‹ Petites villes d'ItalieChapitre 2 sur 6 · HAE · texte numérisé non relu

HAE

puérile, de la fronde en chambre et des mesquineries politiques dont La Chartreuse de Parme nous offre la quintessence. Je sais bien que Milan, aujourd'hui, même si les étoiles luisaient encore au-dessus des clochetons de marbre, ne peut mème plus murmurer ce qu’elle chantait alors aux oreilles du jeune Fabrice del Dongo, lorsqu'il accompagnait la duchesse de Sanseverina à la Scala. Le théâtre s'ouvre encore, mais à de paisibles bourgeois que la prospérité matérielle ne dispose à aucune appli-

cation contemporaine des cris vengeurs poussés par Guillaume Tell contre l’autrichien abhorré. Milan ne pense plus à l'Autriche. Elle est la grande bénéficiaire de l’unité et sa richesse, son activité en font la vraie capitale, en ce siècle d’affaires, de l'Italie. Tout de même, Milan possède encore des trésors qui n’ont rien de commercial ni d’industriel. Ce sont eux que je viens chercher et voici que mon reproche à Stendhal peut m'être retourné. Ni lui, ni moi ne voyons ce qu’il faudrait regarder. Nous ne goûtons pas les mêmes choses et les choses que nous goûtons, chacun, ne sont peut-être pas celles qui mériteraient d’être goûtées. Stendhal ne dit rien, ou du moins ce qu’il en dit disparaît derrière ses transports juvéniles, des chefs-d’œuvre que Milan recèle. Et tandis que je poursuis ceux-ci, je ferme les yeux à cet autre chef-d'œuvre que sont le travail et la bonne chère sur cette terre musarde et frugale.

Heureuse diversité des voyageurs ! Montaigne et sa néphrite, le président de Brosses et ses bagages, Stendhal et ses amours, voilà trois Italies. Chaque pèlerin en construit une à son image et pour peu

qu’il revienne en des lieux déjà vus, c’est une vision différente, contraire souvent, qu'il aura. Quelle sera la mienne aujourd’hui ?

Il pleut. Que m'importe ? Milan ne me sert qu’à prendre haleine. Son développement actuel la rend l’égale des plus grandes, qui vivent surtout du passé. Et si je songe à parler d'elle un jour, ce ne peut être qu'avec Rome, Florence, Naples et Venise. Elle ne peut, si vivante et si moderne, figurer dans mon petit musée, sur mon obituaire. Milan est le plus éloquent témoignage de vitalité. Si exaltantes que soient des églises comme San Maurizio et Santa Maria della Grazie, si émouvantes quessoient la Brera et l’Ambrosienne, elles ne le sont qu’au touriste. L'homme qui réfléchit un instant aux causes et aux effets et se laisse aller, lorsqu'il ne les provoque pas, aux impressions qui l’assaillent, quelles qu’elles soient, celui-là ne peut regarder Milan ni penser à elle indépendamment de sa force contemporaine, de son rayonnement matériel et du symbole ultra-moderne qu’elle offre à nos méditations. Quelle admirable Milan je vois à peindre sur le volet du triptyque, là où l’on agenouille le donateur ! En pendant, je mettrais Gènes et les deux cités fécondes veilleraient sur les reliques éparses dans toute l'Italie et dont les beautés mortes nous sont offertes resplendissantes, grâce, en partie, à leur énergie laborieuse, à leur prospérité sans cesse accrue.

Partout en Italie, sauf en quelques coins nettement retranchés du présent, partout, sans doute, la vie moderne se montre à côté du passé. Celui-ci domine toujours. À Milan 1l est aboli. Les musées

fs & PETITES VILLES D'ITALIE

: ne sont que des musées, c’est-à-dire des asiles ofà ferts à ce qui n’a plus sa place en ce monde. Les Fe œuvres ne brillent que de leur seul et intrinsèque | mérite. Plus rien ne les relie à la cité, qui triomphe, comme Paris autour du Louvre. Milan c’est — : la galerie Victor-Emmanuel, ce n’est pas le castello ; es c’est le Dôme gothique, achevé depuis un siècle à peine et non pas le portique de San Lorenzo.

Milan n’est rien moins qu’une « petite ville ». | Autant et plus que certaines, elle cache des mer- Aa à __ veilles d'intimité poussiéreuse, comme la piazza + 4 dei Mercanti et la piazza Fontana. Le tumulte de Se la place du Dôme, qui s'entend jusque-là, ne permet D. pas d’en jouir purement. Les vieilles choses veulent

æ autour d'elles du silence. Et Stendhal aurait toutes é nos approbations s’il avait été milanais en 1900. Re Ce grand garçon anguleux que j'ai vu, tout à Re l'heure, traverser en courant, chaussé d’escarpins

légers, la galerie Victor-Emmanuel, n’était-ce pas notre cher commissaire des guerres ressuscité ? Voilà comme il devait se ruer, le visage contracté, ainsi que ce nerveux et pressé jeune homme, vers la porte d’Angéline ou les galeries de la Scala ! Stendhal fut toujours en avance. 11 avait deviné, en 1830, qu'on ne le comprendrait qu'en 1880. Il vivait aussi cinquante ans trop tôt.

