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Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps

3. Ce nom a été donné deux fois à des troupes: i° à un corps de fantassins allemands, faisant partie au xvie siècle des Grandes compagnies, et qui, après la mort d'un chef regretté, prenaient un drapeau noir; 20 dans les guerres de la Vendée, à une troupe royaliste composée surtout de déserteurs et d'Allemands, qui portaient un crêpe noir en signe de ralliement.

ments, quels qu'ils fussent, le château de Marly, par exemple, pour les démolir et pour tirer des matériaux et des emplacements le parti le plus avantageux.

Victor Hugo n'avait pas encore écrit, lorsque ces tristes opérations avaient lieu , son ode intitulée la Bande noire div. II, ode 3*, 1823); mais eût-il chanté plus tôt, on ne l'aurait pas écouté. Vainement il se serait écrié :

O Français! respectons ces restes !

Le ciel bénit les fils pieux Qui gardent, dans les jours funestes, L'héritage de leurs aïeux.

Comme une gloire dérobée, Comptons chaque pierre tombée; Que le temps suspende sa loi :

Rendons les Gaules à la France, Les souvenirs à l'espérance, Les vieux palais au jeune roi!...

On pourrait croire que le nom de Bande noire a été jeté comme une injure par les artistes et les archéologues à des hommes qui, dans un intérêt purement matériel, faisaient une sombre besogne; mais il paraît que la dénomination a pris naissance dans une pensée ironique plutôt qu'injurieuse : on a voulu exprimer que, parmi ces spéculateurs, plusieurs étaient en réalité des hommes noirs, c'est-à-dire des chaudronniers, des marchands de ferrailles, peut-êcre même des charbonniers.

Les sots depuis Adam sont en majorité. — Casimir Delavigne (1 793-1 843) était jeune lorsque la France, en 1815, fut livrée aux brutalités de la conquête et que les malheurs de la patrie furent suivis des duretés et des vengeances de la Restauration. C'est alors qu'il exprima l'amertume et l'indignation de ses pensées dans une série de petits poèmes qu'il appela les Messéniennes. par allusion aux chants où les Messéniens vaincus déplorèrent les désastres de leur patrie.

Plus tard, comme auteur dramatique, il connut un autre genre d'amertume, celui d'être jugé au Théâtre-Français par

un comité de lecture qui reçut à correction les Vêpres siciliennes, et qui, à la seconde épreuve, admit la pièce à la condition que l'auteur n'exigerait pas qu'elle fût jouée. Il y eut même une dame, dans cet aréopage, pour dire, à Fappui de son refus, qu'il serait scandaleux de mettre le mot Vêpres sur une affiche de spectacle. Delavigne se vengea de ces sottises en écrivant les Comédiens (1820). L'année précédente, les Vêpres siciliennes avaient été représentées à l'Odéon avec un tel succès que les cent premières représentations apportèrent 400 000 francs dans la caisse du théâtre. Picard, le directeur, dit au jeune Delavigne en l'embrassant : « Vous êtes le fondateur du second Théâtre-Français; jouissez bien de votre succès. Vous ferez, sans doute, encore de plus beaux ouvrages; mais vous n'obtiendrez jamais un pareil triomphe. 1

Sur ces entrefaites, l'Académie française avait proposé pour sujet de concours de poésie : Du bonheur que procure V étude dans toutes les situations de la vie (18 17). Casimir Delavigne, qui se rappelait la situation désobligeante où il s'était trouvé devant ses juges de la Comédie française, prit le contre-pied du sujet et envoya à Messieurs de l'Académie une épître sur cette question : L'étude fait-elle le bonheur dans toutes les situations de la vie? — « L'auteur, dit M. Raynouard dans son rapport, a soutenu que l'étude avait fait succéder le règne de l'erreur à celui de l'ignorance; que les hommes à qui l'étude a mérité quelque renommée ont acheté leur succès par beaucoup trop de peines et de chagrins, et que si l'étude peut contribuer à notre bonheur, c'est quand nous en faisons seulement une occupation agréable, sans ambition, sans désir de gloire, et pour le charme de l'étude même. »

On s'étonna de la hardiesse ; mais la plaisanterie était vive, de bon goût, et bien qu'on ne décernât pas le prix à un concurrent qui était sorti volontairement du programme, on lui accorda les honneurs d'une lecture publique1. C'est dans ce

1. Le prix avait été partagé entre Pierre Lebrun et Saintine, et un accessit avait été donné à M. Loyson. Victor Hugo, âgé de quinze ans, avait aussi concouru et s'était déjà révélé poète ; si son orgueil naissant ne l'avait poussé à

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poème, inspiré à l'auteur par de fraîches expériences, qu'on lit ce passage :

Mais du collège enfin foulez aux pieds les chaînes. O liberté, sans toi les plaisirs sont des peines! Quel destin vous attend si de la vérité Le flambeau redoutable est par vous présenté ! Que de petits esprits, jaloux des noms célèbres. Prendront contre le jour parti pour les ténèbres! Leur nombre dangereux fait leur autorité: Les sots depuis Adam sont en majorité.

