‹ Petites ignorances historiques et littérairesChapitre 55 sur 65 · QUAKD LA JUSTICE A PARLÉ, L'HUMANITÉ DOIT AVOIR SON · texte numérisé non relu

QUAKD LA JUSTICE A PARLÉ, L'HUMANITÉ DOIT AVOIR SON

tour. — Cette parole, qui rappelle au sentiment d'indulgence et de compassion pour tous les hommes et surtout pour les coupables, a été prononcée dans une circonstance où l'on pouvait ne pas s'attendre à la rencontrer. C'est Vergniaud qui, en sa qualité de président de l'Assemblée nationale, présenta, à la fin de la session, le projet de décret prononçant la suspension de Louis XVI ; c'est lui aussi qui, porté à la présidence de la Convention, le 10 janvier 1793, prononça la sentence de mort du roi, le 17, à huit heures du soir. « Citoyens, dit-il, je vais proclamer le résultat du scrutin. Vous allez exercer un grand acte de justice; j'espère que l'humanité vous engagera à garder le plus profond silence : Quand la justice a parlé, l'humanité doit avoir son tour '. » Puis, après avoir lu le recen-

1. Ce mot d'humanité, dont en abusa beaucoup et presque toujours gauchement sous la Terreur, fut répété à satiété lors du vote sur le sursis. Michelet en a fait la remarque. — « Point de sursis, dit Tallien, l'humanité l'exige ; il faut abréger ses angoisses... il est barbare de le laisser dans l'attente de si .11 sort. » — » Point de sursis, dit Couthon, au nom de l'humanité, le jugemenl doH s'exécuter, comme tout autre, dans les vingt-quatre heures. » — Robespierre répéta, on ne sait combien de fois, ce mol d'humanité. La

sèment des votes, il ajoata avec l'accent de la douleur1 : « Je déclare, au nom delà Convention nationale, que la peine qu'elle prononce contre Louis Capet est la mort. »

Ne pas insulter un roi qu'on envoie à Péchafaud n'est pas, à coup sûr, une grande preuve d'humanité; mais Vergniaud voulait s'acquitter avec dignité de la tâche pénible qui lui incombait : en invoquant les sentiments d'humanité, — ceux des convenances eussent manqué de force, — il s'inquiétait sans doute de prévenir le retour des commentaires qu'avaient fait entendre, au moment du vote, un grand nombre de ceux qui avaient déclaré que Louis XVI méritait la mort. Il y eut 3817 voix pour la mort, et 334 pour la mort avec des amendements : les fers, la détention, le bannissement à la paix.

Vive la République! — Deux héros de la première République furent des enfants : Barra (Joseph) et Viala (Agricole), tous deux nés en 1780 et morts en 1793. Le premier était de Falaise (Calvados); le second, d'Avignon (Vaucluse)é

Enrôlé dans un régiment qui combattait en Vendée, le jeune Barra s'étant laissé entraîner par son ardeur, dans la sanglante lutte de Cholet (octobre 1793), ^ se trouva, loin des siens, entouré de soldats ennemis. Son jeune âge excita l'intérêt, et on lui offrit la vie s'il voulait crier : Vive le roi! Il répondit : Vive la République ! et tomba percé de coups.

Les royalistes du Midi, soulevés contre la République (juillet 1793), s'étaient rendus maîtres de la rive gauche de la

Convention perdait patience. La Revellière-Lépeaux, Daunou, Chambon, exprimèrent courageusement leur indignation sur cette douceur exécrable, qui ressemblait tant à l'hypocrisie.

1. « Vergniaud croyait le roi coupable, coupable de lèse-nation et d'appel à l'étranger, crime à coup sûr digne de mort. Et néanmoins il y avait des circonstances atténuantes, dont le souverain pouvait tenir compte ; le peuple pouvait faire grâce. Vergniaud le désira sans nul doute, et c'est pour cela qu'il soutint l'appel au peuple. L'appel n'étant pas admis, il vota la mort, comme les autres députés de Bordeaux, comme Ducos et Fonfrède, ajoutant, admettant la possibilité d'un sursis. » (Michelet, Histoire de la Révolution française.)

