SUR SON ARTICLE GENÈVE, DANS LE ¥!!• VOLUME DE L'ENCYCLOPÉDIE
ET PARTICUUÈREHENT SUR LE PROJET D*ÉTÀBLIR CM THÉÂTRE DB COMÉDIE KN CETTE TILLE.
Di meliora piis^ erroremque hostibua illum, yiRG.,Georg.,IIl,T. 513.
PRÉFACE
J*ai tort si j*ai pris ea cette occasion la plume sans nécessité. Il ne peut m'étre ni avantageux ni agréable de m'attaqucr à M. d'Alembert. Je considère sa personne ; j'admire ses talents , j'aime ses ouvrages ; je suis sensible au bien qu'il a dit de mon pays : honoré moi-même de ses éloges, un juste retour d'honnêteté m'oblige à toutes sortes d'égards envers lui ; mais les égards ne l'emportent sur les devoirs que pour ceux dont toute la morale consiste en apparences. Justice et vérité , voUà les premiers devoirs de l'homme ; humanité , patrie , voilà ses premières affections. Toutes les fois que des ménagements particuliers lui font changer cet ordre , il est coupable: Puis-je l'être en faisant ce que j'ai dû ? Pour me répondre il faut avoir une patrie à servir, et plus d'amour pour ses devoirs que de crainte de déplaire aux hommes.
Gomme tout le monde n'a pas sous les yeux l'Encyclopédie , je vais transcrire ici de l'article Genève le passage qui m'a mis la plume à la main. Il aurait dû l'en faire tomber, si j'aspirais àl'hon-
neur de bien écrire ; mais j'ose en rechercher un autre, dans lequel je ne crains la concurrence de personne. En lisant ce passage isolé , plus d'un lecteur sera surpris du zèle qui Ta pu dicter : en le lisant dans son article , on trouvera que la comédie , qui n'est pas à Genève , et qui pourrait y être , tient la huitième partie de la place qu'occupent les choses qui y sont. « On ne souffre point de comédie à Genève : ce n'est pas qu'on ^ y désapprouve les spectacles en eux-mêmes ; mais on craint , V dit-on, le goût de parure, de dissipation et de libertinage |k que les troupes de comédiens répandent parmi la jeunesse. « Cependant ne serait-il pas possible de remédier à cet incon- « vénient par des lois -sévères et bien exécutées sur la conduite « des comédiens? Par ce moyen Genève aurait des spectacles et « des mœurs , et jouirait de l'avantage des uns et des autres ; les « représentations théâtrales formeraient le goût des citoyens , et « leur donneraient une tinesse de tact , une délicatesse de senti- •( ment qu'il est très-difBcile d'acquérir sans ce secours : la littéra- « ture en profiterait sans que le libertinage fit des progrès ; et Ge- « nève réunirait la sagessedeLacédémone àla politesse d'Athènes. «Une autre considération y digne d'une république si sage et si « éclairée , devrait peut être l'engager à permettre les spectacles. « Le préjugé barbare contre la profession de comédien, l'espèce (c d'avilissement où nous avons mis ces hommes si nécessaires au « progrès et au soutien des arts , est certainement une des princi- « pales causes qui contribuent au dérèglement que nous leur repro- « chons : ils cherchent à se dédommager, par les plaisirs , de l'es- ' <c time que leur état ne peut obtenir. Parmi nous , un comédien « qui a des mœurs est doublement respectable ; mais à peine lui « en sait-on gré. Le traitant qui insulte à l'indigence publique et « qui s'en nourrit, le courtisan qui rampe et qui ne paye point ses « dettes : voilà l'espèce d'hommes que nous honorons le plus. Si « les comédiens étaient non-seulement soufferts à Genève , mais «< contenus d'abord par des règlements sages , protégés ensuite cl « même considérés dès qu'ils en seraient dignes , enfin absolument (c placés sur la même ligne que les autres citoyens , cette ville au- <« rait bientôt l'avantage de posséder ce qu'on croit si rare , et qui « ne l'est que par notre faute, une troupe de comédiens estimables . « Ajoutons que cette troupe deviendrait bientôt la meilleure de
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« TEurope : plusieurs personDes pleines de goût et de dispositions « pour le théâtre , et qui craignent de se déshonorer parmi nous « en s'y livrant , accourraient à Genève, pour cultiver non-seuie- « ment sans honte , mais même avec estime , un talent si agréa- « ble et si peu commun. Le séjour de cette ville , que bien desFran- « çais regardent comme triste par la privation des spectacles , de- ) a viendrait alors le séjour des plaisirs honnêtes, comme il est celui S « do la philosophie et de la liberté ; et les étrangers ne seraient plus ( « surpris de voir que , dans une ville où les spectacles décents et « réguliers sont défendus, on permette des farces grossières et sans 1 H esprit , aussi contraires au Ifon goût qu'aux bonnes mœurs. Ce i « n'est pas tout : peu à peu l'exemple -des comédiens de Genève , « la régularité de leur conduite , et la considération dont elle les « ferait jouir, serviraient de modèle aux comédiens des autres na- « tions, et de leçon à ceux qui les ont traités jusqu'ici avec tant de « rigueur et même d'inconséquence. On ne les verrait pas d'un côté « pensionnés par le gouvernement , et de l'autre un objet d ana- « thème : nos prêtres perdraient l'habitude de les excommunier, « et nos bourgeois de les regarder avec mépris; et une petite rc- « publique aurait la gloire d'avoir réformé l'Europe sur ce point , « plus important peut-être qu'on ne pense. »
Voilà certainement le tableau le plus agréable et le plus sédui-C sant qu'on pût nous offrir; mais voilà en même temps le plus\ dangereux conseil qu'on pût nous donner. Du moins tel est mon sentiment ; et mes raisons sont dans cet écrit. Avec quelle avidité la jeunesse de Genève , entraînée par une autorité d'un si grand poids , ne se livrera-t-elle point à des idées auxquelles elle n'a déjà que trop de penchant ! Combien , depuis la publication de ce volume , de jeunes Genevois , d'ailleurs bons citoyens , n'attendent-iis que le moment de favoriser l'établissement d'un théâtre ,à croyant rendre un service à la patrie , et presque au genre humain \ Voilà le sujet de mes alarmes , voilà le mal que je voudrais prévenir. Je rends justice aux intentions de M. d'Alembert , j'espère qu'il voudra bien la rendre aux miennes : je n'ai pas plus d'envie de lui déplaire que lui de nous nuire. Mais enfin , quand je me tromperais, ne dois-je pas agir, parler, selon ma conscience et mes lumières? Ai-je dû me taire ? Tai-je pu , sans trahir mon devoir et ma patrie?
Pour avoir droit de garderie silence en cette occasion , il faudrait queje n^eusse jamais pris la plume sur des sujets moins nécessaires. Douce obscurité qui fit trente ans mon bonheur, il faudrait avoir toujours su t*aimcr, il faudrait qu'on ignorât que j'ai eu quelques liaisons avec les éditeurs de l'Encyclopédie , que j'ai fourni quelques articles à l'ouvrage , que mon nom se trouve avec ceux des auteurs ; il faudrait que mon zèle pour mon pays fut moins connu , qu'on supposât que l'article Genève m'eût échappé , ou qu'on
le pût inférer de mon silence que j'adhère à ce qu'il contient I
ien de tout cela ne pouvant être, il faut donc parler : il faut |que je désavoue ce queje n'approuve point , afin qu'on ne m'impute pas d'autres sentiments que les miens. Mes compatriotes n'ont pas besoin de mes conseils , je le sais bien ; mais moi , j'ai besoin de m'honorer, en montrant que je pense comme eux sur nos maximes. Je n'ignore pas combien cet écrit, si loin de ce qu'il devrait être, est loin même de ce que j'aurais pu faire en de plus heureux jours. Tant de choses ont concouru à le mettre au-dessous du médiocre où je pouvais autrefois atteindre, que jem'ctonhe qu'il ne soit pas pire encore. J'écrivais pour ma patrie } s'il était vrai que le zèle tint lieu de talent , j'aurais fait mieux que jamais ; mais j'ai vu ce qu'il fallait faire , et n'ai pu l'exécuter. J'ai dit froidement la vérité : qui est-ce qui se soucie d'elle .? Triste recommandation pour un livre ! Pour être utile il faut être agréable ; et ma plume a perdu cet art-là. Tel me. disputera malignement cotte perte. Soit : cependant je me sens déchu , et l'on ne tombe pas au-dessous de rien.
Premièrement, il ne s'agit plus ici d'un vain babil de philosophie , mais d'une vérité de pratique importante à tout un peuple. Il ne s'agit plus de parler au petit nombre , mais au public ; ni de faire penser les autres , mais d'expliquer nettement ma pensée. Il a donc fallu changer de style : pour me faire mieux entendre à tout le monde , j'ai dit moins de choses en plus de mots; et, voulant être clair et simple, je me suis trouvé lâche et diffus.
Je comptais d'abord sur une feuille ou deux d'impression tout au plus : j'ai commencé à la hâte ; et mon sujet s'élendant sous ma plume , je l'ai laissée aller sans contrainte. J'étais malade et triste ; et , quoique j'eusse grand besoin de distraction , je me sentais si peu en état do penser et d'écrire , que , si l'idée d'un devoir à rem-
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plir ne m*eût soutenu, j'aurais jeté cent fois mon papier au feu. J'en suis devenu moins sévère à moi-même. J*ai cherché dans mon travail quelque amusement qui me le fit supporter. Je me suis jeté dans toutes les digressions qui se sont présentées , sans prévoir cooibien, pour soulager mon ennui , j'en préparais peutêtre au lecteur.
Le goût, le choix, la correction, ne sauraient se trouver dans cet ouvrage. Vivant seul , je n'ai pu le montrer à personne. J'avais un Aristarque * sévère et judicieux ; je ne Tai plus, je n'en veux plus ■ : mais je le regretterai sans cesse , et il manque bien plus encore à mon cœur qu'à mes écrits.
La solitude calme l'àme , et apaise les passions que le désordre du monde a fait naître. Loin des vices qui nous irritent , on en parle avec moins d'indignation ; loin des maux qui nous touchent , )e cœur en est moins ému. Depuis que je ne vois plus les hommes, j'ai presque cessé de haïr les méchants. D'ailleurs le mal qu'ils m'ont fait à moi-même m'ôte le droit d'en dire d'eux. II faut désormais que je leur pardonne , pour ne leur pas ressembler. Sans y songer ) je substituerais l'amour de la vengeance à celui de la justice : il vaut mieux tout oublier. J'espère qu'on ne me trouvera plus c^tte àpreté qu'on me reprochait , mais qui me faisait lire ; je consens d'être moins lu , pourvu que je vive en paix.
A ces raisons il s'en joint une autre plus cruelle, et que je voudrais en vain dissimuler ; le public ne la sentirait que trop malgré moi. Si , dans les essais sortis de ma plume , ce papier est encore au-dessous des autres , c'est moins la faute des circonstances que la mienne i c'est que je suis au-dessous de moi-même. Les paux du corps épuisent Tâme : à force de souffrir, elle perd son ressort.
♦ Cet Aristarque tant regretté était Diderot.
* Ad amicum etsi produxerU gladium , non desperes ; est enim regressus. Ad amicum si aperueris os triste ^ non timeas : est enim concordatio : excepta convicio , et improperio , et superbia , et mysterii revelaiione , etplaga dolosa ; in his omnibus effugiet amicus . Ecclesiastic, xxxn, 26, 27 (a).
' (a) « Si TOUS avez Uré l'épée contre votre ami, n'en désespérez pas, car II y a mojen de revenir. Si vous i'avez aUristé par vos paroies, ne cralgnpz rien , il est possible encore de vous réconcilier avec lui. Mais pour l'outrage , le reproclie injurieux, la révélation du secret et In plaie faite à son cœur en trahison , point de grâce à ses yeux : il s'éloignera sans retour » Cette traduction est de M.irmontel ( Mémoires , livre VII).
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Un instant de fermentation passagère produisit en moi quelque lueur de talent : il s*est montré tard , il s*est éteint de bonne heure. En reprenant mon état naturel , je suia rentré dans le néant. Je n*eus qu'un moment, il est passé; j'ai la honte de me survivre. Lecteur, si vous recevez ce dernier ouvrage avec indulgence, vous accueillerez mon ombre ; car, pour moi, je ne suis plus *,
A Montmorency, le 20 mars 1758.
J. J. ROUSSEA.U,
CrrOXEN DE GENÈVE,
A M. D'ALEMBERT
J'ai lu» monsieur, avec plaisir votre article Genève, dans le septième volume de l'Encyclopédie. En le relisant avec plus de plaisir encore, il m'a fourni quelques réflexions , que j'ai cru pouvoir offrir, sous vos auspices, au public et à mes concitoyens. Il y a beaucoup à louer dans c«t article; mais si les éloges dont vous honorez ma patrie m'ôtent le droit de vous en rendre , ma sincérité parlera pour moi : n'être pas de votre avis sur quelques points, c'est assez m'expliquer sur les autres.
Je commencerai par celui que j'ai le plus de répugnance à traiter,
* Voici ce que raconte Dusaolx dans le récit d'nn diner fait chez lui par Rousseau avec quelques autres convives. « On lui fit remarquer sur • mes tablettes tous ses livres exposés sur le même rayon. Il s*émut à cet « aspect : Ah ! les voilà , s'écria-t-il , je les rencontre partout ; il semble « qu'ils me poursuivent. Que ces gens>là m'ont fait de mal... et de plai- « sir! Il s'en approche; il les frappe ou les caresse l'un après l'autre.
Ç € Saisissant sa Lettre à d'Alembert concernant les spectacles : Voici ^ « mon livre favori , voici mon Benjamin ! C'est que je Taî produit sans « effort , du premier jet , et dans les moments les plus lucides de ma vie- « On a beau faire, on ne me ravira jamais à cet égard la gloire d'avoir « fait une œuvre d'homme. » De mes rapports avec /. J* Rousseau , page 101. (G. Pbtitain )
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et dont TexameD me convient le moins , mais sur lequel , par la raison que je viens de dire , le silence ne m*est pas permis*: c'est le jugement que vous portez de la doctrine de nos ministres en matière de foi. Vous avez fait de ce corps respectable un éloge très-beau , très-vrai, très-propre à eux seuls dans tous les clergés du monde , et qu'augmente encore la considération qu'ils vous ont témoignée , en montrant qu'ils aiment la philosophie , et ne craignent pas l'œil du philosophe. Mais , monsieur, quançl on veut honorer les gens, il faut que ce soit à leur manière , et non pas à la nôtre, de peur qu'ils ne s'offensent avec raison des louanges nuisibles, qui , pour être données à bonne intention, n'en blessent pas moins l'état,* l'intérêt, les opinions ou les préjugés de ceux qui en sont l'objet. Igiiorez-vous que tout nom de secte est odieux, et que de pareilles imputations, rarement sans conséquence pour des laïcs, ne le sont jamais pour des théologiens?
Vous me direz qu'il est question de faits et non de louanges , et que le philosophe a plus d'égard à la vérité qu'aux hommes ; mais cette prétendue vérité n'est pas si claire ni si indifférente que vous soyez en droit de l'avancer sans de bonnes autorités ; et je ne vois pas où l'on en peut prendre pour prouver que les sentiments qu'un corps professe et sur lesquels il se conduit ne sont pas les siens. Vous me direz encore que vous n'attribuez point à tout le corps ecclésiastique les sentiments dont vous parlez ; mais vous les attribuez à plusieurs ; et plusieurs, dans un petit nombre, font toujours une si grande partie , que le tout doit s'en ressentir.
Plusieurs pasteurs de Genève n'ont , selon vous , qu'un socinianiamft parffdt. Voilà ce que vous déclarez hautement à la face de FEurope. J'ose vous demander comment vous l'avez appris : ce ne peut être que par vos propres conjectures, ou par le témoignage d'autrui, ou sur l'aveu des pasteurs en question.
Or, dans les matières de pur dogme et qui ne tiennent point à la morale, comment peut-on juger de la foi d'autrui par conjecture.' comment peut-on même en juger sur la déclaration d'un tiers, contre celle de la personne intéressée? Qui sait mieux que moi ce que je crois ou ne crois pas ? et à qui doit-on s'en rapporter là-dessus plutôt qu à moi-même? Qu'après avoir tiré des discours ou des écrits d'un honnête homme des conséquences sophistiques
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et désavouées, un prêtre acharné poursuive Fauteur sur ces conséquences, le prêtre fait son métier, et n'étonne personne; mais devons-nous honorer les gens de bien comme un fourbe les persécute? et le philosophe imitera-t-il des raisonnements captieux dont il fut si souvent la victime?
It resterait donc à penser, sur ceux de nos pasteurs que vous prétendez être sociniens parfaits et rejeter les peines éternelles, qu'ils vous ont confié là-dessus leurs sentiments particuliers. Mais si c'était en effet leur sentiment et qu'ils vous l'eussent con- Gé, sans doute ils vous l'auraient dit en secret, dans l'honnête et libre épanchement d'un commerce philosophique; ils l'auraient dit au philosophe, et non pas à l'auteur. Us n'en ont donc rien fait, et ma preuve est sans réplique : c'est que vous l'avez publié.
Je ne prétends point pour cela juger ni blâmer la doctrine que vous leur imputez ; je dis seulement qu'on n'a nul droit de la leur imputer, à moins qu'ils ne la reconnaissent; et j'ajoute qu'elle ne ressemble en rien à celle dont ils nous instruisent. Je ne sais ce que c'est que le socinianisme, ainsi je n'en puis parler ni en bien ni en mal (et même, sur quelques notions confuses de cette secte et de son fondateur, je me sens plus d'éloignement que de goût pour elle) : mais, en général, je suis l'ami de toute religion paisible, ^\où l'on sert l'Être étemel selon la raison qu'il nous a donnée. Quand un homme ne peut croire ce qu'il trouve absurde, ce n'est pas sa faute , c'est celle de sa raison ^ : et comment conoevrai-je
■ Je crois Toir un principe qui, bien démontré comme il pourrait Pétre, arracherait à l'instant les armes des mains à l'intolérant et au superstitieux , et calmerait cette fureur de faire des prosélytes qui semble animer les incrédules : c^est que la raison humaine n*a pas de mesure commune bien déterminée , et qu'il est injuste à tout homme de donner la sienne pour règle à celle des autres.
Supposons de la bonne foi , sans laquelle toute dispute n*est que du caquet. Jusqu'à certain point il y a- des principes communs, une évidence commune, et, de plus, chacun a sa propre raison qui le détermine : ainsi ce sentiment ne mène point au scepticisme ; mais aussi les bornes générales de la raison n*étant point fixées , et nul n'ayant inspection sur celle d'autrni, voilà tout d'un coup le fier dogmatique arrêté. Si jamais on pouvait établir la paix où régnent Tintérêt, Torgueil et l'opinion, c'est par là qu'on terminerait à la fin les dissensions des prêtres et des pliilosophes. Mais peut-être ne serait-ce le compte ni des uns ni des autres : il n'y aurait plus ni persécutions tii disputes; les premiers n'auraient personne à tourmenter, les seconds personne à convaincre ; autant vaudrait quitter le métier.
