‹ Petites villes d'ItalieChapitre 4 sur 6 · EN · texte numérisé non relu

EN

/ ; 1 Tite ''ECuau fr

Urbin.

l:° route qui conduit de Pesaro à Urbin est longue, trente-cinq kilomètres à travers la montagne. Grâce au plus varié des paysages, on franchit allègrement cette distance, aussi joyeusement que les bons petits chevaux de la diligence, ces infatigables cavalli dont on souhaite l’impatience et la hâte à leurs maîtres fläneurs. La Foglia trace notre chemin capricieux entre mille cailloux, qu'elle caresse fraternellement sans jamais les submerger. Elle tourne, mince filet, entre chaque pierre et nous suivons docilement tous ses Jeux, nous obéissons à toutes ses fantaisies. Déjà loin de nous le mont Accio et la Villa Imperiale, loin la noble allée, de cyprès et de statues alternés, de la villa caprile. A flanc de montagne, la route domine le lit verdoyant où s'amuse la Foglia. Des sommets que le roc couronne, les pentes gazonnées descendent baigner leurs pieds dans la fraîcheur de l’eau rapide et vivifiante. Les oliviers, les pèchers, les amandiers, les pommiers secouent sur le tapis de jeune froment où ils sont posés, leurs fleurs roses et blanches. La tendresse de ces

cliamps resserrés entre les rochers et que la neige, là haut, regarde avec bienveillance, est inexprimable. La haute muraille des Apennins arrète les vents funestes. Seule l’Adriatique, par l’embouchure que Pesaro commande, vient souffler ses brises tièdes, embaumées des cythises de la Grèce. De toutes autres parts, le plus attentionné des cirques protège la terre féconde. Et, une fois encore, je m'étonne des oliviers tordus, trapus à la base et légers, d’une menuaille paradoxale, au sommet. Les troncs semblent faits pour résister à mille tempêtes, dont :ils triomphent. Les branches, au contraire, proclament la sérénité d’un ciel toujours clément. On dirait Falsacapa ou Don Quichotte partant à la recherche de brigands à pourfendre et ne rencontrant que des enfants à embrasser. |

Peu à peu, trop lentement au gré des cavalli ardents, de ces cavalli dont la robe lustrée atteste un soin que les paysans d'Italie réservent exclusivement à leurs bêtes, peu à peu la vallée se rétrécit et la route commence à franchir des torrents à sec, à se créer un passage aux dépens des rochers. Les montagnes se rapprochent les unes des autres, mêlent leurs pentes et confondent leurs prairies. Un village surgit au loin, Montecchio, haut perché. Rien n'est plus surprenant, d’apparence, que ces villages, et rien n’est au fond plus logique. Ils sont là, à point nommé, pour le décor et pour le souvenir. A peine les a-t-on aperçus qu'il est impossible de concevoir le paysage sans leur silhouette, le paysage historique et pittoresque. Ils signalent la fissure qui, sans eux, choque-

rait l’œil et accuserait une impardonnable imprèévoyance.

Montecchio s’efface au point exact où la montagne se suffit à elle-même et suffit à protéger le labeur des hommes. Le soleil commence à réveiller les voyageurs qui se désencapuchonnent ; les langues se délient; j'enseigne quelques mots de français à un marmot ; des bambini s’accrochent aux marchepieds en nous offrant des violettes, et la voiturée sourit au « galante francese » qui la fleurit toute. Mes compagnons, je les en félicite intérieurement, n’ont pas deviné le sentiment de solitude que j'éprouve au milieu de ces êtres inconnus et qui me pousse à rechercher des amitiés. Mes violettes prétendent à m’assurer quelque fraternité, au milieu de ces ravins mystérieux, si propices aux coups de main: en pays étranger, pour peu qu'il soit bouleversé et sévère, nous retrouvons nos âmes d'enfants élevés avec Walter Scott et Fenimore Cooper, bercés de récits à la Scudéry et à la Paul-Louis Courier.

« Urbin, dit Montaigne, est une ville de peu d'excellence, sur le haut d’une montagne d’une moyenne hauteur, mais se couchant de toutes parts sur les pentes du lieu, de façon qu'elle n’a rien d’égal et partout il y a à monter et descendre. » De cet étrange voyage, où Montaigne n’a noté avec quelque détail que ses « bénéfices de ventre », voici pourtant ce crayon précis qui me revient à la mémoire au moment où, les chevaux prenant le pas pour la dernière montée, je saute à bas de la voiture. Non, non, Urbin n’est pas une ville de peu d'excellence ! Telle qu’elle se présente sur son

A LA CONFUSION DE M. TAINE «8x

pic, de hauteur, peut-être moyenne, mais respectable, elle a grand air et je sens que si Montaigne la goûta médiocrement, c’est sans doute qu'elle se refusait à toute familiarité. En mettant pied à terre, J'ai cru que j'allais bientôt l’aborder. Pendant une heure encore, je devrai tourner à ses pieds avant d’être admis à la complimenter. Urbin, sur son trône de pierre noire, est une grande dame, très bien élevée, de très bonnes façons, qui veut dire, à ses visiteurs, en toute connaissance : entrez et prenez la peine de vous asseoir à mon côté. Elle entend étudier à loisir avant d'accueillir. Tandis que je me présente, tour à tour, de droite, de gauche, de face, tandis que je tourne le dos, puis vire brusquement en vue d’un indiscret kodak, elle ne cesse de me regarder fixement avec ses yeux graves et sa main reste obstinément cachée sous son vert manteau de irondaisons. Fille d’une race dont les Montefeltre sont la fleur suprème, Urbin sait qu’elle date d’un temps où Guido vint de Carpagna, située, dit Dante, « dans les montagnes placées entre elle et celles où jaillit le Tibre » ; elle est réservée et un peu méfiante ; elle regorge de dignité et de quant à sol.

La ceinture de murailles dont ses reins sont bouclés s’abaisse cependant. Je vois les maisons brunes s'ouvrir au printemps parmi lequel je circule. Serrées, enchevêtrées comme les montagnes qu’elles contemplent, elles mêlent leurs toits de vieille tuile recuite par cinq cents ans de soleil. Des clochers fusent, un dôme s’arrondit et, dans les murs, des portes s'ouvrent. Les chevaux de la

diligence redressent la tête, leur pas se fait plus sonore et voici que mes compagnes arrangent leurs alours. Longtemps, nous longeons les remparts, comme si le conducteur cherchait le joint par où il entrera. Il le trouve enfin.

Lorsque les condottieri de César Borgia arrivèrent à Sinigallia, ils étaient pleins de confiance et de joie. Tout leur souriait, les fenêtres illuminées du palais qu’allait souiller leur égorgement et la bonne grâce de leur maître. Au bruit de la porte qui se refermait sur eux, ils pâlirent pourtant, ayant senti passer le vent de la mort. La porte d’Urbin franchie, je regarde mes compaenons et 11 me faut reconnaître leur placidité pour me rassurer. Ce n’est pas une rue où les cavalli nous entraînent. C’est un couloir de prison.

Deux hautes murailles surplombent, une véritable veine minière. J’ai beau me pencher par la portière, je n’arrive pas à voir l’azur du ciel. Tout à l'heure les roues, de chaque côté, vont toucher et la voiture nous aplatira avec elle. Sur les dalles, le trot des chevaux et la ferraille des ressorts font un bruit épouvantable, mille fois répercuté. Des geôliers sont là, à n’en pas douter et les amis que j'ai fleuris sont de braves prisonniers bien dociles, résignés comme ils sont tous en ce pays où, l’autre jour, sur un mouvement d'impatience qui m'échappa, quelqu'un me dit en souriant : « Vous ètes français... »

Quelques minutes après, on m'invitait à descendre et la place d’Urbin, grande comme la main, m'offrait pour tout horizon cinq échelles à gravir ou à descendre. Ce ne sont pas des rues,

mais des lits de torrents. Montaigne a raison, cette fois; je n’ai à choisir qu'entre l’ascension ou la dégringolade. Les maisons grimpent en enfilade, vertigineuses à suivre leur pente. D’une tension exaspérée, elles s’accrochent au rocher et le peloton de bersaglieri qui débouche tout à coup et se lance à l'assaut, tout en soufflant dans des trompettes pointues, a été bien certainement commandé pour ranimer leur courage. Un bicycliste pourtant ! intrépide et calamiteux. Serait-ce le portier de mon hôtel, à Pesaro, l’homme galonné que j'ai surpris hier en train d'établir un record autour du salon, et qui vient ici établir le record de la culbute? Montrons que le francese, s’il est pétuant, est vigoureux aussi. Derrière les rapides soldats, je m’élance vers la contrada Raffaelo Sanzio. Dans ce ravin, naquit Raphaël. Et voici sa maison haute, grave, aux murs sans crépi; une plaque de marbre signale l'honneur qui lui fut fait.

Vanité des systèmes ! — Je voudrais réunir aujourd’hui autour de moi la petite cohorte de ceux qui imposent à tout être humain, dans son éclosion supérieure, la marque du milieu où il naquit. Que, derrière des murs aussi revèches, le plus charmeur des peintres ait ouvert les yeux à la lumière dont il enivrera les générations ; que, dans cette rue malveillante, cet homme heureux ait fait ses premiers pas ; que, le long de cette cascade cabossée, cet artiste régulier ait pris contact avec la vie; que cette sèche cité si distante d’abord et dont les habitants sont soumis aux plus pénibles contraintes, ait donné naissance à l’accueillant,

apaisé et serein génie de Raphaël — il y a là de quoi ébranler les plus fortes convictions ; il y a là de quoi confondre M. Taine lui-même ! À Urbin, la théorie du racinement subit la plus fatale épreuve. Elle s’y émiette. Que Raphaël se soit, comme je m'y efforce, essouflé à grimper jusqu’en haut de sa contrada, sans garder au cœur une amertume indélébile, une rancune tenace contre la nature qui fit les montagnes et les hommes qui ont eu la fantaisie de peupler celles-ci, qui l’expliquera, qui le justifiera? Lorsque j'arrive au sommet, je maudis presque Raphaël et je me sens enclin à ne plus lui accorder qu’un peu de talent.

Le petit Sanzio atteignit du moins, comme Je viens de le faire, les remparts qui ferment sa contrada. Ilcontourna ces murs brunis et contempla la majesté des vallons que les Apennins laissent choir de leurs flancs. Au loin, les neiges brillent sous un soleil de gloire. La libre San Marino se dresse, plus haute encore et défie toute approche. Le moutonnement de la terre convulsée répand à l'infini la générosité puissante de ses fruits. La mäle beauté ! Quelle hardie majesté ! Que vit donc Raphaël de tout ceci ? Et voici que se lève une brume légère, un mauve chatoiement dont la douceur enveloppe, noie les lignes, nettement découpées derrière le frémissant rideau, tandis que les blancs sommets prennent des reflets fleur de pêcher. Le vètementsi tendre d’une nature altière, l'œil de Raphaël en resta ébloui sans jamais le soulever. Il demeura indifférent au tragique de ce dessin pour n’en voir que l'enveloppe de charme et de langueur toute ombrienne : les leçons de Pérugin

lui rappelleront uniquement celle-ci. Ce paysage dominateur et impérieux, il ne le devina pas sous l'apparence heureuse qu'il lui plaît de se donner. Son œil pur et sûr de soi, il le laissa errer à fleur de collines, de ces collines qui se couvrent d'une gaze impalpable, pour lui impénétrable. Celui qui fut appelé le grand ordonnateur, ne doit rien à ces montagnes vigoureuses et heurtées, à sa patrie. C'est en contemplant les grâces tranquilles du Morello et de Fiesole, c’est parmi les lilas de San Miniato que l’inquiet Michel-Ange bouillonna. Et c'est devant les neiges imposantes et les chutes vertigineuses des rochers d’Urbin que le calme Raphaël s’éveilla. — Vanité des systèmes!

Le sentier, cependant, a contourné la vieille rocca et m'a conduit au bord du ravin de l’autre côté duquel, face au mont Nerone, la solennelle demeure des Montefeltre, vraie forteresse de granit, étend à l'infini ses deux ailes pour en couvrir la ville et la campagne. Seuls, trois étages de loggias, au centre, entre deux minuscules tourelles, animent et réjouissent cet aspect. Elles en sont la coquetterie ; elles rassurent sur tout l’appareil. Les ducs d’Urbin étaient redoutables ; ils savaient se montrer affables à qui les respectait. Ils occupaient leurs loisirs de condottieri à feuilleter de précieux manuscrits, et, lorsqu'ils avaient fructueusement pillé le voisin, ils ne se refusaient pas à prier les citoyens de regarder avec eux, du haut des loggias, les montagnes mauves ; ils se reposaient par de gracieux et paternels accueils. ue

J'ai franchi le ravin. Infatigable, j'ai grimpé,

encore une fois, à l’échelle et, après une visite, dans le dôme, au Piero della Francesca, trop fin pour ce rude talent, à la Pieta réaliste de Jean de Bologne, je suis allé saluer, dans son palais, le courtois Federigo. Les temps ont marché depuis Guido, le dogue altéré de sang, celui que Dante vit dans « la fosse où gémissent ceux qui ont excité la discorde ». Un siècle a passé et personne, dans le palais d’Urbin, ne se souvient de l’'Ancêtre qui « connut toutes les ruses, toutes les voies couvertes et pratiqua si bien l’art de la fraude que jusqu'aux limites de la terre son nom résonna ». Federigo ne demande qu’à jouir en paix d’un domaine que cet ancêtre a conquis.

Sans doute, il part èn guerre. Florence l’emploie et il a la gloire de vaincre Sigismondo Malatesta. Mais son cœur est à Urbin, dans son beau palais. C'est à celui-ci qu'il pense lorsque, du sac de

Volterra, tout ce qu’il veut, c’est une bible hébraïque, pour sa part de butin. Dès qu'il peut, sans forfaire, quitter le service, 1l accourt à Urbin et dispense à ses sujets le profit de ses campagnes. Sans escorte et sans armes, 1l parcourt la ville et ses entours. $es Jardins sont ouverts à tout promeneur. Il préside aux jeux athlétiques, qu’il instilue en vue de développer la vigueur et l’agilité des jeunes hommes. Il visite les artisans et fait droit dans les douze heures aux requêtes qu’on lui adresse. Lorsqu'il passe dans les rues, le peuple se jelte à genoux en criant : Dio ti mantegna, signorel Castiglione l’appelle la lumière de l'Italie. Piero nous a légué son portrait si fin et celui de sa femme au nez cassé, Battista, l’une des gloires des Offices.

Nul n’est plus cultivé que Federigo. Avec tous les jeunes princes de son temps, il a été élevé dans la « maison joyeuse » de Victorin de Feltre, EE s du seigneur de Mantoue. Il a du savoir, de l’élo quence, de l'esprit, de la franchise et de la lo auté. Il sait le prix des belles choses et il s’en entoure. Sur son ondre, les couvents copient nuit et jour les plus rares manuscrits. Et, à la mort de son père, c’est un élève de Bramante qu’il charge de construire une demeure où se verront sans doute la majesté guerrière de sa race et sa propre valeur, mais aussi ses préférences pacifiques et les grâces dont il se pare.

Ce que voulaient être la Pilotta de Parme, les châteaux de Plaisance, de Modène, de Pavie, ce que n’est plus le corte reale de Mantoue, le palais d'Urbin le fut et l’est resté. Au dehors, sur toutes ses faces, un grand mur sec, rébarbatif et imposant, percé de fenètres rares. Au dedans l'élégance et le faste des colonnades et des galeries, des escaliers majestueux et des salles immenses, faites pour les cortèges et les jeux aimables. Il n’est pas seulement l'unique exemplaire, subsistant dans son intégrité, d’une époque brillante et cultivée que Laurana a construit ; 1l est aussi un modèle.

Le cortile est clair, d’une ordonnance classique par ses gracieux portiques qui supportent un étage de fenêtres rectangulaires, flanquées de colonne 8 engagées, du même style que celles du pourtour inférieur. Ces fenètes éclairent une galerie dressée au-dessus des voûtes et qui commande à toutes les salles.

Quelques tableaux, assemblés avec la prétention

de constituer un musée, occupent aujourd’hui les appartements où Federigo, Elisabetta et Leonora da Gonzaga, puis Lucrezia d’Este, tinrent leur cour cultivée et affinée ; deux Titien, un Piero, un Baroche, quelques Vite, l’élève de Francia, le premier maître de Raphaël, quelques œuvres du vieux‘ Giovanni Santi où se voit la franchise que le fils transfigurera, et surtout le Justus van Gent, tableau fameux dans tout l'univers et dont je garde pieusement l'impression révolutionnaire pour un usage moins malencontreux qu’en cette Urbin.

Sauf de ces toiles, les salles sont veuves. Elles ne possèdent plus rien des riches bibelots qui les ornaient. Jamais, pourtant, la nudité des murs dépouillés n’a excité moins de regrets. Plus rien que de rares toiles égarées dans ces immensités, mais partout un décor si merveilleux, une ornementation si brillante que l'œil, par leur aide, anime tous les êtres. Comment, à voir ces portes, les plus purs chefs-d'œuvre de la marquetterie, aussi variées que les plus brillantes stalles de la Vénétie et du Milanais, comment ne pas, tout de suite, peupler l’espace qu'elles délimitent, de tous les velours, de toutes les chevelures que le béguin retient, de tous les sourires et de toutes les œillades ? Elisabetta da Gonzaga, que ‘Federigo donna pour épouse à son fils Guidobaldo, apporta ici les mœurs d’une ville où Isabella régnait par le goût et l’esprit. Isabella était fille d’Este et voilà réunis entre ces murs les trois centres polis et élégants de la Renaissance, Este, Gonzaga, Montefeltro. Ce sont d'eux que s’inspira Castiglione pour son courtisan, et c’est Mantoue et Ferrare

aussi bien qu'Urbin, qui survivent pour notre enseignement.

Devant cette cheminée au bandeau d'enfants qui dansent et trompettent, et que surmonte son aigle, Federigo se rappelait avec émotion les tribunes de Robbia et de Donatello, dont l’influence est ici manifeste. Mais leur sculpteur, Ambrogio da Milano, connaissait aussi les plus pures productions de l’art vénitien et de l’art romain et, ainsi que Raphaël, il ordonna tout ce que ses prédécesseurs avaient inventé. La perfection de l'effet et la minutie de l’exécution s’ajoutent ici à la liberté et à l’audaceflorentines. Mais quels mots seraient d’une coloration assez fine et douce pour dire la discrète richesse de ces portes, de ces chambranles de marbre, de ces marquetteries, et pour les décrire ? Il est possible encore de dégager le caractère général d’un monument. On peut s’arrèter sur une œuvre plastique. Ges détails menus, dont toute la valeur se mesure à d’autres détails avec lesquels ils s’harmonisent et qui n’ont de prix que grâce à un ensemble formé de la grâce impondérable de chacun, ne peuvent rencontrer le mot unique qui dégage l’individualité tout en conservant l'unité. L'art décoratif est un art modeste, fait de discrétion, d’effacement personnel, pour concourir, avec la plus merveilleuse abnégation, à un éclat général que toute particularité détruit. Lorsqu on a la fortune d’en rencontrer un si rare spécimen, le mieux est de se laisser pénétrer par le charme de ces petites choses jolies, élégantes et de baigner avec elles dans l’atmosphère délicate qu’elles ont créée et qu’elles ressuscitent, sans se lasser jamais.

Comment, en effet, n’être pas gagné par le discret asile qu'est la bibliothèque de Federigo ? Et comment, d'autre part, y toucher assez légèrement pour ne pas le froisser ? Du haut en bas d’une petite pièce, grande comme un cabinet à Versailles, les plus fins panneaux, aux attributs pastoraux, ferment les rayons où Federigo alignait passionnément ses manuscrits. Il en possédait huit cents. Si l'on songe que Nicolas V, le grand pape de l'humanisme, linstigateur de la Renaissance, le grand ouvrier de la culture italienne et, par l’Italie, du monde, n’en avait guère plus d’un millier, que les Médici, à ce moment-là, n’en possédaient que cent cinquante-huit, Visconti deux cent quatre-vingt-huit, on mesure aussitôt l’admirable effort de Federigo et cette petite chambre, en dehors de sa grâce intrinsèque, s'illumine de science et de poésie. Florus, Tite-Live, Ciceron, Juvénal, Quintilien, Virgile, Claudien, Stace, Térence, Sénèque, Salluste, Pline, Horace, Ovide rassemblèrent ici leur troupe diverse et magnifique. Les doigts les plus agiles et les plus tremblants de piété feuilletèrent ces pages tirées du tombeau barbare. Le soir, lanterne à la main, Federigo, Guidobaldo, Élisabetta venaient ici, ouvraient les petites portes où la flûte de Pan se couronne d’un laurier. La main rude ou fine, mais toujours émue, atteignait Virgile et bientôt sous le bandeau d’enfants que l’aigle surmonte, les Géorgiques berçaient de leur rusticité ces cœurs repus de batailles. Puis, dans la petite chapelle contiguë à la bibliothèque, grande comme la main elle aussi, toute fouillée de stucs ondulants, où un moulage de crâne de Ra-

phaël a remplacé l’image divine, on venait prier Dieu de pardonner les pillages, en faveur du poète auquel on consacrait leur profit. Et Dieu était indulgent, comme nous le sommes aujourd’hui, à ces seigneurs, si insensés d'autre part, que leur bonne volonté rapprochait de lui, comme elle leur mérite nos indulgences et notre faiblesse attendrie.

