‹ Petites ignorances historiques et littérairesChapitre 48 sur 65 · NOUS SOMMES ASSEMBLÉS PAR LA VOLONTÉ NATIONALE, NOUS · texte numérisé non relu

NOUS SOMMES ASSEMBLÉS PAR LA VOLONTÉ NATIONALE, NOUS

ne sortirons que par la force . — Mirabeau ( 1 749- 1 79 1 ) arriva aux états généraux précédé d'une grande réputation ; il fut l'âme de l'Assemblée constituante, il suscita la haine et l'envie, comme il arrive toujours lorsqu'on joue un grand rôle, et surtout lorsquon a le caractère altier de Mirabeau. Le discours qu'il prononça à la Chambre des communes, le 18 mai 1789, lui marqua d'entrée la première place, et c'est dans la séance du 23 juin suivant qu'il adressa à M. de Dreux-Brezé les fameuses paroles qu'on a tant répétées depuis, en les altérant pour leur donner une forme plus théâtrale.

On sait de quel morne silence fut suivie la déclaration du roi, et l'effet qu'elle produisit sur l'Assemblée. Le roi avait dit en terminant : « Je vous ordonne, messieurs, de vous séparer tout de suite et de vous rendre demain matin chacun dans les chambres affectées à votre ordre, pour y reprendre vos séances. J'ordonne, en conséquence, au grand maître des cérémonies de faire préparer les salles. « Presque tous les évêques, quelques curés et une grande partie de la noblesse se retirèrent; le reste, entraîné par l'éloquence violente de Mirabeau, délibéra sur ce qui venait de se passer. Alors, M. de Dreux- Brezé, grand maître des cérémonies, vint leur dire : « Mes-

1. « Ce serment solennel, prêté le 20 juin, à la face de la nation, dit M. Mignet, fut suivi le 22 d'un important triomphe. L'Assemblée, toujours privée du lieu de ses séances, ne pouvant plus se réunir dans le Jeu de Paume, que les princes avaient fait retenir pour qu'on le leur refusât, se rendit à l'église Saint-Louis. C'est dans cette séance que la majorité du clergé se réunit a elle au milieu des plus patriotiques transports. Ainsi les mesures prises pour intimider l'Assemblée élevèrent son courage et hâtèrent la réunion qu'elles devaient empêcher. Ce fut par deux échecs que la cour préluda à la fameuse séance du 23 juin. » (Histoire de la Révolution française.)

sieurs, vous connaissez les internions du roi. — Oui, monsieur, lui repondit Mirabeau, nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées au roi; et vous qui ne sauriez être son organe auprès des états généraux, vous qui n'avez ici ni place, ni voix, ni droit de parler, vous n'êtes pas fait pour nous rappeler son discours. Cependant, pour éviter toute équivoque et tout délai, je vous déclare que si l'on vous a chargé de nous faire sortir d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force; car nous ne quitterons nos places que par la puissance des baïonnettes. »

Telles sont les paroles rapportées par le Moniteur. Il ne serait même pas impossible que les baïonnettes fussent encore de trop. C'est du moins ce qui résulte d'une petite discussion soulevée à la Chambre des pairs, le 10 mars 1833, au sujet de la pension à décerner aux vainqueurs de la Bastille. M. Villemain ayant fait allusion aux « terribles et foudroyantes paroles prononcées par le grand orateur », M. le marquis de Dreux- Brezé saisit l'occasion pour rétablir la vérité sur ces paroles, en déclarant que Mirabeau avait dit à son père : Nous sommes assemblés par la volonté nationale, nous ne sortirons que par la force. Cette version modérée, polie, est celle que l'on trouve dans les Ephémérides de Noël, en 1803.

La version populaire et depuis longtemps accréditée est celle-ci : Allej dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple j et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes. La phrase de Mirabeau, très ferme, très vigoureuse, très digne surtout, telle qu'elle a été prononcée, n'avait besoin ni de Votre maître ni des baïonnettes pour être, selon l'expression de M. Lacretelle, « le coup d'Etat du Tiers », et elle décida, en effec, du sort de la Révolucion.

Si, comme tout porte à le croire, il y a lieu d'effacer de l'histoire l'expression Votre maître, il faudra supprimer aussi, comme sans objet, cette page éloquente de Victor Hugo :

Votre maître! c'est le roi de France déclaré étranger. C'est toute une frontière tracée entre le trône et le peuple. C'est la Révolution qui laisse échapper son cri. Personne ne l'eût osé

avant Mirabeau. Il n'appartient qu'aux grands hommes de prononcer les mots décisifs des époques.

