‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 97 sur 116 · LBTTaB · texte numérisé non relu

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« Honorez en général tous les fondatears de vos cultes respec* « tifs; que chacun rende au sien ce qu'il croit lui devoir; mais « qu*il ne méprise point ceux des autres. Ils ont eu de grands gé- « nies et de grandes vertus : cela est toujours estimable. Ils se « sont dits les envoyés de Dieu ; cela peut être et n'être pas : c'est « de quoi la pluralité ne saurait juger d'une manière uniforme , « les preuves n'étant pas également à sa portée. Mais quand cela « ne serait pas , il ne faut point les traiter si légèrement d'impos- « ieurs. Qui sait jusqu'où les méditations continuelles sur la Di- « vinité , jusqu'où l'enthousiasme de la vertu ont pu , dans leurs « sublimes âmes , troubler Tordre didactique et rampant des idées « vulgaires? Dans une trop grande élévation la tête tourne, et « l'on ne voit plus les choses comme elles sont. Socrate a cm « avoir un esprit familier, et l'on n'a point osé l'accuser pour « cela d'être un fourbe. Traiterons-nous les fondateurs des peu- « pies, les bienfaiteurs des nations, avec moins d'égards qu'un « particulier?

« Du reste, plus de disputes entre vous sur la préférence de « vos cultes : ils sont tous bons lorsqu'ils sont prescrits par les K lois , et que la religion essentielle s'y trouve ; ils sont mauvais « quand elle ne s'y trouve pas. La forme du culte est la police « des religions et non leur essence , et c'est au souverain qu'il ap- « partient de régler la police dans son pays. »

J'ai pensé, monseigneur, que celui qui raisonnerait ainsi ne serait point un blasphémateur, un impie; qu'il proposerait un moyen de paix juste , raisonnable, utile aux hommes ; et que cela n'empêcherait pas qu'il n'eût sa religion particulière ainsi que les autres, et qu'il n'y fût tout aussi sincèrement attaché. Le vrai croyant, sachant que l'infidèle est aussi un homme , et peut-être un honnête homme, peut sans crime s'intéresser à son sort. Qu'il empêche un culte étranger de s'introduire dans son pays, cela «st juste ; mais qu'il ne damne pas pour cela ceux qui ne pensent pas comme lui ; car quiconque prononce un jugement si téméraire se rend l'ennemi du reste du genre humain. J'entends dire sans cesse qu'il faut admettre la tolérance civile , non la théologique. Je pense tout le contraire ; je crois qu'un homme d# bien , dans quelque religion qu'il vive de bonne foi , peut être sauvé. Mais je ne crois pas pour cela qu'on puisse légitimement introduire en un

pays des religioDs étrangères sao& Ja permission do souverain : car si ce n'est pas directement désobéir à Dieu , c'est désobéir aux lois; et qui désobéit aux lois désobéit à Dieu.

Quant aux religions une fois établies ou tolérées dans un pays » je crois qu'il est injuste et barbare de les y détruire par la violence» et que le souverain se fait tort à lui-même en maltraitant leurs sectateurs. Il est bien différent d'embrasser une religion nouvelle, ou de vivre dans celle où l'on est né; le premier cas seul est punissable. On ne doit ni laisser établir une diversité de cultes, i)i proscrire ceux qui sont une fois établis ; car un fils n'a jamais tort de suivre la religion de son père. La raison de la tranquillité publique est toute contre les persécuteurs. La religion n'excite jamais de troubles dans un État que quand le parti domi-. nant veut tourmenter le parti faible, ou que le parti faible, intolérant par principes , ne peut vivre en paix avec qui que ce soit. Mais tout culte légitime , c'est-à-dire tout culte où se trouve la religion essentielle , et dont par conséquent les sectateurs ne demandent que d'être soufferts et vivre en paix, n'a jamais causé ni révoltes ni guerres civiles, si ce n'est lorsqu'il a fallu se défendre et repousser les persécuteurs. Jamais les protestants n'ont pris les armes en France que lorsqu'on les y a poursuivis. Si l'on eût pu se résoudre à les laisser en paix , ils y seraient demeurés. Je conviens sans détour qu'à sa naissance la religion réformée n'avait pas droit de s'établir en France malgré les lois : mais lorsque , transmise des pères aux enfants , cette religion fut devenue celle d'une partie delà nation française, et que le prince eut solennellement traité avec cette partie par l'édit de Nantes, cet édit devint un contrat inviolable, qui ne pouvait plus être annulé que du commun consentement des deux parties; et depuis ce temps l'exercice déjà religion protestante est, selon moi , légitime en France.

