IL. — Vivres dramatiques
La pluie au parterre. — Les ruines de Paris.
L'infanterie du Cirque.
Le nez impérial de M. Edmond.
Une odeur pénétrante de saucisses et de friture invite plus loin le promeneur à s’attabler au Père de famille, le Deflieux des bourses légères. C’est là que viennent, en outre, s’approvisionner les habitués de l’amphithéâtre suprême, vulgairement dit poulailler. Ces nourritures substantielles, dont nos habits à l'orchestre recueillent souvent les débris, constituent généralement le diner de cette population intelligente qui s’entasse aux queues dès quatre heures, ou qui prend part avidement à la première des deux ou trois représentations que donnent les petits théâtres. Rousseau mettait son suprême bonheur à lire pendant son diner; n'est-il pas aussi spirituel, quand on ne sait pas lire, d'écouter en dinant un spectacle qui intéresse? Le vrai peuple a toutes les fantaisies des grands hommes et des grands seigneurs.
Ces saucisses odorantes m'ont rappelé les Vurschell du bon peuple viennois, — dont je parlais dans l’Aruiste, il y a cinq ans. — A Léopolstadt de même, à Josephstadt, au théâtre de Vienne, la saucisse est spécialement la nourriture dramatique, et s’accompagne de petits gâteaux glacés de sel qui
poussent à boire. — Maintenant, que voulez-vous
qu’on fasse d’un débris de saucisse, quand on dine à l’amphithéâtre? — on le jette négligemment sur les messieurs de l’orchestre et des galeries : tous les peuples sont faits ainsi.
Plaisir de peuple, direz-vous; eh non, plaisir de seigneur. Bonstetten raconte qu'au plus beau temps de laristocratie vénitienne les bourgeois du parterre étaient forcés de tendre des parapluies, parce que les seigneurs des loges ne se gênaient point pour cracher sur eux.
Et que fait cependant, dira-t-on, l'employé aux trognons de pommes? Ce fonctionnaire se renferme dans sa spécialité; le trognon de pomme est plus
cressif, sai-
? , ee LES .
qu'une épluchure, c’est un projectile ag
sissez la nuance et passons.
Nous voici devant la masse imposante du Cirque*, bâtiment presque digne de ce nom. Nous voudrions bien là les Arènes de Nîmes ou le Cirque romain d'Arles, ou seulement l’un des deux théâtres de Pompéi : ni le Cirque du boulevard, ni celui des Champs- Élysées ne réalisent encore ces proportions, et, pour la durée, c’est bien autre chose, hélas! On s’est demandé quelquefois ce que seront les ruines de Paris : les ruines de Paris seront des amas de plâtre, de lattes et de moellons..… La postérité ne dira point : C'était la demeure d’un grand peuple, mais tout au plus : Là vivaient des hordes sauvages, qui se construisaient des huttes de boue et de craie pétrie. —
Toujours Lutèce! nous n’en sortirons pas.
Le Cirque est cependant, grâce à la largeur de ses galeries et à la coupe heureuse de la salle, le théâtre de Paris qui peut contenir le plus de spectateurs ; il en tient généralement trois mille. La décoration intérieure, en style moresque, ne manque pas d’originalité. Considéré comme spectacle, car il n’est Cirque vraiment qu'aux Champs-Élysées, cet établissement a de meilleurs acteurs qu’autrefois : mesdames Fierville et Atala Bauchêne ont régné déjà en des théâtres plus littéraires. L'acteur Chéri a partagé avec cette dernière l'honneur de figurer dans des pièces de Victor Hugo*. Aujourd’hui, ces artistes estimables se sont réduits à la condition de ces êtres dégradés qui servaient de bêtes de somme aux chevaux, dans ce pays où le bon docteur Swift a placé l’un de ses plus amusants voyages. Cependant, qui empêcherait que l’on fit des pièces admirables pour le Cirque? L’obstacle ne viendrait assurément pas de la part des bêtes; les acteurs n’y verraient certes point une nouveauté repoussante; il suflirait peut-être au Cirque de se débarrasser de certains auteurs qui ne sont bons que pour parler à des chevaux.
Encore un mot sur le Cirque. Ce théâtre pourrait être une grande chose. Consacré surtout aux tableaux de notre gloire militaire, il n'en devrait offrir que la pantomime héroïque. M. Edmond peut bien représenter l’'Empereur* d’une manière satis-
faisante, — avec l'addition, comme on sait, d’un
morceau de cire qui rend aquilin son nez naturellement retroussé; — M. Gautier rappelle à merveille la stature et l’air belliqueux de Murat; mais quel malheur ensuite, quand ces messieurs ouvrent la bouche, et encore s'expriment dans la prose habituelle de lendroit! Nous parlions plus haut des cirques de marbre de l’antiquité; mais la Grèce avait en outre, pour y exposer poétiquement son histoire, — Eschyle, Sophocle et Euripide : la France a M. Ferdinand Laloue*.
