Chateaubriand, Génie du Christianisme
que Mirabeau saluait ainsi, dans une lettre du 2 mai 1790 : « Adieu, beau fils! vous méritez qu'on vous aime, malgré vos fougueux écarts. »
Après avoir écrit, dans ses accès d'exaltation, la France libre et le Discours de la Lanterne aux Parisiens. Camille Desmoulins assista, en 1793, aux terribles séances du tribunal révolutionnaire, et son cœur se serra. On dit même qu'en entendant l'arrêt demortdes Girondins (octobre 1793), il faillit s'évanouir et s'écria : « C'est moi qui les ai tués. » Il était sous ces sinistres impressions lorsque Danton, revenu aussi à des sentiments plus modérés, lui dit un jour en sortant avec lui du tribunal révolutionnaire : « Pourquoi gardes-tu le silence? — J'ensuis las. du silence, répondit-il. La main me pesé; j'ai quelquefois envie d'aiguiser ma plume en stylet et d'en poignarder ces misérables. Qu'ils y prennent garde, mon encre est plus indélébile que leur sang; elle tache pour l'immortalité! — Commence donc dès demain, s'écria Danton. C'est toi qui as lancé la Révolution, c'est à toi de l'enrayer. »
Et le 5 décembre 1793 (quintidi frimaire, 2'' décade, l'an II de la République une et indivisible) parut le premier numéro du Vieux Cordelier. <i journal rédigé par Camille Desmoulins, député à la Convention et doyen des Jacobins », avec cette devise : Vivre libre ou mourir.
Les deux premiers numéros ne furent pas encore agressifs; ils ménageaient Robespierre, par qui Camille avait même promis de se laisser diriger. Cependant, ces numéros promettaient des scandales, des révélations, des attaques, et le succès fut très grand : on en tira, dit-on, jusqu'à cinquante mille exemplaires. C'était le temps où l'on jouait sur les mots, même en jouant sa tète : Desmoulins avait dit, en parlant de Saint-Just : // s estime tant qu'il porte avec respect sa tète sur ses épaules comme un saint sacrement ; et Saint-Just avait répondu : Je lui jerai porter la sienne comme un saint Denis. Dans le troisième numéro du Vieux Cordelier } Camille Desmoulins, pour saper le terrorisme, peignit, avec éloquence et sous les couleurs les plus vives, les misères et les crimes de
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son temps en feignant de retracer, d'après Tacite, la Rome des Césars. Il ne se borna pas, du reste, à ces allusions transparentes, car il ajouta pour appuyer sur la leçon : « C'est à ceux qui, en lisant ces vives peintures de la tyrannie, y trouveraient quelque malheureuse ressemblance avec leur conduite, à s'empresser de la corriger : car on ne se persuadera jamais que le portrait d'un tyran, tracé de la main du plus grand peintre de l'antiquité et par l'historien des philosophes, puisse être devenu le portrait d'après nature de Caton et de Brutus, et que ce que Tacite appelait le despotisme et le pire des gouvernements, il y a dix-huit siècles, puisse s'appeler aujourd'hui la liberté et le meilleur des mondes possibles. «
Ceux que désignait si clairement le traducteur de Tacite ne se corrigèrent point ; mais ils se reconnurent et ne songèrent qu'à se venger. Dénoncé à toutes les sociétés populaires et menacé de la guillotine, Camille Desmoulins ne recula pas; il se raidit même, plus résolu que jamais, contre le danger : il osa dire que la liberté n'était point un bonnet rouge1, et poussa la hardiesse jusqu'à prononcer le mot clémence : « Je pense bien différemment de ceux qui vous disent qu'il faut laisser la terreur à l'ordre du jour. Je suis certain, au contraire, que la liberté serait consolidée et l'Europe vaincue si vous
i. « Non, la liberté, cette liberté descendue du ciel, ce n'est point une nymphe de l'Opéra, ce n:est point un bonnet rouge, une chemise sale ou des haillons : la liberté, c'est le bonheur, c'est la raison, c'est l'égalité, c'est la justice. Voulez-vous que je la reconnaisse, que je tombe à ses pieds, que je verse tout mon sang pour elle? Ouvrez les prisons à ces deux cent mille citoyens que vous appelez suspects; car, dans la Déclaration des Droits, il n'y a pas de maison de suspicion, il n'y a que des maisons d'arrêt. Le soupçon n'a point de prison, mais l'accusateur public; il n'y a que des prévenus de délits fixés par la loi. Et ne croyez pas que cette mesure serait funeste à la République : ce serait la mesure la plus révolutionnaire que vous eussiez jamais prise. Vous voulez exterminer tous vos ennemis par la guillotine ! Mais y eut-il jamais plus grande fo'ie? Pouvez-vous en faire périr un seul à l'échafaud sans vous faire dix ennemis de sa famille ou de ses amis? Croyez-vous que ce soient ces femmes, ces vieillards, ces cacochymes, ces égoïstes, ces traînards de la Révolution qui sont dangereux? De vos ennemis, il n'est resté parmi vous que les lâches et les malades; les braves et les forts ont émigré, ils ont péri à Lyon ou dans la Vendée ; tout le reste ne mérite pas votre colère. »
aviez un comice de clémence. C'est ce comité qui finirait la Révolution : car la clémence esc aussi une mesure révolutionnaire, et la plus efficace de toutes quand elle est distribuée avec sagesse. Que les imbéciles et les fripons m'appellent modéré s'ils le veulenc Si mon comice de clémence
paraît à quelques-uns de mes collègues malsonnanc et sentant le modérantisme , je puis répondre, dans le temps
qui court, comme faisait Marat quand, dans un temps bien différent, nous lui reprochions d'avoir exagéré dans sa feuille : Vous n'y entendej rien! Eh! mon Dieu, laissez-moi dire; on n en rabattra que trop. »
Camille Desmoulins ayant été ajourné aux Jacobins pour justifier ses insinuations contre la Terreur, il fut défendu à deux reprises différentes par Robespierre qui termina ainsi son second plaidoyer (7 janvier 1794) : « Les écrits de Camille sont condamnables sans douce; mais pourtant il faut distinguer sa personne de ses ouvrages. Camille est un enfant gâté, qui avait d'heureuses dispositions, mais que les mauvaises compagnies ont égaré. Il faut sévir contre ses numéros, que Brissot lui-même n'eût osé avouer, et conserver Camille au milieu de nous. Je demande, pour l'exemple, que les numéros de Camille soient brûlés dans la société. — C'est fort bien dit, répliqua Camille; mais je te répondrai comme Rousseau : Brûler n'est pas répondre. 1
Par ces derniers mots, l'accusé détruisit l'effet qu'aurait pu produire, s'il en était temps encore, le discours de son défenseur. Il fut exclu des Jacobins comme il l'avait été des Cordeliers. et sa mort fut décidée. Dans le rapport de Courtois les papiers trouvés chez Robespierre, après Thermidor, on lit cette phrase: 1 Camille, guillotiné pour avoir commenté Taci ce. 1 Il fut arrêté dans la nuit du 30 au 31 mars, traduit au tribunal révolutionnaire, et conduit à l'échafaud le 5 avril suivant [1794 . Sa femme, sa chère Lucile, voulut exciter un soulèvement pour le sauver, et fut exécutée huit jours après.
Dt l'audace, encore df l'audace, toujours de l'ai-
dace. — C'est fort à propos que l'histoire a enregistré ce cri de guerre ; aucun ne caractérise mieux Danton (1759- 1794.) : il eut de l'audace, de l'emportement, beaucoup plus que du courage1. La journée du 10 août avait valu à Danton le ministère de la justice; il y avait été porté, a-t-il dit lui-même, par un boulet de canon. Le manifeste du duc de Brunswick, sur la guerre entreprise contre la France, était connu à Paris le 28 juillet, et, le 22 août, Longwy ouvrait ses portes aux Prussiens. Le bruit se répandait même que, quelques jours après, Verdun avait suivi son exemple. La terreur était dans les esprits, l'exaspération était à son comble. Le icr septembre, il fut'décidé que le lendemain on battrait la générale, on sonnerait le tocsin, on tirerait le canon d'alarme, que tous les citoyens disponibles se dirigeraient en armes vers le Champ de Mars, y camperaient pendant le reste de la journée et partiraient ensuite pour se rendre sous les murs de Verdun. C'est pourquoi Vergniaud et Danton prononcèrent l'un et l'autre, le 2 septembre 1792, un discours sur la levée en masse des citoyens. Voici les paroles de Danton :
« Il est bien satisfaisant pour les ministres d'un peuple libre d'avoir à lui annoncer que la patrie va être sauvée. Tout s'émeut, tout s'ébranle, tout brûle de combattre. Vous savez que Verdun n'est point encore au pouvoir de nos ennemis.
« Vous savez que la garnison a juré d'immoler le premier qui proposerait de se rendre; une partie du peuple va se porter aux frontières, une autre va creuser des retranchements, et la troisième, avec des piques, défendra l'intérieur de nos villes. Paris va seconder ces grands efforts ; les commissaires de la commune vont proclamer d'une manière solennelle l'invitation aux citoyens de s'armer et de marcher pour la défense de la patrie. C'est en ce moment, messieurs, que vous pouvez déclarer que la capitale a bien mérité de la France entière ; c'est en
1. Ce mot donne la marque du caractère de Danton comme le proverbe italien qu'on a mis dans la bouche de Saint-Just convient à son impassibilité : L'empire est au flegmatique. (Voy. Histoire de Saint-Just, par Ern. Hamel,
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ce moment que l'Assemblée nationale va devenir un véritable comité de guerre. Nous demandons que vous concouriez avec nous à diriger ce mouvement sublime du peuple, en nommant des commissaires qui nous seconderont dans ces grandes mesures. Nous demandons que quiconque refusera de servir de sa personne, ou de remettre ses armes, soit puni de mort.
« Nous demandons qu'il soit fait une instruction aux citoyens pour diriger leurs mouvements; nous demandons qu'il soit envoyé des courriers dans tous les départements pour les avertir des décrets que vous aurez rendus.
« Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, messieurs, il nous faut de l audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France est sauvée l. »
Ce discours, accueilli par d'unanimes applaudissements, fuc suivi des massacres dans les prisons; ils commencèrent ce même jour 2 septembre, un dimanche, et ne cessèrent que le jeudi. On a dit que Danton ne les avaic pas voulus ; mais quand on prêche l'audace à un peuple en fureur, quand on l'entraîne et qu'on l'affole, on peut s'attendre à d'épouvantables excès-.
