‹ Petites trilogies. OrnéesChapitre 18 sur 21 · L'AGAVE · texte numérisé non relu

L'AGAVE

Apprends à contempler les plantes les plus vulgaires : la croissance de l'agave a une haute signification.

Elle noue au liane des roches, sur les ados pierreux et stériles, sur les remblais que sape la fureur barbare du soleil, dans les craies, dans les éboulis, sa vie forte et tenace. Elle enfonce ses

racines au creux des veines calcaires; elle va chercher sa nourriture au cœur de l'aridité ; chacune de ses fibrilles travaille obscurément à conduire vers la souche le fluide primitif.

Dès qu'elle émerge du sol, elle darde ses épieux et protège son fruit. Elle le couve longtemps au sein de la matrice végétale. Toutes les feuilles obliques l'entourent d'une auréole défensive et nourricière : elles se hérissent d'aiguilles et de grilles, elles étendent leur menace sur une ample circonférence ; mais leur tige est lisse, charnue, gonflée de sève, et sa concavité porte jusqu'au fruit le bienfait de la rosée.

Pendant plusieurs années, les feuilles se développent et renouvellent leur noyau ; les plus basses se courbent

vers le sol, y incrustent leurs ongles et semblent s'arc-bouter pour soutenir la plante selon la perpendiculaire ; les autres s'écartent, à tous les degrés de l'angle, rayonnent leurs glaives et leurs lances, préservent la tendreur du germe qui se forme lentement au cœur de la toufle.

La gestation est de deux ou trois lustres. Puis, une tige surgit, s'élève rapidement, avec une croissance presque sensible, et fleurit, très haut, dans l'azur. C'est un sceptre qui se ramifie, un thyrse aérien, une hampe pavoisée.

Elle se couronne de régimes, serrés et noirs, qui, sous l'ardeur féconde des pleins midis, se gonflent et crèvent en éparpillant la semence.

Alors l'agave, ayant donné le fruit

qu'elle devait à la vie, et dans le temps qu'il faut, incline vers la terre ses forces inutiles, et meurt.

Page 1