Durance et marchaient sur Avignon. Les patriotes étaient résolus à leur barrer le passage ; mais pour cela il fallait aller couper les câbles des pontons, c'est-à-dire courir, sous le feu de l'ennemi, à une mort certaine. On se demandait quel homme intrépide oserait tenter cette entreprise, lorsque le jeune Viala, commandant de la petite garde nationale dite l' Espérance de la patrie^ se présenta. On voulut refuser son sacrifice, mais il s'échappa, saisit une hache et s'élança sur le poteau où les câbles étaient fixés. Le courageux enfant, malgré son ardeur, ne put achever sa périlleuse expédition : il tomba mortellement blessé à la poitrine, et les royalistes jetèrent son corps à la rivière.

Barra et Viala eurent les honneurs du Panthéon ; Marie- Joseph Chénier a uni leurs noms dans son hymne patriotique, le Chant du départ ; et Robespierre a célébré leur héroïsme dans le rapport qu'il fit à la Convention, le 7 mai 1794 (18 floréal an II), au nom du Comité de salut public sur les idées religieuses et morales et les fêtes nationales :

a Jeunes Français, entendez-vous l'immortel Barra, qui du sein du Panthéon vous appelle à la gloire ! Venez répandre des fleurs sur sa tombe sacrée. Barra, enfant héroïque, tu nourrissais ta mère et tu mourus pour ta patrie ! Barra, tu as déjà reçu le prix de ton héroïsme; la patrie a adopté ta mère; la patrie, étouffant les factions criminelles, va s'élever triomphante sur les ruines des vices et des trônes. O Barra, tu n'as pas trouvé de modèle dans l'antiquité, mais tu as trouvé parmi nous des émules de ta vertu!

Par quelle fatalité ou par quelle ingratitude a-t-on laissé dans l'oubli un héros plus jeune encore, et digne des hommages de la postérité ) Les Marseillais rebelles, rassemblés sur les bords de la Durance, se préparaient à passer cette rivière pour aller égorger les patriotes faibles et désarmés de ces malheureuses contrées; une troupe peu nombreuse de républicains réunis de l'autre côté ne voyait d'autre ressource que de couper les câbles des pontons qui étaient au pouvoir de leurs ennemis ; mais tenter une telle entreprise en présence des

bataillons nombreux qui couvraient l'autre rive, et à la portée de leurs fusils, paraissait une entreprise chimérique aux plus hardis. Tout à coup un enfant de treize ans s'élance sur une hache; il vole au bord du fleuve et frappe le câble de toute sa force : plusieurs décharges de mousqueterie sont dirigées contre lui ; il continue de frapper à coups redoublés ; enfin il est atteint d'un coup mortel; il s'écrie: Je meurs; cela m'est égal} c'est pour la liberté! Il tombe, il est mort!... Respectable enfant, que la patrie s'enorgueillisse de t' avoir donné le jour! Avec quel orgueil la Grèce et Rome auraient honoré ta mémoire, si elles avaient produit un héros tel que toi ! «

, Il faut laisser à Robespierre la responsabilité des quelques mots qu'il fait prononcer à Viala : si l'héroïque enfant a parlé, il est vraisemblable que personne n'a pu entendre distinctement ce qu'il a dit.

Faites, sire, ce sacrifice; c'est un dernier trait de

RESSEMBLANCE AVEC VOTRE DIVIN MODELE. L'abbé Edge-

vorth1 n'a pas dit à Louis XVI au pied de l'échafaud : Fils de saint Louis, montej au ciel. Il a déclaré lui-même n'avoir aucun souvenir de ces paroles, écrites, le lendemain de l'exécution, dans le Républicain français.

