Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 48j
et le retour de Louis XVIII 8 juillet) comprend cent dix jours ; mais Napoléon ayant abdiqué le 28 juin, son règne en 181 5 n'a réellement duré que cent jours. Le calcul de M. de Chabrol était exact; ses compliments l'étaient beaucoup moins.
Les acclamations furent rares sur le passage de Louis XVIII ■ la population était inquièce et silencieuse. Le roi fut dédommagé de cet accueil un peu morne par l'invasion dans le jardin des Tuileries d'une foule de dames du monde qui dansèrent des rondes joyeuses avec les officiers sous les fenêtres de leur souverain et du comte d'Artois.
Le boulevard des Italiens qui dut son nom, lors de sa création (1676), au théâtre des Italiens, fut appelé, par ironie, en 18 15, Boulevard de Gand . parce qu'il était le lieu de réunion des royalistes lorsque Louis XVIII était réfugié à Gand.
0 On a beaucoup agité la question de savoir, dit M. Guizot dans ses Mémoires, quels complots et quels conspirateurs avaient, le 20 mars 18 15, renversé les Bourbons et ramené Napoléon. Débat subalterne et qui n'a qu'un intérêt de curiosité historique. A coup sûr, il y eut, de 1814 à 1815, et dans l'armée et dans la Révolution, parmi les généraux et parmi les conventionnels, bien des plans et bien des menées contre la Restauration et pour un gouvernement nouveau, l'Empire, la Régence, le duc d'Orléans, la République. Le maréchal Davout promettait au parti impérial son concours et Fouché offrait à tous le sien. Mais si Napoléon fût resté immobile à l'île d'Elbe, tous ces projets de révolution auraient probablement avorté ou échoué bien des fois, comme échoua celui des généraux d'Erlon, Lallemand, et Lefèvrc Desnouettes, à l'entrée même du mois de mars.... Ce fut Napoléon seul qui renversa en 1815 les Bourbons en évoquant, de sa personne, le dévouement fanatique de l'armée et les instincts révolutionnaires des masses populaires. Quelque chancelante que fût la monarchie naguère restaurée, il fallait ce grand homme et ces grandes forces sociales pour l'abattre. Stupéfaite, la Fiance laissa, sans résistance comme sans con-
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fiance, l'événement s'accomplir. Napoléon en jugea lui-même ainsi avec un bon sens admirable : Ils m'ont laissé arriver, disait-il au comte Mollien, comme ils les ont laissés partir.
J'entends, vous avez juroté. — Dans l'espace de temps assez court qui s'écoula entre la première Restauration, le retour de l'île d'Elbe et la seconde Restauration, il y eut, pour les hauts fonctionnaires qui tenaient à garder leurs places en ménageant tous les pouvoirs, des situations assez critiques. 11 fallait ou renier l'Empire pour acclamer la monarchie ou renier la monarchie pour acclamer l'Empire, ou enfin recommencer à crier : Vive le roi! Cela exigeait, coup sur coup, bien des serments contradictoires.
Barentin, ancien premier président de la Cour des Aides, ec ministre sous Louis XVI, émigra pendant les mauvais jours de la Révolution et ne revint en France qu'après le 18 brumaire. A la première Restauration, il avait été nommé par Louis XVIII chancelier honoraire; mais il était resté quelque temps à Paris pendant les Cent-Jours, et, vivement préoccupé de ses intérêts, « il avait offert, dit le comte Beugnot dans ses Mémoires, de prêter serment à l'empereur en demandant seulement la restitution de quelques bois, qu'il n'avait pas eu le temps d'obtenir de Louis XVIII. Puis il vint à Gand où il expliqua au roi de son mieux, c'est-à-dire assez mal, sa visite à Bonaparte et la restitution de ses bois, en glissant sur le serment. « Je n'ai pas précisément juré, disait-il. — J'entends, répondit le roi, vous avei juroté. A votre âge, on ne fait plus les choses qu'à demi. »
Plus d'une fois, les réponses de Louis XVIII ont été marquées au coin d'une fine malice1. Sensible à la bonne chère, il dit un jour à M. de Pastoret, après avoir mangé une excellente soupe aux haricots : « Marquis, aimez-vous les haricots } —
i. La réputation de diseur de bons mots qu'on avait faite à Louis XVIII poussa les mauvais plaisants à lui prêter un calembour in extremis. Voyant sur la figure des médecins que tout espoir était perdu, il leur aurait dit : a Allons, finissons-en, Charles attend (Charlatans). »
Sire, je ne fais jamais attention à ce que je mange. — Vous avez tore, monsieur, il faut faire attention à tout ce qu'on mange et à tout ce qu'on dit. »
Devenu lettré dans ses longues années de loisir, et jaloux de mettre en évidence cette qualité assez rare chez les rois, il se plaisait à répandre un peu partout des citations, soit d'Horace, son poète favori, soit de l'Evangile, soit aussi de La Fontaine. Lorsqu'il prit possession des Tuileries pour la première fois, en 1 8 14, il fut frappé des nombreux N répandus sur tous les lambris ; il songea sans doute alors que les nouveaux venus ont besoin de laisser un peu partout des traces de leur passage, et cela lui rappela la fable du Loup devenu Berger :
Il auroit volontiers écrit sur son chapeau:
« C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.»