Danton n'était ni féroce ni sanguinaire; il avait même au fond de l'âme des sentiments d'humanité dont il a donné plus d'une preuve; mais il était irréfléchi, violent; il disait qu'une révolution ne peut se faire géométrique nient. Parfois aussi l'expression chez lui était pittoresque : à un groupe populaire qui le consultait sur la façon d'agir avec les aristocrates, il répondit : Faites comme eux. vous étiei dessous, mettcj-voiis dessus. ! oilà la révolution. »
i. Si Danlon avait lu les Essais de François Bacon, il aurait pu être inspiré, en poussant ce triple cri, par le célèbre philosophe anglais: « Le rôle de l'audace est d'un effet merveilleux dans [es affaires politiques (civil busiiiessi. Que faut-il d'abord? de l'audace. Et en secoua1 et en troisième lieu? de l'audace. Ht cependant l'audace est fille jj l'ignorance et de la bassesse. »
2. Plusieurs historiens se sont efforces de prouver que Danton ne prit aucune part aux horribles massacres. Voir, en particulier, le livre de M. Dubosc : Danton et les massacres de septem
Le moment arriva où les excès de la démagogie l'épouvantèrent. Il employa alors son éloquence à flétrir les saturnales appelées Fêtes de la Raison : Quand ferons-nous cesser ces mascarades? Nous n'avons pas voulu détruire la superstition pour établir l'athéisme.
A ceux qui lui conseillèrent de frapper Robespierre pour n'être pas frappé lui-même, il répondit : J aime mieux être guillotiné que guillotineur. Cependant, il ne se croyait que menacé ; comme le duc de Guise, il disait qu'on n'oserait pas : On ne me touche pas. je suis l'arche. Et quand on lui parlait de fuir : Est-ce qu'on emporte sa patrie à la semelle de ses souliers!
' Arrêté et conduit d'abord à la prison du Luxembourg, il dit à ses codétenus : « Messieurs, j'espérais avant peu vous faire sortir d'ioi ; mais m'y voilà moi-même avec vous, et je ne sais comment cela finira, t Le tribunal révolutionnaire ne tarda pas à lui apprendre comment cela devait finir pour lui. C'est à pareille époque, s'écria-t-il, que j'ai fait instituer le tribunal révolutionnaire; j'en demande pardon à Dieu et aux hommes. Interrogé, selon l'usage, sur son nom et sa demeure, il répondit : Ma demeure sera bientôt dans le néant et mon nom vivra dans le Panthéon de l'histoire; et lorsqu'il entendit son arrêt de mort, il s'écria : « On nous immole à quelques lâches brigands ; mais ils ne jouiront pas longtemps de la victoire ! J'entraîne Robespierre... L'infâme poltron, j'étais le seul qui pouvait avoir assez d'influence pour le sauver! » Ramené dans sa prison, voici quelle fut sa dernière réflexion : Dans les révolutions, le pouvoir reste toujours dans les mains des petits ' mais il vaut mieux être né pauvre pêcheur que de gouverner les hommes.
Au pied de l'échafaud, la pensée de sa femme et de ses enfants lui arracha quelques larmes ; mais il se raidit aussitôt : Allons. Danton, point de faiblesse! Ses dernières paroles, plus préparées peut-être que les autres, furent adressées au bourreau : Tu montreras ma tête au peuple; elle en vaut la peine. Et lorsque le bourreau l'empêcha d'embrasser son ami Hérault de Séchelles : Misérable . lui dit-il en mettant
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la têce sous le couteau, tu n: empêcheras pas nos tètes de se baiser dans le panier. » 5 avril 1794-)
Thermidoriens. — Le Comité de salut public, dont Robespierre étaic l'âme, portait dans son sein un germe de division qui devait causer sa ruine. D'un côté, étaient les hommes purs, mais en même temps implacables : Robespierre, Saint- Just, Couthon; de l'autre, les corrompus, aussi atroces que les premiers, mais moins éloignés de la transaction, du moment où ils y voyaient le moyen de satisfaire leurs passions : c'étaient Billaud-Varennes *, Collot d'Herbois et Barère. La lutte s'engagea à la Convention dans les séances des 8 et 9 thermidor an II 126 et 27 juillet 1794), et elle se termina par la chute de Robespierre, dont l'arrestation fut décrétée à une immense majorité aux cris de: Vive la liberté! J ive la République! — La République . répondit Robespierre, elle est perdue; les brigands triomphent.
Robespierre jeune, Saint-Just, Couthon et Lebas furent mis, dans la même séance, en état d'arrestation (c'est Barère qui rédigea les décrets), et le lendemain, 10 thermidor, ils montèrent sur l'échafaud.
C'est la victoire remportée dans la journée du 9 thermidor qui fit appeler Thermidoriens ceux des membres de la Convention qui luttèrent contre Robespierre et parvinrent à le renverser. Il y eut là deux sortes d'hommes : ceux qui comptaient poursuivre la voie révolutionnaire, tels que Billaud-Varennes. Collot d'Herbois, Vadier, Amar, valets qui avaient pris le sceptre de leurs maîtres après les avoir assassinés; et ceux qui voulaient que la chute de Robespierre fut le signal de la réaction. Ces derniers l'emportèrent, car ils curent avec eux la majorité modérée de la Convention; c'est à eux surtout que s'applique le nom de Thermidoriens. Ils eurent pour chef Tallien, dont la femme fut surnommée Notre-Dame de Thermidor
1. Celui que Napoléon regardai! comme le plus exécrable des hoino: aient ti^ure dans la Révolution.
en souvenir de l'influence qu'elle avait exercée sur Tallien lorsqu'il s'était agi de renverser Robespierre. « J'ai vu hier la séance des Jacobins, avait dit Tallien à la tribune, j'ai frémi pour la patrie ! J'ai vu se former l'armée du nouveau Cromvell, et je me suis armé d'un poignard pour lui percer le sein, si la Convention nationale n'avait pas eu le courage de le décréter d'arrestation. »
La réaction thermidorienne dura jusqu'à la fin de la session de la Convention, c'est-à-dire jusqu'au 4 novembre 1795 (13 brumaire an IV).
' Muscadins. — Jeunesse dorée. — Incroyables. — Les
jeunes gens qui, après la chute de Robespierre, formaient le parti de la réaction, affectèrent, par opposition aux révolutionnaires dits sans-culottes (voy. ce mot), une tenue élégante et des mœurs raffinées qui firent donner à leur faction le nom de jeunesse dorée. Ils avaient adopté un costume particulier qu'on appelait costume à la victime; au lieu de la Carmagnole {voy. ce mot) des Jacobins, ils portaient l'habit carré et décolleté, et ils étaient armés de bâtons plombés en forme d'assommoir.
Le. massacreur Fréron, celui qui voulut raser Marseille, Toulon et l'Hôtel de Ville de Paris, celui qui, dans les plus mauvais jours de la Révolution, poussa incessamment à toutes les violences, l'homme exécrable qui semblait né avec le génie de la destruction, et qui, selon l'expression d'Isnard, est demeuré tout nu et tout couvert de la lèpre du crime, se mit à la tête de cette troupe de jeunes réactionnaires qui se présentaient comme les vengeurs des victimes de la Terreur, et luttaient, dans les sections et dans les clubs, contre les derniers jacobins. Avec eux, il massacra les sans-culottes en chantant le Réveil du peuple, comme il avait massacré auparavant les royalistes en chantant la Marseillaise (voy. ce mot). Les réactionnaires furent punis de cette alliance par un outrage : on les appela la jeunesse dorée de Fréron.
Pour soutenir son nouveau parti, Fréron reprit la publication de l'Orateur du peuple, pamphlet qui avait été autrefois
le déversoir du journal de Marat, l'Ami du peuple, et, pour que rien ne manquât au cynisme de la conversion de Fréron, il plaça son journal transformé sous l'invocation de celui dont il avait été naguère « le lieutenant, le cher frère d'armes ».
« O Marat! lui dit-il dans son premier numéro, toi qui tant de fois m'as appelé ton disciple chéri, le successeur de ton choix; toi dont souvent j'ai rédigé les feuilles courageuses, quand tu succombais sous le poids des travaux ; ombre immortelle!... viens m'environner de ta puissance et m'embraser de ta chaleur !... O mon maître, ô mon éternel modèle ! ne souffre pas que des fripons et des bourreaux se disputent, comme des chiens dévorants, les lambeaux de la République! Arme mon bras de ta plume tyrannicide ; que la massue de la liberté disperse ou écrase tous ses ennemis ; que les Droits de l'homme ressuscitent et que le peuple enfin jouisse des bienfaits de la Révolution. »
C'est pour se mettre au service de la contre-révolution que Fréron invoquait ainsi Marat; il déclarait une guerre à outrance au redoutable triumvirat, Billaud-Varennes , Collot d'Herbois et Barère, les derniers terroristes; il allait les attaquer avec autant d'acharnement qu'il avait poursuivi autrefois les émigrés et les royalistes.
Avant d'être là jeunesse dorée de Fréron. les jeunes hommes, soignés dans leur mise et recherchés dans leurs manières, qui n'aimaient guère la République et ne s'en cachaient pas, avaient reçu du député Chabot le surnom de muscadins : Chabot dédaignait le luxe, l'élégance et même la propreté ; il les regardait comme incompatibles avec la sévérité des mœurs républicaines, et il méprisait les hommes dont les cheveux et les vêtements lui paraissaient sentir Le musc. Ce capucin défroqué affectait d'exagérer la malpropreté traditionnelle des membres de son ordre : il avait la tête crasseuse, la poitrine et le cou découverts, il portait des sabots, un pantalon d'étoffe grossière, une jaquette en guise d'habit, et se rendait ainsi à la Convention.
Les muscadins n'étaient pas tout à fait dans leur tort en
ayant une tenue plus propre et plus décente que celle de Chabot; mais ils tombèrent, sous le Directoire, dans une exagération contraire à celle de l'ex-capucin, et alors ils furent ridicules jusqu'à l'extravagance : leur costume, leurs manières, leur langage, tout devint une pitoyable mascarade. A quelques années de distance, le contraste est singulièrement saisissant entre le sans-culotte « aux mains calleuses1 », et Y incroyable aux tresses en oreilles de chien. Jamais l'exagération des uns ne poussa plus loin l'exagération des autres.
Ces grotesques personnages, qui faisaient de l'opposition politique avec leurs allures et leurs oripeaux, affectaient aussi un langage à part : pour qu'il ne conservât rien de la rudesse du langage des patriotes, ils avaient banni la lettre r*, remplacé le ch par la lettre s. et ne parlaient qu'en zézayant ou en grasseyant, imitant en cela le chanteur à la mode Garât, le muscadin musical, le troubadour du Directoire, qu'ils appelaient Al. Ga-at. Disposés à jouer l'étonnement à propos de tout ce qui choquait leurs yeux ou leurs idées, ils s'écriaient à chaque instant, en prenant un ton de moquerie dédaigneuse : C'est incroyable, ma parole d:honneurl (C'est inc-oyable, ma pa-ole d'honneu!), ou bien : En vérité, c'est incroyable! (En vé-ité, c'est inc-oyable! et le dernier mot de cette perpétuelle exclamation a été retenu pour les désigner.