Lorsque Paul IT voulut faire rendre gorge à Roberto Malatesta qui entendait profiter, en gardant Rimini pour lui seul, du meurtre d’Isotta et de Salluste, Federigo de Montefeltro accourut au secours de son compère en tyrannie et le sauva. Federigo se frouvait, ce jour-là, obéir non seulement à la tradition gibeline de sa famille, mais encore à son intérêt le mieux entendu qui était d’empècher le Saint-Siège d’absorber ainsi, peu à peu, les villes et lesterritoires. Et pourtant Federigo ne résiste pas à l’orgueil de marier sa fille Giovanna à Giovanni della Rovere, le neveu de Sixte IV et dont 1l avait été l’'éducateur. Son fils Guidobaldo sautera définitivement le pas. On le verra partir derrière César Borgia, à la conquête des Romagnes. Le leçon ne tarde pas, d’ailleurs. Guidobaldo est bientôt obligé de s'enfuir à Mantoue, auprès de son beau-frère Federigo II. Laissons passer la tempête, dut-il se dire et, lorsqu'il mourut, cinq ans après l’avènement de Jules II, laissant son duché au fils de Giovanna et de Giovanni, son neveu et celui du pape, il crut sans doute n’avoir qu’à se louer de sa circonspection et de son jugement. Peu à peu ce-

1ÿ7 PETITES VILLES D'ITALIE

pendant, sous les Rovere, le duché d’Urbin va décliner. François-Marie sera l’épée aveugle de son oncle Jules et il poussera le désintéressement jusqu'à entrer en lutte avec Este. Lui aussi, comme Guidobaldo, reçut sa leçon. Pierre-Louis, le fils de Paul TIL, lempoisonna. Son petit-fils vendit enfin Urbin à Urbain VIIT et se retira à Castel-Durante où il mourut, désespéré de ce qu’il avait fait.

Sa duché, pourtant, n'avait rien qui la distingnàt beaucoup de ses sœurs. Depuis le jour où le pape et l'Empereur se les étaient partagés, on ne comptait pas beaucoup de principautés qui restassent maîtresses de leurs destinées autrement que par fiction nominale. Seul, César Borgia avait compriscomment onsauveraitl’Italie dudémembrement. Les successeurs d'Alexandre VI, papes et seigneurs — FMovere et Médici — à la fois, vont s’efforcer de rétablir les petites tyrannies et de maintenir la suprématie générale de l’Église romaine. César tendait à supprimer les seigneurs et à anéantir la puissance temporelle. Sous couleur de galvaniser celle-ci, Jules IT et Léon X vont travailler au bénéfice de ceux-là et, dans la ruime commune, entraineront l'Italie.

César, à la mort de Pie III, qui fut pape pendant vingt-sept jours, perd un moment de cette profonde clairvoyance que l’on a appelée son étoile. Il est troublé, on le sent, et il commet la faute irréparable. Grâce à son appui, le cardinal della Rovere est élu pape. Tout de suite le problème se pose. César reçoit du pape la permission de reprendre les villes où les seigneurs sont rentrés. L'idée de Jules est de remettre la Romagne entre

les mains de l'Église par les mains de César. Mais les deux hommes ne pouvaient s'entendre. A peine César est-il parti que Jules dit à Machiavel : « César n'aura pas un créneau de mes forteresses ». Et il envoie aux villes l’ordre de se déclarer sujettes du pape et non de César; il leur enjoint de ne pas reconnaître César comme son représentant.

« Peu à peu César s’achemine au tombeau », dit Machiavel. Sans une victoire espagnole sur le Garigliano, César eût trouvé ce tombeau dans les cachots du château Saint-Ange. IL profita de ce succès pour obtenir la promesse de quelques concessions et, se gardant d’en réclamer l'abandon, il s'embarqua pour l'Espagne.

Jules IL, libre de poursuivre sa politique de réaction seigneuriale, va s’y jeter avec une frénésie telle qu’elle paraîtra enfantée par un véritable délire, caractérisé par Louis XII et Maximilien lorsqu'ils nommeront, pour une fois d’accord, Jules Il : « l’ivrogne ». On a voulu voir dans Jules IT le grand restaurateur de la puissance pontificale, linfatigable adversaire qui formera la ligue de Cambrai. Comme Borgia, assurément, Jules pensera à son trône. Ainsi que Borgia qui entraînait Guidobaldo à la conquête des Romagnes, il enverra à l'assaut de Bologne son neveu d’Urbin, Baglione, Gonzaga et Este. Mais, sous ces apparences aussi, Il faut chercher les intérêts qui s’agitent et « les destinées qui se préparent ». Et comme M. Guglielmo Ferrero vit dans César le destructeur de Rome, je verrais dans Jules II le destructeur de la Papauté, celui dont les gestes

appelèrent Charles-Quint, comme les gestes de César appelèrent Constantin.

Les mobiles et les actes peuvent être catholiques, l'instinct et les effets restent fatalement seigneuriaux. Jules verra tous ses efforts romains aboutir au maintien des seigneurs, dont la plupart lui sont attachés par les liens du sang. Ce n’est pas impunément qu'il fut élevé à la cour de Sixte IV, auprès de son cousin le cardinal Pietro Riario, de laste et de débauche scandaleux. Ce n’est pas en vain qu'il a vu son autre cousin Girolamo Riario, épouser Catarina Sforza et devenir seigneur d’Imola et de Forli. Quels furent donc ses titres au cardinalat? Et, quelle que soit sa passion pontificale pour la grandeur et la suprématie de l’Église, il sera condamné à n’accomplir celle-ci que par le moyen de son émiettement. Il pourra le secouer et, parfois, le rejeter, toujours il reviendra se remettre sous le joug fatal. Pour résister aux Français et aux Allemands, le seul moyen qu'il trouve c’est d'employer

les seigneurs, par conséquent de rendre à ceux-ci

pouvoir et honneurs. Il les abaissera, après ? Rien ne permet de croire que les seigneurs se laisseront faire. Tant de naïveté, en Jules II, est-elle vraisemblable? Pour résister à l’invasion étrangère, une ville, État considérable, reste debout, Florence. La vieille cité guelfe est alliée à Louis XIT; mais Jules doit savoir que Florence ne s’appuie sur l’un que pour mieux résister à l’autre. Les alliances de Florence ne durent que le temps, et encore! nécessaire. L’âme seigneuriale de Jules est si impérieuse qu’il n’a de cesse que les Médici soient rappelés. Ce n’est qu'après le retour de

R-. d'OE Lo

Florence au conseil seigneurial qu’il se rassurera. La démocratie guelfe de Florence, le pape la réduit à une harmonique tyrannie. Les apologistes contemporains de Jules pourront le considérer | comme le sauveur de la papauté, il restera, aux | yeux de ceux qui regardent de près, comme le, plus frénétique des podestats et des condottieri qui ont réussi. La loi du développement moral ( l'oblige à agir en faveur de ceux qu’il prétend réduire. À sa mort, Léon X trouvera le morcellement auquel César Borgia aura voulu remédier, rétabli. Les seigneurs sont plus puissants que jemais — ils comptent même une unité de plus, les Médici. Jules IT ne sera qu’en apparence le restaurateur de la Papauté ; il est en réalité le plus sûr agent de l'Empereur, ce seigneur des seigneurs, il est le second destructeur de l'Italie.

Le poison des Borgia, il faut en décharger la mémoire de César : Alexandre VI l’hérita de Sixte IV et 1l s'appelle népotisme. Jules II et Léon X le burent avidement et le gardèrent dans leurs veines jusqu’au dernier jour. Chez Léon X, il produira cependant un effet plus violent, et surtout plus franc. Toute la politique de Léon X tendra à gaver la famille. Il veut tout pour eux, Sienne, Ferrare, Urbin, ne reculant devant aucun crime pour s’en emparer. Il pend à Rome les seigneurs de Romagne venus afin d’implorer sa justice. Léon X n'a même pas la précaution, qu'avait Jules Il, de se cacher à soimème ses desseins. Et c’est très sérieusement qu'il songe à donner à son frère Julien le royaume de Naples, et à former pour son neveu Laurent un

royaume de Haute-ltalie. Le prestige d’un siècle éblouissant par les arts et auquel fut donné le nom de Léon X, laisse trop dans l’ombre la véritable figure de ce pontife qui n’est, strictement, que la répétition d'Alexandre VI. Mêmes meurs privées, avec plus de culture humaniste, ce qui le rend moins excusable encore, surtout même vertige familial et personnel. Sans dignité, il sortait de Rome, les bottes aux jambes, pour courre le cerf ou le lièvre, 1l s’entourait de bouffons et de pages suspects. Il vendait tout. Sans conscience, il multipliait les crimes politiques. IL assista aux débuts de la dernière lutte où l’Italie, écrasée, succombera. Lorsqu'il meurt, en 1521, il peut se dire qu’il a précipité un événement que seul César Borgia eût empêché, par sa constitution projetée d’un grand État, puissant et vaste, fondé sur la démocratie italienne, sur les libertés municipales et non pas sur les tyrannies familiales. C’est Clément VII, un Médici, juste châtiment, qui verra, en 1527, le sac de Rome et, en 1530, la prise de Florence.

On pourra épiloguer sur certaines intentions. Certains actes, comme les prises de Pérouse et de Bologne, contredisent, en effet, à cette philosophie. Prenons garde seulement que la tortue, parfois, se trouve obligée de dévier de sa route, lorsqu'elle rencontre des obstacles. Ses pas paraissent alors désordonnés; mais dès qu’elle est libre de ses mouvements, elle reprend toujours le chemin de la mer. Ainsi font Jules II et Léon X. Ils ont pu accomplir certains gestes que l’on opposera à cet idéal personnel et familial. Mais c’est toujours

vers celui-ci qu'ils reviendront, parce que leur génie le veut, mème et surtout lorsqu'ils croiront agir pour le seul bien de l’Église. La Papauté tombée aux mains des grandes familles ne peut pas agir autrement que celles-ci. Elle est prise dans l'étau, la chair crie... Clément VII et Paul 111 ne sont pas si loin que l’on ne puisse solidement enchaïner. Il faudra le tonnerre que brandissent les fils de Luther pour arracher le Saint-Siège à son sommeil népotique et susciter Sixte Quint.

SOUS LES BRISES DE PHÉACIE Ancône.

AE d'entrer dans la verte Ombrie, Ancône est une halte salutaire. Voilà bien des jours déjà que je cours de ville en ville à la poursuite des chefs-d'œuvre ou des émotions passagères. Ma chasse a été fructueuse. Mon carnier est plein de tous les gibiers. J'ai besoin d'en décharger un instant mon épaule. Uné journée dansle vent marin, à la pointe du coude qui donna son nom à Ancône, rendra à mes muscles leur souplesse. Je regarderai entrer et sortir les vaisseaux de Grèce et de Dalmatie et mes yeux fatigués se reposeront sur les voiles pourpre et safran des barques latines. Étendu sur les pentes du mont Guasco, je baignerai dans la lumière orientale, je respirerai les parfums phéaciens, je me préparerai une âme nouvelle et retrempée aux souffles de la nature, afin de mieux goûter la généreuse plaine que traverse le Tibre dédaigneux, où paresse le Clitumne de Pline et de Carduceci et qu'arrose sans en tirer vanité le bienfaisant Topino.

Ancône repose à l’abri des vents, entre deux hauts rochers, dont l’un pique droit dans la mer

aae——

eomme s’il voulait, ainsi que les vaisseaux dont il est l'abri, cingler vers le large. Dans la dépression qui sépare ces deux montagnes, le Guasco et l’Astagno, Ancône se ramasse en quelques rues modernisées et a tôt fait de grimper, selon la cou-

tame nationale. Un peuple bruyant et pressé

CCR

anime la ville basse. Ce n’est pas la cohue génoise nisa rumeur étourdissante. Mais c’en est l’image réduite et fidèle. Un quartier neuf, vers l'Ouest, aux rues larges, tout en jardins, est le signe d’une prospérité réelle et li preuve que l’agitation des habitants d’Ancône n’est pas vaine. À droite et à gauche, les rues montent à l’assaut, et, en cette assiette contrastée, Ancône semble une ville qui, fondée au-dessus d’un estuaire pour le commander, a fini, lasse de ne pas voir venir le fleuve, par descendre dans le lit.

La vieille ville est biscornue, étroite, échelliforme et noire. Les places elles-mêmes, comme celle du palais communal et du plébiscite, dégringolent. Sur cette dernière, un Clément XII semble, vu du fond, porter San Domenico sur ses épaules, tandis que les arcades de la préfecture ouvrent sur une cascade tombant du ciel. Après une visite au Titien de San Domenico et surtout au Lotto du petit musée, éloquent rappel de ma journée bergamasque, lorsque, il y a deux ans, Jarrivais en Italie, j'ai escaladé le noir torrent, bordé de masures salies par les fumées de cent vapeurs ancrés dans Îe port et qui crachent impudemment leurs suies, torrent où se déversent des ruisseaux, ruelles inquiétantes, véritables coupegorges, torrent si raide qu’il a bien fallu disposer le

sol en escaliers et qui, tous les vingt mètres, passe sousdes voûtes dont les maisonslaissent pendre quelques fleurs — ou, de préférence, quelques loques. J'ai admiré le portail d’une somptuosité presque fantastique de San Francesco et le palazzo dei Mercanti, qui est, dit-on, l’une des œuvres les plus expressives du gothique italien, avec ses trois porches très fleuris et surmontés d’une loggia. Mais Ancône est si parcimonieuse de son territoire qu’il est impossible de regarder ce monument de face. On ne le voit que de profil, ce qui est, pour un décor, une condition fâcheuse. Montant toujours, j'ai gagné la place du palais communal ouvert sur la mer. Du haut de cette petite terrasse, Ancône se tasse au fond de son trou, tandis que, en face, de l’autre côté de la rade, la forteresse du mont Astagno envoie le salut de Sangallo, l'élève de Bramante.

Combien de temps ai-je monté encore ? Sur un large terre-plein, tout gazonné, la cathédrale San Ciriaco, forme un assez heureux mélange de roman et de byzantin. Un porche aux lions emmanchés de colonnes ouvre sur une croix grecque, à trois nefs, dans tous les sens. Sous chaque transept, qu’elle soulève, une crypte est creusée. La coupole est placée à l’intersection des quatre bras de la croix. Le monument est original, unique même je crois, par sa forme régulière et la distribution égale de tous ses membres. Ceux qui l’élevèrent à la place d’un temple de Vénus, respectèrent ce qui subsistait de celui-ci, dix colonnes que Catulle chants. Le souvenir classique protégea la déesse maudite des chrétiens et grâce à lui nous possédons une église d’une forme imprévue.

SOUS LES BRISES DE PHEACIR 20r

Lorsque l'antiquité vint donner au monde une jeunesse nouvelle, lorsque les manuscrits précieux, à l’époque, et grâce à lui, du concile de Constance, quittèrent les couvents germaniques et francs où Poggio les récolta, l'Italie se grisa de paganisme et son langage, qu'elle retrouvait, se fleurit de tous les dieux. Elle gardait intacte sa foi chrétienne, mais elle l’enguirlandait d’'Olympe. Sannazaro invoque les Muses après avoir convoqué les anges ; Dieu le père est le roi des dieux, Marie en est la reine. Chez Bembo, Jésus-Christ est le héros sublime, la Vierge une « nymphe rayonnante ». Cortesius appelle saint Augustin « le prophète pythique » et saint Thomas d'Aquin « l’Apollon de la chrétienté ». Les prédicateurs eux-mêmes ne se refusaient pas ces parallèles. Le dôme d’Ancône a devancé cette fusion. Deux siècles avant Marsile Ficin, il concilia dans la beauté toutes les piétés et Vénus offrit au Christ son temple écroulé, pour galvaniser l’idéal, Ainsi que les « renaissants » je mêle dans mon esprit, sans les confondre, les religions et les dieux. Mais la Vénus du Guasco, quelle est-elle ? Sur ce promontoire, c’est Thétis, c’est Anadyomène, ce n’est pas la déesse implacable qui déchire le sein auquel elle s'attache pour en faire sa proie.

À Thétis favorable je demande les caresses de ses brises, le réconfort de son souffle salé. Sous mes pieds, la mer bleu, la mer tranquille et sans rides, , répand-sa flaque infinie. Le ciel s’y contemple et leurs azurs ne font qu’un. La côte italienne fuit derrière moi, rose et blanche. L'’orient miraculeux, au loin, s’indique par une ligne de brume transparente. Et lorsque le vent se lève, il me

Débat

semble que de subtils parfums de lauriers roses

viennent me chatouiller. Ici, là même où je suis, le grand pape humaniste, nourri, mais non corrompu par lui, de paganisme, l’énergique Pie ITregardait vers la haute mer et guëêtait les galères qui devaient l’emporter vers les rives où il espérait, contre les Turcs, de victorieux combats. Dans ce pelit palais, si pauvre, qui borde à pic la terrasse où je repose mon esprit et mes muscles fatigués,

il mourut de douleur. Comme Tristan à Karéol, 1} .

u’entendait jamais que la triste chanson du pâtre fidèle et découragé. Et lorsque les voiles blanches apparurent enfin, le berger eut beau siffler ses airs les plus pleins de délirante alégresse, le dernier pape héroïque n’eut que la force de chanter son hymne suprême et d’exhaler son âme dans un hosannah. Qu’elle est belle ainsi déserte et peuplée, cette Adriatique printanière ! La mince silhouette des barques, le yacht blanc qui scintille à l’horizon, le lourd charbonnier qui contourne l'arc de Trajan dressé sur le môle, jusqu'aux traînées de fumée que le vent de terre abat et disperse sur la plaque d’argent des vagues endormies, 1l n’est rien qui ne dise la suprème grandeur et ne m'emporte vers les rivages que, d’ici, tout être humain ne peut qu’espérer. Cette Vénus, d’où venait-elle ? Ces poètes, quelle route avaient-ils prise? Ces Turcs, où étaient-ils ? Ces bateaux où vont-ils ? Cette beauté que je viens, tout le long de ma route, de coudoyer et que je crois poursuivre encore, d’où nous arrive-t-elle ? Et ce Dieu nouveau d’où vient-il donc ? De la terre sacrée, de la terre privilégiée entre toutes. De cette Grèce où Vénus

régnait, où Jupiter prêtait à rire, où Périclès rayonnait. C’est elle que mes yeux cherchent, c’est elle que mon âme désire et que mon esprit appelle. Je suis ici au point de l’Italie où la beauté aborda et d’où les amants partirent afin d’en rapprocher leur impatience. Vénus était venue à eux; ils la voulaient posséder dans son propre lit. Ah! qui dira jamais ce qui s’agitait d’Aeneas Sylvius, dans la fougue de Pie IT ! Celui-ci, de toute son âme chrétienne, aspirait à purger l’Europe des impies malfaisants — et ce que nous voyons aujourd'hui de l'empire mahométan n’est pas pour nous faire sourire de sa terreur. Mais dans ce désir impérieux qui traina jusqu'ici ce pape valétudinaire, et qui voyait ouverte devant lui la porte du tombeau, dans celle volonté exaspérée de monter le premier, comme fit le vieux doge aveugle, sur les vaisseaux vénitiens et d'aborder enfin aux terres promises, pourrons-nous jamais savoir ce qui subsistait du jeune homme cultivé, nourri d’antiquité, de tout ce vieux levain hellénique dont toute la Renaissance fermentait? Pie IL poursuivait la grandeur de l'Église et il voulait sauver la civilisation. Mais Aeneas Sylvius aspirait à descendre sur les rivages dont toute sa jeunesse avait rêvé. Dans le vieillard, le petit Piccolomini subsistait, dans le pontife l’é- * crivain frémissait. Hélas ! les mêmes abominations qu'au temps de Sylvius se renouvellent aujourd'hui. Sur le promontoire du Guasco l’homme moderne, aussi impuissant que le fut le pontife, songe aux massacres qui se perpétuent sur la terre divine. Comme Pie II, il regarde vers le Nord pour voir si les monstres de la mer n’arrivent pas, portant des

légions dans leurs flancs, et si un nouveau Byron n'accourt pas de la proche Ravenne dans l'espoir d'un Missolonghi définitif. L’Adriatique invite à croire en la complicité de son sein paisible. Ses flots caressent là-bas les terres inépuisables. Ils murmurent ici les hymnes panathénens. Dans la brume qui se lève, se forme une miraculeuse Vénus, celle qui déjà, au pied de ce mont, aborda, pour enseigner à l'Italie la beauté et qui nous supplie d’avoir encore une fois pitié de sa postérité.

