‹ Petites ignorances historiques et littérairesChapitre 57 sur 65 · Malice pour malice (acte icr, se. vm · texte numérisé non relu

Malice pour malice (acte icr, se. vm

vance du dimanche et des jours de fèces religieuses. Napoléon était à Ostérode lorsqu'il reçut le rapport du ministre à ce sujet. Il fit immédiatement, sur la feuille d'enveloppe de ce rapport, la réponse caractéristique que voici :

« Il est contraire au droit divin d'empêcher l'homme qui a des besoins le dimanche comme les autres jours de la semaine de travailler le dimanche pour gagner son pain. Le gouvernement ne pourrait imposer une telle loi que s'il donnait gratis du pain à ceux qui n'en ont pas. D'ailleurs, le défaut des peuples en France n'est pas de trop travailler. La police et le gouvernement n'ont donc rien à faire là-dessus.

i Les saints Pères mêmes ne prescrivent le repos du dimanche qu'aux hommes qui ont assez d'aisance ou qui sont dans le cas de mettre assez d'économie dans leur travail de la semaine pour pouvoir passer le dimanche sans travailler. Cela est si vrai qu'il était dans l'usage de tous les pays chrétiens qu'avec la permission de l'évêque ou du curé on pouvait travailler le dimanche. Serait-ce à l'évêque, seraic-ce aux magistrats qu'appartiendrait le droit de donner cette permission?1

i On a vu de nos jours la force publique employée à parcourir les villes et les campagnes pour contraindre à célébrer la décade et à travailler le dimanche. On doit bien se garder de se mettre dans la nécessité d'employer un jour les gendarmes à empêcher l'homme qui a besoin de son travail pour assurer sa subsistance de travailler le dimanche. Dans l'un ce l'autre cas, il y a, de la part de l'autorité, superstition, soit politique, soit religieuse. Dieu a fait aux hommes une obligation du travail puisqu'il n'a pas permis qu'aucun des fruits de la terre leur fût accordé sans travail. Il a voulu qu'ils travaillassent chaque jour puisqu'il leur a donné des besoins qui renaissent tous les jours. Il faut distinguer, dans ce qui esc prescrit par le clergé, les lois véritablement religieuses et les obligations qui n'ont été imaginées que dans la vue d'étendre l'autorité des ministres du culte. La loi religieuse veut que les catholiques aillent tous les dimanches à la messe ; et le clergé, pour étendre son autorité, a voulu qu'aucun chrétien ne pût,

sans sa permission, travailler le dimanche. Cette permission, il l'accordait ou la refusait à son gré pour constater son pouvoir, et l'on sait que, dans beaucoup de pays, on l'obtenait avec de l'argent. Encore une fois, ces pratiques étaient superstitieuses et plus faites pour nuire à la véritable religion que pour la servir. N'est-ce pas Bossuet qui disait : Mangez un bœuf et soyez chrétien1? L'observance du maigre le vendredi et celle du repos le jour du dimanche ne sont que des règles secondaires et très insignifiantes. Ce qui touche essentiellement aux commandements de l'Église, c'est de r.e pas nuire à l'ordre social, c'est de ne pas faire de mal à son prochain, c'est de ne pas abuser de sa liberté. Il ne faut pas raisonner, mais il faut se moquer des prêtres qui demandent de tels règlements. Je ne les oblige pas adonner malgré eux l'absolution; je ne veux pas non plus qu'ils m'obligent à faire jeter dans le séjour du crime le paysan qui travaille quelque jour de la semaine, que ce soit pour assurer sa subsistance et celle de sa famille. Puisqu'on invoque l'autorité sur cette matière, il faut donc qu'elle soit compétente. Je suis l'autorité et je donne à mes peuples et pour toujours la permission de ne point interrompre leur travail. Plus ils travailleront et moins il y aura de vices. Plus ils se procureront avec abondance la subsistance qui leur est nécessaire, plus ils satisferont aux besoins des organes et au vœu de la nature.

« Si je devais me mêler de ces objets, je serais plutôt disposé à ordonner que le dimanche, passé l'heure des offices, les boutiques fussent ouvertes et les ouvriers rendus à leur travail. Quand on jette un coup d'œil sur les diverses classes qui composent la société, on sent à quel point le repos du dimanche est plus funeste qu'utile; on voit dans combien d'arts, dans combien de métiers , cette interruption du travail a des effets

i. Non ; c'est l'abbé Feuillet, chanoine de Saint-Cloud. — « M. Feuillet regardait Monsieur faire collation en carême. Monsieur, en sortant de table, lui montre un petit biscuit qu'il prit encore sur la table, en disant : « Cela « n'est pas rompre le jeûne, n'est-il pas vrai ? » Feuillet lui répondit : Mange\ un veau et soye\ chrétien. (Racine, Fragments historiques.)

fâcheux. La société ne compose pas un ordre contemplatif. Quelques législateurs ont voulu en faire un couvent de moines et lui appliquer des règles qui ne conviennent que dans le cloître. — Puisque le peuple mange tous les jours, il doit lui être permis de travailler tous les jours.