Puisque c'est surtout par leur costume que les incroyables appartiennent à l'histoire, il faut dire quel était ce costume, dont Carie Vernet, dans ses spirituels dessins (les Merveilleuses et les Incroyables , nous a laissé une image fidèle. Les cheveux longs et poudrés, tombant de chaque côté en deux larges tresses dites oreilles de chien, descendaient sur les épaules; par derrière, ils formaient une longue natte, dite cadenette3, relevée sur le haut de la tête et retenue par un peigne
i. C'iabot avait proposé d'expulser du territoire de la République tous ceux qui n'avaient pas les mains calleuses, et de donner leurs propriétés aux sans-culottes.
a. Habitude que déjà Prudhomme, dans ses Révolutions de Paris, reprochait aux aristocrates, en 1750.
3. « Sous Louis XIII, on appelait moustache une grande mèche de cheveux
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. ++s
d'écaillé. La calotte, courte et collante, était en velours vert ou noir, boutonnée et enrubannée au-dessous du genou. Le gilet-veste était de panne chamois, à larges revers et à boutons de nacre. La redingote, de drap bleu, noisette ou vert, à collet dentelé, à grands revers, descendait à moitié des cuisses, et les poches étaient placées aussi bas que possible. La cravate, très empesée, montait au milieu du menton et formait à la gorge un goitre de mousseline. Les bottes, à revers jaunes, avaient des pointes relevées. Le chapeau à claque, bicorne, était très haut et taillé en demi-cercle. La grande toilette comportait un habit de drap bleu barbeau, à taille carrée, à longues et larges basques, et à boutons de nacre d'une largeur énorme. Les accessoires se composaient de boucles d'oreilles en or et en camées, d'un collier, d'un médaillon, d'un lorgnon, d'un ruban de moire chargé de breloques, et enfin d'une canne à pomme d'or ou faite d'un cep de vigne. Ainsi accoutrés, les incroyables prenaient des airs mélancoliques, efféminés ou maladifs, ce qui ne les empêchait pas de se montrer, à l'occasion, vigoureux et violents.
Les incroyables se réunissaient habituellement au Palais- Royal ou sur la partie des boulevards appelée par les royalistes le Petit Coblenti1. Là, ils débitaient leurs fadaises, se moquaient du Directoire, qu'ils appelaient Di-ectoi. échangeaient des mots de passe qui rappelaient presque toujours le nom de Louis XVII iQuelle esc la moitié de trente-quatre, ou quel est le double de huit et demi?1), et lisaient les nouvelles du jour en les accompagnant de commentaires qui excitaient souvent des rixes sanglantes entre eux et les patriotes.
qu'on laissait pendre; lorsque M. de Luynes devint connétable, on lit maréchal de France son frère puîné, Honoré d'Albert, seigneur de Cadenet, très recommandé par cette touffe de cheveux due moustache, qui, de lui, fui nommée cadenette. » (Dictionnaire de Littre.
i. C'était a peu prés la partie correspondant aux boulevards .utuels des Capucines, des Italiens et Montmartre. Rendez-vous des élégants et des merveilleuses, des royalistes et des anciens émigrés, cette promenade était appelée Petit Coblent\ en souvenir de la ville de Coblentz, un des i lus importants Ibvers de l'émigration.
+4<ï PETITES IGNORANCES
Mes six sous! mes six sous! — Boieldicu (1775-1834), l'auteur de la Dame blanche, vint à pied de Rouen à Parisavec trente francs dans sa poche, et dut pour vivre, au début de sa carrière, se faire accordeur de pianos. C'est dire que ni lui ni sa famille n'étaient riches. Mais il aimait les pauvres, et le peu de bien qu'il put faire laissa dans son âme un long et doux souvenir. Son père lui donnait quotidiennement, lorsqu'il était enfant, six sous pour ses menus plaisirs; le plus souvent, Boieldieu les distribuait en aumônes. Un jour qu'il était encore en possession de la somme tout entière, un pauvre vieillard l'aborde en implorant sa charité. L'enfant, touché de la figure et du dénuement de ce malheureux, lui dit : « Tenez, voilà mes six sous, je n'ai que cela. » Le vieillard, attendri, l'accabla de bénédictions en lui disant : « Mon petit ami. vous serez heureux; souvenez-vous de moi. »
Et chaque fois que Boieldieu avait un succès au théâtre, la prédiction du pauvre vieux de Rouen lui revenait à la mémoire; il s'écriait, le cœur joyeux : Mes six sous! mes six sous!...
Le premier succès de Boieldieu fut la Dot de Su jet te ; dont Fiévée, sur les instances de M""' Erard, avait consenti à tirer un opéra-comique. La pièce fut jouée le 5 septembre 1795 : c'est ce soir-là sans doute que Boieldieu poussa pour la première fois son cri d'allégresse.
Ils n'ont rien appris, ni rien ouelié. — Ce mot est enregistré dans l'histoire au nom de Talleyrand. Rien ne prouve, du reste, qu'il ne l'ait pas dit. La rage de vouloir lui retirer aujourd'hui tout ce qu'on lui a généreusement prêté autrefois ne doit pas aller jusqu'à le dépouiller de son propre bien. Ce qu'il faut croire seulement, en ce qui touche la petite injure aux émigrés, c'est qu'elle était peut-être une réminiscence. Talleyrand connut à Londres le chevalier de Panât1, et il put
i. Ce chevalier de Panât, qui était capitaine de vaisseau au moment où éclata la Révolution et qui devint amiral, avait beaucoup d'esprit ; mais sa
fore bien lui entendre exprimer sur les émigrés cette opinion qu'on retrouve, à la date de janvier 1796, dans une lettre du chevalier au célèbre journaliste de l'époque, Mallet du Pan : « Vous nous parlez souvent de la folie de Vérone. Hélas! mon cher ami, cette folie est générale et incurable. Combien vous vous trompez en croyant qu'il y a un peu de raison dans la cour du frère! Nous voyons tout cela de près et nous gémissons : personne n est corrigé ; personne n'a su ni rien oublier, ni rien apprendre. Tous les chefs de l'aristocratie, tous les hommes influents sont bien au delà des idées de Coblentz. On ne peut donc former aucune espérance l. »
Vingt ans après, lorsque les Bourbons rentrèrent en France, l'empereur de Russie exprima sur eux le même sentiment. La Fayette, dans une conversation qu'il eut avec cet empereur, lui parla de ses espérances au sujet des Bourbons, que le malheur devait avoir en partie corrigés. — « Corrigés ! s'écria Alexandre, ils sont incorneés et incorrigibles. »
Chauffeurs et Garrotteurs. — Au fond de la vallée d'Orgères, à 40 kilomètres de Chartres, se voyaient encore, vers la fin du dernier siècle, les vastes carrières, depuis longtemps abandonnées, donc les pierres ont servi, du xie au xme siècle, à construire la cathédrale de Chartres. Elles formaient un souterrain servant de refuge, sous le Directoire, a une bande de brigands organisée dans le but de s'emparer de l'argent et des objets précieux qui avaient été cachés pendant la Révolution et surtout pendant l'époque de la Terreur.
tenue extrêmement négligée est restée proverbiale. Rivarol disait de lui: a Panât fait t.tclie dans la boue. »
i. De Sun côté, Mallet du Fan avait dit en parlant des émigrés, a qui le malheur semblait avoir ôté la raison: 1 Il est toal simple que l'adversité dérange des esprits qui n'y ont pas été élevés ; il est tout simple qu'elle ne leur ait donne ni une leçon, ni une idée, ni une notion de rien. » — Tout autre était son langage en constatant, au commencement Je 1800, les succès obtenus a Londres par le duc d'Orléans (depuis Louis-Philippe) tant auprès des Anglais que des Français: Ah! celui-là, écrivait-il au comte de Sain' gonde, a su mettre à profit l'adversité!
La tête couverce d'un voile noir ou le visage barbouillé de suie, ces brigands s'introduisaient dans les fermes et les maisons isolées que des émissaires leur avaient signalées comme faciles à surprendre; ils garrottaient les habitancs, hommes et femmes, et les sommaient de dire où étaient cachées leurs richesses ; lorsque les victimes résistaient, on leur chauffait les pieds à un feu ardent, jusqu'à ce que la douleur leur arrachât leur secret. Le garrottage et le chauffage, moyens de torture qu'ils avaient adoptés, les avaient fait appeler garrotteurs et surtout chauffeurs.
Ces brigands qui, dès 1797, avaient jeté l'effroi dans le département d'Eure-et-Loir et dans les départements voisins1, ne tardèrent pas à se répandre sur plusieurs autres parties de la France. Ils se formèrent en bandes dirigées par des chefs dont le plus redoutable fut, sur les rives du Rhin, l'ancien valet de bourreau, Jean Buckler, surnommé Schinderhannes. ou Jean l'Ecorcheur. Il échappa longtemps aux autorités allemandes et françaises, et ne fut exécuté qu'en 1802, avec dix-neuf de ses complices.
Lorsque l'attente des chauffeurs était trompée, c'est-à-dire lorsqu'ils n'avaient aucun trésor à découvrir, ils se vengeaient par le viol, le meurtre et l'incendie. Le gouvernement du Directoire ne parvint pas à les exterminer; l'effroi qu'ils inspiraient les rendait redoutables à leurs propres juges. Ils ne disparurent entièrement que vers la fin du Consulat.
On a dit que les chauffeurs étaient soudoyés par l'Angleterre et par les royalistes; mais à ceux qui emploient de tels moyens, il ne faut prêter d'autres mobiles que le brigandage et la cupidité.
1. L'enfant d'un chauffeur, rencontré par des gendarmes dans la forêt d'Orgères, mit la justice sur les traces de ceux qui se réfugiaient dans les vieilles carrières. Cent dix furent arrêtés, jugés à Chartres, et presque tous exécutés. L'entrée des carrières fut murée. — On saura tout sur les chauffeurs en lisant le livre publié, en i8o4, par M. Sevelinges, sous le titre : Vie d^Shinderhannes et autres chefs de brigands dits chauffeurs et garrotteurs.
historiques et litteraires. 4+9
Donnez-moi un remède pour la fatigue, mais ouice remède ne soit pas le repos. — A l'âge de vingt-neuf ans, Lazare Hoche (1768- 1797) écaic général en chef des deux armées de Sambre-et- Meuse et de Rhin-et-Moselle, réunies sous le nom d'armée d'Allemagne. C'était le plus vaste commandement de la République. Hoche aurait été ministre de la guerre si son âge le lui eût permis. Aucune carrière militaire sous la République n'avait été ni plus brillante ni plus rapide. Malheureusement, ce noble soldat, désintéressé de toute ambition, libre de toute intrigue politique, ce jeune général, qui mérita d'être appelé le Pacificateur de la Vendée . ne devait pas atteindre sa trentième année.
