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Plaisance.
uine connaît le jeu du labyrinthe ? Des petits O carrés tracés symétriquement et, certains, ouverts en un point, afin que l’on puisse passer de l’un dans l’autre. Mais ces ouvertures sont ménagé es avec tant de malice, elles conduisent celui qui s'engage dans le labyrinthe par des chemins si imprévus qu'il est très difficile, lorsqu'on est entré, de sortir, sans se heurter plus de vingt fois à des culs-de-sac.
Je m'étais souvent demandé qui avait inventé ce jeu, image de la vie, pour laquelle on part avec tant d'illusions sur sa facilité et qui, bientôt, n'offre plus que des impasses. Son inventeur ne peut être qu'un plaisantin : c’est ainsi, ou à peu près que se nomment les habitants de Plaisance.
Cette ville est un vrai dédale. Le matin, au sortir de l’hôtel, j'ai voulu gagner la piazza dei Cavalli, toute proche. Je n’avais pas fait trois pas que j'étais égaré et que, à travers les rues qui se coupent à angle droit tous les trente ou cinquante mètres, je tournais en rond autour de l’insaisissable place. Vingt Arianes s’offraient bien à moi
sous les apparences de ménagères prévenantes ou de gamins effrontés. Piqué d’abord de ma propre étourderie, je me décide à m'en divertir ; je reluse les offres intéressées, et je renonce à demander à l’une des filles de Minos son fil. L’un des charmes de l’Italie est, partout, la bonne grâce et l’extrême complaisance de ses habitants. Ce qui exaspère tant le voyageur qui a combiné avec soin, sur l'indicateur des chemins de fer, ses changements de trains, cette nonchalance et cette indifférence envers l’exactitude, deviennent, lorsqu'on est arrivé à destination, le plus charmant des défauts. Dès que l’on s'adresse à un passant, il s'efforce d’abord de vous comprendre, 'puis de se faire entendre, enfin de vous conduire. Ses traits se tendent, son débit se ralentit et ses pas vous précèdent.
Je repousse pourtant ces secours. Je me lance au hasard, tout réjoui de ce vagabondage imposé. Ne vais-je pas l’utiliser ? Et le caractère extérieur de la ville m’apparaît bientôt. On a dit que les motsavaient une odeur et les lettres une couleur. Les villes ilaliennes sont trop souvent comme les mots, elles ‘ sont toujours comme les lettres. Plaisance, incontestablement, est rouge. Lorsque le rouge n'est pas fourni par la nature même des matériaux de construction, on se hâte d’en enduire la pierre. Toutes les maisons sont peintes en rouge. J'entends bien qu’on me citera tel ou tel palais qui a gardé la patine de son marbre, telle masure son crépi blanc, ou même telle rue, sans fard sur aucune partie de son visage. Lorsque l'esprit veut, néanmoins, formuler l'impression générale que les
yeux ont reçue, c’est le ton de rouge qui la synthétise. 2
Serait-ce pour s’harmoniser au municipio, devant
lequel J'arrive enfin, que la ville se revêt ainsi de vieille pourpre ? Je suis toujours au pays de la brique architecturale et de la terre cuite ornementale. Et je vais en voir plus particulièrement ici les productions profanes. Ce palais municipal est célèbre dans les fastes de l’architecture gothique civile. On dit même qu'il en est le type. La base se compose d’un vestibule à arêtes vives où l’on pénètre par cinq ogives formées de simples segments de cercle, et qui s'appuient sur six piliers de marbre. Ces piliers blancs assombrissent encore l'ombre du vestibule et enlèvent avec lui l’étage qu'il supporte : six arcades de plein cintre, rétrécies par des fenêtres que soutiennent des colonnettes. Mais, ici, ce n’est plus le marbre qui éblouit. C’est la brique et la terre cuite qui caressent. De même que dans les rues, tout ce qui n’est pas rouge disparaît ; l’œil voit exclusivement cet étage clair et chantant que des créneaux plats et dentelés surmontent et allègent.
Pourquoi, chez nous, en France, a-t-on si peu pris à ces modèles ? Non pas comme dessin, mais comme matière ? Certains châteaux de la renaissance s’en sont inspirés. Le style ne s’est p2s généralisé, semble-t-il, comme il aurait pu le faire sur notre terre où le marbre est précieux et la pierre coûteuse. Le reproche de fragilité qu’on fait à la brique, le municipio de Plaisance l’en lave complètement. Quel charmant et délicat effet ! Les années. d’un soleil implacable ont rongé cette terre durcie
et la patine en est d’une saveur incomparable. Et quelle diversité dans le décor ! Pas une seule de ces fenètres n’est pareille. L’une a cinq colonnettes, l’autre quatre. Celle-ci dessine entre le grand cintre etles colonnettes deux autres petits cintres. Celle de gauche a des colonnettes plus hautes, et, sous le cintre, un décor moresque semble rire de sa propre fantaisie. À gauche, encore une petite fenêtre ; une autre, vers le milieu, sous la corniche et voici vraiment la caractéristique de l’art en Italie, à travers tous les temps et toutes les écoles: la disparité dans les distributions, que le caractère général de l’œuvre et les lignes importantes respectées dans leur uniformité suffisent à maintenir en harmonie, aidés qu’ils sont par l’unité de la matière fondamentale. On a quelque peine, après cette pure chanson, à écouter le rigodon que raclent les statues d’Alexandre et de Ranuce Farnèse. On dirait une parade foraine devant un parvis. Bernin, qui fut contemporain, quoique un peu plus jeune, de Mocchi de Toscane, auteur de ces bronzes, devient par comparaison plein de modération. Cet excès berninesque avant Bernin nous apprend à estimer celui que l’on est souvent tenté d’appeler un malfaiteur. Il a enfanté une école dont il reste inexcusable. Reconnaissons du moins qu'il a fait ce qu'il a pu pour maintenir la sculpture dans Îa dignité. Mocchi, précurseur, a sauté le pas du premier coup. On a dit que ces Farnèse — à qui il ne manque ni un poil de barbe ni un cheveu, et si bien peignés | — sur leurs chevaux caparaconnés — à qui il ne manque pas, pourrait-on dire si les chevaux portaient des guêtres, un bouton de guêtre ! — on a dit que
ces Farnèse avaient été exécutés sous la préoccupalion de la peinture. Il y a deux peintures, celle de Delacroix et celle de Meissonnier. |
J'ai fui bientôt ces puérilités et, nouveau Thésée, Je n’ai pas tardé à me retrouver dans le dédale. Mais j'avais dans ma poche toute une bobine qu’Ariane Joanne m'avait remise. C’est devant la porte du palais Landi que mon guide m'a conduit. Sur un mur de brique, la porte de terre cuite, chef-d'œuvre de la Renaissance, arrondit son arcade. Deux colonnes, que deux têtes d'anges coupent à mi-hauteur, séparant deux étages de figurines enveloppées d’acanthe, supportent une frise d'enfants musiciens abrités sous un fronton que trois statues de chevaliers surmontent. En retrait des deux colonnes, l’arc de la porte, appuyé sur deux chapiteaux corinthiens, ot flanqué, en haut, de deux médaillons. Les mots sont bien froids pour dire le charme qui émane de ces tons rouge-pâle, de ces ombres impercepbles presque et de ces dessins légers, purs, pleins de grâce et de délicatesse. Sur cette petite place, que des masures entourent, sans doute la lète de cette discrète richesse est plus grande. Elle est réelle pourtant et si je ne savais retrouver iout le long de cette voie émilienne où je viens de m'engager, cent autres modèles de cet art élégant et plein de distinguée réserve, je ne pourrais m'arracher à son enveloppement.
Tout autre apparaît le palais Farnèse, énorme masse dont l’unique caractère est dans son immensité. Cette œuvre de Vignola, l'élève de Michel-Ange, a bien son originalité ; il est, disent les
savants, l’un des premiers édifices où tout est sacrifié à la proportion et où, par conséquent et logiquement, le détail est réduit à la plus extrême simplicité. Dire cela, n’est-ce pas dire, un peu plus longuement, que sa beauté est celle d’un géant? Sforza à Pavie et à Milan, Farnèse à Plaisance et d’autres ailleurs, palais gigantesques inachevés, ne me disent que le vertige et l’inquiétude de leurs constructeurs. Ceux qui les élevèrent devalent avoir conscience de leur propre fragilité. Par ces masses, ils s’en imposaient à eux-mêmes, tout en essayant d’en imposer à leurs sujets. Comment ne pas croire à l'éternité d’un pouvoir qui se meublait ainsi ? C’est le Pitti auprès du Palais-Vieux, c’est la Pilotta à Parme, c’est le palais Ducal à Modène, ce sont partout, musées, casernes ou bibliothèques d’aujourd’hui, les mélancoliques restes d’une grandeur éphémère auprès du modeste mais durable municipe.
Mes pas sans méthode me mènent enfin vers ce que je cherche sans hâte, vers les églises, aux voûtes desquelles la pensée du voyageur reste toujours suspendue. L'une d'elles, surtout, ne m'attire-t-elle pas impérieusement ? Je pensais à ses murs dès Pavie. J'y terminerai ma Journée. Les fresques, sous la coupole du Dôme, de Guerchin, qui s’est haussé ici à un éclat presque vénitien, ne me préparent-elles pas aux grasses ampleurs de Pordenone ? A côté, les anges semeurs de roses de Louis Carrache, ne me prépareront-ils pas, cette fois par contraste, à goûter les nus. puissants de Pordenone ?
En Vénétie, à Vérone, j'ai déjà trouvé ce
qui me rendait pénible, sur cette terre d'Italie, l'invasion de l’art roman. Je ressens, devant ces églises d’'Emilie, le même déplaisir. Est-ce, pourtant, que mon œil s’y habitue? Ne serait-ce pas plutôt qu’en s’éloignant des Alpes, cet art s’épure et devient plus libre, moins assujetti aux formes importées, plus italien enfin? La terre cuite aide à cette apparence sans doute, mais elle fait partie de cet effort. Et, dans le traitement des masses, je trouve nettement la trace d’une assez réelle personnalité. Après avoir salué, comme il convient pour se les rendre favorables, les lions du porche, j'ai gagné l'entrée latérale du Dôme. Aussitôt une seconde église se dresse, accotée à la première, mais mêlée à elle, confondue, l’une et l’autre se pénétrant par des galeries, des toits, des piliers communs; le clocher de l’une domine la masse générale. Il y a, incontestablement, une tentative pour sortir de l’ornière, non pas sans doute pour créer un style, du moins pour tirer, d’un type, toutes les diversités. | | Dans le mème souci a été construit San Antonino dont le transept unique a été placé au bout de {a nef. On entre par ce transept et, à gauche, l’église s’allonge, aligne les colonnes qui délimitent les collatéraux. Le transept lui-même est fantaisiste, il veut se dégager du modèle clas- ‘sique. Là où mord le vaisseau, huit grosses | colonnes forment rotonde, et supportent le campanile. Voilà bien l'essai d’une expression nouvelle d’un thème donné. C’est comme le développement polyphonique d’une phrase mélodique, le scherzo ou l’andante d’une symphonie inspirée par un air
populaire. La terre d'Emilie reçut, à son tour, comme Vérone, le baiser de Théodoric. Les Lombards la pressaient aussi dans leurs bras et de cet embrassement naquit un petit être, qui vécut peu, mais dont la grâce, l’espièglerie peut-on dire, en tout cas la vivacité intellectuelle, ont laissé des traces ineffaçables dans le souvenir des hommes. Le coffret qui contient le trésor de Pordenone, la Madonna di Campagna, ne participe pas à cet affranchissement. De la plus classique Renaissance, la Campagna doit une grande partie de sa beauté, sans négliger ce qu’elle doit à la pureté de ses lignes, à son dégagement. Majesté des espaces | Notre Paris, s’il lui manque tant d’autres sens, a . du moins celui de cette beauté-là, qui est peut-être la plus haute, qui est certainement la plus noble. Le peintre chéri de Charles-Quint, Giovanni- Antonio Licinio Regillo, dit 1l Pordenone, du nom de sa patrie, dans le Frioul, est une des plus durables gloires de l’école vénitienne. Les fresques de la Campagna, même lorsqu'on a vu les fresques de San Stefano à Venise, sont les plus aptes à donner, de ce grand maître, l’idée la plus juste. Deux chapelles, deux années, de 1529 à 1531, d’un travail joyeux et libre. Titien, dit-on, était impatient des succès et de la gloire de Pordenone. Ce maïître sévère devait assurément souffrir de cette exuhérance ; l’adjectif « théâtral » aurait traduit son injuste pensée, si le théâtre avait éveillé, dans les esprits de ce temps, l’idée d’excessif qu'il fait naître aujourd’hui. Son élève Tintoret ne manqua pas de lui faire rendre justice à son rival. Il y a de la fougue chez Pordenone. Ses personnages
ont un élan magnifique, et s'ils n’atteignent pas an prodigieux mouvement du Martyr de saint Marc, ils conservent tout droit à la piété de ceux qui aiment, dans l’école vénitienne, la gravité, gloire de Palma et de Titien. Nul plus que Pordenone, sauf Tintoret, n’aura le sens du geste. Nul non plus, même et surtout Tintoret, n'aura plus que lui le sens de la mesure de ce geste, du moment où il faut l’arrêter pour qu’il ne devienne pas choquant. A gauche de la Vierge agenouillée devant son fils, saint Joseph se précipite à la rencontre des bergers : et l’envol de son manteau est assez las pour que L nous devinions la modération bienveillante de cet accueil. À droite, les deux bergers : le premier se rue à genoux, tendant son mouton et la tunique battante; le second offre son gâteau de miel, tandis que, derrière lui, un autre mouton se hâte, la patte allongée dans un galop précipité. Il y a dans ces attitudes différentes une entente . du mouvement d’une science et d’un goût, malgré la fougue, extrèmes.
D'autre part, voyez la naissance de la Vierge. Quel calme et quelle. sérénité! Tandis qu’'autour d'Anne délivrée, les femmes s'empressent compatissantes et troublées, deux servantes agenouillées donnent à l’enfant, qui vient de naître, les premiers soins et la plongent nue dans le bassin. Tintoret n’a rien à envier à celles-ci, non pas le Tintoret de San Rocco, mais celui du Veau d'Or dont la femme en bleu restera comme l’un des plus magnifiques morceaux que l’art ait jamais produit. Ces étoffes si amples et si lourdes, qu’elles sont vivantes elles-mêmes! C’est d’une puissance,
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égalée certes, mais non surpassée, car la virtuosité de Pordenone, à laquelle on pourrait opposer la sincérité d’âme des Toscans, est d’un temps où la foi ne soutenait plus les maîtres, maïs où leur prodigieux métier les excuse encore aujourd’hui de leur scepticisme. Superficiel peut-être, Pordenone, comme ils l’étaient presqué tous, en ces temps redevenus païens. Ils croyaient du moins à leur art et Pordenone principalement. Si gras dans ses formes, si caressant dans ses carnations rondes et fermes, il est un maître dont le plus grand disciple naîtra quarante ans après sa mort. Rubens a-t-il connu les fresques de Pordenone ? Vint-il ici, alla-t-1l dans le Frioul dont les églises sont pleines de Licinios Regillos? Les biographes doivent nous le dire. À Mantoue, je vis déjà ce que Rubens apprit. Je vois non moins clairement à Plaisance l’éducation, directe ou indirecte, qu’il reçut. C’est par Pordenone, même s’il ne le connut pas, que Rubens communia avec Venise, la comprit et se l’assimila.
Héribert, archevèque de Milan, était le plus puissant prince de l'Italie. Lorsque Conrad II traversa les Alpes, Héribert le reçut en grande pompe, et lui mit le diadème sur le front. Et lors. que Conrad, à Rome, enfourche son cheval qui doit le conduire à Saint Pierre, c’est Héribert qui tient l’étrier. L’archevèque de Ravenne lui dispute bien ce privilège, mais Héribert, à grands coups de poing dans la figure, lui fait PROMPIeMEN renoncer à cette prétention.
Son faste égale sa puissance. Il ne cesse d’enri- : chir les églises, et sa cour, que son épouse Uxeria : tient brillamment en subjuguant à sa beauté ceux que la pureté chrétienne aurait pu détourner, est la plus brillante et la plus magnifique de l'Italie. : Aussi Héribert est-il obligé de se montrer souvent assez dur au pauvre monde, bourgeois ou colons. La gloire se paie, et les Lombards d’Héribert comprenaient qu'ils devaient payer leur prestige de sujets milanais. Peu à peu pourtant, ils le comprirent moins et grondèrent. Ils suivirent le mauvais exemple qui leur venait de partout alentour. Un beau matin, ils jettent Héribert dehors. Conrad, qui doit en partie sa couronne à Héribert, accourt et rétablit son vassal. Il ne tarde pas à s’en repentir, lorsqu'il peut se rendre compte de cette puissance, qu’il ne soupçonnait pas. Il favorise, aux dépens des évèques, issus de la conquête franque, les nobles impériaux et somme enfin Héribert de rendre les biens et honneurs qu'il a usurpés :
« Ce que j'ai trouvé ou acquis, répond Héribert, comme propriété de saint Ambroise, je n’en céderai rien au commandement ou à la prière de qui que ce soit au monde.
— À l'exception de l’empereur, toutefois ?
— À l'exception de personne. » es
L'effet fut prodigieux. Le peuple qui bénissait l’empereur d’avoir osé entrer en lutte avec Héribert, se retourne aussitôt. On appellera cela, plus tard, la lutte des Guelfes et des Gibelins, au cours de laquelle la même ville est guelfe quand l’empereur en est maître et gibeline lorsque le pape, son libérateur, en a pris possession. Conrad va-t-il de-
voir guerroyer contre ses sujets italiens ? Il se hâte de confier Héribert à son cousin de Carinthie qui est chargé de conduire le prisonnier en lieu sûr. Héribert s'éloigne de Milan. Il descend la vallée du P6 et, vers le soir, il arrive sous les murs de Plaisance. Étroitement surveillé, au milieu du camp, dont sa tente est le centre, Héribert fait cependant prévenir une abbesse voisine, de sa présence et il la prie de se montrer prévenante envers son escorte, composée d’adversaires mais de loyaux allemands. L’abbesse, aussitôt, d'envoyer force provisions de bouche et les meilleurs vins. Quelques heures après, l’escorte d'Héribert est ivre-morte. Héribert couche dans son lit son serviteur, saute à cheval et rentre à Milan au milieu d’un peuple délirant. Il marche à Conrad, le bat honteusement et l’oblige à repasser les Alpes. Le pouvoir des évêques est, du coup, rajeuni pour .un temps. Le fils de Conrad, Henri III le Noir, le reconnaitra pour l’accaparer bientôt.
Que fait le pape pendant ce temps ?
Le pape, élu à l’âge de onze ans, songe à se marier. En attendant qu'on l’y autorise, il s’initie à toutes les joies du mariage et le Latran est «la sentine de tous les vices » qu’Avignon, au dire de Pétrarque, deviendra plus tard. |
Quel beau geste accomplit Léon II, lorsqu'il posa la couronne sur la tête de Charlemagne ! Par lui, la papauté entrait dans le concert des royaumes en formation. Le danger était, pour elle, qu’elle ne pouvait s’y maintenir qu’en chantant à l'unisson des royaumes. L'Église, devenant temporelle, devait agir comme tous les pouvoirs qui se partageaient
l'empire romain tombé en deshérence. Un siècle après Léon IIE, le pape n’est plus qu’un seigneur féodal et il subit la loi de tous les seigneurs. Il tend à se développer comme ceux-ci. La papauté, je le verrai à Spolète, est un fief, le fief d’une famille que barons et ducs se disputent. La tentative de mariage de Benoit IX, ce pape de onze ans qui comptait faire souche de papes, était la plus logique conclusion des conquêtes d’Étienne et du geste de Léon.
Mais ce nouveau pouvoir, au milieu de tous les autres, plus prestigieux que les autres, n’allait pas, l'aventure d’Héribert vient de le montrer, sans créer des inquiétudes à l’empereur. Celui-ci recevail la couronne des mains du pontife, mais le pontife avait reçu de lui des domaines sur lesquels l'empereur entendait, à l'exemple de Charlemagne, garder sa suprématie puisqu'il les considérait, souvent à bon droit, comme des fiefs. D'ailleurs, l’empereur n'est-il pas patrice des Romains? Il invoque ce titre pour incorporer l’Église à l'empire. Le pape n’est plus élu ; il est nommé, par l’empereur. Le clergé est donc complice? Sans doute, puisque le clergé est à l’image du pape. Les évêchés ne sont plus des juridictions spirituelles. Ils sont devenus des apanages. Eux aussi ont suivi la loi féodale. L’évèque est un seigneur de mème rang, de mèmes privilèges et de mêmes mœurs qu'un comte bourguignon ou bohémien. Il lève des troupes. Il a femme et on recherche ses filles en mariages.
Héribert nous a montré clairement ce qu'était un évèque deux cents ans après la constitution de Rome féodale. Le pape, domestique de l’empereur,
n’a plus aucune autorité auprès des évêques, plus puissants et plus indépendants que lui. Il a encore, sur eux, cette infériorité de ne pas se perpétuer dans sa descendance et de se trouver à la discrétion de l’empereur, qui le nomme, à chaque vacance.
Lorsque le peuple entamera sa lutte contre l'évêque féodal, contre les Hériberts, ce sera donc au pape qu'il sera conduit à demander la force dont il a besoin, au pape, c'est-à-dire à la papauté, victime comme lui du développement féodal. Lors de l'effondrement du royaume de Béranger, c’est autour de l’évèque que le peuple s’est rassemblé ; c’est à l’évèque qu'il a remis ses destinées. L'évèque accomplit son rôle protecteur avec conscience et nul mieux qu'Héribert n’a su chasser les nobles de Milan et de son territoire. Aussi le pape fut-il bien surpris lorsqu'il s’aperçut que rien n'était changé que le nom du maître. Héribert persécuté retrouve quelque popularité. Il la perd bientôt et cette fois les villes entament contre les évèques ou contre l’empereur, selon que l’évèque est pour le pape ou pour l’empereur, leur dernière lutte. Ce que veulent dans les deux cas les villes, c’est en finir avec ces évêques concubinaires et simoniaques, qui en arrivent à payer à l’empereur leur suprématie et leur juridiction, à négocier des faveurs ou des extensions, à marchander leur soumission ou leurs tributs. L'enjeu, c’est les villes ; elles s’y refusent. Les villes, lorsque le Saint-Siège se trouve débarrassé de Benoit IX, se serrent autour de Grégoire VI, qui entame la lutte. Lorsque Henri III le Noir aura accaparé aussi bien les évèchés que le Saint-Siège et nommera aux évêchés,
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ho PETITES VILLES D'ITALIE
comme au trône pontifical, ses créatures, l'Italie se lèvera pour réclamer la libre élection de ses évèques et Rome l'élection de son propre évêque, le pape. La résistance de l’empereur sera soutenue par tous les évèques féodaux, d'Allemagne et d’Ttalie, puisqu'ils seraient les premières victimes de cette révolution. Autour des Henri, d'Henri IV qui restera la synthèse de cette révolution, se serreront tous ces féodaux ecclésiastiques dont le sort personnel et familial se trouve suspendu au sort de la suprématie de l’empire sur le Saint-Siège. Que
‘ le pape demeure inféodé à l’empire, les évêques
le demeureront aussi et garderont leurs fiefs. Que le pape s’affranchisse et les villes chasseront leurs seigneurs ecclésiastiques, pour s’en choisir, comme Rome choisira son évêque, le pape.
Ce mouvement de libre élection est si fort et si évident que, dans les États pontificaux, où le pape couronne les évêques, il se produit contre le pape — le pape qui, ailleurs, dirige la même résistance. La libre élection est demandée contre les deux pouvoirs discrétionnaires. Ni pape allemand, ni évèque allemand. Grégoire VII sera le fruit de la libre élection et il en sera le vainqueur. Ce clunycien a commencé par la favoriser dès que la faveur pontificale l’a appelé au Latran. Il veut sauver et affranchir l’Église, qui se perd dans les intérèts personnels, à moins qu’elle ne s’enchaîne aux intérêts impériaux. Hildebrand oblige Léon IX, couronné par Henri III, à se présenter à Rome en pèlerin et à demander son élection au peuple romain. Quel exemple! Victor IT est contraint à la mème ratification. Étienne IX veut s’y soustraire.
LE LABYRINTHE hu
Il meurt empoisonné. Clément II subit le mème sort pour s’être révolté de même. Bénoit X s y essaye à son tour ; Hildebrand le dépose et installe Nicolas II. A la mort de Nicolas, Hildebrand fait nommer Alexandre II et enfin, les temps devenus mûrs, il s’assied sur le trône et devient Grégoire VII. |
La querelle des investitures qui va se dérouler sera le résultat direct de cette autonomie italienne et pontificale, âprement et infatigablement revendiquée. Les vicissitudes en seront nombreuses et lorsque Henri V, vengeant Canossa, ira mettre le siège devant Rome et obligera le pape à se réfugier au camp de Robert Guiscard, dans les bras de qui il mourra, on pourra croire que la papauté est vaincue. Elle l’est en temps que royaume temporel : encore son domaine accru par la donation de Mathilde lui reste-t-il ; elle l’est en temps que féodale. Mais elle se retrouve, populaire et spirituelle, régénérée et plus puissante que jamais. Les temps sont révolus dont Pierre Damien disait :
« Les évèchés et presbytères ne sont plus que des lieux de débauche remplis de concubines, de sœurs, de frères, de parents. Les missives galantes y circulent. Les présents y abondent. Les entrevues secrètes s’y multiplient, puis, quand il n'y a plus de doute, c’est la grossesse avancée et le vagissement des bâtards. »
Ces temps d’anarchie religieuse, Plaisance les connut mieux que toute autre. Son évêque, Iichard, avait été le plus fidèle soutien de Héribert. Grégoire, successeur de Richard, au lendemain de Canossa, fait enlever et jeter en prison deux légats
ha PETI TES VILLES D'ITALIE
envoyés par le pape en Lombardie. Rizzardo imite Richard et Grégoire. Mais, admirons l'effort et jueons de la victoire définitive de la papauté, or-
gane des villes italiennes, soutien, en dépit de ses
ambitions particulières qui semblent, seules, la mener, de l’autonomie municipale contre tout
voir étranger : en 1095, Urbain IT réunit un synode où Henri est condamné encore une fois, où la simonie et le nicolaïsme sont encore une fois maudits, où le principe de la croisade est pour la première fois proclamé; c’est dans les murs de Plaisance que retentirent ces malédictions et ce cri de la foi ressuscitée. Le labyrinthe féodal enfin traversé, la papauté va voguer, comme Thésée vers sa patrie, vers sà destinée.
Parme.
E livre anglais que l’on trouve le plus sou- L vent dans les salons d’hôtel, en Toscane ou en Ombrie, c’est un volume intitulé : Les Villes de collines. Tous les Anglais l’apportent avec eux et certains, apôtres, en font hommage à l’hôtelier pour l'édification des passants continentaux. L’ouvrage est estimable et j'ai souvent passé de longs soirs à en regarder les images. Je ne l’ai jamais rencontré, pourtant, en Emilie. Les ruskiniens ne doivent pas apprécier cette province, si J'en Juge par ce livre préféré de toute l'Angleterre. Rien n’est moins ruskinien, en éffet, que l’Emilie. Et le bavard dogmatique qu'était Ruskin ne dut jamais se plaire dans cette plaine infinie, où les villes ne couronnent aucune colline.
Parme, parmi ses sœurs, n’aspire nullement à escalader. Sur les deux rives de la Parma, elle s’assied largement, la Parma, torrent où sèche le linge, où les enfants jouent, où les ânes paissent et dont les chevaux emportent le caillou. Aucune éminence ne se dresse, aucun vallonnement ne s’infléchit. Les rues s’allongent avec complaisance,
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rendues plus infinies encore par ces bandes de marbre, ces dalles qui tracent leur sillon attentionné au milieu du cailloutis et que Stendhal admirait à Milan, au point d’en figurer le dessin au milieu de son texte. :
Stendhal, si j'en juge par la satisfaction que ces allées m'ont procurée, devait être plus sensible à la bonne assiette qu’à l’harmonie. Comment, en effet, ne pas lui reprocher sa chartreuse ? Cette citadelle qu'il percha, selon les besoins de sa fiction, au-dessus de la ville, n’est rien moins que parmesane. Qui entre à Parme doit chasser tout souvenir littéraire. La mémoire bourdonnante de Fabrice, de Mosca, de Marietta et de Ranuce- Ernest, j'ai cherché, toute une matinée, la trace des héros immortels. Tel palais sur la voie émilienne, appelée aujourd’hui corso Vittorio-Emmanuele, tel palais avec son escalier orné de bustes, ou tel autre dont la cour est fermée, au fond, par
-un jardin peint à fresque sur le mur, pourraient
convenir, sans doute, au comte Mosca. Strada Farini, près de San Tommaso, ce palais discret, malgré son ampleur, âbriterait, à la rigueur, l’amoureuse duchesse. Il n’est pas jusqu’au palais épiscopal, sur la
place du Dôme, où il ne soit assez facile d’imagi-
ner Fabrice, sous la voûte. Et la Steccata, ronde et grasse, avec ses lignes infléchies et ses profils caressants, nous dit, sans qu’on y apporte une trop grande bonne volonté, que Parme pourrait être la patrie de Clélia. Courons à San Giovanni ! Là du moins plongerons-nous sans effort dans une atmosphère stendhaliennel
On se rappelle l’admirable scène. Dans la troi-
sième chapelle à droite, caché derrière le tombeau de l’archevêque Ascanio del Dongo, Fabrice reste invisible au comte Mosca qui épie tous les gestes de la Fausta, dont les regards brûlants dardent le radieux jeune homme.
Hélas ! la troisième chapelle à droite est vide de tombeau. En vain, je cherche où raccrocher ma piété beylienne. Insensible à la sveltesse des piliers et à leur richesse, à la pureté des voûtes et de tout le vaisseau, j'erre, lamentable, à travers l’église, sans oser lever les yeux. Au-dessus de moi, comme un reproche, pèse la coupole où Corrège essaya ses forces, après les avoir diverties avec les Putti de San Paolo. Là-bas, la demi-coupole du chœur m'appelle en vain. Et je fuis loin de la lunette où saint Jean s'inspire de son aigle. Faut-il donc, si vite, abandonner le rève, rejeter les souvenirs les plus chers et renoncer à l’enfantillage, consolation de l’homme ?