Laissons donc, pour la quatrième fois, Milan à sa gloire moderne, à son labeur, inconciliables avec notre préoccupation. Je ne m'y suis arrêté que pour souffler et, malgré le mot d’un maître vénéré, y prendre aussi un peu d’air italien :

— Milan, disait-il, ce n’est pas l’Italie !

Jamais l'admirable pensée de Sainte-Beuve :

« Une vérité est moins vraie exprimée que conçue»,

ne s’illustra mieux que par cet exemple. Si, Milan

c'est déjà l'Italie. Mais ce ne l’est que « déjà ».

Et 1l me faut errer au hasard dans la Brera familière, pour penser exclusivement à la tâche que je

viens continuer, à mes amours poursuivies. Les salles toscanes et les salles vénitiennes me rappellent mes précédents voyages. Les œuvres des écoles ferraraise, ombrienne, bolonaise, parmesane, et celles des grands maîtres que leur génie a rendus cosmopolites, ouvrent devant moi l’horizon dont j'ai moi-même sévèrement dessiné la ligne.

En abordant, il y a deux ans, la rive de Lecco je m'écriais avec Goethe : « Si l'on m’eût traîné à Rome sur la roue d’Ixion, je ne me serais pas plaint ! » Goethe ne connaissait pas encore, et pourtant, les chemins de fer. Si « ixionesques » qu’elles soient, les roues des wagons italiens n’eussent pas plus effrayé son zèle qu'elles ne diminuent mon ardeur. J’ai voulu, au contraire, prolonger leur délicieux supplice. Et je vais vers Rome par le chemin des écoliers. Chemin bien calomnié! Les écoliers apprennent autant aux buissons qu’à la classe. Ils ‘voient agir la doctrine. C’est bien ainsi que je comprends ma route buissonnière. Rome doit toute sa splendeur à des artistes qu’elle n’a pas enfantés. Devrai-je donc passer par la Grèce et l’Asie ?... Pour le moment, je ne veux pas entrer à Rome avant d’avoir demandé aux cités et aux paysagcs dont elle profita tous les témoi-

ô PETITES VILLES D'ITALIE

snages qu’ils peuvent fournir. J’ai déjà parcouru la terre des Michel-Ange, des Titien, celle des Giotto et celle des Bramante. Je vais aujourd'hui parcourir celle de Raphaël, de Pinturricchio, de Corrège, de Francia et de Signorelli. Alors, me semble-t-il, je serai plus à même de woûter Rome et sa synthèse. Lorsque les êtres et les choses auront mis sous mes yeux leur fleur adolescente, je pénétrerai mieux leur maturité. Ecolier, je chercherai, dans les champs, à deviner le mystère des éclosions, afin de mieux goûter l'épanouissement. Rome est au bout de mon chemin. Avec quelle nonchalance de gamin paresseux je m’avance vers elle ! Rien ne presse. Je ne risque «ucune déception à exciter mes désirs en retenant mes pas. Rome est une belle qui peut se faire attendre.

C'est dans cette sécurité que je trace ma route ou plutôt que ma route s'impose à moi. Les petites villes de l’Émilie, des Marches et de l'Ombrie sont les étapes de ma connaissance romaine. Les bijoux et les toilettes d’une femme renseignent sur la moralité de celle-ci. Les parures de Rome disent sa mentalité. Je vais couvrir la voie émilienne, puis la flaminienne et ce seront tous les joyaux de la couronne romaine que je dénombrerai. Et voici qu'à l’égal de la signification artistique, la signification sociale luit d’un plein éclat. La conlrée où je m'engage et où je ne voulais suivre tout d'abord que les sillons lumineux des peintres et des architectes, se trouve, lorsque je pense aux événements dont elle fut le théâtre, compléter et préciser mon dessein. Quelle avenue magnifique |

À droite les rameaux raphaëlesques, à gauche les branches pontificales. Forèts différentes, mais qui bordent strictement le chemin et vont se confondre bientôt. Depuis Pavie jusqu’à Orvieto, j'entendrai la voix des grands hommes dont Rome possède les chefs-d'œuvre ; j’entendrai aussi la voix des peuples dont la papauté subjugua le front.