« Plus tard, on insultera Louis XVI plus gravement en apparence, on le battra à terre, on le raillera dans les fers, on le huera sur l'échafaud. La République en bonnet rouge mettra ses poings sur ses hanches, et lui dira de gros mots, et l'appellera Louis Ciiper. Mais il ne sera plus rien dit à Louis XVI d'aussi redoutable et d'aussi effectif que cette parole fatale de Mirabeau. Louis Capet. c'est la royauté frappée au visage; Votre maître, c'est la royauté frappée au cœur. » [Etude sur Mirabeau.)

Mirabeau qui, selon l'expression de Necker, était tribun par calcul et aristocrate par goût, eut plus d'une fois, dans le cours de sa carrière politique, l'occasion de déplaire à la noblesse. Il fut souvent appelé en duel, et toujours il refusa de répondre. Il appartenait à la chose publique; les intérêts du pays devaient passer avant les questions personnelles, et il entendait ne s'occuper de ces dernières qu'à la fin de l'Assemblée. Il eut, en parlant d'un de ceux qui le provoquaient, un mot presque aussi sensé que prudent : // n'est pas juste que j'expose un homme d esprit comme moi contre un sot comme lui. Beaucoup, qui ne seraient pas pour cela des lâches, pourraient fort à propos tenir le même langage.

Pour se mettre à l'aise avec la morale, il en admettait deux : une petite, qu'on rencontre à chaque instant, puis une grande, qui ne se présente presque jamais, et il disait, pour n'avoir souci ni de l'une ni de l'autre : La petite morale tue la grande; tout comme s'il avait répété avec Voltaire : o Les petites considérations sont le tombeau des grandes choses. »

Le S AN' G qui vient de couler était-il donc si pur? — Après la prise de la Bastille, on s'indigna de la mort des victimes qui avaient péri pendant l'émeute. Barnave (1761-1793^, enivré du triomphe du peuple, s'écria : Le sang qui vient de couler était-il donc si pur! Le lendemain tous les journaux répétèrent ces mots ; les discours du côté droit les lui

reprochèrent; on les imprima pour ainsi dire sur son front.

Barnave fut attaqué avec violence par les feuilles aristocratiques : on l'appela l'atroce Barnave, le sanguinaire Barnave, Barnave le boucher. Dans des vers sur Guillotin, le docteur consultait sur sa machine des gens du métier } Barnave et le coupe-tête. La feuille les Actes des apôtres1 annonça un prétendu journal intitulé Journal des meurtres constitutionnels, en donnant pour épigraphe la phrase de Barnave et en ajoutant : « On s'abonnera chez les sieurs Barnave et Robespierre, auteurs du journal et qui préparent les matières. »

Cette malheureuse parole n'aurait pas poursuivi Barnave jusqu'au bout de sa carrière politique si elle n'avait fait un si triste contraste avec son caractère : Barnave était impétueux, violent quelquefois; mais il n'était pas cruel2.

Foulon et son gendre, Bertier, regardés comme des spéculateurs avides, étaient exécrés du peuple ; on reprochait à Foulon des malversations dans la guerre de Sept ans, où il avait été intendant de M. de Broglie, une grande dureté de caractère, et le propos qu'il aurait tenu au moment où le peuple semblait menacé de la famine : Si cette canaille rf'a pas de pain, elle mangera du foin. Il était compté parmi les aspirants au ministère des finances, et l'on redoutait d'autant plus sa promotion à cet emploi, qu'on prétendait que son plan d'administration était fondé sur la banqueroute publique. Cela ne justifie ni les fureurs populaires ni les paroles de Barnave; mais cela aide à comprendre comment elles se sont produites. C'est dans l'émeute du 22 juillet que les têtes de Foulon et de Bertier

1. Ce titre signifiait : Les actes des apôtres de la Révolution, mis au jour et tournés en ridicule. La feuille était datée: l'an /cr Je l'anarchie, l'an des assignats, l'an de l'égalité en misère.