« Il faut que M. Portalis prenne garde que cette concession une fois accordée, on ne manquera pas d'en exiger d'autres. Ayant une fois fait intervenir la force du gouvernement dans des choses qui sont hors de son ressort, on nous ramènera au temps désastreux des billets de confession et à ces misérables époques où le curé croyait avoir le droit de gourmander un citoyen qui n'allait pas à la messe.

1 La force des ministres du culte réside dans les exhortations de la chaire, dans la confession. Les sbires et les prisons ne doivent jamais être des moyens de ramener aux pratiques de la religion1. »

Cette réponse, peu orthodoxe sans doute, porte tout entière l'empreinte du caractère et des allures de son auteur. On y sent à chaque pas la rectitude du jugement, l'habitude d'envisager les choses sous leur véritable aspect. Point de périphrases, point de périodes sonores, point d'épithètes inutiles, point d'images ni de recherche d'aucun genre : un style net, précis, cassant, sacrifiant volontiers la correction à la concision, et se souciant peu des répétitions; de petites phrases pleines, allant droit a leur but, ne disant que ce qu'elles veulent dire, et ne donnant aucune prise à l'équivoque. Qui ne reconnaîtrait le glorieux dominateur du monde dans cette façon de s'exprimer : « Je suis l'autorité et je donne à mes peuples et pour toujours la permission de ne point interrompre leur travail? » Et ce passage où il tend à restreindre autant que possible le nombre

1. Quatre ans plus tard (rr janvier i"ii), Napoléon disait au clergé métropolitain, venu pour lui présenter ses hommages: « Messieurs, avant tout il faut être Français ; qui est bon Français est bon chrétien. Il y a autant de différence entre la religion de Jésus-Christ et l'infâme religion de Grégoire VII, qu'entre le paradis et l'enfer. La doctrine de Bossuet, c'esl la docirine qu'il vous faut suivre ; avec un tel guide, on ne craint pas de s'égarer.»

476 P ET ITES IGNORANCES

des règles importantes de l'Eglise, mais où, despote et bras de fer avant tout, il place au premier rang des commandements essentiels celui de « ne pas abuser de sa liberté ». C'est un péché que, de son temps, on ne commettait guère impunément; nul besoin que l'Eglise s'en mêlât; il y veillait mieux que personne. Les dispositions, du reste, étaient prises de telle sorte qu'en abusant de sa liberté, on n'abusait pas de grand'chose.

On retrouve des soldats, il n'y a que l'hokneur qui ne se retrouve pas. — L'Empereur était à Bordeaux lorsqu'il apprit la capitulation de Baylen (22 juillet 1808). C'était le premier échec que subissaient ses armes victorieuses; il en conçut une grande indignation. Avec sa sûreté de coup d'oeil habituelle, il mesura les conséquences d'un désastre qui allait entraîner l'insurrection de l'Espagne entière; mais ce qu'il sentit le plus cruellement, c'est l'humiliation infligée à des soldats français, a Qu'une armée soit battue, dit-il à Maret, ce n'est rien, le sort des armes est journalier, et l'on répare une défaite. Mais qu'une armée fasse une capitulation honteuse, c'est une tache pour le nom français, pour la gloire des armes. Les plaies faites à l'honneur ne guérissent point. L'effet moral en est terrible. Comment! un général! un général français a eu l'indignité de quitter l'uniforme français pour revêtir l'uniforme ennemi ! On a eu l'infamie de consentir à ce que nos soldats fussent fouillés dans leurs sacs comme des voleurs ! Devais-je m'attendre à cela du général Dupont, un homme que je soignais, que j'élevais pour le faire maréchal!... On dit qu'il n'y avait pas d'autre moyen de sauver l'armée, de prévenir regorgement des soldats. Eh! il eût mieux valu qu'ils eussent tous péri les armes à la main, qu'il n'en fût pas revenu un seul. Leur mort eût été glorieuse ; nous les eussions vengés. On retrouve des soldats, il n:y a que Vhonneur qui ne se retrouve pas. »

