Sainte-Beuve, Xouvelles causeries du lundi
2. Une idée analogue fut exprimée par les Jacobins lorsque, le 21 janvier jour anniversaire Je la mort de Louis XVI, ils se rendirent sur la place
de la Révolution, pour prêter ce serment, au pied de la statue de la liberté : Mort aux tyrans, paix aux chaumières.
4o+ PETITES IGNORANCES
times du despotisme, ne devaient pas avoir, dans la pensée de Chamfort, la terrible portée que lui donnèrent les événements.
Animé du même sentiment, Chamfort disait : « Je ne croirai pas à la Révolution tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets écraser les passants. » A ceux qui lui disaient : « Réformez, mais ne détruisez pas » , il répondait : « Vous voudriez qu'on nettoyât les écuries d'Augias avec un plumeau. « 11 résumait ainsi sa pensée sur le despotisme : « Moi, tout ; le reste, rien. »
La prison, qui lui était devenue odieuse au point de le pousser à se suicider à coups de pistolet et de rasoir, calma quelque peu son exaltation révolutionnaire : il jura de ne pas se laisser arrêter une seconde fois par les agents de la tyrannie : « Je suis un homme libre, jamais on ne me fera rentrer dans une prison. » Et il ajoutait : « Je pouvais n.e tuer en sécurité ; je ne craignais pas d'être jeté à la voirie du Panthéon, a C'est sur ce ton que, depuis l'apothéose de Marat, il parlait de la fosse commune de la gloire.
Dans la jeunesse de Chamfort, il était à la mode de mettre en opposition sur le théâtre la vie sauvage et la civilisation. Il fit, pour répondre à ce goût, une pièce dans laquelle une Jeune Indienne (c'est le titre de la comédie) se décide, bien qu'elle résiste aux conventions sociales, à épouser un Anglais par-devant notaire; elle lui dit alors ce vers qu'on a retenu :
Quoi ! sans cet homme noir, je n'aurais pu t'aimer!
La Carmagnole. — Les deux chants les plus populaires de la Révolution française sont la Marseillaise et la Carmagnole, un hymne et une ronde. L'histoire du premier est connue, celle du second est restée dans une complète obscurité. On sait que la Carmagnole a commencé d'être chantée en 1792, après la journée du 10 août, dont elle est une sorte de grossier récit ; que les fédérés marseillais, qui ont pris une part active à cette journée, ont été les premiers à la chanter en dansant sur les places publiques autour des arbres de laUi-
berté ; que ces fédérés portaient un vêtement appelé Carmagnole 1, tenant le milieu entre la veste et l'habit, et garni sur le devant de plusieurs rangées de boutons de métal ; et l'on a pensé que ce vêtement, devenu fort à la mode parmi les patriotes, avait donné son nom à la ronde révolutionnaire. Cette supposition faite, on ne sait plus rien. Qui a composé l'air ? Qui a écrit les paroles? On l'ignore. Ce qu'on peut affirmer, c'est que les paroles sont l'œuvre d'un sans-culotte beaucoup plus que d'un poète.
Que la veste ait ou n'ait pas donné son nom à la chanson, la chanson, par son immense popularité, le transmit à bon nombre de choses ayant un caractère révolutionnaire, aux discours de Barère comme aux soldats des armées républicaines.
Un autre chant populaire. Ça ira. qui eut une grande vogue au commencement de la Révolution, a laissé quelque incertitude s ir l'auteur des paroles : suivant les uns, elles seraient de Dupuis, l'auteur de l'Origine de tous les cultes ; suivant les autres, d'un nommé Ladre, chanteur ambulant, ce qui est bien différent et aussi beaucoup plus probable2. Quant à l'air, il n'était pas nouveau : les paroles de Ça ira ont été adaptées au Carillon national, air de contredanse composé par Bécourt. L'air fut joué souvent sur le clavecin par Marie-Antoinette qui en aimait la gaieté, et la chanson fut chantée avec enthousiasme par deux cent mille Parisiens travaillant au Champ de Mars pour préparer la grande fête de la Fédération.
Ah ! ça ira, ça ira, ça ira ! Le peuple en ce jour sans cesse répète
Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !
Malgré les mutins, tout réussira.
1. Si le vêtement, comme on peut le croire, a été apporté dans le midi de la France par les travailleurs émigrés du Piémont, son nom vient sans doute de la ville de Carmagnola.
2. Ce qui tend a confirmer cette opinion, c'est que Ladre adressa, au mois de nivôse au II, une lettre au Comité de sûreté générale, pour demander une récompense nationale comme auteur du Ça ira de 1790 et de plusieurs autres chants révolutionnaires.
