Cours de littérature
2. Correspondance littéraire. — Grimm fut même violent lorsqu'on publia (1765) les Œuvres diverses de Marivaux. « La plus grande partie de ce recueil est occupée par le Don Quichotte moderne, et par l'Iliade travestie, deux 0 .stables; le reste est une bigarrure de toutes sortes d'écrits, trouvés dans les papiers de l'auteur, et qu'il fallait jeter au feu. Marivaux n'est déjà pas trop supportable, quand il est bon; mais c'est bien pis, quand il est mauvais. »
j. « Marivaux se lit un style si particulier, qu'il a eu l'honneur de lui donner son nom ; on l'appela marivaudage. C'est le mélange le plus bizarre de métaphysique subtile et de locutions triviales, de sentiments alambiqués et
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aux yeux de d'Alembert, n'était quun écrivain de mince importance. Ces opinions et d'autres encore, destinées toutes à exprimer que Marivaux ne traitait, de sa plume de colibri, que de petits sentiments dans un langage subtil, Voltaire les a résumées par cette image : C'est un homme qui passe sa vie à peser des œufs de mouche dans des balances de toile d'araignée1.
On a continué dans la première moitié de notre siècle à n'accorder à Marivaux que la finesse de l'esprit et le raffinement du langage, en y ajoutant toutefois un tour particulier d'imagination et un cachet qui ne s'effacera pas. Mais la critique moderne a rectifié ces jugements superficiels, et les valeurs réelles de Marivaux ont été mises en pleine lumière2 : on avait ignoré jusque-là que le talent de Marivaux avait un côté sérieux; on le sait maintenant.
Une anecdote, souvent citée pour montrer combien Marivaux aimait la franchise, est ainsi racontée par M. Larroumet : « Il montait en carrosse avec Mme Lallemant du Bez, lorsque, à la portière, se présente un mendiant, mais un mendiant comme on en voit peu : <i de dix-huit à vingt ans, gras, potelé, du teint le
de dictons populaires ; jamais on n'a mis autant d'apprêt à vouloir paraître simple; jamais on n'a retourné des pensées communes de tant de manières plus affectées les unes que les autres. » (La Harpe, Cours de littérature).
C'est à ce jugement sans doute que J. Janin répondait en écrivant dans le Dictionnaire de la conversation : «On a pris longtemps ce mot-là en mauvaise part; on disait alors de tous les gens qui écrivaient avec plus de grâce que de force, plus de finesse que de fermeté : c'est du marivaudage. Mais enfin on s'est aperçu que ce style était bien difficile à imiter, et que Marivaux était, à tout prendre, un écrivain qui avait une physionomie bien arrêtée, quoique très mobile; que, pour écrire comme lui, il fallait avoir bien de l'esprit, bien de l'imagination, bien de la grâce. On a donc réhabilité ce mot-là, le marivaudage, et je ne pense pas qu'il y ait aujourd'hui beaucoup de gens d'esprit assez malavisés pour s'en fâcher. »
i. Mot cité par Lesbros de la Ve'rsane dans son Esprit de Marivaux ou Analectes de ses ouvrages, précédé d'un éloge historique de cet auteur (1769).
2. Sainte-Beuve, Nisard, Vinet, Paul de Saint-Victor, Marc-Monnier, Sarcey, Théodore de Banville, Edouard Thierry ont peu à peu rendu à Marivaux la justice qui lui était due. L'Académie française, en mettant au concours (1880) l'éloge de Marivaux, a fait surgir nombre d'études intéressantes, et M. Gustave Larroumet a publié en 1882 un ouvrage excellent et définitif sur la question : Marivaux, sa vie et ses œuvres.
plus frais ec le plus vermeil ». D'abord, Marivaux s'iadigne : 1 N'as-tu pas honte, misérable, jeune comme tu es, et te portant le mieux du monde, d'avoir la bassesse de mendier ton pain, que tu pourrais gagner par un honnête travail! » Alors, le mendiant consterné, « se grattant l'oreille et moitié sanglotant : Ah! monsieur, si vous saviez comme je suis paresseux! » Marivaux lui donna sur-le-champ un écu de six livres, et comme Mme du Bez s'étonnait : « Je n'ai pas pu, dit-il, me refuser à récompenser un trait de sincérité. »
Comme chez Nicolet. — Fils d'un joueur de marionnettes et joueur de marionnettes lui-même, Nicolet (17101796) attira d'abord la foule, dans une baraque de saltimbanques, aux foires de Saint-Laurent et de Saint-Germain, où il parut en personne sur la corde et sur les planches. Encouragé par le succès, il se fie construire en 1769, sur le boulevard du Temple, une véritable salle de spectacle qui s'appela d'abord Théâtre de la Gaîté. ec ensuite Théâtre des grands danseurs du roi (1772), titre qu'elle quitca à la Révolution pour reprendre celui de Théâtre de la Gaîté} qu'elle a gardé à travers ses transformations et ses déplacements1.