Après avoir été plein de force et de santé, remarquable par sa vigueur et sa beauté autant que par ses talents et son courage, il s'affaiblit touc à coup et sembla dévoré par un mal inconnu1. Bien qu'il fût en proie à de cruelles douleurs, il refusait obstinément de suspendre ses travaux d'organisation des deux armées dont il venait de recevoir le commandement; il disait à son médecin : Donnez-moi un remède pour la fatigue, mais que ce remède ne soit pas le repos. Il dut céder pourtant quand le mal devint insupportable : il se mit au lit le 17 septembre 1797, et le lendemain il était mort.
On crut à un empoisonnement, mais l'autopsie ne permit pas de l'établir avec certitude. Les adversaires politiques du jeune général se rejetèrent les uns aux autres l'accusation d'un crime qui ne put être prouvé. Ceux qui soupçonnaient les royalistes rappelèrent que Hoche avait donné un repas quelque temps auparavant à des hommes de différents partis, dans l'espoir de les rapprocher, et que son médecin avait constaté, à parcir de cette époque, une altération subite dans l'état de sa santé. La rumeur publique accusa les triumvirs. Barras, La Revelliére-Lépeaux et Revbel, parce que Hoche n'avait pas entièrement adopté leurs idées sur les journées de Iructidor et
1. Il cracha le sang pendant huit jours, et une fois on l'entendit murmurer; « Ai-je djiu sur les épaules la robj Je Nessusr*
-tSo
sur les proscriptions qui devaient en être la suite. A la cérémonie funèbre du général, on disait dans la foule en montrant les Directeurs : « Voilà les assassins qui assistent aux funérailles de leur victime. » Bonaparte fut accusé à son tour ; il fit comme les Directeurs, il ne protesta même pas1.
La mort de Hoche jeta la consternation parmi les républicains et surtout dans l'armée; il était chéri de ses soldats II fut enterré à Pétersberg, dans le camp retranché de Coblentz, à côté du général Marceau. Le Directoire lui fit faire de magnifiques obsèques au Champ de Mars, en présence de tous les corps de l'Etat. Des chœurs costumés à l'antique chantèrent un hymne patriotique composé par M. J. Chénier et par Cherubini.
La devise de Hoche était : Des choses et non des mots. Il savait concevoir, il osait entreprendre. La réflexion doit préparer, disait-il, et la foudre exécuter. A propos du débarquement qu'il voulut faire en Irlande, Pitt a dit qu'il avait mis sa tentative audacieuse sous la protection des tempêtes.
Les Clichyens. — On désignait ainsi dans le public les membres d'un club qui se forma, après le 9 thermidor, dans un jardin au bas de la rue de Clichy, puis chez le député Delahaye. Ce fut d'abord un club de thermidoriens; mais les contre-révolutionnaires y furent bientôt en majorité, et alors se composa surtout de membres du conseil des Cinq-Cents, les plus hostiles à la Révolution. Ses principaux membres étaient Pichegru, Lemercier, Pastoret, Boissy d'Anglas, Camille Jourdan, Clausel de Coussergues, Henri Larivière, Hyde de Neuville.
1. C'est seulement dans le Mémorial de Sainte- Hélène que Napoléon releva cette accusation : m Hoche périt subitement avec des circonstances singulières qui donnèrent lieu à beaucoup de conjectures; et comme il existait un parti avec lequel tous les crimes me revenaient de droit, l'on essaya de répandre que je l'avais fait empoisonner. Il fut un temps où rien de mauvais ne pouvait arriver que je n'en fusse l'auteur: ainsi, de Paris je faisais assassiner Kléber en Egypte; à Marengo, je brûlais la cervelle à Desaix... Tel est l'empire des bruits, quelque absurdes qu'ils soient, qu'il est probable que tout cela a été cru du vulgaire, et qu'une bonne partie le croit peut-être encore. »
Les clichyens se signalèrent par la fureur avec laquelle ils attaquèrent les institutions républicaines, et ce fut leur violence qui les perdit. Thibaudeau les appelle des Jacobins blancs, mais Napoléon ne leur fait pas cet honneur : « Les clichyens se donnaient pour sages, modérés, bons Français. Etaient-ils républicains ? Non. Etaient-ils royalistes.' Non. Ils voulaient donc la Constitution de 1791 } Non. Celle de 1793.-' Beaucoup moins. Celle de 1 79 5 r1 Oui et non. Qu'étaient-ils donc? Ils n'en savaient rien. Ils auraient voulu telle chose avec des sij telle autre avec des mais. Ce qui les faisait agir, leur donnait du mouvement, c'étaient les applaudissements des salons, les louanges résultant des succès de la tribune. »
Après le coup d'Etat du 8 fructidor an V (4 septembre 1797), le Directoire fit fermer le club de Clichy et déporta à la Guyane une partie de ses membres.
La PREMIERE DES FEMMES EST CELLE QUI A FAIT LE PLUS
d'entants. — Bonaparte n'avait aucun goût pour les femmes supérieures, alors surtout qu'elles étaient appelées par leur genre d'esprit et leur situation dans le monde à exercer une grande influence.
M de Staël avait éprouvé tout d'abord une vive admiration pour Bonaparte ; mais celui-ci la trouva trop indépendante, trop exaltée, et il répondit mal a ses avances. Dés les premières rencontres, ces deux natures impétueuses se heurtèrent; M""' de Staël eut la malencontreuse inspiration de quêter un compliment; elle demanda à Bonaparte quelle était, selon lui, la première des femmes, et il lui répondit avec une brutalité voulue : Celle qui a fait le plus d'enfants. En même temps qu'il se donnait le plaisir d'être désagréable, Bonaparte exprimait sa véritable pensée ; il préférait de beaucoup les femmes qui lui avaient donné des soldats à celles qui, « avec la manie d'écrire sur tout et à propos de rien », ne pouvaient que troubler son gouvernement. A partir de ce moment, l'antipathie entre Mme deStaèl et Bonaparte alla toujours croissant; elle fit de l'une une demi-victine et de l'autre un petit tyran.
• Le plus grand grief de l'empereur Napoléon contre moi, a écrit M""' de Staël, c'est le respect dont j'ai toujours été pénétrée pour la véritable liberté1. » Bonaparte avait justifié d'avance cette opinion en disant : « Cette femme apprend à penser à ceux qui ne s'en aviseraient point ou qui l'avaient oublié. » Ce despote, qui ne pouvait admettre d'autre mobile que le calcul2, comprit que Mme de Staël ne servirait pas ses intérêts : elle avait le tort, très grave à ses yeux, d'aimer la liberté, d'avoir foi dans les principes de la Révolution, de partager en politique les sentiments de son père, que Napoléon traitait d'idéologue et de vieil entêté, et elle faisait autre chose que tricoter des bas. Il se rendait compte de l'ascendant que Mme de Staël exerçait sur tous ceux qui l'écoutaient : « Elle ne parle ni de politique ni de moi, à ce qu'on prétend ; mais je ne sais comment il arrive qu'on m'aime toujours moins lorsqu'on Fa vue. » Ici comme toujours le verbe aimer est détourné de son sens naturel; il signifie, selon les circonstances et les gens, obéir ou admirer.
Bonaparte avait défendu à ses frères de fréquenter une maison où l'on s'exprimait librement sur toutes choses ; il s'irrita de plus en plus contre cette femme d'esprit, toujours ardente, qui s'occupait beaucoup trop des affaires de l'Etat, qui échappait à sa domination, qui excitait même sa jalousie, qui « montait les têtes » contre lui, et, pour en finir, il l'exila. M""' de Staël souffrit de cet exil : ni le brillant séjour de Coppet ni ses voyages en Europe ne lui firent oublier ce qu'elle appelait le ruisseau de la rue du Bac. « Le séjour de Paris m'a toujours semblé le plus agréable de
i. Dix années d'exil.
2. « Il considère la morale en tout genre comme une formule qui ne tire p.is plus a conséquence que la fin d'une lettre ; et, de même qu'après avoir assure quelqu'un qu'on est son très humble serviteur, il ne s'ensuit pas qu'il puisse rien exiger de vous, Bonaparte croit que, lorsque quelqu'un dit qu'il aine la liberté, qu'il croit en Dieu, qu'il préfère sa conscience à son intérêt, c'est un homme qui se conforme à l'usage, qui suit la manière reçue pour expliquer ses prétentions ambitieuses ou ses calculs égoïstes. »(M"1C de Staël, Dix années d'exil.]
tous; j'y suis née, j'y ai passé mon enfance ec ma première jeunesse ; la génération qui a connu mon père, les amis qui ont traversé avec nous les périls de la Révolution, c'est là seulement que je puis les retrouver. Cet amour de la patrie, qui a saisi les âmes les plus fortes, s'empare plus vivement encore de nous quand les goûts de l'esprit se trouvent réunis aux affections du cœur et aux habitudes de l'imagination. » [Dix années d'exil.)
Le grand homme, par cet acte de persécution arbitraire, se rendit un peu odieux et singulièrement ridicule; mais il avait conscience de son rôle d'oppresseur. On a de lui, à cet égard, un mot caractéristique : il était au plus fort de sa puissance et de sa gloire, un jour qu'il s'avisa de demander à ceux qui l'entouraient ce qu'on dirait de lui après sa mort. Tous les flatteurs s'efforçaient à l'envi de débiter quelques compliments lorsqu'il les interrompit par cette parole aussi vraie que bien trouvée : « On dira : Ouf1 ! »
L'homme qui, au sommet du pouvoir et comme rassasié des grandeurs humaines, semblait dire ironiquement, par cette exclamation, que sa gloire ne ferait pas oublier son despotisme, était le même qui, dix ans auparavant (21 juillet 1798), avait crié à ses soldats, débarqués sur la terre d'Egypte : Songej que du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent1 ! Les soldats ont pu ne pas comprendre; mais ils venaient d'apercevoir des monuments gigantesques, ils entendaient leur jeune
1. Ce gros soupir de soulagement devait bien exprimer sa conviction, car, d'après ce que rapporte M'"e de Rémusat, il lui arriva de le répéter: « L'homme vraiment heureux est celui qui se cache de moi au fond d'une province, et quand je mourrai, l'univers fera un grand ouf! »
2. « Le j thermidor (21 juillet), l'armée française se mit en marche avant le jour. Elle savait qu'elle allait apercevoir le Caire et rencontrer l'ennemi. A la pointe du jour, elle découvrit enfin à sa gauche, au delà du Meuve, les hauts minarets de cette grande capitale, et, à sa droite, dans le désert, les gigantesques pvramides dorées pur le soleil. A la vue Je cea monuments, elle s'arrêta comme saisie de curiosité et d'admiration. Le visage de Bonaparte était ravonnant d'enthousiasme; il se mit à galoper devant les rai so'jats. et leur montrant les pyramides,: Songe\, B'écria-t-il, etc. Thiers, Histoire de la Révolution française.')
chef prononcer avec enthousiasme des paroles sonores qui les appelaient à la victoire, et il ne fallait rien de plus pour les entraîner. Un an après (juillet 1799). lorsque l'armée turque fut détruite à la bataille d'Aboukir, Kléber disait à Bonaparte, en le saisissant au milieu du corps : Général, vous êtes grand comme le monde! C'est bien ainsi que Bonaparte l'entendait.