Un autre héros. pourtant, et pape aussi, connut à Ancône les douleurs amères de la défaite. Plus heureux que Pie II, il y goûta les joies savoureuses de la revanche. C’est par l’occupation d'Ancône que Napoléon commença ses actes d’hostilité contre Pie VII et c’est d’Ancône que, en 1814, ce même pape, abreuvé d'amertume, repartit pour le voyage triomphal qui le ramenait à Rome après cinq années de captivité.

Deux papes, Pie VI et Pie VII, avaient quitté Rome prisonniers. Le premier mourait.en exil, le second revenait après avoir vaincu la révolution française qui les avait tous deux précipités. Jamais, depuis le jour où la papauté entra dans le concert politique, devint un État parmi les nations, jamais elle n’avait eu aussi manifestement le bon droit pour elle. Napoléon se montra envers Pie VII d'une mauvaise foi et d’une brutalité sans nom. Sous quelque face qu’on prenne la question, il est impossible d'expliquer l’attitude de Napoléon au-

trement que par la volonté de faire servir l'Église à sa propre domination. Pas plus au point de vue français, qu’au point de vue confessionnel, cette conception de la papauté n’est admissible. Il est certain, d'autre part, que les événements néfastes limitèrent seuls la résistance pontificale à la défense de son indépendance religieuse. Sur le terrain où il s'était placé, où il était maintenu si l’on veut, Pie VII restait en tout cas inattaquable, puisque c'était le terrain de la conscience indépendante et de la foi libre. Pie VII commit une faute, une seule. Lorsqu'il a couronné Napoléon, il veut abuser de cette cérémonie et recommencer avec le Corse le jeu de ses prédécesseurs avec les empereurs germaniques. Au sortir de Notre-Dame, il demande à Napoléon que les parties de l’ancien État pontifical. l'Exarchat, la Pentapole, Spolète et Bénévent, lui soient rendues. L'empire détenait les unes, la République italienne les autres. Pie somme Napoléon d’imiter Pépin et Charlemagne. Il insiste pour qu’on lui réserve une place à tous les congrès. Pie veut, pour l’Église, rang de puissance séculière. Et, non content de cette réclamaticn qui ne tendait à rien moins qu'à annihiler la révolution dont Napoléon se disait l’héritier et l’ordonateur, 1l insinue que Napoléon devrait, à l'exemple de Louis le Pieux, donner au pape un domaine sur la frontière des Gaules, ce qui veut dire: rendez-moi Avignon | |

- Cette faute initiale a-t-elle beaucoup pesé sur les décisions postérieures de Napoléon ? Il est permis d’en douter. Quoi qu’il n’eût pas fait, le pape n’eût pas été épargné davantage, sauf s’il avait abdi-

aoû | PETITES VILLES D'ITALIE

qué toute souveraineté spirituelle. Pie VII a le tort néanmoins d’invoquer des principes aussi hasardeux, à l’heure où des vérités moins contestables vont être mises en doute. Mais du jour où Napoléon fait sentir sa force au Saint-Siège, Pie VII se montre supérieur dans la résistance, et héroïquement digne de sa fonction toute pastorale. Partant pour Austerlitz, Napoléon occupe Ancône et, de ce jour, commencent les sévices et les injures. Chaque fois que Napoléon parle des princes de l’Église, c’est pour lestraiter « d’imbéciles ». Chaque fois qu’il s'adresse au pape c’est pour lui dire qu’il est son maitre et qu’il le forcera à se bien conduire. II le somme de chasser les Anglais, les Suédois et les Russes, de son domaine. Joseph a-t-il la faiblesse de demander au pape de le reconnaître comme roi de Naples, et Pie VIT a-t-il la logique d’ÿ consentir pourvu que Joseph reconnaisse la suzeraineté du Saint-Siège, que Napoléon rappelle Fesch,

envoie à Rome le conventionnel Alquier et déclare que, si le pape ne reconnaît pas Joseph, il ne reconnaîtra pas, lui, le pape et il menace de faire enlever Consalvi. À une prétention qui découlait strictement de la demande faite, on répond par des brutalités. On y répond par l’invasion. Napol:on occupe Ponte-Corvo et Bénévent et il délire : « Je partagerai le domaine pontifical ; j'établirai un sénat à Rome, je ferai apposer des aigles s sur le Vatican ! »

Tilsitt redouble l’insolence de Napoléon qui prétend obliger maintenant — le pape n’est donc pas un simple évêque de Rome? — Pie VII à partir en guerre contre les Anglais. Le pape s’y

refuse. Napoléon donne l’ordre d'occuper militairement Ancône, Macerata, Spolète, Urbin, Foligno ; il exige encore une fois la reconnaissance du roi de Naples, auquel il ajoute les rois de Hollande et de Westphalie et termine ses revendications par une série de décisions qui auraient fait du pape un simple préfet. Le 2 février 1809, le général Miollis entre à Rome avec douze mille ho nmes. Les affaires d’Espagne, Erfurt donnent quelque répit au pape. Pas longtemps. Le 17 mai, Napoléon annule la donation de Charlemagne « son auguste prédécesseur » et annexe les États pontificaux à l’Empire. Moins d’un mois après, le drapeau pontifical est abattu du château Saint Ange et, dans la nuit du 5 au 6 juillet, Napoléon ayant écrit à Eugène de Beauharnais que le pape «est un fou furieux qu’il faut enfermer », le général de gendarmerie Radet envahit le Vatican, fait prisonnier Pie VIL et son ministre Pacca, et les emmène l’un à Savone, l’autre à Fenestrelle. Voilà tout ce que, en huit ans, le Concordat a produit : le pape est prisonnier et l’empereur excommunié. On est revenu aux plus beaux temps de Philippe le Bel ou de Hildebrand.

De Savone à Fontainebleau, la vie du pape n’est plus qu’un martyre. C’est, de la part de Napoléon, contre son adversaire désarmé, une série d’actes abominables, violences, injures, mensonges, faux, intimidations, menaces directes et personnelles que la légende a amplifiées, mais que l’histoire, même réduites, réprouve hautement. La guerre est déclarée, à mort, non seulement au pape, mais aux cardinaux qui sont exilés, aux

évêques qui sont chassés, aux prêtres qui sont incarcérés, aux couvents dont un, de trappistes, esf fermé avec ordre de passer le supérieur par les armes. Tout cela, avec des alternatives d’enjôlement, d'autant plus répugnantes qu'elles correspondent aux revirements de la fortune sur les champs de bataille. Dès que l'étoile pälit, Napoléon se fait modeste et soumis, afin que le clergé l’aide à maintenir son trône. Dès qu’elle brille, il écume, persécute et ordonne.

Le pape est superbe de dignité et de constance. Il refuse tout, résiste à tout, se rétracte dès qu’il apprend que, par un faux rapport, on lui a arraché un assentiment qu’il aurait dû refuser et, en 1814, préfère qu’on le traîne sur les grandes routes plutôt que d’accepter de Napoléon la restitution de la souveraineté. Napoléon le garde comme otage et lui fait parcourir toute la France. On le voit à Limoges, à Brives, à Montauban, en Languedoc, en Provence, les postillons toujours prêts à tourner bride si l'invasion est repoussée. Il faut bien enfin le reconduire en Italie et, le 20 mars, il est remis aux avant-postes autrichiens, à Plaisance, n'ayant rien cédé, victorieux après cinq années de martyre.

Le 12 mai Pie VII arrive à Ancône où 1l est accueilli par un peuple en délire. On dételle ses chevaux ; des cordons de soie rouge et jaune sont attachés à sa voiture et Pie VII, au milieu des vivats, des coups de canons et du branle des cloches, Pie VII est conduit à la loggia dei Mercanti du haut de laquelle il bénit la mer. La politique de Napoléon aboutit à ce résultat de faire acclamer la domination pontificale par l'Italie.

dés À a À RE RE

Quatre jours après, Pie VII quittait Ancône

ur Rome, où il rentrait le 26 mai. La veille de son départ il concluait la querelle par un acte de miséricorde, l’un des plus habiles qu’il pouvait accomplir : il ordonnait d’accueillir avec Les plus grands égards Mme Léœætitia, qui venait demander à Rome un asile.

Pérouse.

re tous les souvenirs que j'ai gardés de mon D premier voyage en Îtalie, celui de Pérouse est resté le plus vivace. Voici bientôt sept ans qu’un matin, ainsi que l’on court à un rendezvous malgré tous les serments de rester chez soi, je me détournai de ma route toscane. Ébloui à l'lorence et à Pise par les fresques de Santa Croce, de la chapelle des Espagnols et du Campo santo, je ne pus résister à achever mes visites giottesques par le couvent d’Assise. Il me fallait, à tout prix, Giotto dans toute son ampleur, libre, seul et intact. Parti. pour la ville franciscaine, je m'arrètai à Pérouse sans préméditation, sans calcul, sans but qui la visât autrement que comme une étape, un bénéfice de surcroît.

Et, à peine débarqué, je pensai, non sans humilité, au classement que, traversant l’Arbia, entre Sienne et Asciano, je faisais des différentes façons de voyager : « Voyager pour être ému par la seule splendeur ou par l’horreur des choses est une ma nière qui a son prix et souvent fertile. Laissons du moins à ceux qui peuvent meubler les paysages

la joie de leurs souvenirs... » Pérouse démentait victorieusement ma préférence. Le hasard, auquel tant de voyageurs se fient, se chargeait de me démontrer la vanité de toute préparation. Venu à Pérouse pour la traverser et non, tout en profitant-de l’occasion, pour la connaître, j'avais été la proie du plus fol enthousiasme. Chaque fois que l’on me demandait, au cours de ces sept années d’exil pérugin, la ville qui m'avait paru la plus belle, Pérouse ressuscitait tout entière devant moi et son nom seul suffisait à me faire tressaillir jusqu’au fond du cœur.

Cette radieuse surprise, qui a peut-être tant embelli Pérouse dans ma mémoire, je ne l’aurai plus. Qu’ai-je fait, lorsque je me suis efforcé, avant de partir pour ce voyage-ci, de savoir tout ce qu'on peut connaître des choses en dehors de leur vision ! Ces villes d’Émilie, des Marches, que je viens de quitter, celles d’'Ombrie vers lesquelles le train d’Ancône m'emporte en ce moment, pourquoi n'être pas venu vers elle aussi innocemment que Jj'abordai autrefois la vieille Augusta Perusia | Peut-être m'eussent-elles procuré une Joie pareille, aussi neuve. Moins dédaigneux de la manière ignorante de voyager, je me serais ménagé des étonnements à embellir toute ma vie. Pérouse, où je coucherai ce soir, ne vais-je pas y laisser une illusion, y perdre un motif de délicieux regrets? J’ai voulu, comme les autres, la connaître avant d'y revenir. Et mon étude s’est aggravée de ma visite passée. Je me suis attaché à Pérouse d'autant plus que je l’aimais déjà. Ses trésors m'ont apparu, dans les livres, d’autant plus pré-

cieux que je pouvais les restituer dans leur lumière. Je crains que Pérouse ne résiste pas à ce travail, non plus, et surtout, à ce souvenir de jeunesse, Les Jardins Giusti, à Vérone, les plaines et les monts de Vicence, Venise, la Pincla, et Urbin, et l’Adriatique et jusqu’à ces lacs ilaliens, Como, Lugano, Garda enfin d’une telle majesté, tout cela ne va-t-il pas jeter Pérouse à un second plan dont mes sept années passées à soupirer après elle ne me consoleront jamais ?

J'ai peur, maintenant que le train m'entraîne, d'arriver au but. Hier soir, j'ai hésité longtemps avant de jeter à la postela lettre destinée àretenir ma chantbre, Ce matin, à la gare d’Ancône, je me suis promis d'attendre d'être arrivé à Foligno, où Je devrai bifurquer, pour me résoudre définitivement. Et ce n’est qu’au prix de cette lâcheté que j'ai pu jouir du trajet à travers les montagnes, une des plus généreuses routes qu'un voyageur ami des spe tacles de la nature puisse choisir. Jesi, Fabriano, patrie de Gentile, Gualdo, Nocera ont défilé devant moi sur leur rocher, joyeuse cavalcade. Des vallées, des torrents, des précipices, un contraste perpétuel de prospérité et d’inculture ont passé sous mes yeux ravis, étonnés encore après tant de beautés dont je n'osais prévoir un renouvellement. Et tandis que, entre deux cahots, je vide, à la régalade, le fiasco et déchiquette, à la sauvage, le sandwich, de mon déjeuner, je me rappelle soudain qu’à Pérouse des lettres importantes doivent m’attendre…

Que voilà donc une piètre excuse! Au fond, je ne pense qu’à ce soir si proche, où je vais la re-

voir enfin. Comme ce train est lent à passer la montagne! Ai-je changé de convoi à Foligno? Je ne sais plus. Pérouse, la Pérouse de mon premier séjour, ma première maîtresse, m'appelle impérieusement. Ainsi que le misérable amant qui est parti en faisant claquer les portes et qui revient ‘ parce qu'il a, dit-il, oublié son parapluie, je reviens à Pérouse pour y prendre une correspondance dont le prétexte constitue toute l’importance. Tant mieux si je la trouve moins belle! Je serai du moins délivré de sa hantise et je ne soupirerai plus, le cœur serré, en pensant à ses caresses.

Amants, ne doutez jamais d’une saveur à laquelle vous pensez sans cesse ! J’ai retrouvé ma Pérouse telle que je l'avais laissée et je jure qu'aucune ride n’est venue changer son visage mi

er sur mon souvenir. Je suis sûr maintenant qu’elle est la plus belle, la plus magnifique, la plus prodigieuse. Souvent, à lire des récits de voyages, on éprouve un agacement devant certains « emballements » de l’auteur. On a envie de le contredire et on le traite de naïf. En revenant ici je suis un peu mon propre lecteur et c’est l’auteur qui a raison. Je-puis promettre à qui s'arrêtera, allant de Florence à Rome, à Pérouse, la plus profonde ivresse. Sur un roc, haut de deux cents mètres audessus du point où le train s'arrête, de trois cents au-dessus du cours du Tibre qui coule à quelques kilomètres de là, sur un roc couvert d’oliviers, de chènes verts, Pérouse regarde grimper l’automobile insolente qui me porte, avec superbe. Aimable petite Urbin, que je jugeais revèche ! Par mille cir

cuits, aveé précaution, nous approchons cependant, d’autant plus hardis que la ville se cache maintenant à nos yeux, trop rapprochés des murs à pic. Elle ne nous voit pas, sans doute, elle non plus. Elle doit quitter un instant ses distances. Nous en profitons et, par surprise, n'osant pas l'aborder de face, nous franchissons la porte ouverte sur son flanc. Elle essaie alors de nous ‘garer dans quelque ruelle étroite où nous avons peine à passer et où tous ses enfants, bien dressés, barrent, avec l’air de jouer, le chemin. Sur la haute terrasse, prise d’assaut, Pérouse lance alors sa famille boréenne. À moi, a-t-elle crié, tous les vents! Elle a crevé ses outres et c’est un déchaînement de tempête qui nous accueille. Je la reconnais bien à cette colère-là. Pérouse est une des villes les plus éventées de l'Italie et rien ne lui va comme cette violence. Paisible, elle serait moins belle ; douce, elle serait moins attirante. Cette fureur complète son paysage magnifique et le large corso Vannuceci, la terrasse où l’automobile nous jette, prennent, à résister ainsi, non pas certes, une grâce, mais une volupté de plus.

Pérouse souffle formidablement, mais cela lui est si naturel qu’on ne voit même pas: sa poitrine gonfler. Elle reste impassible au milieu de sa frénésie. Elle souffle comme une autre respire et nous prenons aussitôt de sa puissance la plus respectueuse idée. Ne va-t-elle pas jusqu’à dédaigner de nous aveugler de poussière ? Elle ne veut pas tricher. Elle se manifeste telle qu’elle est et ne cherche pas à en imposer par des arguments mesquins. Des nuages chargés de sable, elle en eut

his — LR TE

autrefois. Elle en-jeta tellement dans tous les yeux, qu'il ne lui en reste plus. À travers les rues le vent circule, invisible, mais incontestablement présent, sans rien qui distraie de sa répulsion. Il ne balaie pas, puisqu'il n’y a rien à balayer; il se suffit uniquement à lui-même. Il y gagne en éloquence. Il devient l'esprit même de la ville, son âme. Il en symbolise la force; il en est le caractère de puissance et de vigoureuse vie, le sang bouillonnant et généreux, un sang bleu, preque noir, le plus vieux et le plus pur des sangs. Mais là ville, son paysage surtout, vont-ils se montrer dignes de cette âme violente? Quelle grandeur s'impose pour résister à cet abord et à cet accueil |! J’ai grimpé aussitôt à ma chambre, ouverte sur la campagne, pour demander à Pérouse si, pas plus que dans sa réception, elle ne tromperait mon attente, ne manquerait à ce retour que j'ai tant désiré et que j'accomplis enfin. L’impuissance que j'éprouvais à Ravenne devant l'incendie je la ressens ici, plus invincible encore. Ce n’est pas une vallée qui s'étend à mes pieds, c’est toute la terre. Ce ne sont pas des arbres, ce sont tous les arbres. Des collines ? IL y en a cent. Des fleuves, 1l y en a mille. De tout par profusion, étalé, escaladant, infléchi, paressant, plein de frémissement, de lumière, de verdure tendre, de fleurs balancées, de murmures, de joie, de rayonnement. Eh quoi ! ce n’est qu’un paysage de nature |! Gela vaut-il tant de ravissement, comme en aurait un saint homme lorsqu'il entre au paradis? Songez! Cela, qui se répand aux pieds de Pérouse, c’est l'Ombrie. Moi qui la vois, je com-

prends et je trouve bien pauvres les poètes qui la chantent. Mais vous, qui ne la connaissez pas, croyez-les. Et magnifiez encore tout ce qu'ils en disent, soyez indulgents au pauvre vocabalaire dont ils ont été et sont encore obligés de se servir. L'Ombrie, la terre la plus fertile et la plus tendre, celle dont on rêve, pour son repos, la langueur. On dit qu’elle est molle. Vu d'ensemble, du haut du ciel dont Pérouse est la première porte, ce paysage est tout ampleur. Les lignes restent nettes, fermes; tout ce qui s’amenuisera à le coudoyer, forme, réuni, la plus orgueilleuse des immensités. Gentilles rivières, épais bocages, prairies délicates, cours sinueux et attardé des grands fleuves, et ces arbres poussés haut, ces prairies, ces villages ombragés, ces petits ruisseaux rieurs, tout cela devient, du haut des terrasses de Pérouse, une seule et unique nappe de verdure, se roulant voluptueusement, comme une chatte sous le soleil, et qui brille detous ses membres électrisés. A droite, du côté de Florence, une rude montagne ferme nettement la vue. Bienfaisante barre ! Elle est là, juste à point, pour conserver à l’ensemble répandu, sa réalité. Je suis bien devant un spectacle naturel puisqu'il est limité. Et, sur ma gauche, je puis du moins jouir, plus réellement encore, de l'infini. C'est toute la plaine, toute la vallée, toutes les vallées de richesse, de grâce opulente et de prodigalité. Le Tibre, Assise, Trevi, Spello, Foligno, le Clitumne deviné et, là-bas, Montefalco, Spolète peut-être. Vois-je tout cela? Ah! combien je le vois! Des taches, des points scintillants ? Mais ils composent tout ce peuple qui naît au fond de

mes yeux aveuglés! Assise, elle, je la distingue, si noblement posée à mi-côte sous son rocher protecteur. Le Tibre l’enlace d’un bras solide. Montefalco s’indique à droite. Le reste, je l’évoque, J'enrichis mon bonheur de sa présence. Il n’y a plus de limite à mes désirs. Je franchis toutes les montagnes, je repousse l’horizon. Je me sens capable de voir toute l'Italie ! |

Il est un proverbe, allemand, formulé par M.

de Humboldt je crois, qui dit : Naples, Constantinople et Salzbourg. Je connais cette dernière. J'ai gravile Gaisberg et j'ai contemplé la chaîne des Alpes et la plaine du Danube. Salzbourg est digne de la fierté germanique. Les deux autres, en vérité, ont moins de mérite qu'elle. La mer rend trop facile: la sublimité à un paysage. A Pérouse, je comprends la nécessité, pour une vision terrestre, d’être mille fois belle pour le paraître une fois et je marque le triomphe de ma ville adorée. Oui, plus miraculeuse encore que Salzbourg, par sa fertilité, sa fraîcheur et sa variété. L’œil cherche où se raccrocher, où se fixer. Il ne le peut. Cela moutonne, ondule, un amas de petites choses jolies, reliées, nouées, amplifiées, grandies. Un bois que perce la rivière, un village au milieu d’une prairie, un coteau audessus d’un champ, des clochers blancs çà et là, une ville qui a l’air d’un tas de pierre, à moins qu’elle ne semble une bastille, tout se superpose et, dans sa diversité, se lie par le miracle destrois cents mètres où se perche la ville. La mer est une et c’est sa grandeur. Ici l’unité naît de l’éparpillement. Ces êtres, en réalité dispersés, ce n’est

a18 PETITES VILLES D'ITALIE

pas un village, puis un fleuve, puis un bois, c'est l'Ombrie, et l’Ombrie, c'est Pérouse qui la fait du haut de son rocher. Elle en est la cohésion, la créatrice. Grâce à Pérouse, l’Ombrie existe, réalise le miracle d’une trinité multipliée. J’ai cherché longtemps le mot qui pouvait le mieux rendre mon émerveillement devant ce spectacle unique d'un pays joli et parsemé, et qui doit toute son opulence ramassée à cette domination. Ce mot, ce n’est pas splendeur, ce n’est pas magnificence, c'est gloire. La gloire de Pérouse, c’est-à-dire la couronne enflammée qui brille autour de Dieu et aussi le torrent de rayons qui coule des doigts du Père céleste. La gloire de Pérouse c’est-à-dire sa maîtrise de l’Ombrie, de la verte Ombrie, sublimée grâce à celle qui commande à ses plaines, à ses ruisseaux, à ses récoltes, la gloire de Pérouse qui a fait l’Ombrie et la rend chaque jour la plus émouvante de toutes les terres.