Les souvenirs du jeune auteur étaient trop vifs pour qu'il eût besoin de se rappeler, en écrivant ce dernier vers, le passage où YEcclcsiaste dit : a Les âmes perverties se corrigent difficilement, et le nombre des insensés est infini. • ( Ch. I, 15.) Livré à ses propres impressions, il put oublier tout ce qui avait été dit avant lui sur cette triste vérité. « Pourquoi, demandaiton à Chamfort, lorsqu'il était sans ressources, n'êtes-vous encore arrivé à rien au milieu de tant de sots? — C'est, répondit-il, que je n'ai jamais cru le monde aussi bête qu'il est. 1 II avait raison : ce qui a empêché tant de gens d'esprit de parvenir, c'est de n'avoir pas cru assez fermement à la bêtise humaine. Le malheur se complique de ce que les sots qui arrivent ont encore au-dessous d'eux les sots qui ne sont pas

parler de ses trois lustres, qui firent croire à une mystification, il aurait peutêtre remporté le prix; on se borna à donner une mention à celui qui, un an auparavant, écrivait dans son journal: Je veux être Chateaubriand ou rien. La suite en décida autrement, mais Victor Hugo n'eut pas à se plaindre de son lot.

C'est dans le poème de Saintine que se trouve paraphrasé le proverbe: N'est pas pauvre qui a peu, mais qui désire beaucoup :

En bornant ses désirs on borne ses besoins; Le plus riche est celui qui désire le moins.

Voltaire avait déjà versifié la même maxime dans la tragédie des Scythes:

Qui borne ses désirs est toujours asse<; riche.

(Acte IV, se. 11.)

Et Vigée avait dit dans son Epitre à Ducis :

Je suis riche des biens dont je sais me passer.

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arrivés : A sot auteur, sot admirateur } dit le proverbe que Boileau a traduit en terminant le chant Ier de VArt poétique:

Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.

D'Alembert, dans son Eloge de Bernouilli, raconte que Galilée, lorsqu'on lui demandait à quoi servaient les mathématiques, répondait : la géométrie sert principalement à peser, à mesurer et à compter : à peser les ignorants, à mesurer les sots, et à compter les uns et les autres.

Les pieds lui ont glissé dans le sang ! — Ne croirait-on pas, en lisant ces cruelles paroles, qu'elles s'appliquent à quelque virtuose de la guillotine pendant la Terreur, sous la République, ou pendant la Terreur blanche, sous la Restauration } Il n'en est rien cependant : elles ont été écrites contre M. Decazes, à propos de l'assassinat du duc de Berry (13 février 1820).

A côté de l'opposition libérale, il y avait à la Chambre, en 1820, une autre opposition composée d'hommes beaucoup plus royalistes que le roi : Louis XVIII les appelait lui-même les ultra1. Voulant tirer parti contre leurs adversaires de l'assassinat du duc de Berry, les ultra-royalistes s'efforcèrent de faire retomber sur M. Decazes, alors premier ministre, la responsabilité de ce crime 2.

1. Les ultra-royalistes siégeaient à la droite du président; les membres ministériels, derrière les ministres, en face de la tribune, au centre; les libéraux à gauche. Le centre se subdivisait en centre droit et centre gauche, selon que les députés siégeaient de l'un ou de l'autre côté.

■2.. L'idée fixe de Louvel était de tuer les princes qui avaient porté les armes contre leur pays et qui étaient rentrés en France avec le secours àî l'étranger. « Je commençai par le plus jeune, a-t-il dit, parce que c'était le plus sûr moyen d'éteindre la race; après M. le duc de Berry, j'aurais tué M. le duc d'Angoulème, puis Monsieur, puis le roi ; j'en voulais à tous les Bourbons. »

Or, pourquoi M. Decazes avait-il eu intérêt, dans la pensée de ses ennemis, à pousser Louvel à commettre le crime qu'il méditait? Parce que le duc de Berry s'était montré disposé à éclaircir le mystère de l'existence de Louis XVII. Il avait reçu, comme la duchesse d'Angoulème, une lettre par laquelle Nauendorf déclarait être le fils de Louis XVI, et l'on supposait qu'il n'eût pas hésité, si la lumière s'était faite, à reconnaître Louis XVII pour son roi.

Dès le lendemain, à l'ouverture de la séance, M. Clausel de Coussergues demanda la parole ec dit avec tous les signes d'une grande émotion : « Messieurs, il n'existe pas de loi qui règle le mode d'accusation des ministres. Mais il est de la nature d'une telle proposition qu'elle soit faite en séance publique et à la face de la France. Je propose à la Chambre de porter un acte d'accusation contre M. Decazes, ministre de l'intérieur, comme complice de l'assassinat... « Interrompu à ce mot par des cris violents, M. Clausel ne put développer cette proposition aussi absurde qu'odieuse, et qui, aux yeux mêmes de ses amis politiques, avait le tort d'être mal formulée.

Le 15 février, Louis XVIII disait à M. Decazes : « Mon enfant, les ultra nous préparent sans doute une guerre terrible; ils vont chercher à exploiter ma douleur ; ce n'est pas votre système, c'est le mien qu'ils attaqueront ; car ce n'est pas seulement à vous qu'ils en veulent, mais à moi. t Et le même jour, M. Clausel de Coussergues déposait sur le bureau de la Chambre la proposition de porter une accusation contre M. Decazes, comme coupable de trahison, aux termes de l'article 56 de la Charte ; ce qui lui attirait de la part de M. de Sainte- Aulaire, beau-père de M. Decazes, cette verte réplique : « Lorsque, hier, j'ai entendu l'accusation portée par un de nos collègues, j'ai gardé malgré moi le silence; je me suis fait un scrupule de vous détourner de vos douleurs ; je faisais peu de cas, d'ailleurs, d'une proposition intempestive et irréfléchie. Mais puisque M. Clausel de Coussergues s'obstine à la reproduire, puisqu'il persiste dans cette accusation, monument de sa démence, je me vois forcé de parler; mais je ne lui répondrai que par un mot; je me contenterai de lui dire : « Vous êtes un calomniateur ! «

