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I. Histoire .ie la Révolution

4ao PETITES IGNORANCES

Unité, indivisibilité de la République ; liberté, égalité, fraternité ou la mort. — 11 y eut à Paris, pendant la Révolution, un homme d'origine espagnole, très habile comme typographe et comme graveur, qui, s'étant jeté avec enthousiasme dans le mouvement révolutionnaire, prit , dès 1789, le titre de premier imprimeur de la liberté. C'est Antoine- François Momoro.

Membre influent du club des Cordeliers, rédacteur du journal de ce club et des Révolutions de Paris, il participa à toutes les manifestations républicaines, celle du Champ de Mars comme celle du 10 août, et reçut du gouvernement quelques missions importantes dont il s'acquitta toujours avec courage et patriotisme. Chargé, en qualité de membre de la commis-ion administrative de Paris, de l'organisation des fêtes publiques1, il fut l'inventeur de la devise républicaine, — Liherté, Egalité. Fraternité. — qui figura d'abord dans les cérémonies, et qui ensuite fut inscrite sur tous les monuments de Paris. Sous la Terreur, cette devise fut précédée des mots : Unité et indivisibilité de la Republique . pour écarter, après la chute des Girondins, toute idée de fédéralisme; et suivie des mots : ou la mort } pour exprimer qu'il valait mieux mourir que de ne pas être libre 2.

Le nom de Pache ne doit être mêlé à cette devise que parce qu'il était maire de Paris en 1793, et (lue ce ^uc ^U1 (laii comme chef de l'administration municipale, donna des ordres pour la faire peindre sur les monuments publics.

1. C'est en cette qualité aussi qu'il organisa les cérémonies du Culte de la Raison et qu'il fit jouer à sa femme le rôle: de la déesse Liberté. Quatre mois après, Robespierre l'emportait sur les hébertistes, et Momoro montait sur l'échafaud. (2+ mars 1794-.)

2. Les crimes qui ensanglantèrent la Révolution firent interpréter ces mots tout différemment : aux yeux de Chamfort, qui s'indignait de voir prostituer le doux nom de fraternité, les mots fraternité ou la mort, inscrits sur les monuments publics, signifiaient : Sois mon frère ou je te tue. « La fraternité de ces gens-là, disait-il, est celle de Caïn et d'Abel. » Lorsqu'on lui fit remarquer qu'il avait répété plusieurs fois ce mot, il répondit : « Vous avez raison, j'aurais dû dire, pour varier, d'Etéocle et de Folynice. »

HISTORIQUES ET LITTERAIRES. +2i

La mort sans phrase. — On a reproché à Sieyès (1748i8j6) d'avoir, dans le procès de Louis XVI, voté la mort sans phrase, comme voulant dire avec une froide cruauté : A quoi bon examiner, et que sert de délibérer? Il faut qu'il meure, voilà tout! — Le mot est inexact, et, par suite, l'intention est faussée. Dans le Moniteur du 20 janvier 1793, on ne lit rien de plus, en face du nom de Sieyès, que les deux mots : la mort.

Marat avait demandé et obtenu que les votes fussent émis à la tribune et par l'appel nominal. Le 16 janvier 1^93, à huit heures du soir, cet appel commença sur la question : Quelle peine Louis a-t-il encourue? et pendant vingt-quatre heures la tribune retentit de ces paroles lugubres : la mort} accompagnées soit d'un commentaire, soit d'une injure, soit de quelques paroles destinées à motiver le vote, à le justifier ou à le restreindre *.