Et d’ailleurs, n'est-ce pas là une profanation? Moi-même, jeune encore ét pourtant né sujet de l’Empire, j'aurai pu voir Napoléon deux fois dans un quart de siècle : une fois figurant en son champ de Mai, une autre fois figuré par M. Edmond, dans un mimodrame de Franconi. Cela s’est pu, cela s’est permis; — ce héros et ce sycophante se sont suecédé en si peu de temps sous mon regard! quel rêve que la vie pourtant!
Le roi de Prusse va consacrer, dit-on, un théâtre à la représentation des plus grands faits historiques de tous les temps; le Cirque pourrait aussi réaliser cette pensée au profit de l'instruction et de la moralité populaires; mais un tel établissement aurait besoin d’être encouragé par l'État. En attendant, le orand de son
théâtre d’été que de celui de l'hiver : la cavale-
Cirque tire un profit beaucoup plus
rie nourrit l’infanterie, comme dans la retraite de
Moscou.
IT. — Le théâtre Éphébique.
Le vaudeville partout. — Littérature du Marais. Apothéose du Tapis-Franc. — Les bretelles.
Décadence du sexe masculin.
Où est le peuple ?
En quittant le Cirque, nous nous trouvons en face du théâtre des Folies-Dramatiques*, qui a succédé à l’Ambigu, qui avait succédé au théâtre d’Audinot. C'était d’abord un spectacle de marionnettes, puis un théâtre d'enfants, dont la devise équivoquait sur le nom du directeur : « Sicut infantes audi nos. » Ces enfants grandirent; cela devint le théâtre Éphébique, selon l'expression de Rétif de La Bretonne. Ce fut vers cette époque que l’on y représenta les Triomphes de l'Amour et de l'Amitié, où des cérémonies païennes furent exécutées sur la scène, avec tous les détails et les costumes indiqués par les savants. Il se trouva que les costumes des prêtres et les chants religieux antiques rappelaient fortement les chasubles, les étoles et le plain-chant du clergé chrétien. L’archevêque de Paris demanda au lieutenant de police la fermeture du théâtre; mais ce dernier, informé de l’exactitude scientifique de la mise en scène d’Audinot, eut l’esprit de lui donner raison. Tout le monde se rappelle ensuite le théâtre de l’Ambigu, son incendie et sa transplantation sur le boulevard Saint-Martin. L'ombre de Frénoy, de Stock-
leit et de mademoiselle Gougibus* erra longtemps
sur ces ruines fumantes ; la façade seule avait résisté aux flammes et frappait au loin le regard, en se découpant sur le ciel comme les débris d’un château de mélodrame. On eut pitié de cette désolation. Un privilège nouveau introduisit le vaudeville sur le boulevard du Crime; vous allez voir si l'enfant malin s’est arrêté là. Les Folies-Dramatiques ont dû devenir le Gymnase du prolétaire. M. Mourier et les frères Cogniard se sont enrichis avec cette heureuse innovation. Le succès de ARobert Macaire* décela bientôt ce théâtre innocent; tout Paris vint s’entasser dans sa salle étroite et fumeuse pour y applaudir vivement cette œuvre excentrique, que le public habituel du lieu ne comprenait pas et sifflait parfois. Depuis, les Folies-Dramatiques ont toujours gardé quelque chose de Robert Macaire, et pris beaucoup des allures du vaudeville le plus avancé. Leur publie d'autrefois, ignorant de ces belles manières bourgeoises et raflinées, s’est écoulé peu à peu vers les Funambules et le Petit-Lazzari*; la classe moyenne et les messieurs et dames du commerce des quartiers environnants ont facilement monté leur esprit à comprendre les hautes facéties et le comique relevé de l’école Duvert-Varin-Dumanoir et autres. Les loisirs de la boutique, du bureau, de la loge peut-être, peuvent seuls permettre des réflexions et des lectures qui mènent à l'intelligence parfaite de cette littérature d’un étage intermédiaire.