2. Lorsque Camille Desmoulins se livrait à ses fureurs, dans le pamphlet la France libre, on ne lui reprochait pas d'écrire: « Quelle leçon pour leurs pareils que l'intendant de Paris rencontrant au bout d'un manche à balai la tête de son beau-père; et une heure après que sa tête à lui-même, ou plutôt les lambeaux de sa tète au bout d'une pique! » A ses yeux connue aux yeux de beaucoup d'autres, à cette époque d'exaltation et d'ivresse, « l'horreur de leur crime passait enepre l'horreur de leur supplice ».

furent promenées dans Paris au bout de piques; c'est le lendemain que Lally-Tollendal vint protester à l'Assemblée contre ces massacres, et qu'il provoqua la réplique d'entraînement dont Barnave s'est ainsi expliqué dans ses Mémoires :

« Je pense qu'il est impossible de justifier cette expression inconsidérée, comme ayant été prononcée dans une assemblée publique, et que, si elle eût été réfléchie, elle serait absolument inexcusable. M. de Lally dénonça le fait. On aurait cru qu'il allait parler de Foulon, de Bertier, de l'état de Paris, de la nécessité de réprimer les meurtres. Non, il parla de lui, de sa sensibilité, de son père, et proposa une proclamation. — Je me levai alors. J'avoue que mes muscles étaient crispés. Je dis que je m'affligeais de ces événements, mais que je ne pensais pas qu'il fallût pour cela renoncer à la Révolution, que toutes les révolutions entraînaient des malheurs, etc., etc. ; et, entraîné peut-être trop loin, je prononçai cette phrase. Telle est cette circonstance dont la haine et l'esprit de parti se sont emparés avec tant de succès que j'ai vu depuis beaucoup de gens qui, s'étant formé sur ces deux mots une idée complète de ma personne, s'étonnaient de ne trouver en moi ni la physionomie, ni le son de voix, ni les manières d'un homme féroce. »

Barnave ne savait pas, lorsqu'il écrivait ces lignes, que le reproche sanglant le poursuivrait jusqu'au pied de l'échafaud. Le jour de son supplice, deux hommes d'un certain âge, assez bien vêtus, se placèrent près de la Conciergerie, en face de la fatale charrette, et profitant d'un instant de huées qui empêchait de les reconnaître, ils lui crièrent : Barnave^ le sang qui coule est-il donc si pur ! »

C'est parce qu'il avait eu des relations intimes avec la cour, relations que révélèrent les papiers trouvés dans l'armoire de fer. que Barnave fut arrêté le 19 août 1792, condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, après quinze mois de détention, et exécuté le 18 novembre 1793. Au sortir du tribunal, il rencontra Camille Desmoulins : Camille^ lui dit-il, tu ne m'en veux pas; nous avons dès le commencement défendu la même cause; je jais des vœux pour que tu n:en sois pas la victime

ainsi que moi. Camille pleurait; Barnave resta calme jusqu'à la dernière heure. Arrivé sur la place de la Révolution, il jeta un long regard sur les Tuileries, puis monta sans pâlir sur l'échafaud, et frappant d'un pied ferme la planche fatale, il s'écria : Voilà donc le prix de ce que f ai fait pour la liberté ! Barnave se trompaic : sa mort était le prix de ce qu'il avait fait pour la royauté.

Les grands ne .vous paraissent grands que parce que nous sommes a genoux... Levons-nous. — Ce cri de colère, que quelques-uns attribuent à Vergniaud, est de Loustalot (1762- 1790), qui en a fait l'épigraphe du journal de Prudhomme, les Révolutions de Paris . dédiées à la nation et au district des Petits Augustins. Il a pu lui être inspiré par l'un des plus féconds et des plus furieux libellistes de la Fronde, Dubosc-Montandré, qu'on disait aux gages de Condé, et qui, en 1652, mêlait la violence démagogique à la violence nobiliaire. On lisait, en effet, dans un de ses pamphlets, le point de l'ovale : « Les grands ne sont grands que parce que nous les portons sur nos épaules; nous n'avons qu'à les secouer pour en joncher la terre. » L'exagération des idées démocratiques de ce révolutionnaire, qui devançait si fort son siècle, l'avait même poussé à écrire des phrases comme celle-ci : « Faisons carnage, sans respecter ni les grands, ni les petits, ni les jeunes, ni les vieux, ni les mâles, ni les femelles, afin que même il n'en reste pas un seul pour en conserver le nom. 1

Prud'homme, le directeur-propriétaire des Révolutions de Paris, dont le premier numéro parut en juillet 1789, était un libraire-papetier de la rue Jacob, qui s'était fait l'ardent propagateur de tous les écrits destinés à révolutionner la France; mais l'inventeur de cette feuille était un écrivain assez obscur nommé Tournon, et son principal rédacteur était Loustalot, « jeune publiciste, qui, avec ce caractère excessif et ombrageux du républicain probe et désintéressé, dit Lamartine, sut conquérir l'esprit du peuple en lui disant des vérités quelquefois sévères et en ne flattant que ses passions honnêtes ». Il est

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presque vrai de dire que Loustalot, tout jeune encore, mourut de son amour pour la liberté1. Il s'était donné à la Révolution avec une passion si prompte à se changer en inquiétude et en douleur, que Carlyle, l'historien anglais de notre Révolution, n'avait pas tort de le comparer à un jeune prunier sauvage dont les fruits n'étaient pas destinés à mûrir.