4o6 PETITES IGNORANCES
Le Ça ira aurait pu naître à Paris, au milieu de ce peuple qui, voyant s"ouvrir l'ère de la liberté, devait espérer que tout irait au gré de ses désirs; cependant, on a dit que ce mot avait été donné par Franklin : interrogé très souvent sur ce que devenait la république américaine, il répondait avec confiance et un invariable sourire : Ça ira} ça ira.
Les deux rondes de la Révolution se chantaient et se dansaient sur un rythme joyeux; elles ne différaient que par les paroles : le Ça ira respira d'abord l'espoir et la gaieté1, tandis que la Carmagnole^ beaucoup plus brutale, exhalait une odeur de poudre.
Sans-culottes. — Le nom de Sans-culotte fut prononcé dans la séance d'ouverture de la Convention nationale (21 septembre 1792).
Manuel eut la malencontreuse idée de proposer, au début de cette séance, que le président de la France fût logé dans le palais national des Tuileries, et que des hommages fussent rendus, dans sa personne, à la souveraineté du peuple. L'excapucin Chabot, étonné, indigné même, lui répondit entre autres choses : « Vous ne pouvez rechercher d'autre dignité que de vous mêler avec les Sans-culottes qui composent la majorité de la nation, et c'est en vous assimilant à vos conci-
1. La première chanson fut un cri de vaillance et de foi ; elle se résumait dans cette idée :
Ça ira !
La liberté s'établira ;
Malgré les tyrans, tout réussira.
« Le sang ne coulait pas à cette époque, dit Mercier; l'amour pour la Révolution était entier, l'énergie était pure, l'idée du meurtre ne s'y mêlait point; on répétait Ça ira d'un concert unanime. »
Plus tard, les passions politiques s'exaltèrent, la fraternité fit place à la fureur, et la ballade populaire perdit son caractère primitif pour .prendre dans une dernière variante une forme menaçante; elle devint un cri décolère:
Ah ! ça ira, ça ira, Les aristocrates à la lanterne,
Ah ! ça ira, ça ira, Les aristocrates, on les pendra.
toyens, en conquérant l'amour du peuple, en faisant son bonheur, que vous acquerrez l'autorité nécessaire pour faire respecter vos décrets . c'est la seule dignité qui doit s'attacher aux éminentes fonctions dont vous êtes investis. » Ce même Chabot, qui avait porté jadis une robe, semblait avoir un goût particulier pour le sans-culottisme, car il s'écriait un an plus tard (7 septembre 1793 : « Le citoyen Jésus-Christ est le premier sans-culotte du monde 1 ! »
Au commencement de 1792, le mot était en usage, on pourrait dire à la mode : non seulement les patriotes étaient appelés Sans-culottes par les nobles, mais eux-mêmes se désignaient ainsi, attachant à ce mot l'idée de pur, de bon citoyen, d'ami dévoué du peuple et de la liberté. Déjà en 1790, l'abbé Maury, à l'Assemblée constituante, avait prié le président, en montrant les déguenillés des tribunes, de faire taire les Sans-culottes ; et plus tard Robespierre, qui plaisantait à ses heures, se servit de cette expression lorsqu'il proposa de faire fermer le club des femmes, fondé par l'actrice Lacombe, ec qui se tenait dans le charnier Saint-Eustache : « Cette réunion de vraies sansculottesj, dit-il, ne saurait durer plus longtemps, parce quelle prête au ridicule et aux propos malins. »
De l'avis de quelques-uns, c'est parce qu'ils avaient substitué le pantalon à la culotte courte de l'ancien régime que les républicains ont été dits sans-culottes ; mais il semble plus vraisemblable de chercher l'origine du mot dans un propos ironique des aristocrates : ils auront dit que les nouveaux législateurs, pauvres pour la plupart, n'avaient pas une culotte à se mettre, et les républicains auront répondu, acceptant l'injure comme un titre, qu'ils se faisaient honneur d'être sans-culottes.