Quand il ne le serait pas, il resterait toujours aux sujets l'alternative de sortir du royaume avec leurs biens, ou d'y rester soumis au culte dominant. Mais les contraindre à rester sans les vouloir tolérer, vouloir à la fois qu'ils soient et qu'ils ne soient pas, les priver même du droit de la nature, annuler leurs ma«> riages ^, déelarer leurs enfants bâtards... En ne disant que ce qui est, j'en dirais trop; il faut me taire. * Dans an arrêt du parlement de Toulouse concernant l'affaire de l'in-

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Voici du moins ce que je puis dire. En considérant la seule raison d'État, peut-être a-t-on bien fait d*ôter aux protestants français tous leurs chefs : mais il fallait s'arrêter là. Les maximes politiques ont leurs applications et leurs distinctions. Pour prévenir les dissensions qu'on n'a plus à craindre, on s'ôte des ressources dont on aurait grand besoin. Un parti qui n'a plus ni grands m noblesse à sa tête , quel mal peut -il faire dans un royaume tel que la France? Examinez toutes vos précédentes guerres appelées guerres de religion; vous trouverez qu'il n'y en a pas une qui D*ait eu sa cause à la cour et dans les intérêts des grands : des intrigues de cabinet brouillaient les affaires , et puis les chefs ameutaient les peuples au nom de Dieu. Mais quelles intrigues , •quelles cabales peuvent former des marchands et des paysans? Comment s*y prendront-ils pour susciter un parti dans un pays où l'on ne veut que des valets ou des maîtres , et où l'égalité est inconnue ou en horreur? Un marchand proposant de lever des troupes peut se faire écouter en Angleterre , mais il fera toujours rire des Français '.

fortuné Calas , on reproche aux protestants de faire entre eux des mariages quif selon les protestants , ne sont que des actes civils , et par conséquent sounùs entièrement, pour la forme et les effets, à la volonté du roi.

Ainsi de ce cpic, selon les protestants, le mariage est un acte civil, il s'ensuit qu'ils sont obligés de se soumettre à la volonté du roi , qui en fait un acte de la religion catholique. Les protestants, pour se marier» sont légitimement tenus de se faire catholiques , attendu que , selon eux, I«i mariage est un acte civil. Telle est la manière de raisonner de messieurs du parlement de Toulouse.

La France est un royaume si vaste, que les Français se sont mis dans l'esprit (lue le genre humain ne devait point avoir d'autres lois que les leurs. Leurs parlements et leurs tribunaux paraissent n'avoir aucune idée du droit naturel ni du droit des gens ; et il est à remarquer que , dans tout ce grand royaume où sont tant d'universités, tant de collèges, tant d'académies , et où l'on enseigne avec tant d'importance tant d'inutilités , il n'y a pas une seule chaire de droit naturel. C'est le seul peuple de TEurope qui ait regardé cette étude comme n'étant bonne à rien *»

' Le seul cas qui force un peuple ainsi dénué de chefs à prendre les armes, c'est quand, réduit au désespoir par ses persécuteurs, il voit quMl

• Il existe maintenant au Collège royal, à Paris, une chaire de droit de la nature et des gens. Une ordonnance royale da 24 mars 1819 , fondée sur une loi du xa ventôse an xii (mars 1804 ), a établi à l'I^cole de droU, à Paris : !<> un professeur des éléments du droit naturel, du droit des gens , et du droit public général ; a» un professeur d'histoire philosophique du droit romain et du droit français ; 30 un professeur d économie politique. (Ko.)