Tout rempli du bonheur d’avoir retrouvé ma Pérouse aussi altière et féconde que je l’avais laissée, sans que mes rêves de sept années aient a jouté à sa beauté, ] Je suis allé au jardin des Cassinensi, à l’extrème pointe de la ville, plus près du Tibre, face à Assise souriante et j'ai savouré ma joie devant le fleuve encore pur des grandeurs humaines dont il semble, grave, lent, solide, en ses lourdes eaux limoneuses, s’apprèter à porter le poids. Calme, apaisé, je demanderai demain à la ville son témoignage monumental. Elle ne me le refusera pas. Les beautés accessibles ne peuvent faillir, lorsque les plus inapprochables Renteurs se sont laissées toucher.

LA GLOIRE DE PÉROUSE “rar

Au bout du corso Vannucci, trois monuments.

Le premier, le municipe, présente une disposition assez imprévue pour une ville italienne. Il n’est pas isolé sur la place. Il ne forme pas l’axe autour duquel la cité rayonne. Il s’étend à la suite des maisons, soudé à elles, jusqu’à l’angle où il se casse pour présenter alors une seconde façade. Ses deux autres côtés sont perdus dans le noir fouillis des ruelles et des masures. Cette incorporalion aux bourgeoises demeures va lui donner du moins un caractère d'intimité citoyenne ? Au contraire. Le palazzo vecchio de Florence, le pubblico de Sienne et tant d’autres, par leur présentation, s’accusent le centre de toute la vie qui se dirige droit sur eux et que franchement ils voient venir. Ils ramassent la foule, et en tirent vie par le but évident qu'ils lui sont. Ici, tout rassemblement est impossible. Les manants ne peuvent que s’égailler, sans savoir où se diriger, où cogner. A quelle porte frapper ? Sur la place ou sur la rue ? Et voilà déjà la foule divisée. L’angle entre dans les groupes comme un peloton de carabinieri et les disperse. Le municipe de Pérouse bordant la voie publique et non la regardant, n’est plus que l’un des membres de la ville ; il n’en est pas le cœur. Utile à la vie, 1l n’en est pas la source, l’indispensable organe. Pérouse faisait trop envie. Qui la possédait possédait l’Ombrie. La démocratie n’eut pas le temps d'y développer ses institutions. Les batailles chez elle ne se livrent pas entre le

peuple et les maîtres passagers. Elles ont lieu entre ceux-ci seulement. Dès lorsle municipe n’est plus qu'un rouage de la machine tyrannique, un joujou, si l’on veut, offert aux illusions du peuple ; on se garde de le dresser en symbole communal d’indépendance et de liberté.

On le rendit du moins, afin de masquer d’autant mieux sa superfétation, imposant et noble. C'est en vain cependant qu'il s’efforce à paraître forteresse. Malgré tout il est palais, purement décoratif et ornemental. Il est massif, mais une seule particularité suffit à annihiler cet abus où il voudrait nous entraîner. Et c’est son manque total d'unité. Deux façades, l’embarras n’en est pas que pour l'émeute. Il n’y a pas que la foule qui n’ait pas de ralliement ; le monument n’en a pas davantage. Et notre recherche instinctive accentue cette dispersion. Sur la rue, ce municipe se montre, à l'étage inférieur, tout avenant, tout fleuri dans sa porte, d’un gothique que l’on appellerait presque flamboyant si cet adjectif ne servait à dater une époque de l’art, au lieu de fournir une image, une épithète. Sur la place, au contraire, une certaine sévérité et des précautions. C’est que, le long du corso, la foule passe et, tant qu’elle circule, elle n’est pas dangereuse ; d’où prendrait-elle d’ailleurs son élan ? On ne se rue pas de côté. II en va autrement quant à la place. La porte, aussitôt, est percée au haut des marches bien arrondies et un balcon, d'où l’on peut haranguer, s’étend à droite. Les garanties prises, le monument se développe selon les deux caractères qu’on lui a donnés et ne les marie pas. Au-dessus du premier

étage une frise à colonnes court le long des façades et, une autre, pareille, au-dessus du second. De telle sorte que celui-ci, bien délimité, forme presque un monument à part, nu comme la main. Un grand muret rien d’autre. L’épouvantail, c’est lui. D'autant plus terrifiant qu’on a accroché en son milieu, par des crampons qui percent leurs queues, le griffon et le lion pérugins qui agitent du bout de leurs pattes des chaînes de fer, trophées siennois. Par leur suspension, Baglione disait à ses concitoyens : Vous êtes terribles et personne ne se moquera de vous. On n’en avait pas envie, mais surtout à cause de lui. Et cela dit, fait, constaté, le troisième étage, sous sa corniche crénelée que des arcatures, à la base, projettent en avant, le troisième étage se hâte d’atténuer. Il n’est plus que sourires. Les fenêtres ne sont pas d’un castello, mais, franchement enfin, d’un palais. Des colonnes ogivales, surmontées de petits trèfles, les composent, encadrées qu’elles sont dans un carré à peine frontoné et qui avance, rejetant dans l’ombre la délicatesse des ogives : un jeu de construction bien rangé au fond de sa boîte et qui attend l’enfant qui va l’édifier, offrant déja l’une de ses combinaisons à dresser. La distribution ajoute, par son irrégularité, à cet effet pacifique, la distribution de ces fenêtres par deux, par trois ou par quatre, au petit bonheur, pour la lumière et non pour l'impression. Dans sa conceplion comme dans ses détails, le municipe reste équivoque ; certes délicat, charmant et plein de cette élégance extrème qui touche de si près à la grandeur et dont l'Italie possède si naturellement le

secret ; mais il n’a rien de la sévérité nécessaire au municipe, qui doit synthétiser les graves destinées auxquelles il préside. A regarder son palais, jamais Pérouse ne se croira forte. Elle est belle, elle est grande, mais elle ne s’appartient pas : sa maison est celle d’un riche mais impuissant citoyen.

La cathédrale est gothique aussi. Elle s’étend au fond de la place et son long mur pourrait peutêtre devenir le point de direction. Mais elleest romaine ; le pape y commande et les os d’Innocent III, qu'elle abrita, disent assez qu'il ne faut pas plaisanter avec l’Église. C’est, d’ailleurs, de côté qu’elle se montre ; elle n’appelle pas, elle regarde tout au plus. On peut s’y abriter, on ne peut l'assaillir. La petite chaire accrochée près de la porte est là, au besoin, pour les bonnes paroles.

Ce n’est point assez encore. À ce peuple artiste, il faut opposer un dernier obstacle, qui apaisera jusqu'aux velléités ; entre le municipe solennel mais riant et l’église peu encourageante, on a placé le plus frêle et précieux joyau. Le peuple ramassé pourrait, un jour, finir par se monter la tête. La Fonte maggiore sera là, qui brisera tous les élans. Il faut à Pérouse une fontaine plus belle que toutes les fontaines ; 1l la lui faut pour son orgueil mais aussi pour la garantie de sa sagesse. Commencéc avant le municipe, elle fut achevée en même temps que lui et ceux qui Îla construisirent savaient bien que des Pérugins n’oseraient lancer, autour d'elle, des pierresqui pourraient l’atteindre. Niccola Pisano, le grand Niccola qui ressuscita l’art sculptural, le Niccola de la chaire de Pise, de

l’arca San Domenico à Bologne, fut convié àlériger. Après lui, Arnolfo di Cambio et Giovanni Pisano la complétèrent. Le parfait bijou! Au-dessus d’un mur rond, quatre marches et la première vasque, en corbeille, se divise, parle moyen de triples colounettes, en petits panneaux, deux par deux, et séparés par une simple colonne. Au milieu de cette corbeille, des fûts de marbre, dont on n’aperçoit guère que les chapiteaux, supportent une autre corbeille encore, à petits panneaux elle aussi, uniques ceux-ci et séparés cette fois par des statues. Enfin une vasquede bronze surune colonne massive reçoit les sources du Pacciano. Le peuple peut venir maintenant, il n’osera jamais. Un remous de foule causerait le plus irréparable malheur en mutilant cette œuvre qui est déclarée « l’honneur de la cité». Elle l’est, en effet. La fontaine de Pérouse marque une date dans l’histoire de l’art. Elle émancipe la sculpture qui se pliera désormais à toutes les exigences. La chaire de Pise est un effort encore enchaîné : la piété l’inspire. Ici l’art existe en soi, pour le plaisir et l’utilité. Ce n’est plus de la prière, c’est de la vie ménagère et voici que l’architecture n’est plus seule, comme dans les fontaines de Viterbe par exemple, à interpréter l’âme civique. La sculpture contribue à embellir la cité. Sienne ne s’en avisera que cent ans après ; la fonte Gaia est de 1409. Pérouse pourra grogner, elle ne pourra jamais, à l’ombre de son municipe, auprès d’Innocent III, autour de la fontaine délicate, se fâcher gravement.

Par les ruelles précipitées, peu favorables aux assauts populaires, j'ai couru — il le fallait bien —

vers la vieille porte étrusque, énorme, puissamment dressée sur ce sol culbuté, sa voûte étranslée entre deux tours carrées et dont l’une a été enjolivée d’une loggia Renaissance. La rue, presque verticale, donne au monument une hauteur invraisemblable. Cette porte est sans bonne grâce. On dirait qu’elle va tomber en avant et son écrasante disposition — vous écrase. La pente m’emporte. Je suis entraîné, comme si je voulais fuir l’imminente chute et une Pérouse ravinée fuit sous mes pieds rapides. Ceci n’est pas une ville, mais une montagne russe, aussi cahotée et périculeuse. Un érudit voyageur, historien pittoresque de l’Ombrie, M. René Schneider, compare Pérouse à une main aux doigts ouverts. L'image est des plus justes. La ville est bâtie sur cinq pattes de pieuvre, que des abimes séparent. Les rues sont tracées à flanc de rocher ; ellestraversent, ou les passent au moyen de ponts, des jardins sauvages, regrimpent, retombent etaboutissent finalement à l’abîme. Les maisons sautent les unes par-dessus les autres ; le chemin les transperce, enjambé lui-même par des arcs aussi forts qu’une voûte d’aqueduc. Jamais, sauf Sienne peut-être, je ne vis de villeaussi cabossée, ivre d’ascension et de dégringolade. À Urbin, la cascade est simple. Elle jouit d’une certaine logique. Elle est nette, dirigée vers un seul point. Ici, il ya vingt centres pour un et la même rue recommence vingt fois ses bonds et ses affaissements.

Je marche vite. J’ai l'air égaré. Et pourtant je sais fort bien où je vais. Si je me précipite c’est autant par impatience d'arriver à l’oratoire San Bernardino que par entraînement. Si escarpé que

soit le retour, je sais bien que je n’en sentirai pas la sévérité, tout heureux d’avoir revu la fraiche merveille. De mon premier passage à Pérouse j'avais gardé le plus ravi souvenir de la façade de San Bernardino. L'œuvre d’Amadeo et tant d’autres délicatesses vont peut-être me faire honte de ma facile complaisance ? On vantait, un jour, à une grande dame, le charme d’une personne qu’elle ne connaissait pas. Elle voulut la rencontrer. « Eh bien ? lui demanda-t-on, comme elle revenait de l’entrevue. — Elle est charmante, répondit-elle; je ne la reverrai jamais ». Admirable divination du cœur humain ! Lorsqu'on veut se garder de la désillusion, il faut savoir ne goûter qu’une fois au fruit savoureux. Agostino di Duccio, lui, exerce un tel empire de douceur plaisante qu'il n’a rien à craindre du revoir. Il triomphe, comme Pérouse, d’une seconde visite,

Un porche creux, écussonné, dont l'arc est formé de petitesconsoles doubles nouées au milieu et en haut par une feuille d’acanthe. Cet arc repose sur des piliers flanqués de deux niches à colonnettes où des saints président aux portes jumelles. Au centre du porche, au-dessus des portes, saint Bernardin dans sa gloire qu’une troupe d’anges couchés et des têtes d’angelots soutiennent. À la hauteur de la courbe, deux autres niches et deux autres saints, au-dessus des premiers. Puis, de chaque côté, entre les niches et l’arc, le lion et le griffon de Pérouse. Le fronton est formé par un Christ bénissant. Mais si jamais le détail littéraire d’une œuvre plastique apparaît vain, n'est-ce point dévant des petites merveilles comme celle-ci ?

Rien ne m’échappe de la tendresse et de la grâce de ces anges et de toutes ces statuettes où, déjà, la netteté, souvent sèche, de l’art florentin, ne se discerne presque plus. Les angelots sont exquis de jeunesse et de rondeur. Les pilastres et les colonnes sont d’une finesse achevée. Pourtant mon émotion n’a rien de particulier. Ni le réalisme des figures, ni la mollesse des draperies, ni la variété des physionomies ne me plaisent pour leur propre compte. Ce qui m’enchante, ce n’est pas chaque sujet, ce sont tous les sujets à la fois, leur harmonie générale, l’impeccable unité des plus chatoyantes et des plus variées couleurs qu’on pursse rassembler. Cette petite façade, toute mignonne et frêle, a l’air d’une palette savamment composée. Il n'est pas un grain du marbre qui ne se distingue de son voisin et ne se confonde avecluipourtant. Il n'en estpas un qui nesoit taillé pour son propre modelé et qui ne se marie avec l’autre. Colonnes, chapiteaux, entablements, tout est différent et se répond. Une gamme insensible de tous les tons que le marbre possède, le marbre blanc de Carrare, le marbre vert de Prato, presque noir, et toutes leurs combinaisons, tous leurs intermédiaires. Est-ce tout ? Le marbre chante-t-il seul ? A son hymne toujours solennel un peu, la terre cuite rose, plus discrète et plus tendre, vient prendre part, doux violon parmi les cuivres imposants. Et voici la petite flûte qui perce cette plénitude. Restée naturelle dans ses fonds, la terre cuite est peinte dans les figures. Certain vert est le plus tendre qu’on puisse voir, un vert de mer, à

marée basse, que le sable clarifie. Des bleus à

rendre l’azur de midi jaloux et des rouges dégradés d’une fraîcheur de chair. J’aimais déjà cet art de la terre cuite opnementale. Pavie, Plaisance m'ont laissé à jamais indulgent à sa grâce. Ici j'en suis féru. Le charme qui se dégage de cet ensemble est intense. Jamais œuvre aussi simple ne fut aussi hardiment conçue. Exéeutée avec un rien de mauvais goût, elle eûtfait hurler. Elle provoque des chants d’extase. Il n’y a pas une tache, pas un trou, pas un « manque ». Ce n’est pas grand, ce n'est pas puissant, c’est délicieux, uniquement. Il n’y à vraiment qu'un mot pour exprimer ce qu’on éprouve, pour qualifier cette œuvre, et c’est le mot adorable.

Plus que Rimini, Pérouse est la ville d’Agostino di Duccio. Elle est celle de Pietro Vannucci, d’abord, qui domine l’école ombrienne comme Pérouse l’Ombrie. Elle est aussi celle d’Agostino. À Modène je vis de lui un petit bas-relief, à Rimini de grâcieux décors. À Pérouse je vois des œuvres complètes, achevées par lui sans aucun concours, cette façade, le tabernacle de San Domenico, de pierre et de terre cuite peinte, les fragments si émouvants de la Maestra della Volie au musée civique, le tombeau, une Pieta, du cardinal Baglione, au dôme, et enfin la porte San Pietro qui rappelle la façade du Tempio de Rimini.

Agostino vint à Pérouse lorsqu'il eut terminé ses travaux malatestiens. Florentin, il avait été élevé à l’école de Donatello et des Robbia dont il renouvelait l’art de la terre vernissée, en la peignant, d’abord, au lieu de la vernir, en la mêlant, ensuite, à la pierre et au marbre. Au réalisme de

son premier maître, aux procédés de l'atelier des Robbia, Agostino ajoutait par surcroît son divin sourire, sa grâce heureuse et enjouée. Il paraît

qu’Agostino dut s’enfuir de Florence parce qu’on

l’accusait de vol. Je ne le croirai jamais. L'œuvre de Duccio est de celles qui trahissent l’âme de leur auteur, d’une indubitable manière. A la perfection technique près, l’art d’Agostino c’est le mème art de fraîcheur et d’innocence que celui d’Angelico. Duccio n'était pas un saint, comme Fra Angelico. Il était sûrement un homme loyal. Voler avec cette âme-là, s1 candide et gaie ! Demandez-le aux figures du musée, aux anges du tabernacle de San Domenico et aux angelots de San Bernardino ; ils rougiront pour vous de votre malveillance ou de votre jugement inconséquent.

J'ai passé tout mon après-midi avec Pérugin et l’école ombrienne, au Cambio, au musée, à la cathédrale, et à San Pietro dei Cassinensi. Déjà les caractères principaux de cette fameuse école et de ce maître, illustre autant par son élève Raphaël que par soi-même, se précisent dans mon esprit.

Si, comme je le fis, il y a sept ans, je limitais à Pérouse mon voyage ombrien, peut-être tenterais-je de fixer dès aujourd’hui mon jugement. Je dois, cette fois, visiter l’Ombrie à peu près tout entière. Attendons d’avoir passé quelques jours au milieu de la famille pérugine pour juger les enfants

et le père. Le paysage de Pérouse est funeste à ce

qui marque de vigueur. Il faut peut-être des-

e Le

cendre dans la plaine ombragée et d'effets éparpillés pour comprendre l’école qui y naquit et s’y développa. Je ne puis la situer dans son décor familial et naturel, du haut de cette terrasse des Cassinensi où, encore une fois, je viens finir ma journée. Lorsque j'aurai pris contact avec cette campagne qui ne m'apparaît que, panoramiquement, grandiose et large, je saisirai mieux l'âme de ses beaux enfants, candides et célestes, pures . fleurs de divin paradis et non poussées dans les jardins, même les plus magnifiques, des hommes.