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que Dieu Je punisse de ne s*élre pas fait un entendement * contraire à celui qu'il a reçu de lui ? Si un docteur venait m'ordonner de la part de Dieu de croire q^ae la partie est plus grande que le tout, que pourrais-je penser en moi-même , sinon que cet homme vient m*ordonner d'être fou? Sans doute l'orthodoxe, qui ne voit nulle absurdité dans les mystères, est obligé de les croire : mais si le socinien y en trouve, qu*a-t-on à lui dire? Lui prouvera-t-on qu'il n'y en a pas? Il commencera, lui, par vous prouver que c'est une absurdité de raisonner sur ce qu'on ne saurait entendre. Que faire donc? Le laisser en repos.
Je ne suis pas plus scandalisé que ceux qui , servant un Dieu clément, rejettent Tétemité des peines, s'ils la trouvent incompatible avec sa justice. Qu'en pareil cas ils interprètent de leur mieux
Si ron me demandait là-dessus pourquoi donc je dispute moi-même , je répondrais que je parle au plus grand nombre, que î*expose des vérités de pratique, que Je me fonde sur rexpédence, que Je remplis mon devoir, et qu'après avoir dit ce que je pense, je ne trouve point mauvais (|u'on ne soit pas de mon avis.
' Il faut se ressouvenir que J'ai à répondre à un auteur qui n'est pas protestant ; et je crois lui répondre en effet , en montrant que ce qu'il accusc nos ministres de faire dans notre religion s'y ferait inutilement, et se fait nécessairement dans plusieurs antres sans qu'on y songe.
Le monde intellectuel, sans en excepter la géométrie , est plein de vérités incompréhensibles» et pourtant incontestables, parce que la raison qui les démontre existantes ne peut les toucher, pour ainsi dire , à travers les bornes ([ui l'arrêtent , mais seulement les apercevoir. Tel est le dogme de l'existence de Dieu , tels sont les mystères admis dans les communions protestantes. Les mystères qui heurtent la raison , pour me servir des termes de M. d'AIembert , sont tout autre chose. Leur contradiction même les fait entrer dans ses bornés; elle a toutes les prises imaginables pour sentir qu'ils n'existent pas : car, bien qu'on ne puisse voir une chose absurde, rien n'est si clair que l'absurdité. Voilà ce qui arrive lorsqu'on soutient à la fois deux propo^Uions contradictoires. Si vous me dites qu'un espace d*un pouce est aussi un espace d'un pied , vous ne dites point du tout une chose mystérieuse, obscure, incompréhensible; vous dites au contraire une absurdité lumineuse et palpable , une chose évidemment fausse. De qnelque genre que soient les démonstrations qui rétablissent, elles ne sauraient l'emporter sur celle qui la détruit, parce qu'elle est tirée immédiatement des notions primitives qui servent de base à tonte certitude humaine. Autrement , la raison, déposant contre elle-même, nous forcerait à la récuser ; et, loin de nous faire croire ceci ou cela , elle nous empêcherait de plus rien croire , attendu que tout principe de foi serait détruit. Tout homme, de quelque religion qu'il soit, qui dit croire à de pareils mystères, en impose donc, ou ne sait ce qu'il dit.
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les passages contraires à leur opinion , plutôt que deTàbaDdonner; que peuvent-ils faire autre chose ? Nul n'est plus péiiétré que moi d'amour et de respect pour le plus sublime de tous les livres : il me console et m'instruit tous les jours, quand les autres ne m'inspirent plus que du dégoût. Mais je soutiens que si l'Écriture ellemême nous donnait de Dieu quelque idée indigne de lui, il faudrait la rejeter en cela, comme vous rejetez en géométrie les démonstrations qui mènent à des conclusions absurdes; car, de quelque authenticité que puisse être le texte sacré, il est encore plus croyable que la Bible soit altérée, que Dieu injuste ou malfaisant.
/ Voilà , monsieur, les raisons qui m'empêcheraient de blâmer \ /ces sentiments dans d'équitables et modérés théologiens, qui de K leur propre doctrine apprendraient à ne forcer personne à l'adop- / Her. Je dirai plus : des manières de penser si convenables à une créature raisonnable et faible, si dignes d'un créateur juste et miséricordieux , me paraissent préférables à cet assentiment stupide qui fait de l'homme une bête, et à cette barbare intolérance qui se plait à tourmenter dès cette vie ceux qu'elle destine aux tourments éternels dans l'autre. En ce sens je vous remercie pour ma patrie de l'esprit de philosophie et d'humanité que vous reconnaissez dans son clergé, et de la justice que vous aimez à lui rendre ; je suis'd'accord avec vous sur ce point. Mais, pour être philosophes et tolérants ', il ne s'ensuit pas quo ses membres soient hérétiques. Dans le nom de parti que vous leur donnez , dans les dogmes que vous dites être les leurs, je ne puis ni vous approuver ni vous suivre. Quoiqu'un tel système n'ait rien peut-être que d'honorable à ceux qui l'adoptent, je me garderai de l'attribuer à mes pasteurs, qui ne l'ont pas adopté, de peur que l'éloge que j'en pourrais faire ne fournit à d'autres le sujet d une accusation très-grave , et ne nuisît à ceux que j'aurais prétendu louer. Pourquoi me chargerais-je de la profession de foi d'aulrui? N'ai-je
' Sur la tolérance chrétienne on peut consulter le chapitre qui porte ce titre dans le onzième livre de la Doctrine chrétienne de M. le professeur Vernet. On y verra par quelles raisons l'Église doit apporter encore plus de ménagement et de circonspection dans la censure des erreurs sur la foi, que dans celle des fautes contre les mœnrs, et comment s'allient, dans les règles de cette censure , la douceur du chrétien , la raison du sage, et le zèle du pasteur.
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pas trop appris à craindre ces imputations ténoéraires? Combien de gens se sont chargés de la mienne en m'accusant de manquer de religion, qui sûrement ont fort mal lu dans mon cœur! Je ne les taxerai point d'en manquer eux-mêmes ; car un des devoirs qu'elle m'impose est de respecter les secrets des consciences. Monsieur, jugeons les actions des hommes, et laissons Dieu juger de leur foi.
En voilà trop peut-être sur un point dont Texamen ne m'appartient pas , et n'est pas aussi le sujet de cette lettre. Les ministres de Genève n'ont pas besoin de la plume d' autrui pour se défendre '; ce n'est pas la mienne qu'ils choisiraient pour cela , et de pareilles discussions sont trop loin de mon inclination pour que je m'y livre avec plaisir : mais , ayant à parler du même article où vous leur attribuez des opinions que nous ne leur connaissons point, me taire sur cette assertion, c'était y paraître adhérer, et c'est ce que je suis fort éloigné de faire. Sensible au bonheur que nous avons de posséder un corps de théologiens philosophes et pacifiques , ou plutôt un corps d'officiers de morale ' et de ministres de la vertu , je ne vois naitre qu'avec effroi toute occasion pour eux de se rabaisser jusqu'à n'être plus que des gens d'Église. Il nous importe de les conserver tels qu'ils sont. Il nous importe) qu'ils jouissent eux-mêmes de la paix qu'ils nous font aimer, et que d'odieuses disputes de théologie ne troublent plus leur repos \ ni le nôtre. Il nous importe enfin d'apprendre toujours, par leurs
» C'est ce qu*il8 viennent de faire, à ce qu'on m'écrit , par une déclaration publique. Elle ne m'est point parvenue dans ma retraite, mais j'a])prends que ie public l'a reçue avec applaudissement. Ainsi , non-seulement je jouis du plaisir de leur avoir le premier rendu l'houneur qu'ils méritent» mais de celui d'entendre mon jugement unanimement confirmé. Je sens bien que cette déclaration rend le début de ma lettre entièrement superflu , et le rendrait peut-être indiscret dans tout autre cas : mais, étant flur le point de le supprimer, j'ai vu que, parlant du même article qui y a donné lieu , la même raison subsistait encore , et qu'on pourrait toujours prendre mon silence pour une espèce de consentement. Je laisse donc ces réflexions d'autant plus volontiers, que, si elles viennent hors de propos sur une affaire heureusement terminée, elles ne contiennent en général rien que d'honorable à l'église de Genève, et que d'utile aux hommes en tout pays.
* C'est ainsi que Tabbé de Saint-Pierre appelait toujours les ecclésiastiques, soit pour dire ce qu'ils sont en effet, soit pour exprimer ce qu'ils devraient être.
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leçons et par leur exemple, que la douceur et rhumanilé sont aussi les vertus du chrétien.
Je me hâte de passer à une discussion moins grave et moins 8é« rieuse, mais qui nous intéresse encore assez pour mériter nos réflexions, et dans laquelle j*entrerai plus volontiers , comme étant un peu plus de ma compétence ; c*est celle du projet d'établir on théâtre de comédie à Genève. Je n'exposerai point ici mes conjec- . tures sur les motifs qui vous ont pu porter à nous proposer un établissement si contraire à nos maximes. Quelles que soient vos raisons , il ne s'agit pour moi que des nôtres ; et tout ce que je me permettrai de dire à votre égard, c'est que vous serez sûrement le premier philosophe qui jamais ait excité un peuple libre, une petite ville , et un État pauvre , à se charger d'un spectacle publie.
Que de questions je trouve à discuter dans celle que vous^emblez résoudre! Si les spectacles sont bons ou mauvais en eux-mè< mes? s'ils peuvent s'allier avec les mœurs? si l'austérité républicaine les peut comporter ? s'il faut .les souffrir dans une petite ville? si la profession de comédien peut être honnête? si les comédiennes peuvent être aussi sages que d'autres femmes ? si de bonnes lois suffisent pour réprimer les abus? si ces lois peuvent être bien observées? etc. Tout est problème encore sur les vrais effets du théâtre , parce que les disputes qu'il occasionne ne partageant que les gens d'Église et les gens du monde, chacun ne l'envisage que par ses préjugés. Voilà , monsieur, des recherches qui ne seraient pas indignes de votre plume. Pour moi, sans croire y suppléer, je me contenterai de chercher, dans cet essai , les éclaircissements que vous nous avez rendus nécessaires; vous priant de considérer qu'en disant mon avis, à votre exemple, je remplis un devoir envers ma patrie ; et qu'au moins , si je me trompe dans mon sentiment , cette erreur ne peut nuire à personne.
Au premier coup d'œil jeté sur ces institutions , je vois d'abord qu'un spectacle est un amusement ; et , s'il est vrai quMl faille des amusements à l'homme , vous conviendrez au moins qu'ils ne sont permis qu'autant qu'ils sont nécessaires, et que tout amusement inutile est un mal pour un être dont la vie est si courte et le temps si précieux. L'état d'homme a ses plaisirs , qui dérivent de sa nature, et naissent de ses travaux , de ses rapports , de ses besoins ; et ces plaisirs , d'autant plus doux que celui qui les goûte a l'âme
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plus saine, rendent quiconque en sait jouir peu sensible à tous les autres. Un père , un fils, un mari, un citoyen, ont des devoirs si ehers à remplir, qu'ils ne leur laissent rien à dérober à Tennui. Le bon epaploi du temps rend le temps plus précieux encore ; et mieux on le met à profit , moins on en sait trouver à perdre. Aussi voiton constamment que l'habitude du travail rend l'inaction insupr portable , et qu'une bonne conscience éteint le goût des plaisirs frivoles : mais c'est le mécontentement de soi-même , c'est le poids de l'oisiveté, c'est roubli des goûts simples et naturels, qui ren» dent si nécessaire un amuse^gatft*''angAr^ Je n'aime point qu'on ait besoin d'attacher incessamment son cœur sur la scène , comme s'il était mai à son aise au-dedans de nous. La nature même a dicté la réponse de ce barbare ' à qui l'pn vantait les magnificences du cirque et des jeux établis à Rome. Les Romains , demanda ce bon homme, n'ont-ils ni femme, ni enfants? Le barbare avait raison. L'on croit s'assembler au spectacle, et c'est là que chacun s'isole; c'est là qu'on va oublier ses amis , ses voisins , ses proches, pour s'intéresser à des fables, pour pleurer les malheurs des morts, ou rire aux dépens des vivants. Mais j'aurais dû sentir que ce langage n'est plus de saison dans notre siècle. Tâchons d'en prendre un qui soit mieux entendu.
Demander si jet spectacJeSLSOntbons.ou mauvais en eux-mêmes , c'est 'faire une question trop vague , c'est examiner un rapport avantlfûë d'^âvoir fixé les termes. Les spectacles sont faits pour le peuple , et ce n'est que par leurs effets sur lui qu'on peut déterminer leurs qualités absolues. Il peut y avoir des spectacles d'une infinité d'espèçes-? : il y a de peuple àpeu pie une prodigieuse diver-
> Chrysost., inMatth., Homel. 38.
' « Il peut y avoir des spectacles blâmables en eux-mêmes , comme « ceux qui sont inhumains ou indécents et licencieux : tels étaient quelques- « uns des spectacles parmi les païens. Mais il en est aussi d'indifférents en « eux-mêmes , qui ne deviennent mauvais que par l'abus ([u'on en fait. « Par exemple , les pièces de théâtre n'ont rien de mauvais en tant qu'on < y trouve une peinture des caractères et des actions des hommes , où « Ton pourrait même donner des leçons agréables et utiles pour toutes c les conditions : mais si Ton y débite une morale relâchée , si les persouf « nés qui exercent cette profession mènent une vie licencieuse et servent à c< corrompre les autres , si de tels spectacles entretiennent la vanité , la « fainéantise, le luxe> l'impudicité, il est visible alors que la chose tourne • en abus, et qu'à m fns qu'on ne trouve le moyen de corriger ces abus.
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site de mœurs, de tempérameaU, de caractères. L*homme est ud , je l'avoue -, mais rhomme modifié par les religions , par les gouvernements , par les lois, par les coutumes , par les préjugés , par les climats , devient si différent de lut-mème , qu'il ne faut plus chercher parmi nous ce qui est bon aux hommes en génêraf , mais' ce qui leur est bon dans tel temps ou dans tel pays. Ainsi les pièces de Ménandre, faites pour le théâtre d'Athènes, étaient déplacées sur celui de Rome : ainsi les combats des gladiateurs, qui , sous la république, animaient le courage et la valeur des Romains, n'inspiraient, sous les empereurs, à la populace de Rome, que Tamonr du sang et la cruauté : du même objet offert au même peuple en différents temps , il apprit d'abord à mépriser sa vie , et ensuite à se jouer de celle d'autrui.
Quant à l'espèce des spectacles, c'est nécessairement le- flaisir qu'ils donnent, et non leur utilité , qui la détermina ^ l'utilité peut s'y trouver, à la bonne heure; mais l'objet principal est de plaire, et, pourvu que le peuple s'amuse, cet objet est assez rempli. Cela seul empêchera toujours qu'on ne puisse donner à ces sortes d'établissements tous les avantages dont ils seraient susceptibles , et c'est s'abuser beaucoup que de s'en former une idée de perfection qu'on ne saurait mettre en pratique sans rebuter ceux qu'on croit instruire. Voilà d'où naît ta diversilédes spectacles, selon les gotlts divers des nations. Un peuple .intrépide , grave et cruel , veut des fêtes meurtrières et périlleuses , où brillent la valeur et le sang-froid. Un peuple féroce et bouillant veut du sang, des combats , des passions atroces. Un peuple voluptueux veut de la musique et des danses. Un peuple galant veut de l'amour et de la politesse. Un peuple badin veut de la plaisanterie et du ridicule. Trahit sua quemque voluptas. Il faut, pour leur plaire, des spectacles qui favorisent leurs penchants, au lieu qu'il en faudrait qui les modérassent.
La scène, en général, est un tableau des passions humaines»
« ou de s'en garantir, il vaut mieux renoncer à cette sorte d*amu80- . « ment. » Instructions ehrétiennes [ du professeur Vernet ] , tome III, livre lll, cbap. xvi. .
Voilà rétat de la question bien posé. Il s'agit de savoir si la morale du théâtre est nécessairement relâctiée, si les abus sont inévitables, si le» .inconvénients dérivent de la nature de la chose, ou s'ils viennent de causes qu'on ne puisse écarter.
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doDl l'origmal est dans tous les coeurs : mais si le peintre n'avait soin^de flatter ces passions , les spectateurs seraient bientôt rebutés, et ne voudraient plus se voir sous un aspect qui les fît mépriser d'eux-mêmes. Que s'il donne à quelques-unes des couleurs odieuses, c'est seulement à celles qui ne sont point générales , et qu'on hait naturellement. Ainsi l'auteur ne fait encore en cela que suivre te sentiment du publie ; et alors ces passions de rebut sont toujours employées à en faire valoir d'autres, sinon plus légitimes, du moins plus au gré des spectateurs. II n'y a que la raison qui ne soit bonne à rien sur la scène. Un homme sans passions , ou qui les dominerait toujours, n'y saurait intéresser personne ; et l'on a déjà remarqué qu^un stoïcien, dans la tragédie, serait un personnage insupportable : dans la comédie , il ferait rire tout au plus. Qu'on n'attribue donc pas au théâtre le pouvoir de changer des sentiments ni des mœurs J5u'il„ne peut que suivre et embellir. Un auteur qui voudrait heurter le goût générai composerait bientôt pour lui seul. Quand Molière corrigea la scène comique , il attaqua des modes , des ridicules ; mais il ne choqua pas pour cela le goût du public < ; il le suivit ou le développa^ comme fit aussi .Corneille de^so^iôté. C'etâft l'ancien théâtre qui commençait à choquer ce goût, parce que, dans un siècle devenu plus poli, le théâtre gar* dait sa première grossièreté. Aussi , le goût général ayant changé depuis ces deux auteurs , si leurs chefs-d'œuvre étaient encore à parûtre , tomberaient-ils infailliblement aujourd'hui. Les connaisseurs ont beau les admirer toujours , si le publie les admire encore, c'est plus par honte de s'en dédire que par un vrai sentiment de leurs beautés. On dit que jamais une bonne pièce ne tombe : vraimen t je le crois bien; c'est que jamais une bonne pièce ne choque
* Pour peu qu'il anticipât, ce Molière lui-même avait peine à se soute- «lir; le plus parfait de ses ouvrages tomba dans sa naissance, parce qu'il le donna trop tôt, et que le public n'était pas mûr encore pour le Misanthrope.
Tout ceci est fondé sur une maxime évidente ; savoir, qu'un peuple suit souvent des usages qu'il méprise, ou qu'il est prêt à mépriser, sitôt qu'on osera lui en donner l'exemple. Quand, de mon temps, on jouait la fureur des (Kintins, on ne faisait que dire au théâtre ce que pensaient ceux mêmes qui {>assaient leur journée à ce sot amusement : mais les goûts (instants d'un peuple, ses coutumes, ses vieux préjugés, doivent être respectés sur la scène. Jamais poê*e ne s'est bien trouvé d'avoir vioié cette loi.
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les mœurs < de son temps. Qui est-ce qui doute que sur nos théâtres la meilleure pièce de Sophocle ne tombât tout à plat P On ne saurait se mettre à la place de gens qui ne nous ressemblent point.