Si j'étais roi , non; ministre , encore moins; mais homme puissant en France, je dirais : Tout tend parmi nous aux emplois, aux charges; tout veut acheter le droit de mal faire : Paris et la cour engouffrent tout. Laissons ces pauvres gens remplir le vide des provinces; qu'ils soient marchands, et toujours marchands; laboureurs, et toujours laboureurs. Ne pouvant quitter leur état, ils en tireront le meilleur parti possible ; ils remplaceront les nôtres dans les conditions privées dont nous cherchons tous à sortir; ils feront valoir le commerce et l'agriculture, que tout nous, fait abandonner; ils alimenteront notre luxe; ils travailleront, et nous jouirons.

Si ce projet n'était ^as plus équitable que ceux qu'on suit, il serait du moins plus humain, et sûrement il serait plus utile. - C'est moins la tyrannie et c'est moins l'ambition des chefs, que ce ne «ont leurs préjugés et leurs courtes vues , qui font le malheur des nations. ^

Je finirai par transcrire une espèce de discours qui a quelque rapport à mon sujet, et qui ne m'en écartera pas longtemps.

Un pars! de Surate , ayant épousé en secret une musulmane , fut découvert, arrêté; et ayant refusé d'embrasser le mahoraétisme, il fut condamné à mort. Avant d'aller au supplice , il parla ainsi à ses juges :

« Quoi! vous voulez m'ôter la vie! Eh! de quoi me punissez- « vous? J'ai transgressé ma loi plutôt que la vôtre : ma loi parle n au cœur et n'est pas cruelle ; mon crime a été puni par le blâme « de mes frères. Mais que vous ai-je fait pour mériter de mourir? « Je vous ai traités comme ma famille , et je me suis choisi une « sœur parmi vous; je l'ai laissée libre dans sa croyance, et elle « a respecté la mienne pour son propre intérêt : borné sans regret « à elle seule , je l'ai honorée comme l'instrument du culte qu'exige (> l'auteur de mon être : j'ai payé par elle le tribut que tout homme « doit au genre humain : l'amour me la donnée , et la vertu me

ne reste plus de choix que dans la manière de périr. Telle fut, an commencement de ce siècle, la guerre des camisanis. Alors on est tout étonné (le b force qu'un parti méprisé tire de son désespoir : c'est ce que jamais les persécuteurs n'ont su calculer d'avance. Cependant de tellts guerres coûtent tant de sang, qu'ils devraient bien y songer avant de les rendre inévitables.

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(t la rendait chère; elle n'a point vécu dans la servitude, elle a « possédé sans partage le cœur de son époux'; ma faute u*a pas « moins fait son bonheur que le mien.

« Pour eipier une faute si pardonnable , vous m'avez voulu ren- « dre fourbe et menteur ; vous m'avez voulu forcer à professer « vos sentiments, sans les aimer et sans y croire : comme si le « transfuge de nos lois eût mérité de passer sous les vôtres , vous «t m'avez fait opter entre le parjure et la mort ; et j'ai choisi , car u je ne veux pas vous tromper. Je meurs donc , puisqu'il le faut ; « mais je meurs digne de revivre et d'animer un autre homme « juste. Je meurs martyr de ma religion , sans craindre d'entrer « après ma mort dans la vôtre. Puissé-je renaître chez les musul- « mans pour leur apprendre à devenir humains , cléments , équi- « tables ; car servant le môme Dieu que nous servons , puisqu'il n'y K en a pas deux, vous vous aveuglez dans votre zèle eu tourmen- « tant ses serviteurs , et vous n'êtes cruels et sanguinaires que « parce que vous êtes inconséquents.