Capituler au lieu de se défendre jusqu'à la mort, c'était, aux yeux de Napoléon, trahir son prince et son honneur. Peu lui importait le nombre des soldats qui restaient sur le champ

de bataille : ce chiffre n'entrait pas en ligne de compte dans le summum de sa gloire. Il y a eu quelques grands capitaines soucieux de la vie des hommes : Napoléon n'était pas de ceuxlà. A la question de savoir ce que doit faire un général cerné par des forces supérieures, il n'hésitait pas à répondre comme le vieil Horace. « Dans une situation extraordinaire, a-t-il dit, il faut une résolution extraordinaire; plus la résistance sera opiniâtre, plus on aura de chance d'être secouru ou de percer. Que de choses qui paraissaient impossibles ont été faites par des hommes résolus, n'ayant plus d'autre ressource que la mort! »

Je l'ai soigné, il a guéri. — Observateur et sceptique, le médecin de Napoléon I", Corvisart (1755-1821), ne croyait pas à la toute-puissance de son art; il affirmait peu, il doutait et attendait. Aussi fut-il moins embarrassé qu'un autre le jour où l'empereur s'avisa de lui demander s'il serait vraiment malheureux pour la race humaine qu'il n'eût jamais existé de médecins. Il essaya d'abord d'éluder en disant que cette question n'est pas de celles qui se posent à un membre de la Faculté ; mais pressé de répondre par son impérieux interlocuteur, Corvisart se vit obligé de confesser que les médecins avaient tué plus d'hommes qu'ils n'en avaient sauvé.

Corvisart ne se dissimulait pas que la médecine était une science conjecturale. Persuadé qu'il n'avait fait, par son expérience et son savoir, que seconder la nature, il ne s'attribuait pas tout l'honneur des guérisons ; il se bornait à dire modestement de son malade : Je l'ai soigné } il a guéri1. Ambroise Paré avait dit : « Je le pansai, Dieu le garit. »

Les prédicateurs et les médecins sont les seuls hommes qui, dans les cours des rois, ont osé dire la vérité. Corvisart usa plus d'une fois de ce privilège avec Napoléon, qui se vengeait

1. Ce n'est pas de la sorte que le prenait Delon, médecin mesmérien : « Eh bien, lui dit-on, M. de B.... est mort, malgré la promesse que vous aviez laite de le guérir. — Vous avez été absent, répondit-il, vous n'avez pas suivi les progrés de la cure: il est mon guéri. »

en disant : « Honnête et habile homme que Corvisart; seulement, un peu brusque. »

Il n'y A RIEN DE CHANGÉ EN FRANCE, IL n'y A QU'UN

Français de plus. — Cette phrase que le comte d'Artois, à son entrée dans Paris, le 12 avril 18 14, n'avait ni imaginée ni même prononcée, par qui avait-elle été trouvée, et comment l' avait-on mise en circulation? Achille de Vaulabelle, l'historien des deux Restaurations, a donné la réponse à cette double question.

Le Moniteur du 13 devait publier le récit officiel de l'entrée du prince et donner le texte des différents discours prononcés à cette occasion. Ce travail rentrait dans les attributions de M. Beugnot, ministre intérimaire de l'intérieur, et, comme tel, chargé de la direction et de la police de la presse. M. de Talleyrand lui remit la copie de la phrase qu'il avait prononcée 1 ; le comte d'Artois n'ayant fait que balbutier quelques mots sans suite, il était impossible de les reproduire. Cependant il fallait une réponse du prince, pour les journaux et pour le public. lnvente\l dit le prince de Bénévent au ministre. Ce dernier se mit à l'œuvre et rédigea une espèce de discours que terminait une pensée assez heureuse. M. de Talleyrand prit le discours et en biffa la plus grande partie, ne laissant que la fin. Le lendemain 13, on lisait dans le Moniteur :

« Voici, à peu près, ce qu'on a retenu de la réponse de Monsieur au discours du prince de Bénévent :

« Messieurs les membres du gouvernement provisoire, je vous remercie de tout ce que vous ave\ jait pour notre patrie. J'éprouve uue émotion qui m'empêche d'exprimer tout ce que je ressens. Plus de divisions : la paix et la France; je la revois,

1. Jamais allocution plus laconique ne fut en même temps plus obscure; elle était faite pour déconcerter un homme plus avisé que le comte d'Artois :

« Monseigneur, le bonheur que nous éprouvons en ce jour de régénération est au-dessus de toute expression, si Monsieur reçoit avec la bonté céleste qui caractérise son auguste maison l'hommage de notre religieux attendrissement et de notre dévouement respectueux. »

HISTORIQUES ET LITTERAIRES. +7o

ec rien n'y est changé^ si ce n'est qu'il s'y trouve un Français de plus. »

Ces derniers mots eurent un immense succès dans le monde officiel : tous y voyaient le maintien de leurs titres et de leurs honneurs, de leurs places et de leurs traitements. Le Sénat, surtout, les acceptait comme le gage de la conservation de ses dignités et de ses dotations ; de là l'insistance de ses membres à répéter partout et à tous : Rien nest changé! il nry a qu'un Français de plus!