Mercier, dans le Nouveau Pans, dit que le mot existait
1. Six mois après, Camille Desmoulins, déclinant son âge devant le tribunal révolutionnaire, faisait le même rapprochement :« J'ai l'âge du sans-culotte Jésus, trente-trois ans quand il mourut. » Et Mercier écrivait à ce propos: « Qui l'eût dit que N'otre-S-igneur Jesus-Christ s'appellerait le sans-culotte Jésus, qu'il n'aurait point d'autre surnom dans les journaux, dans les tribunaux, aux Jacobins; que ce serait là. non un sarcasme, mai* un véritable titre d'honneur qui lui serait accordé ? »
4o8 PETITES IGNORANCES
avant la Révolution, qu'il a été simplement ressuscité et appliqué aux circonstances nouvelles : « Le poète Gilbert, peutêtre le plus excellent versificateur depuis Boileau, était très pauvre. Il avait tancé quelques philosophes dans une de ses satires : un auteur, qui voulait leur faire sa cour pour être de l'Académie, imagina une petite pièce satirique intitulée : le S ans -culotte ; on y raillait Gilbert, et les riches adoptèrent volontiers cette dénonciation contre tous les auteurs qui n'étaient pas élégamment vêtus. » Ailleurs, il ajoute : « Les habitants des faubourgs formaient une corporation redoutable sous le nom de sans-culottes } qui leur avait été donné en signe de dérision par Lacueil et qu'ils voulurent conserver comme un titre de gloire. » On retrouve, du reste, une ancienne trace du mot sans-culotte dans le mot ribauds sans chausses^ dont se servaient les chroniqueurs du moyen âge pour désigner les déguenillés.
Sans-culottides. — Le calendrier républicain datait du 22 septembre 1792 ': il divisait l'année en douze mois de trente jours chacun : vendémiaire^ brumaire et frimaire, pour l'automne 5 nivôse, pluviôse et ventôse, pour l'hiver; germinal, floréal, prairial ^ pour le printemps; et messidor j thermidor } fructidor, pour l'été. Chaque mois était divisé en trois décades dont les jours furent désignés d'après la place qu'ils occupaient : primidij duodi^ tridi , quartidi. quintidi. sextidi, septidi. octidi. nonidi. décadi-.
1. Il fut adopte à neuf heures dix-huit minutes trente secondes du matin. orsque le soleil arrivait à l'équinoxe vrai, en entrant dans le signe de la Balance, afin que l'égalité civile et morale fût proclamée par les représentants du peuple français au moment même où l'égalité des jours et des nuits était marquée dans le ciel.
2. On avait proposé d'abord de donner aux jours des dénominations significatives: le jour du niveau, symbole de l'égalité ; les jours du bonnet de la liberté, de la concorde, des piques, de la charrue, du compas, symboles des conquêtes et des richesses nationales; du faisceau, ou de la force née de l'union, du canon, du chêne, symboles des vertus sociales, et enfin du repos. Mais cette nomenclature n'eut pas l'assentiment général ; on lui préféra « Tordre numérique, qui est celui de la nature ».
HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. +op
Ces douze mois de trente jours ne comprenant que trois cent soixante jours de l'année, cinq jours restaient en dehors, et ce sont ceux-là queFabre d'Eglantine (1755-1794), l'auteur du calendrier républicain, proposa de consacrer à des fêtes publiques sous le nom de sans-culottides. « Nous avons pensé, dit-il dans son rapport, qu'il fallait pour ces cinq jours une dénomination collective qui poriât un caractère national capable d'exprimer la joie et l'esprit du peuple français dans lés cinq jours de fête qu'il célébrera au terme de chaque année. »
Ces jours de fête furent consacrés : le premier au Génie, le deuxième au Travail, le troisième aux Actions, le quatrième aux Récompenses , et le cinquième à Y Opinion. Dans les années bissextiles, il y avait une sixième sans-culot t ide ; elle était consacrée à célébrer la Révolution française, et on l'appelait spécialement la sans-culottide.
Lorsque l'époque de la Terre îr fut passée, et que le sansculottisme cessa d'être en honneur, la Convention décida, par décret du 7 fructidor an III (24 août 1795), que les sans-culottides s'appelleraient à l'avenir jours complémentaires.
Le calendrier républicain ne dura guère plus de treize ans : un sénatus-consulte du 21 fructidor an XIII abrogea le décret de la Convention qui l'avait adopté, et rétablit le calendrier grégorien, à partir du 1" janvier 1806.
Guillotine. — Le docteur Joseph-Ignace Guillotin (1738- 1814.' se fit connaître, au commencement de la Révolution, par une brochure dans laquelle il demandait, entre autres choses, que le nombre des députés du tiers état fût au moins égal à celui des députés des deux autres ordres. Le parlement fit mander à sa barre l'écrivain qui avait émis une idée qui alors semblait aussi neuve que hardie. Guillotin sortit victorieusement de cette épreuve, et le peuple le reconduisit en triomphe.
Signalé ainsi à l'attention publique, Guillotin fut élu député de Paris. Obéissant à ses instincts d'humanité, il s'occupa d'objets d'utilité publique et présida la commission chargée
*io PETITES IGNORANCES
d'organiser les écoles de médecine, de chirurgie et de pharmamacie.