Or, chez Nicolet, où l'on jouait des pantomimes et de petites comédies bouffonnes et grivoises, composées presque toutes par Taconnet, les entr'actes étaient toujours remplis par des danses de corde, des tambours de basque, des tours de sauteurs et d'équilibristes, des exhibitions d'animaux savants; et comme ces spectacles étaient toujours habilement gradués, le directeur ne manquait pas de réveiller l'attention ou d'exciter l'admiration des spectateurs en leur criant : De plus fort en plus fort. Ce mot ayant retenti longtemps aux oreilles de nos pères, ils nous l'ont transmis sous forme de locution proverbiale : De p'u< fort en plus fort } comme chej Nicolet.
Un des principaux acteurs de la troupe de Nicolet était
1. Un an av. m' sa mort, Nicolet avait lojé cette Balle à l'acteur Ribi<ï, qui lui avait donné le nom de Théâtre d'Emulation ( 1 795 )-
un singe que l'intelligent directeur avait dressé à exécuter des scènes bouffonnes. L'acteur Mole, du Théâtre-Français, étant tombé malade, INicolet apprit à son singe à grimacer le personnage du célèbre comédien, et cette plaisanterie eut le succès de vogue que constata Boufflers (1737-18 15) dans ces couplets :
Quel est ce gentil animal Qui, dans ces jours de carnaval, Tourne à Paris toutes les têtes, Et pour qui l'on donne des fêtes ?
Ce ne peut être que Mollet Ou le singe de Nicolet.
L'animal un peu libertin ' Tombe malade un beau matin ;
Voilà tout Paris dans la peine; On crut voir la mort de Turenne :
Ce n'était pourtant que Mollet Ou le singe de Nicolet.
Boufflers, que La Harpe appelle le plus errant des chevaliers, est surtout connu par le joli conte intitulé : Aline ou la reine de Golconde. Quelqu'un s'étant vanté devant lui d'en être l'auteur : « Monsieur, j'en suis fort aise, dit-il; mais vous ne savez pas, sans doute, quel est l'auteur des œuvres de Jean-Jacques Rousseau? Eh bien, monsieur, c'est moi. »
C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière. — L'épître adressée par Voltaire, en 1771, à l'impératrice de Russie, Catherine II, commence par ces vers :
Élève d'Apollon, de Thémis et de Mars,
Qui sur ton trône auguste as placé les beaux-arts,
Qui penses en grand homme, et qui permets qu'on pense :
Toi qu'on voit triompher du tyran de Byzance,
Et des sots préjugés, tyrans plus odieux,
Prête à ma faible voix des sons mélodieux ;
A mon feu qui s'éteint rends sa clarté première :
C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière*.
1. Déjà, du temps de Voltaire, une allusion de ce genre avait été faite à la suite d'une aurore boréale.
Deux ans auparavant, à l'occasion de la prise de Choczim par les Russes, Voltaire avait donné à Catherine les noms de Minerve du Nord, de sœur d'Apollon, en lui prédisant quelle chasserait de la Grèce les ennemis des arts et les geôliers des femmes. Voltaire n'était pas avare de flatteries pour les rois et les impératrices. En lisant sa longue correspondance avec Frédéric II, on reste stupéfait des efforts auxquels ces deux personnages ont dû se livrer pour formuler et diversifier les compliments écrasants qu'ils ont échangés.
A l'époque où Voltaire écrivait, les cours du Nord, il est vrai, en Allemagne, en Suède et en Russie, donnaient une grande place aux choses de l'esprit et accordaient à ceux qui cultivaient les lettres et les sciences, soit une haute protection, soit une généreuse hospitalité. Ce ne sont pas les souverains qui font, comme le disait Voltaire, le caractère et les mœurs des humains ; mais, sous le régime de l'absolutisme, l'exemple parci d"en haut, qu'il fut bon ou mauvais, était généralement suivi. Frédéric II l'a dit en bons termes dans une épître à son frère :
Lorsque Auguste buvait, la Poiogne était ivre ; Lorsque le grand Louis brûla d'un tendre amour, Paris devint Cythère et tout suivit la cour ; Quand il se fit dévot, ardent à la prière. Le lâche courtisan marmotta son bréviaire.
