‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 100 sur 116 · LEIT&E · texte numérisé non relu

LEIT&E

inents aux principes de ThooDeur établis dans la nation , et réformés insensiblement par le tribunal sur ceux de la justice et de la raison. Borner cette compétence aux nobles et aux militaires » c'est couper les rejetons et laisser la racine : car si le point d'honneur fait agir la noblesse , il fait parler le peuple : les uns ne se battent que parce que les autres les jugent ; et, pour changer les actions dont l'estime publique est l'objet , il faut auparavant changer les jugements qu'on en porte. Je suis convaincu qu'on ne viendra jamais à bout d'opérer ces changements sans y faire intervenir les femmes mêmes , de qui dépend en grande partie la manière de penser des hommes.

De ce principe il suit encore que le tribunal doit être plus ou moins redouté dans les diverses conditions , à proportion qu'elles ont plus ou moins d'honneur à perdre , selon les idées vulgaires j qu'il faut toujours preridre ici pour règles. Si l'établissement est bien fait , les grands et les princes doivent trembler au seul nom de la cour d'honneur. Il aurait fallu qu'en l'instituant on y eût porté tous les démêlés personnels existant alors entre les premiers du royaume ; que le tribunal les eût jugés définitivement , autant qu'ils pouvaient l'être par les seules lois de l'honneur ; que ces jugements eussent été sévères; qu'il y eût eu des cessions de pas et de rang personnelles et indépendantes du droit des places » des interdictions du port des armes , ou de paraître devant la face du prince, ou d'autres punitions semblables , nulles par elles-mêmes, grièves par l'opinion, jusqu'à l'infamie inclusivement, qu'on aurait pu regarder comme la peine capitale décernée par la cour d'honneur ; que toutes ces peines eussent eu , par le concours de l'autorité suprême , les mêmes effets qu'a naturellement le jugement public quand la force n'annule point ses décisions ; que le tribunal n'eût point statué sur des bagatelles , mais qu'il n'eût jamais rien fait à demi ; que le roi même y eût été cité quand il jeta sa canne par la fenêtre , de peur , dit-il , de frapper un gentilhomme > ; qu'il eût comparu en accusé avec sa partie ; qu'il eût clé jugé solennellement ; condamné à faire réparation au gentilhomme pour l'affront indirect qu'il lui avait fait ; et que le tribu-

»' M. de Lanzun. Voilà , selon moi , des coups de canne bien noblement appliqués.

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nal lui eût en même temps décerné un prix d'honneur pour la noodération du monarque dans la colère. Ce prix , qui devait être un signe très-simple , mais Visible, porté par le roi durant toute sa vie, lui eût été , ce me semble, un ornement plus honorable que ceux de la royauté , et je ne doute pas qu'il ne fût devenu le sujet des chants de plus d'un poète. Il est certain que , quant à l'honneur , les rois eux-mêmes sont soumis plus que personne aux jugements du public, et peuvent par conséquent, sans s'abaisser, comparaître au tribunal qui le représente. Louis XIV était digne de faire de ces choses-là; et je crois qu'il les eût faites si quelqu'un les lui eût suggérées.

Avec toutes ces précautions et d'autres semblables , il est fort douteux qu'on eût réussi , parce qu'une pareille institution est entièrement contraire à l'esprit de la monarchie ; mais il est trèssûr que, pour les avoir négligées , pour avoir voulu mêler la force et les lois dans des matières de préjugés^ et changer le point d'honneur par la violence, on a compromis l'autorité .royale, et rendu méprisables des lois qui passaient leur pouvoir.

Cependant en quoi consistait ce préjugé qu'il s'agissait de détruire ? Dans l'opinion la plus extravagante et la plus barbare qui jamais entra dans l'esprit humain : savoir , que tous les devoirs de la société sont suppléés par la bravoure; qu'un homme n'est plus fourbe, fripon , calomniateur; qu'il est civil , humain , poli , quand il sait se battre ; que le mensonge se change en vérité, que le vol devient légitime , la perfidie honnête , rinfldélité louable , sitôt qu'on soutient tout cela le fer à la main ; qu'un affront est toujours bien réparé par un coup d'épée, et qu'on n'a jamais tort avec un homme, pourvu qu'on le tue. Il y a, je l'avoue, une autre sorte d'affaire où la gentillesse se mêle à la cruauté , et où l'on ne tue les gens que par hasard ; c'est celle où l'on se bat au premier sang. Au premier sang, grand Dieu! Et qu'en veuxta faire de ce sang, bêle féroce? le veux-tu boire? Le moyen de songer à ces horreurs sans émotion ? Tels sont les préjugés que les rois de France, armés de toute la force publique, ont vainement attaqués. L'opinion, reine du monde, n'est point soumise au pouvoir des rois ; ils sont eux-mêmes ses premiers esclaves. ^~^ Je finis cette longue digression , qui malheureusement ne sera pas la dernière; et de cet exemple , trop brillant peut-être , û

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parva licet camponere magnts » ie reyiem à des applications plus simples. Un des infoillibles effets d'un théâtre établi dans une aussi petite ville qïie la nôtr^^fiia de changer moa.maumes , ou , si Ton veut , nos préjugés et nos opinions publiques ; ce qui changera nécessairement nos mœurs contre d'autres, meilleures ou pîféSTjc n^en dis rien encore , mais sûrement moins convenables à notre constitution. Je demande , monsieur , par quelles lois efficaces voiis remédierez à cela. Si le gouvernement peut beaucoup sur les mœurs , c'est seulement par son institution primitive : quand une fois il les a déterminées , non- seulement il n'a plus le pouvoir de les changer, à moins qu'il ne change , il a même bien de la peine à les maintenir contre les accidents inévitables qui les attaquent , et contre la pente naturelle qui les altère. Les opinions publiques , quoique si difficiles à gouverner , sont pourtant par elles-mêmes très-mobiles et changeantes. Le hasard, mille causes fortuites, mille circonstances imprévues , font ce que la /orce et la raison ne sauraient faire : ou plutôt c'est précisément parce que le hasard les dirige que la force n'y peut rien ; comme les dés qui partent de la main , quelque impulsion qu'on leur donne, n'en amènent pas plus aisément le point désiré.

Tout ce que la sagesse humaine peut faire est de prévenir les changements , d'arrêter de loin tout ce qui les amène ; mais sitôt qu'on les souffre et qu'on les autorise , on est rarement maître de leurs effets, et l'on ne peut jamais se répondre de l'être. Comment donc préviendrons-nous ceux dont nous aurons volontairement introduit la cause? A l'imitation de l'établissement dont je viens de parler, nous proposerez-vous d'instituer des censeurs? Nous en avons déjà ' ; et si toute la force de ce tribunal suffit à peine pour nous maintenir tels que nous sommes , quand nous aurons ajouté une nouvelle inclinaison à la pente des mœurs, que fera-t-il pour arrêter ce progrès? Il est clair qu'il n'y pourra plus suffire, La première marque de son impuissance à prévenir les abus de la comédie sera de la laisser établir. Car il est aisé de prévoir que ces deux établissements ne sauraient subsister longtemps ensemble, et que la comédie tournera les censeurs en ridi* oïde , ou que les censeurs feront chasser les comédiens.

• Le consistoire et la chambre de réforme.

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Mais il ne s'agit pas seulement ici de l'insaffisance des lois pour réprimer de mauvaises mcears eu laissant subsister leur eause. On trouvera, je le prévois, que, Tesprit rempli des abus qu'engendre nécessairement le théâtre , et de Fimpossibilité générale de prévenir ces abus, je ne réponds pas assez précisément à l'expédient proposé , qui est d'avoir des comédiens honnêtes gens, c'est-à-dire de les rendre tels.- Au fond, cette discussion particulière n'est plus fort nécessaire : tout ce que j'ai dit jusqu'ici des effets de la comédie , étant indépendant des moeurs des comédiens, n'en aurait pas moins lieu quand ils auraient bien profité des leçons que vous nous exhortez à leur donner, et qu'ils deviendraient par nos soins autant de modèles do vertu. Cependant, par égard au sentiment de ceux de mes compatriotes qui ne voient d'autre danger dans la comédie que le mauvais exemple des comédiens , je veux bien rechercher encore si , même dans leur supposition , cet expédient est praticable avec quelque espoir de succès, et s'il doit sufBre pour les tranquilliser.

En commençant par observer les faits avant de raisonner sur les causes, je vois en général que l'état de comédien est on état^ de licence et de mauvaises mœurs ; que les hommes y sont livrés 7 au désordre; que les femmes y mènent une vie scandaleuse ; que les uns et les autres, avares et prodigues tout à la fois, toujours accablés de dettes et toujours versant l'argent à pleines mains , sont aussi peu retenus sur leurs dissipations , que peu scrupuleux sur les moyens d'y pourvoir. Je vois encore que par tout pays leur profession est déshonorante; que ceux qui Texercent, excommuniés ou non, sont partout méprisés ' ; et qu'à Paris même, où ils ont plus de considération et une meilleure conduite que partout ailleurs , un bourgeois craindrait de fréquenter ces mêmes comédiens qu'on voit tous les jours à la table des grands. Une troisième observation, non moins importante , est que ce dédain est plus fort partout où les mœurs sont plus pures, et qu'il y a des pays d'innocence et de simplicité où le métier de comédien

* Si les Anglais ont inhumé la célèbre Oldfield à côté de leurs rois, ce n*était pas son métier, mais son talent , qu'ils voulaient honorer. Chez eux les grands talents ennoblissent dans les moindres états ; les petits avilissent dans les plus illustres. Et quant à la profession des comédiens , les mauvais et les médiocres sont méprisés à Londres autant ou plus que partout ailleurs.

est presque e» horreur. Voilà des faits toconteslables. Vous me direz qu'il n*eD résulte que des préjugés. J*en conviens : mais ces préjugés étant universels » il faut leur chercher une cause universelle ; et je ne vois pas qu'on la puisse trouver ailleurs que dans la profession même à laquelle ils se rapportent. A cela vous répondrez que les comédiens ne se rendent méprisables que parce qu'on tes méprise. Mais pourquoi les eût-on méprisés , s'ils n'eussent été méprisables? Pourquoi penserait-on plus mal de leur état que des autres, s'il n'avait rien qui l'en distinguât.' Voilà ce qu'il faudrait examiner, peut-être , avant de les justifier aux dépens du public.

Je pourrais imputer ces préjugés aux déclamations des prêtres f si je ne les trouvais établis chez les fiomains avant la naissance du christianisme, et non-seulement courant vaguement dans l'esprit du peuple , mais autorisés par des lois expresses qui déclaraient les acteurs infâmes, leur étaient le titre et les droits de citoyens romains ,(et mettaient les actrices a^u rang'des prostituées^^ci toute autre raison manque , hors celle qui se tire de la nature de la chose. Les prêtres païens et les dévots , plus favorables que contraires à des spectacles qui faisaient partie des jeux consacrés à la religion < , n'avaient aucun intérêt à les décrier, et ne les décriaient pas en effet. Cependant on pouvait dès lors se récrier, comme vous faites , sur l'inconséquence de déshonorer des gens qu'on protège , qu'on paye , qu'on pensionne : ce qui , à vrai'dire , ne me parait pas si étrange qu'à vous ; car il est à propos quelquefois que l'État encourage et protège des professions déshonorantes mais utiles , sans que ceux qui les exercent en doivent être plus considérée pour cela.

J'ai lu quelque part que ces flétrissures étaient moins imposées à de vrais comédiens qu'à des histrions et farceurs qui souillaient leurs jeux d'indécences et d'obscénités : mais cette distinction est insoutenable; caries mots de comédien et d'histrion étaient parfaitement sjmonymes, et n'avaient d'autre différence , sinon que l'un était grec et l'autre étrusque. Cicéron , dans le livre de l'Ora-

< Tite-Live dit ( liv. VU, chap. ii ) que les jeux scéniques forent introduits à Rome Tan 390 , à roccasion d'une peste qu'il s^agissait d'y faire cesser. Àujourd'hai l'on fermerait les théâtres pour le même sujet, et sûrement cela serait plus raisonnable.

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ieur, appelle histrions tes deux plus grands acteurs qu'ait jamais eus Rome, Ésope et Roscius : dans son plaidoyer pour ce dernier, il plaint un si honnête homme d'exercer un métier si peu honnête "• Loin de distinguer entre les cooMdiens , histrions et farceurs f ni entre les acteurs des tragédies et ceux des comédies , la loi couvre indistinctement du même opprobre tous ceux qui montent sur le théâtre : QuUquis in scenam prodieritf ait prœtor, ttifamis est **, Il est vrai seulement que cet opprobre tombait moins sur la représentation même que sur l'état où l'on en faisait métier, puisque la jeunesse de Rome représentait publiquement , à la tin des grandes pièces , les atellanes ou exodes sans déshonneur. A cela près, on voit, dans mille endroits , que tous les comédiens indifféremment étaient esclaves, et traités comme tels quand le public n'était pas content d'eux.

Je. ne sache .qu'un setil peuple qui n'ait pas eu là-dessus les maximes de tous les autres ; ce sont les Grecs. 11 est certain que chez eux la profession du théâtre était si peu déshonnète, que la Grèce fouinit des exemples d'acteurs chargés de certaines fonctions publiques, soit dans l'État, soit en ambassade. Mais on pourrait trouver aisément les raisons de cette exception. 1° La tragédie ayant été inventée chez les Grecs aussi bien que la comédie, ils ne pouvaient jeter d'avance une impression de mépris sur un état dont on ne connaissait pas encore les effets; et quand on commença de les connaître, l'opinion publique avait déjà pris son pli. 2^ Gomme la tragédie avait quelque chose de sacré dans son origine , d'abord ses acteurs furent plutôt regardés comme des prêtres que comme des baladins. 3° Tous les sujets des pièces n'étant tirés que' des antiquités nationales, dont les Grecs étaient idolâtres , ils voyaient dans ces mêmes acteurs moins des gens qui jouaient des fables, que des citoyens instruits qui représentaient aux yeux de leurs compatriotes l'histoire de leur pays. 4° Ge peuple , enthousiaste de sa liberté jusqu'à croire que les Grecs étaient les seuls hommes libres par nature ' , se rappelait avec un vif sentiment de plaisir

* Dans le plaidoyer de Cicéron il n'est rien dit de défavorable k la profession que Roscius exerçait. ( Éd. )

•• Dir.., lib. II , S D« his qui notaniur infamia.

* I^higénie le dit en termes exprès dans la tragédie d'Euripide qui porte le nom de cette princesse. ( Acte V, scène v. )

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ses anciens malheurs et les crimes de ses maîtres. Ces'grands tableaux rinstmisaient sans cesse , et il ne pouvait se défendre d'un peu de respect pour les organes de cette instruction, ô** La tragédie n'étant d'al>ord jouée que par des hommes, on ne voyait point sur leur théâtre ce mélange scandaleux d*hommes et de femmes qui fait des nôtres autant d'écoles de mauvaises moeurs. 6** EnGn leurs spectacles n'avaient rien de la mesquinerie de ceux d'aujourd'hui. Leurs théâtres n'étaient point élevés par l'intérêt et par l'avarice; ils n'étaient point renfermés dans d'obscures prisons; leurs acteurs n'avaient pas besoin de mettre à contribution les spectateurs, ni de compter du coin de l'œil les gens qu'ils voyaient passer la porte , pour être sûrs de leur souper.

Ces grands et superbes spectacles donnés sous le ciel , à la face de toute une nation , n'offraient de toutes parts que des combats , des victoires, des prix , des objets capables d'inspirer aux Grecs une ardente émulation , et d'échauffer leurs cœurs de sentiments d'honneur et de gloire. C'est au milieu de cet imposant appareil , si propre à élever et remuer l'âme, que les acteurs, animés du même zèle, partageaient, selon leurs talents, les honneurs rendus aux vainqueurs des jeux-, souvent aux premiers hommes de la nation. Je ne suis pas surpris que , loin de les avilir, leur métier, exercé de cette manière , leur donnât cette fierté de courage et ce noble désintéressement qui semblait quelquefois élever l'acteur à son personnage. Avec tout cela, jamais la Grèce, excepté Sparte , ne fut citée en exemple de bonnes mœurs ; et Sparte , qui ne souffrait point de théâtre *, n'avait garde d'honorer ceux qui s'y montrent.

Revenons aux Romains , qui , loin de suivre à cet égard l'exemple des Grecs , en donnèrent un tout contraire. Quand leurs lois^ . déclaraient* les comédiens infâmes , était-ce dans le dessein d'en déshonorer la profession? Quelle eût été l'utilité d'une disposition si cruelle? Elles ne la déshonoraient point, elles rendaient seulement authentique le déshonneur qui en est inséparable ; car jamais les bonnes lois ne changent la nature des choses, elles no font que la suivre ; et celles-là seules sont observées/il ne s'agit donc pas de crier d'abord contre les préjugés , m^^s de savoir

• Rousseau a reconnu plus tard rinexactitade de cette assertion. (Éo.)

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premièrement si ce ne sont que des préjugés; si la profession de comédien n'est point en effet déshonorante en elle-même ; car si , par malheur, elle l'est , nous aurons beau statuer qu'elle ne Test pas , au lieu de la réhabiliter, nous ne ferons que nous avilir nousmêmes.

Qu'est-ce que le talent du comédien ? L'art de se contrefaire , de revêtir un autre caractère que le sien , de paraître différent de ce qu'on est, de se passionner de sang-froid, de dire autre chose que ce qu'on pense , aussi naturellement que si l'on le pensait réellement , et d'oublier enfin sa propre place à force de prendre celle d'autrui. Qu'est-ce que la profession du comédien ? Un métier par lequel il se donne en représentation pour de l'argent, se soumet à l'ignominie et aux affronts qu'on achète le droit de lui faire , et met publiquement sa personne en vente. J'adjure tout homme sincère de dire s'il ne sent pas au fond de son âme qu'il y a dans ce trafic de soi-même quelque chose de servile et de bas. Vous autres philosophes , qui vous prétendez si fort au-dessus des préjugés, ne mourriez-vous pas tous de honte , si , lâchement travestis en rois , il vous fallait aller faire aux yeux du public un rôle différent du vôtre , et exposer vos majestés aux huées de la populace? Quel est donc, au fond, l'esprit que le comédien reçoit de son état? un mélange de bassesse , de fausseté , de ridicule ■ orgueil et d'indigne avilissement , qui le rend propre à toutes sortes de personnages, hors le plus noble de tous, celui d'homme , . qu'il abandonne.

Je sais que le jeu du comédien n'est pas celui d'un fourbe qui veut en imposer; qu'il né prétend pas qu'on le prenne en effet pour la personne qu'il représente , ni qu'on le croie affecté des passions qu'il imite, et qu'en donnant cette imitation pour ce qu'elle est , il la rend tout à fait innocente. Aussi ne l'accusé-je pas d'être précisément un trompeur, mais de cultiverj pour tout métier, le talent de tromper les hommes , et de s'exercer à des habitudes qui , ne pouvant être innocentes qu'au théâtre , ne servent partout ailleurs qu'à mal faire. Ces hommes si bien parés , si bien exercés au ton de la galanterie et aux accents de la passion , n'abuseront-ils jamais de cet art pour séduire de jeunes personnes? Ces valets filous , si subtils de la langue et de la main sur la scène , dans les besoins d'un métier plus dispendieux que lu-

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oralif n*auront-i]8 jainaig de dtslractioos utiles? Ne preDdroQt*ii« jamais la bourse d'uo fils prodigue ou d'un père avare pour celle de LéaDdre ou d' Argan ' ? Partout la tentation de mal faire augmente avec la facilité ; et il faut que les comédiens soient plus vertueux que les autres hommes , s'ils ne sont pas plus corrompus.