Dès le mois d'octobre 1789, Guillotin avait proposé de détruire le préjugé des peines infamantes (la roue, le bûcher, le gibet) en décidant que tous les condamnés à mort subiraient la même peine et que la décapitation ne serait plus, comme autrefois, réservée aux nobles. Puis, voulant diminuer autant que possible les souffrances des suppliciés, il avait émis le vœu que la décapitation par la hache fut remplacée par une machine dont l'action serait plus rapide; il savait qu'un instrument de ce genre existait depuis longtemps en Italie l.
Lorsqu'elle discuta les articles du code pénal (1791), l'Asse'mblée constituante, sur la proposition de Michel Le Peletier de Saint-Fargeau, décida que tous les condamnés à mort auraient la tête tranchée; et, le 22 mars 1792, l'Assemblée législative, sur le rapport de Carlier et d'après l'avis du docteur Louis, secrétaire de l'Académie de chirurgie, donna suite au projet de Guillotin, relativement au mode d'exécution.
Un instrument de supplice fut construit, en conséquence, par un nommé Schmidt, mécanicien allemand et facteur de clavecins, et des essais furent faits à Bicêtre sur des animaux et des cadavres. On appela d'abord cette machine Louisette ou Petite Louison. faisant allusion au docteur Louis qui en avait dirigé l'exécution ; mais les journaux, s'emparant du sujet, rappelèrent le nom de Guillotin; la Chronique de Paris (14 décembre 1789) avait dit : s Nous avons vu une chanson dans laquelle on appelle le coupe-tête proposé par M. Guillotin la Guillotine » ; et cette chanson, comme beaucoup d'autres, comme un article satirique intitulé : Jurisprudence criminelle. avait paru dans le fameux journal royaliste les Actes des Apôtres, où étaient parodiés et traînés sur la claie tous les
1. A propos d'une exécution faite à Gênes, le 13 mai 1507, il est fait mention, dans Jean d'Auton, d'un instrument de supplice dont la guillotine n'est qu'un perfectionnement : « Une doulouere tranchante... venant d'amont entre deux poteaux... tomba entre la teste et les espaules..., si que la teste s'en alla d'un costé et le corps tomba dz l'autre. »
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. +n
noms et toutes les choses de la Révolution. Ce sont les sinistres plaisanteries de cette feuille qui rivèrent pour toujours le nom d'un philanthrope à une machine de mort. Le bon docteur souffrit beaucoup de cette triste célébrité.
Dans le numéro 146 de son journal, les Révolutions de Paris. Prudhomme fit la proposition de donner pour inscription à la guillotine ces deux vers de Malherbe :
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend pas les rois.
C'est un voleur de grand chemin qui fut exécuté le premier sur la guillotine (25 avril 1792) l ; et la première exécution politique eut lieu le 21 août suivant, à dix heures du soir, aux flambeaux. La victime, Louis-David Collenon d'Angremont, était coupable d'avoir figuré parmi les ennemis du peuple dans la journée du 10 août. Mais ce ne fut qu'à partir de rétablissement du tribunal révolutionnaire (7 avril 1793) que la guillotine fonctionna avec activité. File fut établie d'abord sur la place du Carrousel; mais la Convention, lorsqu'elle s'installa aux Tuileries, ne voulut pas la voir en face, et elle fut transportée place de la Révolution; elle y resta jusqu'au 13 juin 1-94 (25 prairial an II), époque où elle fut dressée place du Trône. On n'exécutait sur la place de Grève que les condamnés non politiques. La guillotine révolutionnaire coupa 2 625 têtes. Ceux qu'elle menaçait tous les jours s'étaient habitués à la
1. Hier, à trois heures et demie après midi, on a mis en usage, pour la première fois, la machine destinée à couper la tète aux criminels condamnés a mort. Le patient était un nommé Nicolas-Jacques Pelletier, d^ià repris Je justice, et convaincu en dernier lieu d'avoir frappé un particulier de plusieurs coups de bâton, et de lui avoir volé un portefeuille dans lequel étaient 8:0 liv. en assignats et plusieurs autres effets.
La nouveauté du supplice avait considérablement grossi la foule de ceux qu'une pitié barbare conduit à ces tristes spectacles.
Cette machine est pi raison aux autres genres de supplices:
elle ne souille point la main d'un homme du meurtre de son semblable, et la promptitude avec laquelle elle frappe le coupable est plus dans l'esprit de la loi, qui peut souvent être severe, niais qui ne don jamais être cruelle. \Clir<>nique de Paris, 26 avril 1792.)