Tout auteur qui veut nous peindre de^ mœurs étrangères a pourtant grand soin d'approprier sa pièce aux nôtres. Sans cette précaution , Ton ne réussit jamais , et le succès même de ceux qui l'ont prise a souvent des causes bien différentes de celles que lui suppose un observateur superficiel. Quand Arlequin sauvage est hi bien accueilli des spectateurs, pense-t-on que ce soit par le goût qu'ils prennent pour le sens et la simplicité de ce personnage, et qu'un seul d'entre eux voulût pour cela lui ressembler ? C'est^ tout au contraire , que cette pièce favorise leur tour d*esprit, qui est d'aimer et rechercher les idées neuves et singulières. Or il n'y en a point de plus neuves pour eux que celles de la nature. C'est précisément leur aversion pour les choses communes qui les ramène quelquefois aux choses simples.
Il s'ensuit de ces premières observations que l'effet général du spectacle est de renforcer le caractère national , d*augmenterTê8 inclinations naturelles , et de donner une nouvelle énergie à toutes les passions. En ce sens il semblerait que cet effet , se t)ornant à charger et non changer les mœurs établies, la comédie serait bonne aux bons et mauvaise aux méebcmts. Eficbre , dâosle pre> mier cas , resterait-il toujours à savoir si les passions trop irritées ne dégénèrent point en vices. Je sais que la poétique du théâtre prétend faire tout le contraire , et purger les passions en les excitant ; mais j'ai peine à bien concevoir cette règle. Serait-ce que, pour devenir tempérant et sage, il faut commencer par être furieux et fou ?
« Eh non! ce n'est pas cela, disent les partisans du théâtre. « La tragédie prétend bien que toutes les passions dont elle fait « des tableaux nous émeuvent , mais elle ne veut pas toujours » que notre affection soit la même que celle du personnage tour-
> Je dis le goût ou les mœurs indifféremment; car, bien que Tune de ces choses ne soit pas l'autre , elles ont toujours une origine commune et souffrent les mêmes révolutions. Ce qui ne signifie pas que le bon goût et les bonnes mœurs régnent toujours en même temps , proposition qui demande éclaircissement et discussion ; mais (|u'un certain état du goût répond toujours à certain état de mœurs , ce qui est incontestable.
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« mente par une passion. Le plus souvent , au contraire , son c( but est d'exciter en nous des sentiments opposés à ceux qu'elle « prèle à ses personnages. » Ils disent encore que si les auteurs abusent du pouvoir d'émouvoir les cœurs pour mal placer l'intérêt f cette faute doit être attribuée à l'ignorance et à la dépravalion des artistes, et non point à l'art. Us disent enfm que la peinture fidèle des passions et des peines qui les accompagnent suffit seule pour nous les faire éviter avec tout le soin dont nous sommes capables.
Ujie^fautf pour sentir lamauvaise foi de tnuffla cps réponfifffi , que consulter Ijjat de son cœur à la fin d'une tragédie. L'émotion , le trouble et l'attendrissement qu'on sent en soi-même , et qui se prolongent après la pièce , annoncent-ils une disposition bien prochaine à surmonter et régler nos passions? Les impressions vives et touchantes dont nous prenons l'habitude , et qui reviennent si souvent, sont-elles bien propres à modérer nos sentiments au besoin? Pourquoi l'image des peines qui naissent des passions effacerait-elle celle des transports de plaisir et de joie qu'on en voit aussi naître , et que les auteurs ont soin dembeliir encore pour rendre leurs pièces plus agréables ? Ne sait-on pas que toutes les passions sont sœurs, qu'une seule suffit pour en exciter mille , et que les combattre l'une par l'autre n'est qu'un moyen de rendre le cœur plus sensible à toutes? Le seul instrument qui serve à les purger est la raison ; et j'ai déjà dit que la rajsçMin*avait nul effet au théâtre. Nous ne partageons pas les .^ affections de tous les personnages, il est vrai ; car, leurs intérêts étant opposés , il faut bien que l'auteur nous en fasse préférer quelqu'un , autrement nous n'en prendrions point du tout : mais, loin de choisir pour cela les passions qu'il veut nous faire aimer, il est forcé de choisir celles que nous aimons. Ce que j*ai dit du genre des spectacles doit s'entendre encore de l'intérêt qu'on y fait régner. A Londres, un drame intéresse en faisant haïr les Français; à Tunis , la belle passion serait la piraterie ; à Messine, une vengeance bien -savoureuse ; à Goa , l'honneur de brûler des juifs. Qu'un auteur» choque ces maximes, il pourra faire une
• Qu'on mette , pour voir, sur la scène française un homme droit et vertueux , mais simple et grossier, sans amour, sans galanterie , et qui ne fasse point de licllc» phrases ; qu'on y mette un sage sans prt'jugé , qui , ayant rcru un affi-ont d'un spadassin, refuse de s'aller faire égorger par
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fort belle pièce , où l'on n'ira point : et c'est alors qu'il faudra taxer cet auteur d'ignorance , pour avoir manqué à la première y loi de son art , à celle qui sert de basé à toutes les autres ,'i^t est / \f de réussir.' Âlûsî letbéâlre purge lés passions qu'on n*a pas, et f foinente celles qu'on a. Ne voilà-t-il pas un remède bien administré?
Il y a donc un concours de causes générales et particulières qui doivent empêcher qu'on ne puisse donner aux spectacles la perfection dont on les croit susceptibles, et qu'ils ne produisent les effets avantageux qu'on semble en attendre. Quand on supposerait même cette perfection aussi grande qu'elle peut être , et le peuple aussi bien disposé qu'on voudra; encore ces effets se ré-
(duiraient-ils à rien, faute de moyens pour les rendre sensibles. Je ne sache que trois sortes d'instruments à l'aide desquels on puisse agir sur les mœurs d'un peuple; savoir, la force des lois , l'empire de l'opinion, et l'attrait du plaisir. Or, les lois n'ont nul accès au théâtre , dont la moindre contrainte ferait ^ une peine et non pas un amusement. L'opinion n'en dépend point , puisqu'au liea de faire la loi au public, le théâtre la reçoit de lui; et, quant au plaisir qu'on y peut prendre , tout son effet est de nous y ramener plus souvent,
j Examinons s'il en peut avoir d'autres. Le théâtre , me dit-on , I dirigé comme il peut et doit l'être , rend la vertu aimable et le > f vice odieux. Quoi donc ! avant qu'il y eût des comédies n'aimait-on point les gens de bien ? ne haïssait-on point les méchants ? et ces sentiments sont-ils plus faibles dans les lieux dépourvus
de spectacles? Le théâtre rend la vertu plus aimable Il opère
un grand prodige, de faire ce que la nature et la raison font avant lui! Les méchants sont haïs sur la scène Sont-ils aimés dans
l^offenseur ; et qu'on épuise tout Tari du théâtre pour rendre ce» personnages intéressants comme le Cid au peuple français : j'aurai tort si l on réussi t
• Les lois peuvent déterminer les sujets , la forme des pièces , la manière de les jouer; maïs elles ne sauraient forcer le public à s'y plaire. L eroperenr Néron, chantant au théâtre, faisait égorger ceuic qm s endormaient ; encore ne pouvait-il tenir tout le monde éveillé : et peu ^^2? lut que le plaisir d'un court sommeil ne coûtât la vie à Vespasien. Nobles acteurs de l'Opéra de Paris, ah! si vous eussiez joui de la puissance impériale , je ne gémirais pas maintenant d'avoir trop vécu!
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la société quand on les y connaît pour tels ? Est-il bien sûr que cette haine soit plutôt Touvrage de l'auteur que des forfaits qu'il leur fait commettre? Est-il bien sûr que le simple récit de ces forfaits nous en donnerait moins d'horreur que toutes les couleurs dont il nous les peint? Si tout son art consiste à nous montrer les malfaiteurs pour nous les rendre odieux , je ne vois point ce que cet art a de si admirable, et Ton ne prend là-dessus que trop d'autres leçons sans celle-là. Oserai-je ajouter un soupçon qui me Tient? le doute que tout homme à qui Ton exposera d'avance les crimes de Phèdre ou de Médée ne les déteste plus encore au commencement qu'à la- fin de la pièce; et si ce doute est fondé, que faut-il penser de cet effet si vanté du théâtre?
Je voudrais bien qu'on me montrât clairement et sans verbiage par quels moyens il pourrait produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas , et nous faire juger des êtres morayx autre* ment que nous n'en jugeons en nous-mêmes. Que toutes ces vaines prétentions approfondies sont puériles et dépourvues de sens! Ahl si la beauté de la vertu était l'ouvrage de l'art, il y a\| longtemps qu'il l'aurait défigurée. Quant à moi , dut-on me traiter K de méchant encore pour oser soutenir que l'homme est né bon, je le pense, et crois l'avoir prouvé : la source de l'intérêt qui nous attache à ce qui est honnête, et nous inspire de l'aversion pour le mal , est en nous et non dans les pièces. Il n*y a point d'art pour produire' cet intérêt, mais seutement pour s*en prévaloir. L'amour . du beau ' est un sentiment aussi, naturel au cœur humaiu que 1 Tamour de soi-même ; il n'y naît point d'un arrangement de scè- \ oes; l'auteur ne l'y porto pas , il l'y trouve; et de ce pur sentiment qu'il flatte naissent les douces larmes qu'il fait couler.
imaginez la comédie aussi parfaite qu'il vous plaira; où est celui qui, s'y rendant pour la première fois , n'y va pas déjà convaincu de ce qu'on y prouve , et déjà prévenu pour ceux qu'on y f&it aimer ? Mais ce n'est pas de cela qu'il est question; c'est d'agir
* (Test du beau moral qu'il est ici question. Quoi qu*en disent les philosophes, cet amour est inné dans Thomme, et sert de principe à la conscience. Je puis citer en exemple de cela la petite pièce de Nanlne, qui a fait murmurée l'assemblée > et ne s'est soutenue que par la grande réputation de fauteur; et cela parce que l'honneur, la vertu, les purs sentiments de la nature, y sont préférés à Timpertinent préjugé des conditions.
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conséquemment à ses principes, et d*i miter les gens qu'on estime. Le cœur de Thomme est toujours droit sur tout ce qui ne se rapporte pas personnellement à lui. Dans les querelles dont nous sommes purement spectateurs, nous prenons à l'instant le parti de la justice, et il n'y a point d*acte de méchanceté qui ne nous donne une vive indignation , tant que nous n*en tirons aucun profit : mais quand notre intérêt s*y mêle , bientôt nos sentiments se corrompent ; et c'est alors seulement que nous préférons le mal qui nous est utile , au bien que nous fait aimer la nature. N'est-ce pas un effet nécessaire de la constitution des choses , que le méchant tire un double avantage de son injustice et de la probité d'autrui ? Quel traité plus avantageux pourrait-il faire , que d'obliger le monde entier d'être juste , excepté lui seul , en sorte que chacun lui ren\lit fidèlement ce qui lui est dû , et qu'il ne rendit ce qu'il doit à personne? Il aime la vertu, sans doute; mais il l'aime dans les autres , parce qu'il espère en profiter } it n'en veut point pour lui , parce qu'elle lui serait coûteuse. Que va-t-il donc voir au spectacle? Précisément ce qu'il voudrait trouver partout ; des leçons de vertu pour le public, dont il s'excepte , et des gens immolant tout à leur devoir, tandis qu'on n'exige rien de lui.
J'entends dire que la tragédie mène à la pitié par la terreur; soit. Mais quelle est cette pitié? Une émotion passagère et vaine, qui ne dure pas plus que l'illusion qui l'a produite^ urï restë^é sentiment naturel, étouffé bientôt par les passions; une pitié stérile , qui se repait de quelques larmes , et n'a jamais produit le moindre acte d'humanité. Ainsi pleurait fe sanguinaire Sylla au récit des maux qu'il n'avait pas faits lui-même ; ainsi se cachait le tyran de Phère au spectacle , de peur qu'on ne le vît gémir avec Andromaque et Priam * , tandis qu'il écoutait sans émotion les cris de tant d'infortunés qu'on égorgeait tous les jours par ses ordres. Tacite rapporte ** que Valérius Asiaticus , accusé calomnieusement par l'ordre de Messaline , qui voulait le faire périr, se défendit par-devant l'empereur d'une manière qui toucha extrêmement ce prince > et arracha des larmes à Messaline elle-même.
* Plutàbqce, de la Fortune d* Alexandre , II , %2. Cité par Montaigne, Hv. U, chap. XXVII. ( Ed. ) *' Annal. , xi , 2. (Éd.)
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Elle entra dans une chambre voisine pour se remeltre , après avoir, tout en pleurant, averti Vitellius à l'oreille de ne pas laisser échapper Taccusé. Je ne vois pas au spectacle une de ces pleureuses de loges si ûères de leurs larnoies , que je ne songe à celles de Messaiine pour ce pauvre Yalérius Asiaticus.
Si, selon la remarque de Diogène Laërce, le cœur s'attendrit plus volontiers à des maux feints qu'à des maux véritables; si les imitations du théâtre nous arrachent quelquefois plus de pleurs que ne ferait la présence même des objets imités, c'est moins, comme le pense rabbé Dubos, parce que les émotions sont plus faibles, et ne vont jamais jusqu'à la douleur ^ , que parce qu'elles sont pures et sans mélange d'inquiétude pour nous-mêmes. En donnant des pleurs à ces fictions , nous avons satisfait à tous les droits de l'hamanîté , sans avoir plus rien à mettre du nôtre ; au lieu que les infortunés en personne exigeraient de nous des soins , des soulagements , des consolations , des travaux , qui pourraient nous associer à leurs peines , qui coûteraient du moins à notre indo> lence , et dont nous sommes bien aises d'être exemptés. On dirait que notre cœur se resserre , de peur de s'attendrir à nos dépens.
Au fond , quand un homme est allé admirer de belles actions dans des fables et pleurer des malheurs imaginaires , qu'a-t-on encore à exiger de lui gJJ'est il pas content de lui-même ? Ne s'applaudit-il pas de sa belle âme? Ne s'est-il pas acquitté de tout ce qu'il doit à la vertu par l'hommage qu'il vient de lui rendre ? Que voudrait-on qu'il fit de plus? Qu'il la pratiquât lui-même? Il n'a point de rôle à jouer : il n'est pas comédien.
^lus j'y réfléchis , et plus je trouve que tout ce qu'on met en \ représentation aujthéàto. XMLIie rapproche pas de nous , on l'en éloigne. (Juând je vois le Comte d'Essex , le règne d'Elisabeth se recule à mes yeux de dix siècles; et si l'on jouait un événement arrivé hier dans Paris , ou me le ferait supposer du temps de Molière. Le théâtre a ses règles , ses maximes , sa morale à part ,
' Il dit que le poète ne nous afflige qu'autant que nous le voulons ; qu'il ne nous fait aimer ses héros qu'autant quMl nous plaît. Cela est contre toute expérience. Plusieurs s'abstiennent d'aller à la tragédie , parce qu'ils en sont émus au point d'en être incommodés; d'autres, honteux de pleurer an spectacle , y pleurent pourtant malgré eux ; et ces effets ne sont pas assez rares pour n'être qu'une exceptwa à la maxime de cet auteur.
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aimique soa langage et ses vêtements. On se dit bien que rien de tout cela ne nous convient , et Ton se croirait aussi ridicule d'adopter les vertus de ses héros que de parler en vers et d'endosser un habit à la romaine. Voilà donc à peu près à quoi servent tous ces grands sentiments et toutes ces brillantes maximes qu'on vante avec tant d'emphase ; à les reléguer à jamais sur la scène , et à nous montrer la vertu comme un jeu de théâtre^ bon pour amuser le public , mais qu'il y aurait de la folie à vouloir transporter sérieusement dans la société. Ainsi la plus avantageuse impression des meilleures tragédies est de réduire à quelques affections passagères, stériles et sans effet, tous les devoirs de l'homme ; à nous faire applaudir de notre courage en louant cehii des autres , de noire humanité en plaignant les maux que nous aurions pu guérir , de notre charité en disant au pauvre : Dieu vous assi&te !
On peut , il est vrai , donner un appareil plus simple à la scène et rapprocher dans la comédie le ton du théâtre de celui du monde : mais de cette manière on ne corrige pas les mœurs, on les peint ; et un laid visage ne parait point laid à celui qui le porte. Que si l'on veut les corriger par leur charge , on quitte la vraisemblance de la nature , et le tableau ne fait plus d'effet. La charge ne rend pas les objets haïssables , elle ne les rend que ridicules ; et de là résulte un très-grand inconvénient , c'est qu'à force de craindre les ridicules , les vices n'effrayent plus, et qu'on ne saurait guérir les premiers sans fomenter les autres. Pourquoi , direz-vous , supposer cette opposition nécessaire ? Pourquoi , monsieur ? Parce que les bons ne tournent point les méchants en dérision , mais les écrasent de leur mépris , et que rien n'est moins plaisant et risible que l'indignation de la vertu. Le ridicalc , au contraire , est l'arme favorite du vice. C'est par elle qu'attaquant dans le fond des cœurs le respect qu'on doit à la vertu , il éteint enfin Tamour qu'on lui porte.
Ainsi tout nous fofce d'abandonner cette vaine idée de perfeotion qu'on nous veut donner de la forme des spectacles ,. dirigés vers l'utilité publique. C'est une erreur , disait le grave Murait , d'espérer qu'on y montre fidèlement les véritables rapports des choses : car , en général , le poète ne peut qu'altérer ces rapports pour les accommoder au goût du peuple. Dans le comique , il les
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diminue et les met au-dessous de l'homme ; dans le tragique , il les étend pour les rendre héroïques , et les met au-dessus de l'humanité. Ainsi jamais ils ne sont à sa mesure , et toujours nous voyons au théâtre d'autres êtres que nos semblables. J'ajouterai que cette différence est si vraie et si reconnue , qu'Aristote en fait une règle dans sa Poétique ( chap. vi ) : Comœdia enim détériores » tragadia meliores qtuim nunc sunt , imitari conantur. Ne voilà-t-il pas une imitation bien entendue, qui se propose pour objet ce qui n'est point , et laisse , entre le défaut et l'excès , ce qui est , comme une chose inutile? Mais qu'importe la vérité de l'imitation, pourvu que l'illusion y soit? Il ne s'agit que de piquer la curiosité du peuple. Ces productions d'esprit , comme la plupart des autres , n'ont pour but que les applaudissements. Quand l'auteur en reçoit et que les acteurs les partagent , la pièce est parvenue à son but, et l'on n'y cherche point d'autre utilité. Or, si le bien est nul, reste le mal ; et comme celui-ci n'est pas douteux, la question me parait décidée. Mais passons à quelques exemples qui puissent en rendre la solution plus sensible.