L'orateur, le prédicateur, pourra-t-on me dire encore, payent de leur personne ainsi que le comédien. La différence est très-grande. Quand Torateur se montre ,. c'est pour parler, et non pour se donner en spectacle : il ne représente que lui-même , il ne fait que son propre rôle , ne parle qu'en son propre nom , ne dit ou ne doit dire que ce qu'il pense : l'homme et le personnage étant le même être , il est à sa place ; il est dans le cas de tout autre citoyen qui remplit les fonctions de son état. Mais un comédien sur la scène, étalant d'autres sentiments que les siens , ne disant que ce qu'on lui fait dire, représentant souvent un être chimérique , s'anéantit, pour ainsi dire , s'annule avec son héros ; et , dans cet oubli de l'homme , s'il en reste quelque chose , c'est pour être le jouet des spectateurs. Que dirai-je de ceux qui semblent avoir peur de valoir trop par eux-mêmes , et se dégradent jusqu'à représenter des personnages auxquels ilsseraie&t bien fâchés de ressembler? C'est un grand mal sans doute de voir tant de scélérats dans le monde faire des rôles d'honnêtes gens; mais y a-t-il rien de plus odieux , de plus choquant, de plus lâche, qu'un honnête homme à la comédie faisant le rôle de scélérat, et déployant tout son talent pour faire valoir de criminelles maximes dont lui-même est pénétré d'horreur?

Si l'on ne voit en tout ceci qu'une profession peu honnête , on doit voir encore une source de mauvaises mœurs dans le désordre des actrices, qui force et entraîne celui des acteurs. Mais pourquoi ce désordre est-il inévitable? Ah ! pourquoi? Dans tout autre tempis on n'aurait pas besoin de le demander; mais dans ce siècle où régnent si fièrement les préjugés et l'erreur sous le nom de philosophie , les hommes , abrutis par leur vain savoir, ont

■ On a relevé ceci comme outré et comme ridicule. On a en raison. Il n'y a point 4e vice dont les comédiens soient moins accusés que de la friponnerie ; leur métier, qui les occupe beaucoup , et leur donne même des sentiments d'honneur à certains égards, les éloigne d*une telle basseâse. Je laiftse ce passage , parce qqe je me suis fait une loi de ne rien ôter ; mais je le désavoue hautement, comme une trùs-gnuide injustice.

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fermé leur esprit à la voix de la raison, et leur cœur à celle de la nature.

Dans tout état , dans tout pays , dans toute condition , les deux sexes ont entre eux une liaison si forte et si naturelle , que les mœurs de l'un décident toujours de celles de Tautre { non que ces mœurs soient toujours les mêmes, mais elles ont toujours le même degré de bonté , modifié dans chaque sexe par les penchants qui lui sont propres. Les Anglaises sont douces et timides ; les Anglais sont durs et férocèsr. D'où vient cette apparente opposition? De ce que le caractère de chaque sexe est ainsi renforcé, et que c*est aussi le caractère national de porter tout à l'extrême. A cela près , tout est semblable. Les deux sexes aiment à vivre à part ; tous deux font cas des plaisirs de la table ; tous deux se rassemblent pour boire après le repas, les hommes le vin, les femmes du thé; tous deux se livrent au jeu sans fureur, et s'en font un métier plutôt qu'une passion ; tous deux ont un grand respect pour les .choses honnêtes ; tous deux aiment la patrie et les lois ; tous deux honorent la foi conjugale , et , s'ils la violent , ils ne se font point un honneur de la violer; la paix domestique plaît à tous deux ; tous deux sont silencieux et taciturnes ; tous deux difficiles à émouvoir; tous deux emportés dans leurs passions ; pour tous deux l'amour est terrible et tragique , il décide du sort de leurâ jours; il ne s'agit pas de moins, dit Murait , que d'y laisser la raison ou la vie ; enfin tous deux se plaisent à la campagne , et les dames anglaises errent aussi volontiers dans leurs parcs solitaires, qu'elles vont se montrer à Wauxhall. De ce goût commun pour la solitude naît aussi celui des lectures contemplatives et des romans, dont l'Angleterre est inondée '. Ainsi tous deux, plus recueillis avec eux-mêmes, se livrent moins à des imitations frivoles , prennent mieux le goût des vrais plaisirs de la /Vie , et songent moins à paraître heureux qu'à l'être.

J*ai cité les Anglais par préférence , parce qu'ils sont , de toutes les nations du monde , celle où les mœurs des deux sexes paraissent d'abord le plus contraires. De leur rapport dans ce pays-lk nous pouvons conclure pour les autres : toute la différence con-

■ Ils y sont, comme les hommes , sublimes ou détestables. On n'a jamais fait encore, en quelque langue que ce soit, de roman égal à Clarisse y ni même appruchant.

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siste en ce que la vie des femmes est un dévelQf|ieaient continuel de leurs mœurs ; au lieu que celles des hommes s'effaçant davantage dans Tuniformité des affaires, il faut attendre , pour en juger, de les voir dans les plaisirs. jVoulez-vous donc connaître les hommes , étudiez les femmes. Cette maxime est générale , et jusque-là tout le monde sera d'accord avec moi. Mais si j'ajoute qu'il n'y a point de bonnes mœurs pour les femmes hors d'une vie retirée et domestique ; si je dis que les paisibles soins de la far mille et du ménage sont leur partage , que la dignité de leur sexe est dans sa modestie , que la honte et la pudeur sont en elles inséparables de l'honnêteté, que rechercher les regards des hommes c'est déjà s'en laisser corrompre , et que toute femme qui se montre se déshonore; à l'instant va s'élever contre moi cette philosophie d'un jour, qui nsdt et meurt dans le coin d'une grande ville , et veut étouffer de là le cri de la nature et la voix unanime du genre humain.

/ Préjugés populaires ! me crie-t-on ; petites erreurs de l'enfance ! / tromperies des lois et de l'éducation! La pudeur n'est rien ; elle n'est qu'une invention des lois sociales pour mettre à couvert les droits des pères et des époux , et maintenir quelque ordre dans les familles. Pourquoi rougirions-nous des besoins que nous donna la nature? Pourquoi trouverions-nous un motif de honte dans un acte aussi indifférent en soi et aussi utile dans ses effets que celui qui concourt à perpétuer l'espèce ? Pourquoi , les désirs étant égaux des deux parts, les démonstrations en seraient-elles différentes? Pourquoi l'un des deux sexes se refuserait-il plus que l'autre aux penchants qui leur sontcommuns? Pourquoi l'homme aurait-il sur ce point d*autre$Iois que les animaux?

Ces pourquoi , dit le dieu , ne finiraient Jamais.

Mais ce n'est pas à l'homme , c'est à son auteur qu'il les faut adresser. N'est-il pas plaisant qu'il faille dire pourquoi j'ai honte d'un sentiment naturel , si cette honte ne m'est pas moins naturelle que ce sentiment même? Autant vaudrait me demander aussi pourquoi j'ai ce sentiment. Est-ce à moi de rendre compte de ce qu'a fait la nature ? Par cette manière de raisonner, ceux qui ne voient pas pourquoi l'homme est existant devraient nier qu'il existe.

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J*ai peur que ces grands scrutateurs des conseils de Dieu n'aieut un peu légèrement pesé ses raisons. Moi , qui ne me pique pas de les connaître , i*en crois voir qui leur ont échappé. Quoi qu'ils en disent, la honte qui voile aux yeux d'autrui les plaisirs de Tamour est quelque chose : elle est la sauvegarde commune que la nature a donnée aux^deux sexes dans un état de faiblesse et d'oubli d'euxmêmes qui les livre à la merci du premier venu : c'est ainsi qu'elle couvre leur sommeil des ombres de la nuit , afin que , durant ce temps de ténèbres , ils soient moins exposés aux attaques les uns des autres : c'est ainsi qu'elle fait chercher à tout animal souffrant la retraite et les lieux déserts, afin qu'il souffre et meure en paix, hors des atteintes qu'il ne peut plus repousser.

À l'égard delà pudeur du sexe en particulier, quelle arme plus douce eût pu donner cette même nature à celui qu'elle destinait à se défendre? Les désirs sont égaux ! Qu'est-ce à dire? Y a-t-il de part et d'autre mêmes facultés de les satisfaire ? Que deviendrait l'espèce humaine si l'ordre de l'attaque et de la défense était changé ? L'assaillant choisirait , au hasard , des temps où la victoire serait impossible ; l'assailli serait laissé en paix quand il aurait besoin de se rendre, et poursuivi sans relâche quand il serait trop faiblo pour succomber ; enfin le pouvoir et la volonté toujours en discorde , ne laissant jamais partager les désirs , l'amour ne serait plus le soutien de la nature , il en serait le destructeur et le fléau.

Si les deux sexes avaient également fait et reçu les avances , la vaine importunilé n'eût point été sauvée, des feux toujours languissants dans une ennuyeuse liberté ne se fussent jamais irrités » le plus doux de tous les sentiments eût à peine effleuré le cœur humain, et son objet eût été mal rempli. L'obstacle apparent qui semble éloigner cet objet est au fond ce qui le rapproche. Les désirs voilés par la honte n'en deviennent que plus séduisants ; en les gênant , la pudeur les enflamme : ses craintes , ses détours , ses réserves, ses timides aveux , sa tendre et naïve finesse , disent mieux ce qu'elle croit taire que la passion ne l'eût dit sans elle : c'est elle qui donne du prix aux faveurs et de la douceur aux refus. Le véritable amour possède en effet ce que la senle pudeur lui dispute : ce mélange do faiblesse et de modestie le rend plus touchant et plus tendre ; moins il obtient , plus la valeur de ce

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qu'il obtient en augmente ; et c*est ainsi qu'il jouit à la fois de bos privations et de ses plaisirs.

Pourquoi , disent-ils , ce qui n*est pas honteux à rhomme le serait-il à la femme ? pourquoi l'un des sexes se ferait-il un crime de ce que l'autre se croit permis ? Comme si les conséquences étaient les mêmes des deux côtés ! comme si tous les austères devoirs de la femme ne dérivaient pas de cela seul , qu'an enfant doit avoir un père ! Quand ces importantes considérations nous manqueraient , nous aurions toujours la même réponse à faire , et toujours elle serait sans réplique : ainsi Fa voulu la nature, c'est un crime d'étouffer sa voix. L'homme peut être audacieux , telle est sa destination '; il faut bien que quelqu'un se déclare ; mais toute femme sans pudeur est coupable et dépravée , parce qu'elle foule aux pieds un sentiment naturel à son sexe.

Comment peut-on disputer la vérité de ce sentiment ? toute la terre n'en rendit-elle pas l'éclatant témoignage , la seule comparaison des sexes suffirait pour ia constater. N'est-ce pas la nature

< Distinguons cette audace de Tinsolence et de la brutalité; car rien ne part de sentiments plus opposés et n'a d'effets plus contraires. Je suppose Tamour innocent et libre , ne recevant de lot que de lui-même; c'est à lai seul qu'il appartient de présidera ses mystères, et de former l'union des personnes ainsi que celle des cœurs. Qu'un homme insulte à la pudeur du sexe, et attente avec violence aux charmes d'un jeune objet qui ne sent rien pour lui , sa grossièreté n'est point passionnée , elle est outrageante ; elle annonce une âme sans mœurs , sans délicatesse , incapable à la fois d'amour et d'honnêteté. Le plus grand prix des plaisirs est dans le cœur qui les donne ; un véritable amant ne trouverait que douleur, rage et désespoir, dans la possession même de ce qu'il aime, s'il croyait n'en point être aimé.

Vouloir contenter insolemment ses désirs sans l'aveu de celle qui les fait naître , est l'audace d'un satyre ; celle d'un homme est de savoir ira témoigner sans déplaire , de les rendre intéressants , de faire en sorte qu'on les partage . d'asservir les sentiments avant d'attaquer la personne. Ce n'est pas encore assez d'être aimé, les désirs partagés ne donnent pas seuls le droit de les satisfaire ; il faut de plus le consentement de la volonté. Le cœur accorde en vain ce que la volonté refuse. L'honnête homme et l'amant s'en abstient , même quand il pourrait l'obtenir. Arracher ce consentement tacite , c'est user de toute la violence permise en amour. Le lire dans les yeux, le voir dans les manières, malgré le refus de la^ bouche, c'est l'art de celui qui sait aimer; s'il achève alors d'être heureux, il n'est point brutal, il est honnête; il n'outrage point la pudeur, il la respecte, il la sert ; il lui laisse l'honneur de défendre encore ce qu'elle eût peut-être abandonné.

A M. DALEMBEUT. 451

qui pare lesjeunes personnes de ces traits si doux , qu'un peu de honte rend plus touchants encore? N'est-ce pas elle qui met dans leurs yeux ce regard timide et tendre auquel on résiste avec tant de peine ? N*est-ce pas elle qui donne à leur teint plus d'éclat et à leur peau plus de finesse , atin qu'une modeste rougeur s'y laisse mieux apercevoir? N'est-ce pas elle qui les rend craintives aâu qu'elles fuient , et faibles aQn qu'elles cèdent ? A quoi bon leur donner un cœur plus sensible à la pitié, moins de vitesse à la course , un corps moins robuste , une stature moins haute , des muscles plus délicats , si elle ne les eût destinées à se laisser vaincre? Assujetties aux incommodités de la grossesse et aux douleurs de l'enfantement , ce surcroit de travail exigeait- il une diminution de forces? Mais , pour les réduire à cet état pénible , il les fallait assez fortes pour ne succomber qu'à leur volonté , et assez faibles pour avoir toujours un prétexte de se rendre. Voilà précisément le point où les a placées la nature.

Passons du raisonnement à l'expérience. Si la pudeur était un préjugé de la société et de l'éducation , ce sentiment devrait augmenter dans les lieux où l'éducation est plus soignée , et où l'on raffiné incessamment sur les lois sociales ; il devrait être plus faible partout où l'on est resté plus près de l'état primitif. C'est tout le contraire^. Dans nos montagnes, les femmes sont timides et modestes ; un mot les fiit rougir, elles n'osent lever les yeux sur les hommes , et gardent le silence devant eux. Dans les grandes villes , la pudeur est ignoble et basse : c'est la seule chose dont une femme bien élevée aurait honte ; et l'honneur d'avoir fait rougir un honnête homme n'appartient qu'aux femmes du meilleur air.

L'argument tiré de l'exemple des bétes ne conclut point et n'est point vrai. L'homme n'est point un chien ni un loup. Il ne faut qu'établir dans son espèce les premiers rapports de la société pour donner à ses sentiments une moralité toujours inconnue aux bétes. Les animaux ont un cœur et des passions, mais la sainte image de Thonnéteetdu beau n'entra jamais que dans le cœur de l'homme.

Malgré cela , où a-t-on pris que l'instinct ne produit jamais chez

I Je m'attends à Tobjection. Les femmes sauvages n'ont point de pudeur, car elles vont nues. Je réponds que les nôtres en ont encore moins , car elles s'habillent. Voyez la fin de cet Essai, au sujet des fiilcs de Lacédénione.

4 Si LSTTAB

les animaux des effets semblables à ceux que la honte produit parmi les hommes ? Je vois tous les jours des preuves du contraire. J'en vois se cacher dans certains besoins, pour dérober aux sens un objet de dégoût ; je les vois ensuite , au lieu de fuir, s'empresser d*en couvrir le^vestiges. Que manque-t-il à ces soins pour avoir un air de décence et d'honnêteté , sinon d'être pris par des hommes? Dans leurs amours , je vois des caprices , des choix , des refus concertés qui tiennent de bien près à la maxime d'irriter la passion par les obstacles. A l'instant même où j'écris ceci, j'ai sous les yeux un exemple qui lei confirme. Deux jeunes pigeons, dans l'heureux temps de leurs premières amours , m'offrent un tableau bien différent de la sotte brutalité que leur prêtent nos prétendus sages. La blanche colombe va suivant pas à pas son bien -aimé, et prend chasse elle-même aussitôt qu'il se retourne. Reste-t-il dans l'inaction , de légers coups de bec le réveillent : s'il se retire , on le poursuit ; s'il se défend , un petit vol de six pas l'attire encore : rinnocence de la nature ménage les agaceries et la molle résistance avec un art qu'aurait à peine la plus habile coquette. Non , la folâtre Galatée ne faisait pas mieux , et Virgile eût pu tirer d'un colombier l'une de ses plus charmantes images.

Quand on pourrait nier qu'un sentiment particulier de pudeur fût naturel aux femmes, en serait-il moins vrai que, dans la société, leur partage doit être une vie domestique et retirée, «t qu'on doit les élever dans des principes qui s'y rapportent ? Si la timidité, la pudeur, la modestie, qui leur sont propres, sont des inventions sociales, il importe à la société que les femmes acquièrent ces qualités , il importe de les cultiver en elles ; et toute femme qui les dédaigne offense les bonnes mœurs. Y a-t-il au monde un spectacle aussi touchant , aussi respectable , que celui d'une mère de famille entourée de ses enfants , réglant les travaux de ses domestiques , procurant à son mari une vie heureuse, et gouvernant sagement la maison ? C'est là qu'elle se montre dans toute la dignité d'une honnête femme ; c'est là qu'elle impose vraiment du respect, et que la beauté partage avec honneur les hommages rendus à la vertu.

Une maison dont la maîtresse est absente est un corps sans âme, qui bientôt tombe en corruption ; une femme hors de sa maison perd son plus grand lustre ; et, dépouillée de ses vrais ornements.

A M. D*ALEMBBRT. 45S

elle 86 montre avec indécence. Si elle a un mari » que cherche-t-elle parmi les hommes? Si elle n*en a pas , comment s*expose-t-eIie à rebuter , par un maintien peu modeste , celui qui serait tenté de le devenir? Quoi qu'elle puisse faire, on sent qu'elle n'est pas à sa place en public; et sa beauté même, qui plaît sans intéresser, n'est qu'un tort de plus que le cœur lui reproche. Que cette im* pression nous vienne de la nature ou de l'éducation, elle est commune à tous les peuples du monde; partout on considère les femmes à proportion de leur modestie ; partout on est convaincu qu'en négligeant les manières de leur sexe elles en négligent les devoirs; partout on voit qu'alors , tournant en effronterie la mâle et ferme assurance de l'homme, elles s'avilissent par cette odieuse imitation , et déshonorent à la fois leur sexe et le nôtre.