4i2 PETITES IGNORANCES.
regarder de sang-froid; elle était même quelquefois un objet de plaisanterie : les détenus, dans les prisons, jouaient à la guillotine, et on lui donnait des sobriquets tels que le rasoir national ou le moulin du silence.
Périsse notre mémoire, et que la France soit libre! — Ce mot est le résumé des exclamations qui retentirent dans la séance du ij septembre 1792 lorsque l'Assemblée législative, avant de terminer ses travaux, s'associa avec enthousiasme au discours que prononça Vergniaud (1753-1793) sur les usurpations de pouvoir faites par la commune. Ce fut le dernier cri d'indépendance et d'humanité de cette Assemblée.
« Savez- vous comment sont décernés les mandats d'arrêt? > demandait le célèbre orateur. « La commune de Paris s'en repose à cet égard sur son comité de surveillance; ce comité de surveillance, par un abus de tous les principes, ou par une confiance bien coupable, donne à des individus le terrible droit de faire arrêter ceux qui leur paraîtront suspects; ceux-ci le subdélèguent encore à d'autres affidés dont il faut bien seconder les vengeances si l'on veut en être secondé soi-même. Voilà de quelle étrange série dépendent l'honneur, la liberté et la vie des citoyens ! Voilà en quelles mains repose la sûreté publique ! Les Parisiens aveuglés osent encore se dire libres ! Ah! ils ne sont plus esclaves, il est vrai, des tyrans couronnés, mais ils le sont des hommes les plus vils, des plus détestables tyrans !
« Il est temps de briser ces chaînes honteuses, d'écraser cette nouvelle tyrannie ! Il est temps que ceux qui ont fait trembler les hommes de bien tremblent à leur tour! Je n'ignore pas qu'ils ont des poignards à leurs ordres; eh! dans la nuit du 2 septembre n'ont-ils pas voulu les diriger contre plusieurs d'entre nous? Dans leurs listes de proscription n'ont-ils pas dénoncé au peuple plusieurs d'entre nous comme des traîtres? Et ma tête aussi est proscrite! La calomnie veut étouffer ma voix; mais elle peut encore se faire entendre ici, et, je vous en atteste, jusqu'au coup qui me frappera de mort elle tonnera
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. +ij
de couc ce qu'elle a de force contre les crimes et les scélérats !
« Eh! que m'importent des poignards et des sicaires ? Qu'importe la vie au représentant du peuple quand il s'agit de son salut? Lorsque Guillaume Tell ajustait la flèche qui devait abattre la pomme fatale qu'un monstre avait placée sur la tête de son fils, il s'écriait : Périssent mon nom et ma mémoire, et que la Suisse soit libre 1 !
a Et nous aussi nous dirons : Périssent P Assemblée nationale et sa mémoire, pourvu que la France soit libre! »
C'est alors que dans un mouvement unanime et spontané, tous les membres de l'Assemblée se levèrent en s'écriant : Oui. oui; périssons tous, et que la liberté reste! Oui} oui } périsse notre mémoire et que la France soit libre!
Yergniaud, reprenant dans cette forme véhémente particulière aux orateurs de la Révolution, ajouta :
€ Périssent l'Assemblée nationale et sa mémoire, si à ce prix elle épargne un crime qui imprimerait une tache au nom français! Périssent l'Assemblée nationale et sa mémoire, si sa vigueur apprend aux nations de l'Europe que, malgré les calomnies dont on cherche à flétrir la France, il est encore, et au sein même de l'anarchie momentanée où des brigands nous ont plongés, il est encore dans notre patrie quelques vertus publiques, et qu'on y respecte l'humanité! Périssent l'Assemblée nationale et sa mémoire, si, sur nos cendres, nos successeurs, plus heureux, peuvent établir l'édifice d'une Constitution qui assure le bonheur de la France, et consolide le règne de la liberté et de l'égalité ! Périssent P Assemblée nationale et sa mémoire } et que la patrie soit sauvée! «
Si j'avance, suivez-moi; si je recule, tuez-moi; si je
i. « Ce n'est pas le Guillaume Tell de l'histoire, mais le Guillaume Tell de la tragédie de Lemierrc, qui a dit en vers ce que Vergniaud répète eu prose :
Que la Suisse soit libre, et que nos îiom^ pét - t '
L'orateur citait le poète, croyant citer le héros. •> (F.douard Fournier, l'Esprit des autres.)
+ i + PETITES IGNORANCES
meurs, vengez-moi. — On a reproché à la plupart des harangues militaires de n'avoir été ni improvisées ni même prononcées : les unes ont été inventées après coup, les autres ont été arrangées ou défigurées. Tel n'est pas le cas pour celle de La Rochejaquelein : non seulement elle a été dite, mais elle a été répétée1.