Camille Desmoulins prononça l'oraison funèbre de Loustalot, et Marat, après lui avoir reproché son modérantisme, lui donna, dans le langage fleuri de l'époque, ce témoignage d'admiration : « Tant que le soleil éclairera la terre, les amis de la liberté se souviendront avec attendrissement de Loustalot; leurs enfants béniront chaque jour sa mémoire, et son nom, inscrit dans les fastes de la Révolution, passera avec éloges jusqu'à nos derniers neveux. Ombre chérie et sacrée, si tu conserves encore quelque souvenir des choses de la vie dans le séjour des bienheureux, souffre qu'un frère d'armes que tu ne vis jamais arrose de ses pleurs ta dépouille mortelle et jette quelques fleurs sur ta tombe. «

A la lanterne! — Ce cri, poussé aux oreilles des « aristocrates » que le peuple menaçait de la pendaison, faisait allusion à la lanterne de la Grève, réverbère accroché à une potence placée au coin de la rue de la Vannerie et de la place de Grève. Dans les premières fureurs de la Révolution, cette potence fut l'instrument de plusieurs exécutions sommaires, et la lanterne ne tarda pas à devenir un mot à la mode, un objet de sinistres plaisanteries.

Camille Desmoulins fit en 1789 un pamphlet ayant pour titre : Discours de la Lanterne aux Parisiens ; ce discours avait pour épigraphe : qui maie agit odit luce/n. ce que Desmoulins traduisit plaisamment, plus tard, par les mots : Il n'y a que les fripons qui craignent les réverbères. — Fréron écrivait dans

1. Dans le numéro 63 des Révolutions de Paris, on lit: « M. Loustalot, notre ami et l'un de nos plus estimables collaborateurs, vient de terminer sa carrière ; il a été enlevé à sa patrie et aux lettres, à l'âge de vingt-huit ans, emportant les regrets de tous les amis de la liberté. »

son journal : « Mirabeau, Mirabeau, moins de talent et plus de vertus, ou gare la lanterne ! 1 — Et lorsque Mounier, après les journées des 5 et 6 octobre à Versailles, donna sa démission de président de l'Assemblée et se retira en Dauphiné, une caricature le représenta à cheval, avec une lanterne derrière lui; on lisait au bas cette parodie d'un vers de Boileau :

La lanterne est en croupe et galope avec lui.

De nos jours, le souvenir révolutionnaire de la lanterne a été réveillé par Henri Rochefort dans un pamphlet hebdomadaire contre les hommesetles choses du temps de Napoléon III. « Ce mémorial des malpropretés de l'Empire » , comme l'appelait Rochefort, ne parut à Paris que onze fois ; les autres numéros (il y en eut en tout 74) furent publiés en Belgique, où s'était réfugié Rochefort après avoir été condamné à un an de prison et 10 000 francs d'amende. — La lanterne est aujourd'hui le titre d'un petit journal quotidien.

Quant au cri : A la lanterne! il doit sa célébrité à l'abbé Maury\ le défenseur acharné, audacieux et provocateur des institutions du passé. A la foule qui, pour l'exciter plus encore que pour le menacer, cria sur son passage : A la lanterne, l'abbé Alaury! il répondit hardiment par ces mots si connus : Eh bien! quand vous m'aureç mis à la lanterne, y verre^-vous plus clair?

Maury avait plus qu'aucun l'intrépidité de la langue. A un homme qui le menaçait de l'envoyer dire la messe à tous les diables, il répliqua en tirant ses pistolets de sa poche : Tiens, voilà deux burettes pour la servir. — Une autre fois, entendant un colporteur qui, pour exciter la curiosité, criait : Mort de l'abbé Alaury, l'abbé lui donna un vigoureux soumet en lui disant : Si je suis mort, au moins tu croiras aux revenants.