Je sais qu'il règne en quelques pays des coutumes contraires ; mais voyez aussi quelles mœurs elles ont fait naître. Je ne voudrais pas d'autre exemple pour confirmer mes maximes. Appliquons aux mœurs des femmes ce que j'ai dit ci-devant de l'honneur qu'on leur porte. Chez tous les anciens peuples policés, elles vivaient très-renfermées ; elles se montraient rarement en public, jamais avec des hommes; elles ne se promenaient point avec eux ; elles n'avaient point la meilleure place au spectacle, elles ne s'v mettaient point en montre * ; il ne leur était pas même permis (Tassister à tous ; et l'on sait qu'il y avait peine de mort contre celles qui s'oseraient montrer aux jeux olympiques.

Dans la maison elles avaient un appartement particulier, où les hommes n'entraient point. Quand leurs maris donnaient à manger, elles se présentaient rarement à table ; les honnêtes femmes en sortaient avant la fin du repas , et les autres n'y paraissaient point au commencement. Il n'y avait aucune assemblée commune pour les deux sexes; ils ne passaient point la journée ensemble. Ce soin de ne pas se rassasier les uns des autres faisait qu'on s'en revoyait

* Au théâtre d'Athènes , les femmes occupaient une galerie haute appelée cercis , peu commode pour voir et pour être rues : mais il parait, {>ar Taventure de Valérie et de Sylla * , qu'au cirque de Aome elles étaient mêlées avec les hommes.

* Plutarque, /^fo de Sylla, { 7a. — La galerie dont 11 est parlé dans cette note , pour le théâtre d'AthëneR, était réservée aui femmes honnêtes et qui tenaient à leur réputation. Quant aux courtisanes, il parait qu'elles se plaçaient BOlt parmi les hommes, soit dans une galerie particulière, f^oyage d' AnachartUt cliap. XI. (G.Petitain.)

451 LBTT&E

Avec plus de plaisir : il est sûr quVn géoéral la paix domestique était mieux affermie, et qu'il régnait plus d'union entre les q\}o\i\ < qu'il n'en règne aujourd'hui.

Tels étaient les usages des Perses , des Grecs, des Romains , et même des Égyptiens, malgré les mauvaises plaisanteries d'Hérodote, qui se réfutent d'elles-mêmes. Si quelquefois les femmes sor* talent des bornes de cette modestie , le cri public montrait que c'était une exception. Que n'a-t-on pas dit de la liberté du sexe <à Sparte ? On peut aussi comprendre par la lÀsistrata d'Aristophane combien l'impudence des Athéniennes était choquante aux yeux. des Grecs; et, dans Rome déjà corrompue, avec quel scandale ne vit-on point encore les dames romaines se présenter au tribunal des triumvirs?

Tout est changé. Depuis que des foules de barbares, traînant avec eux leurs femmes dans leurs armées, eurent inondé l'Europe, la licence des camps , jointe à la froideur naturelle des'climats septentrionaux, qui rend la réserve moins nécessaire , introduisit une autre manière de vivre , que favorisèrent les livres de chevalerie, où les belles dames passaient leur vie à se faire enlever par des hommes, en tout bien et en tout honneur. Comme ces livres étaient les écoles de galanterie du temps , les idées de liberté qu'ils inspirent s'introduisirent surtout dans les cours et les grandes villes , où l'on se pique davantage de politesse ; par le progrès même de cette politesse, elle dut enGn dégénérer en grossièreté. C'est ainsi que la modestie naturelle au sexe est peu à peu disparue , et que les mœurs des vivandières se sont transmises aux femmes de qualité.

Mais voulez-vous savoir combien ces usages, contraires aux idées naturelles, sont choquants pour qui n'en a pas l'habitude ? jugez-en par la surprise et l'embarras des étrangers et provinciaux à l'aspect de ces manières si nouvelles pour eux. Cet embarras fait l'éloge des femmes de leur pays; et il est à croire que celles qui le causent en seraient moins ficres , si la source leur en était mieux connue. Ce n'est point qu'elles en imposent ; c'est plutôt qu'elle^font rougir, et que la pudeur, chassée par la femme de ses dis-

' On en pourrait attribuer la cause à la facilité du divorce; mais les Grecs en faisaient peu d'asage; et Rome subsistait cinq cents ans avant que porsoune-s'y prévalût de la loi qui le permettait.

A M. D ALEMBERT. 455

cours et de son maintien , se réfugie dans le cœur de ThoBime^ / Revenant maintenant à nos comédiennes , je deinaQdfi.comm£ol. . an état dont Tunique ol^et est de se moatrer ea public » et , qui pis est, desemontrior ponr dst Targanl / fflnikadiait. à d'honnêtes femmes , et pourrait compatir en elles avec la modestie et les bon* nés mœurs. A-t-on besoin même de disputer sur les différences morales des sexes pour sentir combien il est difficile que celle qui se met à. prix en représentation ne s*y mette bientôt en personne , et ne se laisse jamais tenter de satisfaire des désirs qu'elle prend tant de soin d'exciter ? Quoi ! malgré mille timides précautions, une femme honnête et sage, exposée au moindre danger, a bien de la peine encore à se conserver un cœur à l'épreuve ; et ces jeu« . nés personnes audacieuses, sans autre éducation qu'un système de coquetterie et des rôles amoureux , dans une parure très-peu modeste ^, sans cesse entourées d'une jeunesse ardente et téméraire , au milieu des douces voix de l'amour et du plaisir, résisteront , à leur âge , à leur cœur, aux objets qui les environnent , aux discours qu'on leur tient, aux occasions toujours renaissantes, et à l'or auquel elles sont d'avance à demi-vendues? 11 faudrait nous croire une simplicité d'enfant pour vouloir nous en imposer à ce point. Le vice a beau se cacher dans l'obscurité , son empreinte est sur les fronts des coupables : l'audace d'une femme est le signe assuré de sa honte ; c'est pour avoir trop à rougir qu'elle ne rougit plus ; et si quelquefois la pudeur survit à la chasteté , que doit-on penser de la chasteté quand la pudeur même est éteinte ? *

Supposons , si l'on veut , qu'il y ait eu quelques exceptions ; supposons

Qu'il en soit jusqu'à trois que Von pourrait nommer ;

je veux bien croire là-dessus ce que je n'ai jamais ni vu ni ou!

dire. Appellerons-nous un métier honnête celui qui fait d'une

honnête femme un prodige, et qui nous porte à mépriser celles

tii l'exercent, à moins de compter sur un miracle continuel?

,'immodestie tient si bien à leur état, et elles le sentent si bien

iles-mémes , qu'il n'y en a pas une qui ne se crût ridicule de

» Que «era-ce , en leur supposant la beauté qu'on a raison d'exiger d'cl • tes? Voyez k» Entretiens sur le Fils naturel.

456 LKTTHB

feindre an moins de prendre pour elle les discours de sagesse et d^honneor qu*elle débite au public. De peur que ces maximes sévères ne fissent un progrès nuisible à son intérêt , raclrice est toujours la première à parodier son rôle et à détruire son propre ouvrage. Elle quitte, en atteignant la coulisse, la morale du thé&tre aussi bien que sa dignité ; et si Ton prend des leçons de yertu sur la scène , on les va bien vite oublier dans les foyers.

Après ce que j*ai dit ci-.devant , je n'ai pas besoin, je crois» d'expliquer encore comment le désordre des actrices entraine celui des acteurs , surtout dans un métier qui les force à vivre entre eux dans la plus grande familiarité. Je n'ai pas besoin de montrer comment d'un état déshonorant naissent des sentiments déshonnétes, ni comment les vices divisent ceux que l'intérêt commun devrait réunir. Je ne m'étendrai pas sur mille Sujets de discorde et de querelles que la distribution des rôles, le partage de la recette f le choix des pièces, la jalousie des applaudissements, doivent exciter sans cesse , principalement entre les actrices , sans parler des intrigues de galanterie. Il est plus inutile encore que j'expose les effets que l'association du luxe et de la misère , inévitable entre ces gens-là , doit naturellement produire. J'en ai déjà trop dit pour vous et pour les hommes raisonnables ; je n'en dirais jamais assez pour les gens prévenus qui ne veulent pas voir ce que la raison leur montre, mais seulement ce qui convient à leurs passions ou à leurs préjugés, y

' Si tout cela tient à la profession du comédien, que ferons-nous, monsieur, pour prévenir des effets inévitables? Pour moi, je ne vois qu'un seul moyen ; c'e^t d'ôter la cause. Quand les maux de l'homme lui viennent de sa nature ou d'une manière de vivre qu'il ne peut changer, les médecins les préviennent-ils? Défendre au comédien d'être vicieux , c'est défendre à l'homme d'être malade.

S'ensuit-il de là qu'il faille mépriser tous les comédiens? Il s'ensuit, au contraire, qu'un comédien qui a de la modestie, des mœurs, de l'honnêteté, est, comme vous l'avez très-bien dit, doublement estimable , puisqu'il montre par là que l'amour de \^ vertu l'emporte en lui sur les passions de l'homme et sur l'ascendant de sa profession. Le seul tort qu'on lui peut imputer est de l'avoir embrassée : mais trop souvent un écart de jeunesse décide du sort de la vie; et quand on se sent un vrai talent, qui peut

A M. DALEHBERT. 457

résister à son attrait? Les grands aetears portent avec eux leur excuse; ce sont les mauvais qu'il faut mépriser.

Si j'ai reste si longtemps dans les termes de la proposition générale, ce n'est pas que je n'eusse eu plus d'avantage encore à l'appliquer précisément à la ville de Genève : mais la répugnance de mettre mes concitoyens sur la scène m'a fait différer autant que je l'ai pu de parler de nous. Il y faut pourtant venir à la fin; et je n'aurais rempli qu'imparfaitement ma tâche, si je ne cherchais , sur notre situation partieuiière, ce qui résultera de l'établissement d'an théâtre dans notre ville , au cas que votre avis et vos raisons déterminent le gouvernement à l'y souffrir. Je me bornerai à des effets si sensibles , qu'ils ne puissent être contestés de personne qui connaisse un peu notre constitution.

Genève est riche, il est vrai; mais, quoiqu'on n'y voie point ces énormes disproportions de fortune qui appauvrissent tout un pays pour enrichir quelques habitants, et sèment la misère autour de l'opulence, il est certain que si quelques Genevois possèdent d'assez grands biens, plusieurs vivent dans une disette assez dure, et que l'aisance du plus grand nombre vient d'un travail assidu , d'économie et de modération, plutôt que d'une richesse positive. Il y a bien des villes plus pauvres que la nôtre où le bourgeois peut donner beaucoup plus à ses plaisirs , parce que le territoire qui le nourrit ne s'épuise pas, et que son temps n'étant d'aucun prix, il peut le perdre sans préjudice. 11 n'en va pas ainsi parmi nous, qui , sans terres pour subsister , n'avons tous que notre industrie. Le peuple genevois ne se soutient qu'à force de travail , et n'a le nécessaire qu'autant qull se refuse tout superflu : c'est une des raisons de nos lois somptuaires. Il me semble que ce qui doit d'abord frapper tout étranger entrant dans Genève, c'est l'air de vie et d'activité qu'il y voit régner. Tout s'occupe , tout est en mouvement, tout s'empresse à son travail et à ses affaires. Je ne crois pas que nulle autre aussi petite ville au monde offre un pareil spectacle. Visitez le quartier Sainl-Gervais , toute Thorlogerie de l'Europe y paraît rassemblée. Parcourez le Molard et les luee basses, un appareil de commerce en grand, des monceaux de ballots , de tonneaux confusément jetés, une odeur d'Inde et de droguerie , vous font imaginer un port de mer. Aux Pâquis , aux Eaux-Vives, le bruit et l'aspect dps fabriques d'indienne et do

4àS LETTRE

toile peinte semblent vous transporter à Zurich. La ville se multiplie en quelque sorte par les travaux qui s'y font; et j'ai vu des gens, sur ce premier coup d'œii , en estimer le peuple 4 cent mille âmes. Les bras, Templpi dn tfmpft, la vigilaocft^ Tniifilèrr parcimonie , voilà les trésors du Geafixoi*^ voilà avec quoi nous attendons un amusement de gens oisifs, qui, nous ôtant à la fois le temps et l'argent , doublera réellement notre perte.

Genève ne contient pas vingt-quatre mille âmes, vous en convenez. Je vois que Lyon , bien plus riche à proportion , et du moins cinq ou six fois plus peuplé , entretient exactement un théâtre , et que , quand ce théâtre est un opéra , la ville n'y saurait suffire. Je vois que Paris , la capitale de la France et le gouffre des richesses de ce grand royaume , en entretient trois assez médiocrement , et un quatrième en certains temps de l'année. Supposons ce quatrième > permanent. Je vois que, dans plus de six cent mille habitants, ce rendez-vous de l'opulence et de l'oisiveté fournit à peine journellement au spectacle mille ou douze, cents spectateurs , tout compensé. Dans le reste du royaume, je vois Bordeaux , Rouen , grands ports de mer ; je vois Lille, Strasbourg , grandes villes de guerre, pleines d'officiers oisifs qui passent leur vie à attendre qu'il soit midi et huit heures , avoir un théâtre de comédie : encore faut-il des taxes involontaires pour le soutenir. Mais combien d'autres villes incomparablement plus grandes que la nôtre, combien de sièges de parlements et de cours souveraines, ne peuvent entretenir une comédie à demeure !

Pour juger si nous sommes en état de mieux faire , prenons un terme de comparaison bien connu, tel, par exemple, que la ville de Paris. Je dis donc que si plus de six cent mille habitants ne fournissent journellement et l'un dans l'autre aux théâtres de Paris que douze cents spectateurs , moins de vingt- quatre mille habitants n'en fourniront certainement pas plus de quarante-huit à Genève : encore faut-il déduire les gratis de ce nombre, et suppo*

> Si je ne compte point le concert spirituel , c'est qu'au lieu d*ètre un spectacle ajouté aux autres , il n'en est que le supplément. Je ne compte pas non plus les petits spectacles de la Foire; mais aussi, je la compte toute l'année , au lieu qu'elle ne dure pas six mois. En recherchant, par comparaison, s'il est possil)le qu'une troupe subsiste à Genève, je suppose partout des rapports plus favorables à raffirmative que ne les donnent les lïiils connus.

A M. D*AL£ttBEfiT. 4Ô9

ser qu'il n'y a pas proporiioQoelleinent moins de désœuvrés a Genève qu'à Paris; supposition qui me parait insoutenable.

Or, si les comédiens français, pensionnés du roi et propriétaires de leur théâtre , ont bien de la peine à se soutenir à Paris avec une assemblée de trois cents spectateurs par représentation s je demande comment les comédiens de Genève se soutiendront avec une assemblée de quarante-huit spectateurs pour toute ressource. Vous me direz qu'on vit à meilleur compte à Genève qu'à Paris. Oui ; mais les billets d'entrée coûteront aussi moins à proportion : et puis la dépense de la table n'est rien pour des comédiens; ce sont les habits , c'est la parure qui leur coûte : il faudra faire venir tout cela de Paris, ou dresser des.ouvriers maladroits. C'est dans les lieux où toutes les choses sont communes qu'on les fait à meilleur marché. Vous direz encore qu'on les assujettira à nos lois somptuaires. Mais c'est en vain qu'on, voudrait porter la réforme sur le théâtre ; jamais Gléopâtre et Xerxès ne goûteront notre simpKcité, L'état des comédiens étant de paraître, c'est leur ôler le goût de leur métier de les en empêcher, et je doute que jamais bon acteur consente à se faire quaker. Entin l'on peut m'objec* ter que la troupe de Genève, étant bien moins nombreuse que celle de Paris , pourra subsister à bien moindres frais. D'accord : mais cette différence sera-t-elle en raison de celle de quarantehuit à trois cents ? Ajoutez qu'une troupe plus nombreuse a aussi l'avantage de pouvoir jouer plus souvent : au lieu que , dans une petite troupe où les doubles manquent, tous ne sauraient jouer tous les jours ; la maladie , l'absence d'un seul comédien fait manquer une représentation , et c'est autant de perdu pour la recette,

(^e Genevois aime excessivement la campagne; on en peut juger par la quantité de maisons répandues autour de la ville. L'attrait de la chasse et la beauté des environs entretiennent ce goût salutaire. Les portes , fermées avant la nuit , ôtent la Uberté de la promenade au dehors ; et les maisons de campagne étant si près , fort peu de

> Ceux qui ne vont au spectacle que les beaux jours, où rassemblée est nombreuse f trouveront cette estimation trop faible; mais ceux qui, pendant dix ans, ies auront suivis, comme moi, bons et mauvais jours, la trouveront sûrement trop forte. S*ii faut donc diminuer le nombre journalier de troiy cents spectateurs à Paris, il faut diminuer proportionnellement celui de quarante-huit à Genève , ce qui renforce mes objecUons.

4G0 L*ETTAB

gens aisés eouchent en ville dorant l'été. Ghacan , ayant passé la journée à ses affaires , part le soir à portes fermantes , et va dans sa petite retraite respirer l'air le plus pur et jouir du plus charmant paysage qui soit sous le del. Il y a même beaucoup de citoyens et boui^eois qui y résident tonte l'année , et n'ont point d'habitation dans Genève. Tout cela est autant de perdu pour la comédie; et, pendant tonte la belle saison , il ne restera presque , pour l'entretenir , que des gens qui n'y vont jamais. A Paris , c'est tout antre chose : on allie fort bien la comédie avec la campagne, et tout l'été Ton ne voit , à l'heure où finissent les spectacles » que carrosses sortir des portes. Quant aux gens qui couchent en ville f la liberté d'en sortir à toute heure les tente moins que les incommodités qui l'accompagnent ne les rebutent. On s'epnuie sitôt des promenades publiques , il faut aller chercher si loin la campagne » l'air en est si empesté d'immondices et la vue si peu attrayante , qu'on aime mieux aller s'enfermer au spectacle. Voilà donc encore une différence au désavantage de nos comédiens, et une moitié de l'année perdue pour eux. Pensez-vous , monsieur, qu'ils trouveront aisément sur le reste à remplir un si grand vide ? Pour moi , je ne vois aucun autre remède à cela que de changer l'heure où l'on ferme les portes, d'immoler notre sûreté à nos plaisirs, et de laisser une place forte ouverte pendant la nuit ' , au milieu de trois puissances dont la plus éloignée n'a pas demi- Heue à faire pour arriver à nos glacis.

Ce n'est pas tout : il est impossible qu'un établissement si contraire à nos anciennes maximes Boitgénéralement applaudi. Corn- C" bien de généreux citoyens verront avec indignation ce monument ^, du luxe et de la mollesse s'élever sur les ruines de notre antique ' simplicité , et menacer de loin la liberté publique ! Pensez- vous qu'ils iront autoriser cette innovation de leur présence, après

■Je sais que toutes nos grandes fortifications sont la chose du monde la plus inutile » et que , quand nous aurions assez de troupes pour les défendre, cela serait fort Inutile encore s car sûrement on ne viendra pas nous assiéger. Mais, pour n*avoir point de siège à craindre, nous n'en devons pas moins veiller à nous garantir de toute surprise s rien n'est si facile que d'assembler des gens de guerre à notre voisinage. Nous avons trop appris Pusage qu'en en peut faire, et nops devons songer que les plus mauvais droiu, hors d'une place, se trouvent excellents quand on est dedans.