Je crois pouvoir avancer, comme une vérité facile à prouver en conséquence des précédentes , que le théâtre français , avec les défauts qui lui restent , est cependant à peu près aussi parfait qu'il peut l'être, soit pour l'agrément , soit pour l'utilité ; et que ces deux avantages y sont dans un rapport qu'on ne peut troubler sans ôter à l'un plus qu'on ne donn^ait à l'autre , ce qui rendrait ce même .théâtre moins parfait enc^. Ce n'est pas qu'un honmie de génie ne puisse inventer un genre de pièces préférable à ceux qui sont établis : mais ce nouveau genre , ayant besoin pour se soutenir des talents de l'auteur , périra nécessairement avec lui ; et ses successeurs , dépourvus des mêmes ressources , seront toujours forcés de revenir aux moyens communs d'intéresser et de plaire. Quels sont ces moyens parmi nous ? Des actions célèbres , de grands noms , de grands crimes et de grandes vertus dans la tragédie; le comique et le plaisant dans la comédie; et toujours l'amour dans toutes deux ^ Je demande quel profit les mœurs peuvent tirer de tout cela.
* Les Grecs n*avaient pas besoin de fonder sur ramour le principal iulérét de leur tragédie ^ et ne Ty fondaient pas en effet. La nôtre, qui
BOUSS. — DISCOVBS. i\
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Oa me dira que dans ees pièees le crime est toujours puui , et la Yerta toujours récompensée. Je réponds que quand cela serait y b plupart des actions tragiques n*étant que de pures fables, des éTénements qu'on sait être de FinTention du poète ne font pas une grande impression sur les spectateurs ; à force de leur montrer qu*on veut les instruire, on ne les instruit plus. Je réponds encore que ces punitions et ces récompenses s*opèrent toujours par des moyens si peu communs , qn*on n*attend rien de pareil dans le cours naturel des choses humaines. Enfin je réponds en niant le fait. II n'est ni ne peut être généralement vrai : car cet objet n'étant point celui sur lequel les auteurs dirigent leurs pièces , ils doivent rarement l'atteindre , et souvent il serait un obstacle au succès. Vice ou vertu , qu'importe, pourvu qu'on impose un air de grandeur? Aussi la scène française , sans contredit la plus parfaite , ou du moins la plus régulière qui ait encore existé, n'est-elle pas moins le triomphe des grands scélérats que des. plus illustres héros : témoin Catilina, Mahomet, Atrée, et beaucoup d'autres.
Je comprends bien qu'il ne Caot pas toujours regarder à la catastrophe pour juger de l'effet moral d'une tragédie , et qu'à cet égard l'objet est rempli quand on s'intéresse pour l'infortuné vertueux plus que pour Theureur ooupabie : ce qui n'empêche point qu'alors la prétendue règle ne soit violée. Comme il n'y a personne qui n'aimât mieux être Britionicus que Néron, je conviens qu'on doit compter en ceci pour bonne la pièc« qui les représente , quoique Britannicus y périsse. Mais , par le même principe , quel jugement porterons-nous d'une tragédie où , bien que les criminels soient punis , ils nous sont présentés sous un aspect si favorable , que tout Tintérét est pour eux ; où Caton , le plus grand des humains, fait le rôle d'un pédant ; où Cicéron , le sauveur de la république , Cicéron , de tous ceux qui portèrent le nom de pères de la patrie le premier qui en fut honoré et le seul qui le mérita , nous est montré comme un vil rhéteur , un lâche ; tandis que l'infâme Catilina , couvert de crimes qu'on n'oserait nommer, près d'égorger tous ses magistrats et de réduire sa patrie en cendres , fait le rôle d'un grand homme , et réunit , par ses talents , sa fer-
D*a pas la même ressonrce, ne saorait se passer de cet intérêt. On verra dans la suite la raison de cette différence.
A H. D ALBHBEBT. 309
meté , 80B courage , toate l*estiine des spectateurs ? Qu'il eût» si l'on veut , une âme forte ; eu était-il moios un scélérat détestable? et fallait-il donner aux forfaits d'un brigand le coloris des exploits d'un héros ? A quoi donc aboutit la morale d'une pareille pièce , si ce n'est à encourager des Catilinas , et à donner aux méchants habiles le prix de l'estime publique due aux gens de bien ? Mais tel est le goût qu'il faut flatter sur la scène ; telles sont les mœurs d'un siècle instruit. Le savoir , l'esprit, le courage, ont seuls notre admiration ; et toi, douce et modeste vertu , tu restes toujours sans honneurs ! Aveugles que nous sommes au milieu de tant de lumières , victimes de nos applaudissements insensés , n'apprendrons-nous jamais combien mérite de mépris et de haine tout homme qui abuse , pour le malheur du genre humain , du génie et des talents que lui donna la nature ?
Atrée et Mahomet n'ont pas même la faible ressource du dénoûmeot. Le monstre qui sert de héros à chacune de ces pièces achève paisiblement ses forfaits, en jouit; et l'un des deux le dit en propres termes au dernier vers de la tragédie :
Et je jouis enfin du prix de mes forfaits.
Je veux bien supposer que les spectateurs , renvoyés avec cette belle maxime , n'en concluront pas que le crime a donc un prix de plaisir et de jouissance; mais je demande enfin de quoi leur aura profité la pièce où cette maxime est mise en exemple.
Quant à Mahomet» le défaut d'attacher l'admiration publique au coupable y serait d'autant plus grand , que celui-ci a bien un autre coloris , si l'auteur n'avait eu soin de porter sur un second personnage un intérêt de respect et de vénération capable d'effacer ou de balancer au moins la terreur et Tétonnement que Mahomet inspire. La scène surtout qu'ils ont ensemble est conduite avec tant d'art , que Mahomet, sans se démentir, sans rien perdre de la supériorité qui lui est propre , est pourtant éclipsé par le simple bon sens et l'intrépide vertu de Zopire '. Il fallait un au-
' Je me souviens d'avoir trouvé dans Omar plus de chaleur et d'élévation vis-à-vis de Zopire» que dans Mahomet lui-même ; et je prenais cela pour un défaut. En y pensant mieux, j'ai changé d'opinion. Omar, emporté par son fanatisme, ne doit parler de son maître qu'avec cet enthousiasme dé zèle et d'admiration qui l'élève au-dessus de Thumanité. Mais Mahomet
400 LBTTBB
teur qui sentit bien sa force, pour oser mettre yis-à-vis l'un de l'antre deux pareils interlocuteurs. Je n'ai jamais oui faire de cette scène en particulier tout l'éloge dont elle me parait digne ; mais je n'en connais pas une au Théâtre-Français où la main d'un grand maître soit plus sensiblement empreinte , et où le sacré caractère delà vertu l'emporte plus sensiblement sur l'élévation du génie.
Une autre considération qui tend à justifier cette pièce, c'est qu'il n'est pas seulement question d'étaler deux forfaits, mais les forfaits du fanatisme en particulier, pour apprendre au peuple à le connaître et s'en défendre. Par malheur, de pareils soins sont très-inutiles, et ne sont pas toujours sans danger. Le fanatisme n*est pas une erreur, mais une fureur aveug^ et stupide que la raison ne retient jamais. L'unique secret pour l'empécber de naître est de contenir ceux qui l'excitent. Vous avez beau démontrer à des fous que leurs chefs les trompent , ils n'en sont pas moins ardents à les suivre. Que si le fanatisme existe une fois, je ne vois encore qu'un seul moyen d'arrêter son progrès , c'est d'employer contre lui ses propres armes. Il ne s'agit ni de raisonner ni de convaincre; il faut laisser là la philosophie, fermer les livres , prendre le glaive et punir les fourbes. De plus, je crains bien , par rapport à Mahomet, qu'aux yeux des spectateurs sa grandeur d'âme ne diminue beaucoup l'atrocité de ses crimes ; et qu'une pareille pièce , jouée devant des gens en état de choisir, ne fit plus de Mahomets que de Zopires. Ce qu'il y a du moins de bien sur, c'est que de pareils exemples ne sont guère encourageants pour la vertu.
Le noir Atrée n'a aucune de ces excuses , l'horreur qu'il inspire est à pure perte ; il ne nous apprend rien qu'à frémir de son crime , et , quoiqu'il ne soit grand que par sa fureur, il n'y a pas
n*est pas fanatique; c'est on fourbe qnl -, sachant bien qa'il n'est pas question de faire rinspiré vis-à-vis de Zopire, cherche à le gagner par une confiance affectée et par des motifs d'ambition. Ce ton de raison doit le rendre moins brillant qn'Omar, par cela même qu'il est plus grand et quMl sait mienx discerner les hommes. Lai-méme dit on fait entendre tout cela dans la scène. C'était donn ma faute Si je ne Pavais pas senti, liais voilà ce qui nous arrive à nous autres petits auteurs : en voulant censurer les écrits de nos maîtres, notre étourderie nous y fait relever mille fautes qui sont des beautés pour les hommes de Jngement
A M. D'àLEMBEBT. 401
dans toute la pièce un seul personnage en état, par son caractère, de partager avec lui Tattention publique : car, quant au doucereux Plislhène, je ne sais comment on l'a pu sup{)orter dans une pareille tragédie. Sénèque n'a point mis d'amour dans la sienne : et puisque Tauteur moderne a pu se résoudre à l'imiter dans tout le reste , il aurait 4)ien dû l'imiter encore en cela. Assurément il faut avoir un cœbr bien flexible pour souffrir des entreliens galants à côté des scènes d'Atrée. ^-^
Avant de finir sur cette pièce, je ne puis m'empécher d'y remarquer un mérite qui semblera peut-être un défaut à (^ien des gens. Le rôle de Thyeste est peut-être, de tous ceux qu'on a mis sur notre théâtre, le plus sentant le goût antique. Ce n'est point un héros C/Ourageux , ce n'est point un modèle de vertu : on ne peut pas dire non plus que ce soit un scélérat ' : c'est un homme faible , et pourtant intéressant , par cela seul qu'il est homme et malheureux. 11 me semble aussi que , par cela seul , le sentiment qu'il excite est extrêmement tendre et touchant ; car cet homme tient de bien près à chacun de nous, au lieu que l'héroïsme nous accable encore plus qu'il ne nous touche, parce que, après tout, nous n'y avons que faire. Ne serait-il pas à désirer que nos sublimes auteurs daignassent descendre un peu de leur continuelle élévation, et nous attendrir quelquefois pour la simple humanité souffrante, de peur que , n'ayant de la pitié que pour des héros malheureux , nous n'en ayons jamais pour personne? Les anciens avaient des héros , et mettaient des hommes sur leurs théâtres; nous, au contraire , nous n'y mettons que des héros , et à peine avons-nous des hommes. Les anciens parlaient de l'humanité en phrases moins apprêtées ; mais ils savaient mieux Texercer. On pourrait appliquer à eux et à nous un trait rapporté par Plutarque * , et que je ne puis m'empécher de transcrire. Un vieillard d'Athènes cherchait place au spectacle , et n'en trouvait point ; de jeunes gens , le voyant en peine, lui firent signe de loin; il vint; mais ils se serrèrent et se moquèrent de lui. Le bon homme fit ainsi le tour du théâtre ,
* La preuve de cela , c'est quHl intéresse. Quant à la faute dont il est puni, elle est ancienne, elle est trop expiée; et puis c'est peu de chose pour un méchant de théâtre, qu'on ne tient point pour tel s'il ne fait frémir d'horreun
* Dicts notables des Lacédémoniens, % 69 (Éd.)
Si.
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fort embarrassé de sa personne et toujours hué de }a belle jeunesse. Les ambassadeurs de Sparte s'en aperçurent, et, se levant à riostant, placèrent honorablement le vieillard au milieu d'eux. Cette action fut remarquée de tout le spectacle , et applaudie d'un battement de mains universel. Ehï que de maux î s'écria le bon vieillard d'un ton de douleur; les Athéniens savent ce qui est honnête, mais les Lacédémoniens le pratiquent. Voilà la philosophie moderne et les mœurs anciennes. Je reviens à mon- sujet. Qu'apprend-on dans Phèdre et dans (X^dipe, sinon que l'homme n'est pas libre » et que le ciel le punit des crimes quIttOilMl commettreP Qu'apprend-on dans Médée» si ce n'est jusqu'où la fureur de Ja jalousie peutrendre une mère cruelle et dénaturée? Suivez la plupart des pièces du Théâtre-Français ; vous trouverez presque dans toutes des monstres abominables et des actions atroces , utiles , si l'on veut, à donner de l'intérêt aux pièces et de l'exercice aux vertus, mais dangereuses certainement, en ce qu'elles accoutument les yeux du peuple à des horreurs qu'il ne devrait pas même connaître, et à des forfaits qu'il ne devrait pas supposer possibles. Il n'est pas même vrai que le meurtre et le parricide y soient toujours odieux. A la faveur de je ne sais quelles commodes suppositions , on les rend permis ou pardonnables. On a peine à ne pas excuser Phèdre incestueuse et versant le sang innocent : Syphax empoisonnant sa femme , le jeune Horace poignardant sa sœur, Agamemnon immolant sa fille , Oreste égorgeant sa mère , ne laissent pas d'être des personnages intéressants. Ajoutez que l'auteur , pour faire parler chacun selon son caractère, est forcé de mettre dans la bouche des méchants leurs maximes et leurs principes, revêtus de tout l'éclat des beaux vers et débités d'un ton imposant et sentencieux , pour l'instruction du parterre.
Si les Grecs supportaient de pareils spectacles, c'était comme leur
représentant des antiquités nationales qui couraient de tout temps
parmi le peuple , qu'ils avaient leurs raisons pour se rap4)eler sans
cessc^ et dont l'odieux même entrait dans leurs vues. Dénuée des
mêmes motifs et du même intérêt , comment la même tragédie
peut-elle trouver parmi vous des spectateurs capables de soutenir
/ les tableaux qu'elle leur présente , et les personnages qu'elle y fait
^ agir ? L'un tue son père , épouse sa mère , et se trouve le frère de
^ ses enfants; un autre force un fils d'égorger son père ; un troisième
À M. DALEMBEBT. 40S
fait boire au père le sang de son fils. On frissonne à la seule idée des horreurs dont on pare la scène française pour ramusement du peuple le plus doux et le plus humain qui soit sur la terre. Non.... je le soutiens , et j'en atteste Teffroi des lecteurs , les massacres des gladiateurs n'étaient pas si barbares que ces affreux spectacles. On voyait couler du sang , il est vrai ; mais on ne souillait pas son imagination de crimes qui font frémir la na^ture.
Heureusement la tragédie, telle qu'elle existe, est siloin de nous, elle nous'présente des êtres si gigantesques, si boursouflés, si chimériques, que l'exemple de leurs vices n*est guère plus contagieux que celui de leurs vertus n'est utile , et qu'à proportion qu'elle veut moins nous instruire , ft|lg nniiR fait aussi mnina dû^jnaU Mais il D'en est pgis ainsi de la coniQdie, dont les mœurs ont avec les nôtres un rapport plus immédiat , et dont les personnages ressejubtent mieux à des. bornages. Tout en est mauvais et. pernicieux , tout tire à conséquence pour les spectateurs ; et le plaisir même du comique étant fondé sur un vice du cœur humain , c'est une suite de ce principe que plus la comédie est agréable et parfaite , plus son effet est funeste aux mœurs. Mais , sans répéter ce que j'ai déjà dit de sa nature , je me contenterai d'en faire ici l'appli- ' cation , et de jeter un coup d'œil sur votre théâtre comique. Prenons-le dans sa perfection , c'est-à-dire à sa naissance. On convient , et on le sentira chaque jour davantage, que Molière est le plnsjgarfait ^i|tfiii|'.(y)mique dont les ouvrages nous soient connus : mais qui peut disconvenir aussi que le théâtre de ce même Molière ,. des talents duquel je suis plus l'admirateur que personne, ne soit une ftcnlftdft viff^ fit de m^qvaises mœurs ^plus dangereuse que lésTîvres mênajBs.oùJ!ûaiait4irofÊSsiûii dje.lfi&jÊflseigner? Son plus grand soin est de tourner la bonté et la simplicité en ridicule, ^ et de mettre la ruse et le mensonge du parti pour lequel on prend intérêt : ses honnêtes gens ne sont que des gens qui parlent ; ses vicieux sont des gens qui agissent, et que les plus brillants succès ^ favorisent le plus souvent : enfin l'honneur des applaudissements , rarement pour le plus estimable , est presque toujours pour le plus adroit.
Examinez le comique de cet auteur : partout vous trouverez que les vices dê'câractèreen.sQûtrinateunient, et les défauts naturels le sujet ; que la malice de l'un punit la simplicité de l'autre ^ et
404 LETTBE
que les sols sont les victimes des méchants : ee qui , pour n'être que trop vrai dans le monde, n*cn vaut pas mieux à mettre au théâtre avec un air d'approbation , comme pour exciter les âmesperfides à punir, sous le nom de sottise , la candeur des honnêtes gens.
Dat veniam corvis, vexât censura columbat *,
Voilà Tesprit général de Molière et de ses imitateurs. Ce sont des gens qui , tout au plus , raillent quelquefois Ji^ vices , sans jamais faire aimer la vertu ; de ces gens, disait un ancien, qui savent bien môucBer la lampe , mais qui n'y naettent jamais d'huile.
Voyez comment , pour multiplier ses plaisanteries , oet homme trfîiiMfi tAntrAi!drA.dALL.iii>AUUy-jM»>a..yy>^ scandaie 'ûnsms^ tous les rapports 1^ plus sacrés sur l,esqael&^ Plient fondée ; oontment il tourne en dérision les respectables droits des pères sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs I il fait rire, il est vrai , et n'en devient que plus coupable, en forçant, par un charme invincible , les sages mêmes de se prêter a des railleries qui devraient attirer leur indignation. J'entends dire qu^il attaque les vices ; mais je voudrais bien que l'on com- ' parât ceux qu'il attaque avec ceux qu'il favorise. Quel est le plus blâmable d'un bourgeois sans esprit et vain qui fait sottement le gentilhomme , ou du gentilhomme fripon qui le dupe ? Dans la pièce dont je parle, ce dernier n'est-il pas l'honnête homme? n'at-il pas pour lui l'intérêt? et le public n'applaudit-il pas à tous les tours qu'il fait à l'autre ? Quel est le plus criminel d'un paysan assez fou pour épouser une demoiselle , ou d'une femme qui cherche à déshonorer son époux ? Que penser d'une pièce où le parterre applaudit à l'inQdélité , au mensonge , à l'impudence de celle-ci, et rit de la bêtise du manant puni ? C'est un grand vice d'être avare et de prêter à usure ; mais n'en est-ce pas un plus grand encnre à un fils de voler son père, de lui manquer de respect, de lui faire mille insultants reproches ; et, quand ce père irrité lui donne sa malédiction, de répondre d'un air goguenard qu'il n'a que faire de ses dons > Si la plaisanterie est excellente, en est- elle moins punissable ? et la
• JUVéNAL, sat. Il, V. 63. (ÉDv) .
À H« d'alehbbrt. 406
pièce où l'on fait aimer le fils insolent qui Ta faîte en est- elle moins une école de mauvaises mœurs ?
Je ne m'arrêterai point à parler des valets. Us sont condamnés par tout le monde ' ; et il serait d'autant nM)ins juste d'imputer à Molière les erreurs de ses modèles et de son siècle , qu'il s'en est corrigé lui-même. Ne nous prévalons ni des irrégularités qui peuvent se trouver dans les ouvrages de sa jeunesse , ni de ce qu'il y a de moins bien dans ses autres pièces , et passons tout d'un coup à celle qu'on reconnaît unanimement pour son chef-d'œuvre ; je veux dire , le Misanthrope.
