À M. DE MALESHERBES
Pour moi , qui dédaigne en tout les apparences , je ne m'en suis pas contenté;, et, ne trouvant que cela, je me le suis tenu pour dit. Ils n'ont pas précisément cessé de m*aimer, j'ai seulement dé* couvert qu'ils ne m'aimaient pas.
Pour la première fois de ma vie , je me trouvai donc tout à coup le cœur seul, et cela , seul aussi dans ma retraite , et presque aussi malade que je le suis aujourd'hui. C'est dans ces circonstances que commença ce nouvel attachement qui m'a si bien dédommagé de tous les autres, et dont rien ne me dédommagera, car il durera , je l'espère , autant que ma vie ; et , quoi qu'il arrive y il sera le dernier. Je ne puis vous dissimuler, monsieur, que j'ai une violente aversion pour les états qui dominent les autres; j'ai même topt de dire que je ne puis le dissimuler, car je n'ai nulle peine à vous l'avouer, à vous, né d'un sang illustre , fils du chancelier de France, et premier président d'une cour souveraine; oui, monsieur , à vous qui m'avez fait mille biens sans me connaître , et à qui , malgré mon ingratitude naturelle , il ne m'en coûte rien d'être obligé. Je hais les grands ; je hais leur état , leur dureté , leurs préjugés, leur petitesse, et tous leurs vices; et je les haïrais bien davantage si je les méprisais moins. C'est avec ce sentiment que j'ai été comme entraîné au château de Montmorency ; j'en ai vu les maîtres, ils m'ont aimé, et moi, monsieur, je les ai aimés et les aimerai tant que je vivrai, de toutes les forces de mon âme : je donnerais pour eux, je ne dis pas ma vie, le don serait faible dans l'état où je suis ; je ne dis pas ma réputation parmi mes contemporains , dont je ne me soucie guère ; mais la seule gloire qui ait jamais touché mon cœur, l'honneur que j'attends de la postérité et qu'elle me rendra parce qu'il m'est dû, et que la postérité est toujours juste. Mon cœur, qui ne sait point s'attacher à demi , s'est donné à eux sans réserve, et je ne m'en repens pas; je m'en repentirais même inutilement, car il ne serait plus temps de m'en dédire. Dans la chaleur de l'enthousiasme qu'ils m'ont inspiré , j'ai cent fois été sur le point de leur demander un asile dans leur maison, pour y passer le reste de mes jours auprès d'eux ; et ils me l'auraient accordé avec joie, si même , à la manière dont ils s'y sont pris, je ne dois pas me regarder comme ayant été prévenu par leurs offres. Ce projet est certainement un de ceux que j'ai médités le plus ' longlempâ et avec le plus de complaisance. Cependant il a fallu
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sentir à la fin, malgré moi, qu'il n'était pas bon. Je ne pensais qu'à l'attachement des personnes , sans songer aux intermédiaires qui nous auraient tenus éloignés; et il y en avait de tant de sortes, surtout dans l'incommodité attachée à mes maux, qu'un tel projet n'est excusable que par le sentiment qui l'avait inspiré. D'ailleurs la manière de vivre qu'il aurait fallu prendre choque trop directement tous mes goûts, toutes mes habitudes; je n'y aurais pas pu résister seulement trois mois. Enfin nous aurions eu beau nous rapprocher d'habitation , la distanc-e restant toajours la même entre les états , cette intimité délicieuse qui fait le plus grand charme d'une étroite société eût toujours manqué à la nôtre ; je n'aurais été ni l'ami ni le domestique de M. le maréchal de Luxembourg, j'aurais été son hôte ; en me sentant hors de chez moi, j'aurais soupiré souvent après mon ancien asile ; et il vaut cent fois mieux être éloigné des personnes qu'on aime, et désirer d'être auprès d'elles, que de s'exposer à faire un souhait opposé. Quelques degrés plus rapprochés eussent peut-être fait révolution dans naa vie. J'ai cent fois supposé dans mes rêves M. de Luxembourg point duc, point maréchal de France, mais bon gentilhomme de campagne, habitant quelque vieux château, et J. J. Rousseau point auteur, point faiseur de livres , mais ayant un esprit médiocre et un peu d'acquis , se présentant au seigneur châtelain et à la dame , leur agréant , trouvant auprès d'eux le bonheur de sa vie , et contribuant au leur. Si , pour rendre le rêve plus agréable, vous me permettiez de pousser d'un coup d'épaule le château de Maiesherbes à demi-lieue de là, il me semble, monsieur, qu'en rêvant de cette manière je n'aurais de longtemps envie de m'éveiiler.
Mais c'en est fait, il ne me reste plus qu'à terminer le long rêve , car les autres sont désormais tous hors de saison ; et c'est beaucoup si je puis me promettre encore quelques-unes des heures délicieuses que j'ai passées au château de Montmorency. Quoi qu'il en soit, me voilà tel que je me sens affecté. Jugez-moi sur tout ce fatras , si j'en vaux la peine ; car je n'y saurais mettre plus d'ordre , et je n'ai pas le courage de recommencer. Si ce tableau trop véridique m'ôte votre bienveillance , j'aurai cessé d'usurper ce qui ne m'appartenait pas ; mais si je la conserve , elle m'en deviendra plus chère, comme étant plus à moi.