Écrire par les villes de l’État pontifical l’histoire de cet État, la tâche est belle. Elle n’est pas la tâche d’un voyageur. Ce qui est la sienne, c’est d’obéir scrupuleusement à toutes ses impressions. S'il lui est donné, de par l’unité même que le hasard géographique et le choix artistique lui ont fournie, d’apporter à son récit plus de cohésion qu'il n’est coutume en ce genre, de soumettre, grâce à son itinéraire, son œuvre à une idée générale, de composer enfin un livre et non de juxtaposer des pages, c’est un avantage dont 1l serait fou de ne pas profiter. Et puisque chaque ville du pays que Je vais parcourir fait partie du domaine de l’Église, ne nous refusons pas à Jalonner l’histoire. Pavie, c’est la naissance. Spolète, c’est ; l'anarchie. Pérouse, c’est l’éclipse ; Orvieto, le re- | / lèvement ; Pesaro, le plus bel effort pour créer le: ‘ royaume. Urbin, c’est le faste ; Bologne, l’apothéose; | Ancône, l’agonie et Modène, la mort. Ayant vu ce | que Rome à fait, je pourrai mieux comprendre ce qu’elle a été et ce qu’elle est devenue. Il n’est rien comme la vie d’un personnage pour expliquer son œuvre et la curiosité n’est pas malsaine qui nous pousse à tant désirer connaître l'intimité des grands hommes. Ainsi de Rome, personnage prodigieux, d’un tel génie, auteur d’une œuvre incomparable |

Le champ est vaste. Pour ne pas m’y perdre, il n’est que deux guides. D'abord ne m’écarter jamais de la route tracée, saisir les fleurs qui s'offriront d’elles-mèmes sur les branches traînantes sans vouloir courber les plus hauts rameaux, même si ce sont les plus chargés des plus belles grappes ; il ne faut pas plus forcer les hommes que les choses.

Le second guide, c’est de ne pas oublier que Rome ne doit figurer ici que comme ‘État et jamais en tant qu'Église. Tout à l’heure, à San Maurizio, parmi les Luini qui couvrent tous les murs, j'ai vu le portrait de Bentivoglio et de sa femme Ippolita Sforza. Chassés de Bologne, en 1532, ils se réfugièrent à Milan et ils furent les donateurs de ces fresques impérissables. Ils ne rendirent : pas la divinité responsable du sort rigoureux qu’ils devaient pourtant à son représentant sur la terre. Imitons leur sagesse; sur cette terre pontificale, elle est la garantie de notre impartialité, elle répondra de notre justice.

IT

Pavie

L: vallée du P6, qui s’élargit encore grâce au Tessin et autres petits tributaires, répand dès la sortie de Milan sa richesse imposante. La profusion du ciel, les hommes sans littérature l'utilisent et le sol altéré répudie l’optimisme de Stendhal. Sur cette terre unie et plate, les nuages déversent leur nappe et le chemin de fer semble courir sur une lagune, mais une lagune féconde où les arbres naviguent, où l’eau fleurit. De grands rectangles sont méthodiquement taillés au milieu des champs, tandis que les bordent des orméaux et des saules, qui se penchent pour mirer leur fraîcheur dans les lacs sans fond des rizières. En ce printemps tardif, les petites pointes de la céréale asiatique n’apparaissent pas encore. Bientôt la plaine lombarbe ne sera plus qu’un tapis verdoyant et le grain de riz cherchera à son tour son image parmi les eaux paisibles et basses sous lesquelles il germa. Déjà, par instants, la plante apparaît et nos yeux français ont des visions tendres de cressonnière.

Sur la digue, le train roule, et je guette au loin la lanterne et les clochetons de la chartreuse. Cette

orgueilleuse sépulture d’une race avide qui réunit éloquemment les rejetons de l’évèque et du condottiere, cette sépulture, à mi-chemin de ma première étape, sera le pont qui me fera passer sans brusquerie de la vivante Milan à la morte Pavie. Derrière son rideau de peuplier, elle apparaît; ses briques ajourées étagent leurs colonnades et les tours carrées de l’abside portent avec aisance, peutêtre avec trop d’aisance, leurs petits clochers. Elle est seule, dans cette plaine, au milieu de ces marécages, cette église rougeoyante. On cherche la ville dont elle abritait la prospérité, dont elle embellissait la pauvreté. Le mur qui ferme l’enclos au milieu duquel se dresse ce géant basanné, n’a jamais délimité qu'un sépulcre et retranché du monde que des gardiens silencieux. Par-dessus les pierres, on aperçoit les toits des cellules, les vingtquatre cellules où se rachetaient nuit et jour les crimes des Galéas et des Maries, ces crimes que le faste du tombeau ne saurait imposer à la clairvoyance divine s’il les recommande à la complaisance humaine.

Par un chemin boueux, une voiture d’une prodigieuse stabilité porte les visiteurs jusqu’à l’entrée de la cité humble et magnifique et, la voûte franchie, 1l n’est plus dans les cœurs qu’indulgence et gratitude. Je me souviens, lorsque apparaît le portail miraculeux, de la phrase de Goethe : « Bien des désastres ontaffligé le monde, mais il n’en est point qui aient causé autant de plaisir à la postérité que la destruction de Pompei ».