D'après les Mémoires de la duchesse d Angoulême } l'abbé Edgevorth aurait dit : Alle^. fils de saint Louis, les portes de l'éternité vous sont ouvertes. Mais ces paroles diffèrent à peine des premières, et si l'abbé les avait prononcées, il n'aurait pas répondu, lorsqu'il fut questionné à ce sujet, qu'il n'avait rien dit de semblable. D'autre part, la sœur de l'abbé, MIle Edgeworth, n'aurait certainement pas manqué d'en faire mention dans la lettre qu'elle écrivit à une amie. le 10 février 1793, pour lui raconter toutes les circonstances du supplice. Ce qu'il faut croire, c'est que la duchesse d'Angoulême, qui a beaucoup connu l'abbé plus tard, qui l'a même soigné dans une dan-

1. M. Edgeworth de Firmont, ecclésiastique irlandais, qui, venu en France, avait été le confesseur de Madame Elisabeth.

gereuse maladie, aura souvent causé avec lui des derniers moments de Louis XVI, et que, à distance, n'étant plus sous le coup de Témotion, l'abbé aura été amené peu à peu, dans ses récits, à composer une scène plus complète.

Les paroles réellement prononcées par le confesseur du roi éveillent le souvenir, non de saint Louis, mais de Jésus- Christ.

Au moment où les exécuteurs saisirent les mains de Louis XVI, il s'écria, en les retirant avec vivacité : i Que prétendez-vous faire? — Vous lier. — Me lier ! je n'y consentirai jamais! C'est inutile, je suis sûr de moi. > Une scène presque violente s'engagea, les bourreaux élevèrent la voix, et le roi, profondément ému, regarda l'abbé Edgeworth comme pour lui demander ce qu'il devait faire. Après un instant de silence, l'abbé répondit au roi, qui l'interrogeait toujours du regard : Faites^ sire} ce sacrifice; c est un dernier trait de ressemblance avec votre divin modèle.

Le journal hebdomadaire de Prudhomme, les Révolutions de Paris; relatait ainsi les dernières circonstances de la mort de Louis XVI : « Arrivé à la place delà Révolution, il recommanda à plusieurs reprises au lieutenant son confesseur, et descendit de la voiture. Aussitôt il fut remis entre les mains de l'exécuteur : il ôta son habit et son col lui-même, et resta couvert d'un simple gilet de molleton blanc; il ne voulait pas qu'on lui coupât les cheveux, et surtout qu'on l'attachât. Quelques mots dits par son confesseur le décidèrent à l'instant. Il monta sur l'échafaud, s'avança du côté gauche, le visage très rouge, considéra pendant quelques minutes les objets qui l'environnaient, et demanda si les tambours ne cesseraient pas de battre; il voulut s'avancer pour parler; plusieurs voix crièrent aux exécuteurs, qui étaient au nombre de quatre, de faire leur devoir. Néanmoins, pendant qu'on lui mettait les sangles, il prononça distinctement ces mots : « Je meurs innocent, je pardonne à « mes ennemis, et je désire que mon sang soit utile aux Français « et qu'il apaise la colère de Dieu. » A dix heures dix minutes, sa tête fut séparée de son corps, et ensuite montrée au peuple.

43o PETITES IGNORANCES

A l'instant les cris de : Vive la République ! se firent entendre de toutes parts.

« Les restes de Louis furent enfermés dans une mannette d'osier conduits dans une charrette au cimetière de la Madeleine et placés dans une fosse entre deux lits de chaux vive. On y établit une garde pendant deux jours. »