Bonaparte, affamé de gloire après son retour d'Italie, avait beaucoup poussé à l'expédition d'Egypte. Les grands noms ne se font qu'en Orient, disait-il ; son ambition était de « s'enfoncer dans ces contrées de la lumière et de la gloire, où Alexandre et Mahomet avaient vaincu et fondé des Empires, y fa'ye retentir son nom et le renvoyer en France répété par les échos de l'Asie » . Le Directoire ayant fait plusieurs fois de grandes objections contre cette entreprise, Bonaparte, dans un mouvement d'impatience, laissa entendre qu'il donnerait sa démission. A ce mot, La Revellière-Lépeaux, celui des Directeurs qui faisait l'opposition la plus vive, lui répondit avec fermeté :
I Je suis loin de vouloir qu'on vous la donne; mais si vous l'offrez, je suis d'avis qu'on l'accepte. » De ce moment, Bonaparte ne parla plus de démission.
Mon' devoir a moi, c'est de conserver. — Desgenettes (1 762-1 837), après avoir été médecin de l'armée d'Italie, fut attaché comme médecin en chef à l'armée d'Egypte, et s'acquitta de sa mission difficile avec autant d'habileté que de courage. Lorsque les symptômes de la peste se déclarèrent, il ne craignit pas, pour relever le moral des soldats et pour rassurer les malades, de s'inoculer le pus d'un bubon pestilentiel et de boire dans le verre d'un pestiféré la moitié de sa potion.
Bonaparte aimait beaucoup Desgenettes ; il savait tout le parti qu'on pouvait tirer de sa science et de son dévouement.
II lui avait dit dans un de leurs entretiens : « Etudiez tous les détails d'une armée, étendez votre expérience ; peut-être un jour j'en recueillerai les fruits. » Desgenettes, dévoué jusquà l'héroïsme, prouva à Bonaparte, dans maintes circonstances,
qu'il pouvait compter sur lui. Une seule fois, il lui résista. On était à Jaffa (mai 1799), au milieu des pestiférés. Bonaparte fit appeler Desgenettes de grand matin sous sa tente. Il lui exposa en quelques mocs les difficultés, les embarras de la situation, puis il "lui dit pour conclure : t A votre place, je terminerais à la fois les souffrances de nos pestiférés, et je ferais cesser les dangers dont ils nous menacent, en leur donnant de l'opium. » Desgenettes répondit simplement : Mon devoir à moi, c'est de conserver. On a varié la forme de cette réponse1; mais le fond, c'est-à-dire l'esprit d'humanité qui l'a dictée, est resté le même.
Ov ne s'appuie que sur ce qui résiste. — Dans la Constitution de l'an VIII, le pouvoir législatif était confié à trois corps distincts : le Conseil d'Etat, qui préparait les lois; le Tribunat, qui les discutait publiquement, et le Corps législatif, qui les votait-.
Le Tribunat, composé de cent membres, ne faisait pas les lois; mais il décidait s'il devait les soutenir ou les combattre devant le Corps législatif. Bonaparte, après le 18 brumaire,
1. « Il (Bonaparte) ravagea sur sa route tout le pays et y inspira une profonde terreur. Arrive à Jafl'a, il en fit sauter les fortifications. 11 y avait là une ambulance pour nos pestiférés. Les emporter était impossible; en ne les emportant pas, on les laissait exposes à une mort inévitable, soit par la maladie, soit par la faim, soit par la cruauté de l'ennemi. Aussi Bonaparte dit-il au médecin Desgenettes qu'il y aurait bien plus d'humanité à leur administrer de l'opium qu'à leur laisser la vie; à quoi ce médecin lit cette 1 fort vantée : Mon métier est de les guérir, et non de les tuer. (Thiers, Histoire de la Révolution française.) Celte réponse est moins vraisemblable que l'autre: Desgenettes pou\ait tenir à avoir raison, — la question en valait la peine, — mais non à faire sentir durement à Bonaparte qu'il avait tort.
Napoléon, à Sainte-Hélène', s'est défendu en disant qu'il était forcé d'abandonner la ville, que les pestiférés qu'il voulait déliwer de leurs souffrances et soustraire à la barbarie des Turcs étaient au nombre de sept seulement et n'avaient pas plus de quarante-huit heures à vivre.
■j.. Au-dessus du Corps législatif se trouvait le Sénat conservateur, compose de quatre-vingts membres nommés à vie. Le Sénat cassait toutes les lois et toutts les mesures entachées J'inconstitutioniKilité et choisissait les membres du Tribunat et du Corps lég:
rencontra, parmi les membres du Tribunal, quelques hommes peu disposés à le seconder dans ses vues d'envahissement et de domination1. L'un d'eux était Andrieux qui, mêlé aux grands événements de la Révolution, fît preuve, dans toutes les circonstances, d'une fermeté qui ne s'est jamais démentie. Le premier titre du projet de Code civil ayant été repoussé, et Andrieux, comme orateur, ayant contribué au rejet, Bonaparce se plaignit à lui des résistances du Tribunat; Andrieux lui répondit : « Citoyen premier consul, vous êtes membre de l'Institut, de la section de mécanique, et, en cette qualité, vous devez savoir qu"o# ne s'appuie que sur ce qui résiste. » Bonaparte goûtait peu cette franchise et cette logique; il se débarrassa bientôt d'Andrieux en même temps que de Daunou et de Benjamin Constant2.
Une autre fois, Andrieux. toujours sincère, répondit à Fouché qui. voulant lui venir en aide, lui offrait une place de censeur : <i Tenez, citoyen ministre, mon rôle est d'être pendu et non d'être bourreau, i
Destiné à la culture des lettres beaucoup plus qu'aux affaires publiques, Andrieux termina sa belle carrière dans une chaire de littérature au Collège de France. C'est dans une de ses dernières leçons qu'il s'éleva contre la tendance de comparer Corneille et Racine pour donner la première place, soit à l'un, soit à l'autre. Les deux grands tragiques avaient des titres égaux à l'admiration publique, et Andrieux voulait qu'on dise : • J'aime Corneille et j'aime Racine, comme on dit : J'aime papa et j'aime maman. »
Quoique, dans les derniers temps, il lui restât à peine un filet de voix, on l'entendait très bien encore, tant son enseigne-
i. <( Ils sont là, disait-il, douze ou quinze métaphysiciens bons à jeter à l'eau. C'est une vermine que j'ai sur mes habits... Il ne faut pas croire que je me laisserai attaquer comme Louis XVI ; je ne le souffrirai pas. »
2. Plus tard, pour entamer ce Tribunat, dont l'opposition devenait gênante, il réduisit à cinquante le nombre de ses membres (+ août i8o^) ; et trois ans après, voulant consolider son despotisme, il supprima complètement cette institution (19 août 1807), en disant: a Voilà ma dernière rupture avec la République, «
ment commandait de respectueuse déférence et de sympathique attention : « Il se fait entendre, disait finement M. Villemain, à force de se faire écouter. «
Le vers tant répété depuis la Révolution de 1848 :
Appelez-vous messieurs, mais soyez citoyens,
et attribué un peu à tout le monde, même à M. Dupin, qui s'était borné à le citer, est un des nombreux vers d'Andrieux; il termine la pièce qui a pour titre : Dialogue entre deux journalistes sur les mots monsieur et citoyen :
Le bon prêtre Feuillet qui prêchait l'Evangile, Voyant des gens souper certain jour de vigile. Plutôt que de damner ces scandaleux vauriens, Leur dit : Mange; un boeuf et soye\ des chrétiens. Je vous en dis autant ; je hais la servitude; Mais je sais compatir à la vieille habitude ; De la déraciner s'il n'est point de moyens, Appelez-vous messieurs, mais soye\ citoyens.
C"est Andrieux qui a popularisé, dans son charmant conte en vers, le Meunier de Sans-Souci, la fameuse réponse du meunier au grand Frédéric : Il y a des juges à Berlin. C'est lui aussi qui, sous la Restauration, en 1825. a flétri, dans son Discours sur la perfectibilité de l'homme }
ces prétendus docteurs Qui, de toute lumière, obstinés détracteurs. Au char de la raison s'attelanl par derrière, Veulent à reculons l'enfoncer dans l'ornière.
Allons, petite créole, venez vous mettre dans le lit de vos maîtres. — Le jour ' où le premier consul prit possession des Tuileries, qu'il devait appeler plus tard sa cage dorée, il avait pleine conscience du grand rôle qu'il était appelé à remplir, non seulement en France, mais dans le monde en-
1. 19 février 1800 (jo pluviôse au VIII). C'est ce même jour que Pie VII fut élu pape.
tier ; et ce jour-là il exprimait en riant la pensée qui déjà l'obsédait d'effacer le passé, en disant à Joséphine au moment de se coucher : Allons, petite créole, venej vous mettre dans le lit de vos maîtres1. Bonaparte se préparait à dire aux rois de l'Europe : « J'ai détruit la République », après avoir dit aux libéraux : « La Révolution n'a rien à craindre, puisque c'est un soldat qui occupe le trône des Bourbons. » Il fallait, au gré de son ambition, qu'il ne restât plus rien ni de la vieille monarchie ni de la jeune république : tout devait dater de Bonaparte.
A la veille d'entrer dans un siècle nouveau, il songeait à fonder politiquement une ère nouvelle en exploitant à son profit les résultats de la Révolution française. Ce qu'il prétendait démocratiser, ce n'est pas la nation, c'est le trône. Soldat de fortune, il venait se mettre à la place de ces rois qui tenaient tout de leur naissance ; ils avaient pour eux le passé, il aurait, lui, l'avenir. Il pourrait dire ce que Junot répondit à ceux qui lui parlaient des préventions de l'ancienne noblesse française : La seule différence entre eux et moi. c'est qu ils sont des descendants et que je suis un ancêtre-. Ce Junot, que sa témérité fit surnommer la Tempête, était fait pour devenir le compagnon de Bonaparte. Il était simple sergent au siège de
i. Son ami Népomucène Lemercier (1771-18^0) devait lui dire quatre ans plus tard, à l'inauguration de l'Empire : « Vous vous amusez à refaire le lit des Bourbons ; vous n'y coucherez pas. »
2. Lorsque Napoléon fut empereur, des flatteurs s'ingénièrent, au moyen dedocuments plus ou moins curieux, à donner à la famille Bonaparte une illustre et ancienne origine. Napoléon, pour leur répondre, fit insérer au Moniteur du 25 messidor an XIII (1+ juillet 1805) une note ainsi conçue : « On a mis dans nos journaux une généalogie aussi ridicule que plate de la maison Bonaparte. Ces recherches sont bien puériles, et à tous ceux qui demanderaient de quel temps date la maison Bonaparte, la réponse est bien facile: elle date du 18 brumaire. Comment, dans le siècle où nous sommes, peut-on être assez ridicule pour amuser le public de pareilles balivernes? Et comment peut-on avoir assez peu le sentiment des convenances et de ce qu'on doit à l'emp.reur, pour aller attacher de l'importance à ce qu'étaient ses ancêtres? Soldat, magistrat et souverain, il doit tout à son cpée et à l'amour de son peuple... Si c'est un écrivain qui a voulu faire sa cour à l'empereur par cet article, c'est bien le cas de dire : // n'y a rien de dangereux comme un sot ami. »•
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. tfç
Toulon, lorsqu'il eut l'occasion d'écrire une lettre sous la dictée de Bonaparte, son chef de bataillon. A peine la lettre étaitelle finie qu'un boulet la couvrit de terre : « Bien, dit Junot sans s'émouvoir, nous n'aurons pas besoin de sable. »
Ce jour-là, le jeune chef et le jeune soldat s'étaient compris.