Je trouve que cette comédie nous découvre mieux qu'aucune autre la véritable vue dans laquelle Molière a composé son théâtre, et nous peut mieux faire juger de ses vrais effets. Ayant à plaire au public , il a consulté le goût le plus général de ceux qui le composent : sur ce goût il s'est formé un modèle , et sur ce modèle un tableau des défauts contraires dans lequel il a pris ses caractères comiques, et dont il a distribué les divers traits dans ses pièces. Il ||'a donc point prétendu former un honnête homme , mais un homme du monde ; par conséquent il n'a point voulu corriger les vices , mais les ridicules ; et , comme j'ai déjà dit , il a trouvé dans le vice même un instrument très-propre à y réussir. Ainsi, voulant exposer à la risée publique tous les défauts opposés aux qualitésde l'homme aimable, de l'homme de société , après avoir joué tant d'autres ridicules , illni restait à jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule delà vertu : c'est ce qu'il a fait dans le Misanthrope,
Tous ncT sauriez me nier deux choses : l'une , qu'Alceste , dans cette pièce , est un homme droit , sincère , estimable , un véritable homme de bien ; l'autre , que l'auteur lui donne un personnage ridicule. C'en est assez , ce me semble , pour rendre Molière inexcusable. On pourrait dire qu'il a joué dans Alceste, non la vertu , mais un véritable défaut , qui est la haine des hommes. A
> Je ne décide pas sMl faut en effet les condamner. Il se peut que les' valets ne soient pins que les instniments des méchancetés des maîtres, depuis que ceux-ci leur ont ôlé rhonneur de finvention. Cependant je douterais qa*en ceci l'image trop naïve de la société fût bonne au théâtre. Supposé qu'il faille quelques fourberies dans les pièces , je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux que les valets seuls en fussent chargés, et que les honnêtes gens fussent aussi des gens honnêtes au moins sur la scène. •
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ceKi je réponds qu'il n'est pas vrai qa'il ait donné cette haine à son personnage : il ne faut pas que ce nom de misanthrope en impose , comme si celui qui le porte était ennemi du genre humain. Une pareille haine ne serait pas un défaut , mais une dépravation de la nature et le plus grand de tous les vices. Le vrai misanthrope est un monstre. S'il pouvait exister, il ne ferait pas rire , il ferait horreur. Vous pouvez avoir vu à la Comédie italienne une pièce intitulée La vie est un songe. Si vous vous rappelez le héros de cette pièce • voilà le vrai misanthrope.
Qu'est-ce donc que le misanthrope de Molière ? Un homme de bien qui déteste les mœurs de son siècle et la méchanceté de ses contemporains ; qui , précisément parce qu'il aime ses semblables , hait en eux les maux qu'ils se font réciproquement , et les vices dont ces maux sont l'ouvrage. S'il était moins touché des erreurs de l'humanité, moins indigné des iniquités qu'il voit, seraitil plus humain lui-même? Autant vaudrait soutenir qu'un tendre père aime mieux les enfants d'autrui que les siens , parce qu'if s'irrite des fautes de ceux-ci , et ne dit jamais rien aux autres.
Ces sentiments du misanthrope sont parfaitement développés dans son rôle. Il dit , je l'avoue , qu'il a conçu une haine effroyable contre le genre humain. Mais en quelle occasion le dit-ii ' ? Quand, outré d'avoir vu son ami trahir lâchement son sentiment et tromper l'homme qui le lui demande , il s'en voit encore plaisanter lui-même au plus fort de sa colère. Il est naturel que cette colère dégénère en emportement , et lui fasse dire alors plus qu'il ne pense de sang-froid. D'ailleurs, la raison qu'il rend de cette haine universelle en justifie pleinement la cause :
Les uns parce qu'ils sont méchants , Et les autres pour être aux méchants complaisants.
Ce n'est donc pas des hommes qu'il est ennemi , mais de la méchanceté des uns, et du support que cette méchanceté trouve dans les autres. S'il n'y avait ni fripons ni flatteurs, il aimerait tout le
• J'avertis qu'étant sans livres , sans mémoire , et n'ayant pour tous matériaux qu'un confus souvenir des observations que j*ai faites autrefois au spectacle , je puis me tromper dans mes citations, et renverser l'ordre des pièces. Mais quand mes exemples seraient peu justes, mes rai^ns ne le seraient pas moins , afttendu qu'elles ne sont point tirées de telle ou telle ^ièce , mais de l'esprit général du théâtre, que j'ai bien étudié.
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genre humain. Il n'y a pas un homme de hien qui ne soit misanthrope en ce sens ; ou plutôt les vrais misanthropes sont ceux qui ne pensent pas ainsi; car, au fond, je ne connais point de plus grand ennemi des hommes que Tami de tout le monde , qui , toujours charmé de tout , encourage incessamment les méchants, et flatte , par sa coupable complaisance , les vices d*ou naissent tous les désordres de la société.
Une preuve bien sûre qu'Alceste n'est point misanthrope à la lettre , c'est qu'avec ses brusqueries et ses incartades il ne laisse pas d'intéresser et de plaire. Les spectateurs ne voudraient pas , à la Vérité , lui ressembler, parce que tant de droiture est fort incommode ; mais aucun d'eux ne serait fâché d*avoir affaire à quelqu'un qui lui ressemblât : ce qui n'arriverait pas s'il était l'ennemi déclaré des hommes. Dans toutes les autres pièces de Molière , le personnage ridicule est toujours h^ssable ou méprisable. Dans celle-là, quoique Alceste ait des défauts réels dont on n*a pas tort de rire , on sent pourtant au fond du cœur un respect pour lui dont on ne peut se défendre. En cette occasion , la forc« de la vertu l'emporte sur l'art de l'auteur, et fait honneur à son caractère. Quoique Molière fit des pièces répréhensibles , il était personnellement honnête homme ; et jamais le pinceau d'un honnête homme ne sut couvrir de couleurs odieuses les traits de la droiture et de la probité. Il y a plus : Molière a mis dans la bouche d'Alceste un si grand nombre de ses propres maximes, que plusieurs ont cru qu'il s'était voulu peindre lui-même. Cela parut dans le dépit qu'eut le parterre, à la première représentation, de n'avoir pas été, sur le sonnet , de l'avis du misanthrope : car on vit bien que c'était celui de l'auteur.
Cependant ce caractère si vertueux est présenté comme ridicule. rtTèsl7cneTrél , a certains égards; et ce qui démontre que Vintention du poète est bien de le rendre tel , c'est celui de l'ami Philinte , qu'il met en opposition avec le sien. Ce PhiHnte est le sage de la pièce ; un de ces honnêtes gens du grand monde dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons ; de ces gens si doux , si modérés , qui trouvent toujours que tout va bien , parce qu'ils ont intérêt que rien n'aille mieux ; qui sont toujours contents de tout le monde , parce qu'ils ne se soucient de personne ; qui , autour d'une bonne table, soutiennent qu'il n'est pas vrai que
le peuple ait faim ; qui > le gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu'on déclame en faveur des pauvres ; qui, de leur maison bien fermée , verraient voler, piller, égorger, massacrer tout le genre humain sans se plaindre, attendu que Dieu les a doués d'mie douceur très-méritoire à supporter les malheurs d'autrui.
On voit bien que le flegme raisonneur de celui-ci est très-propre à redoubler et faire sortir d'une manière comique les emportements de Tautre : et le tort de Molière n'est pas d'avoir fait du misanthrope un homme colère et bilieux , mais de lui avoir donné des fureurs puériles sur des sujets qui ne devaient pas l'émouvoir. Le caractère du misanthrope n'est pas à la disposition du poète; il estjjéterminé parla nature de sa passion dominante». Cette passioïTest une^yiolenle haine du vice, née d'un amour ardenlpQur Jajrertu, aigri parle spectacle continûefSe la méchanceté des hommes. Il n'y a donc qu'une âme grande et noble qui en soit susceptible. L'horreur et le mépris qu'y nourrit cette même passion pour tous les vices qui l'ont irritée sert encore à les écarter du cœur qu'elle agite. De plus , cette contemplation continuelle des désordres de la société le détache de lui-même, pour fixer toute son attention sur le genre humain. Cette habitude élève, agrandit ses idées , détruit en lui des inclinations basses qui nourrissent et concentrent l'amour-propre ; et de ce concours nait une certaine force de courage, une fierté de caractère qui ne laisse prise au fond de son âme qu'à des sentiments dignes de l'occuper.
Ce n'est pas que l'homme ne soit toujours homme; que la passion ne le rende souvent faible , injuste , déraisonnable ; qu'il n'épie peut-être les motifs cachés des actions des autres avec un secret plaisir d'y voir la corruption de leurs cœurs; qu'un petit mal ne lui donne souvent une grande colère , et qu'en l'irritant à dessein un méchant adroit ne pût parvenir à le faire passer pour méchant lui-même : mais il n'en est pas moins vrai que tous moyens ne sont pas bons à produire ces effets , et qu'ils doivent être assortis à son caractère, pour le mettre enjeu; sans quoi, c'est substituer un autre homme au misanthrope, et nous le peindre avec des traits qui ne sont pas les siens.
Voilà donc* de quel côté le caractère du misanthrope doit porter ses défauts ; et voilà aussi de quoi Molière fait un usage admirable dans toutes les scènes d'Alceste avec son ami , où les froides
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maximes et les railleries de celui-ci , démontant l'autre à chaque instant, lui font dire mille impertinences très-bien placées : mais ce caractère âpre et dur, qui lui donne tant de fiel et d'aigreur dans l'occasion , Téloigne en même temps de tout chagrin puéril qui n*a nul fondement raisonnable, et de tout intérêt personnel trop vif, dont il ne doit nullement être susceptible. Qu'il s'emporte sur tous les désordres dont il n'est que le témoin , ce sont toujours de nouveaux traits au tableau; mais qu'il soit froid sur celui qui s'adresse directement à lui : car,ayant déclaré la guerre aux méchants, il s'attend bien qu'ils la lui feront a leur tour. S'il n'avait pas prévu le mal que lui fera sa franchise, elle serait une «tourderie et non pas une vertu. Qu'une femme fausse le trahisse, que d'indignes amis le déshonorent , que de faibles amis l'abandonnent, il doit le souffrir sans en murmurer : il connaît les hommes.
Si ces distinctions sont justes, Molière a mal saisi le misan- ^ thrope. Pense-ton que ce soit par erreur? Non sans doute. Mais voilà par^ùJfi d£si]^4e^laiFe-fife^^attx^dépens du personnage ra<^ forCe]3é]ejiégJcader, iMûlreJa yéritédu caractère.
Après l'aventure du sonnet > comment Alceste ne s'attend-il point aux mauvais procédés d'Oronte? Peut-il en être étonné quand on l'en instruit, comme si c'était la première fois de sa vie qu'il eût été sincère, ou la première fois que sa sincérité lui eût fait un ennemi ? Ne doit-il pas se préparer tranquillement à la perte de son procès, loin d'en marquer d'avance un dépit d'enfant?
Ce sont Tingt mille francs qnMl m^en pourra coûter;
Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pester. ^
Un misanthrope n'a que faire d'acheter si cher le droit de pester, il n'a qu'à ouvrir les yeux ; et il n'estime pas assez l'argent pour croire avoir acquis sur ce point un nouveau droit par la perte d'un procès. Mais il fallait faire rire le parterre.
Dans la scène avec Dubois , plus Alceste a de sujets de s'impatienter, plus il doit rester flegmatique et froid , parce que l'étourderie du valet n'est pas un vice. Le misanthrope et l'homme emporté sont deux caractères très-différents : c'était là l'occasion de les distinguer. Molière ne l'ignorait pas. Mais il fallait faire rire le parterre.
Au risque de faire aussi rire le lecteur à mes dépens , j'ose ae-
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ciisercet auteur d'avoir manqué de très-grandes convenances, une Irès-graude vérité, et peut-être de nouvelles beautés de situation ; c'était de faire un tel changement à son plan qae Philinte entrât comme acteur nécessaire dans le nœud de sa pièce, en sorte qu'on pût mettre les actions de Philinte et d'AIceste dans une apparente opposition avec leurs principes , et dans une conformité parfaite avec leurs caractères. Je veux dire qu'il fallait que Je misanthrope fût toujours furieux contre les vices publics , et toujours tranquille sur les méchancetés personnelles dont il était la victime. Au contraire , le philosophe Philinte devait voir tous les désordres de la société avec un flegme stoique , et se mettre en fureur au moindre mal qui s'adressait directement à lui. En effet, j'observe que ces gens si paisibles sur les injustices publiques sont toujours ceux qui font le plus de bruit au moiodre tort qu'on leur fait , et qu'ils ne gardent leur philosophie qu'aussi longtemps qu'il n'en ont pas besoin pour eux-mêmes. Ils ressemblent à cet Irlandais qui ne voulait pas sortir de son lit, quoique le feu fût à la maison. La maison brûle! lui criait-on. Que m'importe? répondait-il, je n'en suis que le locataire. A la fm le feu pénétra jusqu'à lui. Aussitôt il s'élance, il court, il crie, il s'agite; il commence à comprendre qu'il faut quelquefois prendre intérêt à là maison qu'on habite , quoiqu'elle ne nous appartienne pas.
Il me semble qu'en traitant les caractères en question sur cette idée, chacun des deux eût été plus vrai, plus théâtral , et que celui d'Alceste eût fait incomparablement plus d'effet : mais le parterre alors n'aurait pu rire qu'aux dépens de IHiomme du monde; et l'intention de l'auteur était qu'on rit aux dépens du misanthrope '.
Dans la même vue, il fait tenir quelquefois des propos d'hu-
« Je ne doute point que , sur l'idée que je viens de proposer, un homme de génie ne pût faire un nouveau Misanthrope non moins vrai, non moins naturel que rAlhénien , égal en mérite à celui de Molière, et sans comparaison plus instructif. Je ne vois qu'un inconvénient à cette nouvelle pièce, c'est qu'il serait impossible qu'elle réussit : car, quoi qu'on dise, en choses qui déshonorent, nul ne rit de bon cœur à ses dépens. Nous voilà rentrés dans mes principes ♦.
• Fabre d*ÉglanUne, dans son Philinte ou la Suite du Misanthrope, a réalisé avec succès l'Idée de Rousseau. (Kd.)
A M. DiALEMBKRT. 411
meur d'un goût tout- contraire à celui qu'il lui donne. Telle est èette pointe de la scène du sonnet ,
La peste de ta chute , empoisonneur au diable ! En eusses-tu fait une à te casser le nez I
pointe d'autant plus déplacée dans la bouche du misanthrope, qu'il vient d'en critiquer de plus supportables dans le sonnet d'Oronte; et il est bien étrange que celui qui la fait propose , un instant après y la chanson du roi Henri pour un modèle de goût. Il ne sertde rien de dire que ce mot échappe dans un moment de dépit ; car le dépit ne dicte rien moins que des pointes ; et Alceste, qui passe sa vie a gronder, doit avoir pris, même en grondant, un ton conforme à son tour d'esprit :
Morbleu ! vil complaisant , tous louez des sottises !
C'est ainsi que doit parler le misanthrope en colère. Jamais une pointe n'ira bien après cela. Mais il fallait fairpi rire le parterre^^€t voilà comment on avilit la vertu .
Une chose assez remarquable, dans cette comédie, est que les charges étrangères que l'auteur a données au rôle du misanthrope Tout forcé d'adoucir ce qui était essentiel au caractère. Ainsi, tandis que dans toutes ses autres pièces les caractères sont chargés pour faire plus d'effet , dans celle-ci seule les traits sont émoussés pour la rendre plus théâtrale. La même scène dont je viens de parler m'en fournit la preuve. On y voit Alceste tergiverser et user de détours pour dire son avis à Oronte. Ce n'est point là le misanthrope : c'est un honnête homme du monde qui se fait peine de tromper celui qui le consulte. La force du caractère voulait qu'il lui dit brusquement , Votre sonnet ne vaut rien , jetez-le au feu : mais cela aurait ôté le comique qui naît de l'embarras du misanthrope et de ses j« ne dis pas cela répétés , qui pourtant ne sont au fond que des mensonges. Si Philinte, à son exemple, lui eût dit en cet endroit , Et que dis-tu donc, traître ? qu'avait41 à répliquer ? En vérité, ce n'est pas la peine de rester misanthrope pour ne l'être qu'à demi; car, si l'on se permet le premier ménagement et la première altération de la vérité , où sera la raison suffisante pour s'arrêter jusqu'à ce qu'on devienne aussi faux qu'un homme de cour?
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les premiers amuser les femmes perdues , se chargèrent d*eooourager lesGloug. Regaard j uo des moins libres, n'est pas le moins dangficaujt»*. C'est une chose incroyable qu'avec l'agrément de la police on joue publiquement au milieu de Paris une comédie où, dans l'appartement d'un oncle qu'on vient de voir expirer, son neveu, Thonnète homme de la pièce, s'occupe avec son digne •i cortège de soins que les lois payent de la corde ; et qu'au lieu des larmes que la seule humanité fait verser en pareil cas aux indifférents mêmes , on égayé à l'envi de plaisanteries barbares le triste appareil de la mort. Les droits les plus sacrés, les plus touchants sentiments de la nature , sont joués dans cette odieuse scène. Les tours les plus punissables y sont rassemblés comme à plaisir avec un enjouement qui fait passer tout cela pour des gentillesses. Faux acte , supposition ^ vol , fourberie , mensonge, inhumanité, tout y est, et tout y est applaudi. Le mort s'étant avisé de renaître, au grand déplaisir de son cher neveu , et ne voulant point ratifier ce qui s'est fait en son nom , ou trouve le moyen d'arracher son consentement de force; et tout se termine au gré des acteurs et des spectateurs, qui, s'intéressant malgré eux aces misérables, sortent de la pièce avec cet édifiant souvenir d'avoir été dans le fond de leur cœur complices des crimes qu'ils ont vu commettre. . Osons le dire sans détour : Qui de nous est assez sûr de lui pour \ supporter la représentation d'une pareille comédie sans être de : moitié des tours qui s'y jouent? Qui ne serait pas un peu fâché si le filou venait à être surpris ou manquer soii coup? Qui ne devient pas un moment filou soi-même, en s'intéressant pour lui ? Car s'intéresser pour quelqu'un , qu'est-ce autre chose que se mettre en sa ' place? Belle instruction pour la jeunesse, que celle où les hom* mes faits ont bien de la peine à se garantir de la séduction du vice t Est-ce à dire qu'il ne soit jamais permis d'exposer au théâtre des .
* Tel est le texte de l'édition de Genève. Celai de l'édition de 1801 , après ces mots, une jeunesse débauchée et des femmes sans mœurs^ porte : Je ne ferai pas à Dancourt l'honneur de parler de lui; seé pièces n'effarouchent pas par des termes obscènes, mais il faut n^avoir de chasU que les oreilles pour les pouvoir supporter. Regnàrd, plus modeste ^ n*est pas moins dangereux : laissant Vautre amuser les femmes perdues. Use charge, lui, d*encourager les filous. Cestune chose in» eroi/able, etc. (Éd. )
À M. D'ALEMBBBT. 415
actions blâmables? Non ; mais, en vérité, pour savoir mettre uo fripon sur la scène , il faut un auteur bien honnête homme.