a Vous êtes des enfants qui, dans vos jeux , ne savez que faire « du mal aux hommes. Vous vous croyez savants , et vous ne « savez rien de ce qui est de Dieu. Vos dogmes récents sont-ils « convenables à celui qui est et qui veut être adoré de tous les « temps ? Peuples nouveaux, comment osez-vous parler de la reli- (1 gion devant nous? Nos rites sont aussi vieux que les astres; « les premiers rayons du soleil ont éclairé et reçu les homma- « ges de nos pères. Le grand Zerdust a vu l'enfance du monde , « il a prédit et marqué l'ordre de l'univers : et vous , hommes « d'hier, vous voulez être nos prophètes ! Vingt siècles avant « Mahomet , avant la naissance d'Ismaêl et de son père , les mages « étaient antiques ; nos livres sacrés étaient déjà la loi de l'Asie u et du monde , et trois grands empires avaient successivement <( achevé leur long cours sous nos ancêtres avant que les vôtres « fussent sortis du néant.

« Voyez , hommes ^prévenus, la différence qui est entre vous et « nous. Vous vous dites croyants, et vous vivez en barbares. Vos « institutions , vos lois, vos cultes, vos vertus même, tourmen- « tent l'homme et le dégradent : vous n'avez que de tristes devoirs « à lui prescrire, des jeûnes, des privations, des combats , des « mutilations, des clôtures : vous ne savez lui faire un devoir que

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« de ce qui peut Tafiliger et le contraindre : vous lui faites haïr la « vie et les moyens de la conserver': vos femmes sont sans hom- « mes , vos terres sont sans culture : vous mangez les animaux et « vous massacrez les humains ; vous aimez le sang , les meurtres : « tous vos établissements choquent la nature , avilissent Tespèce hu- « maine ; et, sous le double joug du despotisme et du fanatisme , « vous l'écrasez de ses rois et de ses dieux.

« Pour nous, nous sommes des hommes de paix , nous ne (ai- « sons ni ne voulons aucun mal à rien de ce qui respire , non pas «c même à nos tyrans; nous leur cédons sans regret le fruit de nos « peines, contents de leur être utiles et de remplir nos devoirs. « Nos nombreux bestiaux couvrent vos pâturages ; les arbres plance tés par nos mains vous donnent leurs fruits et leurs ombres ; vos « terres que nous cultivons vous nourrissent par nos soins; un « peuple simple et doux multiplie sous vos outrages, et tire pour « vous la vie etTabondance du sein de la mère commune, où vous « ne savez rien trouver. Le soleU , que nous prenons à témoin de a DOS œuvres, éclaire notre patience et vos injustices; il ne se « lève point sans nous trouver occupés à bieti faire, et en se cou- « chant il nous ramène au sein de nos familles notis préparer à de « nouveaux travaux.

« Dieu seul sait la vérité. Si malgré tout cela nous nous trom- « poos dans notre culte, il est toujours peu croyable que nous « soyons condamnés à l'enfer, nous qui ne faisons que du bien sur « la terre , et que vous soyez les élus de Dieu , vous qui n'y fai- « tes que du mal. Quand nous serions dans l'erreur, vous devriez « la respectiH* pour votre avantage. Notre piété vous engraisse, « et la vôtre vous consume; nous réparons le mal que vous fait N une religion destructive. Croyez-moi, laissez-nous un culte « qui vous est utile : craignez qu'un jour nous n'adoptions le vôtre ; « c'est le plus grand mal qui vous puisse arriver, v

J*ai tâché, monseigneur, de vous faire entendre dans quel esprit a été écrite la Profession de foi du vicaire savoyard, et les considérations qui m'ont porté à la publier. Je vous demande à présent à quel égard vous pouvez qualifier sa doctrine de blasphématoire , d'impie , d'abominable , et ce que vous y trouvez de scandaleux et de pernicieux au genre humain. J'en dis autant à ceux qui m'accusent d'avoir dit ce qu'il fallait taire , et d'avoir voulu trou-

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bl«r Tordre public ; imputation vague et téméraire , avec laquelle ceux qui ont le moins réfléchi sur ce qui est utile ou nuisible indisposent d'un mot le public crédule contre un auteur bien intentionné. Estrce apprendre au peuple à ne rien croire, que le rappeler à la véritable foi qu'il oublie ? Est-ce troubler Tordre, que renvoyer chacun aux lois de son pays? Est-ce anéantir tous lea cultes, que borner chaque peuple au sien ? Est-ce ôter celui qu'on a, que ne vouloir pas qu'on eu change? Est-ce se jouer de toute religion, que respecter toutes les religions? Enfin, est-il donc si essentiel à chacune de haïr les autres , que , cette haine otée , tout soit ôlé?

