertuis (1 698-1759], en lutte avec Voltaire, ne négligeait aucun moyen de le ruiner dans l'esprit de Frédéric II. Il imagina, entre autres choses, de raconter que le général Manstein étant venu demander à Voltaire de revoir ses souvenirs de Russie, Voltaire lui aurait répondu : Alon ami, à une autre fois. Voilà le roi qui m'envoie son linge sale à blanchir ; je blanchirai le vôtre ensuite. Que tout soit inventé dans cette petite scène, il ne faudrait pas le croire, car on sait que Voltaire a souvent retouché les poésies du roi de Prusse : la vérité doit être au fond et le venin dans la forme. Quoi qu'il en soit, Voltaire, indigné, ne manqua pas de crier à la calomnie; et lorsqu'il fut réconcilié avec Frédéric, il lui exprima sa douleur dans une lettre datée de Ferney, 20 août 1770 : « J'ai toujours sur le cœur le mal irréparable qu'il (Maupertuis) m'a fait; je ne penserai jamais à la calomnie du linge sale donné a blanchir à la blanchisseuse, à cette calomnie insipide qui m'a été mortelle, et à tout ce qui s'en est suivi, qu'avec une douleur qui empoisonnera mes derniers jours. »
On a raconté aussi, et ce n'est guère vraisemblable, que Frédéric avait dit à La Mettrie, en parlant de Voltaire : « J'aurai besoin de lui encore un an tout au plus ; on presse l'orange et on jette Vécorce. »
Quant à Napoléon Ier, il exprima le ipr janvier 18 14, au Corps législatif, le mécontentement qu'il éprouvait de lui voir faire de l'opposition à la veille de l'envahissement de la France par l'étranger, et il termina ainsi sa verte semonce : « Si vous aviez des plaintes à élever, il fallait attendre une autre occasion, que je vous aurais offerte moi-même ; et là, avec quelquesuns de mes conseillers d'Ktat, peut-être avec moi-même, vous auriez discuté vos griefs, et j'y aurais pourvu dans ce qu'ils auraient eu de fondé. Mais l'explication aurait eu lieu entre nous, car cest en famille, ce n'est pas en public, qu'on lave son
linge sale. Loin de là, vous avez voulu me jeter de la boue au visage. Je suis, sachez-le, un homme qu'on tue, mais qu'on n'outrage pas. »
Tout est pour le mieux daxs le meilleur des movdes possibles. — Pour répondre aux objections, aux difficultés que Bayle, dans son Dictionnaire, avait proposées aux théologiens sur la bonté de Dieu, sur la liberté de l'homme, sur l'origine du bien et du mal % Leibniz entreprit la Justification de Dieu dans ses œuvres, c'est-à-dire la Theodicée (1710), ouvrage dans lequel il s'efforce de concilier le mal avec la bonté de Dieu. L'idée fondamentale est celle-ci : Dieu embrasse une infinité de mondes qui tous pourraient exister ; mais de cette infinité de mondes possibles le meilleur seul a été préféré; c'est celui où le bien physique et moral se trouve le mieux combiné avec ses contraires. Ce monde, où le mal est permis, non pas voulu. contient les misères et les mauvaises actions des hommes; mais dans la moindre proportion toutefois et avec le moins d'inconvénients.
Cette théologie était faite pour exciter la verve satirique de Voltaire, qui avait entendu les gémissements de l'humanité; il s'empara du meilleur des mondes possibles . en y ajoutant, pour rendre la critique plus mordante, que tout y était pour le mieux, et publia le conte intitulé Candide ou l'optimisme^ qui parut cinquante ans après le livre de Leibniz. Voulant tourner en ridicule l'axiome du Tout est bien} préconisé par les optimistes, Voltaire fait passer ses personnages par une série d'épreuves et de misères et, à chaque infortune nouvelle, il répète ironiquement que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Cette formule refrain, dans une œuvre de polémique et d'une incontestable valeur, eut un retentissement universel ; l'optimisme fut vaincu par le ridicule beau-
1. « Chez lui (Bayle), toutes les opinions sont exposées ; toutes les raisons qui les ébranlent, toutes les raisons qui les soutiennent, sont également approfondies; c'est l'avocat général des philosophes; mais il ne donne point ses conclusions. » (Voltaire, Notes sur les désastres Je Lisbonne.)
coup plus sùremenc que par des arguments philosophiques.