Ces défauts sont tellement inhérents à notre théâtre, qu'en voulant les en ôter on le défigure. Nos auteurs modernes , guidés par de meilleures intentions, font des pièfte^^ plut^ ppur^pa^ mais aussi qu'arrive-t-il? Qu'elles n*ont plus de vrai comique et ne produisent aucun effet. Elles instruisent beaucoup , si Ton veut; mais elles ennuienL encore davantage. Autant vaudrait aller au sermon.
Dans cette décadence du théâtre, on se voit contraint d'y substituer aux vérRables beautés éclipsées de petits agréments capables d'en imposer à la multitude. Ne sachant plus nourrir la force du comique et des caractères, on a rpnfnrrftj'jpjtérftt de Tamnnr, On a fait la même chose dans ia tragédie pour suppléer aux situations prises dans des intérêts d'État qu'on ne connaît plus , et aux sentiments naturels et simples qui ne touchent plus personne. Les anteurs concourent à l'envi , pour rutiitté publique , à donner une nouvelle énergie et un nouveau coloris à cette passion dangereuse ; et , depuis Molière et Corneille , on ne voit plus réussir au théâtre que des romans sous le nom de pièces dramatiques.
L'amour est le règne des femmes. Ce sont elles qui nécessairement y donnent la 4oi ; parce que, selon l'ordre de la nature, la résistance leur appartient , et que les hommes ne peuvent vaincre cette résistance qu'aux dépens de leur liberté. Un effet naturel de ces sortes de pièces est donc d'étendre l'empire du sexe , de rendre des femmes et de jeunes filles les précepteurs du public, et de leur donner sur les spectateurs le même pouvoir qu'elles ont sur leurs amants. Penâez-vous, monsieur, que cet ordre soit sans inconvénient, et qu'en augmentant avec tant de soin l'ascendant des femmes, les hommes en seront mieux gouvernés? . Il peut y avoir dans le monde quelques femmes dignes d'être écoutées d'un hotmète homme ; mais estn^e d'elles en général qu'il doit prendre conseil? et n'y aurait-il aucun moyen d'honorer leur sexe à moins d'avilir le nôtre ? Le plus charmant objet de la nature, le plus capable d'émouvoir un cœur sensible et de le porter au bien , est, je l'avoue, une femme aimable et vertueuse; mais cet objet céleste, où se cache-t-il? N'est- il pas bien cruel de le contempler avec tant de plaish: au théâtre , pour en trouver de si dif-
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férentsdans la sodélé? Cependant le tableau séducteur fait son ef« fet. L'enchantement causé par ces prodiges de sagesse tourne au pro6t des femmes sans honneur. Qu'un jeune homme n'ait vu le monde que sur la scène , le premier moyen qui s'offre à lui pour aller à la vertu est de chercher une maîtresse qui l'y conduise , espérant bien trouver une Constance * ou une Génie * tout au moins. C'est ainsi que, sur la foi d'un modèle imaginaire, sur un air modeste et touchant , sur une douceur contrefaite , nescius aura faUacis» le jeune insensé court se perdre en pensant devenir un sage.
Ceci me fournit l'occasion de proposer une espècede problème. Les anciens avaient en général un très-grand respect pour lesfemmes^ ; mais ils marquaient ce respect en s'abstenant de les exposer au jugementdu public , et croyaient honorer leur modestie en se taisant sur leurs autres vertus. Ils avaient pour maxime que le pays où les moçm&itaient les.jjuàlpiirftft était flaluLuù Tonr parlait le mo.ip^ ^fisJfilQfflfiS » et que la femme la plus honnête était celle dont on parlait le moûuuiTest sur ce principe qu'un Spai^ tiate, entendant un étranger faire de magnifiques éloges d'une dame de sa connaissance, Tinterrompit en colère : Ne cesseras-tu point, lui dit*il , de médire d'une femme de bien ? De là venait encore que , dans leur comédie , les rôles d'amoureuses et de filles à marier ne représentaient jamais que des esclaves ou des filles publiques.
* Personnage du FiU naturel, drame de Diderot. (Éd.) 1 Ce n'est point par étonrderie qae je cite Cénie en cet endroit , quoiqne cette cliarmante pièce soit l'ouvrage d'une femme ( M*"* de Graffigny ) ; car, ctierchant la vérité de bonne foi. Je ne sais point déguiser ce qui fait contre mon sentiment ; et ce n'est pas à une femme » mais aux femmes, que Je refuse les talents des hommes. J'honore d'autant plus volontiers ceux de l'auteur de Cénie en particulier, qu'ayant à me plaindre de ses discours, je lui rends un hommage pur et désintéressé, comme tcus les éloges sortis de ma plume.
^ Us leur donnaient plusieurs noms honorables que nous n'avons pilas, ou 9ui sont bas et surannés parmi nous. On sait quel «sage Virgile a fait Ue celui de maires dans une occasion où les mères troyennes n'étaient guères sages **. Nous* n'avons à la place que le mot de dames , qui ne convient pas à toutes , qui même vieillit insensiblement , et qu'on a tout à fait proscrit du ton à la mode. J'observe que les anciens tiraient volontiers leurs titres d'honneur des droits de la nature, et que nous oe tirons les nôtres que des droits du rang.
j£neUi. , llb. V , v. 654. - Idem, Hb. VII , v. aSg et H»-
À M. DALBMBBRT. 417
Ils avaient ane telle idée de la modestie du sexe , qu'ils auraient cru manquer aux égards qu'ils lui devaient , de mettre une honnête fille sur la scène, seul^ent en représentation ^. En un mot, Timage du vice à découvert les choquait moins que celle de la pudeur offensée.
Chez nous , au cpiitxjaii:e.J^fe^ plus estimée est celle
qui fait le plus de bruit , de qui Ton parle le plus , qu'on voit le plus dans le monde , chez qui Ton dine le plus souvent , qui donne le plus impérieusement le ton, qui juge, tranche, décide, prononce , assigne au talent , au mérite , aux vertus , leurs degrés et leurs places , et dont les humbles savants mendient le plus bas* sèment la faveur. Sur la scène , c'est pis encore. Au fond, dans le monde elles ne savent rien , quoiqu'elles jugent de tout ; mais au théâtre, savantes du savoir des hommes, philosophes grâce jiux auteurs , elles écrasent notre propre sexe de ses propres talents : et les imbéciles spectateurs vont bonnement apprendre des femmes ce qu'ils ont pris soin de leur dicter. Tout cela, dans le vrai , c'est se moquer d'elles, c'est les taxer d'une vanité puérile ; et je ne doute pas que les plus sages n'en soient indignées. Parcourez la plupart des pièces modernes; c'est toujours une femme qui sait tout, qui apprend tout aux hommes ; c'est toujours la dame de cour qui fait dire le catéchisme au petit Jehan de Saintré. Un enfant ne saurait se nourrir de son pain, s'il n'est coupé par sa gouvernante. Voilà l'image de ce qui se passe aux nouvelles pièces. La bonne est sur le théâtre , et les enfantssont dans le parterre. Encore une fois , je ne nie pas que cette méthode n'ait ses avantages , et que de tels précepteurs ne puissent donner du poids et du prix à leurs . leçons. Mais revenons à ma question. De l'usage antique et du nôtre, je demande lequel est le plus honorable aux femmes « et rend le mieux à leur.6exe les vrais respects qui lui sont dus.
La même cause qui donne, dans nos pièces tragiques et comiques, l'ascendant aux femmes sur les hommes, le donne encore aux jeunes gens sur les vieillards ; et c'est un autre renversement des rapports naturels, qui n'est pas moins répréhensible. Puisque
« S'ils en osaient autrement dans tes tragédies, c'est que, suivant le système politique de leur théâtre, ils n'étaient pas fâchés qu'on crût que les personnes d'un haut rang n'ont pas besoin de pudeur, et font toujours exception aux règles de la morale.
418 LETTBE
rintérêt y es! toujours pour les amants , il s'ensuit que les personnages avancés en âge n'y peuvent jamais faire que des rôles en sous-ordre. Ou, pour former le nœud 'de Tintrigue, ils servent d'obstacles aux vœux des jeunes amants , et alors ils sont haïssables ; ou ils sont amoureux eux-mêmes , et alors ils sont ridicules. Turpe senex miles *. On en fait , dans les tragédies , des tyrans, des usurpateurs; dans les comédies, des jaloux, des usuriers, des pédants, des pères insupportables, que tout le monde conspire à tromper. Voilà sous quel honorable aspeét on montre la vieillesse au théâtre; voilà quel respect on inspire pour elle aux jeunes gens. Remercions rjïlustre auteur de Zaïre et deNanine d'avoir soustraft à ce méprîsleveneraDie Lustgnan et le bon vieux Philippe Humbert. Il en est quelques autres encore : mais cela suffit-il pour arrêter le torrent du préjugé public, et pour effacer l'avilissement où la plupart des auteurs se plaisent à montrer l'âge de la sagesse, de l'expérience et de l'autorité? Qui peut douter que l'habitude de voir toujours dans les vieillards des personnages odieux au théâtre, n'aide à les faire rebuter dans la société, et qu'en s'accoutumant à confondre ceux qu'on voit dans le monde avec les radoteurs et les Géronles de la comédie , on ne les méprise tous également? Observez à Paris, dans une assemblée, l'air suffisant et vain , le ton ferme et tranchant d'une impudente jeunesse ; tandis que les anciens, craintifs et modestes, ou n'osent ouvrir la bouche, ou sont à peine écoutés. Voit-on rien de pareil dans les provinces et dans les lieux où les spectacles ne sont point établis? et par toute la terre, hors les grandes villes, une tête chenue et des cheveux blancs n'impriment-ils pas toujours du respect ? On me dira qu'à Paris les vieillards contribuent à se rendre méprisables en renonçant au maintien qui leur convient, pour prendre indécemment la parure et les manières de la jeunesse, et que , faisant les galants à soVexempIe, il est très-simple qu'on la leur préfère dans son métier : mais c'est tout au contraire pour n'avoir nul autre moyen de se faire supporter, qu'ils sont contraints de recourir à celui-là; et ils aiment«ncore mieux être soufferts à la faveur de leurs ridicules , que de ne l'être point du tout. Ce n'est pas as^ sûrement qu'en faisant les agréables ils le deviennent en effet , et
• OviD. , Amor. , I, IX, V. 4. ( Éd. )
▲ M. DÀLBMBBBT. 419
qu'an galant sexagénaire soit un personnage fort gracieux ; mais son indécence même lui tourne à profit : c*est un triomphe de plus pour une femme, qui, traiuantà son char un Nestor, croit montrer que les glaces de Tâge ne garantissent point des feux qu'elle inspire. Voilà pourquoi les femmes encouragent de leur mieux ces doyens de Cythère, et ont la malice de traiter d'hommes charmants de vieux fous , qu'elles trouveraient moins aimables s'ils étaient moins extravagants. Mais revenons à mon sujet.
f!ftaftfffttftn^ Spnt pas Ifta «ftiila giia ppnHtiitl!intftrftt de la SCèue
umquement fondé sur l'amour. On lui en attribue beaucoup d'autres plus graves et plus importants, dont je n'examine point ici la réalité , mais qui ont été souvent et fortement allégués par les écrivains ecclésiastiques. Les dangers que peut produire le tableau d'une passion contagieuse sont , leur a-t-on répondu , prévenus par la manière de le présenter : l'amour qu'on expose au théâtre y est rendu légitime , son but est honnête ^souvent il est sacrifié au devoir et à la vertu» et , dès qu'il est coupable, il est puni. Fort liieu : mais n'est-il pas plaisant qu'on prétende ainsi régler après coup les mouvements du cœur sur les préceptes de la raison, et qu'il faille attendre les événements pour savoir quelle impression l'on doit recevoir des situations qui les amènent? Le mal qu'on reproche au théâtre n'est pas précisément d'inspirer des passions criminelles , mais de disposer l'àme à des sentiments trop tendres» qu'on satisfait ensuite aux dépens de la vertu. Les douces émotions qu'on y ressent n'ont pas par elles-mêmes un objet déterminé , mais elles en font naître le besoin ; elles ne donnent pas précisément de l'amour , mais elles préparent à en sentir ; elles ne choisissent pas la personne qu'on doit aimer , mais elles nous forcent à faire ce choix. Ainsi elles ne sont innocentes ou criminelles que par l'usage que nous en faisons selon notre caractère, et ce caractère est indépendant de l'exemple. Quand il serait vrai qu'on ne peint au théâtre que des passions légitimes , s'ensuitil de là que les impressions sont plus faibles , que les effets en sont moins dangereux ? Comme si les vives images d'une tendresse innocente étaient moins douces , moins séduisantes , moins capables d'échauffer un cœur sensible, que celles d'un amour criminel , à qui rhorreur du vice sert au moins de contre-poison ! Mais si l'idée de l'innocence embellit quelques instants le senti-
ment qu'elle accompagne , bientôt les circonstances s'effacent de la mémoire , tandis que l'impression d'une passion si douce reste gravée au fond du cœur. Quand le patricien Manilius fut chassé du sénat de Rome pour avoir donné un baiser à sa femme en présence de sa fille*, à ne considérer celte action qu'en elle-même, qu'avait-elle de répréhensible ? rien sans doute ; elle annonçait même un sentiment louable. Mais les chastes feux de la mère en pouvaient inspirer d'impurs à la tille. C'était donc d'une action fort honnête faire un exemple de corruption. Voilà l'effet des amours permis du théâtre.
On prétend nous guérir de l'amour par la peinture de ses faiblesses. Je ne sais là-dessus comment les auteurs s'y prennent ; mais je vois que les spectateurs sont toujours du parti de l'amant faible , et que souvent ils sont fâchés qu'il ne le soit pas davantage. Je demande si c'est un grand moyen d'éviter de lui ressembler.
Rappelez-vous , monsieur , une pièce à laquelle je crois me souvenir d'avoir assisté avec vous, il y a quelques années, et qui nous fit un plaisir auquel nous nous attendions peu , soit qu'en effet Tauteur y eût mis plus de beautés théâtrales que nous n'avions pense, soit que l'actrice prêtât son charme ordinaire au rôle qu'elle faisait valoir. Je veux parler de la JBérémgc 4e. .Racin^ Dans quelle disposition d'esprit le spectateur vpit-il commencer cette pièce? Dans un sentiment de mépris pour la faiblesse d'un empereur et d'un Romain , qui balance , comme le dernier des hommes, entre sa maîtresse et son devoir; qui» flottant incessamment dans une déshonorante incertitude , avilit par des plaintes efféminées ce caractère presque divin que lui donne l'histoire ; qui fait chercher dans un vil soupirant de ruelle le bienfaiteur du monde et les délices du genre humain. Qu'en pense le même spectateur après la représentation Pll^iaitj^rplaindmG^t homme sensible qu'il méprisait , par s'intéresser à cette mèngifii passion dont il lui faisait un crime , par murmurer en secret du sacrifice qu'il est forcé d'en faire aux lois de la patrie. Voilà ce que chacun de nous éprouvait à la représentation. Le rôle de T|tus, très-bien rendu , eût fait de l'effet s'il eût été plus digne de lui;
• PLCTARQUB , Fie de Marcus Caton, S 35. ( Éd. )
A M. D*ÀLBHBBBT. 43 1
mais tous sentirent que l'intérêt principal était pour Bérénice , et que c'était le sort de son amour qui déterminait l'espèce de la catastrophe. Non que ses plaintes continuelles donnassent une grande émotion durant le cours de la pièce : mais an cinquième acte , où , cessant de se plaindre , l'air morne , l'œil sec et la voix éteinte, elle faisait parler une douleur froide approchant du désespoir, l'art de l'actrice ajoutait an pathétique du rôle; et les spectateurs, vivement touchés, commençaient à pleurer quand Bérénice ne pleurait plus. Que signifiait cela , sinon qu'on tremblait qu'elle ne fût renvoyée; qu'on sentait d'avance la douleur dont son cœur serait pénétré ; et que chacun aurait voulu que Titus se laissât vaincre, même au risque de l'en moins estimer? Ne voilà-t-il pas une tragédie qui a bien rempli son objet, et qui a bien appris aux spectateurs à surmonter les faiblesses de l'amour?
L'événement dément ces vœux secrets ; mais qu'importe ? le dénoûment n'efface point l'effet de la pièce. La reine part sans le congé du parterre : l'empereur la renvoie invitus invitant *, on peut ajouter invito spectatore, Titus a beau rester Romain , il est seul de son parti ; tous les spectateurs ont épousé Bérénice.
Quand même on pourrait me disputer cet effet; quand même on soutiendrait que l'exemple de force et de vertu qu'on voit dans Titus vainqueur de lui-même fonde l'intérêt de la pièce , et fait qu'en plaignant Bérénice on est bien aise delà plaindre, on ne ferait que rentrer en cela dans mes principes, parce que, comme je l'ai déjà dit, les sacrifices faits au devoir et à la vertu ont toujours un charme secret , même pour les cœurs corrompus : et la preuve que ce sentiment n'est point l'ouvrage de la pièce , c'est qu'ils l'ont avant qu'elle commence. Mais cela n'empêche pas que certaines passions satisfaites ne leur semblent préférables à la vertu même , et que , s'ils sont contents de voir Titus vertueux et magnanime , ils ne le fussent encore plus de le voir heureux et faible, ou du moins qu'ils ne consentissent volontiers à l'être à sa place. Pour rendre cette vérité sensible , imaginons un dénoûment tout contraire à celui de l'auteur. Qu'après avoir mieux consulté son cœur, Titus, ne voulant ni enfreindre les lois de Rome, ni vendre
• SUKTON.i m Tito, cap. vu. (Éd.)
sa
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le bonheur à rambitioD, vienne, avec des maximes opposées , abdiquer Fempire aux pieds de Bérénice ; que , pénétrée d'un si grand sacrifice , elle sente que son devoir serait de refuser la main de son amant, et que pourtant elle l'accepte ; que tous deux , enivrés des charmes de Tamour , de la paix , de l'innocence , et renonçant aux vaines grandeurs, prennent, avec cette douce joie qu'inspirent les vrais mouvements de la nature, le parti d'aller vivre heureux et ignorés dans un coin de la terre ; qu'une scène si touchante soit animée des sentiments tendres et pathétiques que le sujet fournit et que Racine eût si bien fait valoir ; que Titus, en quittant les Romains , leur adresse un discours tel que la circonstance et le sujet le comportent : n'est-il pas clair, par exemple, qu'à moins qu'un auteur ne soit de la dernière maladresse , un tel discours doit faire fondre en larmes toute l'assemblée? La pièce , finissant ainsi , sera , si l'on veut , moins bonne, moins instructive , moins confoime à l'histoire ; mais en fera-t-elle moins de plaisir ? et les spectateurs en sortiront- ils moins satisfaits ? Les quatre premiers actes subsisteraient à peu près tels qu'ils sont ; et cependant on en tirerait une leçon directement £Qntraire. Tant il est vrai que les tableaux de l'amour font toujours plus d'impression que les maximes de la sagesse , et que l'effet d'une tragédie est tout à fait indépendant de celui du dénoûmcnt ' I
Veut-on savoir s'il est sur qu'en montrant les suites funestes des passions immodérées la tragédie apprenne à s'en garantir ; que l'on consulte l'expérience. Ces suites funestes sont représentées trèsfortement dans Zaïre : il en coûte la vie aux deux amants ; et il en coûte bien plus que la vie à Orosmane, puisqu'il ne se donne la mort que pour se délivrer du plus cruel sentiment qui puisse entrer dans un cœur humain , le remords d'avoir poignardé sa maîtresse. Voilà donc assurément des leçons très-énergiques. Je serais curieux de trouver quelqu'un , homme ou femme , qui s'osât vanter d'être sorti d'une représentation de Zaïre bien prémuni contre l'amour. Pour moi , je crois entendre chaque spectateur dire en son cœur, à la fin de la tragédie : Ah ! qu'on me donne une Zaïre , je ferai bien
* Il y a dans le septième tome de Paméla un examen très-judicieux de VAndromaque de Racine, par lequel on volt que cette pièce ne va pas mieux à son but prétendu que toutes les autres.