La garde meurt et ne se rend pas. — Le soir de la bataille de Waterloo (18 juin 1815), alors que les troupes victorieuses des alliés poursuivaient avec acharnement les débris de l'armée française, le bataillon de Cambronne, formé en peloton, était resté un des derniers sur le plateau de Papelotte, opposant des efforts désespérés au flot toujours envahissant des ennemis. Entouré, attaqué de toutes parts, Cambronne, invité à mettre bas les armes, aurait répondu : La garde meurt et ne se rend pas1. Voilà ce qu'on a longtemps raconté sur la foi du journaliste Rougemont qui, le lendemain de la bataille, imprima cette parole dans le journal l'Indépendant en l'attribuant à Cambronne.
Quand on a la simplicité et la franchise de Cambronne, on ne fait pas d'esprit sur le champ de bataille ; encore moins y tourne-t-on des phrases académiques : on pousse un cri ou on
1. « Les débris des bataillons de la garde, poussés pêle-mêle dans le vallon, se battent toujours sans vouloir se rendre. A ce moment, on entend ce mot qui traversera les siècles, proféré, selon les uns, par le général Cambronne. selon les autres, par le général Michel : La ç.irde meurt et ne se rend p<is.' (Thiers, Histoire Ju Consulat et Je l'Empire.)
lâche un gros mot, dont le seul mérite est d'être énergique1, et c'est ce qui arriva, paraît-il, lorsque Cambronne, voulant résister aussi longtemps que possible, refusa de se rendre, afin de donner quelques instants de plus à la retraite de Napoléon, et d'ajouter quelque chose encore à la renommée de la garde impériale.
Cambronne, qui tomba blessé, mais non pas blessé à more, sur le champ de bataille de Waterloo, où il se défendit vaillamment, a toujours protesté de la façon la plus vive contre la belle phrase qu'on lui avait attribuée ; il l'a fait non seulement dans les conversations particulières, mais aussi dans un banquet patriotique donné à Nantes, sa ville natale, en 1830, à l'occasion du retour aux idées libérales.
Lorsqu'on eut inauguré, en 1843, la statue de Cambronne, au bas de laquelle on avait gravé sa prétendue réponse, les deux fils du comte Michel revendiquèrent pour leur père l'honneur de l'avoir faite. Ils produisirent plusieurs pièces à l'appui de leur protestation, et particulièrement une pierre, détachée du tombeau de l'empereur à Sainte-Hélène, sur laquelle le général Bertrand avait écrit : « A la comtesse Michel, veuve du général Michel tué à Waterloo, où il répondit aux sommations de l'ennemi par ces paroles sublimes : La garde meurt et ne se rend pas.
Cambronne ayant décliné lui-même l'honneur de « ces paroles sublimes », qui conviennent, d'ailleurs, beaucoup mieux au général Michel, puisqu'il est mort sur le champ de bataille, rien ne semble s'opposer à ce qu'elles soient acquises à la famille qui doit avoir ses motifs pour les réclamer. Les Nantais ont eu tort de s'obstiner à les prendre pour inscription de la statue qu'ils ont élevée à leur courageux compatriote.
1. « Le général, déjà frappé de six coups de sabre dans la retraite, répond par une de ces trivialités sublimes de sens, cyniques d'expression, que le soldat comprend, et que les historiens traduisent plus tard en phrases de parade ; puériles légendes quand l'héroïsme est dans l'acte et non dans le mot. » (Lamartine, Histoire de la Restauration). On a vu dans les Misérables, que Victor Hugo ne s'est pas placé, pour apprécier le mot de Cambronne, au même point de vue que son illustre confrère.