L'ambition des Sforza déchaîna sur l'Italie les dernières convoitises sous lesquelles elle succomba,

LA PARIÉTAIRE is

mais nous [ui devons ce monument où depuis cinq cents ans le monde se grise de magnificence et retrempe ses vertus esthétiques. Quelle prodigalité et quelle discrétion ! C’est tout le goût, cette union de deux contradictions enfin conciliées. Tout de suite, à ma mémoire revient la chapelle Colleone de Bergame. Elle est ici, mais non plus en délassement, en sourire d’un artiste qui s'amuse à pétrir une figurine. Voici vraiment l’œuvre maîtresse, celle que, sortie des doigts d’un sculpteur ou d’un peintre, les musées ou les milliardaires s’arracheraient. Jamais l'art décoratif n’a atteint une telle richesse dans l’harmonie, la proportion et la délicatesse. À Venise, la façade de San Zaccaria et la façade de Santa Maria dei Miracoli donnent la même impression d’achevé et de complet. Elles ne triomphent pas de la profusion. Leur modération a voulu être pure et, ici, la pureté subsiste dans l’excés. Ces fenêtres aux marbres divers et transparents sous la taille ajourée dont on les a effilés, ces médaillons et ces bas-reliefs que le temps a patinés ccmme des ivoires, font à la porte qu'ils flanquent le plus éblouissant des cadres. Les piliers s'avancent entre chaque ouverture, s’élancent vers la frise et leur massivité disparaît, creusés qu'ils sont en niches où des statues s’abritent. Ce ne sont plus des piliers mais des fûts du haut desquels les saints président au sanctuaire.

Levant la tête, je suis leur ligne et je les aperçois qui se hâtent pour enlever, au-dessus d’une petite galerie, le massif à lunettes, sans. dentelles, sur lequel le fronton reposera. Tel qu'il est aujourd'hui, si logiquement lisse puisque les yeux

n’en peuvent discerner que l’ensemble, ce second étage écrase le premier, rieur, de sa sévérité. Comme les Sforza, leur tombe n’acheva pas sa carrière. Amadeo n’a laissé à l’amusement de la postérité qu’un chef-d'œuvre interrompu. Il l’a laissé si joyeux et si frais qu'on dédaigne bientôt le plaisir de la mélancolie pour se livrer tout entier à la joie, à l’orgueil d’être un homme et de vivre, d'être de ceux dont les pères accomplirent ce miracle — et de le voir. |

Serait-ce parce que le dessin en est plus familier à mes yeux français? La nef et les absides ne m'ont procuré aucune allégresse. J'ai goûté, certes, aussi, la richesse des chapelles, les fresques de Pordenone, que je dédaigne un peu, devant le voir dans sa gloire, demain, à Plaisance; j'ai goûté les tombeaux aussi magnifiques que la façade et plus riches encore. Je me suis extasié, plein de politesse envers le troupeau au milieu duquel le guide m’a poussé, devant les anges de marbre criblés de pierres précieuses; le jubé de bronze, si pesant dans ses découpures, a recueilli mes déférences. Il est souvent difficile de choisir et c’est une épreuve trop fréquente que les monuments ou les musées vous imposent. Sous la parole péremptoire d’un conducteur galonné ou sous . le prestige d’un assemblage majestueux, l’état de révolte perpétuelle que nécessite la résolution d'impartialité, répugne à notre paresse et à nos sacrifices. Être venu de si loin et dédaigner quelque chose ! Il faudrait du moins se donner des raisons, et l’on est souvent: bien fatigué... La foule est sage de bayer-aux chapelles si froides et de rire

à ce moine peint dans une fenêtre peinte et qui prête à ce noble vaisseau l’apparence d’un guignol. Il me reste néanmoins assez de patience pour m'arrêter devant le tombeau de Gian-Galéas Visconti. Sous la voûte basse qui forme ce petit sépulcre, le sarcophage porte, couché, le profil vorace de celui que grisa la gloire des Valois auxquels, pour le malheur de sa descendance, il prit Isabelle et donna Valentine. J’envoie un dernier salut au gentil Amadeo qui a conçu cette tombe comme un cabinet. Les meubles de la renaissance française procéderont directement de ce mausolée et il n’est pas jusqu'aux torchères à sphinx et aux statuettes dévêtues du sommet, posées là comme des bronzes sur un bahut, qui n’ajoutent à cette ressemblance. Par quelle injustice la victime de ce Galéas, Ludovic le More, qui mourut chez nous, et sa femme Béatrice d’Este, n’ont-ils ici que. les débris de leur tombeau ? Deux statues, échouées dans le transept, par Milan rejetées, perpétuent leur fourbe et gracieux souvenir. Je m'amuse un instant, enfin, à confronter entre elles les sept duchesses, qui s'offrent au-dessus d’une porte comme une enseigne pompéienne et je me hâte vers le cloître de la fontaine où m'attend, je le sais, ce qu'il y a de plus savoureux: une expression d’art parvenue à son achèvement. | Autour d’un jardin que dessinent des corbeilles aux arbrisseaux trapus et que, du haut de sa vasque, un petit dieu surveille, le plus délicat et le plus nouveau, pour nos yeux, des cloîtres aligne ses arcades. Sur un mur bas, des colonnes de marbre sont posées, unies et fines. Elles détachent

leur chaude blancheur sur l’aveuglant crépi du fond. Mais leur miracle ce n’est pas leur légèreté ni leur chaleur. C’est leur couronne : leurs arcs et leur frise, leurs figures et leur guirlande, presque aussi fouillés qu’un plafond rococo et qui n'abandonnent rien de leur grâce n1 de leur

aisance. La magnificence de la façade et la majesté

des nefs, cette abondance de marbres, matière si riche et solennelle, m’avaient fait oublier ma première vision. Au milieu de ce cloître, rouge de tous les tons du rouge, depuis la brique jusqu’à la tuile lavée par cent ans de pluie, je reste subjugué par cet art charmant, l’art de la terre durcie au feu, l’art de la brique architecturale et de la terre cuite ornementale.

