LA COMÉDIE DES SINGES
Les représentations intéressantes des artistes de M. Corvi nous ramènent à ce bruyant et curieux boulevard du Temple, dont nous avons recueilli et dépeint, il y a quelques mois, les dernières splendeurs. Hélas! il faut bien le répéter une fois encore, le boulevard du Temple a perdu toute sa physiono-
mie en s’embellissant, en s’assainissant, en épurant
sa société et ses mœurs! La municipalité l’a soumis à l'alignement; la police, aux bonnes manières. Il n’a plus ni les bateleurs, ni les danseurs de corde, ni les estaminets borgnes où grouillait cette honnête population de bohémiens qui, pour quelques mouchoirs et quelques binocles volés, a fait gagner, en compensation, tant d'argent à la littérature du théâtre et du feuilleton, et valu tant d’amusement au public! Le jour où l’on a traqué et dispersé à tout jamais les deux cents habitués de l’estaminet de l’Épi-Scié, on a tari les sources d'observation de toute une catégorie d'écrivains et d’artistes. Les haillons de Robert Macaire avaient trouvé leur Callot. Le grand avantage, aujourd’hui, d’être volé par des gens bien mis! Les tréteaux de Saqui et de Lazzari ont cédé la place à deux théâtres de vaudevilles, comme s’il n’y en avait pas assez. Debureau résiste encore avec la puissance de la tradition et du talent, mais le vaudeville l’envahit de tous côtés et lui dispute ses propres planches; ainsi l’art populaire, la farce naïve, la gaieté saine et franche du peuple disparaissent devant la comédie bâtarde de la société bourgeoise. Malheureusement, il en est partout ainsi. À Vienne et à Naples, on est obligé de subventionner Arlequin et Pulcinella, et tout le répertoire forain, comme nous subventionnons iei la comédie et la tragédie; mais ce n'est plus au fond qu'un plaisir d’érudits : le peuple préfère les vaude-
villes traduits de Scribe ou de M. Clairville. Et,
chez nous, depuis la mort de Nodier, qui songe encore à Arlequin et au théâtre de la foire? Personne ne veut plus être peuple, comme personne ne veut plus être enfant!
Enfin, il y a encore dans le publie quelque goût pour les spectacles d'animaux, et, comme disait un
couplet très connu :
Aux vaudevilles nouveaux La foule s'arrête;
J'aime mieux les animaux :
Ce n’est pas si bête.
En face du Cirque, où deux éléphants déploient chaque soir une intelligence célébrée par Buffon, des singes viennent, à leur tour, justifier l'admiration de Cuvier pour certains êtres de leur espèce, sans avoir eux-mêmes la supériorité de race de son célèbre orang-outan. Cuvier reconnaissait à cet animal la faculté de généraliser : «Il savait très bien prendre la clef de la chambre où on l'avait mis, l’enfoncer dans la serrure, ouvrir la porte. On met-
tait quelquefois cette clef sur la cheminée; il y
grimpait alors, au moyen d’une corde suspendue au
plafond, et qui lui servait à se balancer. On fit un | nœud à cette corde pour la rendre plus courte. IL défit aussitôt le nœud... Lorsqu'on lui refusait ce qu'il désirait, n’osant s’en prendre à la personne | qui ne lui cédait pas, il s’en prenait à lui-même, et se faisait du mal pour inspirer plus d'intérêt. C’est
ce que fait l'enfant, et ce que ne fait aucun animal
autre que l’orang-outan. » Et maintenant que la science à reconnu au singe celle intelligence presque humaine que Buffon attribuait plus volontiers à l'éléphant, on comprend l’idée de l’impresario milanais qui vient de construire et d'ouvrir un véritable théâtre de comédies et de pantomimes, où ces acteurs, secondés par quelques chiens, offrent au public des représentations très variées.