Le comte d'Artois ne l'entendait pas ainsi. Non seulement il avait la conscience de n'avoir pris aucun engagement1, mais il lui fallut, aussitôt l'apparition du Moniteur^ subir les plaintes et les reproches respectueux de son entourage intime. « Comment! s'écriaient les émigrés rentrés avec le prince, rien n'est changé! »

Un mot, ou plutôt trois mots que le comte d'Artois a réellement dits, s'il ne les a pas imaginés, sont ceux qui se trouvent dans sa proclamation de Verdun, et qu'il répéta, en cheminant vers Paris, à tous ceux qui voulurent l'entendre : La paix! plus de conscription! plus de droits réunis! Il ne pouvait pas en moins de mots faire de plus belles promesses; mais les tenir! — Le seul mot qui ne l'ait engagé à rien est celui qu'il a dit le soir de la journée du 12 avril : « J'ai été îeçu comme l'enfant de la maison. »

L'aigle volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. — On lit dans les Mémoires d'outre-tombe : « Ce n'est pas tout de naître, pour un grand homme : il faut mourir. L'île d'Elbe était-elle une fin pour Napoléon? Pouvaitil accepter la souveraineté d'un carré de légumes, comme Dioclétien à Salone } >*

Napoléon ne l'avait pas pensé. Il était d'autant plus de

1. En lisant, dans le Moniteur, le récit de son entrée à Paris, le comte d'Artois B'écria: Mais je n'ai pas dit cela! On lui lit observer qu'il était nécessaire qu'il l'eût dit, et la phrase demeura historique. — Voir cette petite comédie dans les Mémoires du comte Beugnot (t. II, p. lia-] 1 + '.

+8o PETITES IGNORANCES

l'avis de Chateaubriand qu'il avait un prétexte pour se mettre à Taise avec sa conscience : on n'avait pas rempli les engagements contractés envers lui, on l'avait laissé sans argent; il avait dû, pour subvenir à ses dépenses pendant les derniers mois, recourir aux avances de plusieurs banquiers de Gênes; on avait même délibéré de l'enlever de l'île d'Elbe et de le déporter au loin. Le contrat passé entre l'Europe et lui se trouvait ainsi déchiré par les Bourbons eux-mêmes, il pouvait se regarder comme dégagé de ses propres obligations, et son départ était justifié à ses yeux par le droit comme par la nécessité.

« L'entreprise est grande, difficile, périlleuse, disait-il; m'ais elle n'est pas au-dessus de moi. La fortune ne m'a jamais abandonné dans les grandes occasions. Je partirai, non point seul, je ne veux point me laisser mettre la main sur le collet par des gendarmes; je partirai avec mon épée, mes Polonais, mes grenadiers. •

Le lendemain (26 février 18 151 du jour où il avait ainsi parlé à M. Fleùry de Chaboulon, qui lui avait été envoyé par le duc de Bassano pour lui faire connaître la situation politique de la France, il montait, avec quatre cents grenadiers, à bord de l' Inconstant } l'unique navire de guerre qu'il possédât, emmenant, sur trois petits bâtiments de commerce, deux cents chasseurs corses, cent chevau-légers polonais et deux cents flanqueurs. Le ier mars, la flottille entrait dans le golfe de Juan, et deux heures après tout le monde était débarqué. Napoléon, pendant la traversée, avait préparé deux proclamations, l'une au peuple, l'autre à l'armée. Dans cette dernière, lue tout de suite aux soldats assemblés sur la grève, se trouve le passage suivant :

« Soldats ! venez vous ranger sous les drapea ux de votre chef. Son existence ne se compose que de la vôtre; ses droits ne sont que ceux du peuple et les vôtres; son intérêt, son honneur et sa gloire ne sont autres que votre intérêt, votre honneur et votre gloire. La victoire marchera au pas de charge; ï aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en

HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 48i

clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame ; alors vous pourrez montrer avec honneur vos cicatrices; alors vous pourrez vous vanter de ce que vous avez fait : vous serez les libérateurs de la patrie. »