C'est ainsi que Philippe-Egalité, le cousin de Louis XVI, à l'appel de son nom, monta lentement à la tribune pour lire d'une voix sourde un papier sur lequel était écrit : « Uniquement occupé de mon devoir, convaincu que tous ceux qui ont attenté ou attenteront par la suite à la souveraineté du peuple méritent la mort, je vote pour la mort. »

Robespierre, avant lui, avait prononcé un discours qui se terminait par les mêmes mots ; et Danton s'était écrié : « Je ne suis pas de cette foule d'hommes d'Etat qui ignorent qu'on ne compose point avec les tyrans, qui ignorent qu'on ne frappe les rois qu'à la tête, qui ignorent qu'on ne doit rien attendre de ceux de l'Europe que par la force des armes; je vote la mort du tyran. « — Couthon, plus froid, avait dit avec la raideur d'un légiste : « Louis a été déclaré coupable de conspiration. Comme un de ses juges, j'ouvre la loi ; j'y trouve écrit la peine de mort. Mon devoir est d'appliquer cette peine, je le remplis : je vote pour la more.

1. Le faible roi qui, le jour de son sacre à Rei rs, avait dit, en portant la main à sa couronne: Elle me gêne, ne savait pas de quel poids un jour elle lui pèserait. Ne semb!e-t-il pas cependant qu'il ait eu le pressentiment de sa fin lamentable lorsqu'il s'est écrié tout en larmes, en apprenant qu'il était roi (10 mai 17-4 : 0 mon Dieu, quel malheur pour moi .'

Parmi les Girondins, Barbaroux avait dit : « Louis est convaincu d'avoir conspiré contre la liberté. Les lois de toute société prononcent contre les conspirateurs la peine de mort. Je vote donc pour la mort. » — Lasource fit cette observation : « La mesure que vous prenez suppose que vous êtes à une grande hauteur; si la Convention s'y maintient, elle écrasera les factieux et établira la liberté. Mais si les partis, si les haines continuent, si la Convention n'a pas le courage de les étouffer, alors on dira qu'elle n'était composée que des plus vils et des plus lâches des hommes; elle ne passera à la postérité qu'avec l'exécration universelle. Après cette réflexion, je prononce la mort. »

Condorcet, pour concilier autant que possible son vote avec ses principes philanthropiques, avait eu recours à cette réticence : » Je vote pour la peine la plus grave, dans le code pénal, et qui ne soit pas la mort. »

D'autres, comme Fauchet, dirent pour quels motifs ils ne votaient pas la mort du roi. « La Convention n'a pas le droit de cumuler et de confondre les pouvoirs. C'est le droit des tyrans. Je puis le subir, je ne l'exercerai jamais. Je brave les tyrans, je ne les imite pas. Je ne suis pas juge : je vote, comme législateur, une mesure de sûreté générale. Je vote pour la réclusion. » • — Kersaint suivit cet exemple en déclarant qu'il ne se croyait pas appelé à prononcer une sentence. « Si je pouvais partager l'opinion, ajouta-t-il, de ceux qui se croient revêtus de pouvoirs sans bornes, ce serait pour céder à la clémence et non à la haine; car je pourrais espérer alors être le véritable interprète des sentiments d'un peuple généreux. L'idée d'une nation qui se venge d'un homme ne peut entrer dans mon esprit. L'image de l'inégalité de ce combat le révolte, et la majesté du peuple, nécessairement dégradée dans un tel différend, ne reprend sa grandeur dans ma pensée qu'au moment où il fait grâce. N-ulle puissance humaine n'est capable de me faire juger Louis XVI, ci-devant roi des Français, sans appel et souverainement; je ne suis pas le souverain. »

Ceux qui ne prononcèrent la mort qu'à regret firent leurs

réserves ou proposèrent des restrictions. Les uns voulaient que Louis XVI servit d'otage à la nation et que la sentence ne fût appliquée qu'en cas d'envahissement par les armées étrangères; d'autres, qu'il fûc sursis à l'exécution jusqu'à la ratification de la Constitution par le peuple, ou jusqu'à ce qu'il ait été pris des mesures de sûreté générale.