Après l’ouverture, exécutée il est vrai par des musiciens bimanes, la toile se lève, et nous voyons commencer le souper africain. Le général Kocsuzzo traite à table d'hôte des Espagnols de distinction, et s’impatiente de la lenteur du service. Il paraît nouvellement arrivé, car, au bruit qu’il fait, on entre et on lui demande ses papiers. Il se décide avec peine à exhiber son portefeuille et à ouvrir sa feuille de route ; puis, quand il a reployé le tout, il s’offense de la défiance qu’on lui a montrée, tire son sabre, et pourtant finit par céder, en le remettant au fourreau, à des conseils plus modérés. Cependant, les deux Espagnols, impatientés à leur tour, frappent sur les verres, et le garçon paraît, apportant le diner dans un panier; il en tire les plats et les bouteilles, et ce n’est qu'après avoir fait son service qu'il se laisse aller à boire, en se détournant, à même la bouteille. La compagnie se livre au festin et à la joie; on n'entend plus que le bruit des fourchettes et le choc des verres. Des chiens savants se
chargent du divertissement. Le chien Crédi et le
chien Petit font des exercices d’équilibre sur leurs pattes de devant. Il doit être beaucoup plus facile pour nous de marcher sur les mains. Cependant, le général Kocsuzzo nous a tout l'air d’un intrigant. Il a embauché des recrues et les entraîne dans le désert; ces pauvres gens, vêtus en chasseurs d'Afrique, ont peine à suivre la marche du superbe chien sur lequel il est monté. Qui sait s’il ne va pas les vendre à Abd-el-Kader? De plus, il paraît avoir laissé, en quittant l'hôtel, une jeune dame très intéressante que l’on a vue à sa toilette, minaudant, se mettant du rouge, et que le départ du perfide semble réduire au désespoir. Elle se hâte de demander sa voiture, et la voilà qui part, traînée par deux vigoureux chiens, qu’un singe cocher fouette majestueusement. Les chemins sont mauvais, une roue casse, le cocher se précipite à la tête des chevaux et les dételle, tandis que le groom emporte madame Patafia évanouie.
Le général paraît arrivé au but de son voyage; il commande dans un fort magnifique, probablement pour le compte de l’émir. Un des soldats qui l'ont suivi (ce soldat est un simple chien) s'échappe, entraîiné par un sentiment de fidélité à la France. On l’arrête, et on le condamne à être fusillé, mais aucun de ses camarades ne veut exécuter la sentence. Le général, furieux, se mâche les lèvres et demande un fusil. Il larme, tire, et le déserteur tombe sans vie. Ses compagnons le relèvent tristement et l’em-
portent dans un tombereau.
Maintenant, ce général a dévoilé toute sa trahison; il ne s’appelle plus Kocsuzzo, il s’appelle Mustapha. Il à trahi la France et sa religion pour des honneurs, des femmes. Ce renégat se fait apporter sa pipe et assiste à des exercices de baladins. Un singe monté sur une chèvre parodie l’écuyer Loisset, tandis qu’un autre, avec une cravache et des bottes à éperons, tourne sur lui-même comme Franoue danse
( sur la corde avec un balancier énorme, un autre
coni au milieu du cirque. Le singe Zanin
exécute des difficultés sur la balançoire. Mais, au milieu de ces jeux, l'orage gronde, les Français s’approchent; il faut courir à la défense des remparts. L’infâme Mustapha parcourt le chemin de ronde et excite ses soldats à une belle défense. Mais déjà des bataillons fidèles, composés, il est vrai, de chiens, donnent l’assaut à la forteresse, et y montent au travers des flammes. Le canon gronde, la fusillade éclate, et des feux de Bengale éclairent bientôt le triomphe des braves chasseurs d'Afrique. Les chiens aboïent en signe de victoire. Le peu de singes qui s'échappent regagnent le désert en silence.
Cette pantomime n’est pas plus absurde que bien d’autres. Les acteurs à quatre mains et à quatre pattes rivalisent d’efforts, et les premiers surtout sont des mimes pleins d'intelligence.
Le chien ne sera jamais qu’un acteur médiocre, une utilité. Le singe est, au contraire, un artiste indépendant, prime-sautier, et, s’il imite l’homme,
l’homme l’imite aussi, et encore bien faiblement!
Le Cirque s’est ému de la concurrence qu'allait lui faire le théâtre du Jardin-Ture, il a fait débuter des singes brésiliens qui exécutent à peu près les mêmes tours que les autres. Nous avons remarqué particulièrement une charmante guenon créole qui danse en s’accompagnant tantôt des cymbales, tantôt du tambour de basque, et un singe postillon qui
galope fort agréablement à dos de lévrier.
Le texte est celui des Petits châteaux de Bohême de 1853. Je relève dans les notes les variantes de la Bohême galante de 1852-1855.