Les mots : l'Etat, c'est moi. étaient dans la pensée de Bonaparte au moins autant que dans celle de Louis XIV. Jamais despotisme orgueilleux ne s'est progressivement manifesté avec une telle âpreté. Envahir et dominer, telle a été la devise de sa vie. Il rêva de posséder l'Europe ou tout au moins d'être l'arbitre de ses destinées.
En attendant, Napoléon ne voulut supporter en France aucune force, aucune puissance réelle à côté de la sienne. Apres avoir supprimé le Tribunat (1807), il fit disparaître peu à peu le Corps législatif en réduisant la session à quarante jours (181 1 , en oubliant de le convoquer (18 12), en prélevant les impôts sans qu'ils eussent été votés, en appelant, de sa propre autorité, plus d'un million d'hommes sous les drapeaux (1812 et 18 13), et en décidant qu'à l'avenir les députés ne se réuniraient plus que tous les trois ans. Déjà, en 1808, il avait ravalé le Corps législatif en substituant à son nom celui de Conseil législatif. Il avait saisi un prétexte quelconque pour faire insérer dans le Moniteur une note officielle où on lisait :
'i Le Corps législatif, improprement appelé de ce nom, devrait être appelé Conseil législatif, puisqu'il n'a pas la faculté de faire des lois, n'en ayant pas la proposition.
« Dans l'ordre de notre hiérarchie constitutionnelle, le premier représentant de la nation est l'empereur, la seconde autorité représentante est le Sénat; la troisième, le Conseil d'Etat, qui a de véritables attributions législatives; le Conseil législatif a le quatrième rang. »
Napoléon n'admettait à sa suite, comme semblant d'autorité, que le Sénat, parce qu'il lui obéissait, et le Conseil d'Etat, parce qu'il traitait les affaires avec lui. Il avait dit : J\u
46o PETITES IGNORANCES
trouvé la couronne par terre et je. l'ai ramassée l. ce qui impliquai: la résolution bien prise d'en faire ce qu'il voudrait. Il s'en servit pour étouffer la liberté : on voit, dans le Mémorial, avec quel plaisir il détruisit les écrits de sa jeunesse, « abondant, dit-il, en idées républicaines, en sentiments exaltés de la liberté, fruit d'une imagination ardente, à une époque où la jeunesse et les passions du temps avaient enflammé mon esprit ». Il lutta contre les tendances de cette époque, il s'efy força de les contenir; mais il ne se dissimulait pas qu'elles auraient un jour le dessus. On lui a entendu dire : Tant que je vivrai, je régnerai comme je l entends ; mais mon fils sera forcé d'être libéral.
Bonaparte, comme tous les orgueilleux, menait les hommes par la vanité : aussi simple dans sa tenue que ses généraux étaient brillants, il mettait sa coquetterie dans son modeste uniforme : Le droit d:ètre vêtu simplement, disait-il, n'appartient pas à tout le monde2. Son style, lorsqu'il écrivit ses souvenirs, fut aussi sobre que sa tenue ; il pensait sans doute aussi que les grandes choses qu'il avait faites lui permettaient de les raconter simplement.
La sécheresse du cœur, voilà ce qui caractérise Napoléon ; il a eu cela de commun avec la plupart des despotes et des grands ambitieux. Il apprit à Berlin, en 1807, la mort du petit Napoléon, fils de son frère Louis, roi de Hollande. Lorsqu'on lui parla de la tristesse qu'il devait, à cette occasion, laisser paraître sur son visage, il répondit : Je ne m'amuse pas à penser aux morts.
On a quelquefois attribué à l'empereur, pendant ses guerres, des mouvements de sensibilité; cela répondait sans doute à quelque exigence officielle. Dans un bulletin d'Auster-
1. « Je n'ai détrôné personne; j'ai trouvé, j'ai relevé la couronne dans le ruisseau, et le peuple l'a mise sur ma tête ; qu'on respecte ses actes. » (Mémorial de Sainte-Hélène.)
2. Après la bataille de Coutras, Henri de Navarre avait dit en voyant la brillante dépouille de Joyeuse : « Il ne convient qu'à des comédiens de tirer vanité des habits qu'ils portent. »
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. +6i
liez, par exemple, il esc rapporcé que Napoléon, la veille de la bataille, a exprimé le regrec qu'il allait avoir de perdre cane de braves gens qui écaienc véritablement ses enfancs ; cela lui faisait mal, ec il craignait que ce sentiment ne le rendît inhabile à faire la guerre. Il écaic un peu tard, en 1805, Pûur faire cecce singulière réflexion et pour s'émouvoir sur le sorc funesce de ces braves gens1. Depuis longcemps l'infatigable capitaine avait pris l'habitude de broyer des corps d'hommes, et il est même permis de croire que cela lui paraissaic couc nacurel2. Aussi cec accès d'humanité n'euc-il aucune suice : les lucces qui ensanglantèrent l'Europe jusqu'à la fin de l'Empire onc montré que les craintes de Napoléon étaient sans fondement.
Mort au champ d'honneur ! — Théophile-Malo Corret de la Tour d'Auvergne, dit le premier grenadier de France. né à Carhaix (Bretagne) en 1743, d'un bâtard de la maison de la Tour, branche de Bouillon3, entra dans les mousquetaires noirs (1767) en qualité de sous-lieutenanc, puis il alla en Espagne où il servie pendant quelque temps; il se distingua au siège de Mahon : un officier blessé étant tombé, il alla le cher-
1. Celait là, en tout cas. une de ces impressions passagères, comme celle qu'il reçut, en Russie, à la vue des incendies fumant à travers la neige : « Ce spectacle est fait, s'écria-t-il, pour inspirer aux princes l'amour de la paix et l'horreur de la guerre. »
■i. « Il regarde une créature humaine comme un fait ou comme une chose, mais non comme un semblable. Il ne hait pas plus qu'il n'aime; il n'v a que lui pour lui; tout le reste des créatures sont des chiffres. La force de sa volonté consiste dans l'imperturbable calcul de son égoïsme ; c'est un babils joueur d'échecs dont le genre humain est la partie adverse qu'il se propose de faire échec et mat. Ses succès tiennent autant aux qualités qui lui manquent qu'aux talents qu'il possède. Ni la pitié, ni l'attrait, ni la religion, ni rattachement a une idée quelconque ne sauraient le détourner de sa direction principale. Il est pour sou intérêt ce que le juste doit être pour la vertu : si le but était bon, sa persévérance serait belle. » M™" de Siael, Considérations sur la Révolution française.)
3. La maison de la Jour d'Auvergne date du su" siècle. Les seigneurs di la Tour devinrent comtes d'Auvergne en ij8y par le mariage de Bertrand IV de la Tour avac Marie, héritière des comtes d'Auvergne et de Boulogne. La famille forma plusieurs branches, entre autres celles des ducs de Bouillon, des vicomtes de Turenne et des barons de Murât,
cher sur les glacis à travers les balles, le porta au camp et revint combattre.
Rentré en France, il s'occupa de ses études sur les langues, sur les antiquités gauloises, et lorsque la Révolution éclata, il en accepta les principes. Il reprît du service comme capitaine, entra le premier dans Chambéry à la tête de sa compagnie (1792) et fut envoyé l'année suivante à l'armée des Pyrénées- Occidentales; il y commanda, avec son simple titre de capitaine, — il ne voulut jamais en accepter d'autre, — une avantgarde de huit mille grenadiers, petit corps d'armée auquel son intrépidité valut le surnom de Colonne infernale ; lorsqu'elle arrivait sur le champ de bataille, presque toujours elle décidait la victoire.
Comme noble, La Tour d'Auvergne fut un instant menacé d'une destitution; mais ses soldats, qui le chérissaient, protestèrent énergiquement , voulant garder à leur tête celui qui avait, disaient-ils, le don de charmer les -balles. Au délégué cf un représentant du peuple qui vint le sommer, sous les murs de Bayonne, d'aller rendre hommage à l'envoyé de la Convention, La Tour d'Auvergne répondit : « Dis à ton maîcre que je suis à mon poste, que je ne fais ma cour à personne, que je ne connais et ne connaîtrai jamais d'autre devoir que celui de combattre et de vaincre l'ennemi; dis-lui qu'il vienne, s'il est tout-puissant comme tu l'annonces, mettre les Espagnols en fuite; je les entends qui s'avancent et je vais faire battre la charge. 0
Après la signature du traité de Bâle (1795), La Tour d'Auvergne obtint un congé pour rétablir sa santé délabrée. Le bâtiment, sur lequel il s'embarqua à Bordeaux pour se rendre à Brest, fut enlevé par un corsaire anglais, et les prisonniers furent conduits dans le comté de Cornouailles. Des soldats anglais les ayant menacés de leur enlever leur cocarde, La Tour d'Auvergne enfila la sienne dans son épée, se mit en défense, et déclara qu'il la défendrait jusqu'à la mort. Il avait repris le cours de ses études, lorsqu'un échange de prisonniers lui permit de rentrer en France (1797) ; il put les y poursuivre dans
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sa petite demeure de Passy, car le Directoire l'avait mis à la réforme avec une pension de 800 livres. Lorsqu'il apprit que son ami Le Brigant, avec lequel il s'était livré à d'intéressantes recherches, allait être prive, par la conscription, du vingtdeuxième de ses enfants, jeune homme d'une santé débile et l'unique soutien de son vieux père, il offrit de le remplacer et partit pour l'armée du Rhin comme simple volontaire. Deux ans après, le premier consul lui accordait, sur le rapport de Carnot, un sabre d'honneur, avec le titre de premier grenadier de la République.
Il accepta le 'sabre, mais refusa le titre, bien qu'il renfermât un mélange d'humilité et de grandeur qui semblait devoir convenir à un soldat aussi simple que vaillant, h Tout me fait un devoir, écrivait-il à un ami, de m'excuser d'accepter un titre qui, à mes yeux, ne paraît applicable à aucun soldat français, et surtout à un soldat attaché à un corps où l'on ne connut jamais ni premier ni dernier. » Ce titre, dont sa modestie était blessée, la France l'accepta pour lui et le lui a conservé.