Henri de La Rochejaquelein (1772- 1794) avait seize ans à l'époque de la Révolution. Après la journée du 10 août, lorsque l'insurrection de la Vendée éclata, le jeune royaliste se trouvait au nombre de ceux qui devaient tirer à la milice. Le moment étant venu pour lui de se prononcer : marcherait il contre les insurgés, ou se mettrait-il à leur têce comme le lui demandaient les habitants de son pays ? On raconte qu'un jeune paysan lui dit : « Monsieur, on veut nous faire accroire que vous irez dimanche tirer à la milice de Boismé ; c'esc-il bien possible } pendant que nos paysans se battent pour ne pas tirer ! Venez avec nous, monsieur; tout le pays vous désire et vous obéira. »
La Rochejaquelein n'hésita pas : il partit, et dix mille hommes se rangèrent aussitôt sous ses ordres. Mais la plupart de ces hommes n'avaient pas d'armes, et leur chef ne pouvait compter que sur leur résolution. C'est alors que, pour leur souffler son ardeur, il leur dit : « Mes amis, si mon père était ici, vous auriez confiance en lui; pour moi, je ne suis qu'un enfant, mais par mon courage je me montrerai digne de vous commander. Si j' avance } suive\-moi ; si je recule, tue\-moi ; si je meurs ; vengei-moi. » Et successivement eurent lieu les combats des Aubiers, de Beaupréaux (2 avril), de Thouras (5 mai), de Fontenay, de Saumur (7 juin), de Chatonnay, et partout La Rochejaquelein prouva aux Vendéens, par sa valeur, qu'ils avaient bien fait de compter sur lui.
Ayant eu le pouce brisé par une balle, il dut quitter momentanément l'armée vendéenne; mais il y rentra bientôt comme généralissime : Bonchamp venait d'être frappé à mort,
1. Elle rappelle les paroles de l'empereur Trajan au préteur en lui remettant une épée : « Recevez de moi cette épée, et servez-vous-en sous mon règne ou pour défendre en moi un prince juste, ou pour punir en moi un tyran. »
HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. tiS
d'Elbée était couvert de blessures, et le marquis de Lescure, au moment de succomber, désigna Henri de La Rochejaquelein, malgré son extrême jeunesse, pour le remplacer.
Dans un combat devant Laval, le nouveau général en chef, qui portait encore son bras droit en écharpe, se trouva aux prises, dans un chemin creux, avec un fantassin : il le saisit au collet de la main gauche, et dirigea si habilement son cheval avec ses jambes qu'il mit le soldat hors d'état de le frapper. Quand les Vendéens, accourant, voulurent tuer ce soldat, La Rochejaquelein ordonna qu'on lui rendît la liberté. « Retourne vers les républicains, lui dit-il, dis-leur que tu t'es trouvé seul avec le général des brigands qui n'avait qu'un bras et point d'armes, et que tu n'as pas pu le tuer. « La Rochejaquelein mourut victime de sa générosité : le 4 mars 1794, il venait de remporter un avantage à Trementine et se portait sur Nouaillé, lorsqu'un grenadier, auquel il venait de laisser la vie, se releva et lui déchargea son pistolet dans la tête. Ce jeune chef, qui avait donné tant de preuves de courage et montré en maintes occasions un rare talent militaire, avait alors vingt-deux ans. « Qui sait, a dit Napoléon, ce qu'il fût devenu? »
Son frère, Louis de La Rochejaquelein, né quatre ans après lui, fut sollicité par le gouvernement impérial de prendre du service. Dans une visite pastorale, l'abbé de Pradt, évêque de Poitiers, coucha à Clisson et pressa son hôte de s'attacher au nouveau régime. La Rochejaquelein résista. En 18 14, Louis XVIII lui fit savoir qu'il comptait sur lui pour soulever la Vendée; il leva une compagnie de cavalerie sous la dénomination de Volontaires royaux de La Rochejaquelein ; mais l'autoricé royale fut reconnue et il n'eut pas à combattre. C'est pendant les Cent-Jours, au mois de mai 1815, que La Rochejaquelein, revenant d'Angleterre avec des armes et des munitions, débarqua sur les côtes de la Vendée et appela lès Vendéens autour de lui, en leur rappelant le courage et le dévouement de leurs pères : « Essayant de marcher sur les traces de mon frère, leur dit-il, je ne ferai que vous répéter ses paroles,
qui surent si bien enflammer vos cœurs généreux : Si j'avance } suive-i-moi ; si je recule } tue^-moi ; si je meurs. venge\-moi. » Comme son frère, il fut nommé général en chef; mais il n'eut pas, comme lui, le temps de prouver sa valeur ; attaqué, le 4 juin 1815, parla colonne du général Estève, il fut atteint au pont des M a thés, d'une balle dans la poitrine, et mourut sur le champ de bataille. Il avait trente-huit ans.
