‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 105 sur 116 · A M. DE MALESHERBES. 51 I · texte numérisé non relu

A M. DE MALESHERBES. 51 I

j'estime , moi , les paysans de Montmorency des membres pias utiles de la société que tous ces tas de désœuvrés payés de l\ graisse du jpeuple , pour aller six fois la semaine bavarder dans une académie; et je suis plus coûtent de pouvoir, dans Toccasion, faire quelque plaisir à mes pauvres voisins que d'aider à parvenir à ces foules de petits intrigants dont Paris est plein , qui tous aspirent à l'honneur d'être des fripons en place , et que , pour le bien public, ainsi que pour le feur, on devrait tous renvoyer labourer la terre dans leurs provinces. C'est quelque chose que de dooner aux hommes l'exemple de la vie qu'ils devraient tous mener. C'est quelque chose , quand on n'a plus ni force ni santé pour travailler de ses bras» d'oser, de sa retraite , faire entendre la voix de la vérité. C'est quelque chose d'avertir les hommes de la folie des opinions qui les rendent misérables. C'est quelque chose d'avoir pu contribuer à empêcher, ou difTérer au moins dans ma patrie , rétablissement pernicieux que , pour faire sai cour à Voltaire à nos dépens , d'AIembert voulait qu'on fit parmi nous. Si j'eusse vécu dans Genève , je n'aurais pu ni publier l'Épitre dédicatoire du Discours sur l'inégalité , ni parler même de rétablissement de la comédie , du ton que je l'ai fait. Je seraia beaucoup plus inutile à mes compatriotes , vivant au milieu d'eux, que je ne puis l'être, dans l'occasion, de ma retraite. Qu'importe en quel lieu j'habite , si j'agis où je dpis agir? D'ailleurs , les habitants de Montmorency sont-ils moins hommes que les Parisiens? et quand je puis en dissuader quelqu^un d'envoyer son enfant se corrompre à la ville , fais-je moins de bien que si je pouvais de la ville le renvoyer au foyer paternel? Mon indigence seule ne m'empécherait-elle pas d'être inutile, de la manière que tous ces beaux parleurs l'entendent? Et puisque je ne mange du pain qu'autant que j'en gagne, ne suis-je pas forcé de travailler pour ma subsistance , et de payer à la société tout le besoin qne je puis avoir d'elle? Il est vrai que je me suis refusé aux occupations qui ne m'étaient pas propres; ne me sentant point le talent qui pouvait me faire mériter le bien que vous m'avez voulu faire » l'accepter eût été le voler à quelque homme de lettres aussi indigent que moi, et plus capable de ce travail-là; en me l'offrant vous supposiez que j'étais en état de faire un extrait , que je pouvai» m'occuper de matières qui m'étaient indifférentes ; et , c«la n'étant

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pas, je TOUS aarais trompé, je me serais rendu indigne de vos bontés en me conduisant autrement que je n*ai fait; on n'est ja- Biais excusable de faire mal ce qu*on fait volontairement : je serais maiotenant mécontent de moi, et vous aussi ; et je ne goûterais pas le plaisir que je prends à vous écrire. Enfin , tant que mes forces me Tout permis , en travaillant pour moi, j'ai fait, selon ma portée, tout ce que j'ai pu pour la société; si j*ai peu fait pour elle , j'en ai encore moins exigé ; et je me crois si bien quitte avec elle dans l'état où je suis , que si je pouvais désormais me reposer tout à fait, et vivre pour nu)i seul, je le ferais sans scrupule. J'écarterai du moins de moi , de toutes mes forces , rimportunité du bruit public. Quand je vivrais encore cent ans , je n'écrirais pas une ligne pour la presse , et ne croirais vraiment recommencer à vivre que quand je serais tout a fait oublié.

J'avoue pourtant qu'il a tenu à peu que je ne me sois trouvé rengagé dans le monde, et que je n'aie abandonné ma solitude , non par dégoût pour elle , mais par un goût non moins vif que j'ai failli lui préférer. Il faudrait , monsieur, que vous connussiez l'état de délaissement et d'abandon de tous mes amis où je me trouvais , et la profonde douleur dont mon àme en était affectée lorsque M. et madame de Luxembourg désirèrent de me connaître, pour juger de l'impression que firent sur mon coeur affligé leurs avances et leurs caresses. J'étais mourant; sans eux je serais infailliblement mort de tristesse; ils m'ont rendu la vie : il est bien juste que je l'emploie à les aimer.

J'ai un cœur très-aimant, mais qui peut se suffire à lui-même. J'aime trop les hommes pour avoir besoin de cboix parmi eux ; je les aime tous ; et c'est parce que je les aime que je hais l'injustice; c'est parce que je les aime que je les fuis; je souffre moins de leurs maux quand je ne les vois pas; cet intérêt pour l'espèce suffit pour nourrir mon cœur; je n'ai pas besoin d'amis particuliers , mais quand j'en ai , j'ai grand besoin de ne les pas perdre ; car quand ils se détachent , ils me déchirent , en cela d'autant plus coupables que je ne leur demande que de l'amitié , et que , pourvu qu'ils m'aiment et que je le sache, je n'ai pas même besoin de les voir. Mais ils ont toujours voulu mettre à la place du sentiment des soins et des services que le public voyait , et dont je n'avais que faire; quand je les aimais, ils ont voulu paraître m'aimer.

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