À M. DALEHBKBT. 461

ravoir hautement improuvée? Soyez sûr que plusieurs vont sans scrupule au spectacle à Paris, qui n'y mettront jamais les pieds à Genèye, parce que le bien de leur patrie leur est plus cher qae leur amusement. Où sera l'imprudente mère qui osera mener sa fille à celte dangereuse école Pet combien de femmes respectables croiraient se déshonorer en y allant elles-mêmes ! Si quelques personnes s'abstiennent à Paris d'aller au spectacle , c'est uniquement par un principe de religion , qui sûrement ne sera pas moins fort parmi nous; et nous aurons de plus les motifs dé mœurs, de vertu, de patriotisme , qui retiendront encore ceux que la religion ne retiendrait pas '.

J'ai fait voir qu'il est absohiment impossible qu'un théâtre de comédie se soutienne à Genève par le seul concours des spectateurs. II faudra donc de deux choses l'une : ou que les riches se cotisent pour le soutenir, charge onéreuse qu'assurément ils ne seront pas d'humeur à supporter longtemps ; ou que l'État s'en mêle, et le soutienne à ses propres frais. Mais comment le soutiendra-t-il? Sera-ce en retranchant sur les dépenses nécessaires, auxquelles suffit à peine son modique revenu , de quoi pourvoir à celle-là? ou bien destinera-t-il à cet usage important les sommes que l'économie et l'intégrité de l'administration permet quelquefois de mettre en réserve pour les plus pressants besoins ? Faudrat-il réformer notre petite garnison , et garder nous-mêmes nos portes ? faudra-t-il réduire les faibles honoraires de nos magis< trats ? ou nous ôterons-nous pour cela tonte ressource au moindre accident imprévu ? Au défaut de ces expédients , je n'en vois plus qu'un qui soit praticable; c'est la voie des taxes et impositions, c'est d'assembler nos concitoyens et bourgeois en conseil général dans le temple de Saint- Pierre , et là de leur proposer gravement d'accorder un impôt pour l'établissement de la comédie. A Dieu ne plaise que je croie nos sages et dignes magistrats capables de faire jamais une proposition semblable ! et , sur votre propre article , on peut juger assez comment elle serait reçue.

' Je n'entends point par ià qu*on puisse être vertueux sans religion ; j'eus longtemps cette opinion trompeuse, dont je suis trop désabusé. liais j'entends qu'on croyant peut s'abstenir quelquefois, par des motifs de vertus purement sociales, de certaines actions indifférentes par eltes^mémes et qui n'intéressent point immédiatement ia conscience , comme est celle d'aller aux spectacles dans un lieu où il n^est pas bon qu'on les souffre.

463 LETTBB

Si nous avions le malheur de trouver quelque expédient propre à lever ces difficultés, ce serait tant pis pour nous; car ôela ne pourrait se faire qu'à la faveur de quelque vice secret qui , nous affaiblissant encore dans notre petitesse, nous perdrait enfin tôt ou tard. Supposons pourtant qu'un beau zèle du théâtre nous fit faire un pareil miracle ; supposons les comédiens bien établis dans Genève, bien contenus par nos lois , la comédie florissante et fréquentée ; supposons enfin notre ville dans Tétat où vous dites qu'ayant des mœurs et des spectacles elle réunirait les avantages des uns et des autres : avantages au reste qui me semblent peu compatibles ; car celui des spectacles , n'étant que de suppléer aux mœurs, est nul partout où les mœurs existent.

Le premier effet sensible de cet établissement sera, comme je l'ai defà Hit ,. une révolution dans .no8 u§gges,j^ qui en produira nécessairement une dans nos ^Epœurs. Cette révolution sera-t-elle bonne on mauvaise ? c'est ce qu'il est temps d'examiner.

Il n'y apoint d'État bien constitué où l'on ne trouve des usages qui tiennent à la forme du gouvernement et servent à la maintenir. Tel était , par exemple, autrefois à Londres celui des coteries, si mal à propos tournées en dérision par les auteurs du Spectateur, A ces coteries, ainsi devenues ridicules , ont succédé lés cafés et les mauvais lieux. Je doute que le peuple anglais ait beaucoup gagné au change. Des coteries semblables sont maintenant établies à Genève sous le nom de cercles ; et j'ai lieu , monsieur, de juger, par votre article , que vous n'avez point observé sans estime le ton de sens et de raison qu'elles y font régner. Cet usage est ancien parmi nous , quoique son nom ne le soit pas. Les coteries existaient dans moD enfance sous le nom de sociétés ; mais la forme en était moins bonne et moins régulière. L'exercice des armes qui nous rassemble tous les printemps , les divers prix qu'on tire une partie de Tannée, les fêtes militaires que ces prix occasionnent, le goût de la chasse, commua à tous les Genevois, réunissant fréqueoament les hommes, leur donnaient occasion déformer entre eux des sociétés de table , des parties de campagne , et enfin des liaisons d'amitié : mais ces assemblées, n'ayant pour objet que le. plaisir et la joie, ne se formaient guère qu'au cabaret. Nos discordes civiles, où la nécessité des affaires obligeait de s'assembler plus souvent et de délibérer de sang-froid, firent changer ces sociétés

A M. d'aLEMBERT. 463

tumultueuses en des rendez-vous plus honnêtes. Ces rendez-vous prirent le nom de ^rcles ; et d'une fort triste cause sont sortis de .très-bons effets'.

Ces certes sont des sociétés de douze ou quinze personnes qui louent un appartement commode qu'on pourvoit à frais communs de meubles et de provisions nécessaires. C'est dans cet appartement que se rendent tous les après-midi ceux des associés que leurs affaires ou leurs plaisirs ne retiennent point ailleurs. On s'y rassemble; et là» chacun se livrant sans gène aux amusements de son goûty on joue, on cause, on lit, on boit, on fume. Quelquefois on y soupe, mais rarement, parce que le Genevois est rangé, et se plait à vivre avec sa famille. Souvent aussi l'on va se promener ensemble, et les amusements qu'on se donne sont des exercices propres à rendre et maintenir le corps robuste. Les femmes et les filles , de leur côté, se rassemblent par sociétés, tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre. L'objet de celte réunion est un petit jeu de commerce, un goûter, et, comme on peut bien croire, un intarissable babil. Les hommes , sans être fort sévèrement exclus de ces sociétés , s'y mêlent assez rarement ; et je penserais plus mal encore de ceux qu'on y voit toujours que de ceux qu'on n'y voit jamais.

Tels sont les amusements journaliers de la bourgeoisie de Genève. Sans être dépourvus de plaisir et de gaieté , ces amusements ont quelque chose de simple et d'ionocent qui convient à des mœurs républicaines ; mais, dès l'instant qu'il y aura comédie, adieu les cercles , adieu les* sociétés ! Voilà la révolution que j'ai prédite ; tout cela tombe nécessairement. Et si vous m'objectez l'exemple de Londres, cité par moi-même, où les spectacles établis n'empêchaient point les coteries, je répondrai qu'il y a, par rapporta nous , une différence extrême ; c'est qu'unjlhéàlre, qyi. n'est qu'un point dans cette ville immense , sera dans la nôtre un grand objet qui absorbera tout.

Si vous me demandez ensuite où est le mal que les cercles soient abolis... Non , monsieur, cette question ne viendra pas d'un philosophe : c'est un discours de femme ou de jeune homme qui traitera nos cercles de corps de garde , et croira sentir l'odeur du labac. Il faut pourtant répondre; car, pour cette fois, quoique je

' Je parlerai ci-après des inconvénients.

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m'adresse à tous , j'écris poar le peuple , et sans doute il y parait ; mais TOUS m*y avez forcé.

Je dis premièremeDt que si c'est une mauvaise chose que l'odeur du tabac y c'en est une fort bonne de rester maitre de son bien , et d'être sûr de coucher chez soi. Mais j'oublie déjà que je n'écris pas pour des d'Alembert. Il faut m'expliquer d'une autre manière.

Suivons les indications de la nature , consultons le bien de la société : nous trouverons que les deux sexes doivent se rassembler quelqueTôisrêt vivre ordiDairemenVjépâré&» Je T^ dit tantôt par capport aux femmes, je le dis maintenant par rapport aux hommes. Ils se sentent autant et plus qu'elles de leur trop intime commerce : elles n'y perdent que leurs mœurs, et nous'y perdons à la fois nos mœurs et notre constitution; car ce sexe plus faible, hors d'état de prendre notre manière de vivre, trop pénible pour lui , nous force de prendre la sienne, trop molle pour nous ; et ne voulant plus souffrir de séparation, faute de pouvoir se rendre hommes , les femmes nous rendent femmes.

Cet inconvénient , qui dégrade l'homme , est très-grand partout ; mais c'est surtout dans les États comme le nôtre qu'il importe de le prévenir. Qu'un monarque gouverne des hommes ou des femmes, cela lui doit être assez indifférent, pourvu qu'il soit obéi; mais dans une république il faut des hommes '.

Les anciens passaient presque leur vie en plein air, ou vaquant à leurs affaires, ou réglant celles de FÉtat sur la place publique, ou se promenant à la campagne, dans les jardins, au bord de la mer, à la pluie, au soleil , et presque toujours tète nue '. A tout

' On me dira qu'il en faut aux rois poar la guerre. Point du tout. Au lieu de trente mille hommes» ils n'ont, par exemple, qu*à lever cent mille femmes. Les femmes ne manquent pas de courage : elles préfèrent l'honneur à la vie : quand elles se battent, elles se battent bien. L'incon» vénient de leur sexe est de ne pouvoir supporter les fatigues de la guerre <*t l'intempérie des saisons. Le secret est donc d'en avoir toujours le triple (le ce qu'il en faut pour se battre , afin de sacrifier les deux autres tiers aux maladies et à la mortalité.

Qui croirait que cette plaisanterie, dont on voit assez l'application, ait été prise en France au pied de la lettre par des gens d'esprit?

' Après la bataiUe^gagnée par Cambyse sur Psamménite , on distinguait parmi les morts les Égyptiens , qui avaient toujours la tête nue, à l'extrôme dureté de leurs crânes; au lieu que les Perses, toujours coiffés de

A M. d'albmbert. 46*5

cela point de femmes; mais on savait bien les trouver au Lesoin ; et nous ne voyons point, parleurs écrits et par les échantillons do leurs conversations qui nous restent , que Tesprit , ni le goût , ni l'amour même, perdissent rien à cette réserve. Pour nous, nous avons pris des manières toutes contraires : lâchement dévoués aux volontés du sexe que nous devrions protéger et non servir, nous avons appris à le mépriser en lui obéissant, à Toutrager par nos soins railleurs ; et chaque femme de Paris rassemble dans son appartement un sérail d'hommes plus femmes qu'elle, qui savent rendre à la beauté toutes sortes d hommages , hors celui du cœur dont elle est digne. Mais voyez ces mêmes hommes, toujours contraints dans ces prisons volontaires, se lever, se rasseoir, aller et venir sans cesse à la cheminée, à la fenêtre, prendre et poser cent fois un écran , feuilleter des livres, parcourir des tableaux , tourner, pirouetter par la chambre, tandis que l'idole, étendue sans mouvement dans sa chaise longue , n'a d'actif que la langue et les yeux. D'où vient cette différence , si ce n'est que la nature , qui impose aux femmes cette vie sédentaire et casanière , en prescrit aux hommes une tout opposée , et que cette inquiétude indique en eux un vrai besoin? Si les Orientaux, que la chaleur du climat fait assez transpirer, font peu d'exercice et ne se promènent point , au moins ils vont s'asseoir en plein air et respirer à leur aise ; au lieu qu'ici les femmes ont grand soin d'étouffer leurs amis dans de bonnes chambres bien fermées.

Si l'on compare la force des hommes anciens à celle des hommes d'aujourd'hui , on n'y trouve aucune espèce d'égalité. Nos exercices de l'académie sont des jeux d'enfants auprès de ceux de l'ancienne gymnastique : on a quitté la paume comme trop ^tigante , on ne peut plus voyager à cheval. Je ne dis rien de nos troupes. On ne conçoit plus les marches des armées grecques et romaines. Le chemin, le travail, le fardeau du soldat romain fatigue seulement à le lire, et accable l'imagination. Le cheval n'était pas permis aux officiers d'infanterie. Souvent les généraux faisaient à pied les mêmes journées que leurs troupes. Jamais les deuxCaton n'ont autrement voyagé , ni seuls, ni avec leurs ar-

Ipiirs grosses tiares , avaient les crânes si tendres , qu'on les brisait sans effort. Hérodote lai*inême fut, longtemps après, témoin de cette différence.

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mécs. Oihon lai-méme, l'efTéminé Othoo , marchait, armé de. fer, ù la léte de la sienne , allant au-deyant de Vitellius. Qu'on trouve à présent un seul homme de guerre capable d'en faire autant. Nous sommes déchus en tout. Nos peintres et nos sculpteurs se plaignent de ne plus trouver de modèles comparables à ceux de Vantique. Pourquoi cela? L'homme a^t-il dégénéré? L'espèce a-t-elle une décrépitude physique, ainsi que Findividu? Au contraire; les barbares du Nord , qui ont , pour ainsi dire , peuplé TEurope d'une nouvelle race , étaient plus grands et plus forts que les Romains, qu'ils ont vaincus et subjugués. Nous devrions donc être plus forts nous-mêmes, qui, pour la plupart , descendons de ces nouveaux-venus. Mais les premiers Romains vivaient en hommes ', et trouvaient dans leurs continuels exercices la vigueur que la nature leur avait refusée; au lieu que nous perdons la nôtre dans la vie indolente et lâche où nous réduit la dépendance du sexe. Si les barbares dont je viens de parler vivaient avec les femmes, ils ne vivaient pas pour cela comme elles ; c'étaient elles qui avaient le courage de vivre comme eux , ainsi que faisaient aussi celles de Sparte. La femme se rendait robuste , et l'homme ne s'énervait pas.

Si ce soin de contrarier la nature est nuisible au corp&r il- l*^t encore plus à l'esprit. Imaginez quelle peut être la trempe de l'âme d'un homme uniquement occupé de l'importante affaire d'amuser les femmes , et qui passe sa vie entière à faire pour elles ce qu'elles devraient faire pour nous quand , épuisés de travaux dont elles sont incapables, nos esprits ont besoin de délassement. Livrés à ces puériles habitudes , à quoi pourrions-nous jamais nous élever

> Usa Romains étaient les hommes les plus petits et les plus faibles de tous les peuples de l'Italie; et cette différence était si grande, dit Tite- Live , qu'elle s'apercevait au premier coup d'œil dans les troupes des uns et des autres. Cependant l'exercice et la discipline prévalurent tellement sur la nature , que les faihles firent ce que ne pouvaient faire les forts , et les vainquirent *-

* César (de Bello Coll., lib. I, cap. xjljl) dit que la peUte stature de ses soldats était, pour les Gaulois qu'il avait à combattre, un sujet de mépris. Végèee (cfe Remilit. y Ub. I , cap. i) s'exprime & peu près dans le même sens en parlant des Gaolois, des Germains et des Espagnols. Hais, dans la comparaison à faire des Romains avec les antres peuples de l'Italie , auoan trait semblable ne se trouve dans Tite-Live : tout dispose donc à croire que Rousseau ne le cite ici que sur la fol de quelque écrivain moderne, dont il ne s'est pas donné la peine d'examiner à fond le témoignage. (G. PETiTAiif.)

A M. b'àLSMBEBT. 467

de grand ? Nos talents , nos écrits se sentent de nos frivoles oçcupations ' ; agréables, si Ton veut, mais petits et froids comme nos sentiments, ils ont pour tout mérite ce tour facile qu'on n'a pas grande peine à donner à des riens. Ces foules d'ouvrages éphémères qui naissent journellement, n'étant faits que pour amuser des femmes , et n'ayant ni force ni profondeur, volent tous de la toilette au comptoir. C'est le moyen de récrire incessamment les mêmes, et de les rendre toujours nouveaux. On m'en citera deux ou trois qui serviront d'exceptions ; mais moi , j'en citerai cent mille qui confirmeront la règle. C'est pour cela que la plupart des productions de notre âge passeront avec lui : et la postérité croira qu'on fit bien peu de livres dans ce même siècle où l'on en fait tant.

Il ne serait pas difficile de montrer qu'au lieu de gagner à ces usages , les femmes yjperdent. On les flatte s^ns l^ai^imer; on les sert sans les honorer : elles sont entourées d'agréables , mais elles n'ont plus d'amants ; et le pis est que les premiers , sans avoir les sentiments de^autres, n'en usurpent pas moins tous les droits. La société des deux sexes , devenue, trop commune et trop facile, a produit ces deux effets , et c'est ainsi que l'esprit général de la galanterie étouffe à la fois le génie et l'amour.

Pour moi , j'ai peine à concevoir comment on rend assez peu d'honneur aux femmes pour leur oser adresser sans cesse ces fades propos galants, ces compliments insultants et moqueurs, auxquels on ne daigne pas même donner un air de bonne foi : les outrager par ces évidents mensonges, n'est-ce pas leur déclarer as-

' Les femmes, en général, n'aiment aucun art, ne se connaissent à aucun I et n'ont aucun génie. Elles peuvent réussir aux petits ouvrages qui ne demandent que de la légèreté d'esprit, du goût, de la grâce, quelquefois même de la philosophie et du raisonnement. Elles peuvent acquérir de la science , de Térudition, des talents, et tout ce qui s'acquiert à force de travail. Mais ce feu céleste qui échauffe et embrase Tâme , ce génie qui consume et dévore, cette brûlante éloquence, ces transports sublimes qui portent leurs ravissements jusqu'au fond des cœurs, manqueront toujours aux écrits des femmes : ils sont tous froids et jolis comme eiles : ils auront tant d*espnt que vous voudrez, jamais d'âme; ils seraient cent fois plutôt sensés que passionnés. EUeb ne savent ni décrire ni sentir l'amour même. La seule Sâpho, que je sache, et une autre, méritèrent d'être exceptées. Je parierais tout au monde que les Lettres portugaises ont été écrites par un homme* Or, partout où dominent les femmes, leur goût doit aussi dominer : et voilà ce qui détermine celui de notre siècle.

sez nettement qu'on ne trouve aucune vérité obligeante à leur (lire? Que l'adiour se fasse illusion sur les qualités de ce qu'on aime , cela n'arrive que trop souvent ; mais est-il question d'amour dans tout ce maussade jargon? ceux mêmes qui s'en servent ne s'en servent-ils pas également pour toutes les femmes? et ne seraient-ils pas an désespoir qu'on les crût sérieusement amoureux d'une seule? Qu'ils ne s'en inquiètent pas. Il faudrait avoir d'étranges idées de l'amour pour les en croire capables , et rien n'est plus éloigné de son ton que celui de la galanterie. De la manière que je conçois celte passion terrible, son trouble, ses égarements, ses palpitations , ses transports, ses brûlantes expressions, son silence plus énergique, ses inexprimables regards, que leur timidité rend téméraires, et qui montrent les désirs par la crainte ; il me semble qu'après un langage aussi véhément , si l'amant venait à dire une fois. Je votis aime, l'amante indignée lui dirait. Vous ne m*aimez plus, et ne ie reverrait de sa vie.