En échange des louanges répandues à profusion dans les épîtres et dans les lettres de Voltaire, sa royale correspondante croyait pouvoir lui promettre qu'il vivrait deux cents ans. Cette mesure de renommée, bien qu'elle fût inspirée par Tenthousiasme de l'héroïne du Nord, ne faisait peut-être pas le compte du vieil ermite de Ferney. Il continuait, cependant, de se mettre aux pieds de sa souveraine ec « de se sentir tout glorieux d'exister encore dans le beau siècle qu'elle avait faic naître ». On juge de la souplesse et de la variété avec lesquelles Voltaire maniait l'instrument de la flatterie en relisant le dernier coup d'encensoir qu'il envoya, seize mois avant de quitter ce monde, à : l'admirable autocratrice, à la Sémiramis du Nord » :
t Madame, votre sujet:, moitié Suisse, moitié Gaulois, nommé Voltaire, était près de mourir il y a quelques jours : son confesseur catholique-apostolique-romain, c'est-à-dire universel, coureur de Rome, vint pour me préparer au voyage; le malade lui dit : Mon révérend père, Dieu pourrait bien me damner. Et pourquoi cela, vieux bonhomme.' me dit le prêtre. Hélas ! lui répondis-je, c'est qu'on m'a accusé auprès de lui d être un ingrat. J'ai été comblé des bontés d'une autocratrice qui est une de ses plus belles images dans ce monde, et je ne lui ai point écrit depuis un an. Qu'est-ce qu'une autocratrice ? me dit mon vilain. Eh pardieu ! lui dis-je, c'est une impératrice. Vous êtes un grand ignorant; et cette impératrice fait du bien depuis le Kamtchatka jusqu'en Afrique. Oh ! si cela est, repartit le prêtre, vous avez bien fait ; elle n'a pas de temps à perdre. Il ne faut pas ennuyer une autocratrice-impératricebienfaitrice, occupée du soir au matin, tantôt à battre les Turcs, tantôt à leur donner la paix, ou bien à couvrir de vaisseaux la mer Noire, et qui s'amuse à faire fleurir onze cent mille lieues carrées de pays. Allez, allez, je vous donne l'absolution. » (24 janvier 1777.)
Cet homme sera pendu, mais la corde cassera. — L'homme dont parlait ainsi la célèbre actrice Sophie Arnould (1744-1 803) est Beaumarchais (1732-1799), celui dont Voltaire disait à la même époque : « Qu'on ne me dise pas que cet homme a empoisonné ses femmes, il est trop gai et trop drôle pour cela1. » La seconde moitié de la prophétie de Sophie Arnould faisait allusion à l'usage établi autrefois d'accorder leur grâce aux condamnés à la pendaison, lorsque la corde rompait pendant l'exécution. On voulait voir là un décret du ciel, qui, sans doute, pardonnait au coupable à la dernière heure en faveur de son repentir. C'est alors que l'expression un échappé de potence avait une signification, de même que le pro-
1. B;aumarchais, devenu veuf des deux femmes qui l'avaient successivement enrichi, fut l'objet d'odieuses calomnies. 11 se défendit en prouvant que leur mort l'avait ruiné.
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. j$7
verbe : Avoir un bonheur de pendu, en y ajoucant toutefois le complément indispensable : donc la corde a cassé1. Les pendus qui avaient eu ce bonheur étaient rendus à la société et portaient sur eux, en guise de certificat de bonne vie et mœurs, l'extrait du procès-verbal de leur exécution manquée.
La coutume subsista jusqu'au xvi'' siècle; mais elle donna lieu à de nombreux abus : il y avait eu des compromis entre le coupable, l'exécuteur et peut-être le cordier. Le peuple finit par comprendre cela tout aussi bien que les Parlements, et la vieille coutume tomba. Le parlement de Bordeaux donna l'exemple en stipulant expressément, dans un arrêt du 24 avril 1524, que toutes les condamnations capitales au supplice de la corde devaient contenir la formule non équivoque : Pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Beaumarchais, qui devait échapper à la corde, fut plus d'une fois menacé par l'épée. Le comte de La Blache, qui fut longtemps en procès avec lui, disait : « Je hais cet homme comme un amant aime sa maîtresse. » Il voulut se battre avec lui ; mais Beaumarchais, qui quelque temps auparavant s'était laissé maltraiter sans révolte par le duc de Chaulnes, répondit : » Allons donc! j'ai refusé mieux! »
Quoi qu'il en soit de Beaumarchais comme homme privé2, reconnaissons qu'il fut, par la hardiesse de son esprit, l'un des promoteurs de la Révolution. Ce fut lui qui, dès 1774, dans un procès engagé contre un magistrat, osa dire en relevant la tête, avant d'avoir pu donner la parole à Figaro : « Je suis un
1. Le vieux proverbe: // ne faut pas parler Je corde devant un pendu. remontait au temps où il y avait des pendus manques pour nous entendre; depuis qu'il n'y en a plus, le proverbe a dû subir une modification : // ne faut pas parler de corde dans la maison d'un pendu, c'est-à-dire : il ne faut pas- réveiller pour la famille ou les amis d.s souvenirs désobligeants.