Pourquoi faut-il qu'il ait eu raison, ce spirituel railleur? Avec lui, avec son livre diabolique, comme l'appelle M. Bersot, les illusions s'en sont allées, non sans laisser toutefois quelque lueur d'espérance ; si tout n'est pas pour le mieux, tout n'est pas non plus pour le pis ; Voltaire nous le montre en conduisant ses victimes, après bien des tourmentes, dans un jardin où elles achèveront de vivre, en jouissant paisiblement des douceurs de la solitude, du travail et de la médiocrité. Un Turc, qui se trouve là, leur fait entendre, pour conclure, une des meilleures vérités : Le travail éloigne de nous trois grands maux, l'ennui, le vice et le besoin.
Quelques années auparavant (1756), Voltaire s'était élevé déjà, et sur un ton plus sévère, contre le système de Leibniz, en écrivant son Poème sur le désastre de Lisbonne. « Tout est arrangé, tout est ordonné sans doute par la Providence, dit-il dans la préface; mais il n'est que trop sensible que tout, depuis longtemps, n'est pas arrangé pour notre bien-être présent. «
Vous criez Tout est bien d'une voix lamentable : L'univers vous dément, et votre propre cœur Cent fois de votre esprit a réfuté l'erreur.
Pope, dans son Essai sur Vhomme, a développé, en beaux vers, les systèmes de Leibniz, de Shaftesbury et de Bolingbroke, qui tous reposent sur l'idée que l'homme ici-bas jouit de la seule mesure de bonheur dont il soit capable. Voltaire pense comme Pope sur beaucoup de points; mais pénétré, ditil, des malheurs des hommes, il s'élève contre les abus qu'on peut faire de l'ancien axiome Tout est bien. Il adopte cette triste et plus ancienne vérité reconnue de tous les hommes • qu'il y a du mal sur la terre » ; il avoue que le mot Tout est bien, pris dans un sens absolu et sans l'espérance de l'avenir, n'est qu'une insulte aux douleurs de notre vie.
Un jour tout sera bien, voilà notre espérance; Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion.
Quand le feu est a la maison, on ne s'occupe pas des écuries. — Nommé maréchal de camp en 1756, Montcalm (1712-1759) reçut en même temps le commandement en chef des troupes chargées de défendre contre les Anglais les colonies françaises dans l'Amérique septentrionale. On entrait dans cette funeste guerre de sept ans, où la France allait perdre en Amérique ses plus belles possessions.
Malgré la faiblesse de son armée 1 et l'abandon dans lequel le laissait le gouvernement français, Montcalm avait remporté de nombreux avantages dans ses premières campagnes; mais les difficultés allèrent toujours croissant, et la situation devint critique à ce point que sans de puissants secours en soldats, en vaisseaux, en munitions, la perte du Canada était imminente 2. Montcalm écrivit au ministre de la guerre pour implorer de prompts secours. Bougainville, l'intrépide lieutenant de Montcalm, vint en France, à travers les croisières anglaises, pour exposer la situation lamentable de la colonie; mais il ne rapporta à son général qu'une lettre dans laquelle le secrétaire d'Etat de la guerre, maréchal de Belle-Isle, annonçait officiellement à Montcalm qu'on ne pouvait plus rien faire pour l'armée d'Amérique :
« Je suis bien fâché d'avoir à vous mander que vous ne devez point espérer de recevoir des troupes de renfort. Outre qu'elles augmenteraient la disette des vivres que vous n'avez que trop éprouvée jusqu'à présent, il serait fort à craindre
1. « Lorsque le marquis de Montcalm débarqua à Québec, le 1} mai 1756 pour y prendre le commandement de l'armée française de la colonie, il n'y trouva que 3 800 hommes de troupes régulières, 2 000 soldats de la marine, les contingents des milices canadiennes qui ne servaient qu'un petit nombre de mois chaque année, et des sauvages indisciplinés. C'est avec ces forces modestes, avec des fantassins sans souliers et sans solde, sans autres munitions que celles qu'on enlevait à l'ennemi, qu'il réussit à garder une frontière de plusieurs centaines de lieues, à occuper vingt forts, à te iir en échec près de 60 000 hommes. » (A. Mézières, En France.)