Brusquement, ce soir, sous les rayons du soleil mourant dans une brume toute mauve, le vent s’est apaisé. Du large fleuve des vapeurs se lèvent qui s’interposent peu à peu entre Pérouse et le Subiaso sous lequel Assise s'endort. Les fonds de verdure s’enveloppent des écharpes que le Tibre leur tend. Entre la ville bénie de Dieu et la robuste cité, une mer grise, diaphane et balancée ondule, paresseuse. On ne voit plus que, par places, des dessins de bocages et des ruisseaux qui chantent comme un concert d'oiseaux. L’'Ombrie se couvre pour dormir d’un voile impalpable qui lui versera la fraîcheur sous laquelle elle renaîtra demain. Par la pensée, je suis le cours pompeux ; il trace sa route à travers les montagnes que commande Todi pour gagner la campagne romaine dont la gloire reste inséparable de sa renommée. Ceci est le chemin que Benoit XI suivit lorsque, succédant à Boniface VIII, il renonça à Rome et mit la papauté en route pour l'exil. La politique forte et implacable des grands papes enragés de souveraineté universelle aboutit à la défaite, à la

arte

a30 PETITES VILLES D'ITALIE

fuite. Les factions romaines aident à cet exode, sans doute. Elles n’en sont que la cause seconde. La première est la faillite du pouvoir temporel qui, pour s'établir, a dû entrer en lutte, après les empereurs, avec les rois. Philippe le Bel eut la main rude. Le soufflet d’Anagni en dit long, en dehors de son injustifiable brutalité, sur la déconsidération où l'ambition pontificale avait fait tomber le vicaire de Jésus-Christ. Après une si éclatante injure, dans laquelle il faut voir autant de mépris que d’indignité, la papauté a besoin de se rajeunir dans l’effacement et la modestie. Elle a besoin de se faire oublier. En aura-t-elle la force et la volonté ? À Rome, elle est trop en vue, trop de prestige l'entoure, pour qu'elle puisse se pelotonner dans sa spiritualité et s’y retremper. Benoit XI, en son unique année de pontificat, a rendu à l'Église l’inappréciable service de comprendre et de se soumettre. Il a le courage de faire le geste indispensable et de prendre le chemin de Pérouse. Il essaie bien une dernière fois de redresser la tête ; il veut se réconcilier avec Philippe le Bel ; il tente de mettre la paix entre les Cerchi etles Donati. Ses efforts échouent. Il saisit alors, d’un coup d'œil, la nécessité qui le presse, et il abandonne la

. ville où 1l n’est, pas plus respecté qu'un podestat à

Padoue ou à Florence. Il meurt à Pérouse ayant accompli le grand acte, l'acte le plus sublime peut-être qu’une Église puisse accomplir et qui est de se reconnaître vaincue.

Pérouse assista, dix mois durant, à la dernière phase de la lutte. Qui serait pape? Un Orsini Guelfe ou un Gibelin Colonna ? Ces derniers l’em-

Ms < SR É ä ee s

portèrent. Non sans lutte. Il fallut l'intervention des Pérugins qui assiégèrent le palais, en enlevè- - rent la toiture et refusèrent aux cardinaux toute subsistance, pour que le conclave se décidât. Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, est élu pape à la condition qu’il se réconciliera avec Philippe le Bel et flétrira la mémoire de Boniface. La nouvelle de son élection parvint à Bertrand de Got, tandis qu'il séjournait à Lyon, à mi-chemin de son siège archiépiscopal et du conclave. C’est à Lyon, le 14 novembre 1305, qu’il fut proclamé sous le nom de Clément V. Un Orsini, un Guelfe, put, du moins, lui mettre la tiare sur la tête. Triste consolation qu'Avignon, asile offert par le roi de Naples, ne rendra pas moins amère. Il s’écoulera plus de cent années avant que la papauté puisse rentrer à Rome et recouvrer tout son prestige, compromis par ses folies. Il faudra le grand schisme. Il faudra surtout le génie d'Albernoz et ce concile de Constance aussi considérable par sa durée que par ses effets. La renaissance artistique et intellectuelle date de ce concile. De lui date aussi la renaissance de l’Église romaine. Lorsque Pérouse reverra un pape, il s’appellera Jules IT, qui l’obtient de Baglione. Il s’appelera Paul III qui lui fermera l’horizon par sa citadelle — l'horizon qu’elle retrouvera avec la liberté. La gloire de Pérouse renaîtra dans l’unité de l'Italie.

Foligno.

D‘: la grasse plaine qui va de Pérouse à Spo-

lète, trois centres principaux s'imposent au voyageur désireux de s'initier à une manière de peindre, aussi célèbre par la terre où elle s’est manifestée que par sa propre originalité. Assise, Spello, Montefalco, qui cherche à comprendre l’'Ombrie devra les visiter avec soin. De ces trois centres, Foligne est le lien. Située à vingt-cinq kilomètres d'Assise, à dix de Montefalco, à cinq de Spello, Foligno fournit à celui qui veut réfléchir loin de la cohue et des snobs dont une Assise, par exemple, est chaque jour souillée, le plus bienfaisant, en mème temps que le plus pratique asile. Voyageurs ombriens, venez à Foligno! Le gîte y est excellent, paternel. La vie y est douce et calme. Répandue le long du Topino, Foligno ne possède aucun titre à figurer parmi les villes de collines dont l’Ombrie est prodigue et dont les Anglais sont friands. Ses rues ne distraient pas le voyageur, qui aime à rêver le soir, en fumant son cigare, par des perspectives périlleuses. Un beau jardin s'ouvre pour la méditation et le rafraichis-

sement. Entre deux paysages émouvants, sa tranquillité est salutaire. Si l’on considère enfin que . Foligno donna le jour à l’Alunno, le père de l’école ombrienne dont Ottaviano Nelli est l'ancêtre, on estimera légitime que le hasard d’un coucher qui m'y amena prit bientôt à mes yeux, grâce au repos, à l’enseignement, aux facilités et aux prévenances, allure d’heureuse fortune.

* id + +

J'ai commencé par retourner sur mes pas. Venu d’un trait de Pérouse à Foligno, j'ai refait la même route jusqu’à Assise qui réclamait, de par sa renommée et son excellence, ma première visite. Trois fois, je viens de parcourir la vallée. Mes regards attentifs ont-ils réussi à en démèler le caractère ? Ce qu’elle m’est apparue, d'une part, diffère tellement de ce qu’on s’est habitué à la qualifier, d'autre part l’impression grandiose subie à Pérouse me domine si fortement encore, que Je n’ose me livrer à moi-même. Autant que la Toscane, l’Ombrie a subi beaucoup de littérature. La légende de saint François l’aurait rendue fameuse si sa beauté intrinsèque n’y eut pas suffi. Et l’on a composé, de ce pays, un tableau que l’on jugeait harmonieux, plein de petits oiseaux, de sources et de bocages. Du haut de Pérouse, aussi n'ai-je pas résisté quelque peu à la majesté pour chercher la bucolique des prairies où le berger des Bumbles de cœur paissait son troupeau d’âmes candides ?

De montriple parcours, aprèsmon regard pérugin,

je ne puis pourtant rapporter une impression con-

forme à celle-là. L’'Ombrie est verte et fraîche,

mais elle n’est ni sentimentale ni nonchalante. Les

ruisseaux et lesrivières, Topino, Clitumne, gazouil-

lent. Les arbres sont drus. Ils sont nombreux

aussi. Les récoltes sont abondantes et variées. Un

air de prospérité rayonne sur toutes choses. Mais

cette luxuriance n'a rien qui la rende doucereuse.

Au contraire. Les horizons sont larges. Les montagnes d’alentour, et dont la ligne ne cesse de m’accompagner, sont puissantes et nobles; le roc y règne en maître. Le Tibre charrie ses lourdes eaux et il m'est impossible de voir ce que ce large fleuve, abondant, jaunâtre, peut avoir de langoureux. Ne viens-je pas en montant à Assise, de traverser le lit à sec du Ghiaggio ? Les cailloux sur lesquels les eaux précipitées rouleront au prochain orage, n’évoquent pas la tendresse. L’Ombrie est ombreuse, elle n’est pas voluptueuse pour cela. Pérouse d’abord, les monts ensuite, le Tibre enfin et cette verdure touffue elle-même, s’y opposent. On l’a défigurée à vouloir la banaliser. Aimable, certes, au dernier point. Mais non pas par ce sourire à tout faire que possèdent ceux ou celles à qui on décerne cette qualité. L'Ombrie a de la personnalité, de la netteté. Elle accuse son caractère d’une énergie incontestable par mille détails que la complaisance philosophique et littéraire a pu seule négliger.

Plus je monte vers Assise, plus je me sens disposé à rejeter toute acquisition. De Pérouse, Assise peut apparaître assez paresseusement cou- . chée au flanc du Subiaso. À pied d'œuvre, on la

voit qui s’arc-boute au massif rocher et le brave. Que font donc ces contreforts infinis du couvent franciscain, si ce n’est résister à la poussée puissante des terres? Les remparts se déroulent avec solennité et le dôme trapu de San Rufino, la cathédrale, n’est rien moins que souriant. Je puis marcher au milieu des oliviers, la route peut serpenter parmi les plus éclatantes fleurs du printemps et, par ses sinuosités, donner une sensation de flânerie rêvassante, je ne puis faire que le Subiaso ne surplombe, que la plaine ne s'étale peu à peu, ouvrant des perspectives aux lignes fermes, qu'Assise elle-même ne se grandisse et ne s’étage virilement.

La ville confirme cette impression. Les rues en sont sévères, étroites et bordées de maisons sèches. De vieux restes antiques ont peu de propension à la mollesse: fontaine ruinée qu’accompagne un portique affaissé, temple romain d’une distinction et d’une rudesse presque farouches, jardins enfin d’où l’Ombrie s’étend en gras sillons, mais non en doux bosquets. En face, la plaine infinie, l’horizon étendu jusqu'aux plus hautes montagnes ; à droite les rochers de Pérouse si ardus; à gauche le cours des petites rivières coulant sans paresser. Santa Maria degli Angeli, au milieu des champs, dresse la pureté de sa Renaissance et 1l faut, en fin de compte, évoquer la Portioncule, qui se cache sous le dôme, pour se laisser aller, en la regardant, à s'attendrir.

Les hommes, j'en suis sûr maintenant, ont gâté ce paysage et compromis saint François. Pour n’apparaître pas aussi violente que la déformation

infligée à saint Antoine de Padoue, la déformation de saint François n’en est pas moins évidente. Les temps qui levirent naître nese seraient pas accommodés aisément de tant de béatitude. Assise, moins que ses sœurs italiennes, s’y serait encore prètée. Sous la main des Allemands, elle se révolta contre le don que Philippe de Souabe voulait faire d’elle à Innocent IIT et, plutôt que de consentir à ce marché, elle appela Pérouse pour la défendre. Un François joli et bécotant y eût suscité toutes les colères, au lieu de soulever l’enthousiasme. Derrière ses manières apaisantes se cachait en réalité un cœur irréductible. Il n’était pas révolté, mais ses conseils ne tendaient pas à la soumission. S'il préférait que les hommes se purifiassent par le cœur plutôt que par les œuvres, il n’abdiquait rien de celles-ci et la volonté restait sans compromission. Il demandait le retour à l’innocence et à la foi spirituelle : Rome en était loin et si elle tolérait François, c'était bien plus par peur des comparaisons que par acquiescement. L'apôtre poursuivait la corruption et son exaltation de la nature restait la plus sanglante condamnation des mœurs. Ceux qui le suivaient s’éloignaient du démon ambitieux et avide de richesse, de puissance terrestre. Rome le ménageait en réalité pour l’absorber et masquer d’innocence sa propre . perversion. Elle le suivait d’un œil soupçonneux et s’il traversa indemne le siècle éperdu, c’est parce qu'il se refusait à le connaître et non parce qu'il était complice. Jamais critique plus cinglante que celle de François ne fut faite contre le pouvoir temporel, qui connut en ce commence-

ment du xm* siècle la plus belle, peut-être, de ses périodes. François savait bien où il conduisait les hommes, lui si fin; son âme douce ne pouvait pas ne pas sentir chaque jour la contradiction entre ce qu'il prèchait et ce que faisait le pape. Ce François-là voyait son Ombrie bien-aimée telle qu'elle est, vigoureuse. Il prèchait cette vigueur, qu'il souhaitait au fond des cœurs comme elle est derrière les verts rideaux qui la cachent aux yeux hâtifs. Ceux qui, deux ans après la mort de François, édifièrent sur la colline la demeure de ses fils, entendaient garder sous leurs yeux le témôignage puissant d’une Ombrie offerte si souvent en exemple par leur père sans faiblesse. L’Ombrie, pas plus que François, n’est fade. Alors que personne n'avait eu le temps encore de défigurer la noble figure de l’apôtre, ses premiers disciples élevèrent, sous son invocation, un asile qui nous dit toute l’austérité spirituelle de sa vie.

Un grand cloître, place publique aujourd'hui, conduit à une plate-forme où sont accotés le porche de l’église basse et la porte du couvent. Celui-ci est formé d’une bâtisse considérable et irrégulière, bâtie à pic sur la vallée et soutenue par des contreforts que l’on aperçoit de tout l’horizon, vraie proue du navire qui conduit, selon l’expression de Dante, « celle qui est assise sur les eaux » vers le Tibre familial. L'église basse s'ouvre sur une sorte d’atrium trapu qui communique, à gauche, avec une sombre nef flanquée de deux transepts et de chapelles. Dès qu’on entre sous ces arcs ramassés et qui inclinent leurs fortes arêtes pour soutenir l'édifice tout entier, l’impression est

d’un colosse aux muscles tendus, le dos arrondi, les jambes écartées et les mains aux genoux.

L'église haute, à laquelle on parvient par une forte rampe, se présente au bout d’une large plateforme. La porte franchie, on se trouve dans une nef unique, vaste, claire, haute et terminée par une abside précédée de deux courts transepts. L’ensemble est solennel, d’un gothique sans fioritures. C’est en vain que l’on y chercherait ces fines nervures de voûtes que le Nord prodiguera à ses cathédrales ; on y éprouve au contraire la majesté nue de l’espace par où tout le baroque a racheté ses erreurs et qu’il a peut-être bien emprunté ici ? Assise a réalisé le chef-d'œuvre de cet art gothique où le grandiose le dispute à la simplicité et que le Nord ne saura pas comprendre. Voyons en cette église tout ce que nous voudrons voir de hardiesse et de piété. Nous n’y verrons jamais quoi que ce soit qui puisse favoriser la légende ombrienne de mollesse et de gracieuseté.

Le verrons-nous du moins dans la décoration ? Église basse ou église haute, les peintres s’appelèrent Guido da Siena, Margaritone, Giunta da Pisa, Jacobus, Andrea Tafi, Cimabue, Simone Martini, Pietro Lorenzetti et Giotto, c’est-à-dire ce que Florence et Sienne ont produit de plus rude et de plus humainement viril. Ce que disaient avec tant de bravoure, et même de bravade, les fresques de Cimabue et de ses élèves qui rejettent enfin les entraves byzantines, cet effort presque rageur pour rompre les chaînes dans lesquelles la peinture agonisait, on le sait. J'ai entendu le même balbutiement au baptistère de

Parme, à San Ambrogio de Milan, à San Zeno de Vérone. L’Arena de Padoue m’a montré aussi tout ce que l’art de fixer des formes dans l’espace et la lumière devait à Giotto. Mais où est, dans tout cela, la tendresse dite ombrienne, cette langueur, cette douceur un peu sucrée que l’on vante tant ? Je n’y vois que force et splendeur. Je n’y vois qu’un sentiment, celui du véritable François, si ferme, si pénitent, couvert d’un cilice et se mortifiant par le simple amour de Dieu. Oh ! tout cela brille, est joyeux, ouvert et franc! Il faut pourtant concevoir la joie autrement que dans l’attendrissement. Elle est aussi, et le plus purement, dans la sérénité d’une âme fière qui s'élève. Être joyeux, au sens vrai du mot, c’est posséder un cœur sans arrière-pensée et irréductible. C’est être inaccessible aux petitesses humaines, posséder une conscience infrangible, ne pas douter de ses forcés résistantes, c'est garder en un mot toute la pureté de son âme. François possédait au plus haut point cette joie, très noble, très haute. Son tombeau n’a pas son humilité, il a toute son allégresse victorieuse et sa fierté. Il répond absolument pas son aspect, par ceux qui le décorèrent, en absolue conformité avec sa relique, il répond à François comme François répond à l’Ombrie. Tous trois se réunissent, l’un apportant sa foi solide, l’autre la vigueur de son art, la troisième sa plantureuse abondance, pour former un tout généreux, fort, sain et puissant, — où nous chercherions en vain la fadeur que l’on voudrait traîtreusement imposer à cette terre, moins mâle peut-être que sa voisine la Toscane, mais aussi valeureuse dans sa toujours noble profusion.

aho PETITES VILLES D'ITALIE

Du haut de Pérouse, du milieu d’Assise, j'ai donc constaté le caractère de l’Ombrie. Il me reste maintenant à rechercher l'impression que les artistes en ont reçue. L'école ombrienne justifiet-elle son nom autrement que par la naissance fortuite de certains peintres sur le bord de certains fleuves ; en est-elle digne par l'identité entre l’art et la patrie ? |

Ce matin, à Foligno même, cet après-midi à Spello, j'ai poursuivi cette enquête. Deux peintres principaux m'ont répondu, l’Alunno et Pinturicchio, c’est-à-dire le père de l’école et le plus brillant de ses élèves.

Allons donc vers l’Alunno, tout en flänant un peu ; Foligno mérite ün coup d’œil. Sur une place que deux vieux palais rehaussent, la cathédrale dresse le porche de son transept entre deux maisons qui le pressent. Quoique roman, ce portail ne se refuse pas à plaire dans sa sévérité foncière. On y sent le besoin tant de fois constaté, qui tient l'Italie, de posséder un art autochtone. Bramante le lui donnera bientôt; 1l le lui donne à Foligno, par le vaisseau même de cette église où ce porche introduit sans la faire prévoir. Longtemps asservie aux formes gothiques et romano-lombardes, l’architecture italienne s’est dégagée. L’exemple d’Alberti à Mantoue, à Rimini, a profité et Bramante invente un style que toute l’Italie adoptera. De beaux espaces, des murs pleins, des voûtes arrondies et non plus coupées d’ogives, des

coupoles, des piliers. Plus de dissimulation, tous les membres évidents, accusés et concourant à l'harmonie générale. Le style de Saint Pierre se répand et le voici, avec la modestie qui convient, dans cette petite Foligno, dans cette petite église où Sangallo le’ jeune n’a pas dédaigné de venir édifier une chapelle octogone d’une simplicité, d’une franchise surprenantes encore aujourd'hui.

Pourquoi les petits monuments délaissés nous touchent-ils davantage que les grands bien entretenus ? Nous nous admirons sans doute dans notre goût qui nous conduit vers ce que le monde méprise. Tout de même, ils ont une modestie qui plaît aux cœurs délicats, à ceux qui veulent aimer les choses pour elles-mêmes et non pour leur renommée. L’oratorio della Nunziatella, derrière la cathédrale, n’est plus guère qu’une échoppe. Désaffecté, abandonné, il dépend d’une masure par laquelle il faut passer pour entrer. Ses murs suintants pleurent la faveur qu’il connut. Et leurs larmes entraînent les outremers et les carmins dont Pérugin les orna. Parmi cette misère, au-dessus de cet autel ruiné, sous ce toit bientôt crevé, derrière les barreaux des fenêtres, Pérugin ainsi emprisonné prend un certain rehaut ; dans ce baptème du Christ il m'a paru presque mâle. Mais qu'est donc cette Nunziatella auprès de Santa Maria infra portas ! Pour gagner celle-ci j'ai suivi, subtile approche, les vieux remparts, à peu près enfouis dans les terres accumulées par les siècles et les hommes. Ça et là des eaux séjournent encore. De vieilles maisons baignent leurs arcades et se reflètent dans le marécage. Et voici l’église

ah PETITES VILLES D'ITALIE

si menue et touchante. Ce n’est pas le temple d’une ville, mais celui d’une bourgade. Une grande bätisse carrée, sans style aucun, sauf en son porche, un vieux petit porche du temps des premiers âges chrétiens, sous les quatre colonnes duquel il faut descendre trois marches. Dix personnes s’y serreraient avec peine. C’est le porche non pas d’une église pour fidèles, mais d’une chapelle pour enfants, une chapelle de catéchisme. La porte poussée, l'impression subsiste semblable ; le vaisseau est bas, étroit en dépit des trois nefs et tout blanc, de plâtre bien crépi. La pauvreté même. Ne fuyez pas; pourtant ! Et regardez de près. Il n’est guère de chapelle, ni mème de piliers, qui ne soient émouvants. De toutes parts l’œuvre de l’Alunno vous parlera. [ci, c’est une grande fresque, toute naïve et gauche, mais édifiante pour qui l’interroge. Sur ce pilier, une tête de madone, toute seule, mangée par le plâtre en vain gratté. Plus loin, sur la voûte d’une nef, un cycle entier. Dans une chapelle un tableau d’autel. L'église ouvre ses fenêtres au soleil d'Ombrie qui y pénètre ; Santa Maria infra portas reçoit le premier baiser de l’art nouveau.