■~. Beaumarchais s'était anobli en achetant une charge «très noble et :i,< inutile » qui lui procurait une noblesse dont il avait quittance : il avait aussi substitué le nom de Beaumarchais à celui de Caron, que portait son père ; mais lorsqu'on lui repi , il répondit :« 0
qui me reprochez mon père, vous n'avez pas l'idée de sou généreux cœur. En vérité, horlogerie à part, je n'en vois aucun contre qui je VOU U troquer. »
citoyen, c'esc-à-dire je ne suis ni un courtisan, ni un abbé, ni un gentilhomme, ni un financier, ni un favori, ni rien de ce qu'on appelle puissance aujourd'hui. Je suis un citoyen, c'està-dire quelque chose de tout nouveau, quelque chose d'inconnu, d'inouï en France. Je suis un citoyen, c'est-à-dire ce que vous devriez être depuis deux cents ans, ce que vous serez dans vingt ans peut-être! »
La prophétie' de Beaumarchais se réalisa mieux que celle de Sophie Arnould.
Puisque le nom de cette femme d'esprit se représente, rappelons un mot d'elle qui est resté. Le lieutenant de police ayant voulu savoir quels étaient les grands personnages qui avaient irh soir soupe dans sa maison, elle répondit négligemment : « Je ne m'en souviens plus. — Une femme comme vous devrait se souvenir de ces choses-là. — Oui, monseigneur, mais devant un homme comme vous, je ne suis plus une femme comme moi. »
Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. — Le livre des Trois Imposteurs^ qui fit grand bruit aux deux derniers siècles, fut provoqué sans doute par les violences exercées contre les hérétiques.
Selon l'auteur, dont le nom est resté inconnu, les trois imposteurs (Moïse, Jésus-Christ et Mahomet) n'avaient rien qui les distinguât du reste des hommes; ils n'étaient pas plus inspirés que les autres, et ils ont abusé audacieusement de la crédulité des peuples. L'auteur allait plus loin : il s'attaquait à l'existence même de Dieu, ou tout au moins aux preuves qu'on a l'habitude d'en donner. Sur ce point, il échauffa la bile de Voltaire : « Ce livre des Trois Imposteurs^ a-t-il dit, est un très mauvais ouvrage, plein^d'un athéisme grossier, sans esprit et sans philosophie. « Et il adressa A l auteur du livre des Trois Imposteurs une épître de quatre-vingt-dix vers dont quelques-uns suffisent pour en indiquer l'esprit :
Insipide écrivain, qui crois à tes lecteurs Crayonner les portraits de tes Trois Imposteurs,
D'où vient que, sans esprit, tu fais le quatrième?
Pourquoi, pauvre ennemi de l'Essence suprême,
Confonds-tu. Mahomet avec le Créateur,
Et les œuvres de l'homme avec Dieu, son auteur?...
Corrige le valet, mais respecte le maître ;
Dieu ne doit point pàtir des sottises du prêtre :
Reconnaissons ce Dieu, quoique très mal servi.
Consulte Zoroastre, et Minos, et Solon,
Et le martvr Socrate, et le grand Cicéron ;
Ils ont adoré tous un maître, un juge, un père.
Ce système sublime à l'homme est nécessaire.
C'est le sacré lien de la société.
Le premier fondement delà sainte équité,
Le frein du scélérat, l'espérance du juste.
Si les cieux dépouillés de son empreinte auguste, Pouvaient cesser jamais de le manifester, Si Dieu n'existait pas. il faudrait l'inventer. Que le sage l'annonce, et que les rois le craignent. Rois, si vous m'opprimez, si vos grandeurs dédaignent Les pleurs de l'innocent, que vous faites couler. Mon vengeur est au ciel ; apprenez à trembler.
Santé, doxc elle peut; gaieté, do.vc elle veut. — Celui qui a dit : « Les hommes nous louent pour la moitié de notre devoir que nous faisons, et nous devons trembler pour l'autre moitié que nous ne faisons pas », fut évêque d'Amiens pendant quarante ans; c'est d'Orléans deLaMothe (1 683-1774), qui se signala par la vertu maîtresse des hommes d'église : l'humilité. Il avait de l'esprit ; il le prouva en deux occasions très différentes.