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en sorte de ne lapas tuer. Si les femmes n'ont pu se lasser de courir en foule à cette pièce enchanteresse et d'y faire courir les hommes , je ne dirai point que c'est pour s'encourager, par l'exemple de rhéroîne» à n'imiter pas un sacriGce qui lui réussit si mal; mais c'est parce que , de toutes les tragédies qui sont au théâtre , qulle autre ne montre avec plus de charmes le pouvoir de l'amour et l'empire de la heauté, cl qu'on y apprend encore , pour surcroît de profit, à ne pas juger sa maîtresse sur les apparences. Qu'Orosmane immole Zaïre à sa jalousie, une femme sensible y voit sans effroi le transport de la' passion : car c'est un moindre mal heur de périr par la main de son amant, que d'en être médiocrement aimée.
Qu'on nous peigne rai:»ftiir fflifP'»" ^" yAMiira . ;i c i^/inU ^ ou ce n'est pas lui. S'il est mal peint, la pièce est mauvaise; s'il est bien peint, il offusque tout ce qui l'accompagne. Ses combats y ses maux , ses souffrances , le rendent plus touchant encore que s'il n'avait nulle résistance à vaincre. Loin que ses tristes effets rebutent , il n'en devient que plus intéressant par ses malheurs mêmes. On se dit malgré soi qu'un sentiment si délicieux console de tout. Une si douce image amollit insensiblement le cœur : on prend de la passion ce qui mène au plaisir ; on en laisse <se qui tour- -mente. Personne ne se croit obligé d'être un héros ; et c'est ainsi qu'admirant l'amour honnête, on se livre à l'amour criminel.
Ce gjMJ^hève de rendre ses images dangeréus^j c'est précisément ce qu 'on fait pour les rendre agréables ; c'est qu'on ne le voit jamnifl régner sur la QC^^f .q)frn*T^ j.^^?. jjlldtf' honnêtes; c'est que les deux amants sont toujours des modèles de perfection. Et comment ne s'intéresserait-on pas pour une passion si séduisante entre deux cœurs dont le caractère est déjà si intéressant par luimême ? Je doute que , dans toutes nos pièces dramatiques , on en trouve une seule où l'amour mutuel n'ait pas la faveur du spectateur. Si quelque infortuné brûle d'un feu non partagé, on en fait ]e rebut du parterre. On croit faire merveilles de rendre un amant estimable ou hsùssable , selon qu'il est bien ou mal accueilli dans ses amours ; de faire toujours approuver au public les sentiments de sa maîtresse , et de donner à la tendresse tout l'intérêt de la vertu : au lieu qu'il faudrait apprendre aux jeunes gens à se défier des illusions de l'amour, à fuir 1 erreur d'un penchant aveugle qui
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croit toujours se fonder sur Testime , et à craindre qudquefois de livrer uo cœur vertueux à un objet indigne de ses soins. Je ne sache guère que le Misanthrope où le héros de la pièce ait fait un mauvais chois '.Rendre le misanthrope amoureux n'était rien ; le coup du génie est de l'avoir fait amoureux d*une coquette. Tout le reste du théâtre est un trésor de femmes parfaites. On dirait qu'elles s'y sont toutes réfugiées. Est-ce là l'image Qdèle de la société? Est-ce ainsi qu*onnous rend suspecte une passion qui perd tiintde. gens bien nés? Il s'en faut peu qu'on ne nous fasse croire qu'un honnête homme est obligé d'être amoureux , et qu'une amante aimée ne saurait n'être pas vertueuse. Nous voilà fort bien instruits!
Encore une fois , je n'entreprends point déjuger si c'est bien ou mal fait de fonder sur Tamour le principal intérêt du théâtre; ma^ je dis que , si ses peintures sont quelquefois dangereuses , elles le seront toujours, quoi qu'on fasse pour les déguiser. Je dis que c'est en parler de mauvaise foi , ou sans le connaître, de vouloir en rectifier les impressions par d'autres impressions étrangères qui ne les accompagnent point jusqu'au cœur, ou que le cœur en a bientôt séparées; impressions qui même en déguisent les dan* gers , et donnent a ce sentiment trompeur un nouvel attrait par lequel il perd ceux qui s*y livrent.
Soit qu'on déduise de la nature des spectacles , en général , les meilleures formes dont ils sont susceptibles ; soit qu'on examine tout ce que les lumières d'un siècle et d'un peuple éclairés ont fait pour la perfection des nôtres , je crois q'!*^!LP*^"^ ç^^nJnrA dp. oj>a considérations diverses que l'effet moral du spectacle et des théâtres ne sauçait jamais être bon ni salutaire en lui-même, puisqu'à ne compter que leurs avantages , on n'y trouve aucune sorte d'atitltê réelle sans inconvénients qui la surpassent. Or, par unç suite de son inutilité même, le théâtre , qui ne peut rien pour corriger les mœurs, peut beaucoup pour les .altérer. En favorisant tous nos penchants, il donne un nouvel ascendant à ceux qui nous dominent ; les continuelles émotions qu'on y ressent nous énervent, nous affaiblissent , nous rendent plus incapables de résister
' Ajoutons le Marchand de Londres (jpàr Lillo) ; pûèee admirable , et dont la morale va plus directement au bat qu'aucune pièce française que Je connaisse.
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à nos passiooB ; et le stérile intérêt qu'on prend à la verta ne sert qu'à contenter notre amour-propre , sans nous contraindre àia pratiquer. Ceux de mes compatriotes qui ne désapprouvent pas les spectacles en eu(*méme8 ont donc tort.
Outre ces effets du théâtre relatifs aux choses représentées , il en a d'autres non moins nécessaire», qui se rapportent directement à la scène et aux. personnages représjgntanta ; et c^est à ceux- "y là que les Genevois déjà cités attribuent le goût de luxe , de parure ^ et de dissipation, dont ils craignent avec raison l'introduction parmi nous. Ce n'est pas seulement la fréquentation des oomédiens, mais celle du théâtre , qui peut amener ce goût par son appareil et la parure des acteurs. N'eût-il d'autre effet que dHnterrompre à certaines heure» le cours des affaires civiles et domestiques ^ et d'offrir une ressource assurée à l'oisiveté, il n'est pas possible que la commodité d'aller tous les jours régulièrement au même lieu s'oublier soi-même et s'occuper d'objets étrangers, ne donne au citoyen d'autres habitudes et ne lui forme de nouvelles mœurs* Mais ce» changen^ents serjpntrils Avantageux ou nuisibles? c'est une question qui dépend moio&de l'examen du spçctacle que de celui des spectate.UtS«Jlest sûr que ces changements les amèneront tous à peu près au même point. C'est donc par l'état où chacunétait d'abord qu'il faut estimer les différences.
Quand les amusements sont indifférents par leur nature (et j» vetUL bien pour un moment considérer les spectacles comme tels), c'est la nature des occupations qu'il» interrompent qui les fait juger bcjP»ou mauvais , surtout lorsqu'ils sont assez vifs pour devenir des occupations eux-mêmes, et substituer leur goût à celui du tra*>^ vail. La raison veut qu'on favorise les amusements des gens dont lë»oceupations sont nuisibles , et qu'on détourne des mêmes amusements ceux dont les occupation» sont utiles. Une autre considéra* tion générale est qu'il n'est pas bon de laisser à des hommes oisif» et corrompus le choix de leurs amusements^ de peur qu'ils ne les imaginent conformes à leurs inclinations vicieuses , et ne deviennent aussi malfaisants dans leurs plaisirs que dans leurs affaires. Mais laissez un peuple simple et laborieux se délasser de ses travaux quand et eomme il lui plait ; jamais il n'est à craindre qu'il abuse de cette liberté : et Ton ne doit point se tourmenter à lui chercher des divertissements agréables^citr, comme il faut peu d'apprêts aux
sa.
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mets que Kabstinence et la faim assaisonnent ^ H n'en faut pas non plus beaucoup aux plaisirs de gens épuisés de fatigue^ pour qui le repos seul en est un très-dous.yt)ans> une grande viHe^ pleine de gens intrigants , désœuvrés, sans religion , sans principes , dont fimaginatlon , dépravée par l'oisiveté, la fainéantise ,. par l'amour du plaisir et par de grands besoins , n'engendre que des monstres et n'inspire que des forfaits; dans une grande ville oà leamcéurs et Tbonneur ne sont rien » parée que chacuD» dérobant aisément sa conduite aux 3'eux du pablie , ne se montre qae par sod crédit et n'est estimé que par ses richesses ; la ppUcanesaoi:^ trop multiplier les plaisirs, pennk, ni trop s'appliquer à les rendre agréables, pour ôter aiUL particuliers la tentation d'en chercher de plus dangereux. Gomme les empêcher de s'occuper c'est les empêcher de mal faire , deux heures par jour dérobées à l'activité du vice sauvent la douzième partie des crin^esqui se commettraient ; etlout ce que les spectacles vus ou à voir causent ^entretiens dans les cafés etautrearefuges des fainéants et fripons du pays,, est encoreautant de gagné pour les pères de famille ,. soit sur l'honneur de leur» âHes ou de leurs femmies , soit sur leur bourse ou sur celle de leurs fils. Mais dans les petites villes^ dans les lieux moin& peuplés, où les particuliers^, toujours sous les yeux du public, sont censeurs nés les uns des autres , et où la police a sur tous une inspection facile, il faut suivre des maximes toutes contraires. S^il y a de l'industrie , des arts , des manufactures , on doit se garder d'offrir des distractions relâchantes à l'âpre intérêt qui fait ses plaisirs de ^es soins , et enrichit le prince de l'avarice des sujets. Si le pays , sans commerce , nourrit les habitants dan» l'inaction, loi» de fomenter en eux l'oisiveté à laquelle une vie simple et facMe ne les porte déjà que trop, il faut la leur rendre insupportable,. In les contraignant ,à force d'ennui , d'employer utilement un temps dont ils ne sauraient abuser. Je vois qu'à Paris , où l'on juge de tout sur les apparences , parce qu'on n'a pas le loisir de rien examiner, of^ croit, à l'air de désœuvrement et de langueur dont frappent au. premier coup d'œil la plupart des villes de province , que les habitants,, plongés dans une stupide inaction , n'y font que végéter , ou tracasser et se brouiller ensemble. C'est une erreur dont on reviendrait aisément, si l'on songeait que la plupart des gens de lettres qui brillent à Paris , la plupart des découvertes utiles et des inventions no»
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velles» y viennent de ces provinoes si méprisées. Restez quelque temps dans une petite ville » où vous aurez cru d'abord ne trouver que dos automates; non-seulement vous y verrez bientôt des gens beaucoup plus sensés que vos singes des grandes villes, mais vous maoquerez rarement d'y découvrir dans l'obscurité quelque homme ingénieux qui vous surprendra par ses talents , par ses ouvrages , que vous surprendrez encore plus en les admirant, et qui , vous montrant des prodiges de travail, de patience et d'industruie, croira ne vous montrer que des choses communes à Paris. Telle est la simplicité du vrai génie : il n'est ni intrigant ni actif; il ignore le chemin des honneurs et de la fortune , et ne songe point à le chercher; il ne se compare à personne; toutes ses ressources sont en lui seul : insensible aux outrages et peu sensible aux louanges » s'il se connaît , il ne s'assigne point sa place , et jouit de lui-même sans s'apprécier.
Dans une petite ville on trouve , proportion gardée y moins d'activité , sans doute , que dans une capitale , parce que les passions sont moins vives et les besoins moins pressants; mais plus d'esprits originaux , plus d'industrie inventive , plus de choses vraiment neuves » parce qu'on y est moins imitateur , qu'ayant peu de modèles, chacun tire plus de soi-même , et met plus du sien dans tout ce qu'il fait; par «* que l'esprit humain, moins étendu, moins noyé parmi les opinions vulgaires, s'élabore et £ern>ente mieux dans la tranquille solitude ; parce qu'en voyant moins on imagine davantage ; enlin , parce que , moins pressé du temps , on a plus le loisir d'étendre et digérer ses idées. ^
je me souviens d'avoir vu dan» ma jeunesse , aux environs de Neufchàtel ^ un spectacle assez agréable , et peut-être unique sur la terre, une montagne entière couverte d'habitations dont chacune fait le centre des terres qui en dépendent ; en sorte que ces maisons , à distances aussi égales que le» fortunes des propriétaires , offrent à la fois aux nombreux habitants de cette montagne le recueillement de la retraite et les douceurs de la société. Ces heureux paysans, tousà leur aise, fraucsde tailles, d'impôts, de subdélégués» de corvées , cultivent avec tout le soin possible des biens dont le produit est pour eux , et emploient le loisir que celte culture leur laisse à faire mille ouvrages de leurs mains , et à mettre à proGt le génie inventif que leur donna la nature. L'hiver surtout , temps où
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) a hauteur des neiges leur 6te uoe communication facile , chacun , renfermé bien chaudement , avec sa nombreuse famille» dans sa jolie et propre maison de bois < qu'il a bâtie lui-même, s'occupe do mille travaux amusants, qui chassent Tennui de son asile, et ajoutenta son bien-être. Jamaift menuisier, serrurier, vitrier JLourneur de profession , n'entra dans le pays ; tous le sont pour eux-méme?, aucun ne Test pour autrui : dans la multitude de meubles commodes et même élégants qui composent leur ménage et parent leur logement, on n'en voit pas un qui n'ait été fait de la main du maitre. Il leur reste encore du loisir pour inventer et faire mille instruments divers , d'acier , de bois, de carton , qu'ils vendent aux étrangers , dont plusieurs même parviennent jusqu'à Paris, entre autres ces petites horloges de bois qu'on y voit depuis quelques années. Ils en font aussi de fer ; ils font même des montres ; et , ce qui parait incroyable , chacun réunit à lui seul toutes lesprofessjionsLâlli^i^os dans lesquelles se subdivise rhorlôgerie, et fait tous ses outils luimême.
Ce n'est pas tout : Us oot des UvreA utile&«t sont passablement instruits; ils raisonnent sensément de toutes choses, et de plusieurs avec esprit *. Us font des siphons, des aimants, des lunettes , des pompes , des baromètres, des chambres noires; leurs tapisseries sont des multitudes d'instruments de toute espèce ; vous prendriez le poêle d'un paysan pour un atelier de mécanique et pour un cabinet de physique expérimentale. Tous savent un peu dessiner, peindre et chiffrer ; la plupart jouent de la flûte ; plusieurs ont un peu de musique et chantent juste. Ces arts ne leur sont point enseignés par «des maitres , mais leur passent , pour ainsi dire-,
I Je crois entendre an bel esprit de Paris se récrier, pourvu qu'il ne lise pas lui-même, à cet endroit comme à bien d'autres» et démontrer doctement aux dames ( car c'est surtout aux dames que ces messieurs démontrent ) qu*il est impossible qu'une maison de bois soit chaude. Grossier mensonge I erreur de physique ! Ah ! pauvre auteur ! ^uant à moi, je crois la démonstration sans réplique. Tout ce que je sais , c'est que les Suisses passent chaudement leur hiver, au milieu des neiges, dans des maisons de bois.
> Je puis citer en exemple un homme de mérite, bien connu dans Paris, etpiusd'mie fois honoré des suffrages de l'Académie des sciences; c'est M. Rivaz , célèbre Valaisan. Je sais bien qu'il n'a pas beaucoup d'égaux parmi ses compatriotes; maiseutin c'est en vivant comme eux qu'il apprit à les surpasser.
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par tradition. De ceax que j'ai vus savoir la musique, l'un me disait l'avoir apprise de son père» un autre de sa tanle, un autre de son cousin ; quelques-uns croyaient l'avoir toujours sue. Un de leurs plus fréquents amusements est de chanter avec leurs femmes et leurs enfants les psaumes à quatre parties ; et Ton est tout étonné d'entendre sortir de oes cabanes champêtres l'harmonie forte et mâle de Goudimel S depuis si longtemps oubliée de nos savants artistes.
Je ne pouvais non plus me lasser de parcourir ces charmantes demeures , que les habitants de m'y témoigner la plus franche hospitalité. Malheureusement j'étais jeune; ma curiosité n'était que celle d'un enfant, et je songeais plus à m'amuser qu'à m'instruirc. Depuis trente ans , le peu d'observations que je fis se sont effacée» de ma mémoire. Je me souviens seulement que j'admirais sans cesse, en ces hommes singuliers» un mélange étonnant de finesse et de simplicité , qu'on croirait presque incompatibles , et que je n'ai plus observé nulle part. Du reste, je n'ai rien retenu de leurs mœurs, de leur société , de leurs caractères. Aujourd'hui , que j'y porterais d'autres yeux, faut-il ne revoir plus cet heureux pays! Hélas ! il est sur la route du mien !
Après cette légère idée , supposons qu'au sommet de la montagne dont je viens de parler, au centre des habitations , ou établisse un spectacle fixe et peu coûteux, sous prétexte, par exemple, d'offrir une honnête récréation à des gens continuellement occupés , et en état de supporter cette petite dépense ; supposons encore qu'ils prennent du goût pour ce même spectacle, etcberclioos co qui^doitsésulter da son-établissement.
Je vois d'abord que leurs travaux cessant d'être leurs amur gements aussitôt qu'ils en auront un autre > celui-ci les dégoûtera. des premiers ; le zèle ne fournira plus tant de loisir, ni les mêmes inventions. D'ailleurs ily.aqrduCbaqne JQUlL.up temps réel de perdu, pour ceux qui assisteront au spectacle ; et l'on ne se remet pas.
' Ce miMicten , un des pins célèbres du seizième siècle , naquit k Besan^ çon en 1320; il mourut assassiné à Lyon en 1572, par suite de la journée de la Saint-Rarthélemy. Ayant embrassé la réforme, il mit en chants à quatre parties les Psaumes de David , traduits en vers par de Bèze et Harot ; oes psaumes se chantent encore dans tous les cantons de la Suisse protestante.
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à l'ouvrage l'espnt rempli de ce qa'on vient de voir ; «d en parie » ou Ton y songe. Par conséquent relâchement de travail : premier préjudice.