La haine implacable des ennemis de M. Decazes poursuivit son œuvre : ce n'était pas assez de l'avoir calomnié, il fallait à tout prix le renverser. Une campagne furieuse fut menée contre lui par la Quotidienne, la Ga\ette de France } et le Drapeau blanc, journal dans lequel Martainville s'écriait : « Oui, monsieur Decazes, c'est vous qui avez tué le duc de Berry. 1 Les

membres de la famille royale furent poussés à faire une démarche auprès de Louis XVIII afin d'obtenir le renvoi de son ministre. La duchesse d'Angoulême tenta le premier assaut; le roi résista. Le comte d'Artois intervint : « Sire, dit-il, il m'est impossible de rester aux Tuileries si M. Decazes, publiquement accusé de complicité dans la mort de mon fils, y paraît encore comme ministre; que Sa Majesté me permette de me retirer à l'Élysée-Bourbon. » Le roi, indigné, essaya de résister encore, ne voulant pas frapper, dit-il, un homme aussi dévoué, au moment même où il était poursuivi par une calomnie dont r extravagance égalait l'atrocité; mais on se jeta à ses genoux, en lui demandant comme une grâce le renvoi de son ministre, a comme un sacrifice aux mânes de mon fils », ajouta le comte d'Artois, et Louis XVIII se déclara vaincu. Il se sépara avec douleur de M. Decazes, qu'il fit ambassadeur et duc pour lui donner un dernier témoignage de son estime et de sa profonde affection.

Le 20 février, le ministère était changé, les ultra triomphaient, et, le 3 mars suivant, M. de Chateaubriand écrivait dans/f Conservateur1, organe du parti, un article commençant par les mots : « Si nous ne sommes pas plongés dans les horreurs de la guerre civile, ce n'est pas la faute de l'administration haineuse qui vient de finir »,etse terminant ainsi : a Ceux qui luttaient encore contre la haine publique n'ont pu résister à la publique douleur. Nos larmes, nos gémissements, nos sanglots ont étonné un imprudent ministre : les pieds lui ont glisse dans le sang } il est tombé. »

1. Le Conservateur avait été fondé, en octobre 1818, par MM. de Bruges, de Talaru, de Polignac, de Vitrolles et Mathieu de Montmorency, auxquels s'étaient adjoints bientôt MM. de Chateaubriand, Fiévée, de Villèle, de Castelbajac et Lamennais. Il avait pour épigraphe: Le roi, la charte et les hon- •nêtes gens, et pour mission, son titre l'indiquait, de s'opposer à toute idée nouvelle, à tout projet de réforme. Il avait été créé surtout pour lutter contre le journal libéral la Minerve; et les moqueurs, dans le parti ministériel, l'appelaient la Minerve blanche. Le Conservateur cessa de paraître, comme la Minerve, lorsque la censure fut rétablie à la suite de l'assassinat du duc de Berry ; il avait eu soixante-dix-huit livraisons.

Le goût excessif des images, qui conduit à écrire de pareilles aménités, avait inspiré à Chateaubriand, paraît-il, une phrase plus complètement métaphorique, i J'ai entendu raconter, dit Sainte-Beuve, à l'une des personnes qui étaient alors dans la rédaction du Conservateur que, primitivement, la phrase de M. de Chateaubriand était ainsi conçue : « Les pieds luiont ghssé dans le sang, et il a été entraîné par le torrent de nos pleurs. » Ce n'était là qu'une très mauvaise phrase; on hésitait à l'en avertir. Enfin, l'un des membres du comité de rédaction et qui, n'étant pas homme de lettres, semblait moins suspect comme critique, proposa à M. de Chateaubriand de supprimer la dernière partie de la phrase, en lui montrant qu'elle ferait ainsi plus d'effet. L'auteur y consentit, et l'on eut, au heu d'une métaphore ridicule, une insulte de plus, une allusion sanglante. »

Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire c'est tout le monde. Pour exprimer que l'esprit est commun, que tout le monde en a ou se pique d'en avoir, le proverbe dit : L'esprit court les mes; ce qui permet d'ajouter, si 1 on n'est pas très convaincu de cette vérité : il court même si vite que peu de gens peuvent l'atteindre. Lorsque Ninon de Lenclos entendit citer ce proverbe par un fat qui semblait n avoir jamais passé dans les rues où l'esprit court, elle répondu : « Ce sont les sots qui font courir ce bruit-là. » Petit-Senn (1790-1870), l'ingénieux Genevois, s'est contente de dire : « A Pans, l'esprit court les rues; aussi est-il parfois crotté. .