Nos cercles conservent encore parmi nous quelque image des mœurs antiques. Les hommes entre eux , dispensés de rabaisser leurs idées à la portée des femmes et d'habiller galamm<^nt la raison , peuvent se livrer à des discours graves et sérieux sans crainte du ridicule. On ose parler de patrie et de vertu sans passer pour rabâcheur; on ose être soi-même sans s'asservir aux maximes d'une caillette. Si le tour de la conversation dttvieat4iioins poli , les raisons prennent plus de poids ; on ne se paye point de plaisanterie ni de gentillesse ; on ne se tire point d'affaire par de bons mots ; on ne se ménage point dans la dispute ; chacun , se sentant attaqué de toutes les forces de son adversaire , est obligé d'employer toutes les siennes pour se défendre. C'est ainsi que l'esprit acquiert de la justesse et de la vigueur. S'il se mêle à tout cela quelques propos licencieux , il ne faut point trop s'en effaroucher; les moins grossiers ne sont pas toujours les plus honnêtes , et ce langage un peu rustaud est préférable encore à ce style plus recherché, dans lequel les deux sexes se séduisent mutuellement, et se familiarisent décemment avec le vice. La manière de vivre, plus conforme aux inclinations do-l'homme , est aussi mieux assortie à son tempérament : on ne reste point toute la journée établi sur une chaise ; on se livre à des jeux d'exercice , on va, on vient; plusieurs cercles se tiennent à la campagne* d'autres s'y

A M. d'alembebt. 469

rendenL On a des jardins pour la promenade, des cours spacieuses pour s^exercer , un grand lac pour nager, tout le pays ouvert pour la chasse; et il ne faut pas croire que cette chasse se fasse aussi comoQodément qu'aux environs de Paris , où Ton trouve le gibier sous ses pieds, et où Ton tire à cheval. Entin ces honnêtes et innocentes institutions rassemblent tout ce qui peut contribuer à former dans les mêmes hommes des amis , des citoyens , des soldats, et par conséquent tout ce qui convient le mieux à un peuple hbre.

On accuse d*un défaut les sociétés des femmes , c'est de les rendre médian tes et satiriques ; et Ton peut bien comprendre en effet que les anecdotes d'une petite ville n'échappent pas à ces comités féminins ; on pense bien aussi que les maris absents y sont peu ménagés , et que toute femme jolie et fêtée n'a pas beau jeu dans le cercle de sa voisine. Mais peut-être y a-t-il dans cet inconvénieut plus de bien que de mal , et toujours est-il incontestablement moindre que ceux dont il tient la place : car lequel vaut le mieux qu'une femme dise avec ses amies du mal de son mari , ou que, (été à tête avec un homme , elle lui en fasse ; qu'elle critique le désordre de sa voisine , ou qu'elle l'imite ? Quoique les Genevoises disent assez librement ce qu'elles savent, et quelquefois ce qu'elles conjecturent, elles ont une véritable horreur de la calomnie, et l'on ne lei]r£jUeiidca4aiDai8>4Bt6»t6P'60Dtre autrui des accusations «lîTeiles croient fausses ; tandis qu'en d'autres pays les femmes , également coupables par leur silence et par leurs discours, cachent, de peur de représailles , le mal qu'elles savent , et publient par vengeance celui qu'elles ont inventé.

Combien de scandales publics ne retiennent pas la crainte de cea sévères observatrices! Elles jdiitLpiegque dans notre ville la fonctionde censeurs. C'est amsi que , dans les beaux temps de Rome , les citoyens, surveillants les uns des autres, s'accusaient publi* quement par zèle pour la justice : mais quand Rome fut corrompue , et qu'il ne resta plus rien à faire pour les bonnes mœurs que de cacher les mauvaises, la haine des vices qui les démasque en devint un. Aux citoyens zélés succédèrent des délateurs inf&mes; et au lieu qu^autrefois les bons accusaient les méchants , ils en furent accusés à leur tour. Grâce au ciel , nous sommes loin d'un terme si funeste. Nous ne sommes point réduits à nous cacher à

BOUSS. — DISCOCBS. 40

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DOS propres yeux, de peur de nous faire horreur. Pour moi, je n*en aurai pas meilleure opinion des femmes , quand elles seront plus circonspectes : on se ménagera davantage quand on aura plus de raisons de se ménager, et quand chacune aura besoin pour ellemême de la discrétion dont elle donnera l'exemple aux autres.

Qu'on ne s*alarme donc point tant du caquet des sociétés de femmes. Qu'elles médisent tant qu'elles voudront , pourvu qu'elles médisent entre elles. Des femmes véritablement corrompues ne sauraient supporter longtemps cette manière de vivre; et , quelque chère que leur pût être la médisance , elles voudraient médire avec des hommes. Quoi qu'on m*ait pu dire à cet égard , je n'ai jamais vu aucune de ces sociétés sans un secret mouvement d'estime et de respect pour celles qui la composaient. Telle est , me disais-je , la destination de la nature, qui donne différents goûts aux deux sexes, afin qu'ils vivent séparés et chacun à sa manière ■ . Ces aimables personnes passent ainsi leurs jours , livrées aux occupations qui leur conviennent, ou à des amusements innocents et simples , très-propres à toucher un cœur honnête et à donner bonne opinion d'elles. Je ne sais ce qu'elles ont dit , mais elles ont vécu ensemble; elles ont pu parler des hommes, mais elles se sont passées d*eux ; et tandis qu'elles critiquaient si sévèrement la conduite des autres, au moins la leur était irréprochable*

Les cercles d'hommes ont aussi leurs inconvénients, sans doute : quoi d humain n'a pas les siens? On joue, on boit, on s'enivre, on passe les nuits : tout cela peut être vrai, tout cela peut être exagéré. Il y a partout mélange de bien et de mal , mais à diverses mesures. Ou abuse de tout : axiome trivial, sur lequel on ne doit ni tout rejeter ni tout admettre. La règle pour choisir est simple. Quand le bien surpasse le mal, la chose doit être admise malgré ses inconvénients ; quand le mal surpasse le bien , il la faut rejeter même avec ses avantages* Quand la chose est bonne en elle-même

» Ce principe, auquel tiennent toutes les bonnes mceurs , est développé d'une manière plus claire et plus étendue dans un manuscrit dont je suis déposlUdre, et que je Jiie propose de pubUer, s'il me reste asscf de temps pour cela, quoique cette annonce ne soit guère propre à lui concilier d'avance la faveur des dames.

On comprendra facilement que le manuscrit dont je parlais dans cette noie était celui de la Nouvelle Hétoîse, qui parut deux ans après cet Mivrage-

A M. DAiEMBERT.

et n'est mauvaise que daos ses abus , quand les abus peuvent étrel prévenus sans beaucoup de peine ou tolérés sans grand préjudice, ils peuvent servir de prétexte et non de raison pour abolir un usage utile : mais ce qui est mauvais en soi sera toujours mauvais >, quoi qu'on fasse pour en tirer un bon usage. Telle est la différence essentielle des cercles aux spectacles.

Les citoyens d'un même État, les habitants d'une même ville ne sont point des anachorètes , ils ne sauraient vivre toujours seuls et séparés; quand ils le pourraient, il ne faudrait pas les y contraindre. II n'y a que le plus farouche despotisme qui s'alarme à la vue de sept ou huit hommes assemblés, craignant toujours que leurs entretiens ne roulent sur leurs misères.

XOr, de toutes les sortes de liaisons qui peuvent rassembler les particuliers dans une ville comme la nôtre , les cercles forment , sans contredit , la plus raisonnable , la plus honnête et la moins dangereuse, parce qu'elle ne veut ni ne peut se cacher, qu'elle est publique , permise , et que l'ordre et la règle y régnent. Il est même facile à démontrer que les abus qui peuvent en résulter naîtraient également de toutes les autres, ou qu'elles en produiraient de plus grands encore. Avant de songer à détruire un usage établi, on doit avoir bien pesé ceux qui s'introduiront à sa place. Quiconque en pourra proposer un qui soit praticable et duquel ne résulte aucun abus, qu'il le propose , et qu'ensuite les cercles soient abolis ; à la bonne heure. En attendant , laissons , s'il le faut , passer la nuit à boire à ceux qui , sans cela ,1a passeraient peut-être à faire pis.

Toule4{UempéFâDe»est vicieuse , et surtout celle qui nous ôte la plus noble de nos facultés. L'excès du vin dégrade l'homme , aliène au moins sa raison pour un temps , et l'abrutit à la longue. Mais enOn le goût du vin n'est pas un crime , il en fait rarement commettre ; il rend Thomme stupide et non pas méchant *. Pour

' Je parle dans l'ordre moral : car dans Tordre physique il n'y a rien d'absolument mauvais. Le tout est bien,

> Ne calomnions point le vice même ; n*a-t il pas assez de sa laideur? Le vin ne donne pas de la méchanceté, il la décèle. Celui qui tua Clitus dans rivresse fit mourir Philotas de sang-froid. Si Tivresse a ses fureurs, quelle passion n'a pas les siennes? La différence est que les autres restent au fond de l'âme , et que celle-là s'allume et s'éteint à Tintant. A cet emportement près, qui passe et qu'on évite aisément , soyons sûrs que quiconque fait dans le vin de méchantes actions , cowe .à jeun de méchants desseins.

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une querelle passagère qu'il cause, il forme cent attachements durables. Généralement parlant , tes buveurs ont de la cordialité , de la franchise ; ils sont presque tous bons , droits Justes /fidèles , braves et honnêtes gens, à leur défaut près. Ea ose-t-on dire autant des vices qu'on substitue à celui-là ? ou bien prétend-on faire de toute une ville un peuple d'hommes sans défauts et retenus en toute chose ? Combien de vertus apparentes cachent souvent des vices réels ! le sage est sobre par tempérance, le fourbe Test par fausseté. Dans les pays de mauvaises moeurs, d'intrigues, de trahisons, d'adultères, on redoute un état d'indiscrétion où le cœur se montre sans qu'on y songe. Partout les gens qui abhorrent le plus l'ivresse sont ceux qui ont le plus d'intérêt à s'en garantir. En Suisse, elle est presque eu estime ; à Naples , elle est en horreur : mais au fond laquelle est le plus à craindre , de l'intempérance du Suisse ou de la réserve de l'Italien.'

3e le répète , il vaudrait mieux être sobre et vrai , non-seulement pour soi , même pour la société; car tout ce qui est mal en morale* est mal encore en politique. Mais le prédicateur s'arrête au mal personnel, le magistrat ne voit que les conséquences publiques ; l'un n'a pour objet que la perfection de l'homme où l'homme n'atteint point ; l'autre , que le bien de l'État autant qu'il y peut atteindre : ainsi tout ce qu'on a raison de blâmer en chaire ne doit pas être puni par les lois. Jamais peu()le n'a péri par l'excès du vin , tous périssent par le désordre des femmes. La raison de cette différence est claire : le premier de ces deux vices détourne des autres , le second les engendre tous. La diversité des âges y fait encore. Le vin tente moins la jeunesse et l'abat moins aisément ; un sang ardent lui donne d'autres désirs ; dans l'âge des passions, toutes s'enflamment au feu d'une seule ; la raison s'altère en naissant ; et l'homme , encore indompté , devient indisciplinable avant que d'avoir porté le joug des lois. Mais qu'un sang à demi glacé cherche un secours qui le ranime , qu'une liqueur bienfaisante supplée aux esprits qu'il n'a plus * : quand un vieillard abuse de ce doux remède , il a déjà rempli ses devoirs envers sa patrie, il ne la prive que du rebut de ses ans. Il a tort , sans doute : il cesse avant la mort d'être citoyen» Mais l'autre ne commence pas même à l'être :

* Platon, dans ses Lois, permet aux seuls vieillards l'usagç du vin; et ïoùm» il leur en permet quelquefois l*excè8. »

àc M. d'alembebt. 473

il se rend plutôt rennemi public , par la séduction de ses complices , par l'exemple et l'effet de ses mœurs corrompues , surtout par la morale pernicieuse qu'il ne manque pas de répandre pour les autoriser. II vaudrait mieux qu'il n'eût point existé.

Dejajassjonjujeiyi^ un plus dangpceux abus , mais qu'on préyfent ou réprime aisément. C'est une affaire de police , dont l'inspection devient plus facile et mieux séante dans les cercles que dans les maisons particulières. L'opinion peut beaucoup encore en ce point ; et sitôt qu'on voudra mettre en honneur les jeux d'exercice et d'adresse, les cartes, les dés, les jeux de hasard tomberont infailliblement. Je ne crois pas même, quoi qu'on en dise , que ces moyens oisifs et trompeurs de remplir sa bourse prennent jamais grand crédit chez un peuple raisonneur et laborieux , qui connaît trop le prix du temps et de l'argent pour aimer à les perdre en« semble.

Conservons donc les cercles , même avec leurs défauts ; car ces défauts ne sont pas dans les cereles , mais dans les hommes qui les composent ; et il n'y a point dans la vie sociale de forme imaginable sous laquelle ces mêmes défauts ne produisent de plus nuisibles effets. Encore un coup j, ne cherchons point la chimère de la per* fection , mais le mieux possible selon la nature de l'homme et Ja. constitution delà société. Il y a tel peuple à qui je dirais : Détruisez cercle^etTOterïes, ôtez toute barrière de bienséance entre les sexes ; remontez , s'il est possible, jusqu'à n'être que corrompus. Mais vous , Genevois , évitez de le devenir, s'il est temps encore : craignez le premier pas, qu'on ne fait jamais seul ; et songez qu'il est plus aisé de garder de bonnes mœurs que de mettre un terme aux mauvaises.

Deux ans seulement de comédie^ et tout..est bouleversé» L'on ne saurait se partager entre tant d'amusements : l'heure des spectacles étant celle des cercles les fera dissoudre ; il s'en détachera trop de membres : ceux qui resteront seront trop peu assidus pour élrc d'une grande ressource les uns aux autres , et laisser subsister longtemps les associations. Les deux sexes réunis journellemeub^ dans un même lieu ; les parties qui se lieront pour s'y rendre ; les '^ manières de vivre qu'on y verra dépeintes et qu'on s'empressera d'imiter ; l'exposition des dames et demoiselles parées tout de leur mieux, et mises eu étalage dans des loges comme sur le devant d'une

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boutique, en aUendant les acheteurs; Taffluence de la belle jeunesse , qui viendra de son côté s'offrir en montre , et trouvera bien plus beau de faire des entrechats au théâtre que Texerciceà Plain- Palais ; les petits soupers de femmes qui s'arrangeront en sortant , ne fût-ce qu'avec les actrices ; enQn le mépris des anciens usages qui résultera de l'adoption des nouveaux ; tout cela substituera bientôt l'agréable vie de Paris et les bons airs de France à notre ancieDoe simplicité ; et je doute up peu que des Parisiens à Genève y conservent longtemps le goût de notre gouvernement. ^ Il ne faut point le dissimuler, les intentions sont droites encore ; mais les mœurs inclinent déjà visiblement vers la décadence , et nous suivons de loin les traces des mêmes peuples dont nous ne laissons pas de craindre le sort. Par exemple , on m'assure que Téducation de la jeunesse est généraleiDfiatbeaQeoup meilleure qu'elle n'était autrBfôisrT;e~qiiî pourtant ne peut guère se prouver qu*en montrant qu'elle fait de meilleurs citoyens. Il est certain que les enfants font mieux la révérence ; qu'ils savent plus galamment donner la main aux dames , et leur dire une infinité de gentillesses pour lesquelles je leur ferais , moi, donner le fouet; qu'ils savent décider, trancher, interroger, couper la parole aux hommes , importuner tout le monde , sans modestie et sans discrétion. On me dit que cela les forme : je conviens que cela les forme à être impertinents ; et c'est, de toutes les choses qu'ils apprennent par cette méthode , la seule qu'ils n'oublient point. Ce n'est pas tout. Pour les retenir auprès des femmes , qu'ils sont destinés à désennuyer, on a soin de les élever précisément comme elles , on les garantit du soleil, du vent, de la pluie, de la poussière, afin qu'ils ne puissent jamais rien supporter de tout cela. Ne pouvant les préserver entièrement du contact de l'air , on fait du moins qu'il ne leur arrive qu'après avoir perdu la moitié de son ressort. Ou les prive de tout exercice ; on leur ôte toutes leurs facultés ; on les rend ineptes à tout autre usage qu'aux soins auxquels ils sont destinés , et la seule chose que les femmes n'exigent pas de ces vils esclaves est de se consacrer à leur service à la façon des Orientaux. A cela près^ tout ce qui les distingue d'elles , c'est que la nature leur en ayant refusé les grâces, ils y substituent des ridicules. A mon dernier voyage à Genève , j'ai déjà vu plusieurs de ces jeunes demoiselles en justaucorps , les dents blanches , la main potelée , la voix

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flùtée , un joli parasol vert à la main, contrefaire assez maladroitement les hommes.

On était pins grossier de mon lempSiLesen^nts, rustiquement élexis, n'avaient point déteint à conserver, et ne craîgnâîenr — point les injures de Tair , auxquelles ils s'étaient aguerris de bonne heure. Les pères les menaient avec eux à la chasse, en campagne» à tous leurs exercices, dans toutes les sociétés. Timides et mo-^ destes devant les gens âgés, ils étaient hardis, fiers, querelleurs entre eux; ils n'avaient point de frisure à conserver; ils se défiaient à la lutte, à la course^ aux coups; ils se battaient à bon escient, se blessaient quelquefois, et puis s'embrassaient en pleurant. Ils revenaient au logis suant, essoufflés, déchirés : c'étaient de vrais polissons; mais ces polissons ont fait des hommes qui ont dans le cœur du zèle pour servir la patrie et du sang à verser pour elle. Plaise à Dieu qu'on en puisse dire autant un jour de nos beaux petits messieurs requinqués , et que ces hommes de quinze ans ne soient pas des enfants à trente !

Heureusement ils ne sont point tous ainsi. TiQ pins grand nombre encore a gardé cette antique rudesse , conservatrice de la bSuiie oouslitulion ainsi qnè dé8 bonnes" mœurs. Ceux même qu'une éducation trop délicate amollit pour un temps seront contraints , étant grands , de se plier aux habitudes de leurs compatriotes. Les uns perdront leur àpreté dans le commerce du monde; les autres gagneront des forces en les exerçant; tous deviendront, je l'espère, ce que furent leurs ancêtres, ou du moins ce que leurs pères sont aujourd'hui. Mais ne nous flattons pas de conserver notre liberté en renonçant aux mœurs qui nous l'ont acquise.

Je reviens à nos comédiens ; et toujours , en leur supposant un ^^ succès qui me paraît impossible , je trouve que ce succès alta- ( quera notre constitution , non-seulement~ïï^ê~mâiirè~re'mdrrecte ; en aïTâqûant nos mœiirs, mais immédiatement en rompant Yé-/ quilibre qui doit régner entre les diverses parties de l'État pour' conserver le corps entier dans son assiette.