Mais non, voici le tombeau 1! Je le vois, près de la porte, et qui semble honteux de sa gloire. Appuyé au mur, il se présente de côté, derrière une grille qui le protège contre l’indécence des Fausta et le cynisme des Fabrices. Je m'approche et, comme Fabrice, à San Petronio de Bologne, s’écroula d’effusion, je manque de m’abîmer en confusion. La plus complaisante littérature ne pourra jamais prendre pour Ascanio del Dongo, archevêque de Parme, une vieille dame à gros ventre et à tire-bouchons.
Nobila donna contessa Alberta Sanvitale- Montenuovo, figlia di Maria-Luigia, 1811-1867, dit l’épitaphe. Ci-gît la fille de Marie-Louise, née
deux ans après Waterloo. Stendhal, dans les jardinsravennats que Dante a choisis pour son Paradis, dans ces jardins fiévreux où tu es allé retrouver ton dieu Napoléon, que penses-tu de la chute ? À Parme, ce n’est pas Fabrice, ce n’est pas la duchesse de Sanseverina, ni même Clélia qui vécurent. C'est la veuve oublieuse, c’est la sensuelle épouse de Compiègne et des Tuileries, à qui son vainqueur, rajeuni pour elle, enseigna des mystères dont elle demandera au borgne, jeté dans son lit par un père astucieux, le perpétuel ravissement. Non, je ne puis croire, Stendhal, que ton ombre curieuse ne vienne pas, souvent, errer ici, à l'heure amoureuse où Fabrice frappait à la petite porte de la rue Saint-Paul. Minuit sonnait à la Steccata les rendez-vous de Clélia. Il sonne tes rendez-vous avec tes héros. Et ce que tu vois, c’est l'oubli, c’est le parjure, et ce que tu rapportes, au matin, à ton idole, c’est le témoignage d’un bonheur que la misère de Longwood n'empoisonna jamais. Demande à Canova, si tu le rencontres, lui aussi, sous les noirs parasols de la Pineta infernale, demande-lui ce qu’il pensait, lorsqu'il sculptait pour le musée de Parme l’image de Maria-Luigia. Il n'avait point de malice. Sonciseau pourtant dut tomber un jour de ses mains, de cesmains quiavaient pétri le masque napoléonien, lorsqu'il lui fallut enfin modeler l’heureux et fier sourire de ces lèvres sensuelles. Va voir, l’une de ces prochaines nuits, à la Pilotta, l’œuvre de Canova. Buste ou statue, tous deux ne respirent que le plus parfait bonheur. Ettu ne pourras, pas plus que je nele puis, arracher jamais de ton souvenir cette bouche
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amoureuse, cette poitrine avide de caresses et cette plénitude dé tout un corps en quête de baisers el d’étreintes. Au milieu de l'Atlantique, Napoléon berçait ses derniers jours de la bonté de Marie- Louise et, ne pouvant croire à l’oubli, incriminait Metternich. À Parme, Maria-Luigia mettait au monde Alberta ; la femme de l'Empereur donnait au roi de Rome une sœur, cette vieille dame à gros ventre et à tire-bouchons.
C’est à saint Jean, c’est au Christ dans sa gloire, c’est à la Vierge couronnée et transportée, c’esl à Jésus à la fontaine, c’est à Madeleine fervente, c'est aux Putti, c’est à Corrège que j'ai demanilé de m’arracher à cette lamentation. Celui-là du moins ne trompe pas et la joie rayonnante de son œuvre est bien la plus réconfortante des consolations qu’âme troublée puisse recevoir. Que tous ceux qui doutent, que tous ceux qui pleurent et maudissent un destin rigoureux, viennent à Corrège ! Devant un tel entier bonheur, d’une telle innocente félicité, ils reprendront confiance et se consoleront. D’autres sont plus virils et plus délibérés, d’autres ont plus de puissance, je le sais. Florence et la Toscane, Venise et la Vénétie sont pleines d'œuvres où matière et pensée s'unissent dans la plus consciente et mâle grandeur. Personne pourtant n’a réalisé le prodige corrégien, je veux dire n’a possédé cette allégresse d’une âme jeune, qui se livre à son génie et communique, à qui regarde, sa flamme nouvelle. Un seul peutêtre, un seul maître a joui du bonheur dont Corrège étincelle. Et c’est justement celui qui, comme Corrège, découvrit la peinture et s’y livra, comme
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lui, en enfant plein de délire. A traversles siècles, malgré toute la distance qui peut séparer deux hommes dont l’un ignorait tous les secrets de son art puisqu'il était le premier qui regardât la vie, et dont l’autre les connaissait tous bien qu'il ne les eût appris à aucune école, Corrège rejoint le peintre de Santa Croce, d’Assise et de Padoue ; c'est à Giotto seul, si on lui veut une analogie, que Corrège fait penser. La différence est profonde entre l’artiste gauche qui peignit l’Arena et l'artiste adroit qui fit tournoyer l’Assoinption. Il y a entre eux presque toute la distance qu'il peut y avoir entre un xoanon et l’Hermès de Praxitèle. Mais il est une flamme qui incendie ces deux cœurs d’un même feu, et c’est la ferveur innocente. On ne connaît même pas à Corrège de Cimabue. Antonio Allegri da Corregio naquit et vécut solitaire. Il se forma seul et puisa dans son propre génie les magnificences dont 1l prodiguait le vertige. « Et moi aussi, je suis peintre ! » s’écria-t-il. Que d’humilité dans cet orgueil ! Où il ne voyait qu’une vocation, nous voyons une ambition. Le tempérament éclate enfin. Peintre, personne ne le fut jamais plus que lui, c’est-à-dire plus apte à fixer une forme fugitive dans l’espace et dans la lumière. Phénomène prodigieux; fleur naturelle et parfaite, il poussa sur la terre des peintres sans semence et sans terreau. Il ne ressemble à personne et personne ne lui ressemble. Il est Corrège, soit la peinture elle-même, avec toute sa volupté et avec son ivresse de peindre. Bien plus encore, et rien, pourtant, n'est plus exaltant, que la beauté intrinsèque de l’œuvre, admirons l’âme même du
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créateur. Cet homme vivait dans une perpétuelle ivresse des contours et des ombres..Il avait, comme Giotto, découvert la vie et les hommes qui la vivent. Le miracle qui nous a tant charmé et nous charmera toujours chez Giotto et ses enfants, le miracle des Angelico, des Benozzo, des Filippo, des Masaccio et des Pollajuolo, le miracle du génie vainqueur de toutes les ignorances, nous ravissant, en dépit de toutes les défaillances et malgré toutes 3 les imperfections, par sa vertu propre, son ardeur | et sa foi, ce miracle le voici renouvelé, mais cent fois plus prodigieux encore, puisqu'il est impeccable aujourd’hui et que, seule, la passion de l’art l’a accompli.
Corrège voyait toute chose comme les vit le premier homme, avec une tendresse chaque jour rajeunie. Il se grisait de soleil et de chairs, à chaque aurore, comme s’il les contemplait à son premier jour. Frénétiquement, alors, il se ruait et rien ne paraissait impossible à sa virginité, et ne l'était, des expressions infinies de la vie. « Je suis peintre ! » Cette confiance le sublimait. Car, pour cette âme sincère et fraîche, être peintre c’est avoir reçu mission non seulement de fixer les formes dans l’espace et dans la lumière, mais encore d’en saisir les plus imprévus et rapides états et d’en traduire toutes les audaces. Si aucun corps ne se refuse aux plus hardies postures, quel scrupule légitime pouvait retenir le peintre ? Il n’est pas de secret pour la lumière, qui pénètre et se joue parmi toutes les ombres. Le peintre ne doit rien ignorer des mille attitudes humaines ni de leurs reflets. Appuyé sur le titre dont il s'était
T ; oi à
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couronné, Corrège allait à travers les hommse, s'emparant de leurs gestes, de tous leurs gestes, pour les magnifier. Ses yeux s’ouvraient, son âme se dilatait ; il ne connaissait aucune crainte. Joie de vivre et de regarder vivre ! Il y eut une fois, depuis Giotto, un homme qui, en présence de ce bonheur, même après en avoir compris la surhumaine splendeur, ne recula pas. Cet homme, ce fut Allegri. |
Déjà, dans La gloire du Christ, à San Giovanni apparaissent cette merveilleuse ivresse et ce défi relevé. Les rudes lombards, barbus et trapus, dont Corrège a prêté les traits aux apôtres Philippe et Jean, sont, au plus juste, la réalisation scrupuleuse de visions humaines. Et ce Christ, rude Lombard, barbu et trapu lui aussi, dont Burckhardt dit qu’il a l’air d’une grenouille, ce qui est vrai, que nous apporte-il si ce n’est le témoignage de cette audace naïve qui poussait irrésistiblement Corrège à rendre les plus rares réalités ? Lorsque le Christ monta au ciel, les hommes attachés à la terre ne purent l’y voir monter qu’ainsi, Îles quatre membres gigotant autour d’un corps ratatiné. On a dit un jour que Corrège « n'avait que le charme naturel ». Heureuse exclusion! Conscient de son art, de sa mission stricte, il s’efforçait, de toute sa bravoure innocente, à se rendre esclave dé la multiple vie.
Exclusion plus favorable encore qui lui inspira l’Assomption. « ..….[vre de son vol, elle monte dans la solitude de l’éther et l’air bleu du matin s’engouffre dans ses ailes. Elle monte toujours, vers la région que ne hantent plus les oiseaux qui
pourraient troubler le mystère. Elle s'élève encore et déjà la troupe inégale qui la suit diminue et s’égrène sous elle. II ne reste plus en suspens, dans l’opale infinie, qu'un petit groupe infatigable. Elle demande un dernier effort à ses ailes... » Lorsque Maurice Maeterlinck écrivit cette page de La Vie des abeilles que je cite de mémoire, revenait-il donc de Parme ? C’est elle qui me semble résonner sous la coupole et je ne trouve rien qui rende mieux l'élan tempétueux de l’Assompiion, l'ivresse de la Vierge ravie, le tourbillon des anges, leur essaim mêlant ses nus dans un frénétique et amoureux enlacement, l’éperdu frémissement de ces jambes radieuses, cet envol de la reine des cieux qui entraîne derrière elle, et les lasse, tous ceux que son supplice et sa gloire ont enivrés et qui veulent entrer avec elle dans l’éternelle béatitude.
Mais comment, maintenant, rendre le dernier miracle de Corrège, le virginal enfant? Marie atteint enfin au trône terrible et voici que, vers elle, du sein des splendeurs paradisiaques accourt le fils de Dieu ; Jésus de Bethléem a senti frémir toute sa jeunesse. Il se précipite, le corps projeté, il ouvre les deux bras pour recevoir sur son cœur d’homme palpitant sa mère enfin rendue |
Voilà du sublime, si le sublime réside dans la plus audacieuse, mais toujours humaine humanité. N’en est-ce point encore, dans la douceur et la grâce, que les deux merveilles que l’on voit à la Pilotta, la Madone a l’écuelle et la Madone de saint Jérôme? La Madeleine de celle-ci est célèbre dans tout l’univers et je n’en dirai point,
ne den
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après cent autres, le charme et l'abandon d'amour. Il est un moment, lorsqu'on parvient près de la beauté achevée, où les mots blessent les moins vulnérables. Il existe une pudeur de l’exaltation, non pas tant de la sienne propre que de celle dont on sait les autres devoir devenir ou avoir été, comme vous, la proie. Il est des émotions auxquelles il ne faut pas toucher mème pour les caresser. Le plus pieux des contacts est encore une flétrissure. Et si j'ai pu, tout à l'heure, parler du Corrège des coupoles, je m’arrête maintenant que je puis m'approcher. Le vol nuptial de l’Assomption nous entraîne loin du monde et son envolée permet à un homme infirme d’y tendre sans crainte : on n’y accèdera jamais. La Madone d lécuelle est d’une trop humaine tendresse, elle éveille trop nos plus secrètes fibres pour que les mots ne là profanent pas. D’autres diront, ont dit, l’art consommé de cette fresque et ce jeu de lumière, où le clair obscur est le sepl effet, d’une variation infinie. D’autres admireront la souplesse de ce jeune garçon, la douceur de cette mère pleine d’une protection attendrie. D’autres enfin verront, comme je l’ai vu, ce bras d'homme qu'est le bras de Jésus et s'arrêéteront à la pose de danseur de Joseph. Mème de ceux-ci, personne ne pourra, pourtant, n'être pas remué dans ses intimités les plus cachées.
Vous tous qui croyez, à Paris, à Dresde, à Londreset .
même à Vienne, où cependant rayonne lo, avoir communié par Corrège avec la lumière, la forme, la chair, la beauté et la bravoure, toute la vie qui vaut qu'on soit un homme et qu’on vive, venez à Parme | Alors seulement vous saurez le prix de
ces trésors-là, alors seulement vous connattrez Allegri. |
Un jour encore, j'ai promené mon enthousiasme dans une Parme magnifiée. Comment, l'âme si pleine de délire, ne pas tout admirer? Corrège prête sa splendeur à tout ce qui l'entoure et les yeux, éblouis de lui, encadrent d’une gloire tout ce qu'ils regardent. A la Pilotta, Parmegianino renouvelle, dans son Mariage de sainte Catherine, l’exquise fraîcheur de son maître, et, déjà, l’idéalise ; c’est faire injure à Francesco Mazzola, que de le réduire à n’être que le Parmesan des portraits. La Pilotta ne permettrait-elle que cette réparation, elle vaudrait encore nos pas. Immense, infinie, elle abrite d’autres trésors dans ses murs glacés : deux cent mille volumes, des antiques, les Marie-Louise, un théâtre qui me reporte à mes plus frais souvenirs vicentins, les débris du Cou-
ronnement de la Vierge, des Cima aussi caressants
que ceux de Venise, les copies certainement fidèles, par les Carrache, du Couronnement, brûlé avec le chœur de San Giovanni, en 1584, une série de portraits farnésiens et bourboniens d’une éloquence féconde — et des soldats. La Pilotta, c’est le même palais qu’à Plaisance, saccagé, démembré, dépecé, utilisé.
Le Dôme, où l’Assomption nous élève vers l’inaccessible avec elle, a-t-il donc, lui aussi, profité de mon exaltation ? Non, peut-être, puisque son aspect m'a ramené sur terre, à Vérone, au milieu de la prairie où San Zeno dresse sa majesté. Deux frères que l’on distingue, mais dont le plus indifférent des passants peut affirmer la commune
origine. Ainsi que le Dôme de Plaisance, le Dôme de Parme est l’enfant lombard du style roman. Et, rétif à cet art, si Jen reconnais les mérites, ma complaisance d'aujourd'hui n’est décidément que corrégienne. Très pure cependant, sans influence étrangère, me semble mon admiration pour le Baptistère, du mème style, mais aussi de ce style que l’on pourrait dire, n’était la tautologie, baptistéral. Sauf les opulents baptistères de Pise et de Florence, je n'en ai vu aucun qui se présentât avec autant de beauté, plus sévère ici, dans sa courbe et son élévation. C’est qu'il est, déjà, un effort pour rompre les chaînes romanes. La pureté, la sveltesse toscanes peuvent s’y deviner. Octogone, il lance cinq étages de colonnades que couronnent sept clochetons. A l’intérieur, seize pans, treize niches, et deux galeries à entablements droits. Une lumière avare mais pure vient y réveiller les ombres de la pierre et animer le Baptiste qui nous verse du haut de la coupole sa vivifiante rosée. Vers le soir, j'ai franchi le ponte verde sous lequel la Parma égare, parmi les cailloux, les quelques gouttes de ses eaux et j'ai erré entre les bosquets et les parterres au milieu desquels le palazzo del Giardino déploie sa façade jaune et ses courtes ailes. Des soldats l’occupent, lui aussi, comme tous les restes émiliens, toscans ou ombriens des factices royautés nées de l’avide orgueil seigneurial, à rebours de la nécessité sociale et des aspirations populaires. Mais, en venant ici, n’est-ce pas terminer, par un dernier hommage à Corrège, mon pèlerinage allégrien — si nourri d’allégresse ! — que j'ai voulu ? Malgré une rigoureuse consi-
gne, j'ai pu gagner la chambre où Agostino Carrache se hausse jusqu'aux pieds du divin peintre. Regardons pieusement ce Pélée et cette Thétis, cette Vénus et ce jeune Hercule si radieux, heureux de leur force et de leur beauté. Outre l’un
des derniers rajeunissements de la fresque délais- ; ces grandes décorations où les âges étri-
sée, de des d
qués qui vont suivre ne pourront plus atteindre,
nous y verrons, par le Bolonais même qui sy grandit au delà de tout espoir, nous y verrons ce que peut, sur un pinceau facile, l'émotion renouvelée chaque jour des plus nobles spectacles. Plus près de notre esprit, si ce n’est de notre cœur, que le tourbillon des célestes abeilles, l’œuvre parmesane d’Agostino Carrache, ne fût-ce que par le vain et méritoire effort d’en approcher, nous fera une dernière fois rêver au maître enivrant, nous le fera mieux comprendre et plus aimer encore, tout vertige disparu.
Lorsque Paul III Farnèse, sous l’œil bienveillant de Charles-Quint, et faute de Milan que cet empereur entendait se réserver, promut son fils, Pierre-Louis, duc de Parme et Plaisance, il pouvait invoquer, si tant est qu’il songeât à se chercher une excuse, la tradition et la nécessité, Il agissait comme ses prédécesseurs Jules IT, Léon X et Clément VII; il agissait selon la loi du développement pontifical. Un homme, un héros, s'était trouvé qui avait senti le danger, pour l'Italie, de tous ces princes parasitaires, issus des condottieri
ou des podestats, et dont je vis à Padoue et à Mantoue l’éclosion et la chute. La papauté ne pouvait se dérober à ce mouvement familial et le népotisme présidait à ses conseils. César Borgia ne pensait guère, sans doute, et je le verrai à Pesaro, à libérer l’Italie de ces tyrannies. Il pensait exclusivement à la sienne. Nous n'avons pas à nous demander les petites raisons, mais à peser les grands résultats. La grandeur, a dit Guizot, est dans les questions qui s’agitent et dans les destinées qui se préparent. César rêvait de sa monarchie; mais cette monarchie borgienne eût été la délivrance de l'Italie. La mort d'Alexandre VI recula de trois cent cinquante ans l’unité nationale. Les princes avaient bien compris où les menaient Alexandre et son fils. Lorsque Jules IT fut élu pape, son premier soin fut d'étrangler l’ambitieux unitaire. Jules II de la Rovere procurait à son neveu François-Marie le duché d’Urbin que Guidobaldo de Montefeltro abandonnait au fils, ce François-Marie, de sa sœur Jeanne.
À toutes voiles, la papauté entrait dans le mouvement seigneurial que César avait failli arrêter et qui marquera, avant peu, la fin de l'Italie. La papauté redevenait une affaire de famille, comme autrefois, lorsqu'elle était la proie des ducs de * Spolète, de Marozzia. Avec cette différence que le Saint-Siège, au lieu de s’obstiner sur Rome, regardait alentour et choisissait. Napoléon I‘, distribuant à ses frères les pays qu’il avait conquis, était, sans le savoir, l’héritier moral des papes. La conception est la même, profiter de la fortune de l’un de ses membres pour nantir le clan. La papauté
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héréditaire, César Borgia, cinq cents ans après Benoît IX, en avait révélé le danger. Plus prudent et plus lucratif il était d’essaimer la race papale sur les terres en friche. On s'entend avec l’empereur ou entre soi, entre princes — le pape n'est qu’un prince — et on s’installe. Sixte IV et Jules IT prirent Urbin. Les Médici mariaient partout.
Paul IIT s’adjugeait Parme. Les papes, ayant renoncé à conduire le mouvement démocratique qui, contre les Lombards et contre les empereurs, les avait portés au premier rang, suivaient la mème voie que les podestats. Ils étaient des podestats. Ils aspiraient à devenir seigneurs et le devenaient, selon les mœurs adoucies, par des alliances ou par la grâce impériale.
Ce fut de celle-ci que Pierre-Louis Farnèse obtint Parme. Non pas absolument, mais en fait. Paul III, son père, n’eut garde en effet de demander directement la duché à Charles-Quint. Il fut plus habile. Les Farnèse étaient d’origine lombarde. Ils étaient condottieri. Quelle lumicre ! Leur patrie était Farneto, sur le territoire d'Orvieto, terre pontificale. On sait que la fortune de la famille, sa fortune princière, commenca sous Alexandre VI, Paul IIT fut nommé cardinal — le cardinal « della gonella (cotillon) », disait-on couramment — par la protection de sa sœur Julie, maitresse de ce Borgia. Pape à son tour, le frère de Julie continue la tradition si lourdement commencée par Alexandre VI lorsqu'il pourvoyait tous ses fils, et si énergiquement rompue, afin de la parfaire, par l’un de ceux-ci, César. Paul III commence, en 1537, par ériger en duché, au bénéfice
de Pierre-Louis, les villes de Népi et de Castro et nomme celui-ci gonfalonier de l’Église. Pierre- Louis n’ignore rien de ses privilèges seigneuriaux ni de son us Il en use jusqu’à violer le jeune et bel évèque de Fano, qui en meurt de honte. Bagatelles ! Paul III poursuit sa trame. Mais comment, en 1537, cinq ans après la chute de l'Italie entre les mains de l’empereur, édifier sans la permission de celui-ci? D’autre part la France peut prendre sa revanche ; il faut ménager le roi. Deux mariages fourniront la double garantie. Le fils aîné de Pierre-Louis, Octave, épouse la fille de Charles; le fils cadet, Horace, épouse la fille de Henri II. Et voilà les Farnèse tranquilles. Paul IIT demande aussitôt le paiement de la grâce qu'il a consentie en donnant ses petits enfants à des bâtardes. Il lui faut la plus grosse part, la plus belle de l'Italie : Milan. Charles fait la sourde oreille. Paul III n’insiste pas et prend Parme et Plaisance. Un bref du Sacré Collège qui ordonne l'échange de ces deux places contre Népi-et Camérino, légitime le troc.
Tout serait sauvé, si le bénéficiaire n’était pas Pierre-Louis, l’immonde agresseur de l’évèque de Fano. Au bout de deux années, Plaisance, qui succombe sous les cruautés, les débauches et l’avarice de son maître, l’égorge. Et Ferdinand de Gonzague, gouverneur de Milan, au nom de l’empereur s'empare de la ville, que les placentins lui remettent avec délivrance.
En vain Octave implore à la fois son grand-père et son beau-père. Car Paul, pour soustraire Parme à l’empereur, l’a reprise. Octave veut mème y ren-
trer de force et c’est le lieutenant de Charles qui l'en empèche ! Le coup est trop rude pour le vieux Farnèse, qui en meurt, le 10 novembre 1549, âgé de quatre-vingt-deux ans. Moins sénile, il se fût moins ému. En quatorze ans de pontificat il avait eu le temps de préparer l’avenir. Tous les cardinaux étaient des créatures des Farnèse. Le successeur de Paul IIT, Jules III, ordonna aussitôt la restitution de Parme à Octave et maintint généralement tous les Farnèse dans leurs dignités ; Jules III, par hasard, n’avait pas d’ambition. Ses seules amours étaient pour un jeune homme de quinze ans, qu’il nomma cardinal. Cet enfant ne désirait que s'enrichir. Jules le gorgea d’or. Les Farnèse laissaient faire, préférant les trônes. Charles-Quint ne se décidait pas à les leur laisser. Cela engagea Octave à suivre son frère Horace, le gendre de Henri If, dans le parti français. Horace fut tué à Hesdin. Auparavant Octave, grâce aux Français, était rentré à Parme et Philippe II lui restituait bientôt Plaisance, en reconnaissance des services que son fils Alexandre rendait à l'Espagne, dont il était un des généraux — contre la France bien entendu. Le fils de cet Alexandre, Ranuce, succéda à son oncle Octave. Pendant un siècle les descendants de Paul IIT vont opprimer Parme, tÿranniques, stupides ou odieux, presque toujours dévergondés et toujours infirmes, invraisemblablement obèses, de sang gâté, bègues, idiots mème, courant après des mariages qui assureraient à leurs neveux ou même aux enfants de leurs femmes, car ils ne pouvaient en faire, l’héritage si péniblement acquis. Le dernier, Antoine, se résigna à en
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pas se survivre et son faste entassa à Parme les trésors que Don Carlos, fils de Philippe V et d'Elisabeth Farnèse, emmena à Naples en 1734, laissant le duché fondé par Paul III contre l’Autriche, à celle-ci.
L'œuvre de Paul IIT ne prospéra guère, on le voit. La papauté ne succombe pas à cette folie népotique, pourtant. Les événements de l’Allemagne religieuse la sauvèrent. La Réforme galvanisa le trône pontifical qui se perdait dans les petites ambitions et se corrompait dans les intérêts les plus particuliers et les plus mesquins. Paul III avait vu le danger, et, avec autant d’ardeur qu’à engraisser les siens, il travailla à ramener dans l’église ordre et discipline. Mais l'exemple donné par le père fanatique annihilait les efforts du pontife clairvoyant. Celui-ci rendit au clergé sa vigueur dès longtemps affaiblie, mais celui-là élargit la brèche entre les catholiques et les protestants. Supprimer l'hérésie! Il aurait fallu d’abord supprimer les causes de l’hérésie. Ni Paul, ni Jules son successeur, n'étaient disposés à le faire. Mais le danger grandit. Il ne peut plus être question, dans l’Église, de jouissance ni de népotisme. « Il faut administrer sévèrement ce grand corps qu'est l’Église, dit Ranke, si l’on veut garder saines et fidèles ses parties. » Sixte-Quint est proche, qui reprendra l'œuvre de Grégoire VII et, comme celui-ci, sauvera la papauté de la déliquescence, lui imprimera un essor nouveau.
La Pilotta conserve pour l'édification des siècles les portraits de ces Farnèse, qui nous disent par leurs faces bestiales, hagardes ou honteusement
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sarcastiques, l’aberration de l’ancêtre simoniaque et concubinaire — comme au temps d’'Hildebrand.
La vie se répète plus qu’on ne croit. A travers les changements que les mœurs apportent dans les apparences et les nécessités présentes dans les gestes, ce sont toujours les mêmes âmes que l’on retrouve. Les papes se sont développés comme les antres hommes et lorsque les peuples parviendront à une moralité plus pure, ils y atteindront avec eux.
| Modene.
Ft deux rangées de maisons, un dur pavé, large à tenir un régiment de front, part de la barrière pour aboutir à une haute bâtisse, aussi longue que haute. Ainsi fermée, cette rue a l’air d’une cour, à Versailles. Il est midi passé. Je suis seul. Ces grands murs à pic, façade postérieure du palais ducal, aujourd’hui école militaire, m’écrasent. Modène déjeune. On ne m'a pas attendu pour se mettre à table. Il me semble que je n’ai plus faim. Cette ville manqué de cordialité. Peut-être va-t-on m’y refuser un lit? Et les églises n’abritent plus les vagabonds. Je me sens indiscret. Je file le long des maisons, rasant les murs, tête basse ; le plan de mon guide est mon seul soutien. Une lettre sur un carré bistre, voilà mon étoile. Je me sens prêt à la plus abondante mancia pour une attention, un demi-sourire. J’avance pourtant.
Quelques pas encore et, au tournant, la via eo
lia déjà familière va se découvrir à mes yeux surés.
La voici. Je m arrête, bouche bée. Suis-je stupéfait, suis-je ébloui ? Personne devant moi, der-
rière, autour. Si je toussais, j'entendrais un écho infini et je réveillerais des morts sans doute. Le prince Charmant entrant dans le palais de la Belle devait jouir d’un semblable ahurissement. Cependant, je me sens revivre peu à peu. Mes yeux s'écarquillent. Mes lèvres s’entr'ouvrent. Mon buste se redresse et cette solitude, je le sens, assure mes jambes au lieu de les ébranler. Serait-ce la peur qui va me jeter en arrière ? Serait-ce la joie qui va me faire danser ? Suis-je endormi enfin ?
Oh ! alors et décidément, le rêve est délicieux, ne me réveillez pas ! Seul, ici ? Quelle ivresse ! Non, ce n’est pas moi qui suis ivre, c'est la ville ellemême, c'est au moins cette rue qui frétille devant moi. Des arcades, rien que des arcades, à gauche, à droite, au fond, en angle, en enfilade, partout, et des arcades qui ont l’air de jouer à « embrassez qui vous voudrez ». Vêtues de jaune ou de rouge, elles se tortillent, lancent leurs jupes, mais si chastement que je ne puis voir leurs dessous. Elles tournent, virevoltent et s’arrondissent sans qu'on puisse en deviner la fin. Plus on avance, plus elles s’allongent en volutes, en anneaux de serpent. À chaque flexion, un nouveau tournant se présente. C’est un déroulement de chapelet, et un chapelet de nonne à douze dizains. Je regarde à droite, à gauche, là où de nouvelles arcades s’embranchent. Toutes les mêmes. Toujours des tournants, des maisons qui, au lieu de s’aligner, semblent, en quadrille, balancer les dames. Portes, boutiques se cachent sous leur ombre, et ce qui accuserait un peu de vie dans ces rues désertes reste invisible. Et cela, tout cela, aveuglant de tous les tons
Ed
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de l'ocre et du cramoisi, va, vient, repart, revient, n'offrant à l'œil que des rondeurs, des fléchissements de taille fine vêtue de soie abricot, fraise ou pomme d’api. Pas une ligne droite, pas un linge blanc. On a beau fouiller, on ne rencontre que des profils fuyants et des profils incarnats, roses, pourpres, écarlates ou œuf à la coque. Peut-être a-t-on célébré hier quelque anniversaire glorieux ? Les habitants sont ivres-morts et les maisons, à respirer les vapeurs de lalcool, ont fini par se griser un peu.
À moins que rien de tout cela ne soit vrai ? C’est la faim qui me trouble l’esprit. Je ne suis pas dans une ville. {n’y a pas de rue large à contenir un régiment de front.‘Il n’y a pas de palais. Et ce que je prends pour de la pierre n’estquede latoile peinte. Je suis au théâtre, dans l’un de ces théâtres construits par un prince dément qui voyait toutes choses considérables pour se persuader qu’il était puissant. Les rues qui s’enfoncent devant moi ne sont pas des rues. Ce sont des portants. On ne vit pas ici, on y joue .la comédie. Et quelle comédie ! Celle des Fanchettes et des Rosidors. Cette scène a été édifiée pour être l’asile de l’opéra-comique. Favart et Grétry y régnaient en maîtres. Monsigny lalimentait, et Philidor et Dalayrac. Voilà vraiment la ville la plus comique qu’on puisse rêver. Celui qui la brossa possédait un joyeux génie. Quel décor pour Acajou ou pour Minette à la cour, pour Zémir et Azor ou pour Aucassin et Nicoletie!