Le moyen d'éviter les commentaires et les équivoques, en se rapprochant en même temps de la vérité, c'est de mettre à la place de ce proverbe un mot non moins connu : Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, c'est tout le monde. Ce mot a été dit et développé par Talleyrand lorsqu'il défendit la liberté de la presse contre la censure, liberté qu'il regardait comme l'instrument principal du gouvernement représentatif: « De nos jours, a-t-il dit, il n'est pas facile de tromper longtemps. Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Vol-

taire, plus d'esprit que Bonaparte, plus d'esprit que chacun des directeurs, que chacun des ministres passés, présents et à venir, c'est tout le monde. »

Je suis venu ici pour recevoir des hommages et non des leçoxs. — En souvenir du dévouement que la garde nationale avait montré à Charles X lorsqu'il rentra à Paris (12 avril 1814), l'usage s'était établi de la charger seule, chaque année, à la même date, du service militaire des Tuileries. En 1827, le 12 avril tombant un jeudi saint, jour où le roi était tout entier à ses devoirs religieux, le service exceptionnel réservé à la garde nationale fut reporté au lundi suivant. Le matin, le roi passa en revue les divers détachements formés par toutes les légions, et il fut accueilli aux cris répétés de : Vive le roi! Ayant exprimé sa satisfaction aux officiers, ceux-ci lui répondirent que la garde nationale tout entière serait heureuse de lui donner les mêmes témoignages de dévouement. Sur ces assurances, confirmées par le maréchal Oudinot, le roi décida qu'il passerait une revue de la garde nationale de Paris.

Le 26 avril 1827, un ordre du jour faisait connaître à la population parisienne que, a le roi ayant annoncé à la parade du 16 que pour donner une preuve de sa bienveillance et de sa satisfaction à la garde nationale, il avait l'intention de la passer en revue, cette revue aurait lieu au Champ de Mars, le dimanche 29 avril » .

Dans l'intervalle, le projet de loi contre la liberté de la presse avait été présenté (19 avril) par M. de Peyronnet à la Chambre des pairs, et Ton savait que la commission proposait de repousser toutes les dispositions restrictives de la liberté de la presse ou attentatoires aux droits de la propriété. Les ministres comprirent combien il serait dangereux de laisser discuter leur projet ainsi amendé, et ils le retirèrent. Ce sacrifice à la popularité fut accueilli avec enthousiasme ; Paris s'illumina et des colonnes d'ouvriers imprimeurs parcoururent la ville en criant : Vive le roi! Vive la Chambre des pairs ! Vive la liberté de la presse !

Les ministres ne s'étaient pas dissimulé que cette allégresse populaire était une manifestation séditieuse contre les tendances du gouvernement ; ils avaient essayé de détourner le roi d'une entrevue trop directe avec le peuple; mais Charles X avait persisté dans sa résolution, et le 29 avril il sortit à cheval de son palais, accompagné d'un nombreux cortège militaire. Vingt mille hommes des douze légions de Paris l'attendaient au Champ de Mars. Il fut reçu, comme on se l'était promis, aux cris de : Vive le roi! auxquels se mêlèrent de temps en temps les cris de : Vive la Charte! Vive la liberté de la presse! La ;e légion fit entendre le cri de : Vive la Charte! avec une telle persistance que le roi ne put réprimer un mouvement de mécontentement. « Eh quoi ! lui dirent des gardes nationaux qui avaient vu son visage se rembrunir, la Charte est-elle donc un outrage? » Charles X répondit d'un ton sévère : Je suis venu ici pour recevoir des hommages et non des leçons.

A ces mots, on cria Vive le roi ! dans tous les rangs, et le roi crut pouvoir se féliciter du succès de la journée. « Cela aurait pu se passer mieux, dit-il au maréchal Oudinot; il y a eu quelques brouillons, mais la masse est bonne, et, au total, je suis satisfait. » Il avait autorisé le maréchal à exprimer sa satisfaction dans l'ordre du jour qu'on devait publier le lendemain; mais il avait compté sans ses ministres contre lesquels les bataillons, en rentrant dans leurs quartiers, avaient poussé des cris séditieux : A bas les ministres! A bas les jésuites! A bas Villèle! A bas Peyronnet! et le dénouement de cette journée fut le licenciement de la garde nationale, proposé et obtenu par MM. de Villèle, de Corbière, de Peyronnet, de Damas et de Clermont-Tonnerre, qui soutinrent qu'une capitale armée inquiétait à juste titre la couronne.

Cette mesure, attentatoire à l'honneur des citoyens, devint pour la bourgeoisie un nouveau sujet de haine ; mais la nouvelle en fut reçue avec un profond dédain. Le gouvernement crut voir dans ce silence une preuve de sa force : le duc de Rivière dit : Le roi peut tout! et M. de Villèle écrivit, huit jours après au prince de Polignac, alors ambassadeur à Londres :

t La dissolution de la garde nationale a eu un plein succès ; les mauvais en ont été confondus, les bons ralliés et encouragés. Paris n'a jamais été plus calme que depuis cet acte de sévérité, de justice et de vigueur, i

C'est ainsi que de faute en faute, de méprise en méprise, les ministres de Charles X le menaient aveuglément à sa perte : après avoir tenté de rétablir le droit d'aînesse et de détruire la liberté de la presse, on licenciait la garde nationale, se proposant de faire revivre la censure, de dissoudre la Chambre, et enfin de violer manifestement la Charte avec les ordonnances. Quant à Charles X, lorsqu'il obéissait à ses propres mouvements, c'était toujours pour s'inquiéter de sa personne, pour mettre ses intérêts au-dessus de ceux du peuple. Que de fois les souverains, s'ils s'étaient avisés de rechercher les causes de leur chute, les auraient trouvées dans la soif des hommages ec dans le mépris des leçons !

