LES CONFIDENCES
Depuis dix heures que je voyage, ces gens mont avoué leur vie, m'ont conté leurs amours, et les ennuis qui les chassaient de leur logis, et quels drames les menaient vers ce pays lointain où je vais chercher la paresse.
Ils ne mont pas ouvert leur cœur; mais l'inaction, le vis-à-vis m'ont fait le
confident de leurs peines. Ils mont donné leur existence à feuilleter : c'est un livre que je connais sans l'avoir lu. Il y a des pages mélancoliques, des pages romanesques, de l'humour et de la fatalité, des pages mouillées d'humbles larmes, d'autres remplies de désirs sans gloire ; mai-s nulle n'a de réticences ni de pudeurs. Ils osent tout me dire, car leurs détresses sont anonymes et je ne connaîtrai jamais la fin de leurs aventures. Ils ont pu les orner de mensonges : tout ce qu'ils rêvent depuis longtemps sans pouvoir l'entreprendre se réalise dans leurs discours.
Je suis le spectateur muet de leurs tragédies ordinaires ; ils ne me demandent rien en échange ; ils sont trop contents de me voir attentif. Ils n'avaient connu jusqu'ici que des audi-
toires lassés de leurs faits-divers ; pour moi, tout est nouveau: ils s'abandonnent au plaisir de parler d'eux-mêmes et de leurs banales infortunes, comme si c'était la première fois.
Quand le train s'arrêtera, je descendrai sans leur dire adieu, et j'emporterai tous leurs secrets, que j'oublierai ce soir.