2. « Nous avons fait de notre mieux en 1756, 1757 et 1758, écrivait Montcalm à sa mire ; ainsi soit en 1759, Dieu aidant, si vous ne faites pas la paix en Europe. Je combattrai au mieux avec ce que j'aurai, un contre six. »
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qu'elles ne fussent interceptées par les Anglais dans le passage; et, comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l'on ferait ici pour vous en procurer n'auraient d'autre effet que d'exciter le ministère de Londres à en faire de plus considérables pour conserver la supériorité qu'il s'est acquise dans cette partie du continent. » (19 février 1759.)
Cette lettre, naïvement stupide, était la paraphrase de la réponse, bien digne de cette époque de honte et de désastres, que Bougainville avait reçue verbalement : « Monsieur, quand le feu est à la maison, on ne s'occupe pas des écuries l.
Abandonnée à elle-même, l'héroïque population canadienne fit des prodiges de valeur pour résister aux attaques combinées de la flotte et de l'armée anglaise. Elle se leva en silence, jusqu'au dernier homme et même jusqu'au plus vieux : « On n'avait eu intention d'assembler, dit un témoin oculaire, que les hommes en état de soutenir les fatigues de la guerre; mais il régnait une telle émulation dans le peuple que l'on vit arriver au camp des vieillards de quatre-vingts ans et des enfants de douze à treize ans, qui ne voulurent jamais profiter de l'exemption accordée à leur âge. » Pendant deux mois, Montcalm repoussa toutes les attaques ; mais une surprise de l'ennemi l'entraîna à une sortie imprudente, désespérée peut-être. Après une lutte soutenue avec un acharnement inouï, les Canadiens furent écrasés, et Montcalm tomba, blessé à mort.
Faites des perruques. — Il y eut, à Paris, un coiffeur
1. « Le gouvernement délibéra longuement sur la réponse aux cris de détresse de la colonie; on récapitula les ressources disponibles du royaume : recensemenl fait des arsenaux, des ports, des magasins et des casernes, la mère-patrie pouvait disposer eu faveur de la Nouvelle-France de trois cent vingt-six recrues et du tiers des \ ivres implorés ! « Monsieur, quand le feu est à la maison, on ne s'occupe pas des écuries », dit cyniquement à Bougainville nn ministre de la marine nommé Berrier. — ci On ne dira pas du moins que vous parle/ en cheval », répliqua le futur amiral. Berrier venait de dire le dernier mol, la métropole sacrifiait sa nouvelle colonie, la mère abandonnait l'enfant, h (Charles dk Bonneckose, Montcalm et le Canada français.)
qui avait conçu une malheureuse passion pour l'art de Zeuxis et d'Apelle. Il consacrait tous ses loisirs à la peinture, et ses toiles lui firent souvent négliger ses perruques. Lorsque, jouant sur les mots, on lui disait sans rire : « Ainsi, monsieur Alfred, vous peignei toujours », on devinait à l'ardeur de sa réponse qu'il pensait à ses pinceaux beaucoup plus qu'à son peigne. Cet artiste était une exception : les coiffeurs sont plus souvent poètes; malheureusement, tous ne sont pas des Jasmins (1798- 1864).
Le plus célèbre de ceux qui se sont rendus ridicules est un nommé André (Charles), né à Langres en 1721. Il fit une tra- .gédie intitulée : le Tremblement de terre de Lisbonne (1760). Dans la préface de cette pièce, l'auteur raconte les fâcheuses circonstances qui, « malgré ses talents pour les vers », l'avaient contraint « d'embrasser l'état de la perruque». Cependant, il n'avait pas pour cela renoncé à sacrifier aux muses : « Comme je suis assez pensif de mon naturel, il me venait souvent des idées qui me faisaient tenir le fer à friser d'une main et la plume de l'autre. M'étant trouvé plusieurs fois à accommoder des personnes de goût et d'esprit, et me voyant penser, ils m'ont si fort questionné qu'ils m'ont forcé à leur avouer que je pensais toujours à composer quelques vers. Leur ayant fait voir quelqu'un de mes petits ouvrages, ils m'ont persuadé que j'avais des talents pour le genre poétique, ce qui m'a déterminé à composer une tragédie 1. »
La tragédie fut portée au Théâtre-Français, et alors les mystifications commencèrent : on exprima à l'auteur combien on regrettait de ne pouvoir monter sa pièce, par le seul motif qu'elle occasionnerait des dépenses trop considérables, surtout pour que le théâtre pût s'abîmer au moment du tremblement. L'auteur se rendit à ces bonnes raisons ; mais on l'engagea à faire imprimer son œuvre, et elle eut un grand succès. Tout
1. Ceux qui avaient donné de perfides encouragements à M. André l'avaient aidé à faire sa tragédie et n'avaient pas peu contribué à la rendre grotesque. Peut-être même lui avait-on suggéré le Tremblement de terre de Lisbonne, parce qu'il avait été le sujet d'un poème de Voltaire (1756).