La première fois, il arrivait dans son diocèse : il reçut la visite d'un certain nombre de personnages du pays, qui, tout en causant, s'approchèrent de la cheminée et relevèrent les basques de leurs habits pour se chauffer plus à l'aise. Cette attitude inconvenante lui déplut ; il en témoigna son sentiment par cette observation : « Je savais que les Picards avaient la tête chaude, mais je ne savais pas qu'ils eussent le derrière froid, »
Une autre fois, trois ans avant sa mort, il alla faire visite, aux Carmélites, a une jeune femme qui venait de prononcer ses vœux. Il la trouva en bonne disposition de corps et d'es-
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prit. « Santé, gaieté, dit-il, deux excellentes marques de vocation. Santé, donc elle peut ; gaieté, donc elle veut. »
RlEN NE MANQUE A SA GLOIRE, IL MANQUAIT A LA NOTRE.
— Quand mourut Gilles Boileau, le frère aîné du satirique (1660), Molière fut sollicité par Corneille de le remplacer à l'Académie française. Mais, pour obtenir les suffrages de l'illustre compagnie, il eût fallu que Molière cessât d'être comédien, et comme il était l'âme et la vie de sa troupe, il n'y consentit pas.
L'Académie du xvine siècle, pour témoigner son regret de ne pouvoir compter le grand comique au nombre de ses anciens membres, lui fit en quelque sorte une réception posthume cent ans après sa mort (1773), en inaugurant sa statue, avec cette inscription proposée par Saurin (1706-1781) :
Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre.
A propos de Saurin, notons dans une de ses tragédies, Blanche et Guiscard, trois vers du rôle de Blanche qui méritent d'être retenus :
Longtemps on aime encore en rougissant d'aimer.
(Act. III, se. m.)
Qu'une nuit paraît longue à la douleur qui veille.
(Act. V, se. v.)
La loi permet souvent ce que défend l'honneur.
(Act. V, se. vi.)
Le duc de Nivernais disait, en parlant de Saurin, que « ses vers étaient sans faste, son commerce sans épines » . Cela devait être une petite méchanceté. Voltaire, au contraire, qui aimait Saurin, était sincère en prétendant que certains vers de Spartacus « étaient frappés à l'enclume du grand Corneille 1 . Cela n'empêcha pas que Saurin eût de médiocres succès au théâtre. Une de ses dernières pièces, Y Orpheline léguée, que les malins appelèrent YOrpheline reléguée, lui attira de la part de Grimm
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. j6i
une critique qui se termine par cette boutade : i Je suis bien fâché de traiter M. Saurin avec cette sévérité; après avoir dit beaucoup de mal de sa pièce, je dirai beaucoup de bien de sa personne. C'est un très honnête homme, un peu de sapin, mais plein de sens, et doué d'un esprit et d'un cœur également droits. Il a épousé, il y a quelques années, une assez jolie femme, qu'on dit fort touchée de cette chute. C'est un vilain métier que celui d'un faiseur de feuilles. Sans l'obligation qu'il m'impose de dire impitoyablement la vérité, j'aurais vu Y Orpheline léguée, j'en aurais été fâché, et puis, je n'y aurais plus pensé. C'est ce que je conseille à M. Saurin 1. »
Ci-git Piron, qui n'e fut rien"... — Plusieurs qui ont ri de l'Académie française ont fini par en être. Alfred de Musset, lorsqu'il écrivait
Nu comme le discours d'un académicien,
ne se doutait guère qu'il serait appelé à justifier lui-même ce vers de Namouna en venant prendre séance, le 2j mai 1852, à la place de M. Dupaty.
Bien que Piron (1689-1773) se fût beaucoup moqué de l'illustre compagnie, il brigua deux fois les suffrages des invalides du bel esprit, selon son expression, et il apprit à ses dépens qu'il s'était trompé le jour où, se trouvant dans une foule qui se pressait pour assister à une séance, il avait dit en plaisantant : Il est plus difficile d'entrer ici que d'y être reçu.
Lorsqu'il se mie sur les rangs en 1750 pour remplacer l'abbé Terrasson, il ne fut pas nommé; et lorsque l'Académie voulut, trois ans plus tard, l'appeler au fauteuil laissé vacant par la mort de Languet, archevêque de Sens, ce fut Louis XV qui s'y opposa2. Boyer, ancien évêque de Mirepoix, s'était em-