Je vis par curiosité. — M'"e de Bawr1, dans ses Souvenirs, parle avec intérêt, on dirait presque avec admiration, d'un petit homme de sa connaissance, sans fortune, sans place et sans talent, qui partagea sa vie entre le théâtre et les échecs, et dont les jugements faisaient loi. Il ne sortait du café de la Régence que pour se rendre aux Français, à l'Opéra ou à TOpéra- Comique, théâtres dans lesquels il avait ses entrées. Les débutants tremblaient, paraît-il, devant cet Aristarque dramatique, et son mot, parfois sanglant, ne contribuait pas peu à fixer l'opinion. Il était connu des auteurs et des acteurs; on le saluait avec respect, on l'interrogeait avec empressement. Ce petit homme, dont la vie s'écoula dans un cercle de court rayon dont le Palais-Royal était le centre, ne manquait ni de sûreté ni de finesse dans ses jugements, et conservait avec tous son franc parler, qu'il appelait la langue des honnêtes gens. On ne savait pas où il était né, mais il habitait Paris depuis l'âge de dix ans et s'appelait Martin.

Comme exemple de la franchise d'allures de son petit héros.

i. Alexandrine-SophieGoury de Champgrand fut comtesse de Saint-Simon avant d'être baronne de Bawr. Mais l'incompatibilité des caractères amena le divorce. Pour donner ses motifs, le futur chef de la secte saint-simonienne écrivit à sa femme « que malgré la tendresse et l'estime que lui inspiraient sa personne et son caractère, les pensées étroites et vulgaires dans lesquelles elle avait été élevée, et qui la dominaient encore, ne lui permettaient pas de s'élancer avec lui au-dessus de toutes les lignes connues ; qu'il était donc obligé de demander la séparation, le premier homme de ce monde ne devant avoir pour épouse que la première femme ». Ce qui ajoute à la bizarrerie des circonstances, c'est qu'après le divorce prononcé, ce fut le comte qui pleura M"le de Bawr n'était pas destinée à connaître les joies du mariage : son second mari, qui semblait devoir la rendre heureuse, mourut écrasé, à trente et un ans. sous une voiture chargée de pierres.

HISTORIQUES ET LITTERAIRES. +p

M de Bawr raconte ceci : n On donnaic une première représentation aux Français; la foule était immense. Le comte de Clermont d'Amboise, en grande tenue, couvert d'ordres, restait à la porte d'une des loges du rez de-chaussée, qu'ouvrait, dans ce temps-là, l'homme qui recevait les billets de parterre. Apercevant M. Martin, qui attendait aussi que l'on vînt lui ouvrir l'orchestre, il court à lui. « Etes-vous l'ouvreur, mon cher? lui dit-il. — Non. Et vous? *

M. Martin traversa l'époque de la Terreur. D'après M,,ie de Bavr, ce fut lui qui, ému de ce qui se passait, et se demandant où l'on aboutirait, dit à son ami Ducis : Je vis par curiosité. Ce mot a été attribué à Mercier, l'auteur du Tableau de Paris ; il aurait pu être dit par beaucoup d'autres, car il répondait singulièrement bien à la situation de chacun au milieu d'événements si étonnants et si terribles.

Victor Hugo le jugea bon et le mit dans la bouche de l'Angely [Marion Delor/ne, acte IV, se. vin). Dans ce même drame, on trouve aussi, prononcés par Saverny marchant au supplice (acte V, se. vm), les mots : J'ous ave\fait} monsieur, trois fautes d'orthographe, que dit le marquis de Favras (18 février 1790) au greffier qui lui apporta son arrêt de mort1. Ce royaliste exalté ne se doutait guère, en faisant cette fanfaronnade, qu'il laissait tomber un alexandrin que le grand poète ne dédaignerait pas de ramasser.

Tu TREMBLES. BaILI.Y } J'aI FROID. Bailly fut Utl

savant distingué, mais c'est moins à la science qu'à la politique qu'il doit sa célébrité. Élu membre des Etats généraux, il fut le premier président de l'Assemblée constituante, et celui qui eut l'honneur de présider la fameuse séance du Jeu de paume. Bailly fut aussi le premier maire de la commune de

1. Favras fut pendu, comme un simple roturier. Ce fut le premier exemple de l'égalité des peines: les nobles jusque-là avaient eu le privilège de la hache. Abandonné de son parti et livré aux insultes de la populace, Favras fut accueilli sur la place de Grève par des huées et des vociférations ; au moment où le corps fut lancé dans l'espace, il \ eut un horrible gamin pour crier : Saule, marquis.