Voilà pourtant ce qu'on persuade au peuple quand on veut lui faire prendre son défenseur en haine , et qu'on a la force en main. Maintenant, hommes cruels, vos décrets, vos bûchers, vos mandements , vos journaux , le troublent et l'abusent sur mon compte. Il me croit un monstre, sur la foi de vos clameurs. Mais vos clameurs cesseront enfin ; mes écrits resteront malgré vous , pour votre honte : les chrétiens, moins prévenus, y chercheront avec surprise les horreurs que vous prétendez y trouver ; ils n'y verront , avec la morale de leur divin Maître , que des leçons de paix, de concorde et de charité. Puissent-ils y apprendre à être plus justes que leurs pères ! Puissent les vertus qu'ils y auront prises me venger un jour de vos malédictions !

A l'égard des objections sur les sectes particulières.dans lesquelles l'univers est divisé , que ne puis-je leur donner assez de force pour rendre chacun moins entêté de la sienne et moins ennemi des autres, pour porter chaque homme à l'indulgence , à la douceur, par cette considération si frappante et si naturelle que , s'il fût né dans un autre pays, dans une autre secte, il prendrait infailliblement pour l'erreur ce qu'il prend pour la vérité, et pour la véiité ce qu'il prend pour l'erreur ! Il importe tant aux hommes de tenir moins aux opinions qui les divisent qu'à cellesqui les unissent! Et, au contraire, négligeant ce qu'ils ont de commun, ils . s'acharnent aux sentiments particuliers avec une espèce de rage ; ils tiennent d'autant plus à ces sentiments qu'ils semblent moins raisonnables ; et chacun voudrait suppléer, à force de confiance, à l'autorité que la raison refuse à son parti. Ainsi , d'accord au fond sur tout ce qui nous intéresse , et dont on ne tient aucun compte»

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on passe la vie à disputer, à chicaner, à tourmenter, à persécuter, à se battre pour les choses qu'on entend le moins, et quMl est le moins nécessaire d'entendre ; on entasse en vain décisions sur décisions ; on plâtre en vain leurs contradictions d'un jargon inintdligible ; on trouve chaque jour de nouvelles questions à résoudre , chaque jour de nouveaux sujets de querelles , parce que chaque doctrine a des branches infinies , et que chacun , entêté de sa petite idée, croit essentiel ce qui ne l'est point , et néglige Tessentiel véritable. Que si on leur propose des objections qu'ils ne peuvent résoudre, ce qui, yu l'échafaudage de leurs doctrines, devient plus facile de jour en jour, ils se dépitent comme des enfants ; et parce qu'ils sont plus attachés à leur parti qu'à la vérité, et qu'ils ont plus d'orgueil que de boiine foi , c'est sur ce qu'ils peuvent le moins prouver qu'ils pardonnent le moins quelque doute.

Ma propre histoire caractérise mieux qu'aucune autre le jugement qu'on doit porter des chrétiens d'aujourd'hui : mais comme elle en dit trop pour être crue, peut-être un jour fera-t-elle porter un jugement tout contraire ; un jour peut-être ce qui fait aujourd'hui l'opprobre de mes contemporains fera leur gloire, et les simples qui liront mon livre diront avec admiration : Quels temps angéliques ce devaient être ceux où un tel livre a été brûlé comme impie , et son auteur poursuivi comme un malfaiteur ! sans doute alors tous les écrits respiraient la dévotion la plus sublime , et la terre était couverte de saints.