Dans un instant la représentation va commencer et déjà s'apprête ce bon André, ce cher André et son avantageux rival, monsieur de la France. J'entends
leurs rires étouffés dans les coulisses ; ils se rient de mon hébétude. Mais est-ce bien moi qui suis aci ? C’est mon aïeul qui fait les cent pas, avant le ever du rideau et fredonne, pour amuser son im- . patience: « De ma barque légère, agréez le secours ». Si j'allais déjeuner ?
J'ai déjeuné. La ville aussi. A part cela, rien . n’est changé. Il y a du monde dans les rues, mais -elles restent les mêmes. Telles je les ai laissées, telles je les retrouve, tournoyantes et bigarrées, mais ce sont bien des rues; un tramway paisible circule, des enfants courent, des soldats se promè-
nent et j'ai acheté un cigare qui brûle normale-
ment. L'amusante petite ville et si imprévue ! J’en al vues d'imposantes, de mortes, d'indifférentes même. Je n’en ai jamais vues de «rigolottes ». Il n’y a pas d'autre mot pour celle-c1. Que peut-elle bien faire, à nos âges ? Et pourtant, elle vit encore;
on y vend des cartes postales. Malgré ce signe irrécusable, je n’arrive pas à la prendre au sérieux.
Elle zigzague trop. Elle est trop peinte. Le prodige est qu’elle n'a pas l’air d’être vieille; à près de : deux mille ans, elle paraît jeunette. Toute enduite de graisse multicolore, comme un visage de vieille coquette, qu’elle soit, elle n'arrive pas à avoir plus de cent ans. Pas plus ridicule que la Belle au bois dormant lorsqu'elle se réveilla, elle n’est que follement drolichonne. Ses révérences sont souples ; on les croirait appuyées sur des jambes de quinze ans. Mélange troublant et savoureux. J’ai connu une grand’mère qui valsait comme la Taglioni. Modène me rappelle cette grand’mère. On ne voit plus queles petits pieds qui volent, volent, dans leurs escarpins.
Cette jolie vieille doit être difficile à habiller. De quelles parures s'orne-t-elle ? Versailles a construit le Hameau, Chantilly Sylvie, Potsdam Sans-
Souci. Comment Modène se coiffe-t-elle ? Elle a
des ans bien qu'elle soit sémillante ; elle a un passé, très ancien et non sans gloire : Antoine, les Este, la comtesse Mathilde. Cela ne va guère à ses fossettes. Que d'’exigences contradictoires! Modène est fine personne. Et sans reléguer au fond d’un placard les bijoux de famille, le Dôme par exemple, elle s’est arrangée pour se meubler de façon seyante à son espièglerie. Dans cette ville fin de bal, l’art du xvr et du xvm: siècles, le baroque, s'implante et triomphe aussitôt.
Benvenuto raconte dans ses Mémoires qu’un de ses concurrents lui montrait avec fierté un coffret si bien conçu qn’on ne.pouvait en voir la serrure. A quoi Cellini répondit: « Moi, je la montre et je la cisèle ! » L’art baroque est l’art de l’orfèvre concurrent de Benvenuto. Son but est de cacher ce
; qu'il faudrait voir. Il sacrifie tout à l’ornemen-
tation, au décor et son plus grand souci est de
. dissimuler les membres, l’élément même de l’œu-
vre. Son idéal est de faire exprimer aux choses ce qu’elles ne peuvent exprimer sans qu’on les torture. Palladio se plaisait à accuser son œuvre — à montrer la serrure. Ses façades disaient l’intérieur, ses murailles la destination. Une église était grave, un palais riche, une villa accueillante. Le baroque donne aux églises une allure de théâtre, aux palais l’aspect d’une ferme, aux villas la forme d’un château fort. | |
La pierre n’est plus traitée en pierre, elle est
DE MA BARQUE LÉGÈRE 67 tordue en filigrane, taillée en facettes, cabossée,
ballonnée, pomponnée comme un coussin, empanachée comme un corbillard. On accumule les formes les unes sur les autres, on Îles mêle,
on les coupe, on les fond, on les superpose. Les entablements sont arrêtés à mi-chemin et projetés, les pinacles sont tronqués, les flèches sont arrondies, les pilastres se cachent sous des colonnes ; celles-ci, roulées en ficelle, se collent aux murailles ; les fenêtres sont toutes différentes, lorsqu'on ne les dissimule pas derrière des frontons, fleuris de pots, de flammes ou de statues. Cela oscille, se brise, se cabre, se chevauche, s’enchevèêtre ; les feuillages enjambent sur les voûtes, les peintures débordent sur les corniches ou les corniches sur les peintures. On ne sait plus où est l'architecture, où est la sculpture, où est la peinture. Plus de fonctions, plus de formes indépendantes, mais des fonctions et des formes amalgamées, luttant entre elles et se disputant la place. On en arrive à poser les arcs sur leur courbe, à l'envers. Si on avait pu faire tenir l’ogive sur son arête, nous aurions des campaniles les jambes en l'air. C’est l’exaspération de l'illusionisme et de l’ornement.
Hier, à Parme, j'ai éclaté de rire au milieu de la rue, en apercevant le campanile de San Sepolcro. Ce n’est plus un clocher, c’est une réclame pour macaroni. À côté, San Antonio est bien plus stupéfiant encore, mais à l’intérieur cette fois. Deux voûtes sont superposées. La voûte intérieure est percée d’une dizaine de trous aux bords tout fouillés d’arabesques. On dirait huit ou dix cadres
reliés ensemble. Ce sont, d’ailleurs et réellement, des cadres et qui entourent, chacun, un tableau, vierges, saints, anges et jolis démons. Seulement ces tableaux sont peints sur la seconde voûte, sur la voûte extérieure, distante de plusieurs mètres de la première. Il faut bien amuser les petits enfants.
Ces deux églises, à à Parme, m'avaient indigné, , mème lorsque j'en riais. Et j'avais négligé de les noter. Négligé ? J'avais honte d’elles, plutôt. Elles : me reviennent tout à coup à la mémoire lorsque ; je passe devant San Vincenzo et lorsque j'entre dans San Agostino, le Panthéon estense. Bibbiena a fait de celui-ci le prolongemént du palais dual. Ce n’est pas un temple, c’est une salle de bal. Elle est magnifique et possède toutes les qualités. Comme la jument de Roland, qui n'avait qu’un défaut, d’être morte, cette église n'a qu'un défaut : elle est tout ce qu’on veut, sauf une église. Le plafond droit repose en arrière de colonnes à chapiteaux, d’un corinthien écœurant. Sur ces colonnes s'appuient des statues qui se passent des
chaînes de l’une à l’autre, des chaînes de plâtre ou de stuc, ou de pierre, de tout, sauf de fer, comme si elles jouaient à cache-mitoulas. Et ce qui
confond, c’est que des princes qui traversaient vingt fois par jour la cour de leur palais, cette cour imitée de la basilique de Vicence, d’une noblesse et d’une mesure incomparables, aient pu concevoir qu'ils dormiraient un jour, et pour longtemps, sous ces fioritures.
Cette architecture a trouvé sa peinture ; Bologne est près d'ici. Elle a trouvé aussi sa sculpture, et
DE MA BARQUE LÉGÉRE Gg
la seule excuse que l’on puisse invoquer en faveur de Begarelli, c’est qu'il fut un précurseur. Impressionnée par une exclamation de Michel-Ange, qui vit les groupes de Begarelli, la postérité a gardé un certain respect pour celui-ci et pour son maître Mazzoni. Avec conscience et bonne volonté, ? j ai regardé, à San Giovanni Battista, à San Francesco, à San Pietro et au musée, les œuvres dont Modène s’enorgueillit encore. Et je ne puis voir dans l'exclamation de Michel-Ange : « Si cette terre devenait marbre, malheur aux statues antiques ! » que le sursaut du génie qui recule devant les conséquences de ses propres hardiesses. Le palais du Té, à Mantoue, nous montre jusqu'où l’art du maître de la Sixtine est tombé, entre les mains des élèves de Jules Romain. Voici jusqu'où il s'écroule entre les mains des élèves de Bernin prédits par Begarelli. A force de tendre les corps on les déforme. À force de vouloir les rendre expressifs, on les rend infirmes. La sculpture ne synthétise plus, elle raconte. On la fait parler au lieu de la laisser s’exprimer par sa seule force. Le Jour et l’Aurore sont des états. Ce ne sont pas des récits. La ligne seule émeut en eux. Chez Begarelli, tout est parfait sauf la ligne, sauf l’état, sauf la syn- . thèse, qui sont absents, sauf tout ce qui constitue : . la sculpture, c’est-à-dire l'expression simple, nue,
et forte par cette nudité même. Ce n’est pas de la | sculpture, c’est de l’art sulpicien. Begarelli préc'de Bernin, mais, du coup, il le dépasse. Il est bien plus près de la boutique de M. Poussielgue que de la place Navone. IL a créé l’art des tombeaux du Vendredi Saint, des Crèches de Noël,
je PETITES VILLES D'ITALIE
des Immaculées Conceptions et des Cœurs de Jésus.
Attendez, cependant. Pour une âme palladienne et un cœur donatellesque, cette église et ces tableaux en terre cuite sont les plus déplaisants qu'on puisse rencontrer. Il semble qu’on reçoit un soufflet. Et voilà pourtant que je me surprends à leur devenir indulgent. Tout à l'heure, en évoquant San Sepolcro et San Antonio, j'ai traduit l'impression qu'ils m’avaient produite à Parme, non pas l'impression sous laquelle je les évoquais en cet instant. Je sens que, ces Begarelli, si, au lieu de se contorsionner dans le gothique San Francesco, ou dans le ravissant San Pietro qui possède la plus délicate façade de briques et de terre cuite monumentale, ils se trouvaient au Panthéon estense ou à San Vincenzo, je leur deviendrais bientôt favorable. Ce que je verrais alors, c'est leur mouvement dramatique, la beauté particulière à chacun, diverse et multiple, leur pittoresque incontestable, leur effet combiné magistraloment, leur disposition particulière, spéciale, prévue pour telle lumière, pour telle chapelle, sous tel angle, dans tel cadre. La sculpture n’est pas cela, je le sais. La Nuit et le Crépuscule ne perdraient pas beaucoup à être déplacés ; ils font encore très bien, réduits par Colas, sur une cheminée. Et c’est peu, pour un chef-d’œuvre,de ne valoir qu’à la condition de rester là où il est, de ne pas pouvoir se démembrer. Vénus a laissé Mars, et ses bras, à Milo. Tout de même, malgré tout, c'est surtout par comparaison que Begarelli me heurte si fortemént, de même que les églises ba-
roques me froissent aussi rudement parce que je songe à la Renaissance : si San Moïse et les Gesuili, à Venise, m'ont tant choqué, c’est parce que je venais de voir Santa Maria dei Miracoli. Et San Agostino m'a déplu parce que je me disais : ceux qui avaient sous les yeux le modèle si discret et pur du Dôme de Modène avec, pour les architectes, ses arcades à colonnettes, ses nefs à pilastres et colonnes alternées, sa crypte soulevant le chœur, et, pour les sculpteurs, le bas-relief d’Agostino di Duccio, ceux-là ont conçu un art tapageur, trompeur, déclamatoire, ils ont souillé l’élégance et la noblesse qui leur avait été enseignée.
Voilà ce que nous ne pardonnons pas au baroque. Il nous déplaît, sans doute, par sa fausseté. Il ment à tout, à son élément, à ses membres, à sa destination. En un point, du moins, le baroque ne trompe pas : il ne nous cache pas qu'il nous trompe ! Au fond, ce qu’il a cherché, il l’a obtenu : créer, selon la belle définition d’un maître, « d’une seule pièce, les plus grands espaces possibles ». Il a visé aux proportions vastes et à la richesse, à la somptuosité. Begarelli, lui aussi, a poursuivi l'effet. Ses Descentes de Croix, ses Pieta à douze personnages grandeur nature, y atteignent, et au delà de toute attente. Non, ce qui nous rend sévère, c’est le parallèle et, surtout, le regret. Le baroque s’est rarement. développé librement, solitaire. Partout où 1l a fleuri c’est à la place d’un art
il ne valait pas, tout en valant quelque chose. De 1600 à 1800 1il a accumulé les ruines du gothique et de la Renaissance, afin de s'installer. Il a démoli des œuvres simples pour y substituer
des œuvres compliquées, qui ont leur mérite, . mais inférieur au mérite des autres. De quel droit ‘ a+il détruit ? Comme un fils de famille qui épouse, ruiné, une héritière, 1l a liquidé tout le vieux mobilier des ancètres et a acheté du neuf. Ce fauteuil de Beauvais est magnifique, mais quet dommage ! Le baroque, en soi, a son prix ; sans. trop de peine on peut distinguer ses qualités et s’y plaire. Malheureusement, il ne s’est pas contenté d'exister. Et lorsqu'il n’a pas détruit, il s’est superposé. Innombrables sont, en Italie, les églises anciennes qu'il est venu défigurer. Les débris qu'il a semés nous hantent, les restes qu’il a maquillés nous navrent. Nous pleurons sur ses victimes plus que sur sa propre vie. Avant de l’admettre, il nous faut lui pardonner ses meurtres. Alors, nous l’agonisons d’injures. Et, dans cette Modène de Favart et de Grétry, j'édifie ce rève : au pied du clocher de San Sepolcro, je dresse la façade de San Moïse ; derrière celle-ci, je place les murs des Gesuiti contre lesquels j'appuie les Begarelli ; sur le tout je lance les deux voûtes superposées de San Antonio et, par les trous du plafond, ce qu’on voit, ce sont les jambes en l'air, sous des robes jaunes, de Tiepolo.
Ce * *
Vais-je faire du baroque à mon tour et obliger Modène à proférer ce qu’elle ne peut pas dire ? Ce matin, dans le train qui m’amenait, je pensais à François de Modène, à Grégoire XVI, à Pie IX et je me disais que Modène serait la plus favcra-
ble pour l’évocation des événements de 1830 et de 1848, qui annoncèrent et préparérent 1859 et 1870. Je pensais, afin de me faire mieux comprendre par l’invocation du chef-d'œuvre populaire, à substituer au Ranuce-Ernest de La Chartreuse de Parme, François III duc de Modène, puisque c'est ce dernier que, manifestement, Stendhal a voulu peindre. Mis à part quelques rudiments de moralité et de bien-être matériel, François était bien le plus sinistre des tyrans. Son premier adversaire, 1l le voyait dans l’enseignement. Les conséquences politiques de l'instruction lui paraissaient dangereuses au dernier chef. Le plus sage était de supprimer l’école, ou à peu près. Le libéralisme est si insinuant! Le premier devoir d'un prince, quoi qu'il puisse en coûter à lui-même et à ses sujets, est de protéger la société contre le libéralisme et la dissolution. « Pour ces raisons, dit Bulton King, il donna son appui aux nobles et aux prètres, restaura les monastères abolis, répandit les distinctions à pleines mains, car, disait-il, les riches propriétaires sont toujours reconnaissants envers celui qui leur donne des titres. » Et plus encore que sur l’appui des barons et l’enseignement des prêtres, il se reposait sur l’épée de la magistrature : « Dans ce temps d’épidémie de dénigrement et d’insubordination, qui conduisent à la perte du salut éternel et de la tranquillité 1ci-bas », 11 était d’une fausse philanthropie de punir légèrement. Les lois étaient arbitraires et mystérieuses ; des décrets pouvaient les transgresser. « Les suspects politiques, contre lesquels il n’y avait aucune preuve, pouvaient être maintenus en prison jusquà ce que
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la vérité se manifestät. La censure interdisait l’œuvre de Dante...» Ranuce-Ernest, c’est François. Et j'aurais alors, ayant traité de ce gouvernement, de ce prince vraiment abject qui, un beau matin, parce qu’il rêve tout à coup de s’agrandir aux dépens de l'Autriche, son berceau, se met à conspirer avec les San Fédistes, ces « Don Quichotte du catholicisme militant», ces purs guelfes, demande l’appui de Louis-Philippe et, au dernier moment, prend peur, trahit ses alliés, fait arrêter et fusiller Menotti, j'aurais alors essayé de dégager la moralité de ce mouvement républicain qui conduisit Louis Bonaparte, le futur Napoléon III, jusqu'aux portes de Rome avec l’armée républicaine ; j'aurais raconté l’abominable répression exercée à Modène par François au nom de ce principe, émis par la Voce della Verita: « Le prince le plus pieux est celui qui a pour premier ministre le bourreau», répression non pas tant sanguinaire que policière, où tous les murs ont des oreilles, où l’on vit dans une atmosphère d’espionnage et de délation, où chaque minute est empoisonnée d’inquisition et de dénonciation ; j'aurais tenté le portrait du ministre Canosa qui, ayant exercé à Naples, après le départ de Murat, la plus effroyable réaction, fut engagé à Modène parce qu'il avait des idées libérales et j'aurais puisé les éléments de ce Canosa dans le Mosca de La Chartreuse dont il est le modèle certain ; j'aurais montré, François IV mort en 1848, François V . obligé de s'enfuir devant la révolte qui entraînait toute l'Italie contre ses gouvernements dont on pouvait dire ce que Gladstone disait de Naples :
« C’est la négation de Dieu ! » ; j'aurais remonté la vallée du Pô, gagné Milan, Turin et je serais allé retrouver cet illuminé deCharles-Albertgalvanisant, pour le confisquer, le guelfisme réviviscent ; je me serais mis en marche pour Custozza afin de parvenir à Solférino ; j'aurais recherché pourquoi Rome jusqu'alors si favorable à l'indépendance, pourquoi Pie IX, de cette maison Mastai dont on disait: « Tout y est libéral jusqu'au chat!» après être parti des corbonari, arriva à Gaëte, d’où il revint pour être le bastonneur que Vaillant et Oudinot eurent la honte de ramener à Rome; j'aurais démontré l’implacable nécessité historique qui, du jour où la papauté devint une puissance séculière, en dépit des services qu'elle rendit en cette qualité à l'Italie assoiffée de nationalité, entraîna le Saint-Siège à subir la loi du plus fort, tout comme les autres ; j'aurais rappelé le cri de Dante : «Il vous a vus, pasteurs, l’Évangéliste, lorsqu'il aperçut celle qui est assise sur les eaux se prostituant aux rois. Ah! Constantin, de quels maux fut la source, non ta conversion, mais la dot qui reçut de toi le premier pape opulent ! » — Qu'’aurait dit Dante s’il avait su que la donation de Constantin était un faux ? —; j'aurais évoqué le geste de Léon mettant, par surprise, la couronne sur la tête de Charlemagne, geste interprété impudemment au um: siècle, par Innocent IIT : « Cette couronne que J'ai prise à l’Orrent pour la donner à l'Occident |», pour être définitivement traduit par le cardinal Bernetti, ministre de Grégoire XVI, en 1830 : « Dieu a confié un trône à son vicaire sur la terre, pour faciliter l’exercice de la suprématie pontificale
dans le monde entier », — et j'aurais conclu sur. l’élanitalien pour chasser les Goths, les Lombards, les empereurs et les tyrans, aboutissant enfin à l'unité; J'aurais rejoint mes premiers voyages et ma route fédérative…
Tout cela ! Que de larmes, de supplices, d’infamies, de cadavres et de désolante sottise ! Jamais le baroque n’en a fait autant que je n’en aurais fait. En cette Modène d’opéra-comique, petite ville de carton et de placages, les idées graves apparattraient, quoique inversement, comme le revêtement berninesque d’un ordre antique, un fronton de Carlo Fontana sur un portique de Palladio. Quand bien même je concevrais cette abomination, je ne pourrais, ici, l’exécuter. Je suis enveloppé de musique légère et de festons carnavalesques. Modène est toute en sourires ; François fait rire aussi, mais du plus désolant des rires, à base d’amertume. Je conçois bien un François, gagné par sa ville comique, n'arrivant plus à se prendre soi-même au sérieux et traitant le gouvernement en bonne comédie, nourrie de péripéties et dont le dénoûment doit assurer, comme dans les opérettes, le despotisme alimentaire du prince galant. Mais la comédie est devenue drame, et l’opérette, opéra. Les Hugenots commencent si bien ! À Modène, : comme chez Meyerbeer, ça finit trop mal pour que Von puisse badiner. Ne forçons point les villes à dire plus qu’elles ne peuvent dire. Elles ont suffisamment de grâces pour plaire par elles-mêmes. Et si l’on a assez de sentir, il est un refuge où, sans violence, on peut toujours trouver quelque raison de penser.
Lorsque César d’Este, cédant Ferrare au Pape Clément VIII, vint régner à Modène, il amena avec lui tous les trésors artistiques et littéraires amassés par ses ancètres. J'ai passé de longues heures au musée, encore riche d'œuvres ferraraises qu’un heureux mépris fit dédaigner lors de l'achat, en 1746, par la ville de Dresde, des plus célèbres tableaux que le duc Renaud tenait des Alphonse et des Hercule; j'ai longuement rêvé, dans les galeries du musée et de la bibliothèque, a Ferrare, aux Este -- et à la France. Ferrare, les Este, je les retrouverai bientôt et c’est, tout de même, à Ferrare que je pourrai le mieux connaître de l’école ferraraise, lorsque j'aurai réuni dans mes souvenirs les galeries des deux villes et lorsque j'aurai vu les fresques de Cossa, le palais des diamants et le Castello. Mais, de la France, il est un souvenir que Modène m'’apporte dès maintenant, dans toute sa mélancolie, le plus chaud et le plus touchant souvenir, parfumé, à tant de lieues, de Louvre et de Touraine.
Un pauvre petit livre, dont le parchemin jauni se fend par endroits et s’émiette un peu, un petit livre couvert de miniatures s'ouvre, devant moi, sous Îles doigts respectueux d’un pieux savant, le conservateur des archives ferraraises, des manuscrits de Muratori et de tant d’autres délicats trésors. J’admire ce décor si riche et si fin, si élégant et si naïf. J'écoute le doux gardien de ces pages enluminées me donner les raisons qui lui font attribuer à Jehan Fouquet plutôt qu'à Bourdichon, ces scènes et ces guirlandes et je songe à celle dont elles furent, un temps, la consolation,
ne L PETITES VILLES D'ITALIE
à ceux qui, venus à Ferrare en fugitifs, les reçurent en confiance des mains de leur protectrice. Dans sa prison, celle-ci dut les emporter; lorsqu'elle repartit pour la France, laissant Ferrare à son fils Alfonso, à Léonora et à Torquato Tasso, elle les dédaigna. Calvin avait accompli son œuvre dans le cœur obstiné de Renée de France, duchesse de Ferrare, Calvin et le doux Marot. Renée abandonna à ses enfants, restés catholiques, son Livre d'Heures. Le chef-d'œuvre de Jehan Fouquet doit peut-être la vie à cette ingratitude. Il nous est parvenu et voici que mon soir modénais s'achève avec une mélancolie que mon jovial matin n'aurait pu prévoir, mais sans le contredire. Tous deux se rejoignent'par le chemin de ce petit livre. La comédie se termine sur un atténdrissement : les amants sont réunis et Modène, je le sens à mes doigts qui pressent les Heures de Renée, devient une réalité toute embellie, comme :l convient à ses grâces retenues, d’une discrète et ferme mémoire.
Bologne.
L' tentation est grande, après une journée pas- { sée à parcourir Bologne, de dessiner le portrait de cette ville surchargée, en caricature. Il est facile, d’une répugnante facilité, de la représenter sous l’aspect de sa charcuterie renommée, ronde, boudinée, faite pour les forts appétits, pour les goûts blasés. Certaines villes demandent à être longuement dégustées. Celle-ci, dès le premier contact, accuse fortement les éléments qui la composent. Des traits gros et saillants, tout en sillons profonds, le système pileux envahissant ; un vêtement tapageur et d’une ampleur excessive ; des bijoux accumulés comme sur le dos d’une idole ; un chapeau de maréchal du Premier Empire ; des attributs sans nombre ; des sabres et des sabretaches étincelant de rubis. On obtiendrait ainsi une image, fidèle comme une charge, mais à laquelle il manquerait, comme à celle-ci, les dessous que l'âme seule, devinée et exprimée, peut fournir.
Cette forte personne n’a pas beaucoup de goût, elle ne sait pas s'arranger. Mais les étoffes sont
riches et belles. Ses bijoux, elle les met tous en même temps sur sa gorge, sur ses mains, dans ses ‘ cheveux, mais ils sont royaux. Si elle rencontre une amie qui porte un rang de perles, vite elle achète un collier de chien, tout en diamants. Si elle entend parler du Dôme de Florence, elle s’offre San Petronio qui doit le surpasser. Lorsqu'elle aperçoit le campanile de Pise, elle se hâte d’en construire deux, encore plus penchés. Et lorsqu'elle rêve d’une église originale, elle ne croit pas pouvoir mieux faire que d’en enchevèêtrer sept les unes dans les autres. Après avoir bien travaillé et acquis une fortune considérable, elle a voulu tout avoir de ce qui coûte cher et vous pose dans la société. Elle l’a eu. Ça se mêle un peu trop, ça s'encombre mutuellement, ça se mange, se bat et hurle souvent, mais c’est solide, de métal franc, et cela repose sur un corps de vieille travailleuse, au cœur intrépide. Bologne est énorme, considérable. Mais Hercule aussi paraît adipeux; des muscles cependant se cachent sous la -graisse ; lorsqu'on tâte, les doigts n’enfoncent pas, ils rebondissent. Et si l’on voulait tracer un crayon de Bologne, ce n'est pas la belle charcutière, mais le fort de la halle qu'il faudrait prendre pour modèle.
On arrive au cœur de la ville par la via dell’Independanza, large rue, longue et droite, toute bordée de hautes maisons à arcades et de couleur orange. Un peuple animé, presque autant qu’à Milan, y circule. De beaux cafés sont ouverts et débordent. Lorsqu'on parvient à la place de Neptune, le grouillement est intense, la hâte fébrile.
Les tramways sortent des plus invraisemblables
ruelles, des arcades mêmes des maisons dont on :
a dû éventrer une boutique pour livrer passage au trolley. La sensation est nettement d’une grande ville moderne, craquant dans ses vieux murs, en pleine prospérité.
Du centre, les rayons fusent en volutes tortueu-
ses ; les arcades s’allongent, rouges pour la plupart, d’un rouge bistre, brique bien grattée et peinte d’un peu d’ocre. Les étages s’enlèvent, ornés de fenêtres vertes ou rouges, de balcons et de corniches saillants. Mais tout cela, sauf en quelque nouveau quartier, si pressé, étroit, que le contraste est flagrant entre cet habitat et son peuple débordant. Tenons compte, si nous voulons, des trottoirs èt des boutiques qui se cachent sous les arcades. L’impression reste, de ces trolleys rasant les murs, frôlant les monuments lorsqu'ils ne s’y accrochent pas, contournant des places encombrées de statues ou même de tombeaux, ou encore occupées par un jardin. Le tramway a l'air, tous les cent mètres, de s’enfoncer dans des trous noirs encadrés de rouge. Les maisons semblent avoir été creusées en dessous, pour faire de la place. Des villes, comme Munich, paraissent désertées, construites pour six cent mille âmes, alors qu’elles n’en contiennent que deux cent mille. Bologne, au contraire, est une ville accrue en un jour et qui éclate de partout. Jamais on ne croirait l’homme aussi compressible.
Les palais ont-ils deviné, lorsqu'ils s’édifièrent, qu'ils participeraient à ce trop-plein ? Leur ligne est toute horizontale, leur décoration prévue pour
8a PETITES VILLES D'ITALIE
la fuite en longueur, jamais en hauteur. Des surfaces qui s’étirent, des bandeaux surtout et, lorsqu'il y a décor, des parallélogrammes. A Gènes, l'architecture est ascendante ; la rue étroite impose la ligne montante. Ici le profil est allongé, malgré la même condition. Aucun rapport entre les deux dimensions. Dès lors, pas de centre décoratif, tout étant disposé pour la seule impression de l’œil qui ne voit que des fuites. Les détails sont charmants, chapiteaux, acrotères des fenêtres, lucarnes, courbe des arcs, corniches, galeries supérieures. Mais tout est sacrifié au seul effet, longitudinal ; c’est un corps qui s'étend, ne pouvant grossir. Fava, Bevilacqua, les palais de la place San Stefano, Bolignini, Malvezzi et jusque Pepoli et municipal, ce n’est que longueur. Trois fois, j'ai passé devant l’entrée de la pinacothèque et devant l’entrée du musée civique, sans les découvrir. La porte, sous les arcades, n’est pas plus grande que l’une de celles-ci ; sa disposition n’est pas centrale et son développement reste mesquin. On ne voit rien, on ne peut rien voir, qu'un déroulement de pleins cintres reposant sur des chapiteaux. On a construit, dirait-on, pour des yeux louches. Bologne joue perpétuellement des coudes. On se tasse mais on s’entasse.
Les espaces eux-mêmes partagent cette fureur d'encombrement. Une place ? Il en faut deux pour en faire une, qui n’en font qu’une et pourtant deux en même temps, réunies à angle droit, débordant l’une sur l’autre, avec, chacune, leur centre. Le palais communal s'étend tout le long de la place de Neptune, mais il borne la place Victor-Emma-
nuel. Sur sa droite il regarde la fontaine de Jean de Bologne, en face 1l regarde le monument du roi de Piémont et San Petronio. Comptons. Au milieu, Neptune et le roi ; autour, le Municipe, le palais du Podestat, l’église, le portico dei Banchi, une autre maison à allure de palais. Cela fait sept monuments considérables, réunis en un seul endroit, où je ne compte pas ce que les mœurs modernes ont accumulé d’édicules.