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Les bleus sont toujours eleus, les blakcs sont toujours f.lanxs. — Officier aux gardes françaises à l'âge de seize ans (1789), ec maréchal de France après la prise d'Alger 1830), le comte de Bourmont fut toujours attaché de cœur à la cause de la monarchie. Il servit dans l'armée du prince de Condé, se signala dans les guerres de la Vendée, et lorsque Bonaparte lui offrit un grade élevé, il le refusa. Le premier consul, blessé peut-être de ce refus, le fît emprisonner, comme suspect, après l'explosion de la machine infernale. Bourmont s'évada et se réfugia en Portugal. Mais le jour vint où les débris de l'armée française furent attaqués dans ce pays par les Anglais. « M. de Bourmont, dit la duchesse d'Abrantès, dans ses Mémoires . était au nombre des Français réfugiés : il pouvait dès lors passer aux Anglais ou aux insurgés; il ne fit ni l'un ni l'autre. Il vint trouver Junot, et comme un Français parlant à un Français, il lui dit : « Monsieur le duc, je n'ai pas renié ma patrie, je suis Français : vous êtes attaqué, un homme résolu et deux bras de plus peuvent vous être utiles, je viens vous les offrir : voulezvous m' attacher à votre état- major? » Junot, de tous les hommes de l'armée, était celui sur qui une semblable conduite devait faire la plus profonde impression; il s'approcha de M. de Bourmont, lui prit la main, la lui serra, et lui dit d'une voix émue : « Monsieur de Bourmont, non seulement j'accepte vos services, mais je vous engage ma parole que votre rentrée en France ne souffrira aucune difficulté; je vous en donne ma parole d'honneur, et je n'y manque jamais. » C'est ainsi que Bourmont, rentré en France, se trouva engagé à suivre les aigles impériales; il servit d'une manière brillante et devint général de division.
Pendant les Cent-Jours, croyant l'indépendance de la patrie menacée, il sollicita et obtint un commandement dans le corps du général Gérard, et fut de ceux qui partirent pour combattre à Waterloo. Or, le 15 juin au matin, veille delà bataille de Ligny-sous-Fleurus, Bourmont prit la résolution d'abandonner l'armée pour aller rejoindre à Gand le roi Louis XVIII. Il avait eu des scrupules, paraît-il, en apprenant que la Vendée
s'insurgeait et qu'on y sévissait avec rigueur contre ses parents et ses amis. La défection de Bourmont fut annoncée ainsi dans une dépêche du Moniteur (18 juin) : « Charleroi, le 15 juin 1815, au soir : le général Gérard, commandant le 4e corps, a rendu compte que le lieutenant général Bourmont, le colonel Clouet et le chef d'escadrons Villoutreys ont passé à l'ennemi1. » L'effet produit par cet événement fut très fâcheux : les troupes y virent une cause de défiance envers les chefs2, et le général Gérard éprouva quelque embarras, dit M. Thiers3, pour parler à Napoléon du général Bourmont dont il s'était fait le garant. Napoléon, sans témoigner aucune humeur, lui dit en lui tirant l'oreille : « Vous le voyez, mon cher Gérard, les bleus sont toujours bleus, les blancs sont toujours blancs, n On retrouve un souvenir de cette impression dans le Mémorial : « Bourmont est une de mes erreurs4. »
1. « Leurs noms seront en exécration tant que le peuple français formera une nation. » (Mémorial.)
2. « La défiance contre ceux qui avaient servi la Restauration, ou qui ne partageaient pas assez complètement l'exaltation générale, était parvenue à son comble. Un soldat, sortant des rangs pour aller droit à Napoléon, lui dit : Sire, défiez-vous de Soult, il vous trahit. — Tiens-toi en repos, repartit Napoléon, je te réponds de lui. — Soit, répliqua le soldat, et il rentra dans les rangs sans paraître convaincu. » (Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XX.)
Ce n'était pas la première fois qu'un grenadier se permettait de prendre la parole. Lorsque Napoléon et Alexandre, dans l'entrevue de Tilsitt (1807), passèrent en revue la garde impériale française, l'empereur de Russie regarda avec curiosité la figure toute balafrée d'un vétéran qui présentait les armes.
— « Que dites-vous, lui dit Napoléon, de soldats qui survivent à de pareilles blessures? — Et vous, riposta Alexandre, que dites-vous de ceux qui les font?
— Ils sont morts », dit fièrement le soldat. — A ce mot, Alexandre saluant Napoléon : « Vous êtes partout vainqueur. — C'est que la garde a donné», répondit en riant l'empereur qui fit de la main un signe amical au vieux grognard.