Le 27 juin 1800, La Tour d'Auvergne fut percé au cœur d'un coup de lance à Oberhausen, près de Neubourg (Bavière); il tomba en disant : « Je meurs satisfait, je désirais terminer ainsi ma vie. « On l'ensevelit dans des branches de laurier et de chêne, sur le lieu même où il avait été frappé, ec un grenadier lui tourna, dans sa fosse, la face vers le ciel, parce qu'il ne fallait pas que celui qui n'avait jamais tourné le dos à l'ennemi de son vivant le lui tournât après sa mort.
L'armée entière porta le deuil pendant trois jours. Son nom resta inscrit en tête des registres de la 46'' demi-brigade. Son cœur fut précieusement conservé dans une boîte d'argent payée par les soldats, et, tous les jours, quand le nom de La Tour d'Auvergne était appelé, le plus ancien sergent répondait : Mort au champ d'honneur! Cet hommage ne cessa de lui être rendu qu'à la chute de l'Empire (1814.
Le temps n'épargne i*as ce ou'on a fait sans lui. — Il est rare, en effet, que les œuvres faciles ou négligées, produites
rapidement, sans avoir écé ni mûries ni écudiées, aient autre chose qu'un succès éphémère, et ne soient pas descinées à tomber dans l'oubli. Sophocle ayant dit que trois de ses vers lui avaient coûté trois jours de travail : « Trois jours, s'écria quelqu'un, j'en aurais fait trois cents durant cet intervalle. — Oui, dit Sophocle, mais ils n'auraient duré que trois jours. »
Le vers qui proclame cette vérité est de Fayolle (1774r852), ancien élève de l'Ecole polytechnique, qui s'occupa de science et de musique, mais qui eut pour les lettres une prédilection marquée. Dans son Discours en vers sur la littérature et les littérateurs. Fayolle dit, parlant du sage :
1 II laisse aux beaux esprits la gloire viagère;
Mais que dis-je ! elle fuit comme une ombre légère; Sur leurs écrits à peine un jour de gloire a lui : Le temps n'épargne pas ce qu'on a fait sans lui.
D'humeur généralement frondeuse, Fayolle avait la singulière manie de mettre en distiques ses remarques ou ses malices sur les hommes et sur les choses. Un confrère, Beauroche, Lui rendit la pareille par cette épigramme :
Fayolle peut un jour agrandir son destin : Le héros du distique est l'espoir du quatrain.
Comme bon nombre de ceux qui savent beaucoup de choses, et qui, par-dessus le marché, sont un peu poètes, Fayolle ne sut pas administrer la fortune que lui avait laissée son père1. Réduit à d'infimes ressources, il se retira dans la maison de Sainte-Périne, à Chaillot, et c'est là qu'il mouruc à l'âge de soixante-dix-huit ans.
C'est plus <^u'unt crime, c'est une faute. — Le duc
d'Enghien (1772-1804), le dernier des Condé, émigra, comme son père, à la Révolution, et combattit dans les armées étran-
1. Le père de Fayolle s'était enrichi comme dentiste, ce qui avait fourni aux plaisants l'occasion de dire que sa fortune avait fait crier tout Paris.
gères jusqu'en 1801, époque où, à la suite du traité de Lunéville, le corps de Condé fut définitivement licencié. Le duc alors se retira dans le duché de Bade, à Ettenheim, sur la rive droite du Rhin, à quatre lieues de Strasbourg. Il ne se désintéressa certainement pas de la politique et vit quelquefois à Strasbourg des hommes de son parti. Mais de là à ourdir un complot, il y a loin. Cependant, on fit des rapports exagérés au premier consul, qui crut ou feignit de croire que la présence du duc d'Enghien sur les frontières de la France était un danger : le prince entrait sans doute, pensait-il, dans la conspiration de Georges Cadoudal, qui venait d'être arrêté à Paris, il apporterait le trouble en France et servirait la vengeance des Anglais. Bonaparte se persuada en même temps qu'il était expédient d'atterrer les Bourbons, de les détacher entièrement de l'armée française, et de donner de nouveaux gages au parti révolutionnaire, qui appréhendait le retour de l'ancienne dynastie. Ces motifs, plus ou moins spécieux, le déterminèrent à faire enlever le duc d'Enghien, au mépris du droit des gens, dans la nuit du 15 au 16 mars 1804, par une troupe de soldats français1. On conduisit le prince à Strasbourg où on l'enferma provisoirement dans la citadelle; et le 18 on le fit partir pour Paris; il y arriva le 20, dans la soirée, pour dormir quelques heures au donjon de Vincennes. Ce même jour, Murât avait nommé une commission militaire, en vertu d'un arrêté des consuls ainsi formulé : « Le ci-devant duc d'Enghien, prévenu d'avoir pris les armes contre la France, et d'être encore à la solde de l'Angleterre, de faire partie des complots tramés par cette dernière puissance contre la sûreté intérieure et extérieure de la République, sera traduit devant une commission militaire. » A onze heures du soir, le duc d'Enghien comparaissait devant cette commission à laquelle il était enjoint de faire son œuvre
1. « J*ai fait arrêter et jug»r le duc d'Enghien, parce que cela était nécessaire à la sûreté, à l'intérêt et à l'honneur du peuple français, lorsque le comte d'Artois entretenait, de son aveu, soixante assassins à Paris. Dans une semblable circonstance, j'agirais encore de même.» (Testament de Napoléon.)
sans désemparer ; à deux heures, le duc était déclaré, à l'unanimité, coupable de complot et condamné à la peine de mort. Ce jugement sommaire et sans appel fut suivi d'une exécution immédiate : entre quatre et cinq heures du matin, aux premières lueurs du crépuscule, on fit descendre le prince dans la partie du fossé qui fait face au bois; il y trouva une fosse nouvellement creusée. On lui proposa un mouchoir, il le refusa et dit aux gendarmes chargés de l'assassiner : « Surtout ne me manquez pas. » La lueur d'une grosse lanterne placée sur le petit mur d'appui qui dominait la fosse rejaillit sur lui et éclaira le tir des soldats.
Savary, qui avait présidé à l'exécution, déclara que le duc d'Enghien était mort avec un beau courage. « On avait permis aux gendarmes, a-t-il ajouté, de prendre ses vêtements, sa montre et l'argent qu'il avait sur lui; aucun n'a voulu y coucher. On dira ce qu'on voudra, on ne peut voir périr de pareils hommes comme on ferait de tant d'autres, et je sens que j'ai peine à retrouver mon sang-froid. »
L'indignation fut générale1, et dans toutes les régions, cet acte de violence fut critiqué : « Il y avait dans le corps de l'État bon nombre d'anciens révolutionnaires qui ne s'intéressaient guère au sort d'un prince émigré. Dans ce milieu où depuis longtemps on se mêlait tout bas de juger Bonaparte, l'impression qui prévalut aussitôt fut celle d'une faute commise. Le président du Corps législatif, le timide M. de Fontanes, ne put s'empêcher de le laisser entendre lorsqu'il vinc passer la soirée du 21 à la Malmaison. Ce fut aussi le sentiment discret du vice-président du Sénat qui, peu de jours après, apporta l'adresse des sénateurs où le rétablissement
1. « Quand on entendit crier dans Paris l'arrêt de mort, il y eut un mouvement d'horreur que personne ne dissimula. On se demanda de quel droit un étranger venoit de verser le plus beau comme le plus pur sang de la France. Croyoit-il pouvoir remplacer par sa famille la famille qu'il venoit d'éteindre? Les militaires surtout frémirent : ce nom de Condé leur sembloit appartenir en propre et représenter pour eux l'honneur de l'armée française. » (Chateaubriand, Mélanges politiques.) Voy. Mémoires d'outretombe, t. II.
de l'hérédicé étaic proposé comme le vœu de la nation'. » Les amis de Bonaparte se demandèrent si c'était là une mauvaise action bien faite; à ce titre seulemenc, elle eût mérité leur approbation. Fouché s'était montré opposé à la résolution sanguinaire de son maître, et, pour caractériser son genre de préoccupation, il prononça cette paradoxale immoralité : C'est plus qu'un crime, c'est une faute. Il était si lier de cette parole qu'il a pris soin, dans ses Aie/noires, de la revendiquer : « Je ne fus pas celui qui osa s'exprimer avec le moins de ménagement sur cet attentat contre le droit des nations et de l'humanité, « C'est plus qu'un crime, dis-je, c'est une faute! « paroles que je rapporte parce qu'elles ont été répétées et attribuées à d'autres. »
Pour certains hommes politiques, la tyrannie n'est odieuse que lorsqu'elle est déraisonnable, et qu'elle ne contribue pas à assurer la puissance. Les maladresses et les sottises sont plus graves que les infamies et les cruautés. Le mot de Fouché 2 devint historique, sous sa forme d'antithèse, parce qu'en renversant l'ordre logique de la morale, il posait en quelque sorte ce principe, destructeur de toute probité, que la raison d'Etat doit tenir compte, non de la justice, mais de la nécessité. Qu'importe le crime, s'il est utile? Pourquoi le crime, s'il ne
i. Buulay de la Meurtlie, les Dernières années du duc d'Enghien.
2. Napoléon, qui le méprisait et le craignait tout à la fois, a dit de lui dans le Mémorial: « L'intrigue était aussi nécessaire à Fouché que la nourriture: il intriguait en tout temps, en tous lieux, de toutes les manières et avec tous. On ne découvrait jamais rien qu'on ne fût sûr de l'y rencontrer pour quelque chose; sa manie était de vouloir être de tout. Toujours dans les souliers de tout le monde...
« Fouché était le Talleyrand des clubs, et Talleyrand, le Fouché des salons. »
On trouve ces deux noms rapproches dans la correspondance que le docteur Warden écrivit à bord du vaisseau, le Xorthumberland, qui conduisait à Sainte-Hélène Napoléon et ses quatre compagnons d'exil, Bertrand, Montholon, Gourgaud et Las Cases : « C'est l'opinion de tous nus exilés que Fouché voudrait faire pendre Talleyrand, que Talleyrand voudrait faire pendre Fouché, et que celui qui les pendrait tous les deux, au même gibet, donnerait un bon exemple au public en prouvant qu'il a puni les deux plus grand lérats, les deux plus fieffés coquins qui aient gouverna et scandalisé l'ordre social. »
doit servir à rien .- — Cette funeste théorie n'empêche pas l'historien de rester convaincu, suivant en cela l'exemple de Tacite, qu'il faut haïr le triomphe inique tout comme il faut aimer la défaite honorable.