Plus loin, la place di Porta Ravegnana. Deux tours penchées, Asinelli et Garisenda. Celle-ci inachevée, à l’état brut, d’une inutilité qui n’a mème pas l’excuse d’être belle. Celle-là terminée, entourée à la base d’un joli portique. Cinq mètres à peine les séparent. Elles ont l’air de vouloir s'embrasser, mâle et femelle, ou encore de deux ivrognes rentrant chez eux, bras dessus bras dessous et titubant. Derrière Asinelli, une église, San Bartolomeo, délicat et gracieux fragment de la première Renaissance avec sa galerie sur piliers. En face, la casa Malaguti, du plus riche décor, renaissance aussi. À deux pas, la Mercanzia, construction gothique, en brique, bâtie sous l’influence évidente, quoique contestée, des Lanzi. Les piliers sont formés de colonnes en faisceaux et le baldaquin du centre a reculé les fenêtres dont le milieu — merveilleuse hardiesse comparable à celle qui planta en avant la tour du Palais Vieux, à Florence — ne tombe pas sur la pointe ogivale des deux arcades. Tout cela, sur cent mètres carrés à peine ; si l’on songe que les deux tours ont été édifiées en même temps, Aniselli un an seulement avant Garisenda, on se demande de
quelle orgueilleuse folie ces Bolonais étaient la proie. Deux tours, pourquoi ? Pour rien, pour en avoir une de plus que les autres et plus penchées encore : Garisenda l'était tant qu’on fut obligé de l'arrêter à mi-hauteur.
Et voici, enfin, San Stefano, cet assemblage extraordinaire de sept églises soudées ensemble. On va de l’une à l’autre en poussant une porte, en contournant un cloître ou même en passant... Le: dédale est vertigineux. Après avoir hésité, sur la place, par lequel des trois porches qui s'offrent on entrera, on se décide : le plus grand s'impose au choix. C’est San Stefano proprement dit. À gauche, on pénètre, comme un voleur par une porte basse, dans San Sepolcro, rotonde angoissante, sorte de citerne dodécagonne, toute chargée d’ornemenis en terre cuite polychrome et dont le centre est occupé par un autel haut perché où le prêtre doit atteindre en grimpant à l'échelle. De là, on passe à San Pietro e Paolo, vieille basilique, mystérieuse et sombre, pleine d’une ombre profonde. Le cloître où l’on parvient ensuite conduit à une petite chapelle, d’où l’on arrive à la cinquième église, puis à une autre chapelle et enfin à la crypte. Un autre cloître encore, et l’on sort de là la tête perdue, les yeux cuisants, heureux de revoir le ciel libre, Thésée revenant à la lumière.
Il y eut, chez ce peuple, un besoin d’étonner, d’écraser le prochain qui éclate ainsi à chaque pas. Il apparaîtra encore bien davantage, si, après les vues d'ensemble, nous détaillons enfin.
Sur la place, sur les places, on ne sait comment dire, bref là où Neptune et Victor-Emmanuel fra-
ternisent, sur cette place grandiose, deux monuments absorbent l'attention, le Municipio et San Petronio. Un jour, Jules II eut l’idée d'offrir à Bologne, qu’il venait de conquérir enfin, sa statue, par Michel Ange et de la planter au-dessus de la porte de San Petronio. Peu de temps après, les Bolonais se révoltèrent, jetèrent Jules IT par terre <t Alphonse d’Este en fit un canon. Tout de mème, le souvenir de cette statue surplombant une porte, restait dans le souvenir des Bolonais comme une æhose véritablement enviable. En 1580, ils profitèrent d’une occasion inespérée. Leur compatriote, Ugo Buoncompagno ayant été élu pape, vite ils perchèrent son image au-dessus de l’entrée du Municipio; on l’y voit encore aujourd’hui. Quant à San Petronio, il avait fait comme Garisenda, il en était resté à son premier étage. Les Bolonais voyaient tout considérable, sans se demander jamais s'ils pourraient achever. Ils avaient, selon l'expression populaire, les yeux plus gros que le ventre. San Petronio n'offre encore à nos regards qu'une façade arrêtée à son rez-de-chaussée. Parti pour rivaliser avec Santa Maria del Fiore, 1l dépassa celle-ci en quelque manière, puisque sa façade fut commencée — par Jacopo della Quercia, Bologne pouvait s'offrir les meilleurs — et puisque ses nefs, quoique sans abside et de transepts anterrompus, ont une majesté de proportions que de dôme de Florence ne possède pas.
L’effort, soyons juste, est touchant. C’est cent soixante ans après les premiers travaux que Quercia fut appelé à décorer la façade et il le fit avec une mesure dans le mouvement et dans
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l'action, dont Michel Ange se souviendra, si ses élèves s’obstinent à la méconnaître. Et c’est à l’un de ceux-ci, resté sain, aussi sain que Quercia, que Bologne demanda le remaniement du Portico dei Banchi, à Vignola. Auparavant le Municipio et le palais du podestat avaient été, aussi, remaniés dans le style de la Renaissance. Bologne voulait tout avoir, elle le voulait du moins avec suite et cette exagération ostentatoire perd dès lors son caractère enfantin. La persévérance, lorsqu'elle ne peut réaliser toute son ambition, parvient du moins à une sorte de grandeur.
Ce zèle, d’ailleurs, fut récompensé. Par deux fois, Bologne atteignit à la perfection. Un chefd'œuvre de la sculpture et un grand peintre couronnèrent son obstination.
Le chef-d'œuvre, c’est le tombeau de saint Dominique et le prodige est double. Cinq artistes y collaborèrent, à des intervalles considérables. Niccola Pisano et Fra Guglielmo dressent le sarcophage sur des colonnes et sculptent les scènes des panneaux et les statues d’angles : ceci en 1267. Deux cents ans plus tard, Niccolo, qui en reçut le surnom de del Arca, remplace le couvercle de bois par de fines guirlandes de fruits que des enfants soutiennent et que flanquent huit figures de toute beauté : variété, richesse, réalité, vie et cette distinction que la Toscane enseigne à tous ses enfants. En 1532, Lombardi supprime les colonnes et dresse un socle dans lequel il creuse les plus pittoresques et exquis bas-reliefs qui soient jamais sortis de son ciseau. Enfin trente ans plus tard, Michel Ange apporte son tribut, la
statue de San Petronioet l’ange porte-flambeau, au coin droit du socle et auquel on donne alors comme pendant un ange semblable, par Niccolo. Et voilà un chef-d'œuvre en cinq parties, d’une harmonie incomparable, d’une entière unité. Rien ne peut : rendre le charme et la douceur de cette œuvre composite et sans disparate. Je sais bien que la patine du marbre, ce ton ivoirin que les ans ont donné, adoucissant les clartés et réveillant les ombres, nous attendrit un peu. Mais la matière et ses états successifs n’entrent-ils donc pas légitimement dans la composition d’une œuvre? Les fonds reluisants, les plaques de marbre poli, l’architecture somptueuse de la chapelle au milieu de ‘laquelle larca se dresse et où sa délicatesse se précise, sont d’une loyale recherche. Chaque artiste s’est dévoué, s’est immolé, s’est efforcé avant tout de respecter ses prédécesseurs et de ménager ses successeurs. Personne ne déborde; c’est le chef-d'œuvre de la collaboration et du dévouement à une conception idéale, à une foi, à un saint. Commencée par le haut, l’Arca s’étage pourtant en pyramide ordonnée, sans qu'aucune partie n’écrase ou n’alourdisse l’autre. Tout est excellent, simplement réuni, sans joints accusateurs des ciseaux différents et que des siècles séparent. Du treizième au seizième on a travaillé et, les uns devançant les âges, les autres les retenant, on s’est rejoint pour exécuter le plus délicat et le plus harmonieux des tombeaux.
Voilà pour le chef-d'œuvre et voici pour le grand peintre. Le grand peintre ? Comme pour la place, deux grands peintres faudrait-il dire. Peut-
on, en effet, séparer Francia de Costa ou Costa de Francia? Ils travaillèrent côte à côte et lorsque Costa dut quitter Bologne avec les Bentivogli, Francia ne tarda pas à décliner. Ce sont deux frères, presque jumeaux, de caractère différent mais d’une parité frappante. Toute une journée, je leur ai porté, à travers les églises, ma piété et je leur ai demandé leur secret. Ils restent étroitement unis dans ma méditation, comme ils le furent dans l’idéal et le labeur. À San Giacomo Maggiore, à Santa Cecilia, à San Giovanni in Monte, à San Martino Maggiore, à San Petronio, partout ils se tendent la main et je n’ai jamais éprouvé davantage le sentiment de l'injustice. Si le titre de bolonais devait se perpétuer, c’est le front de ces deuxlà qu'il aurait dû couronner. Carrache, Albane, Guerchin, Reni n’ont aucun droit à cet accaparement, puisque fa dénomination citoyenne se donne à ceux qui sont la gloire de la cité. L’usurpation est manifeste; Bologne, la surchargée et volontiers excessive Bologne, en excuse du moins la postérité. Déclamatoire et gesticulante, il était fatale qu’elle prétât son nom à cette école mouvementée, qui exprimait trop bien son propre berceau pour ne pas s’imposer à nos synthèses. Sachons du moins, délivrés des engouements contemporains, rendre aux maîtres leur rang.
Lorsque Costa arriva de Ferrare apportant la tradition que Cossa avait reçue de Mantegna et que celui-ci avait sucée à l’école de Squarcione, il rencontra un jeuné homme, de dix ans plus jeune que lui et qui, déjà, se distinguait dans les arts de l’orfèvre, du graveur et du médailleur. Ce
jeune homme s'était acquis, par ses nielles et ses ors repoussés, une gloire légitime, ainsi que nous pouvons en juger encore au musée civique. L’amitié de Costa encouragea Francia à persévérer dans les essais du seul art que celui-ci ne cultivèt pas, car 1l était aussi sculpteur et architecte. Les deux compères travaillèrent dès lors, côte à côte, s’inspirant mutuellement, se prêtant leurs qualités que chacun s’assimilait et passait à son propre crible. Il faut les étudier ensemble, dans les fresques de Santa Cecilia. Le spectacle d’une telle fusion et d’une telle abnégation personnelle est le plus édifiant qui se puisse voir. Ils restent eux-mêmes et pourtant se pénètrent, au point que le passant ne peut guère distinguer l’un de l’autre. Et si l'on veut nettement prendre de chacun une idée parti-
culière, c’est aux tableaux d’autels qu’il faut aller
demander celle-ci.
Tout de suite, au premier contact, Francia triomphe. Nul ne possède un plus profond sentiment de la beauté et n’'atteint à une expression plus pure. Je ne sais si Francia connut et étudia les peintres toscans. Il me semble cependant qu'il leur doit quelque chose, ne fut-ce que par le canal de Mantegna, qui se frotta à eux. Du grand Padouan, en tout cas, 1l hérita ce modelé chaleureux dont le saint Sébastien de la Madone trénant, à San Giacomo, restera le type le plus achevé et le
plus émouvant, d’une forme si grave et ample. Qui
dira jamais enfin la fermeté obéissante et la soumission consentie de l’Annonciation, au musée? Francia est parmi les plus grands et les hommes ont fait à Pérugindes faveurs qui étaient dues, aussi, à celui-là.
go PETITES VILLES D'ITALIE
Pourquoi nommer ici Pietro Vannucci ? Ah ! c’est que, à côté de Francia, j'ai vu Costa. Et maintenant que je suis loin de Francesco Raibolini, dit. Francia, loin de son éblouissement direct, Costa s'impose davantage à mon jugement. Déjà je vois percer dans Franciales caractéristiques d’une école tout entière où la grâce va tourner en fadeur, où toute virilité se perdra. Laissez venir Timoteo della Vite, l’élève de Francia et le maître de Raphaël, et l’école ombrienne traduira bientôt les langueurs, nobles encore de Francia et peut-être aussi de Pérugin, en des alanguissements d’excessif abandon. Pourquoi n'avoir pas demandé, à Costa, le modèle! Celui-là n’eut pas permis à l’Ombrie de s’affadir ainsi. Quel robuste et mâle génie ! Non pas grandiose, mais ferme et sain. Le peintre, l’assembleur de couleurs, est supérieur, chez lui, à Francia, s’il a moins de grâce, de cette grâce qui va mal tourner. Les tons sont francs, hardis et nets, d’un fresquiste émérite. Vallées profondes, pleines d'ombre ou de soleil, la richesse et l'éclat en sont incomparables. Cima da Conegliano, à Venise, à Modène et à Parme, ne m'a jamais offert de fonds plus étincelants, d'horizons plus limpides. Quelle fière et digne beauté dans les personnages ! Francia s’efforça d’y atteindre ; mais s’il prit, à son ami, le coloris parfois, la science toujours, il ne put lui emprunter son âme rude, ses yeux qui s’ouvrirent dans leur tendresse devant les antiques de Squarcione ; Costa avait reçu une éducation qui ne se remplace pas. Costa est vivant, fermement vivant, d’un réalisme châtié et mesuré auquel Francia, plus poétique, plus idéal, n’essaiera jamais d’at-
LES MUSCLES D'HERCULE gr
teindre. Francia flatte peut-être davantage Île regard. Costa caresse bientôt la raison. Francia émeut les plus doux sentiments, Costa suscite les plus vivantes impressions, les plus profondes et les plus réelles. Francia eut un père, Costa, et un émule, Pérugin. Peu à peu, après la mort de son ami, c'est de celui-ci qu'il se rapprochera. Nous regretterons toujours que, sous l'influence du premier son génie ne se soit pas plus. virilement soutenu. + +
Il est, à Bologne, un lieu où l’on prend de cette ville agitée et souvent excessive, un sentiment équitable : le musée civique. Tout ce qu'ici l’on rassembla, provient de la cité, de ses habitants, ou en proclame la gloire. A promener parmi ces mille objets divers sa rèverie, on se sent peu à peu gagné par le respect. Bologne apparaît bientôt ce qu’elle est en réalité, non pas une parvenue mais une matrone, noblement assise, malgré certaines vulgaires allures, sur une réelle et héroïque renommée ; grandie dans un long effort et qui apporta en toutes choses cette ténacité que nous lui avons vu déployer pour l’Arca et pour-San Petronio, cette ténacité et, dans ses choix artistiques, cet extrème goût. Quelques instants passés dans les galeries où les antiquités trouvées dans le sol de Bologne sont réunies, en disent long sur sa destinée et sa force ; quelques instants aussi passés à regarder les médailles, dont certaines, comme celle d’Isotta, sont iHustres dans l’univers, à contempler tous les vieux et magnifiques livres des corporations et tous ces
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restes, vases de faïence, sculptures de marbre et de bois, verres, étoffes dont la richesse diverse et abondante est le signe le plus éclatant d’une prospérité suivie. C’est là, parmi ces reliques, que j'ai pris le juste jugement d’une Bologne herculéenne et non soufflée. Elle régna, longtemps et de fait, sur le pays d’alentour. Les Bentivogli tinrent tête,
longtemps aussi, à Rome et l’histoire de leurs luttes : afin d'échapper au joug fatal est des plus honora- ‘
bles pour la ville sur laquelle ils s’appuyaient. L'université de Bologne est célèbre dans le monde entier. Ceux enfin qui aiment l’histoire et se plaisent à lui demander des signes précis, de ces faits qui résument tout un temps, une évolution ou une vie, n’oublieront Jamais que ce fut à Bologne, le 24 mars 1530, sous le baldaquin, que l’on voit encore, de San Petronio, que Charles-Quint fut couronné empereur. La papauté et l'empire tombaient d'accord pour se partager l'Italie. C’est à ce maigre résultat, qui laissait au plus fort, l'empereur, tout le plus beau du domaine, c’est à ce résultat que la politique papale, sortie du sentiment guelfe, national et démocratique, aboutissait.
Ne pouvant tout avoir, le pape se taillait du moins sa part de dépouilles. Quelle était cette part ? « Nous voyagions, disaient les ambassadeurs de Venise, à travers les plus admirables campagnes. Coteaux et plaines, tout est surchargé de grains;
pendant plus de trente milles on n'aurait pu
trouver un pied de terrain inculte. » La Romagne, en effet, produisait annuellement 40 000 stères de grains. Rome qui, autrefois, ne subsistait que par
Que à VOS
les grains étrangers, en exportait maintenant pour 500 000 scudi. Le chanvre de Pérouse, le lin de Faenza, le vin de Cesena, l'huile de Rimini, les chevaux de la Campanie, Ancône, Parme, Pise autrefois pleine de Grecs et de Libyens et « autres monstres de la mer », lacs, salines, carrières, telles étaient les richesses qui tombèrent, par la grâce de Charles-Quint, aux mains des papes, richesses d’un domaine fait, engraissé de tout leur sang, par les cités, par les républiques aujourd’hui . anéanties, partagées. Comment les papes vont-ils gouverner ce domaine, l’administrer ? C’est ce gouvernement et cette administration que Grégoire XIII, Ugo Buocompagno, de Bologne, et Sixte-Quint auront la gloire d'organiser. | Mais d’abord où sont les ressources de l’État ? Non pas, comme on pourrait le croire, dans les dons des fidèles. Depuis longtemps, les collecteurs avaient pris l’habitude de tout garder. L’histoire des souscriptions pour les croisades, dont pas un ducat n’arrivait à Rome, se répétait maintenant chaque jour. Les ressources venaient presque exclusivement de la vente des charges et des fonc-. tions. En 1471, d’après un registre des Chigi, il y eut un mouvement sur six cent cinquante emplois vénaux, dont le revenu fut évalué à cent mille scudi. Mais comment les titulaires de ces charges y trouvaient-ils leur compte ? C’est qu'à ces charges étaient attribuées des revenus sur la douane, sur les bulles, sur les annates, sur les fabriques, sur le sel, sur tout ce qui rapportait. On donnait au pape le capital et on touchait, à sa place, les intérêts à mille pour cent. Les charges se mul-
tiplièrent. Léon X fonda plus de deux cents charges ; il fit monter du coup celles-ci au nombre de deux mille cent cinquante dont il tirait, par année, trois cent vingt mille scudi.
Ces opérations, dont on devine les conséquences si rarement conformes aux nécessités de la religion, ne suffisent bientôt plus. En 1526, Clément VIT trouve un nouveau moyen d'augmenter ses revenus. Ces charges engagées, il emprunte dessus, indépendamment de la vente faite au titulaire. Celui-ci et le prêteur s’arrangent entre eux. Cette opération s'appelle « un monte ». Le premier fut gagé sur les douanes. C'était supprimer en fait la vente de la charge, donc tarir une source ? Oui, s’il n’était pas resté l’expédient de créer de nouvelles charges ou d’accumuler les monti les uns sur les autres. Exemple : le monte della farina, fondé par Jules III, avait entraîné un impôt sur les farines. Déduction faite des sommes à payer pour le monte, le pape découvre qu'il lui reste trente mille scudi sur cet impôt ; aussitôt d’emprunter le capital de cette somme et d’aliéner ces trente mille scudi. |
Voilà, en gros, à quels expédients en était réduite l’Église lorsque, quarante ans après que la papauté eut reçu son magnifique domaine des mains de l’empereur, Ugo Buoncompagno monta sur le trône pontifical. La postérité a surtout retenu de lui sa réforme du calendrier, dit grégorien, et la France, particulièrement, son rôle dans la Ligue, qu’il favorisa de sa complicité avec les Guise. Nous ne devons pas oublier, toutefois, qu'il prépara les voies à son successeur,
Sixte-Quint, qu'il fut le premier à se rendre compte de la nécessité qu'il y avait à réformer le système financier d’aliénations et de créations d'impôts. Il songea à recupérer les biens seigneuriaux autrefois concédés, maintenant en déshérence. Il revendiqua le droit de suzeraineté, selon les mœurs de son temps qui maintenaient la papauté temporelle au niveau des autres suzerainetés laïques. Fertile en résultats que Grégoire n'avait pas prévus, cette revendication suscita des révoltes dont la répression s’imposa à Sixte V et dont l’écrasement permit d’organiser le gouvernement du domaine pontifical. Grégoire XI[[Imourant s'était écrié: « Tu t'éveilleras, Seigneur, ettu auras pitié de Sion ! » Sixte-Quint fut l’agent de ce réveil de la Providence.
Lorsque Félice Peretti est élu, il se trouve en face de deux problèmes : délivrer les villes et les campagnes des bandes pillardes — celles de Piccolomini et de Robert Malatesta principalement — qui s'étaient posées en défendresses du petit peuple contre l’avidité pontificale et qui, en réalité, l'opprimaient ; libérer la papauté de toute entrave en lui donnant la pleine disposition de ses ressources. Tout le génie de Sixte, enfant du peuple, fut de concilier ces deux termes, servir la monarchie théocratique en affranchissant les cités et les villages. Au point de vue pontifical, il n’est pas de plus grand pape que celui-là, il n'en est PE qui sut aussi bien tourner à la suprématie de t l’affranchissement des citoyens, leur affranchissement non pas de tout monarque, mais de tout hasard, de tout arbitraire. Son premier soin est
d’ordonner aux communes et aux barons de purger les châteaux et les villes des bandits qui les détiennent. Les têtes sont mises à prix et, ce prix, c’est la famille du pillard, ou la commune originaire, qui le paient. Prime à la trahison ! Trahison nécessaire, l'Italie se trouvant étranglée par ces vieux restes féodaux qui s’appuyaient sur les intérêts les plus immédiats et les plus bas. En une année, tous les brigands disparurent, quelquefois : par des moyens un peu vifs, empoisonnés, comme ils le furent aux environs d’Urbin, par des vivres que portaient des mulets providentiellement égarés dans le voisinage ; en une année le domaine fut purgé de ses brigands.
La place nette, Sixte reprend la besogne entamée par Grégoire. Et son premier soin est d'attirer dans son rayon tous ces seigneurs dont les brigands étaient plus ou moins cousins, frères, pères ou fils les uns des autres. Sa prolifique sœur, donna Camilla, se trouve bientôt couronnée de gendres et de belles-filles issus des plus illustres maisons. Il comble les villes et les provinces de faveurs et d'institutions qui arrètent l’accroissement des dettes, les aliénations et les exactions. Il entreprend des travaux d’assainissement, générateurs de travail, il favorise l’industrie. Il organise l'administration. Les congrégations cardinalices, ces ministères, lui doivent, non pas la vie, mais l'essor. Organisateur admirable, s’il est un homme que l’on puisse lui comparer, c’est Napoléon. Il avait, comme celui-ci, trouvé un prodigieux domaine, tombé à l’anarchie. Il le releva par des moyens aussi hardis et efficaces. Comme Napoléon il manqua du suprême
équilibre. En quatre ans, Sixte avait amassé quatre millions de scudi d'économies ; mais d’où venaient ces millions ? |
Là est la fissure. Le revenu net du Saint-Siège se chiffrait par deux cent mille scudi; les économies montaient à cent cinquante mille. Etait-ce avec cela que la cour papale pouvait vivre et faire face aux guerres contre les Turcs et contre les protestants ? Et Sixte, tout en rétablissant l’ordre, persévère, par besoin immédiat, dans les vieux errements. Toutcomme les autres, il vend les charges. Sa seule réforme, de ce côté, est de hausser les prix. La trésorerie de sa chambre avait été aliénée pour quinze mille scudi. Il la vendit à Justiniani pour cinquante mille. Puis, ayant nommé Justiniani cardinal, il vend la charge à Pepoli pour soixante-deux mille scudi. Le tour de Pepoli d'être nommé cardinal étant venu, il divise la charge, en affecte la moitié à un monte et revend l’autre moitié cinquante mille scudi. Peu à peu les charges augmentent, les monti s'accumulent, la monnaie s’altère. Mais le trésor du château Saint- Ange grossit à vue d'œil; vienne l’heure où la lutte contre le protestantisme s’accentuera, la papauté y trouvera ses plus fortes armes.
La papauté devient, en réalité, la proie d’une antinomie irréductible. Etat temporel, elle est soumise à toutes les vicissitudes de tous les Etats et elle est obligée de se contenter d’un domaine factice, ni ethnique, ni géographique, en aucun point national : son royaume est fait de ce que les autres ont intérêt à lui laisser, donc faible et restreint ; Etat catholique, c’est-à-dire uhiversel, elle doit
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faire face dans le monde entier à tout ce qui menace sa domination, sa royauté : pour alimenter un pouvoir mondial, elle n'a que des moyens provinciaux. C’est sous Sixte que Bellarmin formule la théorie politique de la papauté : « le pape a été immédiatement préposé par Dieu comme gardien et chéf de toute l'Eglise ; il possède donc la plénitude du pouvoir spirituel ; 1l est infaillible ; il juge tout le monde et personne ne le juge. » D'où la conséquence de l'autorité pontificale sur les royaumes où le pontife a le droit d’intervenirau nom de sa domination spirituelle, ainsi que l’âme commande au corps, sans que le corps puisse s’insurger ni juger l’âme. Le pouvoir temporel devient-il nuisible aux intérêts de la religion ? « Le pape a le droit d'intervenir pour le salut des âmes et de déposer le prince malfaisant. »
C'est très bien, mais cette prétention, même légitime, 1l faut la soutenir contre des princes qui, déjà révoltés, ne sont pas disposés à s’effacer d’avantage. La lutte de notre Henri IV contre la Ligue synthétise à la perfection cette révolte de l'indépendance laïque contre ce « droit divin». Sixte-Quint se heurte au problème insoluble de sa suprématie universelle catholique, alors qu'il ne possède que des moyens temporels inférieurs.
Son habileté, l’habileté de la papauté, le résoudra souvent, grâce au prestige qui émanait de la religion, dont le pape savait si bien utiliser le besoin. Mais la solution ne sera que provisoire. Sixte, déjà, se heurte aux misérables expédients sous lesquels ses successeurs succomberont, lorsque Sismondi pourra en dire : « Tous les Romains
LES MUSCLES D'HERCULE se
portent la tonsure, la livrée ou la guenille ». Le grand rêve des Léon, des Grégoire et des Innocent aboutira à 1848 et à 185g. La papauté temporelle, fatalement inférieure aux grands États qui se partagent l’Europe, devra céder la place à une papauté purement spirituelle. Pie IX marque le passage de l’une à autre. Cela explique sa fureur révoltée, enivrée d’infaillibilité, folle de rigueurs qui doivent compenser les pertes subies, et cela explique l’obstination et l’aveuglement d’aujourd’hui. Ugo Buoncompagno et Sixte-Quint ne pouvaient prévoir si loin. Ils eurent la gloire, les premiers, de comprendre la nécessité de l’ordre, Ils auraient été les fondateurs d’une indestructible monarchie si la papauté avait jamais pu résoudre le plus insoluble des problèmes.
Ferrare.
T: reproche que je faisais à Bologne de l’entassement, j'avais tort de paraître le réserver à la vieille Felsina. Les Italiens, qui eurent le goût inné, et dans toutes ses expressions, ont presque toujours manqué du sens des espaces. Ils ignorent généralement de cette beauté qui est l’attrait de Paris, par exemple, et qui sauvera de l'horreur universelle l’art baroque: la majesté du vide. Les larges places que des monuments n’encombrent pas, que des palais entassés les uns sur les autres ne resserrent pas, leur sont à peu près inconnues. Sauf à Venise, à Vérone et à Pise peut-être, seuls les temps modernes ont « dégagé » les villes. Est-ce au baroque qu’on doit ce sentiment-là ? Qu'il en soit donc béni! Il a fallu tout le génie de Gabriel pour n'être pas écrasé par la majesté de la place de la Concorde.
Déraisonnable, sans doute, il est de demander à de petites villes, dont quelques-unes tiendraient, à peu près, autour de l’obélisque de Lougsor, d'aussi grandioses proportions. Souvent néanmoins, trop souvent, l’oppression bolonaise vous étreint et lors-
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que, par hasard, on rencontre quelque cité où l’on peut jouer des coudes sans se blesser, notre éducation française et parisienne nous les fait trouver instantanément aimables. Ferrare compte parmi celles-ci et mon premier étonnement est pour m'écrier : Lorsque la fille de Louis XII, Renée de
France, vint épouser Ercole d’Este, elle ne dut |
pas se sentir dépaysée !
La porte franchie, une large avenue bordée d’arbres conduit à la ville. Sur la gauche s’étendent les quartiers neufs — neufs au xvr° siècle — où Arioste habita etque les Este se plurent à développer, y élevant églises et palais. Les rues en sont larges, trop larges aujourd’hui que la population se chiffre par trente mille âmes, alors qu'elle en compta cent mille. Il n’est guère de maison qui n’ait son jardin, dont les arbres se balançent audessus des murs et ombrent le trottoir — car il y a des trottoirs. Si on néglige ces quartiers, où l’on s'amuse à imaginer l’influence de l’amitié estienne à l’égard des Français, et si on gagne directement le cœur même de la ville, la hantise française est bien plus grande encore. Les jardins publics ne sont pas très rares en Italie, mais il faut aller les chercher en dehors des murs ou jusque sur ceuxci. À Ferrare, c’est au centre même qu’un beau square se prélasse, formé de bosquets, de charmilles et tout balancé de platanes. Au milieu, un bassin avec eau jaillisante, un beau jet d’eau évasé, comme aux Tuileries. Et, à travers le prisme, que voit-on ? Un château fort à mâchicoulis et à barbacanes qui se dresse sur la place même de la cité, d’une allure bien féodale. Ferrare, ainsi appro-
dus Ke
chée, est une charmante ville de Touraine, fraîche, ombragée, bien à son aise, son château au mitan des bourgeois.
Le castello contourné, c’est encore une large | rue qui conduit à la cathédrale, isolée, et dont le | style romano-lombard, très fleuri, malgré sa pureté et toutes les différences, ne surprend pas nos yeux septentrionaux. D’autres églises encore s'élèvent sur des places ouvertes largement, des maisons basses et de larges murs qui rappellent quelque rue des Béguines à Romorantin ou à Meaux, une place d'armes, un jardin encore ; ville où l’on ne craint pas le soleil, où la brume des marais du P6, tout proche, a imposé aux hommes de rechercher la chaleur et la lumière, un pays enfin à qui Marot dut trouver un air maternel.