Bien qu'il fût un de ceux dont on pouvait attendre une opinion, Sieyès se borna à dire laconiquement du haut de la tribune : la mort1. Soit pour faire remarquer la concision de ce vote de la part d'un esprit si ferme et si sûr, qui savait apprécier la valeur des événements sans passion comme sans enthousiasme - ; soit pour constater que Sieyès, malgré la gravité des circonstances, n'était pas sorti de son mutisme habituel, le sténographe mit sur sa copie, entre parenthèses [sans phrase)', il indiquait par là que Sieyès avait voté la mort, mais que, contrairement à la plupart de ses collègues en renom, il n'avait pas prononcé une seule parole pour expliquer son vote.

On s'est mépris également sur le sens d'une autre parole de Sieyès. Interrogé par un ami sur ce qu'il avait fait pendant la Terreur, il répondit : J'ai vécu. On a voulu voir dans ces deux mots un mouvement d'égoïsme et d'insensibilité qui était loin de sa pensée : Sieyès entendait dire qu'à une époque où nul ne pouvait se promettre un lendemain, où la mort menaçait toutes les tètes, particulièrement celles des hommes qui étaient en vue et qui jouaient un rôle, il avait résolu le problème difficile de n'être pas envoyé à l'échafaud. Assurément,

1. Sieyjs ayant lu, dans le Censeur européen, qu'on lui faisait dire: Ici mort sans phrase, écrivit en marge : <c C'est faux, voir le Moniteur de [ue. »

■j.. « Sieyès, après la victoire des Jacobins dans l'appel nominal, jugea toute résistance inutile. Laisser à Robespierre seul ce titre sanglant à la con désespérée du peuple, c'était, à se-; yeux, abdiquer dès le premier pas le gouvernement de la république et peut-être la vie. Puisqu'on ne pouvait arrêter le mouvement, il fallait, pensait-il, s'y jeter pour le diriger encore. Sieyès monta à son tour à la tribune, il n'y prononça qu'un seul mot: la mort. 11 le prononça à regret, avec la froideur d'un géomètre qui énonce un axiome et avec l'abattement d'un vaincu qui cède à la fatalité. (Lamartine, Histoire des Girondins.)

42t PETITES IGNORANCES

il n'avait vécu ni tranquille ni heureux; mais il n'était pas mort, et c'était beaucoup.

Sieyès était destiné, paraît-il, à ne mourir que de vieillesse1. En Tan III, lorsqu'on lui proposa d'être l'un des cinq directeurs, l'abbé Poulie se présenta chez lui et lui déchargea son pistolet à bout portant. Une balle lui fracassa le poignet, une autre lui effleura la poitrine. Appelé en témoignage, il vit, à l'audience, que les juges penchaient pour l'accusé; aussi, en rentrant chez lui, il dit à son portier : i Si Poulie revient, vous lui direz que je n'y suis pas. »

Sous le Directoire, Sieyès resta fidèle à ses habitudes de silfcnce : il pensa, il agit, et ne parla guère que pour dire, lorsqu'il sentit le moment venu de préparer l'attentat du 18 brumaire : // ne faut plus de bavards , il faut une tête et une épée. La tête, c'était lui ; Fépée, c'écait Bonaparte. « Il a vu avec un coup d'ceil sûr, dit M. Mignet2, arriver une révolution qui devait se faire par la parole, se terminer par l'épée, et il donna la main, en 1789, à Mirabeau pour la commencer, au 18 brumaire, à Napoléon pour la finir; associant ainsi le plus grand penseur de cette révolution à son plus éclatant orateur et à son plus puissant capitaine. »

Sieyès et Bonaparte, qui avaient d'ailleurs l'un pour l'autre une profonde antipathie, ne s'entendirent pas longtemps; les concessions et l'accord sont impossibles entre deux orgueils qui se heurtent 3.

1. Après avoir traversé la tourmente révolutionnaire, Sieyès fut membre du Directoire, consul provisoire, président du Sénat, grand officier de la Légion d'honneur, comte de l'Empire et académicien. Proscrit comme régicide à la Restauration, il vécut à Bruxelles jusqu'en 1830, revint à Paris après la Révolution de juillet, et y mourut le 20 juin 1836, à l'âge de 88 ans.

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