Une de ses répliques les plus heureuses est celle qu'il fit à Regnault de Saint-Jean-d Angely lorsque celui-ci s'avisa de lui dire : f Vous croyez donc valoir beaucoup? » Le sarcastique abbé lui répondit en le regardant : Très peu quand je me considère ; beaucoup quand je me compare.

Ce n'est pas sans raison qu'on a parlé de la présence d'esprit de Maury : elle lui fit une sorte de popularité et l'aida à se tirer d'affaire autant qu'à établir sa réputation : « Un bon mot, a dit l'abbé de Pradt, lui valait un mois de sécurité. »

Comme tous ceux qui ont la réplique facile, il lui est arrivé aussi de compromettre la cause de son parti en lançant un trait mordant. Quelques membres de la noblesse voulaient se détacher de la gauche et se rapprocher à un certain moment de la majorité de leur ordre. « Il ne nous reste plus qu'à nous jeter entre vos bras », disait le marquis de Gouy d'Arcy à quelques nobles, en présence de l'abbé Maury. — « Vous voulez dire à nos pieds », répondit l'enfant terrible. — Il fut plus heureux, dans un autre accès de belle humeur, lorsque Mirabeau, croyant mettre sa logique en défaut, s'écria du haut de la tribune : s Je le tiens, M. l'abbé Maury, je vais l'enfermer dans un cercle vicieux. » L'abbé lui répondit : Vous viendrez donc m embrasser } monsieur de Mirabeau?

Maury n'était pas seulement hardi à la réplique : il savait aussi, dans l'occasion, recourir à l'artifice lorsqu'il s'était laissé aller à quelque imprudence. « Ayant prêché à Versailles, raconte Arnault, au moment où commençait sa fortune, il avait tancé assez vertement la cour. S'apercevant de l'humeur que cela donnait à son royal auditoire : « Ainsi parlait, ajouta-t-il, i saint Jean Chrysostome. » Ce moc raccommoda tout; on n'hésita pas à proclamer sublime, dans un Père de l'Eglise, ce qui, dans un petit abbé, n'avait semblé qu'impertinent. »

On ne raconte pas, par raison de pudeur1, tous les mots de l'abbé Maury; et peut-être bien qu'un certain nombre de ceux qu'on cite le plus ne lui appartiennent pas. Reconnaissons, au moins, s'il en est ainsi, qu'il mérite bien qu'on les lui prête.

i. « L'abbé Maury avait le propos également gai, gaillard, et même poissard. Les plus jolis de ses mots aux commères de la terrasse des Feuillants se pourraient dire par un Roquelaure ou à une descente de Courtille; mais ce sont choses qui ne s'écrivent point. » (Sainte-Beuve, Causeries du Lundi.)

C'est une croix de bois qui a sauvé le monde. — Dans la fameuse nuit du 4 août 1789, l'Assemblée constituante avait déclaré rachetables les dîmes en nature, soit ecclésiastiques, soit laïques et inféodées. Quelques jours après, on discuta la question de savoir si les dîmes ecclésiastiques devaient être reconnues comme propriétés, et une voix, celle de Buzot, s'éleva pour dire : « Les biens ecclésiastiques appartiennent à la nation. » Mais jusqu'à cette époque la question même des biens du clergé avait été indiquée plutôt qu'agitée. La détresse des finances fît revenir les esprits sur cette ressource immense, et, le 10 octobre 1789, le débat s'ouvrit directement par le rapport de Talleyrand, évêque d'Autun, qui proposa de rechercher dans l'aliénation des biens ecclésiastiques un remède aux maux .du royaume, à la charge par le gouvernement d'assurer un traitement honorable aux pasteurs, et de pourvoir à l'entretien des églises et des hôpitaux. Trois jours après, l'abbé Maury prit la parole pour combattre cette proposition ; le 30 octobre, Mirabeau lui répondit, et dans la même séance Maury improvisa une réplique en citant ce vers de Crébillon, dans Rhadainiste (acte II, se. 11) :

Ali ! doit-on hériter de ceux qu'on assassine ?

et en provoquant de violents murmures par ces paroles hardies : « Quel spectacle offre la France! un roi sans pouvoir et un peuple sans liberté !... Le plus terrible despotisme est celui qui porte le masque de la liberté. »

Enfin, le 2 novembre, Mirabeau monta de nouveau à la tribune, et, résumant la discussion avec son admirable puissance de logique, il fit rendre le décret qui mettait les biens du clergé à la disposition de la nation1, après avoir dit au moment de

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