La cour rentd des arrêts et non pas des services. — ■ C'est à M. Séguier (1768-18481, premier président de la cour de Paris, qu'on fait honneur de ce mot. On a voulu qu'il ait été prononcé avec une sorte de solennité, en 1827, à propos de procès de presse ou de tendances politiques pour répondre dignement à une pression que le gouvernement de Charles X prétendait exercer sur la magistrature. Mais le magistrat qui, après avoir adulé l'empereur l, s'était mis docilement au service de la Restauration, ne ménageant ses louanges ni au comte d'Artois ni à Louis XVIII, n'était peut-être pas homme à le prendre de si haut, soit avec le comte de Peyronnet, soit avec

1. Après Tilsitt, M. Séguier disait : « Napoléon est au delà de l'histoire humaine, il appartient aux temps héroïques : il est au-dessus de l'admiration; il n'y a que l'amour qui puisse s'élever jusqu'à lui » ; et le 6 avril 1814, sur la proposition de son président, la Cour impériale rendait un arrêt solennel dans lequel, « sentant tout le prix des efforts qui ont enfin délivré la France d'un joug tyrannique », elle adhérait à la déchéance de l'empereur. Déjà, à cette époque, M. Séguier, que l'empereur avait fait premier président, commandeur de la Légion d'honneur et baron, devait être très convaincu que la Cour rend des arrêts et non pas des services

le prince de Polignac. A ceux qui s'obstinaient à admettre que les fières paroles de la cour avaient été adressées par son président à un ministre de Charles X, le président et ses amis répondaient qu'il n'en était absolument rien.

Pour mettre fin à l'équivoque qui plane, depuis plus d'un demi-siècle, sur les circonstances dans lesquelles ces paroles ont été dites, le Courrier de Vaugelas a eu la bonne pensée de s'adresser (6 octobre 1886) au petit-fils du président Séguier, et voici la réponse qu'il a reçue :

x J'ai souvent entendu parler dans ma famille de ce mot bien des fois cité et rappelé depuis en différentes occasions. Voici, d'après mon père, en quelles circonstances ce mot aurait été prononcé par le premier président :

« Lors des dernières années de la Restauration, une personne, influente à la cour de Charles X, serait venue solliciter la bienveillance du premier président pour une affaire civile pendante devant la cour de Paris.

« Le premier président aurait commencé par répondre par des banalités en usage en pareille occasion; mais, pressé par la personne qui voulait mieux, il se serait fâché et, en reconduisant la personne qui insistait toujours en disant que c'était un vrai service qu'elle attendait de lui, il lui aurait repondu : * Sachez bien, monsieur, que la cour rend des arrêts et pas des services. »

« Très mécontente, la personne, dont j'ignore le nom, aurait parlé de l'insuccès de sa démarche et du mauvais accueil du premier président.

« Voilà l'explication très simple du mot dont mon grandpère n'aurait fait que la moitié, puisque son interlocuteur aurait prononcé le premier le mot service.

1 Je n'ai jamais entendu mon grand-père parler du mot qui vous occupe, mais j'étais fort jeune quand il est mort en 1848.

« Mon père, qui est mort en 1876, m*a bien souvent au contraire parlé de ce mot de son père; mais je ne lui ai jamais entendu prononcer à ce sujet le nom de M. de Peyronnet. »

Puisque la chose était si simple, et qu'il s'agissait, non

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d'une question politique, mais d'une affaire civile, pourquoi M. Séguier, depuis la chute de Charles X, n'a-t-il pas fait luimême cette déclaration? Tenait-il à laisser croire, sous le règne de Louis-Philippe, qu'il avait eu en face des ministres de l'ancien régime une attitude indépendante?

Malheureuse France! malheureux roi! — Le Moniteur du 9 avril 1829 annonça la composition de ce ministère qui devait précipiter la chute de la maison de Bourbon i. Aucun ne pouvait être plus impopulaire, aucun ne pouvait exciter autant d'inquiétude et d'irritations, aucun n'aurait rappelé, avec plus de tristesse, les désastres et les hontes du passé. Royer- Collard, pouvant à peine en croire ses oreilles, avait dit la veille : « Un tel ministère ne se comprend pas ; c'est un effet sans cause. Allons, Charles X est toujours le comte d'Artois de 1789. » La presse s'émut vivement; le Journal des Débats^ en particulier, organe de l'opinion constitutionnelle modérée, ne cacha ni son impression ni même sa douleur, car les royalistes constitutionnels n'envisageaient pas sans terreur le triomphe que les fautes du gouvernement réservaient au parti libéral.

Il y avait alors, parmi les membres de la rédaction des Débatsj un homme qui, de l'avis de J. Janin, « savait tout dire sans offenser personne » . C'était Etienne Béquet. Son rôle était de faire un feuilleton de critique hebdomadaire ; mais parfois il se mêlait à la politique, et ce n'était jamais sans y apporter du talent et même un certain éclat. Dans cette grave circonstance, ce fut lui qui prit la plume.

Le numéro du 10 août faisait connaître les noms des nouveaux ministres et contenait les réflexions suivantes :

« Ainsi le voilà encore une fois brisé, ce lien d'amour et de confiance qui unissait le peuple au monarque ! Voilà encore

1. Affaires étrangères, le prince Jules de Polignac ; — Guerre, le comte de Bourmont ; — Intérieur, le comte de La Bourdonnaie ; — Justice, M. Courvoisier ; — Finances, le comte de Chabrol ; — Marine, le vice-amiral de Rigny ; — Affaires ecclésiastiques et instruction publique, le baron de Montbel.