Niccolo da Liberatore, qu’une distraction de Vasari a nommé l’Alunno, s’essaie à Foligno, non seulement en cette église, mais aussi sur les murs de Santa Maria in Campo et de San Niccolo dont son œuvre maîtresse est l’orgueil, s’essaie aux premiers mots d’une langue que Pérugin et Pinturicchio parleront purement. C’est de Benozzo Gozzoli, alors occupé à décorer l’église de Montefalco, qu’Alunno reçut ses premières impressions dont il devait trans-

mettre la vivacité à ses successeurs. Mais quoi donc Benozzo soufflait-il à Niccolo, si ce n’est la juvénile candeur de son maître Angelico ? La première, la foncière qualité de l’art ombrien, c’est de Toscane qu’elle vient, je veux dire la pureté des types et leur distinction. Alunno y joint ses propres dons: une fermeté naturelle d’abord, puis cette extase que tous ses enfants adopteront mais qu’il retient encore dans les limites les plus strictes et les plus dignes, enfin le ravissement innocent de toute l’école mais auquel il conserve une pure délicatesse. Rapprochez du grand tableau d’autel de San Niccolo, à Foligno, l’Annonciation du musée de Pérouse, rapprochez le saint Georges de l’archange et vous aurez Niccolo tout entier. Alunno ouvre à l’école ombrienne une voie solide qui ne se ferme pas à la spiritualité ni à la tendresse, mais qui n’exclut pas non plus la solidité. Sur la noblesse toscane, toujours un peu grave, Alunno a greffé son charme et c’est celui même de l’Ombrie, fait de forte aisance, de noble douceur, d’un peu de rudesse parfois, sans rien de mièvre ni même de languissant.

Entre Niccolo da Liberatore et Pinturicchio vingt- - cinq années s’interposent, et qui voient naître et se développer Melozzo da Forli, Bonfigli, Fiorenzo di Lorenzo et Pérugin. Pinturicchio, élève de celui-ci, est au bout de la chaîne — d’où Raphaël . s’est déjà détaché. L’a-t-1l donc soupçonnée de mauvais métal? Allons à Spello. Si Pinturicchio nous montre ce que l’école pouvait rester, nous serons plus autorisés encore à la juger.

Derrière une vieille porte romaine, Spello grimpe à l’assaut du petit mamelon, contrefort du

2h4 PETITES VILLES D'ITALIE

Subiaso. Mais elle épuise tout son effort à cette escalade et lorsque ses mains atteignent le sommet, ses reins restent impuissants à l'y jeter. Le plateau est nu, aucune maison ne l’occupe et Spello semble une Andromède qui n’a suscité la chevalerie d’aucun Persée. Elle a vieilli, ainsi suspendue et voici longtemps que misérable, ruineuse, elle n’excite même pas, à défaut de chevalerie, de la pitié. On la laisse s’épuiser jour par jour, jusqu'à ce qu'elle s’abîime dans la plaine. La terre, impatiente de ce squelette éternellement pendu, voulut la secouer, voici soixante-dix anseten fit voler les membres alentour. Un tremblement de terre a ajouté à la déchéance de la perle ombrienne. Par habitude, et peut-être aussi par invincible espoir, Spello tient toujours pourtant et, de loin, elle paraît encore au passant, qui ne voit que ses lignes, encore forte et gracieuse. Elle escalade allègrement son cône verdoyant, qu'il faut gravir pour en constater la désolation. L’ascension n’est pas longue à accomplir. Une seule rue, partant de la porte, conduit jusqu’en haut où elle vous dépose parmi les champs. Toute bordée de masures de pierres frustes, qu’aucun badigeon ne recouvre, la rue monte entre ces deux rangées de pauvres étables, si rapprochées qu’on les toucherait des coudes. Cà et là, une petite place, une voûte, un arc même, à prétention antique, un renflement du sol, d’où part quelque ruelle et, tous les dix pas, un infect borgo plus calamiteux encore. Je regarde l’un deux ; il s'appelle Via della povera vita. Spello peut revendiquer le nom pour elle tout entière, elle est vraiment la « cita della povera vita ».

Lorsqu'il eut terminé ses fresques du Vatican et avant qu’il entreprit la libreria de Sienne, Pinturicchio passa quelque temps à Pérouse où il exécuta une Madone trônant que l’on voit aujourd’hui à la galerie du Municipale. C’est de Pérouse qu'il vint à Spello, au compte du cardinal Baglione. Celui-ci traitait la petite ville en grand seigneur. Le peintre du pape, que l’on se disputait, que déjà le cardinal Piccolomini guettait pour célébrer Aeneas Sylvius, dans cette cité sans fastes et sans richesse, Pinturicchio a couvert les murs de la chapelle Baglione de trois grandes fresques :

l'Annonciation, l’Adoration des Bergers et Jésus parmi les docteurs. Du haut des voûtes, selon la tradition de l'Eglise chrétienne, les païennes Sybilles regardent se dérouler lesscènesde la sainte regardons avec elles.

Dans un palais de la plus pure Renaissance, aux colonnes ouvragées, aux panneaux élégamment ornés, l’un de portraits, dont celui du peintre, l’autre d’une fentère grillagée sur le bord de laquelle un vase attend le lis que l’ange à genoux vient présenter, la Vierge, debout devant unlutrin, | reçoit, modeste et craintive, la nouvelle de la douloureuse mission que Dieu lui confie. Au fond, par le portique ouvert, une ville s’indique avec ses embarras et ses jardins. — Au pied d’un temple aux riches colonnes, transformé en étable pour le bœuf et l’âne, Marie est agenouillée auprès de son fils qui lui tend les bras. Deux anges prient à ses côtés et les bergers s’agenouillent dévotement, tandis qu’au flanc d’une montagne le cortège des mages, chevaux et chameaux, seigneurs à longues

robes ou à pourpoint, attendent que l'heure de l'audience ait sonné. — Devant un temple à coupole, Jésus foule à ses pieds innocents les saints livres des docteurs, qui l’écoutent émerveillés, tandis que Joseph et Marie frémissent de trouver leur fils aussi savant, averti de toutes choses.

Telle est, en son aspect, l’œuvre spellienne. Si je la réunis au cycle siennois, dont j'ai gardé le souvenir, je pourrai facilement pénétrer le secret de Pinturicchio et fixer précisément sa manière. Ce qui frappe d’abord, c’est un sentiment très vif du décor ; Pinturicchio a la passion des somptueuses demeures et des riches vêtements. Pas plus que tant d’autres, aussi bien dans les Flandres qu’en Italie, etce serait son excuse, Pinturicchio ne cherche pas à mettre d'accord les êtres et les personnages, le paysage et le sujet. Il est d'usage universel de faire assister de jeunes pages et des dames à hennin à la naissance de Jésus. Les rois ‘ mages sont toujours habillés à la grecque, à moins qu'ils ne le soient comme Charlemagne. Il est cependant moins justifié de loger Marie dans le palais de Vannozza, la mère des Borgia. Et je ne puis pas ne pas évoquer ici les Pordenone de Plaisance où une étable couverte de chaume, et non un porlique de Sansovino, s'ouvre devant les bergers. C’est que pour Pinturicchio plus encore que pour tous les autres, la peinture est avant tout un plaisir des yeux. Il la conçoit non pas à l’exemple des vieux Toscans pour qui elle est un moyen d’édification, mais comme un ornement, la parure des murailles, leur bijou, qui rehausse la beauté substantielle, architecturale, de l’édifice. Étant, de plus

honnête artiste et la nature lui ayant mis dans les doigts un pinceau élégant, l’ayant doué d’une ordonnance de récit la plus agréable, il prodigue les arabesques, soigne lanecdote et répand l'or à pleine brosse, en vue d’un effet de richesse digne du donateur, qu’il s’appelât Piccolomini ou Baglione.

C’est en vain pourtant que je cherche dans cette facilité heureuse, spirituelle et cossue, cette mollesse dite ombrienne par où l’on classe les prédécesseurs, les contemporains et les successeurs de Pérugin. S'il faut le rattacher à l’un de ses congénères, ce n'est pas à son maître direct, Pérugin, que je le comparerais, mais bien à l’ancètre, à l’Alunno de San Niccolo. Liberatore peut retrouver en lui sa fermeté, adoucie peut-être, mais sa fermeté que l'on ne rencontre en aucune œuvre de Pérugin. Il me suflit d'évoquer le grand et solennel tableau de la petite église San Andrea, à Spello, pour saisir nettement cette différence et cet atavisme. San doute Pinturicchio, tout comme cet autre Ombrien, Gentile da Fabriano, ne resta pas fixé en Ombrie ; de même que Gentile connut Venise, Pinturicchio travailla à Rome. Mais Pérugin, lui aussi, fut appelé par le pape. Pinturicchio, à fréquenter les maîtres sienniois, conserva un peu de la vigueur sans dureté, de la grâce sans faiblesse, du soave austero, avec plus de soave, peut-être, que d’austero, des grands toscans. Et si cette fermeté répond à l'idéal d’Alunno, à l’idéal foncièrement ombrien, tel que Ombrie me paraît le posséder à l’encontre de la légende, ne suis-je pas en droit d’affermir mon sentiment par lexemple continu, de

nouer la chaîne ombrienne — dans laquelle il me reste maintenant à rechercher l'anneau impur ou rouillé ?

Là * +

Ïl a plu toute la matinée. Je suis revenu de Spello hier soir par un sirocco brûlant, si douloureux aux nerfs tendus. J’ai béni la pluie de la nuit. Je la maudis aujourd’hui, alors qu’il me faut monter vers Montefalco. Vais-je donc perdre le spectacle de l’Ombrie s’enfonçant sous mes pas, élargissant ses champs printanniers, amincissant ses rivières et grandissant ses montagnes ? Le ciel a cessé de verser ses torrents, mais 1] reste chargé de nuages lourds et bleutés. Tandis que le vetturino m'emporte à travers la plaine où le Topino et le Clitumne s'amusent parmi les saules, peu à peu des éclaircies apparaissent. Et lorsque les braves cavalli prennent le pas, le plus magnifique des spectacles se déroule sous mes yeux. La large plaine généreuse s’éclaire par taches opposées, s’illumine sous de larges trouées. Le Topino est noir, le Clitumne scintille. Une église toute blanche, un village sombre. Assise dans la nuit, Trevi resplendissante. Toute une portion demontagne d’un gris uniforme, une autre dont le soleil fait ressortir toutes les teintes, rochers roux, bois verdoyants, pâturages tendres, arbres en fleurs, tout roses. La lumière marche, pourtant, inonde ce qui était caché, laissant dans l’ombre ce qu’elle vient de glorifier. Paternelle, elle va tour à tour de l’un à l’autre, impartialement féconde. Tel mont qui, tout à

l'heure, semblait redouter les frimas et s’enveloppait d’une cagoule, rejette tout vêtement et m’offre sa splendide nudité. Le voile de brume accroché ça et là, se déchire, se reforme, éclair d’un instant. Je n'ai pas eu le temps de voir un « effet » que déjà il a passé. Tout s’agite, change et moutonne, grandit dans les vapeurs, puis s'arrête, s'étale et s’abaisse dans la lumière. Les nuages l’emportent et tout à coup, là-bas, au Nord, seul dans l’immensité violacée, un point s’illumine, un dôme paraît et c’est, toute l’Ombrie étalée à mes pieds, toujours miraculeuse, là Portioncule qui resplendit. Pérouse, Spello, Trevi, Spolète, le Clitumne, le Tibre bientôt disparaissent ; 1l n’y a plus rien que le sol que je foule et la cabane de saint François parmi la nuit, majesté répandue à la fois et concentrée |

Tout s'éteint. La pluie retombe, bourrasque violente et chaude. Lorsqu'elle a passé, je regarde et le même spectacle reparaît, mais cette fois retourné. Les lacets de la route mettent à gauche ce qui était à droite et c’est la même féerie, renversée. La haute barre des Apennins de l'Est, seule reste pareille, superbe et protectrice. Elle me fait face toujours, balançant la chaîne où je me trouve et que la fière Montefalco couronne. Sur son pic, entourée de remparts, Montefalco est aussi misérable que la petite Spello, mais comme elle est plus brave ! Elle eut la force de monter jusqu'en haut et elle s’est carrément assise sur le plateau d’où elle domine les vallées et les monts. Pauvre sans doute, mais n’implorant aucune charité, aucune pitié. Le mendiant italien qui reçoit l’aumône

parce qu’il est courtois de ne désobliger aucune bonne intention, c’est elle toute entière. Portes ouvertes, rues largement offertes, elle m’accueille puisque je désire entrer. Tout au long de ma visite, elle me dira : mes fresques et moi nous suffisons à nous-mêmes ; tu me fais honneur en me visitant, je veux te recevoir avec égalité.

A peine le vetturino s’est-il montré qu’une nuée de gamins l’entoure. C’est à qui imposera ses services. Je les envoie tous ensemble chercher le gardien du musée. L'un d’eux, tout petit, ne peut suivre, à cause de ses jambes courtes, à cause surtout d’un beau casque-à-mèche rouge, blanc et crasse dont il a peur de chavirer l’équilibre. La volée revient et, en passant, précipite le bonnet. Parmi les pleurs et les cris, j'entends que le gardien accourt. Il accourt comme on peut accourir en ce pays où les passions sont si vives et les gestes si lents. Les Italiens ne s’agitent qu’en parlant et sur place. Il est très commun de voir, au café, un bourgeois placide qui raconte une histoire, se lever tout à coup et mimer la scène. Dites-lui que le feu est à sa maison, il finira d’abord

son anecdote, videra son verre, et partira d’un pas

tranquille, baguenaudant encore. Ainsi arrive le custode, bien qu’il me voie pelotonné sous le porche que fouette l’averse. Et voilà que mon embarras est grand. Il me faut choisir, parmi tous ces gamins, celui qui m'accompagnera. Je voudrais les garder tous, surtout le petit au casque-àmèche. Je regarde alors tous ces yeux d’enfants, ces figures inquiètes qui se tendent vers moi,

LE TRIPTYQUE OMBRIEN ab:

attendent ma résolution. Que de choses:ils disent | La misère, la curiosité, l’orgueil d’être l'élu, et puis des choses pas trop jolies, l’avidité, la vanité aussi. Et c’est le plus malin, triste enseignement, que je choisis pour l’air tranquille qu'il a su prendre,un air réfléchi, un peu dédaigneux peutêtre.

Quel musée imprévu ! Une grande église gothique, désaffectée. Du temps où Montefalco comptait dans l’Ombrie, cette église, San Francesco, était opulente. Benozzo Gozzoli, Pérugin ytravaillèrent. Leurs fresques, par hasard, n’ayant pas été détruites, on leur a adjoint quelques reliques découvertes çà et là et San Francesco est devenu un des plus intéressants musées qui soient, le plus intéressant pour l'étude de l’école ombrienne. Les œuvres ne sont pas disposées en ordre rigoureux, bien des attributions sont hasardeuses. On sent que les dons des passants, même s’ils sont abondants, restent peu fréquents, et qu’une fois le custode payé, le toit réparé, il ne reste plus grand'chose pour le conservateur ni pour le catalogue. Ainsi délaissé, sans abandon toutefois, San Francesco dégage un charme particulier. Aprèstout, que me fait que tel panneau soit de Eusebio San Giorgio, de Bernardino di Marietto ou d’un troisième ?J’ai déjà tant de peine, dans ce vaisseau si vaste et silencieux, où pendent des restes de vieilles orgues, de chaire et d’autels, à ne pas tout embrasser d’une même admiration ! L’atmosphère est séduisante au dernier point sous les arceaux de cette nef, enluminés par Benozzo, devant ce pilier où quelque figure a pu enfin percer hors du plâtre

qui létouffait, au fond de cette chapelle où un vieux panneau reluit de sesors indélébiles. Et voici, non pas placés, mais suspendus, des fresques transférées, des fragments hétéroclites, une pierre où se voit un bras, un morceau de panneau tout mangé, accrochés au petit bonheur des clous oubliés, des copies posées à terre, des puérilités et du beau — quoi encore ? de tout un peu, tout ce que la ville contient de vieilles reliques, jeté là sans discernement et avec la plus sainte ignorance de l’arrangement et de la présentation. Dans ce grand temple sonore, je vais de pilier en pilier, de voûte en voûte. J’interroge chacune et c'est devant une Adoration de Pérugin, fresque d'une charmante clarté, que je résiste peut-être le ea à leur main mise, que je me protège le plus facilement moi-même contre mon émotion. Ici, vraiment, sous ces voûtes, tout ce peuple suave, souriant et tendre, a trop facilement raison de moi | Il est quelqu'un pourtant dont je puis triompher sans peine, et c’est Benozzo lui-même. Il n’est pas de Montefalco, celui-là. Il n’est pas Ombrien. Et moi qui ai tant aimé, autrefois, à San Gimignano, les fresques de San Agostino, il me faut évoquer le cycle incomparable de Pise pour que je reste pieux au milieu de cette abside. Oh ! voici bien toujours l’exquis Benozzo, bon réaliste comme ses maîtres, c’est-à-dire s’essayant à interpréter les événements surnaturels par les gestes les plus naturels, excellent décorateur et coloriste délicat. Mais ce que je cherche, en vain, cette fois, c’est le fond même de Gozzoli, sa marque toute person-

nelle, puisque, à tout prendre, son réalisme il le tenait de Giotto, son sentiment décoratif d'Angelico, et je veux dire son imagination variée, riche, inépuisable, l’imagination du Campo Santo et du palais Riccardi. Saint François, tout comme Jésus

à Bethléem, à Jérusalem ou dans la gloire de

son père, avait ses canons, des scènes types dont on ne pouvait s’écarter beaucoup. Les crèches de Pardenone, de Filippo Lippi et de Pérugin ne se ressemblent pas, pourtant, dans leur traitement. J'ai beau ne pas me rendre dès le premierinstant, 1l faut bien finir par le reconnaître : tout l'effort de Benozzo Gozzoli, à Montefalco, s’est réduit à copier les fresques de Giotfto que l’on voit dans l’église supérieure, à Assise. Sans servilité, à

moins que ce ne fût par une adroite précaution, il

pouvait placer, sous cette fenêtre, auprès de Dante et de Pétrarque, le portrait du père des peintres, et rendre ainsi un hommage doublement mérité au modèle plagié.

Ainsi que le vieillard Tiresias qu'un enfant menait par la main, je sors de ce musée d'un pas irrésolu et le bambino, ayant rendu les clefs au custode, me demande où je veux aller :

— À Rome, mon enfant !

Le bambino ne semble nullement surpris de ma résolution et c’est bientôt hors des murs qu'il m'entraîne. Par la porte de Spolète, nous sortons de la ville. La crête sur laquelle Montefalco est située pointe devant nous. Une jolie route ombragée en sectionne le sommet et, sur la gauche, une sorte de hameau, que domine un petit clocher, au-dessus des arbres, apparaît.

— Ecco San Fortunato! dit le bambino tout fier d’avoir saisi dans son ellipse mon désir de gagner ce couvent, où l’on arrive en effet par la route de Rome.

Nous ne tardons pas à quitter celle-ci, et nous piquons vers le promontoire d’où San Fortunato domine la plaine, au point précis où celle-ci s’infléchit vers l'Ouest, vers Spolète. Par des chemins creux dont les haies se rejoignent presque audessus de nos têtes, nous allons parmi les boues épaisses et grasses d’un sol argileux. Le bambino les foule avec mépris, tandis que je m’efforce de n’en pas froisser les vagues ondulées et recherche de préférence’ les pierres plaies, pour y sauter. Ce petit couvent, chaumières parmi les chaumines, soutient mon courage de sa proximité. Je le touche bientôt et je le revois pour la centième fois avec la plus jeune émotion. C’est que je le connais si bien, ce petit couvent perdu dans la montagne! Il n’est personne depuis Boccace et Sacchetti jusqu’au plus moderne de nos conteurs, qui n’ait pris modèle sur l’un de ses frères ou sur lui-même. Qui n'a lu l’un de ces récits que M. Gebhart affectionne et où l’on voit un bon vieux prêtre, solitaire gardien sans conciergerie, oublié par charité ou indifférence dans une abbaye en ruines et dont il reste le dévot aveugle ? Le vieillard a fini par s'identifier avec son couvent; sa personne est aussi lamentable que lui, ses vêtements sont aussi ravagés que ses murailles. Une flamme immortelle brille pourtant dans ses regards, la passion qu'il nourrit envers les trésors qu'il a découverts à force de gratter les murs de

la chapelle et des cloîtres. Un hasard l’a mis un jour sur la piste, et, depuis vingt ans, nuit et jour, il gratte. Peu à peu tout un cycle du premier quattrocento a été révélé que l’on croyait perdu, chef-d'œuvre d’Orcagna, de Lorenzo di Bicci, aussi précieux que l’œuvre de Sodoma et de Signorelli à Monte Oliveto, que celle de Veronese à Maser ou de Tiepolo au Monte Berico. Le bruit se répand bientôt de la découverte; le petit couvent reçoit des visites, chaque jour de plus en plus nombreuses, le vieil abbé peut se faire aider dans ses travaux grâce à l’argent que les pèlerins lui donnent et, un matin de Pâques, après la messe, que l’évêque est venue célébrer, afin de fêter la renaissance de ce monastère privilégié et béni de Dieu le pauvre padre demande au seigneur de le rappeler à lui s’il ne veut pas que le démon de l’orgueil ne le terrasse. Il meurt, dit l’anonyme florentin, frappé au pied même des autels qu'il a relevés.