Pour Bonaparte, « une mort qui devait donner le repos n'était point un crime ». Cependant, il se sentait mal à l'aise, sinon en face de sa conscience, du moins en face de l'opinion publique, et, dans son entourage où l'on gardait un silence significatif, en face particulièrement du général Hullin, qui avait présidé la commission militaire. « Sa présence m'est importune, disait-il, je n'aime pas ce qu'il me rappelle. »
Bonaparte avait violé du même coup, dans l'espace de quatre jours, le droit des gens européen, la Constitution de son pays, la pudeur publique, la justice et l'humanité 5 mais ces considérations étaient secondaires, il n'y avait pas lieu pour lui de s'y arrêter1. Talleyrand envisagea aussi la question à son point de vue d'homme d'Etat; lorsqu'une personne, très émue, vint lui annoncer la fatale nouvelle, il était en train de jouer au whist; il lui répondit en aspirant lentement une prise de tabac : « Que voulez-vous? Ce sont les affaires î. »
1. Lorsqu'il revint aux oreilles de l'empereur, quelques années après, que certaines gens, des souverains étrangers par exemple, n'avaient pas oublié le meurtre du duc d'Enghien, il dit en haussant les épaules: «Quoi! on se souvient de cette vieille histoire! Quel enfantillage ; mais ce qui est fait est fait. »
2. On sait quelle part active Talleyrand prit à l'arrestation du duc d'Enghien; il la conseilla, et ce fut lui qui rédigea la lettre, pleine d'imputations mensongères, dans laquelle le gouvernement consulaire notifiait au grand-duc de Bade l'ordre d'arrestation du prince. — Joséphine, qui avait supplié Bonaparte de ne pas répandre de sang, savait combien était redoutable l'influence de celui qu'elle appelait ce maudit boiteux.
Marie-Joseph Chénier avait déjà, à cette époque, lancé son épigramme :
L'adroit Maurice, en boitant avec grâ.e, Aux plus dispos pouvant donner leçons, A front d'airain unissant cœur de glace, Fait, comme on dit, son thème en deux façons. Dans le parti du pouvoir arbitraire, Furtivement il glisse un pied honteux ; L'autre est toujours dans le parti contraire, Mais c'est le pied dont Maurice est boiteux.
Et dans les notes de Victor Hugo, qu'on a publiées sous le titre de Choses
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Le soleil d'Austerlitz. — Auscerlitz fut la victoire mémorable, le grand événement militaire de la campagne d'Autriche. Les empereurs d'Aucriche et de Russie luttaient contre l'empereur des Français avec une armée beaucoup plus force que la sienne. La veille de la bataille, par une nuit froide et sombre, Napoléon avait visité ses troupes, qui l'avaient acclamé. Le jour où elle fut livrée, le 2 décembre 1805, anni" versaire de son couronnement, Napoléon quitta sa tente à quatre heures du matin ; un brouillard d'hiver couvrait au loin la campagne ; il se dissipa peu à peu, et lorsque le jour parut, et que Napoléon eut dit à ses soldats : « Il faut finir cette campagne par un coup de tonnerre qui écrase nos ennemis » , le soleil, se levant radieux, inonda le champ de bataille de ses vives clartés. C'était le soleil dy Austerlit\} ce soleil qui resta, comme la veille d Austerliti, comme la bataille d'Austerlitjj un des souvenirs les plus chers au peuple français. L'empereur aimait à l'évoquer : un an plus tard, dans la campagne de Prusse, une de ses proclamations rappelait le champ mémorable d ' Austerlit\. et, en 18 12, sur les bords du Niémen, Napoléon disait à ses soldats : « La Russie nous croirait-elle
vues (1887), on lit cette esquisse tracée deux jours après la mort de Talleyrand : « C'était un personnage étrange, redouté et considérable ; il s'appelait Charles-Maurice de Périgord ; il était noble comme Machiavel, prêtre comme Gondi, défroqué comme Fouché, spirituel comme Voitaire et boiteux comme le diable. On pourrait dire que tout en lui boitait comme lui: la noblesse qu'il avait faite servante de la république, la prêtrise qu'il avait traînée nu Champ de Mars, puis jetée au ruisseau, le mariage qu'il avait rompu par vingt scandales et par une séparation volontaire, l'esprit qu'il déshonorait par la bassesse. »
M. Thiers a raconté de quelle façon Napoléon apostropha Talleyrand lorsqu'il s'avisa de prétendre (1809) qu'il était resté complètement étranger à la mort du duc d'Enghien:« S'adressant à Talleyrand qui était r.sté immobile, debout, adossé à une cheminée, il lui dit en gesticulant de la manière la plus vive : « Et vous avez prétendu, monsieur, que vous avez été étranger à « la mort du duc d'Enghien ?... Mais vous oubliez donc que vous me l'ave/ « conseillée par écrit ? »
Ce que Napoléon ne savait pas assez, ce qu'il eût appris sûrement s'il avait pu voir Talleyrand manœuvrer jusqu'au bout de sa carrière, c'est ce que Tousscnel a dit depuis : La chauve-souris est l'imposture faite bête, comme M. Je Talleyrand est le mensonge fait homme.
dégénérés? Ne serions-nous donc plus les soldats d:Aus-
terliti? »
Au moment où l'empereur arriva sur le champ de bataille dit de la Moskova (7 septembre 1812), le soleil, bien qu'il eût plu beaucoup la veille, se leva sans nuages et dans tout son éclat. Alors, il suffit à Napoléon de s'écrier, pour électriser son armée : Soldats, c'est le soleil d' Austerlity'. Et comme il ne négligeait jamais la fibre de l'amour-propre, il ajouta, dans sa proclamation à l'armée : « Faites que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite dans cette journée, et que l'on dise de vous : Il était à cette grande bataille, sous les murs de Moscou. »
Napoléon avait un art tout particulier pour faire vibrer cette corde; à Austerlitz, il leur avait dit comme dernier trait: * Soldats! lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur et la prospérité de notre patrie sera accompli, je vous ramènerai en France. Là, vous serez l'objet de mes tendres sollicitudes. Mon peuple vous recevra avec joie, et il vous suffira de dire : .Fêtais à la bataille d' Austerlitz, pour qu'on vous réponde : Voila un brave! »
Quand les cendres de l'Empereur furent ramenées en France, les funérailles eurent lieu dans le mois d'Austerlitz, et le soleil les éclaira magnifiquement.
Il faut vouloir vivre et savoir mourir. — Bonaparte était dans les premières années de sa brillante carrière militaire lorsque le colonel Fugières, du 18e de ligne, tombé sur le champ de bataille d'Aboukir, le 2j juillet 1799 (7 thermidor an VII), lui dit en mourant : « Vous perdez un de vos soldats les plus dévoués; un jour vous regrettere\ de ne pas mourir comme moi au champ des braves. »
Était-ce une prophétie? Napoléon, prisonnier des Anglais à Sainte-Hélène, a-t-il éprouvé dans son âme le regret de n'être pas mort l'épée à la main, même à Waterloo? — Qui le sait.-1 Napoléon, malgré son amour pour la gloire, eût-il pu répondre sincèrement à cette question? Des hommes qui désirent mourir,
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même glorieusement, il y en a très peu ; il y en a moins encore peut-êcre parmi les hommes de génie : les grandes lumières ne doivent pas consentir à s'éteindre. Qui oserait affirmer, d'ailleurs, que, même sur son rocher désert, le colosse des temps modernes avait perdu toute espérance1. Quoi qu'il en soit, Napoléon avait dans le cœur une maxime que devraient prendre pour devise tous les hommes qui travaillent et qui lutcent : Vouloir vivre et savoir mourir 2. Elle signifie qu'il faut aimer la vie et ne pas craindre la mort, qu'il faut poursuivre obstinément sa carrure, sans amertume comme sans défaillance, quel que soit le malheur qui nous frappe, et mourir avec courage après avoir vécu avec constance.
Napoléon eut l'occasion de citer cette maxime dix ans avant sa chute. Raynouard avait fait représenter sa tragédie des Templiers au mois de mai 1805. Napoléon, qui s'en était beaucoup occupé, la trouvait très froide, « parce que rien ne vient du cœur et que rien n'y va », disait-il. On en causa au quartier général d'Austerlitz; le rôle du jeune Marigny, qui se dévoue, mais aspire à la mort, ne plaisait pas à Napoléon : il soutint que ce caractère n'était pas naturel, et termina la discussion en disant : Il faut vouloir vivre et savoir mourir.
Malgré le cri de désespoir qu'il poussa en avril 18 14, avant de partir pour l'île d'Elbe, Napoléon n'a pas regretté de n'être point mort sur le champ de bataille : « Voyez ce que c'est que la destinée! Au combat d'Arcis-sur-Aube, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour trouver une mort glorieuse en disputant pied à pied le sol de la patrie. Je me suis exposé sans ménagement. Les balles pleuvaient autour de moi; mes habits
1. «A parties événements fortuits, qu'il n'est pas donné à l'intelligence humaine de prévoir, je ne vois guère que deux grandes chances bien incertaines pour sortir d'ici : le besoin que pourraient avoir de moi les rois contre les p uples débordés; ou celui que pourraient avoir les peuples soulevés aux prises avec les rois ; car dans cette immense lutte du présent contre le passé, je suis l'arbitre et le médiateur naturel ; i'avais aspiré à eu être le juge suprême. » (Mémorial de Sainte-Hélène.)
2. Les Russes formulent ainsi ce proverbe-sentence : « Prépare-toi à mourir, mais ne renvoie pas tes semailles. »
en ont été criblés, et aucune n'a pu m'atteindre.... Je suis un homme condamné à vivre!... » D'après ce que rapporte M. de Bausser, dans ses Mémoires, il ajouta avec un sourire plein d'amertume : « Entre nous, on dit qu'un goujat vivant vaut mieux qu'un empereur mort. «
Impossible n'est pas français. — Fléchier , dans l'oraison funèbre de Turenne, n'accordait à l'illustre maréchal qu'une hardiesse sage et réglée, qui se mesure avec ses forces, qui entreprend les choses difficiles et ne tente pas les impossibles. Il appartenait à Napoléon de prétendre aller plus loin : laissant aux Latins la vieille maxime de droit naturel : Impossibilium nulla obligation il disait que le mot impossible ri était pas français, et nul doute qu'il avait en parlant ainsi l'accent de la conviction. Aux yeux de celui qui rêvait l'Empire du monde, il y avait à coup sûr pour les Français des entreprises plus ou moins difficiles ; il ne devait pas y en avoir & impossibles.
La Fontaine avait prévu le cas :
Alléguer Vimpossible aux rois, c'est un abus ',
et Collin d"Harleville avait écrit, en 1793, sans faire allusion pourtant aux terribles événements de l'époque :
Mais qui peut du tonnerre expliquer les effets? Impossible est un mot que je ne dis jamais 2.
Puisque le peuple mange tous les jours, il doit lui
ETRE PERMIS DE TRAVAILLER TOUS LES JOURS. L'un des
hommes qui prirent la part la plus active au Concordat et à la réorganisation générale des cultes, après la Révolution, M. de Portalis (1745-1807), fut ministre des cultes sous l'Empire pendant trois ans. En cette qualité, il proposa à l'empereur (1807) de prescrire, par un acte du gouvernement, l'obser-