Les Chouans. — Dénomination servant à désigner les hommes de la campagne, héros pour les uns et brigands pour les autres, qui firent une guerre de partisans dans l'ouest de la France contre la Révolution et plus tard contre le gouvernement de Juillet. Ils commencèrent à se soulever, sous la conduite de Jean Cottereau, le 15 août 1792 : comme on procédait au recrutement des volontaires dans le bourg de Saint-Ouendes-Toits, à deux lieues de Laval, Cottereau, ardent royaliste, excita les jeunes gens à la résistance, et son appel fut entendu.
Jean Cottereau et ses trois frères, issus d'une famille de bûcherons et de sabotiers, formaient avant la Révolution une tribu de faux-sauniers (paysans faisant la contrebande du sel) qui avait adopté, pour s'avertir la nuit de l'approche des commis de la gabelle, le cri sinistre et plaintif du chat-huant, plus exactement appelé autrefois chouhant ou chouan. Le nom de cet oiseau de proie, sorte de hibou, leur resta, et Jean Chouan, devenu chef de bande, donna son surnom aux compagnons qui se rangèrent autour de lui1.
Ainsi se formèrent le verbe chouanner et le substantif chouan-
1. Une autre version ferait remonter le surnom de chouan à l'aïeul des quatre frères, lequel aurait dû ce sobriquet à l'humeur triste et taciturne qu'il aurait contractée en vivant toujours dans des cahutes au milieu des bois.
G. Gley, dans son ouvrage intitulé : Langue et littérature des anciens Francs, indique une étymologie tout à fait différente : chouan serait le terme francisque ou tudesque chuan, introduit jadis dans le Ir.ngage bas-breton, et remis en vigueur dans les premiers temps de la république. 11 observe que le moine Ottride, qui écrivait dans la seconde moitié du ixe siècle, s'est servi de ce terme où Vu était prononcé ou, en désignant les Francs par chuani, kuani, fiers, valeureux par excellence.
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. +i7
nerie} fort usités, à l'époque des guerres civiles de l'Ouest, en parlant d'embuscades, de surprises ou de brigandages1. La chouannerie était un mouvement contre-révolutionnaire comme celui de la Vendée, mais il était beaucoup moins aristocratique.
Lorsque les Vendéens passèrent la Loire et la Maine, en octobre 1793, Jean Chouan, à la têce de quelques centaines de ses compagnons, se joignit à eux, et sa petite troupe forma pendant près de trois mois un corps particulier, plein d'audace et toujours en avant, appelé la petite Vendée.
Jean Chouan mourut en se dévouant. Ayant été surpris par les bleus dans une métairie, lui et les siens étaient parvenus à s'échapper, lorsqu'il revint sur ses pas pour sauver sa bellesœur qui, enceinte et embarrassée dans sa marche, l'appelait à son secours. Pour lui laisser le temps de fuir, il fît face à l'ennemi, attira le feu sur lui, et quelques instants après il fut tué (28 juillet 1794).
— Mes amis! mes amis ! Jeanne est-elle arrivée.' Des voix dans la forêt répondirent: — Sauvée! Jean Chouan murmura: C'est bien! et tomba mort.
(Victor Hugo, Jean Chouan.)
Baiser Lamourette. — Les réconciliations perfides ou qui ne promettent pas une longue durée sont caractérisées par les mots baiser Lamourette^ qui font allusion à la séance du 7 juillet 1792, dans laquelle Lamourette2, au moment où l'As-
1. « Les paysans aimaient ce genre de guerre, où ils trouvaient leur profit sans courir de dangers réels; ils la préféraient surtout à la discipline, auK fatigues d'une guerre régulière, qui avait fini par les éloigner de leur pays, et qui exposait chaque jour la fortune et la vie de leur famille : aussi la chouannerie s'étendit rapidement dans le Morbihan, dans le pays Nantais et dans la basse Normandie; elle forma, par le nombre de ses soldats, de véritables armées, dont les subdivisions inaperçues avaient des points de ralliement et d'appui. » (Mémoires de Napoléon.)