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une fois la cour avec ses vieilles rancunes, l'émigration avec ses préjugés, le sacerdoce avec sa haine de la liberté, qui viennent se jeter entre la France et son roi. Ce qu'elle a conquis par quarante ans de travaux et de malheurs, on le lui ôte; ce qu'elle repousse de toute la puissance de sa volonté, de toute l'énergie de ses vœux, on le lui impose violemment.

■ Ce qui faisait surtout la gloire de ce règne, ce qui avait rallié autour du trône les cœurs de tous les Français, c'était la modération dans l'exercice du pouvoir; la modération ! aujourd'hui elle devient impossible. Ceux qui gouvernent maintenant voudraient être modérés, qu'ils ne le pourraient. Les haines que leurs noms éveillent dans tous les esprits sont trop profondes pour n'être pas rendues. Redoutés de la France, ils lui deviendront redoutables. Peut-être, dans les premiers jours, voudront-ils bégayer les mots de Charte et de liberté : leur maladresse à dire ces mots les trahira ; on n'y verra que le langage de la peur ou de l'hypocrisie.

« Que feront-ils cependant? Iront-ils chercher un appui dans la force des baïonnettes? Les baïonnettes aujourd'hui sont intelligentes; elles connaissent et respectent la loi. Vont-ils déchirer cette Charte qui fait la puissance du successeur de Louis XVIII? Qu'ils y pensent bien ! la Charte a maintenant une autorité contre laquelle viendraient se briser tous les efforts du despotisme. Le peuple paye un milliard à la loi; il ne payerait pas deux millions aux ordonnances d'un ministre. Avec les taxes illégales, naîtrait un Hampden pour les briser. Hampden ! faut-il encore que nous rappelions ce nom de trouble et de guerre1 ! Malheureuse France! malheureux roi! u

i. Hampden, cousin germain de Cromwell, entra dans la Chambre des communes en 1625. Onze ans plus tard, en 16 j6, il prit l'initiative du refus d'un impôt dit taxe de mer, exigé par Charles Ier. Traduit pour ce lait devant la cour du banc du roi, il y fut condamné. Hampden, à quelque temps de la, prenait les armes contre la royauté et déployait une valeur et une habileté peu communes. Il fut tué en 164J, en se battant contre le prince Rupert. dans le comté d'Oxford. Hampden était républicain : son parti le regardait comme un homme remarquable par son courage et sa vertu ; les loyalistes, comme un homme doué d'un grand caractère.

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Cette fameuse et prophétique exclamation eut un tel retentissement que l'article fut incriminé. Quoique Béquet eût déclaré hautement qu'il en était Fauteur, les poursuites furent dirigées contre le rédacteur en chef du journal, M. Bertin aîné, qui en revendiqua, comme un honneur, la responsabilité. M. Bertin fut condamné en première instance à six mois d'emprisonnement et 500 francs d'amende, minimum de la peine. Il en appela, et le ministère public, de son côté, demanda, par un appel à minima, une condamnation plus forte. Ce procès, prenant alors les proportions d'un événement politique, excita le plus vif intérêt. Quoiqu'il eût M. Dupin pour défenseur, M. Bertin, qui avait combattu longtemps pour la royauté, prit lui-même la parole : « Je ne sais, dit-il, si ceux qui se croient sans doute plus dévoués que moi au petit-fils de Henri IV rendent un grand service à la couronne en amenant devant une cour de justice des cheveux blanchis au service de cette couronne; je ne sais s'il est bien utile que des royalistes qui ont subi la prison pour la royauté la subissent encore par elle. Mais enfin, si mon défenseur, par impossible, n'était pas parvenu à vous faire partager sa conviction et la mienne, j'ose me flatter, messieurs, qu'aucun de vous, aucun de ceux qui m'écoutent, ne pourra croire qu'arrivé au terme prochain d'une pénible carrière, j'aie sciemment voulu offenser, outrager, insulter celui qui fut toujours l'objet de mon respect, de mon amour, j'allais presque dire de mon culte. 1

Après trois heures de délibération, la cour prononça un arrêt portant que « si les expressions de l'article incriminé étaient inconvenantes et^contraires à la modération qu'on doit apporter dans la discussion des actes du gouvernement, cependant elles ne constituaient pas le double délit d'offense à la personne du roi ni d'attaque à la dignité royale; en conséquence, M. Bertin était déchargé des condamnations prononcées contre lui et renvoyé de la plainte 1 . La salle, à ces mots, retentit des applaudissements les plus chaleureux, et l'acquittement de M. Bertin fut accueilli aux cris de : Vive le roi!

Le Journal des Débats n'avait pas été seul à protester

HISTORIQUES ET LITTERAIRES. So$

contre le nouveau ministère. Le même jour, 10 août, on avait lu dans le Constitutionnel : « Puisque nous étions destinés à subir le ministère de l'extrême droite, il vaut mieux que ce soit plus tût que plus tard. » Et dans le Courrier français : « Peutêtre avait-on à se féliciter de cette résolution. Il était déplorable qu'un pays comme la France fût éternellement ballotté par des ministres faibles, au gré des intrigues de cour. L'opinion publique et la Chambre élective elle-même étaient amollies par ce régime d'espérances et de ménagements méticuleux ; elles allaient s'armer de toute leur indignation pour foudroyer un ministère dont la composition était un sujet d'alarmes pour le pays. »

Les feuilles de la petite presse dirent aussi leur mot. Le Figaro de l'époque se donna même si bien carrière qu'il fut prévenu d'outrage à la personne du roi, et que son gérant, M. Bohain, fut condamné à six mois de prison et i ooo francs d'amende (28 août 1829). On ordonna aussi la saisie du numéro incriminé; mais il s'en était déjà vendu plus de dix mille exemplaires, et quelques-uns avaient été payés très cher.