Quatre étages en échelle, tout fleuris de décors les plus fins, mesurent à ce jardin sa part de ciel et pourtant ne l’étouffent pas. Il semble qu’à être traités en terre et cuits, les ornements perdent ce que leur prodigalité leur donne de fatale lourdeur. Des pinacles, au-dessus du premier toit, coupent la sécheresse du second et rompent la ligne de la galerie qu’un troisième toit surmonte pour supporter encore, dans un troisième retrait, une galerie encore ! Le dôme, à pans, de l’église et sa lanterne, si habilement placés au-dessus de l’un des angles, viennent sans doute alléger, avec les clochetons du transept, la masse hardie et ces arcs ouvragés comme un coffret. L’hémicycle, sorte de tribune, si bizarrement juché au niveau du troisième étage, égaie la froide monotonie des lignes. Mais la beauté n est pas, ici, dans les profils. Elle réside toute entière dans la couleur, dans cette gamme qui va

du rouge vif au rouge lie, dans l’ornementation, si vivante, sans sécheresse et sans ombres cependant. La grâce et le charme en sont doux et riches à la fois. Le mariage de la brique et de la terre cuite, la terre où l’on voit d’un œil attendri la trace du doigt qui vient de la pétrir, est le plus heureux qu’âme d'artiste ait pu concevoir. Ce n'est point grand peut-être. Cela n’a pas la sévérité nécessaire à la grandeur, cela n’a pas de majesté. Mais quelle incomparable fête de feu qui s'éteint, caresse ineffablement douce aux yeux éblouis par les marbres dont Florence et Venise ne cessent de vous écraser! Sous ce ciel gris, le regard se plaît à ce tendre décor et la moindre ivresse n’est pas de participer au génie lombard qui sut si bien construire pour sa réjouissance et s1 bien embellir ses paysages inondés d’un fulgurant éclat.

Ceux qui édifièrent ce tombeau somptueux l'avaient bien placé pour leur orgueil et leur domination. À deux pas de la vieille et déjà défunte Pavie, ils triomphaient chaque jour, chaque cercueil assurant leur gloire, et se promettaient une durée dont ils refusaient rageusement la joie à la race d’Alboin. De quels débris Pavie, la Pavie italienne, est-elle bâtie ? Seuls les remparts moussus,

e les années ont comblés et comblent encore, rappellent la vieille capitale de Luitprand. Quel lien fragile pour me rattacher ! Du haut du pont couvert, sur le Tessin, j'ai longuement fouillé des yeux ces murailles que l’impartiale nature est

LT

u 4 seule à soutenir encore. Des masures et des clochers - qui les surmontent, il ne m’est venu aucune voix qui me parlät la langue que je désirais entendre. Tout, d’autrefois, est détruit. Pour édifier la cathédrale, il a fallu jeter bas deux églises. San Michele Maggiore est une basilique rapetassée. L’Université date du More. Le castello est l’œuvre de Galéas IT, monument classique du genre militaire et seigneurial. La Canepanova est de Bramante et, sur la place du peuple, la seule mémoire dont Pavie s’énorgueillise est celle des Cairoli. Héros! Comme ce Garibaldi qui, sur la place du

ss château, défie la vieille servitude. Notre temps, du moins, se contente de ce défi. Il ne ruine pas le “ témoignage de la victoire. François I°" et les Napoléons ont pu combattre autour de ces murailles. Îls n’ont pas renversé les souvenirs des Sforza. Ceux-ci ont tout abattu. L'Italie s’est acharnée sur les dépouilles des hordes descendues des bords de

je. l'Oder pour coloniser cette terre fertile et y vivre a . mollement. Un nom, Lombardie, voilà tout ce . qui subsiste, tout ce qui rappelle une puissance pu - qui ne fut pas sans justice ni sans bonne volonté.

se , Quittant le pont couvert, je me suis avancé le 4, long des maisons pauvres, et j'ai tourné autour des

églises pour leur arracher un secret. Aucune ne se distingue par quelque beauté particulière. La fa- 0 çade de San Francesco est excessive et ma com- = plaisance pour l’art de la brique ne peut la rendre raisonnable. Il semble qu'Amadeo et Bramante, qui ont transformé la cathédrales aient eu les mains figées par leur sacrilège. La Torre Maggiore, énorme, cherche en vain à en imposer. La galerie de San

Micheleiétonne sans émouvoir et le Carmine essaie inutilement d'attirer vers ses briques rayonnantes. Il y a, à Pavie, par trop de destruction.