2. En 1787, Lamourette (Adrien) était grand vicaire d'Arras, et s'était fait connaître par des écrits où il s'efforçait de concilier la philosophie et la religion. Mirabeau, devenu son ami, le chargea Je la partie tbéologique de ses discours relative au clergé. Ayant prêté le serment constitutionnel, Lamou-
4ly PETITES IGNORANCES
semblée législative se préparait à déclarer la patrie en danger, essaya, pour rapprocher les partis, de faire entendre des paroles de paix et d"union, au nom de la patrie et de la liberté.
Les discours sur les dangers qui menaçaient la patrie avaient commencé le 15 mai; la lettre de Roland au roi avait été communiquée à l'Assemblée le 13 juin; Pastoret, dans la séance du 30, avait lu son rapport sur la situation de la France ; Versniaud, le 3 juillet, avait prononcé son fameux discours, et le 7 on allait reprendre la discussion, lorsque Lamourette demanda la parole pour une motion d'ordre. Il dit à ses collègues, sur le ton le plus persuasif, le plus noble et le plus touchant, que le remède aux maux de la patrie serait non pas dans les mesures terribles qu'on proposait, mais dans leur fraternelle union. « Oh ! s'écrie-t-il, celui qui réussirait à vous réunir, celui-là serait le véritable vainqueur de l'Autriche et de Coblentz. On dit tous les jours que votre réunion est impossible où en sont les choses... Ah ! j'en frémis... Mais c'est là une injure : il n'y a d'irréconciliables que le crime et la vertu. Les gens de bien disputent vivement, parce qu'ils ont la conviction sincère de leurs opinions; mais ils ne sauraient se haïr! Messieurs, le salut public est dans vos mains ; que tardez-vous de l'opérer?...
« Que se reprochent les deux parties de l'Assemblée } L'une accuse 1" autre de vouloir modifier la Constitution par la main des étrangers, et celle-ci accuse la première de vouloir renverser la monarchie pour établir la république. Eh bien, messieurs, foudroyez d'un même anathème et la république et les deux Chambres ; vouez-les à l'exécration commune par un dernier et irrévocable serment! Jurons de n'avoir qu'un seul esprit, qu'un seul sentiment; jurons-nous fraternité éternelle!
rette fut nomme, en 1791, à l'évêché de Lyon, puis appelé à faire partie de l'Assemblée législative. Après la session de cette assemblée, il se retira à Lyon, où ii fut arrêté en 1793 pour être livré au tribunal révolutionnaire. Il était à table lorsqu'on lui apporta son acte d'accusation; il ne s'en émut point, a Faut-il s'étonner de mourir, dit-il, et la mort est-elle autre chose qu'un accident de l'existence. » Condamné à mort, il porta courageusement sa tête sur l'échafaud.
Que l'ennemi sache que ce que nous voulons, nous le voulons tous, et la patrie est sauvée ! »
A ces derniers mots, les membres des deux côtés de l'Assemblée se lèvent en même temps, applaudissent aux généreux sentiments de l'orateur, vouent à l'exécration publique tout projet d'altérer la Constitution, et se précipitent des bancs les plus opposés pour se jeter dans les bras les uns des autres. « Toutes les distinctions sont confondues, dit M. Thiers1, et l'on voit s'embrassant MM. Pastoret et Condorcet, qui la veille s'étaient réciproquement maltraités dans les feuilles publiques. Il n'y a plus de côté droit ni de côté gauche, et tous les députés sont indistinctement assis les uns auprès des autres. Dumas est auprès de Bazire, Jaucourt auprès de Merlin, et Ramond auprès de Chabot. 1
On décida que les départements, l'armée et le roi seraient informés de cet heureux événement. Une députation, conduite par Lamourette, se rendit au château; le roi vint aussitôt pour témoigner sa satisfaction; il fut accueilli avec la sympathie la plus vive; l'enthousiasme enfin fut à son comble, et l'on put croire réellement ce jour-là que la patrie était sauvée.
Deux jours après, il ne restait plus aucune trace des fraternelles accolades. Brissot, le 9 juillet, faisait renaître tous les motifs d'irritation que les partis avaient les uns contre les autres, le lendemain les ministres donnaient leur démission, le surlendemain la patrie était déclarée en danger, et deux semaines après, c'est-à-dire le 25 juillet, Carnot proposait d'armer de piques tous les citoyens pour la défense de la patrie et de la liberté.
On ne s'était embrassé que pour quelques heures : le caractère français s'était manifesté là dans toute son ardeur et dans toute son inconstance. La réconciliation avait été dérisoire, elle fut tournée en ridicule par l'ironique baiser Lamourette . qui prêtait à la plaisanterie et permettait de jouer sur les mots.