Mais pourquoi me livrer ici à un jeu qui ne peut avoir de valeur que s’il reste un jeu? A pousser plus loin cette assimilation et à poursuivre la France dans Ferrare, ne vais-je pas risquer de m'égarer doublement? Ce n'est pas, cependant, par espièglerie que la cathédrale porte des traces évidentes de gothique. Il semble que les architectes du portail, de la façade latérale et du campanile, aient séjourné chez nous et, lorsqu'ils établirent leurs plans selon l'idéal lombard, aient trahi
‘ leur propre conception, au cours de l’exécution. Le porche, en saillie, du milieu, possède les lions classiques, mais son premier étage et son couronnement à tympan sont tout fouillés d’ogives aiguës et de sujets bibliques. Les deux portails aveugles ‘qui flanquent ce porche sont à trois rangs d’arcades, dont la première est purement ogivale, toutes
trois différentes, mais de même ordre; la galerie supérieure nous ramène seule à la forme lombarde. Si l’on passe sur le côté droit où des baraques #’appuient, c’est encore une sensation très gothique que l’on éprouve — et que nous éprouverions chez nous à chaque pas, si notre goût des dégagements et des espaces ne nous avait fait, pour une fois, manquer de goût, lorsque nous avons supprimé ces masures tassées à l’abri de nos cathédrales et qui les effilaient vers le ciel. Cette façade latérale est d’une Renaissance italienne très nette; prenons garde pourtant que, dans le traitement des détails, la mème influence se trahit dans les trois portails de l'entrée. Enfin, le campanile, à trois étages égaux d’arcades semblables, il n’y aurait qu'à le transporter à l’autre coin et à le coiffer d’un bonnet d’ardoise pour en faire la plus belle tour d’une de nos églises. Il faut, au voyageur venu du Nord, un assez long temps, pour qu’il s’habitue aux églises italiennes et y prenne goût, — et c’est surtout en Toscane que cette acclimatation est difficile ; Ruskin y a perdu lui-même presque toute sa clairvoyance. À Ferrare, devant San Giorgio, nul effort n’est nécessaire. On est en pays ami, tout de suite, chez le grand «bombardier », ainsi qu'Alfonso s’appelait lui-mème, des Français, au pays où Marot fut accueilli et caché, à peu près comme Théophile à Sylvie, où Torquato Tasso acheva sa Jérusalem commencée, dit-on, chez nous, au cœur d’une de nos forêts, dans notre Valois ombreux et mouillé.
Non, vraiment, ce n’est pas un jeu et le castello me le dit nettement. Qu’une influence ou qu'un génie purement ferrarais, né du climat, si l’on
veut, aient seul inspiré les constructeurs de Ferrare, l'aspect de la forteresse élevée par Ercole I:", à côté du vieux palais si purement italien, ne fait que confirmer mon impression familiale. Quatre tours aux quatre angles, accompagnées chacune de deux autres tours plus basses, contre lesquelles s'emmanchent des poternes couvertes, qui franchissent les fossés où baigne ce château fort. Lorsqu’on en fait le tour, l’œil est quelque peu troublé par ces tours toutes semblables, projetant, par-dessus les eaux, les mêmes ponts, pareils à des moulins. On ne sait plus où l’on est, de quel côté on se trouve, au Nord ou au Sud. Il faut tourner le dos au château pour s’y reconnaître. Petites fenêtres, mächicoulis, chemins de ronde, tout se dispose comme dans un Coucy ou dans un Pierrefonds.
Il est cependant un aspect qui rend cette construction originale, et c’est la Renaissance qui le lui donna. Des tours et des poternes comme chez nous; un dessin général de château fort ; mais, tout de suite, la différence, pleine de charme et d'élégance ; c'est en vain que l’on chercherait ces belles rondeurs trapues et renflées, qui semblent assouplies par mille caresses, de nos œuvres moyenâgeuses. Les bases du castello tombent pour ainsi dire à pic dans l’eau et les grandes tours se joignent aux petites par des angles absolument droits. Cela a l'air tiré avec une règle et non pas dessiné par une libre main. Tout est précis, net, découpé au ciseau. La ligne des ombres est aussi droite qu’un cordeau. Puis, sur chaque tour, si sévère et solennelle, le génie de Bramante inspira la plus rieuse et la plus rassurante des coif-
fes, quatre lanternes, carrées toujours, surmontées d’une lanterne plus petite, sortes de loggias et qui, au-dessus des mächicoulis, ont l’air de vous inviter à ne rien prendre au sérieux de tant de féroce appareil. L’un pendant trente-quatre ans, l’autre pendant cinquante-trois, les deux frères d’Alfonso I“ pourrirent, dit-on, au bas de ces tours, les pieds dans l’eau. La longueur même du temps qu’ils mirent à pourrir — et encore le second fut-il délivré ! — n’est pas pour affaiblir le scepticisme que ces belvédères nous inspirent, pour contredire nos aimables souvenirs d’une cour où Lucrezia Borgia et Léonora apportèrent tant de galanterie. Ce ne fut point ici, d’ailleurs, que Lucrezia habita. Les Este semblent avoir préféré résider dans le vieux palais, aujourd’hui municipal, construction de briques unies que décorent seuls quelques pilastres et dont la cour nous donne le spectacle presque intact des anciennes basiliques, alors que l’art chrétien ne les avait pas transformées. La demeure des Este était considérable. Ils occupaient aussi le .palazzo della Ragione, monument lombard rappelant Plaisance et Pavie; les trois châteaux étaient reliés et l’assemblage dis-
te convenait à l’essaim. Ils occupaient enfin la Schifanoja, le palazzo dei Diamanti, la Palazzina et d’autres demeures dispersées ; ils allaient, de Versailles, à Trianon et à Marly.
Ces derniers palais et tous ceux de la ville nous ramènent enfin en Îtalie. Ils sont brillants. Le palazzo dei Diamanti, tout à facettes, aux pilastres sculptés un peu trop finement pour les murs, aux fenêtres d’un style sobre ; le Scrofa, dont les ga-
lus. SET
leries sur la cour sont d’une grâce légère rarement vue ailleurs; le Roverella, dont les frises sont couvertes d’arabesques et dont les fenêtres de guinsois sont amusantes au possible ; la porte solennelle, avec les enfants juchés sur la corniche, du Prosperi; le Bentivoglio tout chamarré de panoplies et de blasons ; le Bevilacqua avec ses arcades ; le Crispo couvert de devises et de sentences, où s’accuse si bien la littérature de cette cour précieuse, tout cela gai, chatoyant, heureux de vivre autour des Isabella, des Elisabetta, des Lucrezia, des Léonora, au milieu d’une cour férue de théâire et de vers, de danses moresques et de galanleries.
À ces magnificences, si aimables qu’elles soient, j'ai pourtant préféré une maison, en face de San Francesco, toute simple et toute nue, la casa Romel. Une petite porte livre passage dans une cour, le cortile classique entouré d’un portique, comme un cloître. Tout autour, les pièces qui composent la demeure d’un important seigneur d'autrefois. La ruine est lamentable. On a peine à se figurer que des dames brillantes et amoureuses vécurent dans ces salles délabrées. Mais levez les yeux, voyez ces plafonds ouvragés, ces traces de fresques ; aussitôt tapisseries de se dérouler, cabinets de se dresser et lits profonds de s'étendre. Les pages circulent, les amants papillonnent et voici que le cortile se peuple de poètes légers et de dames narquoises. Une telle ruine est tout de mème plus près de nous, tandis que nous la restituons avec facilité, que les majestés conservées d'un Diamante. Pourquoi ai-je mieux vu la cour
d’Este à Schifanoja que dans le castello ? C’est que la première ne peut plus abriter, comme le second, monsieur le Préfet, et cette mort est plus abordable à nos efforts sentimentaux que le recul nécessaire si l’on veut replacer dans le temps cette conservation. La casa Romei, nous y voyons des hommes, nous nous affligeons de leur luxe qui serait aujourd’hui une pauvre médiocrité, nous nous attendrissons, et voilà que naît la communion. Les ronces envahissent, les plafonds s’écroulent, les fresques s’effacent ! Tout à l’heure, au séminaire, j'ai vu dans une chapelle croûlante des fresques agonisantes de Garofalo ; elles m'ont plus touché que le tableau des Diamanti. La mort rapproche des vivants bien plus que la perpétuité. Nous l'ornons de nos rêves, de nos tendresses et de nos admirations : elle est à nous, nous en faisons notre vie, nous la ressuscitons de nos sourires et de notre passion.
J'ai franchi la porte surmontée de la licorne estienne et Schifanoja s’est montrée dans tout son abandon. Cette ancienne maison de plaisance des Este est aujourd’hui le musée de la ville eton n'y entretient que les trois salles nécessaires à l’enseignement des passants. C’est dans la plus grande, devant l’ancètre, que j'ai donné rendez-vous à tous les enfants. Ils viennent à moi, de Parme, de Modène, de Bologne, du Diamanti, du Castello, de l’évêché, du Dôme, de San Francesco, de San Benedetto. Devant les fresques de Francesco Cossa qui créa l’école, depuis Tura jusqu’à. Fontana, ils se pressent, s'agenouillent et colloquent bientôt avec moi.
« Pourquoi, ai-je demandé, si bien partis pour une gloire durable et longue, avez-vous sitôt dis- ? Comme les Vénitiens, vous avez été élevés à l’école de Squarcione, aux côtés des Mantegna et des Bellini. Piero della Francesca vint chez vous, dans cette salle même, veuve de son œuvre aujourd’hui, corriger ce que Padoue vous avait peut-être trop donné de rudesse. Vous avez envoyé, a Bologne, Costa qui révéla Francia à lui-même. Pourquoi ne l'avez-vous pas retenu ? Pourquoi le meilleur de votre gloire est-il bolonais et non ferrarais ? Il me semble pourtant que vous aviez toutes les qualités qui rendent immortel. »
Et Cossa me répondit, au nom de tous :
« Ton inquiétude, ami, je la ressens avec douleur. Père de tous ces enfants, j'ai mis entre leurs mains le plus magnifique et le plus fécond des instruments que peintre puisse tenir: la vérité. Les Padouans me la montrèrent, Piero me l’enseigna. Je ne connus jamais qu’elle, je fus son serviteur le plus fidèle. C’est, encore, devant mes fresques que les générations s’instruisent du temps où je vivais et ce n’est pas ma moindre fierté quemon œuvre dise une telle vérité, que personne n’ose douter de moi et que personne ne puisse me confronter avec les textes sans penser à moi avec tendresse. Mes amants qui s’embrassent à pleins bras, mes seisneurs assemblés sous le portique resteront comme des modèles de vie, rendue avec la plus sainte naïveté. Ce n’est pas sans orgueil que je songe aux fresques de Mantegna, à Mantoue, plus hautes peut-être que les miennes, mais si figées auprès | Je n’ai jamais cherché à embellir, à idéaliser. Je
me suis maintenu dans l’exacte copie des hommes et de leurs gestes, avec une conscience extrême, sans trahison ni fantaisie. J’ai été un homme sincère et J'ai préfére à cet éloge toutes les adulations. Costa, qui travailla avec moi, ici, emporta à Bologne cette haute leçon que je lui donnais chaque jour. Tu sais ce qu’il en fit et ce qu'il advint. À Ferrare, pourtant, mes élèves directs restèrent. Tura et Stefano, à côté de mon grand Costa, qu'ils annoncent, prêtent à leurs formes plus de solidité et de précision que je n’en donnai moi-même aux miennes. Ils ont profité des années écoulées pour perfectionner la doctrine. Ce sont de bons élèves qui ont creusé un peu plus le sillon tracé déjà. — Mazzolino est le premier qui ajoute quelque chose, un coloris plus étudié, plus profond, où Venise se devine. Son Adoration, que tu as vu au Diamanti, a un éclat sans pareil. On a dit delui qu’il avait l'imagination pauvre. Il n’est pas de plus bel éloge pour un Ferrarais, pour un de mes élèves. De ce jour, mon école est formée, c’est-àdire qu’il y a, à Ferrare, un idéal particulier, une façon particulière de comprendre l’art. Réalité et couleur, voilà toute mon école. La peinture est bien autre chose encore. Elle est cela à la base ; qui a cela est peintre, qui a le reste sans cela ne l’est pas. Notre manière est limitée mais inattaquable.— Aussi serai-je presque tenté d'adresser des reproches à Garofalo, s’il ne me plaisait pas tant! Pourquoi Benvenuto Tisi a-t-1l voulu se procurer d’autres ressources, alors que nous possédions les fondamentales ? Au lieu de cultiver son propre fonds, il a préféré le nourrir artificiellement. Il est
"allé à Rome et Raphaël l’a tué sous ses caresses. Vois-
le à Modène et au Diamanti, vois ses fresques de Ferrare et dis s’il est quelque chose de plus plaisant à regarder que cette réalité ferraraise traduite par. un Vénitien élève de Raphaël ? On le quitte honteux, pourtant, le souhait jaillissant des lèvres : quel génie personnel viendra jamais vivifier cet incomparable mélange t — La rudesse de Dosso Dossi te ramène: du moins au cœur de Ferrare, sa rudesse et son coloris. Celui-là sait tous les secrets et, ce que je fus naïvement, il l’est adroitement. Toutes les règles et tous mes artifices, 1l les connaît et il eut la gloire, ainsi que tu as pu'en juger au castello, de se donner une marque propre à lui-même, qu'il n emprunte à personne : la fantaisie. Il n’y réussit point tout à fait, sans doute. C’est parce que j'étais là, trop près de lui. Une échappée définitive hors de la réalité ne peut se produire à Ferrare. Vois, : en revanche, comme il est magnifique dans le por-
trait! Ici, c’est la vie à surprendre et à rendre avec sublimité. Ses images sont les plus aisées qu’on ait jamais vues. 1] se joue avec elles, le fidèle réaliste | Rappelle-toi Ercole et Alfonso au
musée de Modène, Ercole surtout, si beau de
sévérité picturale et de fidélité humaine! Cest sous cet Ercole que Ferrare accomplit la course poétique dont Borso, mon Borso,; donna le signal. Vas revoir à Modène son doux et ferme sourire, les longues mèches indulgentes de ses cheveux, cet œil malin et bon à la fois, et tu ne sauras plus qu’ ‘admirer, du modèle dont le visage respire ce qu’un siècle plus tard on appellera dans ta patrie de l’honnèteté, ou du peintre si habile et en même
temps si respectueux de la vie et de la vérité. — Après lui, c’est la fin. Ortolano exagère la triple copie de Garofalo ; Girolamo da Carpi, Pagano et Fontana ne figurent plus que les soubresauts d’une agonie. En cent ans, j'ai tout produit de mes fruits, et mon bel arbre meurt. Pourquoi, n'est-ce pas ? — Tu viens, Cossa, de m'ouvrir les yeux. En m'énumérant les qualités de ton art ferrarais, tu m'as révélé son défaut mème. Tu as loué Mazzolino d’avoir donné à ton école ce qui lui manquait, un peu, de couleur et d’avoir, dès lors, atteint la rfection. Non, Cossa, la peinture n’est pas que la . réalitéet la couleur. Elle est aussi l’idéal, la force, la grandeur, la chair, la joie, le mouvement. Elle est une âme d'homme surtout, venant interpréter cette réalité dont tu te fis l’esclave. Vous avez manqué, à Ferrare, d'inspiration, de génie. Vous avez cru que rendre impeccablement ce que vous voyiez süffisait, sans comprendre qu'il faut vivifier et faire sien ce qu’on voit. Votre originalité, c’est le manque de personnalité. Asservis à la réalité, vous avez oublié trop souvent de regarder au fond des cœurs, de vous regarder vous-même à travers les hommes. Sauf Dosso Dossi dans ses portraits, vous êtes de scrupuleux copistes de la nature, vous n’en êtes pas les traducteurs intelligents. Vos qualités nous émeuvent aujourd'hui parce qu’elles sont devenues essentielles pour l’histoire. La science s’abreuve chez vous ; l’art s’y plaît encore, il ne s’y nourrit plus. Vivre ! le principe est louable. À condition de le comprendre. Les formes extérieures vous éblouissent trop. Michel-Ange, Titien vécurent aussi. Ils le firent sans servilité.
Vous avez piétiné, au lieu d’élargir le sentier tracé par votre père. Vous avez bientôt fini de dire ce que vous aviez à dire, à ce jeu. Vous resterez dans nos mémoires comme des peintres excellents, sans magnificence, sauf Costa qui s'enfuit à temps, mais pleins de scrupules et de dignité. Vous fûtes une petite phalange vouée au culte des dieux primitifs de votre art. Pour cette fidélité vous serez à jamais bénis parmi les hommes. »
Les Este étaient des féodaux lombards, devenus podestats de Ferrare au xn° siècle. Dès le commencement du xm* ils se font seigneurs. Ferrare avait été comprise dans le legs de Mathilde; les papes la considéreront toujours comme fief pontifical. Les Este s'appuient donc sur l’empereur, selon le jeu éternel, sur l’empereur qui leur donnera un jour Modène et Reggio. Ils tiennent de deux mains, pape et empereur. Ils tiendront, un jour, d’une autre main encore, lorsque, gênés de leurs deux maîtres, ils se feront les défenseurs des Français, quiles protègent. Leurs armes seront alc :s l’aigle noir de l’empire, donné par Frédéric IIE, à côté du lis donné par Gharles VII, des armes à deux fins.
C'est en 1317 que le pape, Jean XXII, leur attribue officiellement Ferrare en fief. En 1393 Niccolo IIT d’Este succède à Aldobrandino. Il a quatre fils, deux bâtards, Leonello et Borso, deux légitimes, Ercole et Sigismondo. La bâtardise semble, d’ailleurs, la grande coquetterie de cette maison.
Lorsque Pie IT se rendit au Congrès de Mantoue en 4459, huit bâtards d’Este vinrent à sa rencontre. En tête marchaient Borso et deux fils illégitimes de son frère, illégitime aussi et dont la femme était la fille illégitime d’Alfonso de Naples et d’une Africaine. |
A Borso, successeur de Leonello, succéda Ercole, légitime celui-ci, mais qui se souviendra de son origine lorsqu'il obligera son fils à épouser Lucrezia Borgia, Ercole, le tranquille Ercole de Dosso Dossi, qui se vit contraint, un beau jour, d’empoisonner sa femme Eleonora d'Aragon, pour n'être pas empoisonné par elle. Voilà donc cette cour aimable que Costa a célébrée? Écoutez Arioste pleurant sur Eleonora : « Cette mort a porté à Ferrare un coup dont elle ne se relèvera pas de sitôt... La mort ne s’est pas approchée d'elle avec cette faux sanglante dont elle menace les vulgaires humains, elle est venue aimable (onesta) et souriant de manière à n'avoir plus rien de terrible. » Les grâces de cour et la culture humaniste, très développée à Ferrare où l’on compose une Borséide, où Guarino de Vérone adopte des façons païennes, prises aux manuscrits grecs et latins et qui « empoisonnent » jusqu’à Rome, ces grâces et cette culture s’allient très bien avec la sévérité politique. Il n’y avait pas si longtemps que les ducs, au lieu d'exiger l'impôt, se promenaient dans Ferrare, andar per ventura, en tendant la main, récoltant chapons et saucisses. Borso arrêta Hui-mêème deux de ses conseillers. Ercole, pendant les derniers jours de Borso, occupe les forteresses avec une armée de brigands, fait sillonner les cours d’eau par des barques remplies
d'hommes d’armes et, Borso mort, envahit Ferrare l'épée à la main. Il se voit, plus tard, obligé d’exécuter son neveu Niccolo, d’empoisonner sa femme en douceur. Les auberges de Ferrare sont pleines d'espions. Les capitaines de justice torturent, au moindre délit. Pour sa sûreté, Ercole se fait condottiere ; son fils Alfonso est élevé en chef d'armée ; Alfonso sera le plus grand artilleur de son temps. Pendant ce temps Cieco, dit l’aveugle de Ferrare, compose en leur honneur, dans le goût de Pulci, son poème héroï-comique du Mambriano. Boiardo, seigneur de Candiano, est plus pathétique dans son Orlando innamorate. Ni l’un ni l’autre de ces poèmes ne correspondent aux mœurs politiques ; tous deux traduisent merveilleusement les mœurs privées d’une cour où grandit Arioste, où va régner Torquato Tasso.
Alfonso, le doux et philosophe mari de Lucrezia, est terrible dans ses colères dynastiques. Il a trois frères, Ippolito le cardinal, Giulio et Ferdinando. Giulio et Ippolito courtisent la même femme, qui dit un jour à Ippolito que Giulio a de beaux yeux. Le lendemain Giulio est saisi par deux écuyers qui tentent de lui arracher ces yeux séducteurs. Guéri, Giulio essaie de se venger, mais sur Alfonso. Il complote avec Ferdinando. Ippolito les dénonce. Giulio s'enfuit à Mantoue auprès du marquis Francesco IT, qui le livre. Ce sont ces deux frères d’Alfonso qui pourrirent, trente-quatre et cinquante-trois ans durant, dans les cachots du castello. Au milieu de toutes ces violences naissait la cour la plus policée, où Lucrezia Borgia va venir déployer toutes les grâces et favoriser les arts,
que ses enfants et petits-enfants cultiveront exclusivement. Le jour du mariage d’Alfonso, on ne jouera pas moins de cinq pièces de Plaute, entrecoupées de danses. Ferrare possède une imprimerie, une université qui compte quarante-cinq professeurs. Quant aux poètes, ils y sont innombrables, entre autres les deux Strozzi, Antonio Tebaldeo, Francesco Cieco, Boiardo, Calcagnini, Giraldi. Ce n’est qu’encens aux pieds de Lucrezia qui est comparée à Junon pour les œuvres, à Pallas pour les mœurs et à Vénus pour la beauté. Arioste enfin imagine, au quarante-deuxième chant, que l’image de Lucrezia est portée au temple de l’honneur Tebaldeo et Ercole Strozzi. Celui-ci fut-il l'amant de Lucrezia ? Treize jours après son mariage, il fut trouvé mort à l’angle du palais d’Este. On soupçonna Lucrezia, sans preuves. Son passé à Rome, son présent à Ferrare ne l’empêchaient pas d’être une « reine » cultivée et vigilante. Pendant la guerre de la ligue de Cambrai, elle renonce au luxe et engage ses bijoux. Le danger passé, les arts reprennent la première place. Bembo passe dans l'ombre amoureuse de Lucrezia, comme Strozzi, mais il ne se marie pas. En 1519 la fille des Borgia
meurt, en couches d’un enfant mort-né. Elle por-
tait un silice Jepus dix ans et se confessait tous - les jours.
Alfonso lui survécut quinze ans, jouant merveilleusement son double jeu entre les maîtres de ses deux fiefs, le pape et l'empereur, fidèle en plus au parti français qui le protégera contre les deux avidités. Il est à Ravenne où sa conduite chevaleresque envers Colonna lui vaut de sauver son do-
PP pra = *
maine des mains du pape. Il vit assez longtemps pour tenir le gonfalon de l’Église à la cérémonie du couronnement de Charles-Quint. Et non sans avoir marié, pour lavenir, son fils Ercole à Renée de France, 1l obtient de Clément VII la confirmation de Ferrare, de Charles-Quint la confirmation de Modène. Il meurt en recommandant à son fils l'alliance française. Le féodal Lombard n’a plus qu'une pensée, comme tous ses congénères, lombards ou franes, seigneurs issus des podestats ou des condottieri : garder le domaine et s’affranchir quand il le pourra.
Sous Ercole II, mari de Renée, la cour est moins brillante. Elle se ressent de la présence de cette petite femme sèche et triste, préoccupée d’abord de réforme religieuse et persécutée ensuite pour son luthéranisme. La politique, elle, reste la même, française. Sous Alfonso II l’éclat renaît. C’est l’époque que Tasso a chantée. La façade est magnifique et les hommes s’attendriront toujours sur la sœur d’Alfonso, Lucrezia, qui quitta son mari, le duc d'Urbin, pour venir consoler Tasso dans sa prison. Guarini, l’auteur du Pastor Fido, est ambassadeur de Ferrare à Venise. Le théâtre, comme au temps d’Ercole I*, reste la grande affaire. Lucrezia y crée, pour ainsi dire, l’opéra. Ce ne sont que tournois allégoriques, le Temple d'amour, l'Ile fortunée. Il est temps vraiment de partir pour Modène…
C’est après la mort d’Alfonso IT que les Este se mettent en route. Malgré trois mariages successifs, Alfonso II n’a pas d'enfants. Il veut négocier sa succession avec Sixte V, par l’entremise de donna Camilla, lorsque Sixte meurt. Il entame la con-
versation avec Grégoire XIV et, enfin, avec Clément VIII, qui ne veut rien entendre. L'heure est venue, et c’est la bonne occasion, de faire rentrer dans le domaine pontifical un fief qui, prospère, est, depuis longtemps et en réalité, indépendant.
À tout hasard, Alfonso désigne comme son successeur, un petit-fils illégitime de son grand-père, César. Clément n’en tient compte. À la mort d’Alfonso, il déclare tous les fiefs ecclésiastiques d’Este dévolus au Saint-Siège et il envoie son neveu, le cardinal Aldobrandino, en prendre possession. L'empereur reconnaît bien César, la Toscane et Venise aussi, mais platoniquement ou à peu près. César implore la France, qui avait tant d'obligations à la maison d’Este, son alliée fidèle. Clément n’était pas pris de court. Il avait suivi la vieille politique de son maître Sixte V, qui était mort sous les malédictions des jésuites parce qu’il composait avec Henri IV. Clément négociait depuis longtemps avec le roi de France ; l'abandon de César d’Esie est l’une des conditions de la reconnaissance, par la papauté, du huguenot pour qui Paris valait bien une messe, une messe et la trahison d’un ami.
César est condamné. Il le comprend et il charge sa cousine, Lucrezia, de négocier l'affaire au mieux avec le pape.
Pour avoir été la cour féminine par excellence, Ferrare va périr de la main d’une femme. Lucrezia tombe à Rome sur un jeune et spirituel cardinal, chargé de la conquérir. Elle livre Ferrare au Saint-Siège et, à son lit de mort, confie au jeune et spirituel cardinal, Aldobrandino, le soin d’ache-
ver sa besogne funéraire, d’enterrer à sa place sa propre maison. Le 8 mai 1598, Clément entra à Ferrare, par la porta Romana. Par la porta Pô sortit César, qui emportait à Modène, les archives, le musée et la bibliothèque ; ils y sont encore aujourd’hui. Deux cents ans plus tard, la maison d’'Este s'éteindra avec Béatrice, mariée à Ferdinand d’Autriche. Le fief impérial retournera à l’empire, comme le fief ecclésiastique est retourné au pape. Il reviendra à l'Italie aux grands jours de 1859. Jusque-là, les papes régneront sur Ferrare désertée, dont il ne reste plus que le joli décor d'autrefois. Les papes augmentent leur domaine, mais c’est la mort qui y règne avec eux.
Ravenne.
vec Rome et Vemise, Ravenne est de toutes les villes d'Italie celle qui hante le voyageur du plus émouvant prestige. Penser que l’on va voir Ravenne, cela vous met au cœur une angoisse.
Des légendes de fièvre d’abord ; on se sent héros à braver, pour l'amour du beau, les marais sournois.…. Puis Byzance, le rève d’orient approché, touché ; la fin d’un monde, Rome agonisante ; le souffle gothique, les hordes barbares conquises en quelques années à la splendeur italienne; une ville prospère, maritime et impériale, qui n'est plus qu'un reliquaire : Bruges ressuscite, Ravenne reste étendue dans son cercueil; des paysages squelettiques, des canaux pauvres, des fleurs tristes, des pins déjetés, des terres flottantes, des murailles effritées, des églises vides, la mort enfin; les os de Dante, qui reposent parmi ces misères, ajoutent à la sensation d’enfer. Alors, à côté du poëte du Paradis, apparaissent tous ceux qui chantèrent le prodige ravennat, Boccace, Byron, Musset lui-même et le flot de tous les voyageurs, de tous ceux qui cherchent à meublerles paysages de leurs
Fe
} souvenirs. Ravenne est la ville où l’on aborde avec
le plus lourd bagage, et le plus nombreux.
Je porte avec moi une malle immense. Elle écrase mes épaules. Tandis que le train, pris à Ferrare, me conduit vers la ville fantôme, je me sens oppressé de tout ce poids. Comment me délivrer ? Il est tard; à mesure que j'avance, le soleil fuit, sans tracer aucune ombre sur la campagne rase. Sur ma gauche, je cherche à l’horizon la ligne de la mer. Ilme semble que je découvrirai jusqu'aux côtes dalmates, tant ce sol dénudé se confond avec le ciel. Des parfums humides entrent par les fenètres que je viens d'ouvrir avec intrépidité, avec défi.
Cette terre molle doit être traîtresse. Ce n’est pas une lagune, c’estun bourbier. Les rares arbres qui se dressent, sont pour mieux nous abuser : une main astucieuse les a fichés et les renouvelle incessament. À droite, je regarde les toits qui grandissent peu à peu, d’abord les tours, puis les églises, puis les maisons. Avec quelle peine elles semblent . sortir de terre ! Ailleurs la mer submerge les côtes. Ici c’est la mer qui est absorbée. Les œuvres des hommes ont à lutter non pas contre le flot, mais contre la boue. Et les murs qui subsistent ne sont pas des rochers intrépides, mais de la pierre vaincue. Pour l'honneur, Ravenne résiste ; jusqu'au bout. Sa force pourtant décroît; elle enfonce jusqu'aux genoux déjà. Demain elle cédera et, dans des milliers d’années, lorsque l’eau ne liquéfiera plus cet humus, on pourra fouiller, on retrouvera des monuments entiers qui auront disparu, un beau matin, comme un décor dans un plancher de théâtre.
= Non, ce n’est pas ce soir que je pourrai me dé-
livrer de toute ma littérature ! Ge n’est pas cette nuit que je pourrai m'offrir une Ravenne sans poètes. Car je n’ai plus qu’un désir, arriver ici, comme un petit enfant, ignorant et béat. Je voudrais courir Ravenne sans aucune fièvre, intéressé et non d'avance subjugué. Je voudrais contrôler mes maîtres, pour ainsi dire et savoir par moimême si Byron n’a pas embélli Ravenne de la Guiccioli, si Dante ne l’a pas magnifiée de l’hospitalité qu'il y reçut, si les écrivains d'art et les historiens ne l'ont pas trop vantée. Moi qui, jusqu'ici, me plaisait à n’aborder les êtres qu'avec ma valise pleine, je m’efforce d’entrer à Ravenne après avoir laissé mon sac à la consigne. Tandis que la voiture de l’hôtel m’emporte vers la chambre de Byron, je jure que, demain, je verrai Ravenne « sans me monter le coup »; que pour une fois, du moins, une ville soit regardée sans prévention! Peut-être ne risquerais-je pas cette expérience avec toute autre; je me promets du moins ce raffinement : demander à Ravenne de me parler toute seule et de me dire tout ce qu’elle a à me dire sans qu’elle emprunte aucun truchement. Je la veux nue.