Les Lombards n'étaient pas venus ici en conquérants. Ils y étaient venus en sauveurs. Pourquoi l'Italie les appela-t-elle, une première fois contre les Goths, une seconde fois contre l’exarque ? Alboin, vainqueur des Gepides, avait rapporté dans ses déserts glacés le soleil italien. Et lorsqu'il s’offrit pour chasser Longin, un cri d’allégresse, parti de toute l'Italie, lui répondit. Toutes les villes, du Tyrol à Rome et à Ravenne, s’ouvrirent devant lui, sans combat. Il s'installa et son peuple avec lui. Tous deux prospérèrent dans leur descendance. Ils étaient humains, leur gouvernement n’était pas despotique ; la législation de Luitprand subsiste encore comme un monument de sagesse, Et plus tard lorsque, grâce aux Francs, la dynastie lombarde sera chassée d’un pays dont elle était maîtresse, il faudra bien laisser les citoyens fixés, mariés et propriétaires, perpétuer sur les bords du P6, au bord du Tibre et] jusque dans la Campanie, leur race.

Est-ce à cause de ces rejetons suprèmes que J'ai été si vivement ému par le spectacle qui vient de

m'être offert dans cette cathédrale, où j'entre sans désir impérieux, par conscience plus que avec conviction ?

Avant mème que j'aie poussé la porte, un ramage de volière frappe mes oreilles. Saint Marc de Venise abrite des pigeons sous ses portiques. Le dôme de Pavie nourrirait-il sous ses voûtes des nichées de moineaux ? J’entre et me voilà inondé de

fracas. De tous les chapiteaux, de tous les arcs, de tous les murs et de toutes les chapelles, partent des gazouillis pleins de fraîcheur et d’innocence. Le doux François d'Ombrie a-t-1l essaimé jusqu'ici son auditoire? Les pinsons et les fauvettes de Lombardie veulent-ils, comme ceux d’Assise, entendre la parole divine ? L'église est noire. Je ne distingue aucune forme et cette vie babillarde, dans ce tombeau, semble un bruit de résurrection. Joie de vivre ! d'entendre des gosiers qui narguent la nuit! Prudemment je m’avance, et la plus ravissante et la plus tendre des fêtes m’arrache violemment aux souvenirs. Ces voix, ce ne sont pas des chants d’oiseaux qu’elles lancent, ce sont des cantiques et dgs prières d'enfants. Tous les marmots de Pavie sont là, non point réunis, mais rassemblés et, au pied de chaque colonne, ils s’ébrouent en criant. À droite, à gauche, au fond, devant chaque autel, ils se groupent, et parlent, et crient, et chantent, tous en même temps. L'un, deux ans à peine, balance ses petites jambes nues sur son banc. L'autre, cinq ans, fait voler sa casquette qu’il rattrape en éclatant de rire. Le troisième; bien sage, répète des paroles qu’il ne comprend guère, mais dont il respecte le mystère. Plus loin, ils sont deux qui se bourrent. Là-bas, une petite fille noue sa miantille en chantant. Ici, la patte levée, une autre tire son bas, tout en récitant sa leçon. Le vacarme est indescriptible et enivrant. Quelle radieuse jeunesse ! Et quelle attendrissante mêlée ! Il y en a partout. Ils m’appellent de tous les coins. Un moment, je m'arrête: J'ai peur d’écraser leurs pieds tendres.

Peu à peu, cependant, mes yeux s’habituent à la lumière si pauvre qui tombe des fenêtres avares et je comprends. Je suis venu, innocemment, assister a une lecon de catéchisme. Mais un catéchisme que notre enfance n’a pas connue. Chez nous l'église est un lieu sévère où notre esprit d’ordre et de discipline est respectueux du palais divin. Ici l cs est la maison commune, où chacun est chez

Personne ne s’y sent plus gèné que sur la place publique et l’on apprend aux bambins à la considérer familière. Sur des bancs ils sont assis, à moins qu'ils ne grimpent dessus ou n’en dégringolent en hurlant, ils sont assis autour d'une dame paisible, résignée et dont la mantille entoure le profil indulgent. Charitable, la dame, bourgeoise pavesane, consacre son dimanche à l'éducation du petit peuple. Elle dit les mots consolateurs que chacun répète, s’il les entend. Mais qu'importe? La prière qui monte sous ces voûtes sombres est la plus ineffable ; les petits lombards glorifient la divinité par leur innocence et leurs jeux.