Mais d'autres livres demeureront. On saura , par exemple , que ce même siècle a produit un panégyriste de la Saint-Barthélémy , Français, et , comme on peut bien croire , homme d'Église , sans que ni parlement ni prélat ait songé même à lui chercher querelle *. Alors , en comparant la morale des deux livres et le sort •

* c L'abbé Novi de Caveyrac , né à Niires en I7t5 , ne fut point le panégyriste de la Saint-Barthélémy; bien loin de là t dans une Dissertation sur cette fatale journée, publiée à la suite d'une Apologie de Louis XIV et de son conseil sur la révocation de Védit de Nantes (1758, in-8o ) , il dit fomiellenient que c quand on enlèverait à cette jour- I née les trois quarts des horribles excès qui Tout accompagnée , elle serait c encore assez affreuse pour être détestée de tous ceux en qui tout senti- « ment d'humanité n'est pas entièrement éteint. » Voltaire fut le premitT qui désigna cette Dissertation par le titre A' Apologie de la SaintBarthé'

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dM deui auteurs , on pourra changer de langage et tirer une autre conclusion.

Les doctrines abominables sont celles qui mènent au crime , au meurtre , et qui font des fanatiques. Eh ! qu*y artil de plus abominable au monde que de mettre l'injustice et la violence en système f et de les faire découler de la clémence de Dieu? Je m'abstiendrai d'entrer ici dans un parallèle qui pourrait vous déplaire : convenez seulement , monseigneur, que si la France eût professé la religion du prêtre savoyard , cette religion si simple et si pure » qui fait craindre Dieu et aimer les hommes , des fleuves de sang n'eussent point si souvent inondé les champs français ; ce peuple si doux et si gai n'eût point étonné les autres de ses cruautés dans tant de persécutions et de massacres, depuis l'inquisition de Toulouse ' jusqu'à la Saint-Barthélémy, et depuis les guerres des Albigeois jusqu'aux Dragonnades ; le conseiller Anne du Bourg n'eût point été pendu pour avoir opiné à la douceur envers les réformés ; les habitants de Mérindole et de Cabrières n'eussent point élé mis à mort par arrêt du parlement d' Aix ; et , sous nos yeux , l'innocent Calas, torturé par les bourreaux , n'eût poitit péri sur la roue. Revenons à présent, monseigneur, à vos censures, et aux raisons sur lesquelles vous les fondez.

Ce sont toujours des hommes, dit le vicaire , qui nous attes-

lemy , et il faut croire que c'est sur son autorité que Rousseau , qui saiu doute n*avait pas lu I*ouTrage de Gayeyrac » tient sur son compte le même langage. Cet abbé, dans tous ses écrits , champion décidé de l'intolérance . n'a rien par lui-même qui le recommande à la postérité ; mais justice est due à tous : et puisqu'il est vrai que sa Dissertation n*est rien moins qo'un panégyrique, l'on éprouve quelque satisfaction à justifier un Français, prêtre ou laïque, d'une accusation aussi grave. {Extrait d'une note de

M. G. PETlTilN. )

* Il est vrai que Dominique, saint espagnol, y eut grande part Le saint» selon un écrivain de son ordre, eut la charité, prêchant contre les Albigeois , de s'adjoindre de dévotes personnes , zélées pour la foi , lesquelles prissent le soin d'extirper corporeUement et par le glaive matériel les hérétiques qu'il n'aurait pu vaincre avec le glaive de la parole de Dieu : Ob caritatem, prœdicans contra Albienses, m a^futorium sumpsit gvasdam devotas personai, zelantes pro fide , qua corporaliter iUo» hœreticos gladio materiali expugnarent, quos ipse gladio verbi Dei amputare non posset. ( Anton, in Ghron. P. III , tit. 23 , cap. xiv , S 3. ) Cette charité ne ressemble guère à celle du vicaire : aussi a-t-elle un prix bien différent; Tune fait décréter, et Tautre canoniser ceux qui la professent

tent la parole de Diea, et qui nous l'attestent en des langues qui nous sont inconnues. Souvent, au contraire , nous aurions grand besoin que Dieu nous attestât la parole des hommes ; il est bien sûr au moins qu*il eût pu nous donner là sienne , sans se servir d'organes si suspects. Le vicaire se plaint qu'il faille tant de témoignages humains pour certifier la parole divine : Que d'hommes , dit-il , entre Dieu et moi * !