Aussi, faut-il posséder son Paul de Kock, son Ri-
card”*, son Eugène Sue (des Mystères) et ne pas être étranger même aux élucubrations plus sombres de MM. Touchard-Lafosse et Lamothe-Langon, pour figurer avec succès parmi le public des Folies-Dramatiques. Jugez-en. Le répertoire, depuis trois mois, se compose des Mystères de Passy, parodie dont on ne peut comprendre le sel qu'après avoir lu le roman des Débats* et dont pourtant toutes les allusions sont saisies unanimement. Aujourd’hui, cette pièce est remplacée par quatre tableaux des Mystères illustrant celte œuvre homérique. Le rideau se lève ; un nuage couvre la scène; il se lève à son tour et laisse apercevoir, à travers une gaze encadrée de nuées, l’intérieur du Tapis-Franc, où la Goualeuse raconte sa vie, assise à cette fameuse table où le Chourineur et Rodolphe dévorent l’arlequin fumant. C’est plus que la Porte-Saint-Martin n’a osé se permettre*, mais les censeurs n'avaient point à y voir celte fois, c’est de la peinture seulement. Le second tableau de ce rêve aimable représente la punition du Maître d'école, aveuglé par le docteur noir. Le troisième est le départ de Rodolphe et de Fleur de Marie en chaise de poste et l’assassinat du malheureux Chourineur. Enfin, arrivele quatrième tableau : apothéose, transfiguration ; toute la cour de Gérolstein éclairée des feux du Bengale. Veuillez observer que ce dernier tableau n'appartient nullement aux arts du dessin.
C’est un tableau vivant, mais immobile, comprenant
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plus de trente personnages en costume, à limitation des tableaux dramatiques allemands. à
A vingt pas de là, dans le théâtre voisin, a lieu, à la même heure, l’apothéose de Murat, qui doit se trouver peu honoré de cette concurrence chourineuse. J'aime mieux le vaudeville de Claire, début dramatique de mademoiselle Van Deursen, où joue une toute gracieuse actrice, mademoiselle Judith*, mais surtout encore les Deux paires de bretelles, en deux actes. La bretelle!... Je n’y puis penser sans frémir, depuis que j'ai lu par hasard un chapitre de madame de Genlis qui démontre que cet engin, ignoré de nos pères, est la cause du dépérissement de la jeunesse de ce temps-ci. Selon cette dame érudite, les cavaliers de son temps avaient les épaules larges et la poitrine développée ; la bretelle nous a fait, à nous, la poitrine étroite et l’épaule rentrée; de là résultent les maux de cœur, les palpitations, la pulmonie, les grosses panses..., et voilà toute une race abâtardie parce qu'un monsieur du Directoire aura inventé de se tendre des lanières en croix sur le dos, au lieu de se serrer le ventre, comme ont fait tous les peuples galants et guerriers!
Revenons aux bretelles du vaudeville nouveau. N'est-ce pas un hasard ironique, qui fait des bretelles les plus riches et les mieux brodées une gracieuse offrande d'amour? Telles sont les deux paires en question. Vous comprenez déjà qu'il y a là deux
amoureux ; que les bretelles destinées à l’un s’égarent
sur l'épaule d’un autre; et qu’une série de quiproquos jaloux s'établit à propos de cet ornement, moins tragique que le collier de Zaïre ou le mouchoir de Desdemona; il en résulte que la pièce se joue presque entièrement en bras de chemise, tenue que le maire de Romainville qualifie d’indécente, avec raison.
Nous l’avons dit, le théâtre des Folies-Dramatiques s'adresse à un public qui peut tout entendre, comme il sait tout lire; autrement, nous regretterions de voir la morale équivoque du Palais-Royal et des Variétés s’infiltrer dans la classe ouvrière, plus naïve et plus ouverte au mal par le défaut d'expérience et d'instruction. Il nous sera toujours diflicile de comprendre que la censure ne fasse pas de différence dans ses examens entre les œuvres destinées à tel ou tel théâtre, à tel ou tel public. En Allemagne, en Autriche même, on a toujours permis des pièces, qui seraient ici défendues, par le seul motif qu’elles appartenaient à la haute littérature. On joue à Vienne les Brigands, Guillaume Tell et Faust, mais on vient d’y interdire les Mystères de Paris. Cela n'est-il pas équitable et paternel tout à la fois? Sans vouloir abuser de ce parallèle, nous remarquerons que les familles ouvrières savent bien elles-mêmes porter leur choix ou leur faveur sur les pièces et sur les théâtres qui leur offrent un plaisir plus imbu de moralité. De là naquit jadis la rivalité de l’Ambigu et de la Gaîté, où Marty* avait planté l’étendard
de la vertu; il semble aujourd’hui que le théâtre des Délassements-Comiques* soit venu faire aux Folies- Dramatiques une concurrence analogue. On sait que c'était encore, il y a quinze ans, le théâtre de madame Saqui, — aujourd’hui c’est un nouveau théâtre de vaudeville. Ainsi, non seulement les tréteaux, mais les Funambules sont passés : c’étaient là des plaisirs du peuple, et personne ne veut plus être du
peuple aujourd’hui.