C’est que je la sais belle ? Je l’aimerai du moins en directe connaissance, je l’aimerai pour le grain de Sa peau et pour sa ligne, et non pour sa renommée.
Au petit matin, le soleil frappe à ma fenêtre et me réveille. Il me sourit de ses jeunes rayons et je comprends aussitôt ce qu'il veut me signifier : il est bon de vivre, de se promener parmi les hommes affairés, de regarder les fleurs, d'entendre les
feuilles frémir sous la rosée qui s’évapore. Il chante la naissance et l’épanouissement. Il défie la décrépitude et la mort. Il va m'être une aide précieuse dans mon dessein. Je vais voir Ravenne sans ombres, à cru. Ah ! comme il lui faudra se bien tenir, cambrer les reins et, par ses bras relevés et joints derrière la tête, relever ses seins ! Tout est contre elle, ce matin. Mon cœur et la nature, qui se tiennent étroitement. Si Ravenne est une tombe, combien elle empoisonnera |
La première manche est pour le soleil. Victoire facile, par surcroît. Ravenne est une ville large, aux rues bien ouvertes, aux places déployées avec beaucoup d’aïse. La place du municipe elle-même a peu de caractère. Les colonnes de Lombardi et le portique à chapiteaux portant l’initiale de Théodoric, n’ont rien qui retienne. Les maisons sont plates, basses, bien crépies, dénuées de tout décor et leur lassitude semble grande de guetter en vain, depuis tant d'années, des passants. Quant aux monuments, c’est le pire désastre. Des granges, des bâtiments de ferme, des étables, aux murs lisses et tout droits, percés de fenêtres toutes sèches, avec un petit porche, quelquefois, mais si pauvre qu’il a l’air honteux de sa détresse. Santa Maria in porta fuori, c’est la grange à foin. Le mausolée de Galla Placidia, c’est la remise pour la pompe à feu. San Vitale, c’est l’aire où les machines battent. San Apollinare Nuovo c’est l’étable flanquée du réservoir, à moins qu'ils ne soient une usine et sa cheminée. Quant au tombeau de Théodoric, c’est le four à pain. Ce parti pris est tel, il est si bien entré dans les mœurs de cette ville que lors
des remaniements gothiques ou Renaissance de certaines églises, on n’a pas cherché à parer cellesci selon les règles de ces styles. Sous ce ciel si accueillant d'Italie, où-les hommes vivent sur les places publiques, dorment à l'ombre d’une colonne lorsqu'ils ont fini de circuler sous les portiques, on s’est attaché à réjouir des cœurs qui ignorent l’intumité du foyer ; les façades, les dômes, les campaailes ont fleuri, taillés à facettes, ouvragés, multicolores et amoureusement tournés. Ravenne, au contraire et dès le premier jour, semble s'être résolue à ne jamais rien accorder au plein air. A-t-elle des trésors ? Elle les cache donc avec une fureur hargneuse. Nos grand'mères, autrefois, gardaient au fond des placards tout ce qu’elles possédaientde précieux — et nous devons à cette jalousie précautionneuse de pouvoir embellir aujourd’hui nos demeures. Ravenne est une de ces grand mères. Elle ne veut rien offrir aux superficielles convoitises. Quelle farouche vertu ! Et je me prends en pitié, moi qui craignais qu’elle me violentât ! Ravenne colle sur son corps un manteau presque sordide, un manteau de mendiante. Dans toutes ces villes d’Émilie que je viens de quitter, les femmes du peuple couvrent leurs épaules d’un grand chäâle de bure qui coiffe leur tête et descend battre leurs talons. Ravenne s'habille comme ces femmes. Ainsi Messaline devait se vètir pour courir Subure et, lorsqu’elle se dévêtait, le belluaire trouvait à pétrir la plus admirable chair. Ravenne, si tu es Messaline, jette ton manteau, resplendis donc enfin | Messaline ! Je ne la croyais pas si généreuse de baisers aussi profonds. Je suis ivre, éperdu, les
CR
membres brisés, la tête vide, à la fois exalté et morne, titubant et volant à ras de terre. Je ne sais plus rien, je n’entends plus; les yeux me cuisent et, lorsque je les ferme, je vois les cent mille feux d’un kaléidoscope qui tournent en rond sous mes paupières. Est-ce possible ? Une telle magnificence fut-elle réalisée ? Exista-t-il des hommes susceptibles de concevoir ces mirages-là et de les fixer enfin ? Il n’y a pas de mots pour les rendre. Si je sens quelque chose, c’est l'impuissance de notre art littéraire à traduire une telle magnificence. Théophile Gautier lui-même, le grand peintre par le verbe, y renoncerait. Lorsqu'on a sorti les mots : éblouissement, rutilement, incendie, or, nacre, étoiles scintillantes, rubis, topaze, richesse, profusion, vertige, lorsqu'on a mêlé tout cela, lorsqu'on l’a répété cent fois, retourné, pris les adjectifs substantivement, et les substantifs adjectivement, lorsqu'on à fait d’un nom un verbe et d’un verbe un adverbe, lorsqu'on s’est livré à tous les exercices les plus hardis du style le plus coloré, de quelle indigence on se sent la victime ! La belle revanche que Ravenne prend de mon soupçon, de ma crainte et de ma résistance ! Les mots se pressent sans suite sur mes lèvres et sous ma plume, je ne peux que balbutier, pousser des petits cris intérieurs, agité d’une flamme qui menace de me consumer ; et mes veines charient un embrasement qui me dévore. Reprendrai-je mes sens bouleversés ? Mais pourquoi comprendre ? Il est si doux de sentir |
Tout à coup, un souvenir me revient. Telle une goutte d’acide précipitant les sels, une vision mila-
naise rassemble mes idées dispersées et chavirées. A San Ambrogio, dansunesombre chapelle, par hasard j'ai levé les yeux. Une toute petite coupole s’enfonce, invisible presque. Je devine, plus que je ne le vois, un trou profond, conique, un bonnet par en dessous. Mes yeux habitués aux fresques cherchent où se raccrocher. Peu à peu je distingue une petite lueur. Un scintillement léger me parvient, un scintillement bleu, d’un bleu presque noir, mais bizarre dans sa diffusion. La lumière ne tombe pas en nappe. Ce n'est pas un flot, ce sont de petits ruisseaux juxtaposés. Des rayons se succèdent sans se mêler. Ils sont séparés, encadrés chacun, délimités par une raie légère, sans clarté. On dirait que cette coupole est percée de trous par où filtre le jour. Peu à peu, tandis que je le fixe, ce bleu s’éclaircit. Il prend des tons divers, selon la position qu’occupent les petits cubes sous l’angle visuel. Il chatoie, agité d’une légère houle. Enfin il s’enflamme. Une main invisible a allumé mille lampes et voici la voûte qui recule, monte, fuse jusque dans le ciel. Des étoiles ont paru tout à coup dans cet azur de minuit. De tous côtés, elles ont jailli, une par une. Elles montent, prises de vertige, abeilles ivres. Tout entre dans la ronde avec elles, papillons venus en trombe se poser sur un champ de bleuets qu'ils agitent du vent de leurs ailes. L'un d’eux, à la pointe suprème, reste fixe; 1l s'ouvre large, immense et c’est lui qui paraît illuminer la troupe entière, dont les reflets, ce frémissement d’or que je ne voyais pas tout à l’heure, dans la nuit, m'obligent maintenant à fermer les yeux.
Cette petite mosaïque de Milan, je viens de la retrouver, décuplée, centuplée, exaspérée. Lorsque je suis entrée dans le mausolée de Galla Placidia, d’abord je n'ai rien distingué. De vagues éclairs, un pan de robe, une forme blanche, des trous sans fond, une pauvre lumière avare que de maigres fenètres dispensent avec parcimonie. Au bout de cinq minutes, j'étais dans une fournaise. De toutes parts tombent sur moi des rayons embrasés et une illumination incendiaire me menace. Sur le fond bleu chatoyant, toutes les formes flamboyantes se détachent. Les manteaux blancs, les robes pourpres, les visages bruns, les couronnes dorées, les croix rouges, les cerfs, les colombes et les brebis, prennent feu tout à coup et vibrent. Les coins les plus obscurs s’allument, les voussures et les nervures les plus insignifiantes s'éclairent. Des palmes, des feuilles d’acanthe, de simples lignes nues même, mais partout la petite pierre découpée et chargée de rayons. Je suis sorti de ce tombeau en courant comme si venait d'éclater au-dessus de ma tête toute la gerbe d’une fusée pyrotechnique.
Je n’ai évité la fusée que pour tomber au centre même du bouquet. Lorsque j'entre à San Vitale, une clarté de foyer incandescent baigne l'église tout entière. Elle part de ma droite où le soleil frappe les fenêtres. Mais sur quels prismes se multiplie-t-elle ? Je ne me hâte pas d’y courir. Que pourrais-je regarder ou voir, après? Posément, Je m'avance sous les colonnes et les piliers, je m’efforce d'arrêter mes regards sur ce premier exemple du style oriental circulaire,
sur ces chapiteaux à coussinets si riches et si fins, sur la coupole, baroque, exagérément respectée par les habiles restaurateurs de ces dernières années. Mais j'ai beau me forcer, je ne pense qu'à « ça ». Et lorsque mon ombre sur les dalles m'indique que le moment est venu, brusquement, droit au soleil, je me retourne. Comment exprimer jamais ce dont mon cerveau, alors, vibra ? Je comprends, pour la première fois, ce qu'est la musique, ce qu’on veut dire lorsqu'on la nomme le langage des sensations trop vives, des émotions trop fortes pour que la parole puisse les rendre. Qu'on me donne une lyre ! N’eût-elle plus qu’une corde, j'en tirerais des accents!
De cette minute lyrique, il ne me reste qu’un souvenir, celui de mon geste. Les deux bras en avant, le: corps projeté, ainsi que Lazare lorsqu'il ressuscita, j'ai marché vers la lumière. Un brasier d’or en fusion est devant moi. Sur ce métal liquide se débattent, avec la plus extrème des violences, les plus exaspérées des couleurs. La ruée en est portée à un tel paroxysme qu'on croit assister à la plus enragée des batailles, rêve d’agonisant qui voit les choses s’animer, se mêler et se déchirer. Les rouges se jettent sur les jaunes et, un moment, les étouffent. Mais ceux-ci reparaissent tout à coup et l’emportent bientôt. Les bleus alors se précipitent, les bleus que les verts assaillent par derrière, tandis que les blancs courent à la curée. L'armée des mauves, des violets, des roses et des azurs s’avance en bon ordre pour achever la victoire. Au bout de quelques secondes elle est débordée. On la voit fondre en un instant,
disparaître dans le brasier d’or, submergée par les rouges, les bleus, les verts, qui tombent les uns par-dessus les autres et ne font plus qu’une nappe à remous rapides pour se perdre dans la fournaise à leur tour. Tout cela flamboie, rutile et incendie, terrifiant d'éclat et de puissance ; on serait tout à coup éclaboussé d'étincelles, qu’on ne s’étonnerait pas. Il paraît que dans ces tourbillons 1l faut reconnaître Justinien, Théodora, Abraham, Sarah, Abel, saint Vital... J'y reconnaîtrais bien d’autres choses encore et tout ce qu’on voudrait m’y faire voir. Des formes fixes ? Je les accepte comme le prétexte à disposer pour la plus splendide fête les petits carrés à qui je dois une indicible joie. Théodora ou la Vierge Marie!
pourvu qu'elles brillent, scintillent et s’enflamment. Il n’est pas possible que ceux qui inventèrent cet art-là et le pratiquèrent, aient pu être séduits par un autre attrait que la trituration et la fusion des couleurs. Penser à Jérémie en dispo-
sant cette robe rubescente, ce bonnet de diamant,
cette barbe d’argent? Penser à Moïse en dessinant avec des charbons poussés au blanc ce buisson ardent ? Non, non, rien de cela n’était rien que prétexte, motif à symphonie, noyé bientôt dans la polyphonie totale et sous les tempêtes déchainées de l’orchestre. Pas plus que les mosaïstes, je ne puis m'attacher à ces représentations en elles-mêmes. Je me souviens qu'avant de placer leurs pierres, ces artisans peignaient à fresque la muraille à décorer. Cette fresque était le dessin de leur peinture. Le sujet des mosaïques, c’est pour moi cette fresque, une indication de contours,
rien qu’un programme fertile en variations et dont le jeu seul m'occupe. Pour la première fois: devant une œuvre humaine, je m'abime dans la volupté de jouir uniquement par les yeux, comme je l'ai fait tant de fois devant un couchant, en mer. Je saisis pleinement l’art d’un Turner qui, sur la fin de ses jours, ne peignait plus que des levers de soleil dans le brouillard et sur l’eau, c’est-à-dire sans un trait ni une ligne, un simple remous de rayons transperçant la brume, une vraie boîte de pastels chavirée — comme ce mur-là.
Tout un jour j'ai circulé parmi ces incendies. Après le mausolée, après San Vitale, je me suis plongé dans les flammes de San Apollinare nuovo, de San Apollinare in Classe, des deux Baptistères, de l'archevèché. Je m'y suis englouti. Jamais je n’aurais cru que la couleur pût procurer une telle exaltation. Les peintres sont les plus heureux des hommes, qui vivent dans ce délire-là. Quel désenchantement si, maintenant, 1l me fallait préciser ! Que la chapelle de l’archevèché appartienne à la période chrétienne de Ravenne, le baptistère des ariens à la période gothique et Classe à la période byzantine, elles ne luiront jamais dans ma mémoire que d’un seul éclat. Que les mosaïques des v° et vi siècles soient d’un art plus libre, plus plein de vie et de réalité, que les mosaïques byzantines où s'annonce déjà la raideur qui persistera jusqu’à Cimabue, nulle plus que l’autre ne se détachera en souvenir éblouissant. Je viens à peine dè m'’arracher à leur vertige et déjà disparaissent toutes les particularités. Dans mon cerveau il n’y a plus qu’incendie et rayonnement. Je pourrais, tout
comme un autre, distinguer le Christ imberbe du mausolée et le Christ barbu du baptistère des orthodoxes. Je pourrais suivre la légende du Bon Pasteur depuis le mausolée jusqu’à Classe, remarquer la différence qu’il y a entre l’art chrétien et l’art byzantin et prévoir le triomphe prochain de celui-ci. J'aurais aimé, passionné comme je le suis l'artarchitectural, m’arrèêter à San Spirito, cettepure basilique antique transformée en église chrétienne ; j'aurais alors noté le haut mur sur colonne, ce mur plein qu’on a tant, avec une si naïve ignorance, reproché au Palais des Doges et qui n’est à proprement parler que ce mur hardiment replié à l'extérieur. J’aurais enfin demandé pardon à Raveune de mes résistances premières et je me serais eflorcé de comprendre sa farouche pudeur qui loge sous la bure, dans un buron, les plus vertigineuses splendeurs.
À quoi bon! Il est, de M. Charles Diehl, une Ravenne excellente et qui contient toutes les précisions désirables et désirées. Pour le passant que Je suis, pour l'artiste qui vient à Ravenne chercher une émotion, rien ne vaut la fête lumineuse, une dans sa diversité, que les petits cubes de pierre déversent avec une telle indicible profusion. Elle emporte tout, commande tout, domine tout. Travaillez à bien voir ! Cherchez à distinguer, appliquez-vous à différencier! Un éclair fulgure, en un instant tout s’eflace de la mémoire pour n’y laisser que l’éblouissement, le vertige. Ravenne morte ? Quel blasphème ! La plus radieuse jeunesse se cache sous ses cheveux décolorés. La plus chaude ardeur bouillonne sous ses sordides
es
vêtements. Comme dans les féeries, touchez-la d'une légère baguette et vous verrez quelle souveraine, et fraîche et généreuse créature vous ouvrira les bras!
Sur les verdures de la Pineta, je suis allé reposer mes pauvres yeux meurtris. Aucune Béatrice ne s’y est dressée devant moi; aucune ombre funèbre n’a troublé ma solitude. Parmi les parasols, entre les canaux vaseux, au milieu des taillis renaissants, j'ai laissé s’apaiser les splendeurs où J'ai puisé de quoi peupler ma nuit de lumière, si demain Je devenais aveugle. J'ai rêvé à ceux qui accomplirent, dans un effort de trois cents ans, un pareil prodige. La mâle figure d'une femme m'est apparue, l’image de Galla Placidia, fille, sœur, femme et mère d’empereurs, véritable héritière d’Auguste et qui commença cette prospérité ravennate dont elle reste la créatrice immortelle. Du fond de son mausolée, elle commande encore aujourd'hui à cette terre inféconde, et si fertile pourtant. Je suis le cours des âges, je revois Odoacre chassant les Romains de la terre paternelle et renvoyant Augustule en Orient pour tenter, le premier, et le premier des condottieri, d'instaurer son pouvoir sur les ruines de la grande patrie.
Le fils de Théodomir, Théodoric, a été élevé à Constantinople, à la cour de Léon l’Isaurien. Il y a pris une éducation intellectuelle assez forte, s’il s’est toujours refusé à s'initier aux éléments du savoir. Théodoric ne sut jamais écrire. Byzance
est toujours inquiète des barbares installés à ses portes et qui menacent chaque jour de l’envahir. Théodoric ne demande qu’à contenir son peuple. Mais le pourra-t-il toujours ? Ouvrez-moi l'Italie ! s'écrie-t-1l. Byzance est trop heureuse de cette proposition qui détourne l'orage sur une terre dont elle ne se soucie plus et elle lâche les Goths sur Odoacre. Un peuple de deux cent mille soldats, escortés d'autant de femmes et d'enfants, ivre de voir du soleil et de piller des trésors, se rue sur l'Italie. La radieuse Lombardie est occupée en quelques semaines. Odoacre résiste dans Ravenne. Théodoric lui tend la main, lui promet le partage. Huit jours après, Odoacre est assasiné au milieu d’un banquet. Théodoric et les Goths sont maîtres du tiers de l'Italie. Ce qu'était ce peuple, ce qu’était ce rot, il faut le demander à Cassiodore ou à Jornandès. Rien n’est plus touchant que l'effort de ces bandes septentrionales pour s’adapter à la brûlante terre où elles s’intallent, à moins qu'on ne veuille voir, dans leur rapide civilisation, l’admirable et si logique influence, sur les plus sauvages, de la patrie des Tarquins, de César et d’Auguste. Théodoric organise son peuple à l’image de la vieille république. Il institue des castes, distribue les terres selon le grade dans l’armée, selon la famille, le nombre d’esclave. Voici un peuple de soldatslaboureurs, comme fut la vieille colonie romaine, avec la condition qu'ils seront prèts à accourir au premier appel, afin de défendre non seulement leurs biens, mais aussi ceux des indigènes, qu'ils doivent respecter dans leurs propriétés et leurs coutumes. Pendant trente-trois ans de règne, Théo-
doric s'employa non à conquérir d’autres contrées, mais à faire revivre la vieille prospérité. Le mirage oriental avait perdu Rome; un barbare du Nord essaya de ressusciter l'empire romain. Il succomba sous le génie de Bélisaire et de Narsès. Les Lombards reprendront la besogne ; ils échoueront aussi. On en sait les causes purement nationales, italiennes. Théodoric accomplit une œuvre magnifique, dont on ne peut pas ne pas être profondément touché. Gibbon l'appelle « le dernier des Romains que Gaton ou Cicéron eussent reconnu pour leur compatriote ». Sa puissance s'étend en Gaule et jusqu'en Espagne. Il impose ses lois de la Sicile au Danube, de Belgrade à l'Atlantique. Malgré cela, il reste plein de déférence envers Byzance dont il reconnaît la suprématie, nominalement tout au moins. Son palais de Ravenne est ordonné à l’image de la cour byzantine. Il réserve aux Ilaliens l’administration civile et leur laisse les deux tiers du pays. Il est respectueux du sénat et de la noblesse romaine et c’est lui qui distribue le blé de Sicile à la populace, comme aux plus beaux jours. Venu à Rome, 1l y resta six mois et les monuments que le moyen âge renversa et dépecça, Théodoric et ses soldats les respectérent et, mieux, en relevèrent certains.
Heureuse sous sa main paternelle, prudente et pacifique, l'Italie se remet au travail. Le rachat des captifs multiplie les ouvriers de la terre. Les mines d'or et de fer sont exploitées, les marais desséchés. Lors des mauvaises récoltes, Théodoric ouvre des magasins de blé, fixe les prix, défend le’xportation. Les échanges se font en pleine sécu-
rité, jour et nuit les portes de Ravenne restent ouvertes et Baronius prétend qu’on pouvait laisser sans risque une bourse remplie d’or au milieu des campagnes. Arien, comme Odoacre, Théodoric respecte le culte catholique. On ne peut voir sans émotion son petit baptistère, si modeste, si humble, auprès du magnifique baptistère des orthodoxes ; il faut prendre garde de blesser le vieil Italien, de lui faire sentir fa main étrangère. Sa complaisance va jusqu’à déposer une offrande sur le tombeau de saint Pierre. Il se fait mème l’arbitre sagace entre les compétitions qui s'élèvent autour du trône papal. Un jour, ilintervient dans la nomination de l'évèque de Rome et c’est pour faire disparaître de lPélection la vénalité. Il s’entoure de latins, de philosophes et de lettrés. Et lorsqu'il aura sacrifié à son ressentiment Symmaque et Boëce, 1l n’aura pas assez de larmes pour pleurer sa colère. Dans la fièvre de l’agonie, ses deux amis hantent son délire. C’est leurs noms sur ses lèvres désespérées qu’il mourra, à l’aurore du vi siècle:
Cassiodore, ministre d’Amalasunthe et d’Atha-
” laric, la femme et le fils du grand Théodoric, nous . a laissé des témoignages irrécusables de ces temps
où l'Italie se füt régénérée si elle avait jamais pu l’être par un autre que par soi-même. Les enfants de Théodoric ne surent maintenir une puissance qui n'existait que par un prodige quotidien de sagesse et de génie. Le Roi clairvoyant et habile disparu, les passions barbares reprirent leur cours
et l'Italie ne tarda pas à rejeter de son sein ceux
qu’elle avait acceptés lorsqu'ils se fondaient en elle, dont elle se délivra lorsqu'ils ne furent plus
que des exploiteurs de sa richesse, des parasiles comme le seront plus tard les Lombards, les Francs, les Germains, les évêques, les podesl lats, les seigneurs et l’Autrichien maudit.
Le réveil que Justinien, d’ailleurs, attendait, vint enfin. Bélisaire débarqua à Rhegium. Procope raconte Îles campagnes immortelles, cette magnifique carrière à laquelle un jour celle de Napolé on sera comparée, jusque dans la résistance suprème. Narsès succéda à Bélisaire et, en 561, l'exarque arrivait à Ravenne.
Du passage des exarques nous voyons, à San Apollinare in Classe et à San Vitale, les lraces aveuglantes. Je ne puis oublier pourtant que San Vitale lui-mème fut commencé par Théodoric dont l’éducation byzantine influençait si forte tent le goût que c’est une église orientale qu'il concu. N'est-ce pas lui qui éleva aussi San Apollinare nuovo, cette basilique où l’art italo-chrétien se plie si heureusement à l’art byzantin, où la basilique païenne reçoit les mosaïques et les fait porter par ces colonnes aux chapiteaux trapézoides qui sont un tel ravissement à nos yeux gréco-lalins ? N'est-ce pas lui qui, imitant les empereurs romains, logea dans de vieux thermes le baptistère des ariens et, encore une fois, maria sa civilisation frusie de barbare élevé à Byzance, avec la vieille civilisation romaine ? San Spirito, aujourd'hui dépouillé de tout ce qui le rendait éclatant, est aussi de sa main.
À la nuit close, sous une lune toute blanche, je suis allé, sur la tombe de Dante, faire mes dévotions. Celui qui fut mon inséparable compagnon, depuis tant d'années, sur les routes italiennes,
repose dans la paix majestueuse du reliquaireravennat. Son image dressée au-dessus du sarcophage où sa dépouille fut placée par Guido da Polenta ne peut être qu'indulgente, comme je le suis, à l’élranger venu pour galvaniser la vieille terre de la patrie. Le guelfisme de Dante, son guelfisme blanc, presquegibelin, se serait accommodé de cette domination, parce qu’elle se faisait respectueuse des libertés italiennes, des privilèges du peuple romain, parce qu'elle protégeait la philosophie, les lettres, l'art, parce qu’elle s’assimilait enfin. Ce que Théodoric tenta, c'est ce que le farouche pamphlétaire avait toujours réclamé, une monarchie civile et fédérale.
Là-bas, sur la place Anita Garibaldi, le héros de Mentana, parmi ses frères d’indépendance, doit sourire, lui aussi, à ma prédilection. Le vieux républicain romain, fédéraliste comme les poètes Dante et Pétrarque, avait « obéi »; 1l avait consenti à cet à peu près : le saxon de Savoie reformant l'Italie. Tous deux, sous les parasols de la Pineta, rencontrent chaque nuit le Goth « que Calon n’eût pas désavoué » et ils lui tendent la main comme au premier artisan de leur idéal, le premier artisan de la résurrection nationale, celui qui, sur les ruines de l'empire, tenta, et il eût réussi si ses enfants avaient été dignes de lui et de leur mère Amalasunthe, de récréer le vieux royaume originaire que le mirage oriental avait laissé, et laissa, s’émietter et mourir.
L'ÉLÉPHANT À LA ROSE Rimini.
T° passé le Rubicon ; tout arrive, même de singer César. Au collège, après un orage, nous jouions au Rubicon et les ruisseaux de la cour nous paraissaient considérables. Le Rubicon ne pouvait ètre qu’un fleuve impétueux, escarpé et large de plusieurs lieues. C’est à peine, aujourd'hui, si je me suis aperçu que Je venais d'accomplir un acte non pas mémorable, mais suggestif, Au roulement de ferraille que le train fait entendre, je me précipite vers la fenêtre et déja le Rubicon a disparu. César, sans doute, mit un peu plus de temps à le franchir. Tout de même, il n'en mit pas beaucoup et cet enjambement méritait-1l limmortalité ? Traverser le Rubicon est trop facile pour qu'on ait jamais pu le faire héroïquement. En vérité, d'aussi grandes choses réclament d'autres théâtres. Les généralions le savent bien qui, en changeant le nom du fleuve, devenu aujourd’hui Piasciatello, lui ont donné une signification purement idéale. Le geste de César n’est plus qu'un effet de style, une chute admirable. Il s’est régénéré dans l'esprit des hommes, il y puise chaque jourunefraîcheur à
laquelle, réduit à sa valeur géographique, il ne saurait prétendre ; signe intellectuel, 11 garde une auréole que lui refuse la réalité. Il reste impressionnant parce qu il n’est que ce qu’il fut toujours, un symbole.
La mer, ce grand professeur d’internationalisme, qui favorise ou engloutit indifféremment César ou Pompée, Venise ou les Turcs, accentue cet enselgnement. Je l’entends qui clapote, je la vois qui scintille sous le crépuscule. Les hommes pacifiques du xx* siècle sont seuls à sillonner aujourd’hui cette Adriatique que les flottes sanguinaires traversaient incessamment. Ancône n’est pas loin d'où partaient les croisés, Brindes non plus où les cuhortes montaient dans les galères qui devaient les conduire à Pharsale. Rimini est un bain de mer où la tragédie ne trouve plus asile que dans la villa du comédien Novelli.
Parmi toutes les villes qui figurent sûr mon itinéraire, Rimini, pourtant, se place presque au premier rang. Non pas pour le drame de famille que Dante nous transmit. Le meurtre de Sciancato, égorgeantsa femme Francesca da Polenta et son frère Paolo, qu’il avait surpris aux bras l’un de l’autre, n’a pas d’autre valeur que poétique, purement idéale, tout comme le Rubicon ; le génie humain est seul à le perpétuer, à le sauver d’une indifférence légitime. Rimini m'appelle d’une voix puissante, et c’est le cri d’une race sanguinaire, amoureuse etartiste tout à la fois que j'entends, le cri des Malatesta, de Pandolfo, de Sigismondo, de Pandolfaccio, ce cri à côté duquel se distingue la voix fraîche d’Isotta. La Rocca et le Tempio que
je viens voir sont les témoignages, l’un farouche, l’autre somptueux, d’une famille qui poussa la scélératesse et la magnificence jusqu’à leurs extrèmes limites, d’une famille où Sigismondo, entre deux trahisons, égorgements ou enlèvements suivis de viols, composait des petits vers en l’honneur d’Isotta, appelait Alberti et Agostino et rapportait de Grèce, pour les inhumer à ses côtés, les cendres de Gemistus Pletho.
Les deux monuments reçurent de Sigismondo les mèmes soins. Ils furent aussi amoureusement caressés, l’un devant assurer la fortune temporelle de la famille, l’autre sa fortune spirituelle, sa gloire et son immortalité. La postérité a fait comme ces fortunes. La première s'étant écroulée, la Rocca a été démantelée, La seconde vivant toujours, le Tempio reste debout, intact. Pauvre Rocca ! J'ai sous les yeux une vieille estampe qui la représente telle qu'elle fut, noble, superbe, menaçante et imprenable. Au milieu d'un large fossé, un mur, tout haché de pelits bastions, délimite une première enceinte reliée à la terre ferme par un pont de bois. Cette muraille soutient lesterres qui forment le terre-plein de la citadelle, seconde enceinte composée de cinq tours reliés par des murs crénelés et au milieu de laquelle un donjon carré se dresse. Tournée vers les montagnes, méprisant la mer, la Rocca, rien que par cette position qui étonne en ce pays côtier, nous renseigne déjà sur la famille de condottieri qu'était la famille Malatesta.
Lorsque Sigismondo l’éleva, il croyait bien faire œuvre éternelle. De la vieille image à l’objet lui-
ho PETITES VILLES D'ITALIE
mème, mes yeux vont et viennent. Quelle désola-
ion ! Il n’y a plus de fossé. Il n’y a plus de pont. Il n’y a plus de première enceinte. Là où était la porte de celle-ci, si bien crénelée, un théâtre s'tlève. C’est la seconde enceinte que j'ai devant moi. Je la reconnais à la porte surmontée de l’écusson des Malatesta. Quant aux tours qui la (lanquent, Je les reconnais aussi, l’une en avant, l'autre en retrait, mais toutes deux découronnées de leurs créneaux qu’un toit de tuiles remplace. Les cheminsde ronde ontété couverts, comme le reste ; dans les murailles on a creusé des logements ; le donjon a été abaissé. La Rocca, aujourd’hui, est une prison. C’est à peu près tout ce qui ressemble x autrefois, l’habitant. L’habitant et l’admirable paysage ouvert sur une vallée plantureuse que lerment au loin les Apennins. La ruine est venue pour la Rocca, non point de la mer qu’elle ne redoutait pas, non point des voisinsde terre qu’elle craignait, mais d'elle-même, de sa monstrueuse et inique puissance, faite d’exaction, de violence et d’oppression.