Parmi plusieurs raisons que j'en pourrais donner, je me contenterai d'en choisir une qui convient mieux au plus grand nombre , parce qu'elle se borne à des considérations d'intérêt et d'argent, toujours plus sensibles au vulgaire que des effets moraux,.

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doDt il n'est pas en état de voir les liaisons avec lears caases, m rinfluence sur le destin de l'État.

On peut considérer les spectacles, quand ils réussissent, comme une espèce^ de taxe qui, bien que volontaire, n'en est pas moins onéreuse au peuple, en ce qu'elle lui fournit une continuelle occasion de dépense à laquelle U ne résiste pas. Cette taxe est mauvaise, non-seulement parce qu'il n'en revient rien au souverain, mais surtout parce que la répartition , loin d'être proportionnelle, charge le pauvre au delà de ses forcés ^ et soulage le riche en suppléant aux amusements plus coûteux qu'il se donnerait au défaut de celui-là. Il suffit, pour en convenir , de faire attention que la différence du prix des places n'est ni ne peut être en proportion de celle des fortunes des gens qui les remplissent. A la Comédie française , les premières loges et le théâtre sont à quatre francs pour l'ordinaire, et à six quand on tierce; le parterre est à vingt sous; on a même tenté plusieurs fois de l'augmenter. Or, on ne dira pas que le bien des plus riches qui vont au théâtre n'est que le quadruple du bien des plus pauvres qui vont au parterre Généralement parlant , les premiers sont d'une opulence excessive, et la plupart des autres n'ont rien\ Il en est de ceci comme des impôts sur le blé, sur le vin , sur le sel, sur toute chose nécessaire à la vie , qui ont un air de justice au premier coup d'œil , et sont au fond très-iniques; carie pauvre, qui ne peut dépenser que pour son nécessaire , est forcé de jeter les trois quarts de ce qu'il dépense en impôts , tandis que , ce même nécessaire n'étant que la moindre partie de la dépense du riche, l'impôt lui est presque insensible'. De cette manière, celui qui a peu paye beaucoup.

* Quand on augmenterait la différence du prix des places en proportion de celte des fortunes , on ne rétablirait point pour cela l'équilibre. Ces places inférieures, mises à trop bas prix, seraient abandonnées à la populace; et chacun, pour en occuper de plus honorables, dépenserait toujours au delà de ses moyens. C'est une observation que Ton peut Taire aux spectacles de la Foire. La raison de ce désordre est que les premiers rangs sont alors un terme fixe, dont les autres se rapprochent toujours sans qu'on le puisse éloigner. Le pauvre tend sans cesse à s'élever au-dessus de ses vingt sous t mais le riche , pour le fuir, n'a plus d'asile au delà de ses quatre francs; il faut, malgré lui, qu'il se laisse accoster : et si son orgueil en souffre , sa bourse en profite.

' Vuilà pourquoi les imposteurs de Bodin et autres fripons publics établissent toi^jours leurs monopoles sur les choses nécessaires à la vie,

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et celui qui a beaucoup paye peu : je De vois pas quelle grande justice on trouve à cela.

On me demandera qui force le pauvre d'aller aux spectacles. Je répondrai , premièrement , ceux qui les établissent et lui en donnent la tentation ; en second lieu , sa pauvreté même , qui, le condamnant à des travaux continuels , sans espoir de les voir finir, lui rend quelque délassement plus nécessaire pour les supporter* n ne se tient point malheureux de travailler sans relâche quand tout le monde en fait de même : mais n*est-il pas cruel à celui qui travaille de se priver des récréations des gens oisifs ? Il les partage donc; et ce même amusement , qui fournit un moyen d^économie au riche, affaiblit doublement le pauvre, soit par un surcroit réel de dépenses, soit par moins de zèle au travail, comme je Tai ci-devant expliqué.

De ces nouvelles réflexions il suit évidemment , ce me semble, que les spectacles modernes , où l'on n'assiste qu'à prix d'argent, tendent partout à favoriser et augmenter l'inégalité des fortunes,? moins sensiblemeifT, il «al vrar; dans tes capitales , que dans une petite ville comme la nôtre. Si j'accorde que cette inégalité , portée jusqu'à certain point, peut avoir ses avantages, certainement vous m'accorderez aussi qu'elle doit avoir des bornes, surtout dans un petit État, et surtout dans une république. Dans une monarchie , où tous les ordres sont intermédiaires entre le prince et le peuple , il peut être assez indifférent que quelques hommes passent de l'un à l'autre; car, comme d'autres les remplacent; ce changement n'interrompt point la progression. Mais dans une démocratie , ou les sujets et le souverain ne sont que les mêmes hommes considérés sous différents rapports , sitôt que le plus petit nombre l'emporte en richesses sur le plus grand , il faut que l'État périsse ou change de forme. Soit que le riche devienne plus riche ou le pauvre plus indigent, la différence des fortunes n'en augmente pas moins d'une manière que de l'autre ; et celte différence, portée au delà de sa mesure, est ce qui détruit l'équilibre dont j'ai parlé.

Jamais, dans une monarchie, l'opulence d'un particulier ne

afin d*affamer doacenient le peuple sans que le riche en marmiire. Si le moindre objet de luxe ou de faste était attaqué, tout serait perdu ; mais , pourvu que les grands soient contents, qu'importe que le peuple Tire?

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peut le mettre au-dessus du prince; mais, dans une république*, elle peut aisément le mettre au-dessus des lois. Alors le gouvernementn'a plus de force, et le riche est toujours le vrai souverain. Sur ces maximes incontestables il reste à considérer si Tinégalité n'a pas atteint parmi nous le dernier terme où elle peut parvenir sans ébranler la république. Je m'en rapporte là-des^s à ceux qui connaissent mieux que moi notre constitution et la < répartition de nos richesses. Ce que je sais, c'est que, le temps seul /^ donnant à Tordre des choses une pente naturelle vers celle inéga- ^litéetun progrès successif jusqu'à son dernier terme, c'est une / grande imprudence de l'accélérer encore par des établissements qui S la favorisent. Le grand Sully, qui nous aimait, nous l'eût bien 'su dire: Spectacles et comédies d.^as. laatfî petite république, et surtout dalis Genève, affaiblissement d'État.

Si le seul établissement du théâtre nous est si nuisible , quel fruit tirerons-nous des pièces qu'on y représente? Les avantages mêmes qu'elles peuvent procurer aux peuples pour lesquels elles ont été composées nous tourneront à préjudice , en nous donnant pour instruction ce qu'on leur a donné pour censure, ou du moins en dirigeant nos goûts et uQs iariiaâtioas.sur les.chase&.da monde qui nous conviennent le moins. La tragédie nous représentera des tyrans et dies héros. Qu'en avons-nous affaire? Sommes-nous faits pour en avoir ou le devenir? Elle nous donnera une vaine admiration de la puissance.et.de Jâ-grandeur. De quoi nous servirat-eile? Serons-nous plus grands ou plus puissants pour cela? Que nous importe d'aller étudier sur la scène les devoirs des rois, en négligeant de remplir les nôtres? La stérile admiration des vertus de théâtre nous dédommagera-t-elledès vertus simples et modestes qui font le bon citoyen? Au lieu de^nous guérir de nosridicu- C les , la comédie nous portera^'cciix 3'autrui ; elle nous persuadera ^ que nous avons tort de mépriser des vices qu'on estime si fort ailleurs. Quelque extravagant que soit un marquis, c'est un marquis ' entin. Concevez combien ce titre sonne dans un pays assez heureux pour n'en point avoir ; et qui sait combien de courtauds croiront se mettre à la mode en imitant les marquis du siècle dernier ? Je ne répéterai point ce que j'ai déjà dit de la bonne foi toujours raillée, du vice adroit toujours triomphant , et de l'exemple continuel des forfaits mis en plaisanterie. Quelles leçons pour un peuple

A M. d'alembert. 479

dbnt tous les sentimenU ont encore leur droiture naturelle, qui croît qu'un scélérat est toujours méprisable , et qu'un homme de bien ne peut être ridicule t Quoi ! Platon bannissait Homère de ta république, et nous souffrirons Molière dans la nôtre! Que pourrait-il nous arriver de pis que de ressembler aux gens qu*i) nous peint , ménoe à ceux qu'il nous fait aimer?

J'en ai dit assez , je crois, sur leur chapitre; et je ne pense guère mieux des héros de Racine^ ^J^.9!^^ héros si parés , si doucereux , sHendres , qui, sous un air de courage et dé vertu , ne nous montrent que les modèles des jeunes gens dont j'ai déjà parlé , livrés à la galanterie, à la mollesse , à l'amour , à tout ce qui peut effcminer l'homme, et l'attiédir sur le goût de ses véritables devoirs. ïofltJfLlbéàtre français neresp^ la tendresse ; c'est la grande vertu à laquelle on y sacrifie toutes les autres, ou du moins qu'on y rend la plus chère aux spectateurs.^Jejie dis pas qu'on ait tort en cela , quant à l'objet du poète : je sais que l'homme sâïw passions est une chimère ; que l'intérêt du théâtre n'eât fondé que sur les passions ; que le cœur ne s'intéresse point à celles qui lui sont étrangères , ni à celles qu'on n'aime pas à voir en autrui, quoiqu'on y soit sujet soi-même. L'amour de l'humanité , celui de la patrie , sont les sentiments dont les peintures touchent le plus ceux qui en sont pénétrés : mais quand ces deux passions sont éteintes , il ne reste que l'amour proprement dit pour leur suppléer, parce que son charme est plus naturel, et s'efface plus difficilement du cœur que celui de toutes les autres. Cependant il n'est pas également convenable à tous les hommes : c'est plutôt comme supplément des bons sentiments que comme bon sentiment lui-même qu'on peut l'admettre; non qu'il ne soit louable en soi , comme toute passion bien réglée, mais parce que les excès en sont dangereux et inévitables.

Le plus méchant des hommes est celui qui s'isole le plus , qui concentre le plus son cœur en lui-même ; le meilleur est celui qui partage également ses affections à tous ses semblables. H vaut beaucoup mieux aimer une maîtresse que de s'aimer seul au monde. Mais quiconque aime tendrement ses parents , ses amis , sa patrie , et le genre humain , se dégrade par un attachement désordonné qui nuit bientôt à tous les autres, et leur est infailliblement préféré. Sur ce principe , je dis qu'il y a des pays où les

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mœare soDt si mauvaises , qu^oo serait trop heureux d*y pouroir remonter à l'amour; d>utres où. jIlfiaLgQniiisscz bonnes pour qu'il soit fâcheux d*y . desi^ndre^et j'ose croire le mien dans ce dçcoier cas. J'ajouterai que les objets trop passionnés sont plus dangereux à nous montrer qu'à personne , parce que nous n'avons naturellement que trop de penchant à les aimer. Sous un air ûegmattque et froid , le Genevois cache une âme ardente et sensible , plus facile à émouvoir qu'à retenir. Dans ce séjour de la raison , la beauté n'est pas étrangère ni sans empire ; le levain de la mélancolie y fait souvent fermenter l'amour; les hommes n^y sont que trop capables de sentir les passions violentes , les femmes de les inspirer; et les tristes effets qu'elles y ont quelquefois produits ne montrent que trop le danger de les exciter par des spectacles touchants et tendres. Si les héros de quelques pièces soumettent l'amour au devoir , en admirant leur force le cœur se prête à leur faiblesse ; on apprend moins à se donner leur courage qu'à se mettre dans le cas d'en avoir besoin. C'est plus d'exercice pour la vertu ; mais qui l'ose exposer à ces combats mérite d'y succomber. L'amour, l'amour même, prend son masque pour la surprendre ; il se pare de son enthousiasme > il usurpe sa force , il affecte son langage ; et quand on s'aperçoit de l'erreur, qu'il est tard pour en revenir! Que d'hommes bien nés , séduits par ces apparences , d'amants tendres et généreux qu'ils étaient d'abord , sont devenus par degrés de vils corrupteurs, sans mœurs, sans respect pour la foi conjugale, sans égards pour les droits de la confiauce et de l'amitié ! Heureux qui sait se reconnaître au bord du précipice et s'empêcher d'y tomber! Est-ce au milieu d'une course rapide qu'on doit espérer de s'arrêter? est-ce en s'attendrissant tous les jours qu'on apprend à surmonter la tendresse? On triomphe aisément d'un faible penchant ; mais celui qui connut le véritable amour et l'a su vaincre , ah t pardonnons à ce mortel , s'il existe , d'oser prétendre à la vertu I

Ainsi , de quelque manière qu'on envisage les choses, la même vérité nous frappe toujours. Tout ce que les pièces de théâtre peuvent avoir d'utile à ceux pour qui elles ont été faites, nous deviendra préjudiciable, jusqu'au goût que nous croirons avoir acquis par elles , et qui ne sera qu'un faux goût , sans tact , sans délicatesse , substitué mal à propos parmi nous à la solidité de la

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raison. Le fflùt tient à plusieurs choses : les recherches d'imitation qu'on voit au théâtre , les comparaisons qu'on a Heu d'y faire, les réflexions sur l'art de plaire aux spectateurs , peuvent le faire germer , mais non suffire à son développement. II faut de grandes villes , il faut des beaux-arts et du luxe, il faut un commerce intime entre les citoyens , il faut une étroite dépendance les uns des autres , il faut de la galanterie et même de la débauche , il faut des vices qu'on soit forcé d'embellir, pour faire chercher à tout des formes agréables , et réussir à les trouver. Une partie de ces choses nous manquera toujours , et nous devons trembler d'acquérir l'autre.

Nous aurons des jcûméiiens, mais quels ? Une bonne troupô viendra-l^ellê~'de but en blanc s'établir dans une ville de vingtquatre mille âmes? Nous en aurons donc d'abord de mauvais, et nous serons d'abord de mauvais juges. Les formerons-nous , ou s'ils nous formeront .^Nous aurons de bonnes pièces ; mais , les recevant pour telles sur la parole d'autrui , nous serons dispensés de les examiner , et ne gagnerons pas plus à les voir jouer qu'à les lire. Nous n'en ferons pas moins les connaisseurs , les arbitres du théâtre ; nous n'en voudrons pas moins décider pour notre argent, et n'en serons que plus ridicules. On ne l'est point pour manquer de goût , quand on le méprise ; mais c'est l'être que s'en piquer, et n'en avoir qu'un mauvais. Et qu'est-ce au loudque ca goût si vanté? l'art Je^sejBqmïaitre en petites choses. Envérifé, quand on en a une aussi grande à conserver que la liberté , tout le reste est bien puéril.

Je ne vois qu^un remède à tant d'inconvénients : c'est que , pour nous a^roprier les dranaes de notre théâtre , nous les composions noustipçmç^, et que nous ayons des auteurs avant des comédiens. Car il n'est pas bon qu'on nous montre toutes sortes d'imitations , mais seulement celles des choses honnêtes , et qui conviennent à des hommes libres '. Il est sûr que des pièces ti-

* Siquisergo innotiram urbem vcnerïty qui animi sapienlia in omnes possit sese vertere formas , et omnia imitari, volueritqxte poemata sua osteniare , venerahimur quidem ipsum , ut sacrum , admi^ rabilem , et jucundum : dicemus autem non esse ejusmodi hominem in repuhlica nostra , neqiie fas esse ut insit ; mittemusque in aliam urbem f unguento caput qjus perungentes, lanaqùe coronantes. ISos

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fées , comme celles des Grecs , des malheurs passés de la patrie ou des défauts présents du peuple, pourraient offrir aux spectateurs des leçons utiles. Alors quels seront les héros de nos tragédies ? des Berlhelier ? des Lévrery ? Ah ! dignes citoyens , vous fûtes des héros, sans doute ; mais votre obscurité vous avilit, vos noms communs déshonorent vos grandes âmes t , et nous ne sommes plus assez grands nous-mêmes pour vous savoir admirer. Quels seront nos tyrans? Des gentilshommes de la Cuiller * , des évêques de Genève , des comtes de Savoie , des ancêtres d*une maison avec laquelle nous venons de traiter, et à qui nous devons du respect. Cinquante ans plus tôt, je ne répondrais pas que le diable ' et l'Antéchrist n'y eussent aussi fait leuT rôle.

autem amitriori «ùntuqtte jucundo utemnr poeta , fabnlarumquê fietore, utilUalù gratta , qui decori nobis rationem exprimat , et ques dici debent dicat in his formulis quas a principio pro legibus iuli^ m^u, quando cives erudire agressi sumus. Plat., De republ., lib. III.

> Philibert Bertlielier fut le Caton de notre patrie ; avec cette différence» que la liberté publique finit par Tun et commença par l'autre. Il tenait une belette privée quand il fut arrêté : il rendit son épée avec cette fierté qui sied si bien à la vertu malheureuse ; puis il continua de jouer avec sa belette f sans daigner répondre aux outrages de ses gardes. Il mourut comme doit mourir un martyr de la liberté*

Jean Lévrery fut le Favonius de Berthelier, non pas en imitant puérile, ment ses discours et ses manières , mais en mourant volontairement cora* me Uûf sachant bien que Texemple de sa mort serait plus utile à son payt que sa vie. Avant d*aller à Téchafaud, il écrivit sur le mur de sa priaoo cette épitaphe, qu'on avait faite à son prédécesseur:

Quid mihi mors nocuit? Firtuspost fata virescit; Née crueej nec sœvl gladio périt illa tyranni.

c Quel mal la mort me fait-elle? La vertu s'accroit dans le danger; elle fl n'est point soumise à la croix , ni au glaive d*un tyi*an cruel. »

» C'était une confrérie de gentilsbommes savoyards qui avalent fait vcm de brigandage contre la ville de Genève, et qui, pour marque de leur association , portaient une cuiller pendue au cou *.

3 J'ai lu dans ma jeunesse une tragédie de VEscalade , où le diable était en effet un des acteurs. On me disait que cette pièce ayant une fois été représentée , ce personnage, en entrant sur la scène, se trouva double , comme si l'original eût été jaloux qu'on eût i*audaoe de le contrefaire» et qu'à rinstant Peffrol fit fuir tout le monde et finir la représentation. Ce conte est burlesque , et le paraîtra bien plus à Paiis qu'à Genève; cependant qu'on se prête aux suppositions, on trouvera dan» cette double apparition un effet théâtral et vraiment effrayant. Je n'iiua-

« U en est parlé au livre II des Cor^fetsions, (Ûo)

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Chez les Grecs , peo|^ d'ailleurs assez badio , tout était grave et sérieux sitôt qu*il s'agissait de la patrie; mais, dans ce siècle plaisant, où rien n'échappe au ridicule, hormis la puissance , on n'ose parler d'héroïsme que dans les grands États , quoiqu'on n'en trouve que dans les petits.