Paris1, après la prise de la Bastille. En cette qualité, il adressa au roi (17 juillet 1789), près de la barrière de la Conférence, un discours qui commençait ainsi : « J'apporte à Votre Majesté les clefs de sa bonne ville de Paris. Ce sont les mêmes qui ont été présentées à Henri IV. Il avait reconquis son peuple; ici le peuple a reconquis son roi2. » Un mois après (23 août), Bailly prêtait serment en ces termes : « Sire, je jure à Dieu, entre les mains de Votre Majesté, de faire respecter votre autorité légitime, de conserver les droits sacrés de la commune de Paris et de rendre justice à tous. » Enfin, lorsque Bailly alla féliciter le roi sur la séance qu'il avait tenue à l'Assemblée constituante le 4 février 1790, et sur le discours qu'il avait prononcé3.

1. Le choix libre et' spontané de ses concitoyens, qui l'appelèrent successivement aux positions les plus élevées, lui permit d'écrire dans ses Mémoires : « Je suis un exemple bien sûr qu'on peut parvenir à tout et aux premiers honneurs sans intrigues. Ceci soit dit pour la consolation des honnêtes gens, et pour l'encouragement de la jeunesse à suivre le droit chemin. »

2. Bailly a expliqué lui-même l'idée attachée à cette phrase qui lui fut amèrement reprochée : « Le sens en est clair, dit-il, Henri IV avait recouvré son peuple; ici, le peuple a recouvré son roi. Le mot reconquis est substitué comme plus fort et faisant image : reconquis par l'amour et par l'éloignement des conseils qui l'avaient égaré. »

j. Ce discours, qui excita dans l'Assemblée l'enthousiasme et l'attendrissement, se terminait ainsi:

« Puisse cette journée, où votre monarque vient s'unir à vous de la manière la plus franche et ia plus intime, être une époque mémorable dans l'histoire de cet empire ! Elle le sera, je l'espère, si mes vœux ardents, si mes instantes exhortations peuvent être un signal de paix et de rapprochement entre vous. Que ceux qui s'éloigneraient encore d'an esprit de concorde, devenu si nécessaire, me fassent le sacrifice de tous les souvenirs qui les affligent, je les payerai par ma reconnaissance et mon affection. Ne professons tous, à compter de ce jour, ne professons tous, je vous en donne l'exemple, qu'une seule opinion, qu'un seul intérêt, qu'une seule volonté: l'attachement à la Constitution nouvelle, et le désir ardent de la paix, du bonheur et de la prospérité de la France. »

Le président de l'Assemblée, Bureau de Puzy, répondit au roi qu'il lui avait suffi, dédaignant l'appareil et le faste du trône, de se montrer dans la simplicité de ses vertus, pour entraîner tous les cœurs. Le roi se retira au milieu des applaudissements, et une députation de l'Assemblée l'accompagna jusqu'aux Tuileries. L'homme de génie qui alors dominait les événements, Mirabeau, témoin une fois de plus de la mobilité du caractère français, dit avec ironie a l'un de ses collègues : « Si j'étais appelé au ministère, poignardezmoi, car un an après vous seriez esclaves. »

Bailly lui dit qu il réunissait tous les titres des monarques chéris, Louis le Juste. Louis le Bon., Louis le Sage, et bientôt Louis le Grand.