Cette pauvre Pavie, si délaissée, inutile et veuve de toute beauté, que serait-elle devenue si ses premiers maîtres avaient conservé leur conquête ? Bien mieux que Milan, elle commandait au P6; ses rois dont on retrouvera les comtes et les ducs jusqu'aux portes mêmes de Rome, à Viterbe et à Spolète, avaient tout fait pour qu’on les acceptât. Luitprand poussa la flatterie jusqu’à ramener de

Sardaigne dans l’église San Pietro, où ils sont encore aujourd'hui, sous un marbre dont seule l’Arca de Bologne dépasse la magnificence, les restes du fils de Monique. L'Italie accepta la relique et repoussa la main qui l’offrait. Lorsque le pape appela les Francs pour chasser Aistulf, puis Didier, ce fut au nom de l'Italie entière qu’il parla. Augustin resta implacable à l’arien tolérant ; les enfants de Luitprand ne reçurent aucun secours des cendres rapatriées. ;

A l’heure où les Lombards prospéraient, la condition de Rome, dit Gibbon, était descendue au dernier rang de l’humiliation. Que pouvait-elle contre un ennemi, contre ce Luitprand qui disait d’elle : « le nom romain renferme tout ce qui est vil, tout ce qui est perfide, tous les vices qui prostituent la dignité de la nature humaine » et qui justifiait ses paroles en venant planter ses tentes sous les murs de Rome ? |

De ce chaos sortit pourtant la domination temporelle. Au moment même où le royaume lombard, qui s'étend des Alpes à la Calabre, va créer à son profit. l’unité italienne, au moment où l’évêque Eutychius s'enfuit à Naples et où Aistulf marche sur Rome, Étienne se dresse et réclame pour la république romaine lés territoires arrachés sans peine à l’empereur de Byzance. Ne croyons point à de l’outrecuidance ni à du vertige ambitieux. Si Étienne parle si haut, c’est qu’il est soutenu par l'Italie entière, l'Italie fédérale et démocratique que j'ai vu se développer et lutter, en Toscane et en Vénétie. L'Italie ne veut pas du joug étranger, mème du joug lombard, si paternel pourtant, si

‘LA PARIÉTAIRE a1

ouaté de prévenances. Libéré du duc romain, du souverain laïque qui commandait à Rome à côté de lui, et qui représentait, lui aussi, la domination

étrangère, puisqu'il gouvernait la cité au nom de:

Byzance, libéré du duc romain, Étienne se dresse et, porté par les aspirations libertaires de l’Italie, soutenu d’ailleurs par les différents ducs, impériaux ou lombards, qui veulent aussi leur part des dépouilles byzantines et s’allient à lui, 1l se tourne vers les Francs et 1l leur dit : l'Empereur de Constantinople est incapable de gouverner l'Italie ; la république romaine, celle des Gracques et de César- Auguste, doit-elle donc tomber entre les mains de ces sauvages ? Il n’y a qu’un pouvoir capable de galvaniser la vieille Italie et de succéder à César : ce pouvoir c’est le mien, émané de Dieu. Rendez à l'Église, héritière de la Rome païenne dont elle a triomphé, tout le domaine romain |

Cette thèse, l'Italie l’adopte et Pépin l’admet. Trompé peut-être par l’exhibition de la fausse donation de Constantin, gagné sans doute par le titre de patrice des Romains qu’Etienne lui donne ‘pour se protéger contre un retour toujours pos-

sible de l’empereur, à coup sûr entraîné par la,

voix de lItalie qui rugit avec Etienne, Pépin franchit les Alpes. Il vient mettre le siège devant Pavie et ordonne à Aistulf de livrer au pape sa conquête ravennate. Ravenne, terre d’empire, doit retourner, du jour où l’empire ne peut la garder, à la république romaine — dont le pape est le chef. Auistulf promet tout ce que veut Pépin, puis se rétracte et finit, sous la pression des lances franques, par confirmer la donation, que vient de

de

faire Pépin, de Ravenne « à l’apôtre, au vicaire et à Ses sUCCesseurs ».

Voilà le Saint-Siège nanti. Maisest-ce donc assez ? La République romaine ce n’était pas seulement Ravenne et les entours de Rome. C'était toute l’Italie, C’est d’abord tout ce qu’on peut prendre — en allendant qu'on prenne tout. Le pape est aux aguets. Toutes les occasions d’étendre ses prises, il les saisit. Aistulf est mort. Deux compétiteurs aspirent à lui succéder. L'un, Didier, duc de Toscane, promet plus de territoires que son concurrent si le pape le recommande au Franc, son ami. Didier est élu roi. Aussitôt il oublie ses promesses ; sans que le pape se fâche pourtant : Byzance s’agite et le pape a besoin du roi, solliciteur comme lui, pour protéger les dépouilles où chacun a puisé.

Pépin, cependant, est allé retrouver Etienne aux pieds de Dieu. Charlemagne lui succède. C’est vers lui qu'Hadrien, le danger byzantin passé, se tourne, pour le supplier d’obliger le Lombard parjure et infidèle à livrer les places promises, à restituer ses gages. Charles descend à son tour et confirme la donation de son père.

A rester dans les archives, cette donation avait prospéré. En faisant la paix entre Aïistulf et Etienne, Pépin avait adjugé à celui-ci les territoires que l’empire abandonnaït, mais n’avait pu donner ce qu'on ne lui demandait pas, pas encore du moins, c’est-à-dire la terre des Lombards. Or voici que la donation de l’exarchat s'étend maintenant, sous les yeux de Charlemagne, aux pays où Aistulf est roi. Le raisonnement de la papauté est implacable : la république romaine, c’est l’Tta-

lie ! Et voici que de la main de Charles, en attendant mieux espère Hadrien, tombent dans l’escarcelle pontificale la Pentapole, Spolète, Bénévent et la Toscane, la Vénétie, l’Istrie et l’Emilie. Il ne reste plus qu’à les conquérir; Hadrien compte bien que Charles y pourvoira.