QuantjLJa comédie j il n'y faut .pas jsonger : elle causerait chez nous les4ibis affceux désordres ; elle servirait d'instrument aux factions, aux partis, aux vengeances particulièriîs. Notre ville est^ si petite , que les peintures de mœurs les plus générales y dégéné- /^ reraient bientôt en satires et en personnalités. L'exemple de l'ancienne Athènes , ville incomparablement plus peuplée que Genève , nous offre une leçon frappante : c'est au théâtre qu'on y prépara l'exil de plusieurs grands hommes et la mort de Socrate ; c'est par la fureur du théâtre qu'Athènes périt; et ses désastres ne justifièrent que trop le chagrin qu'avait témoigné Selon aux premières représentations de Thespis *. €e qu'il y a de bien sûr pour nous , c'est qu'il faudra mal augurer de la république , quand on verra les citoyens , travestis en beaux esprits , s'occuper à fairç des vers français et des pièces de théâtre ; talents qui ne sont point les nôtres, et que nous ne posséderons jamais. Mais que M. de Voltaire ") daigne nous composer des tragédies sur le modèle de la Mort de ^ César, du premier acte de Brutus ; et , s'il nous faut absolument un y théâtre , qu'il s'engage à le remplir toujours de son génie , et à^ vivre autant que ses pièces 1

Je serais d'avis qu'on pesât mûrement toutes ces réflexions avant de mettre en ligne de compte le goût de parure et de dissipation que doit produire parmi notre jeunesse l'exemple des comédiens. Mais enfin cet exemple aura son effet encore; et si généralement partout les lois sont insuffisantes pour réprimer des vices qui naissent de la nature des choses , comme je crois l'avoir montré , combien plus le seront-elles parmi nous , où le premier signe de leur faiblesse sera l'établissement des comédiens! car ce ne

gine cpi'an spectacle plus simple et plus terrible encore, c'est celui de la main sortant du mur, et traçant des mots inconnus au festin de Balthazar. Cette seule idée fait frissonner. Il me semble que nos poètes lyriques sont loin de ces inTentions sublimes ; ils font, pour épouvanter, un fracas de décorations sans effet. Sur la scène même il ne faut pas tout dire à la vue, mais ébranler l'imagination.

* PLUTiRQUE, P'ie de Solon, S 62. (Éo.)

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sMtmt point eux proprement qui auront iotcoduit ce goût de dissipation ; au contraire, ce même goût les aura prévenus , les aura introduits eux-mêmes, et Us ne feront que fortifier un penchant déjà tout formé , qui , les ayant fait admettre , à plus forte raison les fera maintenir avec leurs défauts.

Je m'appuie toujours sur la supposition qu'ils subsisteront commodément dans une aussi petite ville ; et je dis que si nous les honorons , comme vous le prétendez, dans un pays où tous sont à peu près égaux « fe seront les égaux dejout^le monde , et auront de plus la faveur publique, qui leur est naturellement acquise. Ils ne seront point , comme ailleurs , tenus en respect par les grands , dont ils recherchent la bienveillance et dont ils crai-i . gnent la disgrâce. Les magistrats leur en imposeront : soit. Mais ces magistrats auront été particuliers; Us auront pu être familiers avec eux; ils auront des enfants qui le seront encore, des femmes qui aimeront le plaisir. Toutes ces liaisons seront des moyens d'indulgence et de protection auxquels U sera impossible de résister toujours. Bientôt les comédiens , sûrs de l'impunité , la procureront encore à leurs imitateurs : c'est par eux qu'aura commence le désordre ; mais on ne voit plus où il pourra s'arrêter. Les femmes , la jeunesse , les riches, les gens oisifs , tout sera pour eux , tout éludera des lois qui les gênent, tout favorisera leur licence : chacun , cherchant à les satisfaire , croira travaUler pour ses plaisirs. Quel homme osera s'opposer à ce torrent , si ce n'est peut-être quelque ancien pasteur rigide qu'on n'écoutera point, et dont le sens et la gravité passeront pour pédanterie chez tine jeunesse inconsidérée ? Enfin , pour peu qu'Us joignent d'art et de manège à leur succès, je ne leur donne pas trente ans pour être arbitres de l'État». On verra les aspirants aux chaires briguer leur faveur pour obtenir les suffrages : les élections se feront dans les loges des actrices, et les chefs d'un peuple libre seront les créatures d'une bande d'histrions. La plume tombe des mains à cette idée. Qu'on récarte tant qu'on voudra , qu'on m'accuse d'outrer la prévoyance ; je n'ai plus qu'un mot à dire. Quoi qu'jl arrive, il faudra que ces

» On doit toujours se souyenir que , pour que la comédie se rontienne à GenèYe, il faut que ce goût y devienne une fureur; s'il n'est que modéré, il faudra qu*eUe tombe. La raison veut donc qu'en examinant les effets du théâtre , on les mesure sur une cause capable de le soutenir.

A M. D ALEMBEAT. 485

gAng-Ift tjfnrmfiftt |<^i?Fy V^mirn parmi nniig ^ OaqaHIs COrrompeut

leTDôTres. Quand cette alternative aura cessé de dous effrayer, les comédiens pourront venir, ils n'auront plus de mal à nous faire.

Voilà, monsieur, les considérations que j'avais à proposer au public et à vous sur la question qu'il vous a plu d'agiter dans un article où elle était, à mon avis, tout à fait étrangère. Quand mes* raisons, moins fortes qu'elles ne me paraissent, n'auraient pas un poids suffisant pour contrebalancer les vôtres , vous conviendrez au moins que, dans un aussi petit État que la république de Genève , toutes innovations sont dangereuses , et qùll n'en faut jamais faire sans des motifs urgents et graves. Qu'on nous montre donc la pressante nécessité de celle-ci. Où sont les désordres qui nous forcent de recourir à un expédient si suspect? Tout est-il perdu sans cela? Notre ville est-elle si grande , le vice et l'oisiveté y ontils déjà fait un tel progrès , qu'eUene puisse plus désormais subsister sans spectacles ? Vous nous dites qu'elle en souffre de plus mauvaîs'qurchoquent également le goût et les mœurs : mais il y a bien de la différence entre montrer de mauvaises mœurs et attaquer les bonnes ; car ce dernier effet dépend moins des qualités du spectacle que de l'impression qu'il cause. En ce sens , quel rapport entre quelques farces passagères et une comédie à, demeure , entre les polissonneries d'un charlatan et les représentations régulières des ouvrages dramatiques , entre des tréteaux de foire élevés pour réjouir la populace et un théâtre estimé, où les honnêtes gens penseront s'instruire ? L'un de ces amusements est sans conséquence , et reste oublié dès le lendemain ; tx^ais l'autre est une affaire importante qui mérite toute l'attention du gouvernement. Par tout pays il est permis d'amuser les enfants , et peut être enfant qui veut sans beaucoup d'inconvénients. Si ces fades spectacles manquent de goût, tant mieux ; on s'en rebutera plus vite : s'ils sont grossiers, ils seront moins séduisants. Le vice ne s'insinue guère en choquant l'honnêteté , mais en prenant son image; et les mots sales sont plus contraires à la politesse qu'aux bonnes mœurs. Voilà pourquoi les expressions sont toujours plus recher* chées et les oreilles plus scrupuleuses dans les pays plus corrompus. S'aperçoit-on que les entretiens de la halle échauffent beaucoup la jeunesse qui les écoute? Si fait bien les discrets propos du

théâtre ; et il vaudrait mieux qu'une jeune iille vil cent parades qu'une seule représentation de V Oracle *,

Au reste, j'avoue que j*aiaierais mieux, quaut à moi , que nous pussions nous passer entièrement de tous ces tréteaux , et que , petits et grands, nous sussions tirer nos plaisirs et nos devoirs de notre état et de nous-mêmes; mais , de ce qu'on devrait peut-être ehasser les bateleurs, il ne s'ensuit pas qu'il faille appeler les comédiens. Vous avez vu dans votre propre pays la ville de Marseille se défendre longtemps d'une pareille innovation , résister même aux ordres réitérés du ministre, et garder encore , dans ce mépris d'un amusement frivole , une image honorable de son ancienne liberté. Quel exemple pour une ville qui n'a point encore l>erdu la sienne !

Qu'on ne pense pas surtout faire un pareil établissement par manière d'essai, sauf à l'abolir quand on en sentira les inconvénients : car ces inconvénients ne se détruisent pas avec le théâtre qui les produit , ils restent quand leur cause est dtée ; et , dès qu'on commence à les sentir, ils sont irrémédiables. Nos mœurs altérées, nos goûts changés, ne se rétabliront pas comme ils se seront corrompus; nos plaisirs mêmes, nos innocents plaisirs, auront perdu leurs charmes; le spectacle nous en aura dégoûtés pour toujours. L'oisiveté devenue nécessaire , les vides du temps que nous ne saurons plus remplir nous rendront à charge à nousmêmes; les comédiens, en partant, nous laisseront l'ennui pour arrhes de leur retour; il nous forcera bientôt à les rappeler ou à faire pis. Nous aurons mal fait d'établir la comédie , nous ferons mal de la laisser subsister, nous ferons mal de la détruire : après la première faute , nous n'aurons plus que le choix de nos maux.

Quoi I ne faut-il donc aucun spectacle dans une république? Au contraire, il en faut beaucoup. C'est dans les républiques qu'ils sont nés, c'est dans leur sein qu'on les voit briller avec un véritable air de fête. A quels peuples convient-il mieux de s'assembler souvent , et de former entre eux les doux liens du plaisir et delà joie , qu'à ceux qui ont tant de raisons de s'aimer et de rester à jamais unisP^pus avons déjà plusieurs de ces fêtes publiques; l'iyong-en davantage encore, je n'en serai que plus charoàé. Mais n'adoptons point ces spectacles exclusifs qui renferment triste-

• Comédie de Sainl-Foix. ( Éd. )

A M. D ALEMBEBT. 487

ment un petit nombre de gens dans un antre obiicur; qui les tiennent craintifs et immobiles dans le silence et l'inaction ; qui n'offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que soldats , qu'affligeantes images de la servitude et de Tinégalité. Non , peuples heureux , ce ne sont pas là vos fêtes. C'est en plein air, c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler, et vous livrer aux doux sentiments de votre bonheur. Que vos plaisirs ne soient efféminés ni merce^ naires , que rien de ce qui sent la contrainte et l'intérêt ne les empoisonne; qu'ils soient libres et généreux comme vous; que le soleil éclaire vos innocents spectacles : vous en formerez un vousmêmes , le plus digne qu'il puisse éclairer.

Mais quels seront enûn les objets de ces spectacles ? qu'y montrera-t-on? Rien, si l'on veut. Avec la liberté, partout où règne Taffluence le bien-être y règne aussi. Plantez au milieu d'une place un piquet couronné de fleurs, rassemblez-y le peuple, et vous aurez une fête. Faites mieux encore : donnez les spectateurs en spectacles ; rendez-les acteurs eux-mêmes ; faites que chacun se vofe""?! Vaime dans les autres , afin que tous en soient mieux unis.^je n'ai pas besoin de renvoyer aux jeux des anciens Grecs : il en est de plus modernes , il en est d'existants encore , et je les trouve précisément parmi nous. Nous avons tous les ans des reyues , des prix publics , des rois de Tarquebuse , du canon , de la navigation. On ne peut trop multiplier des établissements si utiles ' et si agréables; on ne peut trop avoir de semblables rois.

« Il ne suffit pas que le peuple ait du pain et vive dans sa condition; il faut qu'il y vive agréablement, afin qu'il en remplisse mieux les devoirs, qu'il se tourmente moins pour en sortir, et que Tordre public soit mieux établi. Les bonnes mœurs tiennent plus qu'on ne pense à ce que ctkacun se plaise dans son état. Le manège et l'esprit dMntrigue viennent d'inquiétude et de mécontentement ; tout va mal (|aand l'un aspire à l'emploi d'un autre. Il faut aimer son métier pour le bien faire. L'assiette de TÉtat n'est bonne et solide que quand , tous se sentant à leur place , les forces particulières se réunissent et concourent au bien public , au lieu de s'user Tune contre Tantre, comme elles font dans tout État mal constitué. Gela posé, que doit» on penser de ceux qui voudraient 6ter au peuple les fêtes, les plaisirs, et toute espèce d'amusement, comme autant de distractions qui le détour- ■ nent de son travail? Cette maxime est barbare et fausse. Tant pis., si le peuple n'a de temps que pour gagner son pain ; il lui en faut encore pour le manger avec joie , autrement il ne le gagnera pas longtemps. jCe Dieu juste et bienfaisant, qui veut qu'il s'occupe, veut aussi qu'il se délasse : la nature lui impose également l'exercice et le repos, le plaisir et la peine. Le dégoût du travail accable plus les malheureux que le travail,

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l^ourqnoi ne ferions-noiis pas, pour nous rendre dispos et robustes, ee que nous faisons pour noas exercer aux armes ? La répubiiqiie a-Uelle moins besoin d'onniers qne de soldats ? Pourquoi , sar le modèle des prix militaires, ne fonderions-nous pas d'autres prix de gymnastiqae ponr la lutte, pour la ooorse, pour le disque , pour divers exerdces du corps? Pourquoi D'animerionsnoos pas nos l»atdiers par des joutes sur le lac? T aorait-il au monde nn plus brillant spectacle qne de voir sur ce vaste et superbe bassin des centaines de bateaux, él^mment équipés, partir à la fois au signal donné, ponr aller enlever un drapeau arboré au bot , pois servir de cortège au vainqueur revenant en triomphe recevoir le prix mérité? Toutes ces sortes de fêtes ne sont dispendieuses qu'autant qu'on le veut bien, et le seul concours les rend assez magniCkpies. Cependant il faut y avoir assisté ches le Genevois pour comprendre avec quelle ardeur il s'y livre. On ne le reconnaît plus : ce n'est plus ce peuple si rangé qui oe se départ point de ses règles économiques ; ce n'est plus ce long raisonneur qui pèse tout, jusqu'à la plaisanterie, à la balance du jugement. Il est vif, gai , caressant; son cœur est alors dans ses yeux comme il est toujours sur ses lèvres ; il cherche à communiquer sa joie et ses plaisirs ; il invite, il presse , il force, il se dispute les survenants. Toutes les sociétés n'en font qu'une, tout devient commun à tous. Il est presque indifférent à quelle table on se mette : ce serait l'image de celles de Lacédémone, s'il n'y régnait un peu plus de profusion ; mais cette profusion même est alors bien placée , et l'aspect de l'abondance rend plus touchant celui de la liberté qui la produit.

L'hiver, temps consacré au commerce privé des amis, convient moins aux fêles publiques. Il en est pourtant une espèce dont je voudrais bien qu'on se fît moins de scrupule; savoir, les bals entre de jeunes personnes à marier. Jeja]ai jamais biea-conça pourquoi l'on s'effarouche, si fort de la danse et dgs.. assemblées qu'elle occasionne : comme s'il y avait plus dniMJ"S danser qu'à

même. Voulez-vous dooc rendre un peuple actif et laborieux, donnez -lui des fêtes, offrez-lui des amusements qui lui fassent aimer son état, et Pcmpéchent d'en envier un plus doui. Des jours ainsi perdus feront mieux valoir tous les autres. Présidez à ses plaisirs pour les rendre bonnèles; c'est le vrai moyen d*animer ses travaux.

A M. D ALEMBEBT. 489

chanter; que Fun et Tautre de ces amusements ne fût pas égalemènTùnê inspiration de la nature; et que ce fût un crime à ceux qui sont destinés à s'unir de s'égayer en commun par une faonnéte récréation ! L'homme et la femme ont été formés Fun pour l'autre : Dieu veut qu'ils suivent leur destination; et certainement le premier et le plus saint de tous les liens de la société est le mariage. Toutes les fausses religions combattent la nature ; la nôtre seule, qui la suit et la règle, annonce une institution divine et convenable à rhomjue. Elle ne doit point ajouter sur le mariage y aux embarras de l'ordre civil , des difficultés que l'Évangile ne prescrit pas, et que tout bon gouvernement condamne. Mais qu'on me dise où de jeunes personnes à marier auront occasion de prendre du goût l'une pour l'autre , et de se voir avec plus de décence et de circonspection que dans une assemblée où les yeux du public, incessamment ouverts sur elles , tes forcent à la réserve, à la modestie , à s'observer avec le plus grand soin. En quoi Dieu est-il offensé par un exercice agréable , salutaire, propre à la vivacité des jeunes gens , qui consiste à se présenter l'un à l'autre avec grâce et bienséance, et auquel le spectateur impose une gravité dont on n'oserait sortir un instant ? Peut-on imaginer un moyen plus honnête de ne point tromper autrui , du moins quant à la figure , et de se montrer avec les agréments et les défauts qu'on peut avoir aux gens qui ont intérêt de nous bien connsdtre avant de s'obliger à nous aimer? Le devoir de se chérir réciproquement n'emporte-t-il pas celui de se plaire.^ et n'est-ce pas un soin digne de deux personnes vertueuses et chrétiennes qui cher* ehent à s'unir, de préparer ainsi leur cœur à l'amour mutuel que Dieu leur impose?

Qu'arrive-t-il dans ces lieux où règne une contrainte étemelle, où Ton punit comme un crime la plus innocente gaieté, où les jeunes gens des deux sexes n'osent jamais s'assembler en public , et où l'indiscrète sévérité d'un pasteur ne sait prêcher au nom de Dieu qu'une gène servile , et la tristesse et l'ennui ? On élude une tyrannie insupportable que la nature et la raison désavouent. Aux plaisirs permis dont on priveune jeunesse enjouée et folâtre, elle en substitue de plus dangereux : les tête-à-tête adroitement concertés prennent la place des assemblées publiques. A force de se cacher comme si l'on était coupable, on est tenté de Id

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devenir. L'innocente joie aime à s*évaporer aa grand jour; mais le vice est aipi deg ténèbres, et jamais l'innooenoe et le mystère n'habitèrent longtemps ensemble.

Pour moi , loin de blâmer de si simples amusements , je youdrais au contraire qu'ils fussent publiquement Autorisés, et qu'on y prévint tout désordre particulier en les convertissant en bals solennels et périodiques, ouverts indistinctement à toute la jeunesse à marier; je voudrais qu*un magistrat' , nommé par le conseil, ne dédaignât pas de présider à ces bals. Je voudrais qoe les pères et mères y assistassent , pour veiller sur leurg enfants , pour être témoins de leurs grâces et de leur adresse, des applaudissements qu'ils auraient mérités , et jouir ainsi du plus doux spectacle qui puisse toucher un cœur paternel. Je voudrais qu'en général toute personne mariée y fût admise au nombre des spectateurs et des juges , sans qu'il fût permis à aucune de profaner la dignité conjugale en dansant elle-même ; car à quelle fin honnête pourrait-elle se donner ainsi en montre au public? Je voudrais qu'on formât dans la salle une enceinte commode et honorable, destinée aux gens âgés de l'un et de l'autre sexe , qui , ayant déjà donné des citoyens à la pairie, verraient encore leurs petils-enfants se préparera le devenir. Je voudrais que nul n'entrât ni nesoKit saus saluer ce parquet , et que tous les couples de jeunes gens vinssent, avant de commencer leur danse et après l'avoir finie, y faire une profonde révérence , pour s'accoutumer de bonne heure à respecter la vieillesse. Je ne doute pas que cette agréable réunion des deux termes de la vie humaine ne donnât à cette assemblée on certain coup d'œil attendrissant, et qu'on ne vit quelquefois couler dans le parquet des larmes de joie et de souvenir, capables peutêtre d'en arracher à un spectateur sensible. Je voudrais que tous les ans, au dernier bal, la jeune personne qui, durant les précédents , se serait comportée le plus honnêtement , le plus modeste-

* A chaque cor|)8 de métier, à chacune des sociétés publiques dont est composé notre État, préside un de ces magistrats, sous le nom de seigneur-commis. Us assistent à toutes les assemblées , et même aux fes- Uns. Leur présence n'empêche point une honnête familiarité entre les membres de Tassociation ; mais elle maintient tout le monde dans le respect qn*on doit porter aux lois, aux mœurs, à la décence, même au sein de la joie et du plaisir. Cette institution est très-belle, et forme un des grands liens qui unissent le peuple à ses chefs.