Au milieu des émeutes, de la lamine et des complications d'une administration nouvelle, Bailly traversa plus d'une crise difficile. Les conflits administratifs dont la source existait au sein même du conseil de la commune lui arrachaient chaque jour cette exclamation, image fidèle de l'état de son âme : J'ai cessé û l'être heureux. Cependant, jusqu'à la fuite du roi, il parvint à garder sa popularité; mais l'insurrection du Champ de Mars l'obligea de recourir à la force; le sang coula, et de ce jour il devint odieux au parci populaire. Lorsqu'il eut remis ses pouvoirs entre les mains de Pétion, son successeur (18 novembre 1791), on lui offrit un refuge en Angleterre, pour échapper aux rancunes de ses ennemis. Bailly répondit : « L'homme qui s'est vu chargé d'une grande administration doit, quelque danger qui le menace, rester pour rendre compte de sa conduite. » Ce triste moment ne se fit guère attendre. Arrêté à Melun, où il avait cru trouver une paisible retraite auprès de son ami et illustre confrère le savant Laplace, Bailly fut transféré à Paris sur l'ordre du Comité de salut public. Appelé à déposer comme témoin dans le procès de Marie- Antoinette, il déclara fausses et calomnieuses les accusations portées contre la reine, et lorsqu'il eut à se défendre lui-même, il montra la plus grande fermeté. Bailly avait alors cinquantesept ans. Condamné à mort pour sa participation à ce qu'on appelait alors les massacres du Champ de Mars, et traîné lentement à l'échafaud au milieu des outrages et des imprécations d'une multitude en fureur, son courage et sa constance ne se démentirent pas un seul instant1. L'agonie fut prolongée encore: Sur le heu même de l'exécution, on brûla devant lui le drapeau

1. « Bailly avait coutume de dire: « On doit avoir mauvaise opinion de ceux qui n'ont pas, en mourant, un regard à jeter en arrière. » Le dernier regard de Bailly l'ut pour su femme. Un gendarme de l'escorte recueillit avec sensibilité les paroles de la victime et les reporta fidèlement à sa veuve. » (Arago, Biographie Je Bailly.)

rouge; on démolit l'échafaud préparé, pour ne pas souiller de son sang le champ de la fédération, et on le releva dans un fossé voisin. « Pendant les apprêts de son supplice, dit Arnault, apprêts renouvelés et prolongés avec tant de cruauté, une pluie glaciale n'avoit pas cessé de tomber sur ce vieillard demi-nu : Tu trembles, Bailly. lui dit un de ses bourreaux. — J'ai ftoid, répondit Baillv (12 novembre 1793 *•

« Lorsque cet homme infortuné écrivoit, à propos d'Hypathia, jeune femme astronome massacrée par les habitants d'Alexandrie, que les modernes épargnent au moins la vie, en déchirant la réputation, il ne se doutoit guère qu'il seroit luimême une preuve lamentable de la fausseté de son assertion, et qu'il renouvelleroit l'histoire d'Hvpathia2. »

Un siècle et demi avant Bailly, une autre victime des tourmentes révolutionnaires, le roi d'Angleterre, Charles Ier, ne voulut pas trembler de froid. Le matin de son exécution (9 février 1649), « le roi, die M. Guizot, s'étant levé de bonne heure: « J'ai une grande affaire à terminer », dit-il à Herbert, et il se mit à sa toilette. Les mains du fidèle serviceur tremblaient en arrangeant ses cheveux. « Prenez, je vous prie, la même peine qu'à l'ordinaire, dit le roi; quoique ma tête ne doive pas rester longtemps sur mes épaules, je veux être paré aujourd'hui comme un marié. Donnez-moi deux chemises, ajouta-t-il; la saison est si froide que je pourrais trembler, et on dirait que j'ai peur. »

Brûler n'est pas répondre. — Ce mot a pu être dans la bouche de plus d'un des novateurs ou des persécutés, qui, comme Calvin ou Rousseau, ont vu condamner leurs livres au feu; mais il est devenu célèbre depuis qu'il a été imprudemment répété par Camille Desmoulins, le jeune révolutionnaire

1. « Et il y a des gens qui lui disputent ce mot, dans le sens élevé où il est si naturel qu'il l'ait proféré. On dirait qu'ils ont intérêt vraiment à ce qu'il y ait un mot touchant et subiime de moins dans le monde.» (Sainte- Beuve, Causeries du lundi.]

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