Je ne sais si San Fortunato connaîtra jamais une telle fortune. Faut-il la lui souhaiter? Il est si charmant dans sa modestie, avec sa petite cour, à la façon des basiliques, précédant l’église, celleci si menue et toute crètée pourtant, à cause de son Gozzoli de la chapelle de la Vierge, ses bâtiments si pauvres enfin, bien humbles, même au temps où ils étaient peuplés! Si le miracle se produisait quel serait le sort de la petite chapelle où les fresques de Tiberio d’Assise, celui qui peignit la chapelle des roses à la Portioncule, disparaitraient derrière la magnificence des restaurations opérées alentour ?

J’ai renvoyé mon bambino. Je veux rester seul, assis sur la pierre de ce petit cloître, au soleil reparu, dans la simplicité et la ruine du couvent désaffecté. Tiberio, qui était le meilleur élève de Pérugin, rassemble autour de lui toute l’école. Depuis cinq jours je vis au milieu de celle-ci; depuis Pérouse, je ne l’ai pas quittée. Sur la montagne de Montefalco, d’où l’on voit toute l’Ombrie et d’où Gozzoli suscita l’Alunno, lé moment est venu de rassembler mon troupeau et de savoir enfin nettement quelle est, sur l’art dont Pérugin est le plus fameux représentant, ma pensée, comment je le juge, sans rigueur et sans faiblesse.

Un pays fertile et riche, plantureux et fort, sinon puissant. Une terre abondante, généreuse, grâce aux sources qui l’inondent des eaux accumulées par les neiges des Apennins. Une dépression entre deux chaînes de montagnes, où les fleuves se déversent, s'amusent et engraissent une terre avide. Rien de voluptueux n1 de mièvre dans cette profusion ni de petit dans ce décor. Tout, au contraire, musclé et large. L’Ombrie est douce, elle n’est pas efféminée. Parmi cette plénitude naît une âme tendre, mais ferme aussi, l’âme de saint François, que les hommes ont rabaissé à une fadeur injustifiable, à une fadeur que ses premiers disciples, le couvent d'Assise en témoigne, ne lui ont jamais prêtée. Lorsque les premiers peintres ombriens apparaissent, rien n'indique que leur art doive s’amollir. Benozzo a

apporté en Ombrie le soave austero de Florence. Gentile da Fabriano accentue plutôt l’austero. Sa madone sur un trône orné de myrthes, du muste de Pérouse, est la sœur jumelle des œuvres flo-

rentines les plus énergiques. Alunno réagit un

peu sur Gentile et insiste sur le soave, mais à la facon franciscaine : les dessous restent solides. Il ne tombe jamais dans l’abandon de soi. D'ailleurs Piero della Francesca, si rude, si réaliste, se charge de rétablir l’équilibre. Sa madone avec quatre saints du musée de Pérouse est dans la manière exacte, franche et même sèche de la fresque de Rimini. L'école ombrienne entre définitivement dans la voie harmonieuse dont Sienne, Florence et François lui ont fourni les éléments, austères et suaves à la fois.

= Melozzo da Forli, élève de Pierojet Palmezano son éléve, ont une certaine sensualité et de la grâce. Ils vécurent loin de la terre natale et on ne peut rien attribuer de leur caractère à celle-ci, qui ne possède d’ailleurs aucune de leurs œuvres. Giovanni Santi, au contraire, le père de Ra-

- phaël, qui vit en Ombrie, ne laisse rien deviner

qui permette de prévoir les temps imminents de Pérugin. Ses figures exagèrent la force de Piero, sa lourdeur même. Santi est encore un réaliste qui reste dans la tradition alunnique. Après lui Angelo di Baldassare, Giovanni Boccati, dans leurs œuvres du musée de Pérouse, continuent la manière, véritablement ombrienne et que trois générations consacrent. Bonfigli et Fiorenzo di Lorenzo y persévèrent à leur tour, y ajoutant encore de la

vivacité et ce goût du décor que Pinturicchio leur

258 PETITES VILLES D'ITATIE

devra. L'Annonciation de Bonfigli et le saint Bernardin de Fiorenzo, au musée de Pérouse, disent hautement la filiation, très pure.

C’est alors, vers 1480, qu’apparaît Pérugin. Il trouve, en naissant, un idéal précis fait de vigueur et de délicatesse, heureusement ordonnées, distribuées et mariées. Au bout de peu‘de temps, il ne reste plus rien de cette heureuse union; la vigueur a disparu, la délicatesse seule demeure. Elle est exquise. Pérugin s’y livra-til entièrement au moment précis où saint François commençait à se corrompre dans l'esprit des hommes, devenait le François du jardin des roses de mai et n’était plus celui de l’église basse? En tout cas, il apporte exactement ce que la piété superficielle de son temps demandait. Il en est l’interprète fidèle. Plus de haute dignité, plus de saint orgueil, plus de sécurité de soi ni de confiance en son cœur. Un abandon total, absolu, aux bras de l’amour béat et convenu, une mélancolie pénétrée, afin d'éviter de réfléchir à ce qui ne préoccupe plus, une rèverie sommeillante, un attendrissement commode.

Nous sommes incontestablement émus de ces joies si calmes ou de ces douleurs si résignées. La couleur, d’ailleurs, en est charmante, des plus caressantes aux yeux. La composition est d’une habileté consommée et les paysages profonds sont d’une langueur infinie. Les premières fois qu’on se trouve soumis à cette grâce-là, on croit avoir trouvé le maître unique, tellement il vous prend par les fibres les plus faciles à émouvoir. Je me souviens encore de mon ravissement lors de mon

premier séjour à Pérouse : au retour je ne quittais plus le saint Sébastien du Louvre. Les Îres ques du Cambio vivaient en ma mémoire, intensément. (Cette fois, je les évoque après une fréquentation plus raisonnée et je ne puis pas ne pas voir ce qu’elles ont de conventionnel et de fade. Que Pérugin fût un artiste de peu de foi, un tâcheron qui exploitait sa vogue, il m’importerait peu si, décidément, il ne cherchait pas à m'en faire accroire ! Je lui en veux de m'avoir pris par des moyens faciles, par mes sentiments non pas certes les plus bas, les plus superficiels du moins, l'attendrissement et la flatterie. Toutes ces tètes délicieuses finissent par m’importuner de leur similitude. Sébastien ou Georges, Pierre ou Jérome, Marie ou Marthe, c’est toujours la même extase. Toutes les têtes sont penchées, tous les regards levés au ciel, toutes les bouches entr'ouvertes pour soupirer. Le roucoulement est continu, expression du mysticisme le plus simple, le plus fruste. Aucun personnage ne se distingue de l’autre que par ses attributs. Non, il serait impossible de différencier le Christ du Baptiste. Ils ne disent rien que le mème rève paradisiaque. Ils pensent tous à la même chose et de mème. Petits enfants à l’école, ils répètent tous ensemble une leçon qu'ils ne comprennent pas. Leurs corps ne sont pas des corps, mais des mannequins. Aucune chair ne palpite sous ces vêtements et, lorsqu'elle n'en porte pas, puisqu'on la supplicie, elle est magnifique de velouté et de lignes, mais elle ne frémit jamais sous les tenailles et les flèches. Et quelle pauvreté, au fond, dans la disposition ! Quoi donc

vint faire en ce monde Giotto, si nous devons retomber, par ces adorations, ces annonciations ow ces crufiements dans la vieille formule ternaire de Margaritone et de Cimabue? Les fresques du Cambio sont d’une indigence imaginative qui répugne. Elles résument tout Pérugin. Pensez à la chambre de la signature et dites ce qu’on peut obtenir de l’allégorie ! L'École d'Athènes et la Dispute sont l’œuvre d'un élèvede Pérugin qui ne doit rien à son maître. Celui-ci avait à représenter les vertus cardinales dans leurs épanouissements divers. Des héros et des saints devaient les symboliser. Toute l’antiquité et toute la 'catholicité étaient conviées à célébrer la Prudence, la Justice, la Valeur et la Tempérance. Et voici de minces jeunes hommes vasqués, élégants et proprets qui s’alignent, enfilés les uns à la suite des autres, la tête énamourée, le geste doucereux, l’air béat. « Sa physionomie rave et vide exprimait des idées convenables, rares et pauvres. » Cette phrase de Stendhal s’applique exactement à ce Trajan, à ce Coclès, à ce Scipion et à ee Cincinnatus, fins éphèbes de même âge, de même tournure, casqués de même et parcillement indifférents. Je vois bien leur mérite qui est la suavité, je ne vois pas le mérite qu'ils devraient avoir, d’être des héros personnels et non des exemplaires d’un même modèle, lequel modèle pourrait servir peut-être à la figuration de mérites célestes mais non de vertus très humaines. ‘

Ne dites pas que Pérugin se légitime par cet excès qui est devenu une manière. Tiberio d’As sise, à Montefalco et à la Portioncule, pourra em-

LE TRIPTYQUE OMBRIEN aôs

ployer le même procédé, Gianicolo Manni au Cambio, Berto di Giovanni au musée, Andone Doni à San Pietro, pourront le perpétuer, Raphaël est là pour dire que l’on pouvait le rejeter. Pinturicchio, si l’on objecte le génie de Sanzio, atteste qu’il n’était pas besoin d’être exceptionnel pour rester honnête et mesuré. Le Spagna que je verrai à Trévi et à Spolète protestera de la même virilité. Et l’Ombrie et saint François protestent, l’une de sa vigueur, l’autre de sa férce morale. Hier, à Foligno, je suis entré au palais Trinci, où m’appelait l’œuvre d’Ottaviano Nelli, le précurseur. En effet, s’il faut rattacher Pérugin et ses élèves à quelqu'un de leurs ancêtres ombriens, Alunno, Gentile, Piero, Santi lui-même protestent de toute leur fermeté contre cette fadeur-là : en revanche, de même que Bernin rejoint Begare li, Pérugin rejoint Nelli. Celui-ci a donné par son Annonciation le ton où Pérugin s’obstinera. Dans la maison bien fleurie, Marie reçoit la visite de l’ange qui, afin de lui rendre un compte exact de sa mission, tranquillement, en face d'elle, s’est assis... L’Annonciation assise ! II n’y a vraiment qu'un « Ombrièn », pour employer le langage consacré, qui osât l’inventer. La nonchalance pérugine est toute déjà dans la posture de cet ange qui a pris la peine de prendre un siège et attend, sans doute, que Marie l'invite à se rafraîchir. L'autre jour, à Urbin, j'ai vu une œuvre dont je gardais l’impérieux souvenir, la Cène de Justus van Gent, un flamand dont ce tableau est le seul, d’origine certaine, que l’on connaisse. Nelli a innové, dira-t-on ; cen’est pas un crime. Voyez

comme Justus innova ! À la manière de Corrège qui précipite le Christ au-devant de sa mère, enfin rendue àlui dans lagloire de son père. Rejetant toutes les conventions céniques dont Léonard lui-même n’osa pas se libérer, Justus a renversé la traditionnelle table du repas sacré. Les apôtres sont à genoux sur la terre battue. Et, le ciboire à ls main, le Christ va de l’un à l’autre, se penchant, dans une générosité sublime, pour déposer sur les lèvres la nourriture céleste. Voilà comme on innove, à la manière héroïque et humaine d’un Corrège ou d’un Justus.

La mansuétude dernière de celui qui va mourir, cette charité suprème d’un corps épuisé et renonçant, je l’évoque auprès de cette Annonciation assise de Nelli. Je mets celle-ci en pendant à la Cène debout et je me demande où est la puissance, où est le sublime et, simplement, où est l’idéale vérité ? Justus a dressé son Christ, il ne l’a pas couché ! Le Christ de François d'Assise, c’est ce Christ-là. Au milieu de cette Ombrie, qui le garde jalousement parmi les montagnes urbinates, :l rayonne sur toute cette contrée de noblesse et de fertilité. Pérugin et sesélèves sont le fruit corrompu de cette terre vigoureuse. Ils ne peuvent y plaire — ils finissent par y écœurer.

DU VESTIARIUS À CARDUCCI

Spol ele.

D‘ quel cercueil suis-je venu m’étendre ?

Depuis Foligno j'ai marché parmi la frai- : cheur printanière, bourgeons impatients de verdir, ruisseaux inépuisés, sources cristallines dont Pline déjà s’émerveillait, saules et peupliers ombrant de leurs silhouettes argentées le fond des eaux iransparentes, enfance des choses inanimées et si mouvantes pourtant de joyeuse renaissance.

« De la montagne couronnée de sombres hètres qui, en murmurant, ondoient au souffle du vent, et d’où la brise emporte au loin l’odeur des sauges et des thyms sauvages, les troupeaux descendent encore vers toi, dans les soirées humides, à Clitumne ; le jeune Ombrien baigne encore dans ton onde sa docile brebis. »

Carducci pouvait chanter la source fertile el ses ombrages sur le mode paternel. Le temple qui, du haut d’un socle rocheux, préside à ces accueils, s’il est chrétien pour les savants, est païen pour nous. Son portique au-dessus des eaux naissantes et des frêles rameaux, inspire aux poètes les mêmes accents que dictèrent les dieux.

« Salut, Ô verte Ombrie et toi, divinité de la source limpide, & Clitumne ! Je sens La patrie antique frémir dans mon cœur et sur mon front brülant planer les dieux de l'Italie. »

Quiconque se penche vers le miroir étincelant est la proie du même frémissement, courbe la tête sous un souffle pareil. Nicolas Poussin composa de celte grâce profonde ses payages de rivières jaillissantes et de frontons qui s’écroulent. Lord Byron y conduisit Childe Harold. Depuis Virgile jusqu’à Carducci, la patrie antique renaît incessamment, revit d'une verdure semblable et nouvelle. C'est toujours le même dieu, Pater Clitumnus, qui parle par toutes les voix. D’un cœur moins lyrique mais tout autant nourri de latine vertu, je m’enivre de respirer aux bords hmpides, de recevoir la caresse du gai soleil à travers les branches à peine feuillues, je m’associe aux poètes de tous les âges. Aujourd’hui, comme autrefois, tout proclame la jeune beauté de la vieille terre, la vigueur éternelle, la vie qui ne veut pas mourir, ressuscite à chaque avril, Pourquoi Spolète, au bout de ce chemin renaissant, est-elle une tombe, le cercueil où je ne veux pas m'étendre encore ?

Je ne veux pas mourir dans la solitude ni les ténébres. Trévi sur son rocher pointu, oiseau à la couvée et qui laisse prendre son aile, eût suffi au post-scriptum de mon étude ombrienne que le Spagna réclame. Jamais je ne pourrai subir durant deux sombres nuits, l'oppression de cette ville déserte et lugubre ! Pas plus vieille sans doute, la triste Spolète, que ces paysages où je viens de voir s’ébattre les troupeaux de Mélibée, mais sa perpétuité

DU VESTIARIUS A CARDUCCI 265

immuable rabaisse trop brutalement l’impuissance humaine devant la facile jeunesse de la terre. Elle décourage de vivre, tandis que, parmi les ormeaux, on ne sent pas la déchéance où chaque heure nous entraîne. Renaître! Du moins aimer avec une vigueur reviviscente des beautés qui se renouvellent |

Dans les rues ruineuses et abandonnées, je songe à la fuite, lorsque des accords stridents frappent mes oreilles. Quel cortège ! Bannières, plumets blancs, cuivres pointus, de partout débouchent des files musiciennes. Elles montent, descendent les pentes de la montagne d’où Spolète jalouse l’Ombrie et parcourent la ville en vue d’un vain réveil. Je viens à Spolète en un jour mémorable. Aujourd’hui, 29 avril, l’Italie célèbre la prise de Rome par Garibaldi. Elle sent planer sur son front les dieux de l'Italie que Carducci vit se lever d’entre les saules du Clitumne. Et c’est encore le poëte qui chante la faveur nouvelle de la renaissante patrie :

« O valeureux rebelle d’Aspromonte, 6 superbe vengeur de Mentana, viens, monte au Capitole et raconte à Camille, les hauts faits de Palerme et de Rome... O notre père, gloire à toi! Dans l’effroyable frémissement de l’Etna, dans les épouvantables tempêtes des Alpes, c’est ton cœur de lion qui gronde contre les barbares et les tyrans. »

Tandis que les cortèges déposent couronnes et drapeaux devant un buste dressé au milieu d'un gazon, je m’approche et je lis inscription qui célèbre un Spolétain. Soldat, législateur, historien. Mais avant tous les autres, inscrit le premier sur la

pierre, il est un titre à la gloire et à l’amour : Cospiratore. Quel stigmate ! Conspirateur, voilà le plus grand mérite pour un Italien. Cet homme a conspiré, 1l est immortel. Toute l'Italie est dansce trait, vivace, infrangible et inoublieuse. Que fai sais-je de croire à la mort! Spolète, si abandonnée qu’elle soit, garde indestructible le sentiment de la patrie enfin composée. Les brises chargées de saules et de thyms montent de la vallée. Elles apportent le souvenir d’autres hauts faits qui préparèrent l’Italie et leur réunion dans l’hommage présent prête à la cavadérique cité ie plus frais éclat. Je vais pouvoir, sans nausée, pousser la porte du sépulcre et compter sans répugnance les héroïques ossements dont regorge le roc rajeuni.

Spolète est aussi haute que Pérouse. Comme Pérouse, elle contemple un vaste paysage à ses pieds. Et Spolète sans clairons est sinistre. Elle s'étage au flanc de la montagne que Îa citadelle, la rocca, seule, couronne, écrasée elle-même sous le mont Lucco, lourd de ses chênes touffus. Spolète porte le poids de deux rochers, l’un construit par les hommes, l’autre jeté par Dieu. Elle plie et se tasse honteuse. Élevée de trois cent cinquante mètres au-dessus de la mer, elle s'enfonce sous les quatre cents de la rocca et les huit cents du Lucco. Appuyée à la chaîne des Apennins qui la séparent du berceau romain, si elle fait face à la verte Ombrie elle ne la regarde d’aucune terrasse. Et ses rues, indifférentes au spectacle, ne pensent qu’à grimper, tête baissée. Un long serpent, vingt fois replié sur lui-même, tout ratatiné en ses anneaux

DU VESTIARIUS À CARDUCCI 267

par peur de glisser du rocher choisi pour son repos, part de la porte basse et conduit jusqu’au pied de la rocca. Il contourne des murailles lisses, impénétrables, s’étrangle entre des pignons surplombants, longe des maisons dont la première porte ouvre sur le rez-de-chaussée et la seconde, à l’autre bout du bâtiment, sur le premier étage, fait quelquefois le tour complet d’une église ou d’une ruine, puis, après avoir, pour former le corsu central, soustrait aux nœuds quelques anneaux, repart vers la rocca, plus ramassé, plus serré encore. De temps en temps, une ruelle toute noire se détache. J’entre dans l’une d’elles qui me paraît particulièrement calamiteuse. Une maison aux volets clos, à la porte étroite, m'offre une apparence que je crois connaître. Sur le mur, deux plaques de cuivre sont vissées : 1° étage, comtesse de X ; 2° étage, colonel Z. Cette rue n’est pas honteuse ; elle est au contraire des mieux habitées. Elle va ainsi, d’un pavé bien lustré que personne n’use, et renonce bientôt à attendre un peuple évanoui. Des escaliers impraticables la terminent et qui conduisent vers les hauteurs inaccessibles, repoussantes comme elle, de la rocca cellulaire. Des chats, dans ces rues. Mais rien qu'eux. C’est le délaissement même. La comtesse reste chez elle et le colonel préfère la caserne. Le corso, tout à l'heure, comptait juste trois passants. Deux cafés ouvrent leurs vitrines de marchands de primeurs : l’un d’eux, dès sept heures du soir, ferme sa porte inutile. La rude ascension à laquelle je me livre ne parvient pas à me réchauffer. Je me sens intrus, comme si j'arrivais par hasard visiter un agonisant.

Les couacs patriotiques résonnent heureusement pour me rendre confiance.

Encore une fois ragaillardi, je descends dans les caves. Spolète est bâtie sur des ruines dont elle entretient de son mieux, sans le dégager, l’ensevelissement. Son instinct funèbre lui fait exagérer le précepte de Didron, dont l'élève Viollet-le- Duc méprisait si fort cette leçon : « En fait de monuments anciens, il vaut mieux consolider que réparer, mieux réparer que restaurer, mieux restaurer qu’embellir; en aucun cas il ne faut jamais ajouter ni retrancher. » Spolète compte sur la poussière des siècles pour la consolidation. Elle réduit son zèle à l'éclairage. Tout un appareil électrique circule sous la montagne. En bas, près de la porte, c’est un vieux pont dont on va voir les piles en dégringolant le long d’un puits. En haut, la place occupe l’hémicycle comblé d’un théâtre. La via dell’Arco passe sous un arc dressé par Drusus, le fils de Germanicus. Mais cet are, pour le franchir aujourd’hui, il faut presque baisser la tête. Ses bases sont sous terre. On peut les voir néanmoins. Une église leur est accotée. Un sacriste vous conduit sous ses autels. Cette crypte est un temple antique. Une église chrétienne sur un temple païen, voilà une belle synthèse. Sous l’avare lueur de quelques lampes Edison, de vieux füts tournent leurs antiques cannelures, dégoûtantes de poussière impalpable. Qu'ils devaient être fiers sous le soleil, ce soleil qu’ils ne verront plus ! On pleure sur eux, taillés pour les baisers de l’astre chaleureux et non pour l’éternelle nuit. On les plaint comme des êtres vivants, comme ces

DU VESTIARIUS À CARDUCCI 104

chevaux de mine qui ne seront jamais remontés.

