‹ Petites ignorances historiques et littérairesChapitre 47 sur 65 · Marmontel, Mémoires · texte numérisé non relu

Marmontel, Mémoires

2. « Nul plus charmant ministre. D'avance il avait parlé net. Il promit tout à tous, déclara que, au rebours de Necker, il penserait aux fortunes privées, qu'il ferait plaisir à chacun. Son système, neuf, ingénieux, était de dépenser le plus possible. Ce ministère ouvrit comme une fête. Les femmes rappelaient ['enchanteur. Si l'on demandait peu, il disait: » Pas assez !... » (Michelet, Histoire Je France.)

3. M. de Calonne était de l'école du duc d'U/és, qui dit à Louis XIV. lu demandant quand sa femme accoucherait : « Sire, quand vous voudrez», et à la reine désirant savoir l'heure qu'il était : « L'heure qu'il plaira à Votre Majesté. »

On se souvient aussi d'une caricature qui circula contre lui lorsqu'il prétendit qu'au roi seul appartenait le droit de fixer l'impôt, et que l'Assemblée des Notables n'avait à se prononcer que sur la manière de le percevoir. Cette caricature représentait un fermier réunissant autour de lui, dans la basse-cour, coqs, poules, dindons et canards, et leur disant : « Mes bons amis, je vous ai tous rassemblés pour savoir à quelle sauce vous voulez que je vous mange. » — Un coq, dressant la tête, répondait : « Mais nous ne voulons pas qu'on nous mange. — f Vous vous écartez de la question, répliquait le fermier; il ne « s'agit pas de savoir si vous voulez qu'on vous mange, mais « à quelle sauce vous vouleç être mangés . i

Pendant son séjour en Angleterre, Calonne s'avisa de dire, parlant de Brienne et de Lamoignon : « Voilà deux grands coquins hors du ministère s (1788); quelqu'un se trouva là pour lui répondre : « Deux coquins, deux coquins ! Ah! monsieur de Calonne, un peu d'indulgence, vous vous oubliez. »

Serment du jeu de paume. — L'histoire a enregistré sous ce nom une des scènes les plus solennelles de la Révolution. L'Assemblée nationale, dans sa première séance, avait fait acte de souveraineté : la nation était dans l'enthousiasme; mais la cour, voyant que les divisions fomentées entre les ordres avaient manqué leur but, poussa le roi à prendre des mesures pour arrêter la marche factieuse des communes. Louis XVI se laissa gagner; il était faible, il subis-.ait les mauvaises influences aussi aisément que les bonnes. On décida qu'il se rendrait à l'Assemblée le 23 juin, qu'il casserait les arrêtés qu'elle avait pris, qu'il fixerait lui-même les réformes à opérer, et que la salle des Etats serait fermée jusqu'au jour de la séance royale.

Bailly (1736- 1793), président de l'Assemblée, fut averti, dans la nuit du 20 juin, de la suspension des séances de l'Assemblée. Fidèle à son devoir et résolu, par conséquent, à désobéir1, il se

1. Bailly répondit à M. de Brezé qu'il n'avait reçu aucun ordre du roi, et qu'il se rendrait à la séance qui avait été indiquée la veille.

rendit le lendemain à la salle des Etats ; elle était envahie par la force armée. Il protesta contre cet acte arbitraire et despotique. Les autres députés arrivèrent, et tous déclarèrent éncrgiquement que la réunion aurait lieu. Les uns avaient proposé d'aller tenir séance à Marly, sous les fenêtres du roi, d'autres de se rendre à Paris, lorsque le docteur Guillotin ouvrit l'avis plus modéré d'aller au vieux Versailles, et de tenir séance dans la salie abandonnée du Jeu de paume. Cette proposition ayant été accueillie, les députés se mirent en marche sur-le-champ, accompagnés d'une foule enthousiaste. C'est là, dans cette salle nue, démeublée, que Bailly fit connaître Tordre qu'il avait reçu, la réponse qu'il avait faite, et que, sur la proposition de Mounier, appuyée par Target, Le Chapelier et Barnave, les députés des communes jurèrent de ne point se séparer sans avoir donné une Constitution à la France.

L'Assemblée nationale, considérant que, appelée à fixer la Constitution du royaume, opérer la régénération de l'ordre public et maintenir les vrais principes de la monarchie, rien ne peut empêcher qu'elle continue ses délibérations dans quelque lieu qu'elle soit forcée de s'établir, et qu'enfin, partout où ses membres sont réunis, là est l'Assemblée nationale;

« Arrête que tous les membres de cette Assemblée prêteront, à l'instant, serment solennel de ne jamais se séparer, et de se rassembler partout où les circonstances l'exigeront, jusqu'à ce que la Constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides; et que, le dit serment étant prêté, tous les membres, et chacun d'eux en particulier, confirmeront par leur signature cette résolution inébranlable. »

Ce serment, prononcé par Bailly, fut ainsi formulé : Nous jurons de ne jamais nous séparer de l'Assemblée nationale, et de nous réunir partout où les circonstances l'exigeront jusqu'à ce que la Constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides. 1

Les députés des communes, debout, les mains levées, jurèrent dans un élan d'enthousiasme patriotique; le peuple au dehors répondit à leurs acclamations, et un violenc orage, qui

éclata tout à coup, vint ajouter encore à la grandeur de cette solennité1.

Un seul député, Martin (d'Auch), se déclara opposant; sa signature fut maintenue, sur l'observation du président, pour attester la liberté des opinions.

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