Les griefs articulés contre ce numéro étaient d'avoir paru encadré de noir, et d'avoir fait l'horoscope du nouveau ministère, en « prophétisant, disait l'avocat du roi, toutes sortes de choses abominables, qui feraient dresser les cheveux sur la têce ». Deux « quolibets » étaient spécialement incriminés : • Au lieu d'illuminations à une solennité prochaine (la fête du roi), toutes les maisons de France devraient être tendues de noir. » — «M. Roux, chirurgien en chef de l'hôpital de la Charité, doit incessamment opérer de la cataracte un auguste personnage. »

Ce qu'il y eut de piquant dans les délits de presse de cette époque, c'est qu'un pieux journal, l'Apostolique, qui n'avait pu contenir sa joie à la pensée que l'avènement du nouveau ministère allait mettre fin à toutes les horreurs du passé, fut condamné, comme « coupable d'un zèle inconsidéré » (même audience que le Figaro), à un mois de prison et 300 francs d'amende.

$o6 PETITES IGNORANCES

Le roi règne et ne gouverne pas. — Sous la monarchie absolue, le roi régnait et gouvernait, car régner et gouverner répondent à deux idées qui aisément se confondent. La distinction ne put être faite autrefois qu'en Pologne, où la monarchie était élective. C'est là, en effet, que Zamoyski, le célèbre Polonais, assistant à la Diète de 1605, adressa des reproches sévères au roi Sigismond III, qu'il avait puissamment contribué à mettre sur le trône : « Vous savez, lui dit-il, que les Polonais, lorsqu'ils ont été mécontents de leurs chefs, les ont forcés à quitter le royaume et les ont remplacés par d'autres... Nous faisons les rois, nous écrasons les tyrans... Rex régnât }sed non gubernat. »

Sous la monarchie constitutionnelle, l'autorité fut partagée; le roi ne fut plus maître de décider du sort de son royaume et de son peuple ; il cessa d'être monarque dans l'acception rigoureuse du mot. Pour indiquer cette situation nouvelle du souverain, on admit la différence qui existe entre les verbes régner et gouverner^ et l'on dit : Le roi règne et ne gouverne pas.

Opposés ainsi l'un à l'autre, ces deux mots signifiaient : Si le roi a toujours l'autorité, il n'a plus seul le pouvoir; c'est lui qui domine, qui plane, ce n'est plus lui qui dirige : il ne tient pas le gouvernail1. C'est un capitaine qui partage la puissance avec ses pilotes, en leur laissant même la responsabilité. Dans les monarchies absolues, le roi n'obéissait qu'à sa propre volonté ; dans les monarchies constitutionnelles, il devait luimême obéir à la Constitution.

C'est au commencement de 1830, sous le ministère Polignac, que M. Thiers donna à cette parole tout son retentissement. Il était de ceux qui sentaient la nécessité de modifier la Charte et de changer la dynastie. Dans un journal nouveau,

1. En 1825, Victor Hugo publiait Bug-Jargal, qu'il avait ébauché dès l'âge de seize ans, et il faisait dire au général Rouvray, dans les assemblées de Saint-Domingue : m Si j'avais l'honneur d'être Monsieur le lieutenant général pour le roi, je jetterais toute cette canaille à la porte. Je dirais : le roi règne et moi je gouverne. »

le National1, fonde par lui, MM. Mignet et Carrcl, il attaqua le gouvernement de la Restauration avec non moins de persistance que d'ardeur5, se promettant, comme il le disait en plaisantant, d'enfermer les Bourbons dans la Charte, et de fermer si exactement toutes les portes qu'il les contraindrait à sauter par la fenêtre.

Selon M. de Polignac et ses amis, le pouvoir absolu de l'ancienne royauté restait toujours au fond de la Charte. Le surlendemain de la formation du ministère Polignac 3, la Ga\ette avait poussé le cri : Plus de concessions! plus de réaction! point de départ du programme ministériel, et le 10 décembre suivant, on lisait dans le Drapeau blanc, organe avoué du cabinet : « La question de majorité n'est plus, pour les ministres, qu'une de ces thèses insignifiantes abandonnées au bavardage des oisifs de café et des niais de salon. Si les ministres ont la majorité, ils sauveront le trône avec elle; s'ils ne l'ont pas, ils la sauveront sans elle. La majorité ' } c:est le roi. »

Sur ce terrain brûlant la lutte s'engagea, et M. Thiers prédit aussitôt le dénouement en disant à ses adversaires : « Si vous vous révoltez contre la loi, et si vous la refaites en vertu de l'article 14 4, on vous résistera, non pas violemment, mais avec la légalité. La continuation de votre révolte vous conduira à tirer le glaive, et alors l'Evangile vous a dit quel est le sort de celui qui se sert du glaive. » Le National entra ensuite dans

1. La théorie de ce journal, monarchique, mais antidynastique, se résumait ainsi : II n'y a plus de révolution possible en France, la révolution est passée; il n'y a plus qu'un accident. Qu'est-ce qu'un accident? Changer les personnes sans les choses. Puisqu'il ne manque au régime constitutionnel qu'un roi qui s'y résigne, gardons le régime et changeons le roi.

