Chants du crépuscule, III
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Périssent Lts colonies plutôt qu'un principe! — L'Assemblée consumante s'occupa, à plusieurs reprises, dans le premier semestre de 1791, de l'organisation de la marine, du commerce et des colonies. On s'entendit sur les deux premières questions, mais sur celle des colonies on se sépara : là les intérêts et les principes étaient en présence.
Suivant les uns, avec la liberté des hommes de couleur, il n'y avait plus de colonies possibles, et les colonies rapportaient à la France de 150 à 200 millions. Barnave disait (séance du 7 mai 179 1) : « Vous n'avez qu'une question à résoudre. Voulez-vous avoir des colonies, n'en voulez-vous pas avoir? Si cette constitution coloniale est au point que je vous annonce, il faut l'admettre, ou renoncer aux colonies et dire : les avantages de notre commerce, de notre agriculture nous sont moins chers que la consécration des principes. » Moreau de Saint-Méry ajoutait : « Si vous voulez la déclaration des droits, quant à nous, il n'y a plus de colonies. «
Suivant les autres, tels que Grégoire, Pétion, Tracy, Robespierre, le principe de la liberté devait l'emporter sur toutes les considérations d'intérêt et de propriété. Ils ne pouvaient ni ne voulaient admettre, comme on le demandait, que les assemblées coloniales, toutes composées de blancs, eussent l'initiative des lois sur l'état des personnes, c'est-à-dire sur les conditions respectives des blancs, des hommes de couleur et des noirs qualifiés de non libres.
Le vendredi 13 mai, après les discours de l'abbé Maury et de M. Mousseron, député des colonies orientales, on donna lecture des différents projets de décret. Dupont de Nemours exprima l'opinion que s'il fallait sacrifier l'intérêt ou la justice, il vaudrait mieux sacrifier les colonies qu'un principe ; et Moreau demanda, au contraire, que, pour rassurer entièrement les colons, le mot d'esclaves fût mis dans la loi à la place de celui de non libres, qui étaic proposé comme tempérament. C'est alors que Robespierre, prenant la parole, s'opposa énergiquement à ce que le mot esclave fut prononcé, et s'écria : « Périssent les colonies s'il doit vous en coûter votre bonheur, votre gloire,
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votre liberté ! Je le répète, périssent les colonies si ces colons veulent, par les menaces, nous forcer à décréter ce qui convient le plus à leurs intérêts. »
Ce sont les passages des discours de Dupont (de Nemours) et de Robespierre, en faveur de l'émancipation, qu'on a condensés dans les mots : Périssent les colonies plutôt qu un principe!
Tout Etat est un vaisseau mystérieux qui a ses ancres dans le ciel. — Jusqu'à la Révolution, Rivarol (i 753-1801) fut un homme d'esprit qui brilla par ses bons mots, sa malignité et son étincelante conversation. Il passait ses jours à dormir et ses nuits à charmer les réunions où Ton avait le bonheur de le posséder. Une maîtresse de maison qui pouvait dire : a Nous aurons du Rivarol », était sûre que ses salons seraient remplis. Sa verve intarissable, son goût pour la satire, la finesse avec laquelle il mettait en relief les ridicules des autres, avaient fait de lui un écrivain caustique, à la fois très recherché et très redouté 1. Il savait, pour l'avoir éprouvé, que les saillies et les sarcasmes attirent bien des inimitiés : 1 L'homme qui porte son talent avec lui afflige sans cesse les amours-propres : on aimerait encore mieux le lire quand même son style serait inférieur à sa conversation. » Jusqu'à l'âge de trente ans, Rivarol préféra, pour montrer son esprit, la parole à la plume, qu'il appelait : « cette triste accoucheuse de l'esprit, avec son long bec effilé et criard 1. Cependant, il le reconnaissait lui-même, si c'est un avantage de n'avoir rien fait, il ne faut pas en abuser.
En 1789, Rivarol, devenu tout à coup homme politique, dirigea ses traits contre les révolutionnaires. Trois jours avant la prise de la Bastille, il déclara la guerre à la Révolution, dans le Journal politique et national de l'abbé Sabatier de Castres, journal dont il fut l'âme; et plus tard, de 1790 à 1792,
1. Il créa un genre de persiflage dans le Petit almanach de nos grands hommes, année 1788, où il fit en quelques mots, par ordre alphabétique, l'éloge ironique de ses contemporains.
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il fut le plus spirituel et le plus brillant rédacteur des Actes des Apôtres.
On a noté quelques-unes des idées émises par Rivarol dans cette période politique de sa vie, et ce n'est pas sans raison, car le polémiste chez lui n'avait rien d'absolu : bien qu'il défendît la cause de la royauté, son dévouement n'était ni aveugle ni servile; il vit les fautes de la monarchie aux abois et le dit avec franchise : « La population de Paris et celle même de toutes les villes du royaume ont encore bien des crimes à faire avant d'égaler les sottises de la cour. Tout le règne actuel peut se réduire à quinze ans de faiblesse et à un jour de force mal employé. »
A propos des bourgeois qui se faisaient anoblir, mais qui, malgré cela, n'étaient pas des gentilshommes, il traduisit ainsi le proverbe la caque sent toujours le hareng : « Les rois de France guérissent leurs sujets de la roture à peu près comme des écrouelles, à condition qu'il en restera des traces 1. »
Pour exprimer qu'aucune liberté n'a été plus féconde que la liberté de la presse, il disait : <t L'imprimerie est l'artillerie de la pensée. Il n'est pas permis de parler en public, mais il est permis de tout écrire; et si on ne peut avoir une armée d'auditeurs, on peut avoir une armée de lecteurs. »
Craignant de voir s'échapper, dans une crise sociale, les conquêtes de la civilisation, il s'écria : « Malgré tous les efforts d'un siècle philosophique, les empires les plus civilisés seront toujours aussi près de la barbarie que le fer le plus poli l'est de la rouille : les nations comme les métaux n'ont de brillant que les surfaces. »
Enfin, c'est lui, Rivarol, le libertin et l'incrédule des anciens jours, qui, dans son article sur la Religion 2, s'efforce de prouver que la philosophie est impuissante à maintenir la mul-
i. Un autre proverbe, le drapeau déchiré fait la gloire du capitaine, lui fournit une heureuse comparaison: « La vertu tire sa gloire des persécutions qu'elle endure, comme le drapeau de guerre tire son lustre de ses lambeaux déchires, ii