Charles hésite. Au moment de regagner ses États, il se contente de donner au pape cinq villes, sur toutes celles qu’il a promises. Hadrien empoche et renvoie au jour où il sera maître de cet acompte pour réclamer le solde. Les ducs, en effet, lui disputent morceau par morceau son jeune royaume. Il mène un tel bruit que Charles revient et, impatienté de ces disputes, met tout le monde d’accord en se proclamant roi des Lombards; il oblige, par surcroït, Hadrien à sacrer Pépin, son fils, roi d'Italie, et signifie qu'il va prendre au sérieux son titre de patrice des Romains.

Le coup est rude pour Hadrien, qui en meurt.

A cette heure, il semble que l’héroïque effort du pape pour se tailler, lui aussi, un morceau dans la dépouille byzantine, n'aura abouti qu'à substituer les Francs aux Lombards. Si peu prophète qu’on soit, 1l n’est pas difficile de prévoir que, le rôle des Lombards envahissants, les Francs vont le reprendre. C’est au nom de Charlemagne que les Otton, les Hohenstaufen et les Habsbourg descendront pendant cinq siècles en Italie. Léon III a-t-il deviné cette conséquence? S'il fut aussi clairvoyant, comment ne pas admirer son geste de la Noël de l’an 800? Comment ne pas rester stupéfait devant ce prince nouveau-né, à la merci du formidable empereur et qui, par un éclair de génie, avec

2h PETITES VILLES D'ITALIE

une conscience admirable de son prestige et de sa force morale, simplement, plein d’une onctueuse condescendance, pose sur la tête de Charles abasourdi, la couronne, en s’écriant : À Charles-Auguste, couronné par Dieu |

Charles, qui rèvait à ce moment de se faire empereur universel par des moyens plus humains, c’est-à-dire en épousant Irène de Byzance, Charles sursauta. Puis, dans un éclair, il entrevit quelle force cette couronne donnée par Dieu lui apporterait. Il s’inclina. Je n’en prendrai, pensait-il sans doute, que ce que je voudrai bien en prendre. Il ne songeait pas qu'on ne peut limiter à son gré l'avenir. Ce geste de Léon IIT va devenir l’obsession desenfants et des successeurs de Charlemagne, plus faibles que lui, pusillanimes ou émerveillés. La donation de Constantin et celle de Pépin'pourront être discutées, leur confection postérieure pourra même être démontrée ; le geste de Léon, supporté par Charlemagne, restera. Il engendrera des siècles de carnage. Cet empire donné par le pape, au nom de Dieu, les empereurs viendront le demander au pape et ils ne l’obtiendront, malgré qu’ils se réclament aussi de la conquête dela Lombardie, ‘qu’au prix de donations nouvelles, jusqu’au jour où Charles-Quint imposera le partage que sa toute-puissance aura résolu et recevra à Bologne cette couronne impériale, faite des débris de Byzance et de Pavie.

D'ici là nous verrons, et nous avons déjà vu, en Toscane et en Vénétie, toutes les phases de la dispute. Ce que nous n’oublierons pas c’est que le pape, au début organe des villes italiennes qui

LA PARIETAIRE 26

réclamaient leur autonomie contre le Lombard, parlera longtemps, en dépit de ses retours et de ses trahisons, au nom de l'Italie, de la vieille République romaine fédérative. Il sera l’interprète et le lien des enfants de ceux qui se serraient autour de lui, lorsqu'il marcha sus à Luitprand et à Didier. La papauté, poussée pariétaire sur les ruines de l’empire romain, continuera, en dépit des crises contradictoires passagères, à jouer son rôle démocratique et italien, qu'elle faillit couronner sous Alexandre VI et que Jules IT et Paul IIT, issus de princes poussés parasitaires au milieu des champs démocratiques et italiens, répudieront enfin.

Pendant ce temps, Pavie peu à peu s’affaissera. Les Visconti, de sang ecclésiastique et guelfe, s’acharneront sur son cadavre et feront disparaître jusqu'aux derniers vestiges de sa gloire lombarde. La Pavie d'aujourd'hui renie encore ces souvenirs. Elle n’a pas une pensée pour Didier ni pour Aistulf. Si elle jette un regard vers les temps de splendeur, c’est pour remonter d’un trait jusqu'aux Goths, que les Lombards supplantèrent dans ses murs :’le buste de Boëce se voit sur une masure où, dit-on, Théodoric avait fait enfermer son fidèle mais importun serviteur ; c’est aussi pour honorer, par un monument semblable, le prophète de la fédération, Pétrarque le visionnaire qui, un moment, ici, à la cour de Galéas IT, oublia, comme Pavie, ses rêves italiens et renla, comme Pavie, sa vertu.

Page 1