V. — Plus de Funambules
Debureau chevalier. — Longévité de l'enfance. Les derniers ours. — Curtius.
L’'Abyssinienne.
Le singe est un acteur donné par la nature.
Autrefois, le théâtre des Funambules n’était consacré qu’à la danse de corde et aux pantomimes. Ces deux arts se tenaient par la main, par le pied si l’on veut, par le silence, condition principale des anciens privilèges forains. Aujourd’hui, tous ces petits théâtres babillent et fredonnent comme les grands, le vaudeville est partout; il faut subir trois vaudevilles pour arriver à Pierrot, qui n’est plus même apprécié que des spectateurs en bas âge. Encore la pantomime est-elle précédée d’un prologue parlé, destiné à l'intelligence du reste, qui se comprenait si bien autrefois. De plus, on distribue un joli programme rose pour apprendre au public qu'Arlequin continue à enlever Colombine et se verra persécuté par Cassandre, suivi de son valet Pierrot; que le génie protecteur de l’amour tendra à ces derniers mille embüches, et finira par unir les amants, dans un temple aux colonnes roses, au fond duquel tourne
ingénieusement un soleil de papier doré.
Cette immortelle pantomime change de nom de temps en temps et s'appelle aujourd’hui les Zrois Quenouilles, Uitre inventé par M. Auguste L°**, à qui l’on doit aussi la rédaction du prologue. Mais qui peut se défendre de la mode et du progrès? La couleur locale et le moyen âge ont pénétré dans l’'humble domaine de Debureau. Cassandre est devenu un seigneur du moyen âge; il part pour la croisade, et Pierrot, son écuyer, se revêt comme lui d'armes éclatantes. — Debureau se montre couvert d'acier retentissant, et sa face blanchie disparait sous la visière féodale. Quelle étrange alliance d’idées! Il faut le voir avec son œil inquiet et intelligent, son rire froid, sa lèvre fine : comme il se prête avec dédain à ces innovations, comme il sait bien que lui, Pierrot, sera toujours mieux en souquenille de coton! Heureusement, l’on sort bien vite du prologue et la pièce ordinaire se déroule dès lors avec simplicité. Toutefois, les décorations sont neuves, les costumes charmants, et l’action est traversée par d’aimables sylphides qui ont des mollets, chose inconnue à l'Opéra. Le génie des eaux parait sous les traits d’une petite fille, mademoiselle Caroline, qui joue ce rôle depuis quinze ans, et quin’a pas grandi. Cette particularité est remarquable parmi les enfants de théâtre. La petite Fonbonne en est un exemple à la Porte-Saint-Martin; depuis 1826, où elle débuta dans les Macchabées, jusqu'aux Mystères de Paris, elle a toujours eu sept ans.
Je ne parlerai pas de Debureau; — il est toujours lui-même, c’est tout dire; et, malgré tant de gloire qu'on lui a faite, je n’ai pas appris qu’il ait demandé cent mille francs d’appointements à son directeur. Debureau ne prend pas de congé, n’a pas d’indisposition et ne change pas de théâtre. C’est un acteur unique, comme ce sera, nous le craignons bien, le dernier Pierrot. Après lui, non seulement la parade, mais la féerie, qui l’accompagne si bien, disparaîtra sous la couche épaisse et uniforme du vaudeville envahissant.
Voyez le Petit-Lazzari, c’est encore du vaudeville, c'est du mélodrame quelquefois. Les derniers ours, tombés de scène en scène, c’est-à-dire de cartons en cartons, ne veulent rouler au delà de ce petit théâtre, qui recueille les plus viables, et qui n’a pas toujours les plus mauvais. Nous y avons vu Aonte pour honte, drame qu’on aura refusé comme trop littéraire sur le boulevard Saint-Martin, et encore Castilbelza, ou les Morts vont vite, pièce fantastique, où se mêlent bizarrement les inspirations de Victor Hugo et de Bürger. Ce théâtre donne jusqu’à trois représentations le même soir. Les acteurs ont des gants. Par exemple, auteurs et acteurs ne portent que des prénoms; ils rêvent l'illustration sans doute, mais ailleurs et plus tard. M. Arthur est le grand acteur de cette troupe modeste; mais il y a des habitués qui lui préfèrent M. Eugène.
Vous me demanderez si c’est fini, s’il n’y a plus,
au delà, quelque galetas dramatique, à la salle fumeuse, à la rampe de chandelles, aux acteurs de bois même; hélas! non, pas seulement un pantin. Voici les salons de Curtius, sombre Walhalla qui réunit tous les grands rois et tous les grands criminels, et qui en est à Louis-Philippe et à Poulmann. Au delà de cette porte, les belles maisons commencent et le boulevard du crime finit. Vous remarquerez peut-être un café, dont le comptoir est occupé par une jeune Abyssinienne, au nez percé d’un anneau d’or. Je lui ai dit : Salamaleik, elle m'a répondu : Aleikum essalam, c’est-à-dire : « la paix soit avec vous ». Je suis donc fondé à croire que sa peau de bistre est de bon teint. Il y a aussi dans ce café deux jolis singes qui font ce qu’ils peuvent pour s'élever à l’état de comédien. Nous nous arrêterons à ce degré de l’échelle dramatique, que nous avons
tout lieu de croire le dernier.