Tel que Sigismondo le laissa inachevé, tel le Tempio est resté. Derrière une large place, l’ancien forum, où un petit temple rappelle le passage de saint Antoine de Padoue, le panthéon des Malatesta se présente trapu, ainsi qu’il convient aux Malatesta dont les armes sont un éléphant. Monument capital, pourtant, le premier en date et le modèle de l’art italien à l’époque de la Renaissance. Sigismondo ne barguignait jamais. Voulant, tout comme le faisait Visconti à Pavie, à la même époque, édifier un tombeau qui perpétuerait la
De ei
L'ÉLÉEPHANT À LA ROSE thr
grandeur de sa lignée, il chargea Leo Battista Alberti de ce soin. Celui-ci, selon ses principes, se contenta d'établir les plans de l’œuvre dont il confia l'exécution architecturale à Matteo dei Pasti, l'illustre médailleur, et le décor sculptural à Agostino di Duccio, le maître de San Bernardino, à Pérouse. Voyons ce qui sortit de cette collaboration ; l'œuvre est importante socialement, historiquement et artistiquement, par les Malatesta, brigands parvenus, par Alberti, le théoricien et directeur de l’art nouveau, par Matteo et Agostino, les premiers praticiens de leur temps.
Le Tempio n'est pas complètement original.
Alberti ne fut pas maître absolu de ses plans et il dut utiliser une église gothique qu'il revètit tout entière dans le style qu'il venait d'inventer. On ne voit, cependant, à l'extérieur, ancune trace de l'ancienne église, sauf à l'étage supérieur, inachevé, de la facade, là où devait être placé un fronton circulaire, là où un grand vide laisse à nu la carcasse. Sous cet étage, la façade étend ses trois porches, dont deux aveugles et surélévés franchement sur un mur bas, le long duquel court une guirlande. Quatre colonnes, canelées età chapiteaux corinthiens, séparent les arcades des trois porches et vont supporter une frise enguirlandée, elle aussi, comme la base. Chaque arcade est accompagnée de deux lunettes ; les arcs de l’arcade centrale reposent sur des colonnes engagées, ceux des autres arcades sur le mur mème. Et voilà, dans sa simplicité, l’'harmonieux modèle que toute la Renaissance va suivre, une inspiration antique rajeunie et fleurie.
Pour qui n’a pu faire de confrontation à Rome même, Rimini offre un point de comparaison inestimable avec le type qu'est le Tempio : l’arc d’Auguste, l’une des portes de la ville, celle qui commandait à la voie flaminienne. Ce sont les mêmes colonnes dressées sur un mur bas, flanquant un même arc, avec, à la jonction, le même bourrelet, el accompagné des mêmes lunettes. La ressemblance est saisissante. Dans l’œuvre d’Alberti il y a, seulement, un peu plus de légèreté, de finesse et d’art, si l’on veut entendre par ce dernier mot une certaine recherche qui ne laisse pas tout à faire au goût instinctif, si impeccable qu’ilsoit. Les deux monuments sont, en tous cas, si on les regarde de près, d’un enseignement fécond. Qui les étudiera saura en quoi consista le mouvement de la Renaissance, dans son souci de renouer les vieilles et pures traditions, tout en y ajoutant sa propre conception, tout en restant original.
Les façades latérales du Tempio avaient une destination spéciale, qui était de recevoir, dans une succession de niches, les restes des illustres écrivains et savants à qui Sigismondo entendait faire l’honneur de son panthéon, tout en se glorifiant de leur compagnie. Pletho, Valturio, Conti, d’autres encore reposent en plein vent sous les arcades, à portée de la main. Cette fammiliarité de la mort avec les vivants est d'autant plus surprenante que Sigismondo, pour ses tombeaux des chapelles, adopta le système, qui va prévaloir jusqu’au xviu* siècle, de percher les tombes à dix mètres au-dessus du sol. Venise, en dehors du tombeau de Canova, ne possède pas beaucoup de monu-
ments posés à terre. Sigismondo, lui aussi, a accroché ses ancêtres et Isotta doit interrompre de temps en temps son doux sommeil pour regarder par la fenêtre à côté de laquelle elle repose.
Il n’y a pas unité parfaite entre l’extérieur et l’intérieur du Tempio. Tandis que les membres externes de l’église gothique ont été entièrement recouverts et cachés, dès qu’on entre dans la nef on aperçoit le dessin primitif que rien ne dissimule. Quatre chapelles de chaque côté, et dont les ogives gardent toute leur franchise. Mais de quel vêtement on a tout habillé ! La richesse en est savoureuse, élégante, pleine d’allégresse et d’orgueil. Ce ne sont que colonnes engagées, piliers divisés en petits tableaux de marbre, tombeaux ouvragés, et corniches, et chapiteaux, et lunettes, et statues. Une balustrade de marbre à colonnettes, piquée de statuettes, court le long des chapelles et les sépare de la nef. L'ensemble est éblouissant et Sigismondo fut bien servi dans son goût somptueux. Il serait fastidieux d’inventorier chaque chapelle et de la détailler. Tout autant de faire la part de chaque artiste. La joyeuse et fine main d’Agostino est partout. Ciuffagni, le florentin contemporain de Ghiberti, a parfois trahi celui qui le dirigeait. La statue de saint Sigismond assis sur un trône, porté par les éléphants des Malatesta, les Vertus, les Prophètes, les Sybilles sur les pilastres de la première chapelle de droite, la statue de saint Michel, portrait d’Isotta ef le sarcophage de celle-ci ont une allure gothique qui jure avec l’art achevé d’Agostino ; mais ils ont bientôt fait de se perdre dans l'harmonie de l’ensemble. De cha-
pelle en chapelle, la rencontre d’Agostino entraîne un enthousiasme général. Le tombeau de Sigismondo, les Vertus sur les pilastres de la troisième chapelle de gauche, les pilastres mythologiques de la troisième à. droite et les reliefs d'enfants si fins, si gais et si tendrement modelés, effacent les imperfections de Ciuffagni.
Là aussi, à l’intérieur, la mort de Sigismondo arrêta les travaux ; le dôme central ne fut jamais élevé. Il n'importe, le Tempio malatestiano mérite, par sa conception générale, son exécution partielle et ses détails merveilleux, la place qu’il occupe dans les soucis artistiques de la postérité. Il est d’une fraîcheur qui a bravé les siècles. Il est d’une profusion qui sait respecter la mesure. Il est d’une richesse qui défie les comparaisons. Vousavez vu à Venise, dans le chœur de San Giovanni e Paolo, les tombeaux de Morosini et de Vendramini. Vous avez été ébloui par leur éclat. En transportant leur effet gothique à la Renaissance du Tempio, vous serez la proie heureuse du même ravissement.
La Renaissance à prodigué ici ce quele baroque prodiguera, un jour, d’ornements. Il suffit de regarder l’une et de se souvenir de l’autre pour comprendre la distance qui les sépare. Alberti, lui aussi, a visé à « créer d’une seule pièce un grand espace ». Mais il l’a fait avec un goût suprème, sans surcharge, s’arrêtant au point juste où il tomberait dans lagrandiloquence. Le baroque a patoisé le langage de la Renaissance. Lorsque celle-ci a revêtu les membres gothiques, elle s’est gardée de les transformer ; elle s’est contentée de les orner sans les défigurer. Le Tempio est une chapelle de
palais, mais il reste chapelle et ne devient pas une salle de bal. Alberti, secondé par Matteo et Agostino, a fondé un monument où les générations curieuses de splendeur et de goût viendront éternellement s’instruire.
Quels étaient donc ces Malatesta, ce Sigismondo surtout, dont le souvenir est resté plein d’horreur et de beauté? En principe, nous les connaissons. Des condottieri devenus podestats, puis seigneurs. Mais des condottieri ayant leur physionomie propre, qui ont gardé dans la souveraineté toute la sauvagerie professionnelle. Alors que tous les autres, ou à peu près, se poliçaient et n'avaient plus de commun que la licence et le faste, les Malatesta sont restés très purs, franc amalgame de violence, de tendresse et de culture. D’où étaientils issus ? Des débris lombards, sans doute, bien qu'ils pussent être autochtones. Car ils étaient guelfes, c’est-à-dire attachés à la fortune pontificale dont ils sont les soutiens fidèles, à charge de re- . vanche. |
Le premier dont on se souvienne est Hugo qui, en 1150, reçut droit de cité à Rimini. Il venait du Montefeltro, dans la marche d’Ancône, voisin par conséquent. Son fils est engagé comme condottiere par le podestat de Rimini, qu’il remplace, en 1239. Le fils de ce Giovanni, nommmé Malatesta le Centenaire, succède à son père dans ses fonctions et se fait seigneur en chassant les Gibelins de la ville. Il eut quatre fils, condottieri tous les
quatre. Deux moururent avant lui, le beau Paolo et le Sciancato. Des deux autres, l’un est Malatestino, « le vieux Dogue qui règne là où il a accoutumé d’ensanglanter ses dents », celui qui, à la mort du Centenaire, continua la bonne besogne guelfe et égorgea les Montagna di Parcitade que Dante venge ainsi, inoubliablement. En mourant, il laisse Rimini à son frère Pandolfo. À ce moment, on voit les Malatesta, un peu impatients de la protection pontificale, grâce à laquelle ils s'étaient poussés dans le monde, on les voit essayer de s’affranchir d’une suzeraineté que le Centenaire reconnaissait lorsqu'elle était avantageuse. Ils profitent du schisme d'Avignon pour entrer dans le parti gibelin, c’est-à-dire pour se déclarer indépendants du Saint-Siège, quitte à se redire guelfes si l’empereur devient aussi gèénant que le pape. Albornoz s'étant emparé d’un fils de Pandolfo, Galeotto, que Pandolfo avait installé à Pesaro, tandis qu’un autre deses fils, Malatesta, gardait Rimini, les deux frères se soumettent, rentrent dans le parti guelfe, sont engagés par le pape comme condottieri et :. se fixent, à leur convenance, à Rimini et à Pesaro. | . Ils échangent bientôt leurs domaines et voila Gaà leotto à Rimini, tandis que Malatesta va à Pesaro : . c’est le fils de celui-ci qui, en 1446, vendra Pesaro - | à Alexandre Sforza. 2e Galeotto de Rimini a deux fils, Carlo et Pandolfo III, tous deux condottieri au service de l’Église. Carlo succède à son père et avec luientre à Rimini le goût des lettres et des arts, tandis que son frère Pandolfo est pourvu de la ville de Fano et guerroie tantôt au nom de l’Église, tantôt au
nom des Sforza. Il se fait battre par Carmagnola et rentre mourir à Fano, confiant ses deux fils illégitimes à son frère Carlo qui réunit Fano à Rimini et laisse les deux territoires à l’aîné des deux bätards, Galeotto IT, en attendant que Sigismondo, ägé de douze ans, soit en état de partager. Galeotto IL était un pauvre sire tout tremblant de crainte religieuse, à la grande colère du pape qui aimait mieux un soldat qu’un saint pour la défense du Saint-Siège. Des voisins, aguichés, commencent à tourner autour de Rimini. Et le pape se dit que si Malatesta doit être dépouillé autant vaut-il qu'il le soit au profit du Saint-Siège que d’un autre. Heureusement, Galeotto se hâte de monter au ciel où il pourra prier en paix. Son héritier c'est Sigismondo, son frère, le grand Sigismond fils de Pandolphe, de l'histoire. Race d’Atrides! dit Charles Yriarte, son biographe. La comparaison n'eût pas déplu à Carlo ni à Sigismondo.
Celui-ci réunit toutes les qualités et tous les défauts de la race. Il est soldat comme Le Centenaire, altéré de sang comme Malatestino, artiste comme Carlo, diplomate comme Galeotto I et, par foucades, pénitent comme Galeotto IT. Comme le Sciancato, 1l assasinera ses femmes ; comme Paolo, il aimera. Sigismondo, c’est toute la famille, c’est tous les condottieri ; c’est aussi tous les seigneurs, à l’état fruste mais d'autant plus édifiant, A Rimini, on ne s’est pas efféminé, la culture n’a point étouffé la nature ; on voit celle-ci a cru. Regardons Sigismondo sous toutes ses faces. Comme son Tempio, il est un modèle parfait. Jamais plus saisissant raccourci ne fut offert à la synthèse.
ns.
Soldat. À douze ans, Carlo mort, Sigismondo saute à cheval pour défendre l'héritage de son frère et le sien. En quelques jours, il a dispersé les troupes du Saint-Siège et obligé le pape à reconnaître Galeotto IT légitime successeur de Carlo, leur oncle. Deux ans après, son frère ayant succombé sous l'excès des pénitences, il s'échappe de Rimini que les armées du Saint-Siège, d’Urbin et d’Este entourent, vole à Cesena, rassemble un parti et décime les trois bandes ennemies à Lungarino. Le pape, aussitôt, traite d’égal à égal avec cet enfant dé quinze ans et fait avec lui un traité d'alliance, le second. Sigismondo sent le besoin d’un appui. Ille cherche à Venise et se fiance à la fille de Carmagnola. Celui-ci est bientôt exécuté. Sigismondo rompt le pacte et épouse Ginevra d’Este. Le voilà appuyé sur deux alliés qui le garantissent l’un contre l’autre. Le pape a pour lui toutes les complaisances, qui deviennent des déférences lorsque ce Jeune seigneur de dix-huit ans reçoit l’empereur à Rimini, qui deviennent des platitudes lorsqu'il fait la paix avec Urbin er fiançant son autre frère, d’une autre maîtresse de Pandolfo IIT ou, peut-être bien, par hasard, d’une femme légitime, Malatesta Novello, à la fille de Guido Antonio de Montefeltre, seigneur d’Urbin. À l’âge de dix-huit ans, Sigismondo reçoit le commandement en chef de l’armée que le pape réunit pour prendre part à la guerre entre Anjou et Aragon.
Après deux années passées au service du pape, Sigismondo se loue à Venise, puis vient prendre quelque repos à Rimini, repos qu'il distraie en attaquant Urbin, en travaillant de l'épée pour
Sforza contre Visconti, tandis qu'il engage son frère Novello à aider ce dernier, et en essayant d’enlever Pesaro à son cousin, qui se hâte de vendre sa ville à Alexandre Sforza. Voilà Sigismondo bien attrapé? Il est de ressource. Il persuade au pape que le Saint Siège ne peut admettre cette cession sans son assentiment. Le pape goûte fort ce conseil et charge Sigismondo de prendre possession de Pesaro en son nom. Cela se passe en 1446. Sigismondo a exactement vingt-six ans. L'année précédente, il a inauguré la Rocca.
L'affaire de Pesaro va enflammer l'Italie tout entière, tant les intérêts s’y enchevêtrent, lorsque l'excès de ses conséquences fatales oblige à composer. D'ailleurs la lutte d'Aragon et de Sforza est là pour réconcilier les pires ennemis. Sigismondo passe au service de Florence, puis de Monte. qu'il trahit et ilaccourt défendre Kiminé qu'Alphonse de Naples, ami des Siennois, fait assiéger par Piccinino flanqué de Montefeltre. Sigismondo appelle à son secours René d'Anjou, ce qui lui vaut immédiatement la colère de Sforza. Il est seul désormais et, le pape, c’est le siennoïis Pie II! Cette fois, il s’avoue vaincu. Pas longtemps. A peine a-t-il abandonné au pape les places du domaine pontifical qu'il avait prises, qu'il les reprend. Excommunié, il se voit condamné pour rapine, incendie, carnage, rapt, viol, adultère, inceste, hérésie, paganisme, parricide, sacrilège, félonie. Est-ce tout? Non. Montefeltre et Sforza font ajouter son secours à Aragon et mème au Turc. Il est brûlé en efligie sur les marches de Saint Pierre. Il ne reste plus maintenant qu'a le prendre. Pie IT
envoie Vitelleschi, auquel s’allient Novello, le frère si bien pourvu et Montefeltre. Accablé, il demande une paix que Pie IT accorde à la condition qu’il abandonnera tout ses États, sauf Rimini dont on lui laisse seulement le viager. Il se loue alors à Venise et part pour la Morée, laissant la régence de Rimini à Isotta. Il revient de Grèce en 1466, rapportant les cendres de Gemistus Pletho et le pape lui décerne la rose d’or sur les marches mêmes où il avait été brûlé vif. Comme récompense de sa mansuétude, le pape Paul II demande à Sigismondo de renvoyer les Vénitiens de Rimini, où Isotta les avait appelés pour se protéger. Sigismondo y consent. Le voyant bien disposé, Paul II lui demande d'échanger Rimini contre Foligno et Spolète. Abandonner la Rocca et le Tempio ! Ivre de fureur, Sigismondo part pour Rome, résolu à assassiner Paul — aux pieds duquel il tombe en pleurant. Il rentre a Rimini, épuisé, condamné déjà et meurt bientôt, après des soubresauts lamentables, réduit, lui le fier condottiere un moment arbitre de l’Italie, à commander la garde du Vatican ; il meurt à cinquante et un ansaprès avoir recommandé l’achèvement du Tempio à son héritier Salluste, le fils d'Isotta.
Artiste. Nous avons vu au Tempio comment et à quel degré Sigismondo l'était. Il avait du goût dans la conception ; 1l savait aussi distinguer les belles choses existantes. Il dépouilla San Apollinare in Classe de ses revêtements de marbres antiques pour en garnir le Tempio; trente chariots chargés de tables de porphyre et de serpentin apportèrent à Rimini les dépouilles de Ravenne: elles aussi pas-
sèrent le Rubicon. Sigismondo imitait Charlemagne qui avait emporté à Aix tout ce qui faisait la splendeur du palais de Thédoric ; il imitait Nicolas Vet Martin V qui bâtissaient les églises de Rome avec les pierres des plus beaux monuments de l’antiquité. Et qu'est-ce que ce revètement Renaissance d'un monument ancien, si ce n’est la basilique de Vicence ? Sigismondo est d’ailleurs éclectique. Il profite du séjour de Matteo dei Pasti à Rimini pour lui commander la médaille d’Isotta, et la sienne à Pisanello, qui font l’ornement du musée civique de Bologne. A Mino da Fiesole, il commande le buste d’Isotta que Pise a la gloire de posséder et qu'elle nous offre à méditer dans son Campo Santo, petite tête fine et malicieuse de femme prudente et mystérieuse, d’amoureuse fidèle et discrète, mais ferme, patiente, résolue et qui sera héroïque à son heure. Elle méritera d’être représentée à Rimini, dans le Tempio, sous les traits de saint Michel Archange ; Sigismondo savait bien qu'il ne lui imposait pas là une transfiguration trop exigeante. Il appelle enenfin Piero della Francesca et lui fait exécuter l’une de ses plus belles fresques dans la petite chapelle des reliques.
Voilà pour les arts plastiques et voici pour les arts littéraires. Il sait le latin et le grec, ce jeune homme qui, à douze ans, sautait à cheval pour défendre son bien. Pie Il, son ennemi et son juge, est obligé de reconnaître qu’il « connaît toute l’antiquité, est très avancé en philosophie et semble né pour tout ce qu’il entreprend ». Il est orateur et poète. Ses vers élégiaques à Isotta ne sont en rien
inférieurs à ceux des professionnels de son temps. Il a le culte des écrivains et des savants. Florence songe à acheter sa neutralité dans la guerre d’Aragon. Elle connaît son homme et lui dépêche Manetti, qui lui apporte ses dernières traductions d'œuvres anciennes el l’enflamme sur la Grèce. Sigismondo, persuadé, promet à Florence tout ce qu’elle veut. Poggio et Platina sont ses familiers. Lorsqu'il arrive en Morée, son premier soin est de réclamer à tous les échos Gemistus Pletho, le grand platonicien. Pletho vient de mourir. Sigismondo s'empare de ses cendres et les ramène à Rimini. Pletho, qui arracha l'Italie à l’aristotélisme, permit le succès de Marsile Ficino, fut le précurseur des jardins de Carreggi, Pletho doit à Sigismondo sa tombe italienne. À côté de lui, Basino de Parme, l'élève de Victorin de Feltre, auteur des /sottæi, Giusto dei Conti, le poète de la Bella Mano, Roberto Valturio, l’auteur du De re militari, Traffichetti da Bertinoro, illustre chirurgien, Gentile Arnolfo et Juliano biologistes, d’autres encore, sous les arcades du Tempio, couronnent Sigismondo de poésie, de science et de philosophie. Homme privé. Violent, luxurieux, sanguinaire, faible, tendre, les larmes aux yeux à chaque instant, sentimental et petite fleur bleue. Au cours de sa passion fidèle pour Isotta, il s’éprend d’une Allemande qui traversait ses États, veut l'enlever, l'attaque au milieu de sa garde et, comme elle tombe frappée, il viole son cadavre. Puis il repense à Isotta et lui envoie les vers les plus frais et les plus tendres. Marié deux fois, à Ginevra d’Este et à Polyxena Sforza, il empoisonne ses
L'ÉLEPHANT À LA ROSE 153
deux femmes. C’est en 1438, quatre ans après son mariage avec Ginevra, qu'il connaît Isotta. Elle était fille d’un riche marchand, Francesco dei Atti. Dès 1440 Gimevra disparaît, On a douté que Sigismondo l'ait tuée et l'on en donne comme preuve son remariage avec Polyxena. Ces mariages étaient tout politiques. Il faudra à Sigismondo quelques années encore pour s’apercevoir de ce que vaut Isotta. Il lui faudra ses revers, au cours desquels fsotta se dévoue et se sacrifie comme une véritable matrone. Il peut la tromper avec Polyxena, sa femme légitime, dont il eut un fils, Galeotto, avec une autre maitresse, la Vannella, qui lui donne un fils, Roberto, et une fille, Léonora, il n’est au fond de son cœur qu'Isotta. Dans toutes les cérémonies publiques ce sont les couleurs d’Isotta qu'il porte. La rose d’Isotta est partout unie à l'éléphant des Malatesta, Les deux chiffres s’enlacent sur le Tempio et c’est du vivant de Polyxena que CGiuffagni élève le tombeau d’Isotta dans le Tempio. Tous les poètes la chantent, Parcellio, Basinio, Trabanio, Tabia…
Isotta, par la mort de Polyxena, en 1450, reçoit enfin la récompense de son dévouement, de son amour et de sa constance. Elle à su conquérir cet enfant sauvage par la tendresse profonde, l’humeur égale, la bonté et la patience. Elle est la consolatrice de toutes les heures, la maîtresse prévenante et joyeuse, la femme cultivée qui sait charmer, la compagne intrépide qui, pendant les absences et les revers, veille avec vigilance sur les trésors du maître, lequel, au retour et vainqueur, retrouve sa Rimini, ses biens et ses œu-
vres, conservés, augmentés, poursuivis. Elle saura se sacrifier, vendre ses bijoux pour envoyer de l'argent à son amant. Elle sera celle à qui, en mourant, Sigismondo confiera la défense de Rimini contre les appétits aux aguets. Et si elle succombe c’est sous les coups de Roberto, le fils de la Vannella, qui jette Salluste au fond d’un puits, empoisonne lsotta et qui, ayant reconquis Rimini au nom du pape, estime et déclare qu'il trouve préférable de la garder pour lui. Sixte IV se hâte d'y consentir et 1l nomme Roberto généralissime de la Sainte Église. Les Malatesta finissent comme ils ont commencé, condottieri du Saint-Siège. Le dernier, appelé Pandolfaccio, ainsi que l’on dit Lorenzaccio, se débat entre Venise et Rome auxquels il vend Rimini tour à tour et 1l meurt obscurément à Rome en 1534, laissant définitivement, par la grâce impériale, Rimini à la papauté.
Tel est l’homme, telle est la race, tels sont les podestats et les condottieri parvenus à la seigneurie. Le rôle de la papauté, son Jeu au milieu de tous ces brigands avides de se faire princes ou de se maintenir, on l’a vu. Le pape se sert des uns et des autres pour affermir et augmenter sa puissance et ses territoires. Ne pouvant plus, comme il l’aurait fait autrefois, monter à cheval et partir en guerre, il prend les uns à sa solde contre les autres et, tout pareil à eux, ne pense qu’à se tailler sa part dans le domaine italien. Peut-être alors, en présence de ces papes et de ces seigneurs qui s’arrachent les morceaux de l'Italie, César Borgia apparaîtra-t-1l normal et mème fatal, nécessaire. Je le verrai demain, à Pesaro,
Aujourd’hui Sigismondo, seul, nous occupe. Ne nous hätons pas de le condamner, surtout de le dresser en phénomène monstrueux. Qu'il s'appelle Visconti, Sforza, Este, Montefeltre, Gonzaga, Baglione, Bentivoglio, Rovere, Anjou, Aragon ou Malatesta, c'est le même personnage. C'est un chef de bande qui, à la faveur de ses succès, établit son pouvoir personnel aux dépens de l'Italie, aux dépens du vieil empire romain fédératif dont la reconstitution a tant de fois avorté. La plupart le font avec habileté ; ceux qui ont rapidement réussi, comme les Montefeltre, ou les Gonzaga, ou les Este, sont pleins de pacifisme et répugnent aux coups. Sigismondo a sur tous un avantage primordial. Il se montre tel qu'il est, tels qu'ils sont. Et s'ils sont si enragés contre lui, c’est d’abord parce qu’il les menace, c'est ensuite parce que sa franchise gâte vraiment par trop le métier. Avec la différence des tempéraments personnels, c’est la mème âme avide, implacable et féroce, la même âme d'artiste, de lettré, d'amoureux ; Sigismondo est tout cela en même temps, avec ingénuité.
Grâce à lui nous voyons le fond du cœur de tous ces brillants seigneurs dont nous avons pris l’habitude de ne considérer que les grâces mantouanes, ferraraises, urbinates ou pavesanes. Il a pour nous un mérite inestimable, qui est de se montrer sans voiles et sa nudité, comme celle de Vénus, éclaire jusqu’au fond de la mer. À cause de lui et par lui, Rimini est peut-être la ville la plus suggestive de ce voyage. Le Tempio nourrira loujours ceux qui sont affamés de beauté. La Rocca abreuvera toujours ceux qui sont altérés de savoir et de comprendre.
rs |
bats à
Au petit musée de Rimini, que cinq tableaux en tout décorent, j'ai vu, peinte par Cagnacc, l'élève de Guido Reni, l’image d’un seigneur en pourpoint, crucifié, la bouche tordue et dégoûtant de sang. Pourquoi cette abomination me hantet-elle au point que j'en fasse un symbole malatestien? Le supplicié, c’est Sigismondo, puni sans doute pour les péchés de ses congénères mais que la postérité, plus éclairée, saura pardonner, parce qu'il aura beaucoup aimé la vie — et Isotta.
Pesaro.
FE: véritable voyageur est, par principe, un
vaillant personnage. Résolu à s’écarter des grands centres, 1l se déclare indifférent au bienêtre; une chambre inconfortable ne l’effraie pas; une table spartiate le trouve, d’avance, indulgent. Et, les premiers jours, cette bravoure le maintient en bonne humeur. Il se tord de rire sur un lit
ui lui rappelle le corps de garde de sa jeunesse. Il se console d’une ratatouille par un beau municipe. Et vous lui diriez, à ce moment, que mieux vaut ne pas voyager que d’être mal couché et mal nourri, sa réponse s'inspirerait de la plus vive
itié. Mais attendez-le au détour d’un hôtel convenable. Quelle joie éclatera alors sur son visage |
Il ne reniera point ses résolutions stoïques, mais | soyez sûr que ce ne sera que par prévision. Pour |
parler juste, rien n'est en soi plus indifférent qu'une auberge, rien pourtant, à la longue, ne prend une place aussi grande dans la vie du voyageur, aussi grande et aussi légitime. Lorsqu'on a bien couru, il est doux de bien dormir. Lorsqu'on est fatigué, de se sustenter sans
degoût. On se surprend alors à combiner de ne pas coucher dans telle ville dont l'importance ne permet pas de prévoir un bon gîte. Et lorsque la nécessité force à s’y arrêter, on se dit : Ce n’est qu’une nuit à passer. Il ne faut pas, et c’est le seul principe à garder, il ne faut jamais soumettre ses curiosités à ses aises. Toujours, le lendemain, on rira de la mésaventure. Éternellement on regrettera la lâcheté qui a fait renoncer à quelque belle visite, par crainte d’une nuit agitée.
N'y a-t-1l pas l’imprévu, aussi, et dans les plus redoutés passages, qui vous console des déboires ? Je suis venu à Pesaro, non pas pour Rossini qui était le plus fin des parisiens, non pas pour l’Adriatique que je verrai dans sa beauté complète à Ancône, non pas pour elle-même enfin qui n'offre qu’une glane maigre. J’ÿ suis venu parce que c'est de là que l’on se rend le plus facilement à Urbin. Et Urbin, je sens que j'irais äu prix d’une botte de paille. Or, voici qu’à Pesaro je me trouve logé dans le plus extraordinaire hôtel où l’on puisse tomber. Il est considérable. Les « palace » des. capitales lui envieraient sa voûte d'entrée et son escalier. Son antichambre est occupée, en son milieu, par une table pour vingt couverts. Quant aux chambres... La mienne est ogivale.
Cet hôtel est un ancien palais de cardinal. Mon lit, mes lits, car on m’en a donné deux, sont dressés dans la chapelle. Six mètres d’ogive s'offrent à mes yeux ouverts sur la nuit. Lorsque je tousse, trente-deux voix me répondent, comme des chantres. Je demande le salon où je pourrai écrire. Un doigt négligent me l'indique. Je vais
droit devant moi et je tombe sur une salle de bal, vingt mètres carrés, où le portier de l’hôtel, redingote galonnée, des clefs brodées sur Îe col, est en train de tourner en rond, à bicyclette. Et me voilà qui, à mon tour, établis le record du tour de salon à bicyclette.