À M. d'ALBMBEBT. 491

meot , et aorait plu davantage à tout le monde, au jugement du parquet, fût honorée d'une couronne par la main du seigneurcommis S et du titre de reine du bal, qu'elle porterait toute Tannée. Je voudrais qu'à la clôture de ia même assemblée on la reconduisit en cortège ; que le père et la mère lussent félicités et remerciés d'avoir une fille si bien née, et de l'élever si bien. Enfin , je voudrais que^ si elle venait à se marier dans le cours de l'an , la seigneurie lui fit un présent ou lui accordât quelque distinction publique , afin que cet honneur fût une chose assez sérieuse pour ne pouvoir jamais devenir un sujet de plaisanterie.

Il est vrai qu'on aurait souvent à craindre un peu de partialité , si l'âge des juges ne laissait toute la préférence au mérite. Et quand la beauté modeste serait quelquefois favorisée , quel en serait le grand inconvénient ? Ayant plus d'assauts à soutenir, n'a-t-elle pas besoin d'être plus encouragée? N'est- elle pas un don de la nature, ainsi que les talents ? Où est le mal qu'elle obtienne quelques honneurs qui l'excitent à s'en rendre digne , et puissent contenter l'amour-propre sans offenser la vertu ?

En perfectionnant ce projet dans les mêmes vues , sous un air de galanterie et d'amusement on donnerait à ces fêtes plusieurs fins utiles, qui en feraient un objet important de police et de bonnes mœurs. La jeunesse , ayant des rendez-vous sûrs et honnêtes , serait moins tentée d*en chercher de plus dangereux. Chaque sexe se livrerait plus patiemment , dans les intervalles , aux occupations et aux plaisirs qui lui sont propres , et s'en consolerait plus aisément d'être privé du commerce continuel de l'autre. Les particuliers de tout état auraient la ressource d*un spectacle agréable , surtout, aux pères et mères. Les soins pour la parure de leurs filles seraient pour les femmes un objet d'amusement qui ferait diversion à beaucoup d'autres ; et cette parure , ayant un objet innocent et louable , serait là tout à fait à sa place. Ces occasions de s'assembler pour s'unir , et d'arranger des établissements, seraient des moyens fréquents de rapprocher des familles divisées, et d'affermir la paix si nécessaire dans notre État. Sans altérer l'autorité des pères, les inclinations des enfants seraient un peu plus en liberté ; le premier choix dépendrait un peu plus de leur

» Voyez la note précédente.

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océan les conTenanoes d'âge, d'bamear» de goât, de eanctère, seraient on peu plus consultées ; ondonnefait moins à celles d*état et de biens, qui font des noeuds mal assortis quand on les suit aux dépens des autres. Les liaisons devenant plus faciles , les mariages seraient plus fréquents ; ces mariages , moins circonscrits par les mêmes conditions, préviendraient les partis , tempéreraient l'excessive inégalité , maintiendraient mieux le corps du peuple dans l'esprit de sa constitution. Ces bals, ainsi dirigés, ressembleraient moins à un spectacle publie qu'à l'assemblée d'une grande CamiUe; et du sein de la joie et des plaisirs naîtraient la conversation, la concorde , et la prospérité de la république '•

^ ' II me parait pbisant d'imaginer quelquefois les jugements que plusleors porteront de mes goûts, snr mes écrits. Smr celiii-d , l*on ne manquera pas de dire t c Cet homme est fou de la danse. * Je m'ennuie à ^oir danser. « Il ne peut souffrir la comédie. » J'aime la comédie à la passion. « Il a de Taiersion pour les femmes. > Je ne serai que trop bien justifié làdessus, c II est mécontent des comédiens. > J'ai tout snjet de m'en louer; et l'amitié du seul d'entre eux que j'ai oonna partioilièrement * ne peut qu'honorer un honnête homme. Même jugement sur les poètes dont je suis forcé de censurer les pièces : ceux qui sont morts ne seront pas de mon goût, et je serai piqué contre les vivants. La vérité est que Bacine me charme; et que je n'ai jamais manqué volontairement une représentation de Molière. Si j'ai moins parlé de Corneille, c'est qu'ayant peu fréquenté ses pièces, et manquant de livres, il ne m'est pas assez resté dans la mémoire pour le citer. Quanta l'auteur ôTJ/réê et de Catili^ na , je ne l'ai jamais vu qu'une fois , et ce fut pour en recevoir un service. J'estime son génie et respecte sa vieil!esse ; mais quelque honneur que je porte à sa personne , je ne dois que justice à ses pièces , et je ne sais point acquitter mes dettes aux dépens du bien public et de la vérité. Si mesécrits m'inspirent quelque fierté, c'est par la pureté d'intention qui les dicte, c est par on désintéressement dont peu d'auteurs m'ont donné l'exemple, et que fort peu voudront imiter. Jamais vue particulière ne souilla le désir d'être utile aux autres qui m'a mis la plume à la main , et j*ai presque toujours écrit contre mon propre intérêt. Fitam impendere vero ; voilà la devise que j'ai choisie el dont je me sens digne. Lecteurs, je puis me tromper moi-même, mais non pas vous tromper volontairement: craignex mes erreurs et non ma mauvaise foi. L'«monr du bien public est la seule passion qui me fait parler au public; je sais alors m'oublier moi-même; et si quelqu'un m'oftense, je me tais sur son compte, de peur que la colère ne me rende injuste. Cette maxime est bonne à mes ennemis, en ce quils me nuisent à leur a'ise et sans crainte de représailles; aux lecteurs , qui ne craignent pas que ma haine leur en impose, et surtout à moi, qui, restant en paix tandis qu'on m'outrage , n'ai du moins que le mal qu'on »ne fait, et non celui que j'éprouverais encore à le rendre. Sainte et pure ▼enté , à qui j'ai consacré ma vie, non, jamais mes passions ne souilleront

* Jelyote, acteur de l'Opéra. ( Éd. ).

A M. D*ALBMBERT. 493

Sar ces idées, il serait aisé d'établir à peu de frais» et sans danger , plus de spectacles qu'il n'en faudrait pour rendre le séjour de notre ville agréable et riant , même aux étrangers , qui , ne trouvant rien de pareil ailleurs , y viendraient au moins pour voir une chose unique ; quoiqu'à dire le vrai , sur beaucoup dé fortes raisons, je regarde ce concours comme un inconvénient bien plus que comme un avantage ; et je suis persuadé , quant à moi , que jamais étranger n'entra dans Genève qu'il n'y ait fait plus de mal que de bien.

Mais savez-vous, monsieur , qui l'on devrait s'efforcer d'attirer et de retenir dans nos murs? Les Genevois mêmes, qui, avec un sincère amour pour leur pays , ont tous une si grande inclination pour les voyages , qu'il n'y a point de contrée où l'on n'en trouve de répandus. La moitié de nos concitoyens , épars dans le reste de l'Europe et du monde , vivent et meurent loin de la patrie ; et je me citerais moi-même avec plus de douleur si j'y étais moins inutile. Je sais que nous sommes forcés d'aller chercher au loin les ressources que notre terrain nous refuse, et que nous pourrions difficilement subsister si nous nous y tenions renfermés. Mais au moins que ce bannissement ne soit pas étemel pour tous : que ceux dont le ciel a béni les travaux viennent , comme l'abeille , en rapporter le fruit dans la ruche ; réjouir leurs concitoyens du spectacle de leur fortune ; animer l'émulation des jeunes gens ; enrichir leur pays de leur richesse , et jouir modcsrement chez eux des biens honnêtement acquis chez les autres. Sera-ce avec des théâtres , toujours moins parfaits chez nous qu'ailleurs , qu'on les y fera revenir? Quitteront-ils la comédie de Paris ou de Londres pour aller revoir celle de'Geiiève? Non, non, monsieur ce n'est pas ainsilîû*on les peut ramener. Il faut que chacun sente qu'il ne saurait trouver ailleurs ce qu'il a laissé dans son pays ; il faut qu'un charme invincible le rappelle au séjour qu'il n'aurait point dû quitter ; il faut que le souvenir de leurs premiers exercices, de leurs premiers spectacles, de leurs premiers plaisirs, reste profondément gravé dans leurs cœurs; il faut que les douces impressions faites durant-la jeunesse demeurent, et se renforcent dans un âge avan<

le sincère amour que j'ai pour toi ! Pintérêt ni la crainte ne sauraient altérer I*bomiiiage que j'aime à t'offrir, et ma plume ne te refusera jamais rien que ce qu'elle craint d'accorder à la vengeance 1

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cé, tandis que mille aulres 8*effacent ; il faut qu'au milieu de'ia pompe des grands États et de leur triste magnlAcence une voix secrète leur crie incessamment au fond de Tàme : Ab ! où sont les jeux et les fêtes de ma jeunesse? où est la concorde des citoyens? où est la fraternité publique? où est la pure joie et la véritable allégresse ? où sont la paix, la liberté» Téquité, Tinnocence? Allons rechercher tout cela. Mon Dieu ! avec le cœur du Genevois, avec une ville aussi riante, un pays aussi charmant , un gouvernement aussi juste, des plaisirs si vrais et si purs, et tout ce qu'il faut pour savoir les goûter, à quoi tient-il que nous n'adorions tons la patrie?

Ainsi rappelait ses citoyens , par des fêtes modestes et des jeux sans éclat, celte Sparte que je n'aurai jamais assez citée pour l'exemple que nous devrions en tirer ; ainsi dans Athènes parmi les beaux-arts, ainsi dans Suse au sein du luxe et de la mollesse, le Spartiate ennuyé soupirait après ses grossiers festins et ses fatigants exercices. C'est àSparte que , dans une laborieuse oisiveté , tout était plaisir et spectacle ; c'est là que les plus rudes travaux passaient pour des récréations, et que les moindres délassements formaient une instruction publique ; c'est là que les citoyens , continuellement assemblés , consacraient la vie entière à d^ amusements qui faisaient lagrande affaire de l'État^ et à des jeux dont on ne se délassait qu'à la guerre.

J'entends déjà les plaisants me demander si , parmi tant de merveilleuses instructions , je ne veux point aussi , dans nos fêtes genevoises, introduire les danses des jeunes Lacédémoniennes. Je réponds que je voudrais bien nous croire les yeux et les cœurs assez chastes pour supporter un tel spectacle , et que de jeunes personnes , dans cet état , fussent à Genève , comme à Sparte , couvertes de l'honnêteté publique ; mais , quelque estime que je fasse de mes compatriotes , je sais trop combien il y a loin d'eux aux Lacédémonieus , et je ne leur propose des institutions de ceux-ci que celles dont ils ne sont pas encore incapables. Si le sage Plu tarque s'est chargé de justifier l'usage en question, pourquoi faut- il que je m'en charge après lui ? Tout est dit en avouant que cet usage ne convenait qu'aux élèves de Lycurgue ; que leur vie frugale etlaborieuse, leurs mœurs pures et sévères, 1» forcç d'àme qui leur était propre , pouvaient seules rendre innocent , sous

▲ M. d'ALEVBEET. 495

ieiirs yeax , ua spectacle si choquaak pour toat peuple qui n'est qu'honnête.

Mais pense-t-on qu'au fond l'adroite parure de nos femmes ait moins son danger qu'une nudité absolue, dont l'habitude tournerait bientôt les premiers effets en indifférence , et peut-être en dégoût? Ne sait-on pas que les statues et les tableaux n'offensent les yeux que quand un mélange de vêtements rend les nudités obscènes? Le pouvoir immédiat des sens est faible et borné : c'est par Tentremise de l'imagination qu'ils font leurs plus grands ravages : c'est elle qui prend soin d'irriter les désirs, en prêtant à leurs objets encore plus d'attraits que ne leur en donna la nature ; c'est elle qui découvre à l'œil avec scandale ce qu'il ne voit pas seulement comme nu, mais comme devant être babillé. II n'y a point de vêtement si modeste au travers duquel un regard enflammé par l'imagination n'aille porter les désirs. Une jeune Chinoise , avançant un bout de pied couvert et chaussé, fera plus de ravage à Pékin que n'eût fait la plus belle fille du monde dansant toute nue au bas du Taygète. Mais quand on s'habille avec autant d'art et si peu d'exactitude que les femmes le font aujourd'hui; quand on ne montre moins que pour faire désirer davantage ; quand l'obstacle qu'on oppose aux yeux ne sert qu'à mieux irriter l'imagination ; quand on ne cache une partie de l'objet que pour parer celle qu'on expose.

Heu ! maie ium mites défendit pampintu uvas*.

Terminons ces nombreuses digressions. Grâce au ciel , voici la dernière : je suis à la fin de cet écrit. Je donnais les fêtes de Lacédémone pour modèle de celles que Xe voudrais vôTFparmi nous. Ce n'est pas seulement par leur objet , mais aussi par leur simplicité , que je les trouve recom'mandables : sans pompe, sans luxe, sans appareil , tout y respirait , avec un charme secret de patriotisme qui les rendait intéressantes, un certain esprit martial convenable à des hommes libres ' : sans affaires et sans plaisirs , au moins

• ViRG., Georg, I, v. 448.

' Je me souviens d'avoir été frappé dans mon enfance d'un spectacle assez simple , et dont pourtant l'impression m'est toujours restée , malgré le temps et la diversité des objets. Le régiment de Saint-Gervais avait fait reiercice; et, selon la coutume, on avait soupe par compagnies i la plu* part de ceux qui les composaient se rassemblèrent, après le souper, dans la

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de ce qoi porte ces noms |Murmi nous, ils passaient, dans cette donce uDiformité, la journée sans la trouver trop longue , et la yie sans la trouver trop courte. Ils s'en retournaient chaque soir, gûs et dispos , prendre leur frugal repas , contents de leur patrie , de leurs concitoyens et d'eux-mêmes. Si l'on demande quelque exemple de ces divertissements publics , en voici un rapporté par Plularque. 11 y avait , dit-il , toujours trois danses en autant de bandes , selon la différence des âges ; et ces danses se faisaient au chant de chaque bande. Celle des vieillards commençait la première, en chantant le couplet suivant :

place de Saiat-Gervais, et se mirent à danser tous ensemble , ofRciers et soldats » autour de la fontaine , sur le bassin de laquelle étaient montés les tambours, les fifres, et ceux qui portaient les flaml)eaux. Une danse de gens égayés par un long repas semblerait n'offrir rien de fort intéressant à voir; cependant l'accord de cmq ou six cents hommes en uniforme, se tenant tous par la main, et formant une longue bande qui serpentait en cadence et sans confusion, avec mille tours et retours; mille espèces d'évolutions figurées , le choix des airs qui les animaient, le bruit des tambours, l'éclat des flambeaux , un certain appareil militaire au sein du plaisir, loat cela formait une sensation très*vive qu'on ne pouvait supporter de sangfroid. Il était tard, les femmes étaient couchées; toutes se relevèrent Bientôt les fenêtres furent pleines de spectatrices qui donnaient un nouveau zùle aux acteurs : elles ne purent tenir longtemps à leurs fenêtres, elles descendirent ; les maîtresses venaient voir leurs inaris , les servantes apportaient du vin ; les enfants même, éveillés par le t)niit, accoururent demi-vètus entre les pères et les mères. La danse fut suspendue : ce ne furent qu*embrassements , ris , santés , caresses. Il résulta de tout cela un attendrissement général que je ne saurais peindre , mais que, dans l'allégresse universelle, on éprouve assez naturellement au milieu de tout ce qui nous est cher. Mon père , en m'embrassant, fut saisi d'un tressaillement que je crois sentir et partager encore. « Jean-Jacques, me disait-il, aime «c ton pays. Vois- tu ces bons Genevois? ils sont tous amis, ils sont tous « frères; la Joie et la concorde régnent au milieu d'eux. Tu es Genevois; « tu verras un jour d'autres peuples; mais, quand tu voyagerais autant « que ton père, tn ne trouveras jamais leurs pareils. »

On voulut recommencer la danse, il n'y eut plus moyen ; on ne savait plus ce qu'on faisait, toutes les têtes étaient tournées d'une ivresse pins douce que celle du vin. Après avoir resté quelque temps encore à rire et à causer sur la place , il fallut se séparer : chacun se retira paisiblement avec sa famille; et voilà comment ces aimables et prudentes femmes ramenèrent leurs maris, non pas en troublant leurs plaisirs, mais en allant les partager. Je sens bien que ce spectacle dont je fus si touché serait sans attrait pour mille autres : il faut des yeux faits pour le voir, et nn cGBur fait pour le sentir. Non, il n'y a de pure joie que la joie publique, et nn ^"ï** sentiments de la nature ne régnent que sur le peuple. Ah î dignité , fllle de l'orgueil et mère de Tennul , jamais tes tristes esclaves eurent-ili un pareil moment en leur vie?

A M. DALBMBSET. 497

"7 Nous avons été Jadis Jeunes» vaillants, et hardis.

Suivait celle des hommes, qui chantaient à leur tour, en frappant de leurs armes en cadence :

Nous le sommes maintenant , A l'épreuve à tout venant

Ensuite venaient les enfants,- qui leur répondaient en chantant de toute leur force :

Et nous bientôt le serons , Qui tous vous surpasserons.

Voilà , monsieur, les spectacles qu'il faut à des républiques. Quant à celui dont votre article Genève m*a forcé de traiter dans cet essai , si jamais Tintérét particulier vient à bout de rétablir dans nos murs , j*en prévois les tristes effets ; j'en ai montré quelquesuns , j'en pourrais montrer davantage. Mais c'est trop craindre un malheur imaginaire, que la vigilance de nos magistrats saura provenir. Je ne prétends point instraire des hommes plus sages que moi : il me suffit d'en avoir dit assez pour consoler la jeunesse de mon pays d'être privée d'un amusement qui coulerait si cher à la patrie. J'exhorte cette heureuse jeunesse à profiter de l'avis qui termine votre article. Puisse-t-elle connaître et mériter son sort t puisse-t-elle sentir toujours combien le solide bonheur est préférable aux vains plaisirs qui le détruisent ! puisse-t-elle transmettre à ses descendants les vertus , la liberté , la paix qu'elle tient de ses pères I C'est le dernier vœu par lequel je Ënis mes écrits, c'est celui par lequel finira ma vie.

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