• Quelque peu qu'on paye à la porte , on y paye enfin ; c'est loajoars une dépense qu'on ne faisait pas. Il en coûte pour soi , pour sa femme , pour ses enfants , quand on les y mène , et il les y faut mener quelquefois. De plus, un ouvrier ne va point dans une assemblée se montrer en habit de travail ; il faut prendre plus souvent ses habits des dimanches, changer de linge plus souvent , se poudrer, se raser : tout cela coûte du temps et de l'argent. Augmentation de dépense : deuxième préjudice.
Un travail moins assidu et une dépense plus forte exigent un dédommagement. On le trouvera sur le prix des ouvrages, qu'on sera forcé de renchérir. Plusieurs marchands , rebutés de cette augmentation , quitteront les Montagnons ' , et se pourvoiront chez les autres Suisses leurs voisins, qui7 sans être moins industrieux , n'auront point de spectacles , et n'augmenteront point leurs prix. Diminution de débit i troisième préjudice.
Dans les mauvais temps les chemins ne sont pas praticables, et comme il faudra toujours, dans ces temps-là, que la troupe vive, elle n'interrompra pas ses représentations. On ne pourra donc éviter de rendre le spectacle abordable en tout temps. L'hiver, il faudra faire dea chemins dans la neige , peut-être les paver; et Dieu veuille qu'on n'y mette pas des lanternes 1 Voilà des dépenses publiques ; par conséquent des contributions de la part des particuliers. Étal)Ussement d'impôts : quatrième préjtidioe.
Les femmes des Montagnons , allant d'abord pour voir et ensuite pour être vues, voudront être parées; elles voudront l'être. avec distinction ; la femme de M. le châtelain ne voudra pas se montrer au spectacle mise comme celle du maître d'école ; la femme du maître d'école s'efforcera de se mettre comme celle du châtelain. De là naîtra bientôt une émulation de parure qui ruinera les maris, les gagnera peut-être , et qui trouvera sans cesse mille nouveaux moyens d'éluder les lois somptuaires. Introduction du luxe : cinquième préjudice. ' '^"
* C*e8t le nom qu*on donne dans le pays, aux habiUot»de cslte tagne.
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Tout le reste est facile à concevoir. Sans mettre en ligne de compte les autres inconvénients dont j'ai parlé , ou dont je parlerai dans la suite , sans avoir égard à Tespèce du spectacle et à ses effets moraux, je m*en tiens uniquement à ce qui regarde le travail et le gain , et je crois montrer, par une conséquence évidente , comment un peuple aisé , mais qui doit son bien-être à son industrie, changeant la réalité contre l'apparence, se ruine à l'instant qu'il veut briller.
Au reste» il ne faut point se récrier contre la chimère de ma supposition ; je ne la donne que pour telle, et ne veux que rendre sensibles du plus au moins ses suites inévitables. Otez quelques circonstances , vous retrouverez ailleurs d'autres Montcignons; et mutatis mutandis , l'exemple a son application.
Ainsi, quand il serait vrai que les spectacles ne sont pas i^auvais ^ en eux-mêmes, on aurait toujours à chercher «'ils ne le-^fôviendraient point à l'égard du peuple auquel on les destine. En certains lieux ils seront utiles pour attirer les étrangers, pour augmenter If circulation des espèces, pour exciter les artistes, pour varier les modes , pour occuper les gens trop riches ou aspirant à l'être , ^ur les rendre moins malfaisants , pour distraire le peuple de ses misères , pour lui faire oublier ses chef à en voyant ses baladins, pour maintenir et perfectionner le goût quand l'honnêteté est perdue , pour couvrir d'un vernis de procédés la laideur du vice, pour empêcher , en un mot , que les mauvaises mœurs ne dégénèrent en brigandage. En d'autres lieux ils ne serviraient qulà détruire rafiQOur du travail , à décourager rindu|t£i^ à ruiner les particuliers, à leui'Jnspiigrki&pAt de j'Qisiveté, àleuriairfiiîhercher J.rn jTj^jxiin dr mibsistor finnri rie» laire^ rendre un peuple inaciif et lâche ^ à l'empêcher devoir les objets publics et particuliers dont il doit s'occuper, à tourner la sagesse en ridicule, à substituer un jargon de théâtre à la pratique des vertus , à mettre toute la morale en métaphysique , à travestir les citoyens en beaux esprits y les mères de famille en petites maîtresses , et les filles en amoureuses de comédie. L'effet général sera le même sur tous les hommes; mais les hommes, ainsi changés, conviendront plus ou moins à leur pays. En devenant égaux , les mauvais gagneront , les bons perdront encore davantage ; tous contracteront un caractère de mollesse , un esprit d'inaction , qui ôtera aux uns de
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grandes vertus, et préservera les autres de méditer de grands crimes.
De ces nouvelles réflexions il résulte une conséquence directement contraire à celle que je tirais des premières ; savoir que , quand le peuple est corrompu , les spectacles lui sont bons , et màxk* vais quand il est bon lui-même. Il semblerait donc que ces deux effets contraires devraient s'entre-détruire , et les spectacles rester indifférents à tous : mais il y a cette différence, que l'effet qui renforce le bien et le mal , étant tiré de Tesprit des pièces , est sujet comme elles à mille modifications qui le réduisent presque à rien ; au lieu que celui qui change le bien en mal , et le mal en bien » résultant de l'existence même du spectacle , est un effet coustaDt , réel , qui revient tous les jours et doit l'emporter à la fin.
Il suit de là que , pour juger s'il est à propos ou non d'établir un théâtre en quelque ville» il faut premièrement savoir si les mœurs y sont bonnes ou mauvaises : question sur laquelle il ne m'appartient peut-être pas de prononcer par rapport à nous. Quoi qu'il en soit , tout ce que je puis accorder là^dessus , c'est qu'il est vrai que là comédie ne nous fera point de mal » si plus rien ne nous en peut faire.
^^ Pour prévenir les inconvénients qui peuvent naître de l'exemple des comédiens , vous voudriez qu'on les forçât d'être honnêtes gens. Par ce moyen , dites- vous , on aurait à la fois des spectacles et des mœurs , et l'on réunirait les avantages des uns et des autres. Des spectacle^ et ûes mœurs \ Voilà qui formerait vraiment un spectacle à voir, d'autant plus que ce serait la première fois. Mais quels sont les moyens que vous nous indiquez pour con^nir les comédiens? Des lois sévères et bien exécutées. C'est au moins . avouer cpi'ils ont besoin d'être contenus, et que les moyens n'en sont pas faciles. Des lois sévères 1 La première est de n'en point souffrir. Si nous enfreignons celle-là, que deviendra la sévérité des autres ? Des lois bien exécutées ! Il s'agit de savoir si cela se peut : caria force des lois a sa mesure; celle des vices qu'elles répriment a aussi la sienne. Ce n'est qu'après avoir comparé ces deux quantités et trouvé que la première surpasse l'autre, ^u'on peut s'assurer de l'exécution des lois. La connaissance de ces rapports fait la véritable science du législateur : car, s'il ne s'agissait que de publier édits sur édits, règlements sur règlements, pour remédier
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aux abus à mesure qu'ils naissent , on dirait sans doute de fort belles choses , mais qui pour la plupart resteraient sans effet , et serviraient d'indications de ce qu'il faudrait faire, plutôt que de moyens pour Fexécuter. Dans le fond , Tinstitulton des lois n'est pas une chose si merveilleuse , qu'avec du sens et de l'équité tout homme ne put très-bien trouver de lui-même celles qui , bien observées, seraient les plus utiles à la société. Où est le plus petit écolier de droit qui ne dressera pas un code d'une morale aussi pure que celle des lois de Platon? Mais ce n'est pas de cela seul qu'il s'a* git; c'est d'approprier tellement ce code au peuple pour lequel il est fait , et aux choses sur lesquelles on y statue , que son exécution s'ensuive du seul concours de ces convenances ; c'est d'imposer au peuple , à l'exemple de Solon, moins les meilleures lois en elles-mêmes, que les meilleures qu'il puisse comporter dans la situation donnée. Autrement il vaut encore mieux laisser subsister les désordi'esquede les prévenir, ou d'y pourvoir par des lois qui ne seront point observées : car, sans remédier au mal, c'est encore avilir les lois.
Une autre observation » non moins importante , est que les choses de mœurs et de justice universelle ne se règlent pas , comme celles de justice particulière et de droit rigoureux , par des édits et par des lois; ou si quelquefois les lois influent sur les mœurs, c'est quand elles en tirent leur force. Alors elles leur rendent cette même force par une sorte de réaction bien connue des vrais politiques. La première fonction des éphofes de Sparte , en entrant en charge , était une proclamation publique * par laquelle ils enjoignaient aux citoyens , non pas d'observer les lois , mais de les aimer, afin que l'observation ne leur en fût point dure. Cette proclamation , qui n'était pas un.vain formulaire , montre parfaitement l'esprit de l'institution de Sparte, par^ laquelle les lois et les mœurs intimement unies dans le cœur des citoyens , n'y faisaient , pour ainsi dire , qu'un même corps. Mais ne nous flattons pas de voir Sparte renaître au sein du commerce et de l'amour du gain. Si nous avions les mêmes maximes, on pourrait établir à Genève . un spectacle sans aucun risque; car jamais citoyen ni bourgeois D'y mettrait le pied.
Par où le gouvernement peut-il donc avoir prise sur les mœurs ?
* Pldtâbqub, traité des Délais de la justice divine , $ 5.
BOUSS. — DISCOURS. 37
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Je réponds que cVst par l'opinion publique. Si nos habitudes naissont de nos propres sentiments dans la retraite, elles naissent'de l'opinion d'autrui dans la société. Quand on ne vit pas en soi, mais dans les autres , ce sont leurs jugements qui règlent tout ; rien ne parait bon ni désirable aux particuliers, que ce que le public a jugé lel , et le seul bonheur que la plupart des hommes connaissent est d'être estimés heureux.
Quant au choix des instruments propres à diriger l'opinion publique, c'est une autre question, qu'il serait superflu de résoudre pour vous, et que ce n'est pas ici le lieu de résoudre pour la multitude. Je me contenterai de montrer , par un exemple sensible , que ces instruments ne sont ni des lois ni des peines, ni nulle es* pëce de moyens coaclifs. Cet exempla est sous vos yeux ; je le tire (le votre patrie : c'est celui du tribunal des maré<*.haux de France, établis juges suprêmes du point d'honneur. ^ De quoi s'agissait-il dans cette institution ? de changer Topinion publique sur les duels, sur la réparation des offenses, et sur les occasions où un brave homme est obligé , sous peine d'infamie , de tirer raison d'un affront Tépée à la main. II s^ensuit de là,
Premièrement , que, la force n'ayant aucun pouvoir sur les esprits , il fallait écarter avec le plus grand soin tout vestige de violence du tribunal établi pour opérer ce changement. Ce mot même de inbunal était mal imaginé : j'aimerais mieux celui de courà*\MVineiir. Ses seules armes devaient être l'honneur et l'infamie : jamais de récompense utile, jamais de punition corporelle, point de prison , point d'arrêts , point de gardes armés ; simplement un appariteur , qui aurait fait ses citations en touchant l'accusé d'une baguette blanche , sans qu'il s'ensuivit aucune autre contrainte pour le faire comparaître. Il est vrai quene-pas comparaître au terme fixé par-devant les juges de l'honneur, c'était s'en confesser dépourvu, c'était se condamner soi-même. Delà résultait naturellement bote d'infamie, dégradation de noblesse, incapacité de servir le roi dans ses tribunaux , dans ses armées , et autres punitions de ce genre qui tiennent immédiatement à l'opinion ou en sont un effet nécessaire.
Il s'ensuit , en second lieu , que , pour déraciner le préjugé public, il fallait des juges d'une grande autorité sur la matière en question ; et quant à ce point, l'instituteur entra parfaitement dans Tes-
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prit de l'établissement; car, dans une nation toute guerrière, qui peu\ mieux juger des justes occasions de montrer son courage et de celles où l'honneur offensé demande satisfaction , que d'anciens militaires chargés de titres d'honneur, qui ont blanchi sous les lauriers, et prouvé cent fois au prix de leur sang qu'ils n'ignorent pas quand le devoir veut qu'on en répande? .
Il suit, en troisième lieu , que ,. rien n*étant plus indépendant du pouvoir suprême que le jugement du public, le souverain devait se garder, sur toutes choses, de mêler ses décisions arbitraires parmi des arrêts faits pour représenter ce jugement, et, qui plus est, pour lè déterminer. Il devait s'efforcer au contraire de mettre la cour d'honneur au-dessus de lui , comme soumis lui-même à ses décrets respectables. Ilnefallait donc pas commencer par condamner à mort tous les duellistes indistinctement , ce qui était mettre d'emblée une opposition choquante entre l'honneur et la loi; car la loi même ne peut obliger personne à se déshonorer. Si tout le peuple a jugé qu'un homme est poltron, le roi, malgré toute sa puissance, aura beau le déclarer brave, personne n'en croira rien ; et cet homme, passant alors pour un poltron qui veut être honoré par force, n'en sera que. plus méprisé. Quant à ce que disent les édits, que c'est offenser Dieu de se battre, c'est un avis fort pieux sans doute; mais la loi civile n'est point juge des péchés ; et toutes les fois que l'autorité souveraine voudra s'interposer dans les conflits de l'honneur et de la religion, elle sera compromise des deux côtés. Les mêmes édits ne raisonnent pas mieux quand ils disent qu'au lieu de se battre il faut s'adresser aux maréchaux : condamner ainsi le combat sans dbtinction» sans réserve, c'est commencer par juger soi-même ce qu'on renvoie à leur jugement. On sait bien qu'il ne leur est pas permis d'accorder le duel , même quand l'honneur outragé n'a plus d'autres ressources : et, selon les préjugés du monde, il y a beaucoup de semblables cas : car, quant aux satisfactions cérémonieuses dont on a voulu payer l'offensé , ce sont de véritables Jeux^dl^nfant.
Qu'un homme ait le droit d'accepter une réparation pour luimême et de pardonnera son ennemi^ en ménageant cette maxime avec art, on la peut substituer insensiblement au féroce préjugi' qu'elle attaque : mais il n'en est pas de même quand l'honneur des gens auxquels le nôtre est lié se trouve attaqué ; dès lors il n'y a
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plas d'accommodement possible. Si moa père a reça an soufflet, si ma sœur, ma femme oa ma maîtresse est iusaltée , conserveraije mon honneur en faisant bon marché du leur? Il n'y a ni maréchaux ni satisfaction qui sufQsent , il faut que je les venge ou que je me déshonore ; les édits ne me laissent que le choix du supplice ou de rinfamie. Pour citer un exemple qui se rapporte à mon sujet f n'est-ce pas un concert bien entendu entre l'esprit de la scène et celui des lois, qu'on aille applaudir au théâtre ce même Gid qu'on irait voir pendre à la Grève?
Ainsi Ton a beau faire ; ni la raison , ni la vertu , ni les lois, ne vaincront l'opinion publique tant qu'on ne trouvera pas l'art de la changer. Encore une fois, cet art ne tient point à la violence. Les moyens établis ne serviraient, s'ils étaient pratiqués, qu'à punir les braves gens et sauv«r les lâches : mais heureusement ils sont trop absurdes pour pouvoir être employés, et n'ont servi qu'à faire changer de noms aux duels. Comment fallait-il donc s'y prendre P II fallait, ce me semble , soumettre absolument les combats particuliers à la juridition des maréchaux , soit pour ia&joger , soit pour les prévenir, soit même pour les permettre. Non-seulement il fallait leur laisser le droit d'accorder le champ quand ils le jugeraient à propos, mais il était important qu'ils usassent quelquefois de ce droit, ne fut-ce que pour ôter au public une idée assez difficile à détruire, et qui seule annule toute leur autorité ; savoir, que, dans les affaires qui passent par-devant eux, ils jugent moins sur leur propre sentiment que sur la volonté du prince. Alors il n'y avait point de honte à leur demander le combat dans une occasion nécessaire ; il n'y en avait pas même à s*en abstenir quand les raisons de l'accorder n'étaient pas jugées suffisantes ; mais il y en aura toujours à leur dire : Je suis offensé, faites en sorte que je sois dispensé de me battre.
Par ce moyen, tous les appels secrets seraient infailliblement tombés dans le décri, quand , l'honneur offensé pouvant se défen* dre et le courage se montrer au champ d'honneur , on eût trèsjustement suspecté ceux qui se seraient cachés pour se battre , et quand ceux que la cour d'honneur eût jugés s'être mal ■ battus
' Malf c*est-k-dire , non -seulement en lâches et avec fraude, mais injustement et sans raison suffisante ; ce qui se fût naturellement présumé de toute affaire non portée au tribunal.
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seraient , en qualité de vtls assassins , restés soumis aux tribunaux criminels. Je conviens que plusieurs duels n'étant jugés qu'après coup , et d'autres même étant solennellement autorisés , il en aurait d'abord coûté la vie à quelques braves gens; mais c'eût été pour la sauver dans la suite à des infinités d'autres : au lieu que, du sang qui se verse malgré les édits> nait une raison d'en verser davantage.
Que serait-il arrivé dans la suite P A mesure que la cour d'honneur aurait acquis de l'autorité sur l'opinion du peuple par la sagesse et le poids de ses décisions , elle serait devenue peu à peu plus sévère, jusqu'à ce que, les occasions légitimes se réduisant tout à fait à rien , le point d'honneur eût changé de principes, et que les duels fussent entièrement abolis. On n'a pas eu tous ces embarras, à la vérité; mais aussi Ton a fait un établissement inutile. Si les duels aujourd'hui sont plus rares, ce n'est pas qu'ils soient méprisés ni punis ; c'est parce que les mœurs ont changé * : et la preuve que ce changement vient de causes toutes différentes auxquelles le gouvernement n'a point de part , la preuve que l'opinion publique n'a nullement changé sur ce ppint , c'est qu'après tant de soins mal entendus , tout gentilhomme qui ne tire pas raison d'un affront l'épée à la main n'est pas moins déshonoré qu'auparavant.
Une quatrième conséquence de l'objet du même établissement est que , nul homme ne pouvant vivre civilement sans honneur , tous les états où Ton porte une épée , depuis le prince jusqu'au soldat, et tous les états même où l'on n'eu porte point , doivent ressortir à cette cour d'honneur , les uns pour rendre compte de leur conduite et de leurs actions , les autres de leurs discours et de leurs maximes , tous également sujets à être honorés ou flétris, selon la conformité ou l'opposition de leur vie ou de leurs senti-
* Autrefois les hommes prenaient qaereUe au cabaret : on les a dégofttës de ce plaisir grossier en leur faisant bon marché des autres. Autrefois ils s*égorgeaient pour une maîtresse : en vivant plus familièrement avec les femmes , ils ont trouvé que ce n*était pas la peine de se battre pour elles. L'ivresse et l'amour ôtés . il reste peu d importants sujets de dispute. Dans je monde^^Qnnes&batplu&que pour le jeu. Les militaires ne se baltènrplus que pour des passe-droits, ou pour n'être pas forcés de quitter le service. Dans ce siècle éclairé chacun sait calculer, à un écu près , ce que valent son honneur et sa vie.