Quelle compensation! J'ai un peu forcé ma joie de mon plafond ogival — rien n’est plus glacial, je vous l’assure — et de mon salon-vélodrome. Tout de même, ils m'ont distrait et m'ont aidé à passer deux nuits dans la patrie de Rossini. Urbin vaut bien ces fantaisies. Urbin, et Pesaro elle-même, en partie. Le palais des ducs ne dit rien que nous ne sachions ; ses cinq fenêtres colossales, au-dessus des six arcades du rez-de-chaussée, en font un monument très noble et si son dessin n’était point si familier aux amants de l'Italie, qui ne viennent ici qu'après une longue fréquent:tion de ce pays, il mériterait qu’on s’enthousiasmât. San Domenico, San Giovanni Battista, un petit musée, San Francesco, San : Agostino, ne font pas regretter les heures que la diligence d'Urbin laisse à la flânerie.
Parmi ces heures, 1l en est une qui vaudrait à elle seule bien des déceptions. Je me l’étais promise dès le premier jour où je traçai ma route. Dans mes rêves, la Villa Imperiale, qui domine Pesaro, apparaissait à l’égal presque des villas médicéennes autour de Florence, de la villa Maser, de la villa Valmarana. Rien n'est plus édifiant, pour ceux qui dans les paysages cherchent les hommes et la vie, que ces maisons des champs. On y surprend le passé et les caractères avec
beaucoup plus de facilité que dans les Pitti, Barbaro ou Ricciardi. Par elles on pénètre dans une intimité profonde. Le sentiment que j'éprouvai à Ferrare, dans la casa Romeiï, je l’eus à Poggio a Cajano, à Careggi, au monte Berico, à Bassano, partout où j'ai pu coudoyer un instant les êtres dont les villes réveillent en moi impérieusement le souvenir. Au palais ducal de Pesaro, je rencontre Alessandro Sforza, Lucrezia Borgia, Leonora Gonzaga; je les rencontre, mais en cérémonie. Ils me sourient, m’ayant distingué parmi la foule des courtisans ; ils ne m’appellent pas afin de m'entretenir. Ce matin, au contraire, 1ls m'ont invité à les visiter dans leur agreste demeure. Je vais vivre avec eux pendant quelques heures et ils se laisseront d'autant mieux surprendre, qu’ils se mettront honnètement en frais pour que je n’aie qu'à me louer de leur réception.
Un chemin de mulet, tracé au flanc du mont Accio, conduit à la villa Imperiale. Le vetturino qui me meurtrit les reins est bien léger, la robuste
avalla qui nous traîne tous les deux ne tend pas moins, à les rompre, les muscles de son garrot. Peu à peu la vallée de la Foglia s’abaisse et découvre son horizon de tendresse. Derrière moi, la mer est toute bleue; devant, au loin, les Apennins sont tout blancs. Entre ces deux immutabilités, la plaine répand la diversité de ses oliviers gris, de ses amandiers vert tendre, de ses noirs cyprès, et les fleurs chromatiques des pèchers, pommiers, de tous les arbres aux tons différents, insensible gamme qui chante le printemps.
Lorsque la cavalla a bien peiné des sabots de
LES REVENANTS DU MONT ACCIO 1Gs
devant, qui se reposent tandis qu’une imprévue
dépression l’oblige à s’arc-bouter sur ses pieds de
derrière, lorsque ce chemin de montagne russe
est enfin couvert, une route moins ardue, toute
droite, annonçant l'approche des grilles, se pré-
sente. Elle monte au milieu des vignes qui dé-
valent. Le paysage a un aspect de prospérité hu-
maine très net. On devine les soins qui président
à cette culture. Des hommes avisés et soucieux de
bien vivre, respirent parmi les'êtres où Lucrèce
Borgia reçut de chaleureux baisers. Tout de même,
cela soutient un paysage, un tel souvenir! La
villa Imperiale se dresse maintenant, à gauche du
chemin, au-dessus des ceps encore maigres, parmi
la verdure d’un parc touffu. De loin, même privée
de ses revenants, elle a le plus grand air. Sur
une terrasse dont les murs piquent droit au-dessus
des vignes, tout au haut du mont Accio, elle
ouvre sur la vallée ses petites fenêtres à volets
verts, inégalement distribués sur le mur de
façade. Mais ce n'est là qu’un premier bâtiment,
assez étroit. Une haute tour, campanile ou beffroi,
en arrière, le domine et sépare cette aile, vieille,
on le devine, malgré les badigeons récents, d’une
autre aile, plus vaste celle-là, d’allure somptueuse.
Le terrain montant a permis d’étager la villa et le: second bâtiment surplombe le premier, l’humilie | de son luxe flagrant. Des terrasses à balustres sur | lesquels deux loggias sont plantées, plongent par- | dessus les toits de la partie primitive, vastes ter-
rasses mais qui n'écrasent rien et ne font qu’en-
lever tout l’appareil au-dessus des arbres, de la
montagne, vers la mer rafraîchissante.
Une allée couverte, la grille franchie, conduit au terre-plein où la villa s'étend. Je vois maintenant, et très nettement, les deux bâtiments accolés, l'un modeste, l’autre magnifique, mais le premier plein d'accueil, vivant, le second revèche, qu’un incendie semble avoir dévasté; une cour immense fermée de hauts murs inachevés, percés de fenètres sans vitres et qui n’éclairent que des moellons, tandis que, par les petits volets entr’ouverts de la petite maison, des meubles, des plafonds peints m'appellent.
J'ai répondu et le custode m'a conduit. A peine Alessandro Sforza eut-1l acquis Pesaro de Galeotto Malatesta, qu'il se hâta de construire cette villa. Autour d’un cortile à arcades, triste et sombre, une succession de pièces qu’une main délicate et pleine de goût s'efforce de conserver originales, tout en les rendant habitables à des hommes d’ aujourd’hui. De ces premiers temps, des temps aussi où Giovanni Sforza, petit-fils d’Alessandro, amena ici son épouse Lucrezia, 1l ne reste plus rien que les murs. Mais n'est-il pas, déjà, émouvant de caresser des colonnes que la douce et experte main de la molle Lucrèce Borgia caressa voici quatre cents ans, que de se poster à une fenêtre d'où César Borgia dut consulter son étoile? Les décors subgistant aujourd’hui n'ont plus rien qui rappellent le court, mais si décisif passage, de Borgia à Pesaro. Ils datent tous des Rovere, du xvi° siècle, lorsque Jules IT obligea les Sforza à céder Pesaro au duc d’Urbin. Petits décors, stucs et fresques, pleins de détails agréables et touchants dont le moindre n’est pas le triomphe de Fran-
cesco Maria della Rovere, escorté d’Alfonso de Ferrare, entré autres seigneurs, dont le plus indifférent n'est pas la délicieuse treille peinte par Dosso Dossi et dont le plus beau n’est pas la Calomnie qui voudrait bien ressembler à un Apelle.
C’est sur ce premier étage qui vient mordre le rez-de-chaussée du second bâtiment, du bâtiment grandiose et solennel dont Francesco Maria d’Urbin et son épouse Leonora Gonzaga commencèrent l'élévation. Cette partie, que la dureté des temps ne permit pas de terminer, a été dernièrement restaurée dans son état d’inachèvement. Elle est ainsi, ruine neuve, d’une noblesse incomparable. Un jardin suspendu, à la hauteur du premier étage — comme au corte reale de Mantoue — en forme le centre : des fleurs en corbeilles le décorent, qu'entoure un dallage bien poli. Des chambres à l’état fruste, mais expertement nettoyées, y descendent, tandis que par des tourelles d’angle on . monte aux loggias du sommet d’où la mer, la Foglia et les neiges roses de San Marino se découvrent. L'ensemble est solennel. Ces deux maisons, l’une si touchante avec ses vieilles choses amoureusement préservées des injures des siècles, l’autre si altière dans son arrêt et son entretien à l’état rudimentaire, forment l’assemblage le plus surprenant. Surprenant par la vie saisie toute chaude puis arrêtée tout à coup. L’orgueil reçut un châtiment que la modération ne connut pas. Et si je suis reconnaissant à Francesco Maria de sa tentative, qui me renseigne si bien sur les goûts des seigneurs de son temps, solides et fastueux, je lui
en veux à cet instant, de ne s’être pas satisfait de la petite maison où l’un des actes les plus méritoires de la politique italienne fut conçu, préparé,
où César Borgia entama sa grande œuvre de monarchie civile et unitaire.
Lorsque César Borgia apparaît sur la scène italienne, la péninsule est prête à succomber.
Trente ans plus tard, César ayant échoué, la catastrophe se produira. La grande lutte entre les papes et les empereurs se terminera par un par-
tage définitif : l'Italie ne sera plus qu’une expression géographique, selon un mot saisissant inventé pour une autre misère, l’empereur ayant pris ce qui lui convenait et n’ayant laissé au pape que ce dont il n’avait pas besoin. La formidable réaction seigneuriale survenue après la mort de César détruira à jamais ce que le fils d'Alexandre VI avait tenté de réaliser. Mais que voulait donc César ?
Non pas délibérément empêcher la ruine de la nation italienne. Il voulait son propre royaume. Mais son royaume, pour répondre à ses ambitions, devait être non pas taillé au milieu du grand manteau, au contraire comprendre ce manteau tout entier. Une fois pour-toutes, écartons les petits mobiles et ne voyons que « les questions qui s’agitent et les destinées qui se préparent ». Agent égoïste et monstrueux, César l’est au dernier point. Ce n’est pas sa personne qui intéresse. C’est l’âme italienne qui a pris sa forme implacable pour s’exprimer et agir. Ce que, à cette heure,
réclame l'Italie, c’est de vivre. Elle crée César pour se sauver. Est-elle donc si bas?
Au nord, Sforza tient tout, avec Venise. L’empereur commande en quelques fiefs, nominalement; sa situation est sensiblement la même que celle ! du pape en Romagne. Il n'est pas plus maître de Modène, par exemple, que le pape de Ferrare ; Este les possède en fait. Au centre, Florence règne sur la Toscane. Au sud, c’est Naples où Anjou et Aragon se disputent le trône, l’un soutenu par la France, l’autre par Sforza. Et le problème se complique de ce Sforza qui, maître du nord va l'être du sud : Rome, prise entre les deux branches de l’étau, sera écrasée.
Pour se défendre, a-t-elle du moins des hommes, des ressources? La Romagne peut-elle lui en fournir? Peut-elle compter sur les comtes et barons de son domaine ? Voyons-les, tous ensemble.
Dans le patrimoine, deux grandes familles représentent toute la puissance, Orsini et Colonna, la première guelfe, la seconde gibeline, ces étiquettes n'étant, bien entendu, que des moyens de se préserver et non de servir. À côté de ceux-là, trois autres clans principaux et qui emboîtent le pas, les Savelli et les Conti aux Colonna, les Vitelli aux Orsini. Ge sont de grandes familles de condottieri. Ils vivent retirés dans leurs châteaux d’où ils pressurent les paysans, lorsqu'ils ne les enrôlent pas dans leur armée — et ce sont ces paysans qui pillent alors leurs frères pour le compte commun. Au temps d'Alexandre VI on ne trouve pas moins de dix Orsini qui vivent de la guerre ou sont embusqués dans les bénéfices d'église. Les exi-
gences de ce véritable peuple sont terribles et menacent chaque jour le trône pontifical.
En Romagne, c’est pis encore. À Sinigallia règne Giovanni della Rovere, neveu de Sixte IV, gendre du duc d’Urbin. A Urbin, Montefeltre. A Pesaro, Sforza. À Rimini, Pandolfaccio Mälatesta. À Forli, Girolamo Riario, autre neveu de Sixte IV. A Imola, le même. A Bologne, Bentivoglio. À Ferrare, Este. Toutes ces villes ont été données, ou abandonnées, ou tolérées, en fiefs, par les papes. Théoriquement, en dehors même de la suprématie universelle doctrinale, elles dépendent du Saint-Siège qui entend, d’abord en recevoir un tribut, ensuite présider à tous les changements de personnes ou de dynasties. En fait, tous ces seigneurs se considèrent comme indépendants. Pour que le pape les oblige à le respecter, il lui faudrait des armées. Où les prendrait-11? Eux seuls en possèdent. Il peut exciter les uns contre les autres; il n'y manque pas. Mais ils ne sont pas bêtes ; ils se tiennent, per des alliances. La ruine de l’un sera la ruine de l'autre. César le verra bien. Ils partent en guerre, comme fit Sigismondo contre Urbin, mais parce que c’est leur métier, leur tempérament et non par dévouement ou fidélité. S'ils comptent revenir victorieux, ils entendent bien que ce soit à leur profit et non à celui du pape. Et voilà Île pape impuissant. Que l’un de ces seigneurs soit plus habile ou plus fort que les autres, Rome sera sa proie. Et l’on verra refleurir les temps des ducs de Spolète. Avec ce levier-là que ne pourra pas le vainqueur ? Ce qui sauve le Saint-Siège, c’est cette multiplicité même. Mais qu’un seul se montre, tout
est perdu. Sforza sera-t-il celui-là ? Il vise Naples pour mieux le devenir. Rome pontificale voit le cercle se resserrer autour d’elle et ne peut compter sur personne pour la défendre. Pour comble de malheur, les Français descendent.
Alexandre VI a senti le danger. On peut dire qu'il ne l’a jamais vu, c’est-à-dire compris. A aucun instant, il n’a montré qu’il était résolu à des actes précis, vigoureux et profonds. Ses petites intrigues, ses trahisons, ses promesses reniées, ce sont des expédients, ce ne sont pas des remèdes. Il évite un péril momentané, détourne un accident ; il ne guérit rien. Alors que la papauté se meurt d’émiettement, il ne trouve, pour la sauver, qu'à l’émietter encore au profit de tous ses enfants — comme font les autres. À la gabegie générale, il prétend ajouter pour sauverla caisse et la famille. Alexandre avait l'âme de ses feudataires. Arrivé comme eux, il prétend, comme eux, nantir à perpétuité ses enfants. L’aspiration italienne, il ne l’entendra jamais.
Ge sont les oreilles de César qu'elle frappera. Get interprète de l'Italie, qui ne croit que travailler pour soi-même, va jouer de l’honneur personnel de son père, qui consiste à ne pas laisser l’Église s’écrouler sous son pontificat et de la passion familiale, qui entend tailler une part d'Italie à la lignée. César se servira des passions d'Alexandre pour se faire roi. Il les à flattées, aux extrêmes limites. De là, peut-être, l’indulgence du faible père et du pontife. Mais le seul qui voie clair et haut, c’est César, et ce qu'il voit, sous couleur de se faire roi, c’est la nécessité de réduire tous ces
seigneurs qui mangent l'Italie, de les supprimer et de rendre, par l’unité monarchique, à l'Italie, les libertés municipales. Le rêve de Dante, c’est César qui, comme Théodoric le fit avant la lettre, tente de le réaliser, le rêve d’une monarchie civile, fédérale et nationale cette fois.
Longtemps, César a laissé son père poursuivre sa petite politique de courte vue. Les mariages de Lucrezia avec Giovanni Sforza et de Gioffre, prince de Squillace, avec donna Sancia d'Aragon, l'ont laissé calme en apparence. Les roueries d'Alexandre envers Charles VIIT, Aragon, Anjou, Sforza, Florence, le trouvent impassible. Il les favorise même et s'emploie à les faire réussir. L'heure vient où il ne pourra plus supporter d’aussi mesquines combinaisons. Il a saisi le jeu paternel qui se réduit à bien caser sa famille. Ne lui desline-t-on pas, à lui, l’Église? Ce que poursuit Alexandre, c’est le retour au temps de Théophylacte. César bouillonne d’indignation. Le génie italien, qu’il incarne inconsciemment, ne peut supporter ces petitesses. Il y a Gandia, enfin.
César n’est pas jaloux de Gandia. Son frère lui représente non pas un obstacle personnel, mais un obstacle national. Que Gandia devienne ce que leur père désire qu’il soit, le condottiere en chef de l’Église, en quoi le sort de l'Italie sera-t-ilchangé? Et lorsqu'il voit Gandia partir avec Guidobaldo de Montefeltre, duc d’Urbin, pour la réduction des barons, César comprend que la comédie va reconimencer. Après les escarmouches, n’a-t-on pas fait la paix ? La guerre finie, après avoir bien pillé, on s'arrange pour profiter. L’eau vaseuse ayant été
remuée, on pêche jusqu’à limpidité. Gandia reçoit, pour sa récompense, Bénévent, Terracine et Ponte-Corvo. C’est un morceau de plus dans le grand manteau rapiécé. Voilà l'avenir que prépare Alexandre! C’est assez. La conscience 1talienne condamne Gandia, nouveau condottiere.
César, instrument de cette conscience, assassine
son frère. C’est lui, dès lors, qui va mener la.
barque, imposer ses volontés, sans jamais dévoiler son plan — qu'il ne connaît peut-être pas lui-même, si l’on veut admettre que son ambition personnelle lui cache la mission dont il est investi par la voix de l'Italie.
Alexandre, après le geste fratricide de César, paraît enfin saisir, à peu près, le but de son fils. Par crainte, par tendresse, ou par politique, il se fait l'aide dévoué de César qui, de ce Jour, commande tout. César commence par rejeter la pourpre et par se substituer à son frère dans toutes ses dignités et commandements. Puis 1l se relève de son crime aux yeux des autres princes en posant au nom de son père la couronne sur le front de Frédéric de Naples. Et il se fait donner, au nom d'un fils de Gandia, l'investiture de Bénévent. Il avait déjà Orvieto. Avec ces deux territoires, ce prestige, ces titres et son père, 1l va pouvoir suivre son chemin.
Il commence par une recherche d'alliance.
Alexandre, toujours gagne-petit, voudrait pour César soit la veuve de Ferdinand, soit donna Sancia que Gioffre lui céderait. Mais ce serait Naples seulement, un royaume taillé encore ! Et Anjou est toujours là, menaçant, et Sforza. Il y aurait
bien l’empereur, mais il refuse sa fille Charlotte. César n'hésite pas. Naples, on se la rendra favorable et on y préparera l’avenir en mariant Lucrezia, que l'on fera divorcer du Sforza de Pesaro, à don Alfonso, frère de Sancia. En même temps César se mariera en France, d’où il tiendra Naples en respect et réciproquement. Alexandre a contribué à chasser les Français, César sourit à ceux-ci et il promet à Louis XIT que son mariage sera cassé, qu'il pourra épouser Anne de Bretagne, s’il trouve une femme et un domaine pour le fils du pape. Le domaine, César l’obtient tout de suite; c’est ce qui a toujours le moins coûté aux rois, le fief. César est nommé duc de Valentinois. Il part pour Chinon, où il est reçu avec un éclat discret dont Brantôme nous a laissé l’impérissable souvenir. Après avoir bien cherché, Louis XII trouve Charlotte d’Albret qui consent à épouser le Borgia. Dans le contrat il est stipulé que César, ses amis et alliés, aideront le roi dans sa conquête du Milanais et du Napolitain. Pour César, cela signifie : les Français viendront me conquérir le Milanais et le Napolitain — ce dernier que je possède déjà en partie, comme tuteur du fils de Gandia et comme beau-frère de Sancia et d’Alfonso.
Ceci, c’est le projet d'avenir. Il faut se hâter de préparer les voies à son accomplissement. Il faut pouvoir, lorsque les Français auront détruit tout vestige de Sforza et d'Aragon et s’en retourneront, croyant avoir imposé définitivement Anjou, il faut pouvoir alors se dresser terrible. et puissant et prendre le sceptre. La Romagne est là, le domaine
pontifical, celui des donations, accru par Mathilde et qui ne demande qu’à être délivré de ses seigneurs. Enfin, 1l y a la Toscane qu'il serait nécessaire de s’adjoindre aussi. Si, tandis que les Français travaillent au nord etausud, César, au centre, crée un royaume dont la base sera Rome, la partie sera nécessairement gagnée. L'unité, autour de Rome, sera fatale. Venise ? Venise n’est qu'un comptoir. Elle laisse en paix ceux qui la laissent tranquille sur mer et ne gênent pas son commerce sur terre. César d’ailleurs la comble de prévenances pour bien lui faire comprendre qu’elle n’a rien à craindre de lui.
Comme entrée de jeu, et pour bien indiquer à tout le monde ce qu'il va faire, car la constance de son action, s’il trompe en parole, est admirable de franchise, César enlève aux Gaetani, de la famille de Boniface VII, tous leurs fiefs du patrimoine et du Napolitain, et il distribue ceux-ci à Roderigo fils de Lucrezia et d'Alfonso et à Giovanni, fils de son père et de Julia Farnese.
Il se dirige alors vers la Romagne avec seize mille hommes que commande Bentivoglio. Les deux premières villes auxquelles il s'attaque sont les plus faciles à prendre, Imola et Forli, où commande une femme. Il se trouve que cette femme est une héroïne, Cafarina Sforza, mère des Riaru. On donne un effort un peu plus grand et les villes tombent. À peine entré, César organise l’administration et il le fait habilement, juste, ferme mais doux, comme quelqu'un qui ne vient pas pour piller mais pour rester. Bentivoglio doit être bien inquiet. Il a cru à quelque partie de plaisir
et de pillage, comme on en fait tant. Cela devient
donc sérieux? Il aura l’œil.
On repart, pourtant, vers Cesena et Pesaro qui sont enlevées. Un court arrêt se produit à ce moment, par suite des malheurs de Louis XII en Milanais. Une victoire arrange tout et César négocie avec Venise pour qu’on le laisse prendre Rimini et Faenza, en paix. Entre temps il supprime Alfonso, le mari de Lucrezia, d’abord pour disposer de Lucrezia dont il va avoir besoin, ensuite pour hériter d’Alfonso au nom du petit Roderigo, enfin pour faire sentir au roi de Naples sa force. Et c'est encore une aide apportée à Louis XII dans sa conquête. Louis AN paiera aussi ce coup de main-là.
Une promotion de douze cardinaux a fourni les sommes nécessaires à la réunion d’une armée nouvelle. Pesaro s'ouvre devant César. Rimini en fait autant. César est le libérateur des cités qui élouffent sous les seigneurs. À Faenza, il se heurte à Astore Manfredi; l'hiver arrive, 1l remet la campagne au printemps. En avril 1504 Faenza est prise. Le cercle est fermé autour d'Este et d'Urbin.
Mais il faut penser à Flotencé, aussi. Et Louis XIT attend son allié pour prendre Naples. César pourvoità tout. Afin de tâter les dispositions et les forces de Florence, il demande le passage et l’aide pour la prise de Piombino etde l’île d’'Elbe. Florence consent. César rejoint alors Louis XII et, le 15 septembre 1501, il entre à Naples en triôomphateur. Il partage entre les jeunes enfants dont il est le tuteur, soixante-quatre des places
du royaume de Naples qui lui reviennent. Lorsque Urbin et Este seront dans la main de César, on verra bien ce que pèsera la Toscane et, alors, ce que pèsera la France ! César marie Lucrezia a Alfonso d’Este qui, en attendant qu'il cède la place, surveillera Venise. Urbin tombe en quelques instants. Le duc s'enfuit à Mantoue. Heureusement pour Florence que Louis XII la protège. Et puis Florence négocie. Machiavel est dépèché vers César.
Un autre obstacle à cemoment fait perdre du temps a César. Les condottieri, tous seigneurs de petites villes, finissent par comprendre, grâce à l’un d’eux; Bentivoglio, où Césarles conduit, a leur perte. Bentivoglio a abandonné la partie de dupe. Les condottieri se déclarent pour leur camarade et, sautant un ruisseau qui limite, près de Pérouse, une terre d'Orsini, ils s’écrient : « Nous passons le Rubicon ! » Un plan d'attaque contre César est dressé ; c'est la révolte.
Quelques semaines après, les condottieri, que Gésar a divisés, avec lesquels il a fait semblant de traiter séparément, sont attirés à Sinigallia, égorgés ou arrêtés. Le coup est double. César se débarrasse de seigneurs et il se délivre de condottieri qui peuvent le gèner demain. Ferrare reste seule, mais Ferrare a Lucrezia qui la surveille et la garde. Le tour de Florence est venu ; après, on causera avec la France qui, pendant ce temps, travaille sans le savoir, à Naples et à Milan, pour le triomphe de son allié.
L'unité, à cette heure, est virtuellement faite. La mort d'Alexandre, seule, l’empèche. Elle est, en
tout cas, incontestable dans la pensée de César. il n'est pas un seul de ses actes qui ne s’éclaire à cette lumière-la. J’ai essayé de faire ressortir les plus importants. Les plus monstrueux s’expliquent comme les autres. À Rome, à Naples, en Toscane, en Romagne, César ne vise qu’à constituer son royaume et ce royaume c’est toute l'Italie qu’il comprend. Ce qu’il ne peut adjoindre tout -de suite, comme Venise ou Florence, il l’annihile ; la conception générale reste. La légende a causé le plus grand tort à César. Elle a fait de lui une sorte de plat ambitieux, cynique, luxurieux et parjure. Il est, en réalité, l’un des plus grands politiques qui aient jamais existé. Cet homme est le seul, au milieu de son siècle, qui se soit créé un idéal
conforme à la réalité philosophique, à la nécessité
morale du ‘pays où il se trouvait. La mort subite de son père et sa propre maladie, à ce moment où il lui aurait fallu agir, arrètèrent brusquement son œuvre alors qu’elle avait pris forme et qu’il en entrevoyait enfin le succès. Le rôle que jouait la ps apauté dans ce rêve unitaire, on ne le connaît pas.
César ne parlait pas, il agissait. Probablement, le S: aint-Siège aurait été réduit à l’évêche de Rome ;
il n’eût pas compté, temporellement, plus qu il ne compte aujourd’hui.
On a voulu, et on voudra sans doute longtemps, écraser César sous Machiavel et /e Prince. Il faudra cependant se décider à ne pas considérer ce dernier ouvrage comme contenant toute la pensée de Machiavel. Il n’én contient même pas l’essence, le fond. Celui-ci, c’est dans le Discours sur Tite- Live qu’il faut aller le chercher. Le Prince s’é-
LES REVENANTS DU MONT ACCIO 17b
claire lumineusement de ce Discours. Le prince n’est pas un espoir mais une résignation momentanée, un moyen de sortir d’une situation anarchique. Comme César, Machiavel à vu où l’émiettement oppressif de l'Italie conduisait celle-ci. Il appelle donc un prince qui chassera d’abord l'étranger et qui ensuite réduira les seigneurs. N’apostrophe-t-il pas les Medici : « Il esttemps que l'Italie brise ses chaînes... » ? Mais une fois les chaînes brisées, une fois l’ordre assuré par une main ferme, c’est la république fédérative qu’il faudra rétablir, à l'exemple des villes libres d'Allemagne pour lesquelles Machiavel professe une si tendre admiration. En faisant l’unité, César rendait aux villes leur indépendance municipale et Machiavel va vers lui comme Pétrarque allait vers Rienzi. Et Machia-
vel ne tarit pas. C’est, dit-il, un général, un admi-
nistrateur. À-peine une ville est-elle prise, qu'il légifère, organise, répare les brèches, assure la défense et la conservation. Les monuments sortent de terre. La justice est rendue, témoin le supplice de Remiro da Lorca qui a spéculé sur les grains et affamé le peuple.
Pas plus que Machiavel, ce dernier ne s’y trompe. Il adore César, lui ouvre les portes et chasse les seigneurs dès qu il se montre. Il sent que l’unité sera préférable à à la tyrannie des seigneurs, comme le sentira Garibaldi en 1859. Il sait qu'il trouvera dans l’unité, cette liberté municipale que la tyrannie lui refuse. César est l’espoirdes municipalités. Il faut la mort de Pie IIT et surtout l’avènement de Jules II pour redonner aux seigneurs, dont Jules va se faire l’instrument, force et vigueur. Si
Le
César avait pu achever son œuvre, il aurait, selon le mot de Machiavel, « réussi à pacifier et unir ce pays, avec plus de sécurité qu’il ne l’avait été jusque-là. » Sa rigueur est implacable aux grands. Son indulgence, inépuisable envers les petits. Il est sévère avec ses soldats, qui doivent protéger les villes et non les dépouiller. Son pouvoir royal, élevé sur les ruines des seigneurs, s’appuiera sur les villes. Il sera la justice, l'équité, l’ordre. Il sera la liberté municipale, dans l'unité. Et longtemps après sa mort, les Romagnols l’attendaient encore, comme, en France, on attendit pendant cinquante ans Napoléon. |
Un point reste obscur : que voulait-il au juste faire de la Toscane ? L’absorber, évidemment. Il semble, d’après sa conduite avec ses condottieri révoltés, qu’il ait projeté d'employer ceux-ci, comme il fit des Français dans le Milanais et le Napolitain, à cette conquête. Il leur eût partagé la Toscane qu’ils auraient conquise, en attendant qu’il la leur reprit morceau par morceau, un à un. Et ainsi, la vie de César, cette vie dè sept années à
peine, apparaît d’une persévérance, d’une concep-
tion immuable magnifique. Cet homme secret a laissé la postérité indécise parce qu’il n’a jamais révélé, même à son père, son plan. Pour qui groupe les faits et leur cherche uné signification instructive, générale, ce plan est au contraire très simple. César incarnait la conscience de l'Italie. Il était la personnification du sentiment italien qui réprouvait les seigneurs, comme il réprouvait tous les tyrans qui avaient précédé ceux-ci. César parut au dernier moment de l'Italie. Il en | fut l’âme, l'esprit et le
‘bras. S'il avait été un seigneur, désireux d’instaurer son pouvoir, comme font les autres, est-ce que l'Italie, qui se voit succomber sous ces autres, ne s’apercevrait pas de cet égoïsme pareil ? Si elle se jette à son cou, c’est qu'elle sait que cet embrassement lui insufflera une vie nouvelle au lieu de l’étouffer. Au moment de mourir, l'Italie pousse sa plus belle fleur d'indépendance et de liberté. César, c'était l’unité, qui mènera à la fédération, qui la sera en fait, à cette époque où les distances longues, les mœurs si différentes, ne permettront pas un régime central. Vu sous cet angle, César Borgia est l’un des plus grands politiques de tous les temps, le plus grand, avec Garibaldi, de l'Italie dont ils furent tous deux l’incarnation.
Et je comprends maintenant l’acharnement des Rovere à détruire dans la Villa Imperiale toute trace du passage de César. L'ombre de César errante sous ces murs, dans ces jardins, c’est l'Erynnie farouche poursuivant le seigneur tyrannique, c’est l’œil de la conscience italienne qui, du fond de la tombe, regarde Caïn.