Des pioches! qui dégageront ces colonnes et aussi ce pilier de Drusus, qui rendront à la cité d'où Marius défia Sylla sa lumière légitime. Et l'on consolide en esprit, puisque Didron ne veut pas que l’on répare, les aspects d'autrefois, le temple clair et hardi, l'arc léger, le pont « sanguinaire »,

tous ces vestiges qui auraient, malgré leur ruine,

par leur libération, plus de vie que ces masures d'hier dont ils sont la trop pitoyable victime.

Sous la terrasse, enfin, du palais municipal, un dernier débris, celui-ci réparé et même, à Didron, restauré. C’est, dit-on, la maison de Vespasia Polla, la mère de Vespasien. Une grande chambre éclairée par des soupiraux, un vrai chai bien carrelé. Dans un renfoncement s’évase une petite piscine et sous les fondations, un peu déblayées, du palais, s’indiquent des caveaux dont on a découvert une partie de revêtement ancien. Le custode promène une lampe électrique dans tous les recoins et cette façon d'éclairer l’histoire romaine est la plus lugubre qu’on puisse concevoir.

Franchissant le vestibule du municipe, je me suis dirigé vers le dôme. Il faut encore descendre pour y parvenir. La petite place où il s'élève ressemble à un fond de puits. La rue se précipite droit sur elle, bordée de hautes maisons — dont l’une est couverte d’amusants graffiti — qui en accentuent encore la pente raide. Aucune échappée, ni à droite, ni à gauche, ni au-dessus où la rocca surveille. C’est le champ d’une lorgnette, cathédrale vue au vérascope. La façade romane . possède, grâce au refuge qu'elle offre aux yeux,

plus de grâce qu'on n’en pourrait attendre de cet art sévère. Le porche Renaissance l’aide à sourire d’ailleurs et les petites chaires qui le flanquent. Bernin daigna remanier l’intérieur. Ce baroque insulte à l’œuvre de Filippo Lippi, à sa fresque célèbre de la vie de la Vierge et à son tombeau. Devant eux, j'ai bientôt oublié l’art détestable du napolitain. Mes plus frais souvenirs de Toscane m'assaillent. Je revois Prato, si gaie, si aimable. Je revois les fresques de la cathédrale par lesquelles ‘Fra Filippo donna l'essor définitif à la peinture. J'entends encore le rire homérique du vieux Cosme des Medici lorsqu'il apprit l’enlèvement de Lucrezia et de Spinetta Butti, les deux nonnes qui servaient de modèles, par le chapelain Lippi. Je songe au sage Piero, le fils de Cosme, qui négocia, pour l’ardent et toujours jeune carmé, la commande de ces fresques. Filippo, accompagné de la fidèle Lucrezia, de leur enfant Filippino et du fidèle Fra Diamante, son aide inséparable, pour ravoir lequel il avait planté là, sans les achever, ses fresques de Prato, vint à Spolète où il devait mourir. Sous mes yeux qui la désiraient depuis ces temps lointains de mes premières visions italiennes, se déroule l’épitaphe orgueilleuse que Poliziano grava dans le marbre élevé à son père par Filippino et dont Lorenzo dei Medici assuma les frais par piété artistique et filiale.

Filippo, l’incorrigible amant, n’a plus de jeunesse que dans le cœur. À soixante-trois ans il boit le poison d’un mari jaloux, épais spolétain à qui sa patrie aurait dû iuspirer le mépris de toute

DU VESTIARIUS À CARDUCCI 271

vanité. Filippo a toujours refusé, malgré toutes les dispenses pontificales, d’épouser Lucrezia. Il entendait rester libre. Il le reste si bien qu'il en meurt. La fresque de Spolète semble se ressentir du souci, devenu un peu maladif, du vieil amoureux. Est-ce la main de Fra Diamante qui leur donna, en les achevant, la lourdeur dont elles me semblent pleine? J'y vois, sans doute, comme à Prato, le souci réaliste et la préoccupation de vie. J'en admire l'effort, moins frappant, tout de même, qu’à Prato, après tant d'années de pratique et tant d’autres libérations nées de la sienne. La mort de la Vierge, surtout, est sublime de vérité et d’audace. Seul Filippo, le moine défroqué, pouvait oser allier ainsi la piété foncière et l’amour de la réalité. Il ne s’est jamais payé de mots, le moine paillard, et jusqu’en ses vieux jours son tempérament pratique et naturaliste se laisse voir. Mais tout cela, si beau en certaines parties que ce soit, manque de flamme et de conviction. Pas plus qu'à Pérugin, il n’est juste de demander à Filippo, de partager, au fond de son cœur, les sentiments qu'il exprime. À lui, comme à Pérugin, comme à tous les artistes, il est légitime de demander qu’ils les éprouvent du moins au moment où ils les expriment.

Cette émotion, passagère mais indispensable, je l’ai rencontrée dans Giovanni di Pietro, dit le Spagna. Si jamais ma sévérité ombrienne avait besoin de se légitimer davantage, celui-ci suflirait à cette nécessité, par le ferme exemple qu'il m'apporte de ce que l’école aurait été sans la funeste carrière de peintre à la mode qui perdit Pérugin.

Le Spagna marche de pair avec Bonfigli, si solide lui aussi dans la douceur, comme l’Ombrie; il est l'élève, avec Pinturicchio, de Fiorenzo di Lorenzo . par qui il hérite de Verrocchio et de Benozzo la forte tradition florentine. Au musée de Spolète, il triomphe tout autant qu’ à Trévi où je craignais son charme sans comparaison. Giovanni di Pietro possède autant de grâce que le Pérugin le plus penché. Mais ses dessous sont d’une vigueur inconnue au Pérugin. Sa manière blanche est, en outre, d’une exquise suavité. Sur ses fonds de lait, s'envolent des chairs roses bien vivantes, en des poses attendries, sans maniérisme aucun. Cette figure de Vierge prédit déjà l'humanité idéale de Corrège, tandis que ce saint François contient toute la pénétration psychologique d’un quelconque florentin. On sent des corps musclés sous les plis harmonieux de ces vêtements. Les saintes Catherine et Cécile, les saints Antoine et Jacques sont des figures du plus grand caractère, d’une personnalité exacte. On les distingue toutes entre elles, éclatantes et scrupuleuses. Le Spagna, ami de Raphaël, se détache avec celui-ci de l’école ; ils nous montrent tous deux la faute que commit Pérugin lorsqu'il affadit l’art ombrien. Le Spagna est, à Spolète, une lumière suprême, il impose son souvenir réparateur. |

Le rocher de la Rocca commande la ville et règne surla campagne. Je sors de Spolète pour le contourner et Je rencontre le paysage le plus radieux qui sauve, sans doute, la vieille cité de l'abandon complet, la rend même peut-être douce à habiter. Je n’ai pas encore vu en Italie, même en

DU VESTIARIUS À CARDUCCI 293

Toscane, autour de Florence, de lieux aussi grandioses enserrer d'aussi près une ville. Les restes de Spolète sont conservés dans une châsse somptueuse.

La Rocca siège derrière Spolète et, derrière la rocca, un ravin, plus qu’un ravin, une gorge profonde, détache des montagnes la ville ct sa citadelle. D’un côté, l’'Ombrie étalée jusqu'aux lignes bleuâtres de Pérouse, tout ce paysage de forte douceur où Je viens de vivre des joursinoubliables. De l’autre, entre le mont Lucco, la ville et la rocca, de fantastiques vergers, jardins d’Armide, bois de Castalie qui abritent leur luxuriance par quatre-vingt mètres de fond. Le Tessino y court et les féconde. Au-dessus d’eux, l’amas feuillu des monts, en pendant à la citadelle, impose sa majesté bienveillante et fraîche. Leur ligne ondule, faisant jouer ses ombres et ses clartés selon les essences. Un viaduc relie les deux bords et se termine, parmi les arbres, par une tour svelte toute envahie de végétation. De-ci de-là, le clocher d’un ermitage, un hameau, une villa. La route serpente et vire comme dans un parc machiné. Par instants on se croit sur quelque chemin d’Auvergne contournant un lit de torrent. Placée à l’intérieur du coude que fait la plaine ombrienne qui va maintenant se diriger vers l'Ouest, Spolète étend ses bras fleuris dont elle veut embrasser l'Italie, ce qu'elle faillit faire au temps des ducs qui bâtirent la première rocca, au temps de Lucrèce Borgia qui l’habita entre deux maris, pour s’y recueillir.

Ainsi, sur les monts qui la pressent, j'ai fait le tour de Spolète. Ce paysage d’une fraîcheur ma-

jestueuse vaudrait à lui seul la halte que Filippo Lippi.et le Spagna imposent déjà. Le contraste entre Spolète et sa campagne est saisissant. Tant de misère au milieu de tant de richesses | Tant de délabrement parmi cette prodigieuse nature inondée de lumière et parée de toutes les floraisons. Je prolonge le long des escaliers de San Pietro, ma flânerie, pour n'avoir pas à regagner le taudis qui m'attend. Que ne puis-je passer la nuit sur ces pierres, gardé par les saints du portail ? Pourquoi n’irais-je pas demander asile à San Paolo abrité sous ses chênes ou à l’ermite qui va tout à l'heure, du haut du San Guiliano, tirer sa cloche?

Le crépuscule tombait lorsque, ayant longtemps marché, j’aiquitté la ruine du Crocifisso. La ruine ? Les ruines plutôt, deux en une et une en deux. Temple et église à la fois, lun utilisé par l’autre et croûlant tous deux. Le temple tient davantage mais il est environné d’un tel affaissement qu'il ne paraît plus qu’une charpente. Plus de trente colonnes doriques d’une taille considérable, devant lesquelles s’étend une façade remaniée au iv siècle, au-dessus desquelles s’évase une abside et par-dessus lesquelles se dresse un dôme, le tout ensemble dévasté, dirait-on, par une commotion volcanique, tous ces restes se mêlant, antiques et chrétiens, les voûtes crevant sur les chapiteaux grecs morcelés, les ogives s’étayant sur un triglyphe sans lignes, les piliers secouant le dôme dont ils ne veulent plus être offensés, des étais, des échafauds, des trous béants sous les pieds, partout des morceaux de fragments de débris enchevètrant tous les âges |! On a entrepris la restauration de

DU VESTIARIUS A CARDUCCI 275

cette merveille-là, dont on ne retrouvera jamais la pareille èn sublime et horrible désastre. C’est ici vraiment, que Didron paraît un sage. Non point assez sage pourtant. Devant cet extraordinaire mélange et cette incomparable ruine, on voudrait simplifier son précepte : en fait de monuments antiques, il ne faut même pas consolider.

Assis sur un mur bas, j'ai attendu, au bord du chemin, que la nuit fût close. Jai vu la ville s’envelopper peu à peu de vapeurs mauves et s’effacer dans le crépuscule. Seule, là-haut, la rocca brillait toujours, vigilante et sereine. Sous son abri, me fiant à ses yeux exercés, j'ai laissé les ombres m'envelopper et m’envahir les souvenirs. Spolète fut le théâtre des événements les moins connus et lesmoins imaginables, non pas seulement de l’histoire de la papauté, mais peut-être de toutes les histoires. Le chaos en est vertigineux. À en lire le récit dispersé dans vingt ouvrages, les yeux n’en croient pas eux-mêmes. C’est bien l'impression que donnent cestemps, d’invraisemblance et de cauchemar, Au pied de Spolète, je voudrais mettre un peu d'ordre dans ce chaos, et en le ramassant pour la synthèse de mes souvenirs, l’éclairer peut-être dans mon esprit encore troublé par son abondance et sa folie.

Spolète est le centre et le principal siège de la papauté féodale, que nous avons tant de peine à comprendre. Entre Charlemagne et Grégoire VIE, la papauté subit le sort commun. Pouvoir tempo-

rel, grâce aux donations de Pépin et de Charles, elle imite les autres pouvoirs de cetemps et cherche - à se faire une place dans l’Europe, qui se constitue en nation. Comme celle-ci, la papauté veut exister en un royaume dont l'Italie lui apporte la base prestigieuse. Elle aussi, tout naturellement, est la proie de familles puissantes qui tirent chacune de leur côté pour canaliser à leur profit les aspirations populaires. Dans ces conflits entre dynasties, les ducs de Spolète jouent un rôle primordial. Ce sont eux qui feront courir à la papauté spirituelle, catholique, les plus grands dangers en s’efforçant de la transformer en fief héréditaire. Des femmes de génie gouverneront l'Église romaine et, au nom du Christ et de la vieille Rome, tenteront l'unité que César Borgia sera sur le point de réaliser et qui se fera, mais contre la papauté décidément rebelle à l’absorption, par d’autres ducs, allemands ceux-là, et qui s’indiquent à peine comme petits comtes de Savoie lorsque Grégoire VII apparaît.

Si l’on veut voir clair dans cette histoire si confuse, il convient de poser ces jalons, malgré l’imprécision fatale des distances qui les séparent. La France et l'Allemagne se font aux dépens de l'empire carlovingien. L'Italie est partie de cet empire et, tout comme-ses sœurs transalpines, elle veut aussi se faire. Elle y mettra plus de temps, parce qu’elle est une proie que les autres convoiteront, parce qu’elle s'appuie sur l’Église qui réclame non pas l'Italie mais le monde chrétien tout entier, parce qu'il y a en elle un mélange de temporel et de spirituel qui refrène et excite à la

En

DU VESTIARIUS À CARDUCCI 277

fois les convoitises etqueRome donnenon pas seulement un royaume mais une suprématie universelle ; mais la lutte se réduit à ceci : quelle famille sera reine, qui sera pape? Du neuvième au onzième siècle la papauté sera purement et stricte- : ment un fief, tout comme les provinces françaises ou allemandes, que des familles se disputent ; ces familles sont nécessairement amenées à se disputer le trône de Pierre qui doit leur assurer défnitivement le domaine et le rayonnement. Le pape nest plus qu’un seigneur, l'agent d’une coterie. Pour qu’un pape de quatorze ans ait pu s'asseoir sur la chaire pontificale, mis là par une femme qui y avait déjà dressé son amant, il faut bien admettre que celui qui se disait le représentant de Dieu sur la terre, usurpait ce titre et ne représentait plus que des intérêts familiaux et personnels.

Charlemagne, en dotant le pape, n’avait, tout compte fait, qu'une idée : se doter soi-mème. Il considérait le pape comme un baron chargé de gouverner à sa place. Il avait un agent à Rome qui surveillait l'élu sacré et cet élu devait nécessairement plaire au légat impérial qui s’arrangeail, en tout cas, pour le rendre docile. D'où nécessité

ur l’empereur, pour son agent, de fortifier les familles aristocratiques de la ville et des environs qui, tournées un jour contre lui, pourraient aider le pape à se dégager. La puissance de ces familles deviendra considérable le jour où l’empereur ne sera plus Charlemagne, mais un Charles le Chauve ou un Charles le Gros, ou Carloman, ou ni l’un ni l'autre, lorsqu'il n’y aura plus

d’empereur, au fond, que nominalement, bref le jour où il n’y aura plus d’empire. Les seigneurs italiens, mis là par les Francs à la place des Lombards, se demanderont alors quelle est leur infériorité sur les fantoches germaniques et francs. Ils aspireront à l’empire et, ayant la Papauté sous la main et dans la main, ils s’en serviront. Leur appui est nécessaire pour l'élection du pape qu'ils peuvent jeter dehors s’il ne leur convient pas. Ils en concluent que la papauté doit leur plaire, puis les favoriser, enfin leur appartenir.

Les ducs de Spolète sont venus de Bretagne, où ils gouvernaient au nom de Charlemagne, remplacer les ducs lombards dont ils épousent, d’ailleurs, les filles. Le vieil héritage d’Aistulf et de Didier est à la base de leur conception du pontificat. Etle jour où un royaume autochtone voudra se former autour de Béranger, Guy et Lambert de Spolète, deux frères, fils de Guy l’ancien qui était fils du premier Lambert venu en Italie au temps de Lothaire, seront les champions tout indiqués des seigneurs féodaux inquiets des progrès de Béranger, qu’ils avaient suscité. Ils sont l'expression même de la féodalité franque contre l’émancipation populaire italienne. La proximité de Rome, qui est à peu près sous leur coupe et qu'ils convoitent fatalement, va leur donner lustre et puissance.

La lutte entre les héritiers de Charlemagne les aide miraculeusement. Charles le Chauve et Louis le Germanique se disputent l'Italie. Rome acclame le Chauve. Celui-ci se hâte de se faire confirmer cette acclamation par Guy et Lambert, auxquels il rend Spolète que Louis II leur avait enlevée.

DU VESTIARIUS À CARDUCCI 279

Forts de leur titre impérial, du haut de leur fief d’empire, Guy et Lambert attaquent le pape auquel ils prétendent imposer de n’ètre que leur commis, en attendant qu’ils le dépossèdent. Pour eux le siège pontifical n’est pas différent du leur, il est fief impérial, donc au plus digne, c’est-àdire au plus fort. L'empereur, quel qu'il soit, reconnaîtra le possédant, s’il paie bien. Jean VIIT, le pape, appelle l’empereur à son secours. Une partie de sa cour toute féodale l’abandonne et se rallie à Spolète, autour de Guy et de Lambert; Formose est parmi ceux-là. En 884, de toute la famille carlovingienne il reste deux rejetons, en tout: Charles le Simple, âgé de quatre ans, en France, Charles le Gros, en Allemagne. Voilà tout l'appui du pape contre les féodaux qui veulent englober son domaine, considérable, dans leur fief qui est seulement nominal. C'est le royaume, c’est l’unité qui, toujours, se cherchent.

Charles le Gros n’a rien de plus pressé, on le devine, que de confier la garde du pape aux Spolétains. Le loup et l’agneau s’arrangeront. Charles a le titre de roi d'Italie. On lui promet des subsides. Il n’est pas temps de se montrer difficile Les choses ne traînent pas. Jean VIII est bientôt empoisonné et assommé à la fois pour plus de sûreté, et les fugitifs, Formose en tête, rentrent à Rome où ils installent comme pape l’un d’eux, Marin, puis Adrien, puis Etienne et reprennent leurs fonctions lucratives.

Chacun est nanti. Les ducs de Spolète sont les maîtres séculiers ; ils ont le bras. Ils l'ont si long qu’Etienne couronne Guy, héritier de Guy et de

Lambert, empereur, malgré l’existence d’Arnolphe, le successeur de Charles le Gros. Lambert, fils de ce Guy, est pareillement couronné, par Formose cette fois qui, sous main, supplie Arnolphe de venir le délivrer — de qui ? des Sarrazins menaçants ? non, des Spolétains. La papauté est revenue exactement au temps de Pépin et de Didier. On a Formose, Arnolphe et Guy, au lieu de Etienne IT, Pépin et Aistulf. Les noms sont changés, la situation est la même.

Avec cette aggravation pour la papauté qu’aucur Charlemagne n'apparaît à l'horizon. Arnolphe descend pourtant, arrive à Rome où Formose le couronne et marche sur Spolète où l’attendent, du haut de la rocca, Lambert et sa mère Agiltrude. Comme son père Carloman, Arnolphe est frappé de paralysie sur la route. Ce n’est plus qu’un cadavre, qu'on se hâte d’emporter en Allemagne. Formose en meurt de saisissement. Il'est remplacé

par Etienne VI; Lambert marche sur Rome, ins-

truit le procès de Formose, devant le cadavre déterré et bientôt jeté au Tibre. Spolète est maitresse absolue de la papauté. Théodore II, ayant essayé d’une réparation à Formose, est assassiné au bout de vingt jours et, deux papes à la fois ayant été élus pour lui succéder, Lambert interprète cette élection comme une présentation à son choix ; il installe Jean IX. La papauté a appelé les Francs pour se délivrer des Lombards. Les Francs s’en emparent, mais il n’y a plus d’empereur pour la délivrer des Francs! Il viendra un jour, mais ce sera pour remplacer les Francs:et

Pan -- pommer lui-même le pape.

Ladiaile

Page 1