Les soldats, pleins d'enthousiasme, répondirent par le cri de Vive l'Empereur! et vingt jours plus tard, on le sait, après une marche triomphale à travers la France, Napoléon entrait dans la capitale i. Il était arrivé là comme une tempête, sans préparation, sans complot. Quelques jours après, il dit à Benjamin Constant : « Lorsque j'ai vu ce que l'on écrivait sur l'armée et sur les biens nationaux, sur la ligne droite et sur la ligne courbe, je me suis dit : la France est à moi ! »

Les Cekt-Jours. — Napoléon, débarqué à Cannes le Ie* mars 1815, arriva le 20, à huit heures du soir, au château des Tuileries. Louis XVIII avait quitté Paris la veille à minuit pour se rendre à Gand, où il fut rejoint par quelques fidèles. C'est là que Chateaubriand publia, dans le Moniteur de Gand'1, son rapport sur l'état de la France, et que M. Guizot

1. « Lorsque Napoléon passa le Niémen à la tête de quatre cent mille fantassins et de cent mille chevaux pour faire sauter le palais des czars à Moscou, il fut moins étonnant que lorsque, rompant son ban, jetant ses fers au visage des rois, il vint seul, de Cannes à Paris, coucher paisiblement aux Tuileries. » ^Chateaubriand, Mémoires d'oulre-tombe.)

2. Louis XVIII, installé à Gand, s'était aussitôt donné un journal officiel qui est resté connu sous le nom de Moniteur ou Journal de Gand. Ce'.te feuille, qui paraissait deux fois par semaine, avait pour principaux rédacteurs quatre ministres de Louis XVIII, MM. de Chateaubriand, de Lally-Tollendal. de Jaucourt et Beugnot ; elle était dirigée par M. Bertin aîné. Le premier numéro (14 avril 181 5) parut sous le titre Moniteur universel. Mais le gouvernement des Pays-Bas fit observer ce qu'avait d'insolite la publication d'un organe officiel dans une ville qui n'était pas française, et le deuxième numéro prit le titre de Journal universel.

C'est dans ce moniteur de l'émigration qu'il fut défendu à tout Français de payer l'impôt ou d'obéir à l'usurpateur; et que les puissances européennes déclarèrent que Bonaparte « s'est placé hors des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et perturbateur du monde, il s'est livré à la vindictepublique». La plus grande place, dans ce journal, était réservée aux nouvelles étrangères: tous les actes, tous les faits qui témoignaient de l'ardeur, de l'activité des puissances alliées à envahir une seconde fois la France y étaient enregistrés avec le plus grand luxe de publicité. Dans le dernier numéro, on

vint apporter au roi, pour lutter contre l'influence de M. de Blacas1, les conseils des royalistes constitutionnels qui se groupaient alors autour de Royer-Collard. De leur côté, les puissances alliées s'apprêtaient à déployer toutes leurs forces contre « le perturbateur de la paix du monde » .

Pour rétablir son prestige et reprendre au plus tût son ascendant sur les esprits, Napoléon tenta un suprême effort. « Mais les aigles qui avaient volé de clocher en clocher de Cannes à Paris s'abattirent fatiguées sur les cheminées des Tuileries, sans pouvoir aller plus loin2. » La bataille de Waterloo fut livrée et perdue, Napoléon abdiqua une seconde fois (28 juin), et Louis XVIII rentra en France à la suite de l1 ennemi.

Le 8 juillet 1815, vers trois heures, des salves d'artillerie annonçaient l'entrée du roi à Paris. Louis XVIII fut reçu à la barrière du faubourg Saint-Denis par le corps municipal, ayant à sa tête M. de Chabrol, rentré dans ses fonctions en vertu d'une ordonnance publiée le matin même. M. de Chabrol lut au roi un discours commençant ainsi :

« Cent Jours se sont écoulés depuis le moment fatal où Votre Majesté, forcée de s'arracher aux affections les plus chères, quitta sa capitale au milieu des larmes et de la consternation publique. »

Ce qu'on a retenu de ce début, ce ne sont ni les témoignages d'affection ni les larmes, puisque le roi quitta Paris furtivement en quelque sorte, dans les ténèbres et à l'insu de tous : on a retenu seulement les deux premiers mots : Cent Jours, qui ont servi depuis à désigner le gouvernement impérial en 1815.

L'espace compris entre l'arrivée de Napoléon (20 mars)

rendait compte de la grande victoire remportée à Waterloo, victoire due «au génie du duc de Wellington, à cet ascendant d'une véritable gloire sur une détestable renommée ».

1. « Que vient faire ici ce jeune homme ? avait dit M. de Blacas ; il a, de je ne sais qui, je ne sais quelle mission auprès du roi. »

Page 1