2. Lamartine disait alors : « Il y a assez de salpêtre dans ce petit homme pour faire sauter dix gouvernements. »

3. La formation du ministère Polignac avait été de la part de Charles X un coup de tête encore plus qu'un cri d'alarme, un défi agressif autant qu'un acte de violence ; ce ministère semblait avoir été constitué exprès pour lancer les ordonnances, que, selon l'expression de Royer-Collard, le prince de Polignac portait écrites sur le visage.

4. Allusion aux passages de cet article qui disaient : « Le roi est le chef suprême de l'Etat... Il fait les règlements et ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois et la sûreté de l'Etat. >»

la discussion de ce fameux article sur lequel roulait toute la polémique de la réaction. A la cour qui disait : t Le dernier mot est au roi ; il est supérieur à la Charte puisqu'il l'a octroyée », M. Thiers répondit : * Le dernier mot est au peuple. La Charte n'est l'œuvre de personne ; elle est le produit du temps et de la nécessité. La nouvelle royauté ne date que de 1814, quoique la famille qui en est investie date de dix siècles. » C'est dans le numéro du 18 janvier 1830 que le National publia le manifeste du parti libéral; M. Thiers le résumait dans cette parole célèbre, la plus républicaine, a dit M. Jules Simon *, qui ait jamais été prononcée dans une monarchie : Le roi règne e,t ne gouverne pas.

Il a été fait de nombreuses allusions à ce mot; une des plus récentes, et non des moins originales, est celle de M. Perraud, évêque d'Autun, en recevant M. Duruy à l'Académie française (18 juin 1885) : t L'individu, les hommes réunis en société subissent l'empire d'une loi supérieure sans laquelle le monde serait le jouet des caprices du hasard. Si Dieu existe, ce n'est pas asseç qu'il règne : il faut encore qu'il gouverne -. »

Nous dansons sur un volcan. — Les Bourbons, que leurs fautes et leurs malheurs n'avaient pas éclairés, marchaient à grands pas vers leur perte. Le ministère conciliant de Martignac3 avait marqué un temps d'arrêt dans la voie funeste des réactions ; mais le prince de Polignac fut appelé au pou-

1. Eloge de M. Thiers, prononcé à l'Académie des sciences morales et politiques, dans la séance publique du 8 novembre 1884.

2. L'année suivante, le 4 février 1886, une allusion d'un autre genre était faite par M. Ludovic Halévy, dans son discours de réception. Voulant rappeler que, sous Louis-Philippe, les ministres étaient souvent des membres de l'Académie française, il dit : « Le roi régnait et l'Académie française gouvernait. »

3. « M. de Martignac a laissé à tous ceux qui l'ont connu, dans la vie publique ou privée, amis ou adversaires, un souvenir plein d'estime et de bienveillance. C'était un caractère facile, aimable, généreux, un esprit droit, prompt, fin, à la fois tranquille et libre ; il avait une éloquence naturelle et habile, lumineuse, élégante, persuasive ; il plaisait à ceux-là mêmes qu'il combattait. J'ai entendu M. Dupont de l'Eure lui crier doucement de sa place

voir (8 août 1829), il eut, quelques mois après, la présidence du conseil, et de ce moment, le pays, partagé entre la colère et la crainte, vécut dans l'attente d'une révolution. « On ne conspirait point, on ne se soulevait point, on ne s'assemblait point tumultueusement; mais on s'attendait et on se préparait à tout », dit M. Guizot. Le moment était proche, on le sentait vivement dans la bourgeoisie, où la monarchie, tout comme l'Empire, allait, selon l'énergique expression d'Auguste Barbier, t serrer sous les coussins du trône la gorge de la liberté ».

Au commencement de 1830, la situation devint de plus en plus menaçante : les associations se formaient pour le refus de l'impôt, les libéraux lançaient des circulaires, et la Chambre avait demandé au roi, dans son Adresse, d'assurer cette harmonie constitutionnelle sur laquelle devaient reposer la force du trône et la grandeur du pays.

Le fils de Philippe-Egalité comprit qu'il était nécessaire, dans ces graves circonstances, de ne pas se laisser oublier. Le roi et la reine de Naples venaient d'arriver à Paris; c'était un prétexte de donner une fête; le duc d'Orléans la saisit.

Plus de trois mille personnes étaient réunies, le 31 mai, dans les salons du Palais-Royal splendidement décorés, et le jardin, ouvert à la foule, fut illuminé. Il y eut même, dans ce jardin, un tumulte assez violent dont on ne connut ni les auteurs ni les causes ; on crut y voir le signe précurseur d'un orage politique. Charles X s'était rendu à l'invitation du duc d'Orléans, et celui-ci, accompagné de sa famille, avait reçu le souverain au bas de l'escalier, en lui témoignant sa profonde reconnaissance.

Dans les pages qu'il a consacrées au récit de cette tête quasi royale1, M. de Salvandy s'est exprimé ainsi :

i Je venais de m'entretenir avec un des membres du cabinet

en l'écoutant: Tais-toi, sirène. (Guizot, Mépioires pour servir à l'histoire de mon temps.)

Charles X, au moment de prendre Martignac pour ministre, avait dit : « Martignac est une coquette; il tient avant tout au succès de sa phrase; il n'hésitera pas à y sacrifier une de nos prérogatives royales. »

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