Paris voulut lire ce chef-d'œuvre de ridicule ; on allait l'acheter chez l'auteur lui-même pour avoir le plaisir de le connaître, et il recevait les compliments avec une modestie pleine de gravité. Enfin, ivre de gloire, il envoya sa tragédie à Voltaire en l'appelant son cher confrère. Voltaire, ne voulant pas abuser de sa crédulité, lui répondit une longue lettre dans laquelle était répété à satiété : Monsieur André, faites des perruques; monsieur André, faites des perruques; monsieur André, faites des perruques, des perruques, des perruques, des perruques et rien que des perruques.
Depuis ce temps, l'expression Faites des perruques signifie : faites ce que vous savez faire, et ne faites pas autre chose, vous le feriez mal. La Fontaine l'avait déjà dit dans sa fable l'Ane et le petit Chien :
Ne forçons point notre talent, Nous ne ferions rien avec grâce 1 ;
et Florian a renouvelé la leçon dans le Vacher et le Gardechasse :
Chacun son métier; Les vaches seront bien gardées.
Sheridan eut l'occasion d'appliquer le précepte à un ecclésiastique qui vint lui montrer des notes sur Shakespeare : * Je suis surpris de ce que chacun ne se mêle pas de ses affaires, lui dit-il; gâtez votre Bible, si vous le voulez; mais laissez-nous la nôtre. »
Patru fut plus dur encore avec un moine qui l'avait consulté sur un livre de sa façon, a Mon père, lui dit-il, avez-vous un valet qui balaye votre chambre? » Le moine lui ayant répondu que chaque religieux devait balayer la sienne une fois par jour : « Eh bien, reprit Patru, balayez-la quatre fois et ne perdez plus le temps à écrire. »
1. Malc respondent coacta ingénia, reluctante natura, irritus labor est.
(Sénèque, De tranquill. animi, cap. m.) — L'esprit réussit mal s'il est forcé, et tout travail est vain en opposition avec la nature.
Quant à Malherbe, il poussait la franchise jusqu'à la brutalité. Un personnage important lui présenta des vers à la louange d'une dame ; il les lut et lui demanda s'il avait été condamné à faire ces vers ou à être pendu.
Ne faisons que ce que nous savons faire, et ne nous mêlons pas non plus de porter des jugements sur les sujets auxquels nous n'entendons rien. Rappelons-nous, d'après les Latins, le mot d'Apelle au cordonnier qui, dans un tableau, prétendait critiquer autre chose que la chaussure : Ne} sutorP ultra crepidam. (Cordonnier, pas plus haut que la chaussure.)
, Tirez, chasseurs, ce sont les ennemis. — Voici comment Voltaire * raconte celui des épisodes de la guerre de Sept ans où Brunswick ayant assailli les Français à Clostercamp, dans la nuit du 15 au 16 octobre 1760, fut vivement repoussé, et où périt glorieusement le chevalier d'Assas : « Le général français, qui se doute du dessein du prince, fait coucher son armée sous les armes; il envoie à la découverte pendant la nuit M. d'Assas, capitaine au régiment d'Auvergne. A peine cet officier a-t-il fait quelques pas, que des grenadiers ennemis, en embuscade, l'environnent et le saisissent à peu de distance de son régiment. Ils lui présentent la baïonnette, et lui disent que s'il fait du bruit il est mort. M. d'Assas se recueille un moment pour mieux renforcer sa voix; il crie : « A moi, « Auvergne, voilà les ennemis ! » Il tombe aussitôtpercé de coups. Ce dévouement, digne des anciens Romains, aurait été immortalisé par eux. On dressait alors des autels à de pareils hommes; de nos jours, ils sont oubliés, et ce n'est que longtemps après avoir écrit cette histoire que j'ai appris cette action si mémorable. »
Voltaire, par ces derniers mots, fait allusion à ce qu'il n'a connu le dévouement du chevalier d'Assas qu'au mois d'octobre 1768, c'est-à-dire huit ans après les événements, par une lettre du chevalier de Lorri, lieutenant-colonel au régiment