Vous répondez : Pour que cette plainte fût sensée , M, T, C. F. , 42 faudrait pouvoir conclure que la révélation est fausse dès qu'elle n*a point été faite à chaque homms en particulier; ii faudrait pou* voir dire : Dieu ne peut exiger de moi que je croie ce qu'on m^ assure qu'il a dit , dès que ce n'est pas directement à moi qu'il a adressé sa parole '.

Et, tout au contraire , cette plainte n'est sensée qu'en admettant la vérité de la révélation : car si vous la supposez fausse , quelle plainte avez- vous à faire du moyen dont Dieu s-est servi , puisqu'il ne s'en est servi d'aucun ? Vous doit-il compte des tromperies d'un imposteur? Quand vous vous laissez duper^ c'est votre faute , et non pas la sienne. Mais lorsque Dieu , maître du choix de ses moyens, en choisit par préférence qui exigent de notre part tant de savoir et de si profondes discussions , le vicaire a-t-il tort de dire : « Voyons toutefois , examinons , comparons , vérifions. « Oh ! si Dieu eût daigné me dispenser de tout ce travail , l'en « aurais-je servi de moins bon eœur ** ? »

Monseigneur, votre mineure est admirable : il faut la transcrire ici tout entière : j'aime à rapporter vos propres termes : c'est ma plus grande méchanceté.

Mais n^est'U donc pas une infinité de faits » mêmfi antérieurs à celui de la révélation chrétienne, dont Userait absurde de douter ? Par quelle autre voie que celle des témoignages humains l'auteur lui-même a-t-il donc connucette Sparte, cette Athènes , cette Rome dont il vante si souvent et avec tant d'assurance les lois, les mœurs

* Emile, page 355» éd. Didot { Chefs-d'œuvre de la littérature firançaise ).

• Mandement, Sxv.

** Emile, page 553, éd. Didot ( Chefs-d'œuvre de la Ultérature française ).

Sr* f LETTRE

et les héros ? Que d'hommes entre lui et les historien; qui ont con serve la mémoire de ces événements !

Si la matière était moins grave et que j'eusse moins de respect poar vous , cette manière de raisonner me fournirait peut-être l'occasion d'égayer un peu mes lecteurs : mais à Dieu ne p)aise que j'oublie le ton qui convient au sujet que je traite et à Thomme à qui je parle ! Au risque d'être plat dans ma réponse , il me suffit de montrer que vous vous trompez.

Considérez donc, de grâce, qu'il est tout à fait dans Tordre que des faits humains soient attestés par des témoignages humains ; ils ne peuvent l'être par nulle autre voie : je ne puis savoir que Sparte et Rome ont existé que parce que des auteurs contemporains me le disent ; et entre moi et un autre homme qui a vécu loin de moi, il faut nécessairement des intermédiaires. Mais pourquoi en faut-il entre Dieu et moi? et pourquoi en faut*il de si éloignés , qui en ont besoin de tant d'autres? Est-il simple , est-il naturel que Dieu ait été chercher Moïse pour parlera Jean-Jacques Rousseau ?

D'ailleurs nul n'est obligé , sous peine de damnation , de croire que Sparte ait existé ; nul , pour en avoir douté , ne sera dévoré des flammes éternelles. Tout fait dont nous ne sommes pas les témoins n'est établi pour nous que sur des preuves morales , et toute preuve morale est susceptible de plus et de moins. Groirai-je que la justice divine me précipite à jamais dans l'enfer, uniquement pour n'avoir pas su marquer bien exactement le point où une telle preuve devient invincible ?

S'il y a dans le monde une histoire attestée, c'est celle des vampires : rien n'y manque , procès-verbaux , certificats de notables , de chirurgiens , de curés , de magistrats ; la preuve juridique est des plus complètes. Avec cela , qui est-ce qui croit aux vampires ? Serons-nous tous damnés pour n'y avoir pas cru ?

Quelque attestés que soient , au gré même de l'incrédule Cicéron , plusieurs des prodiges rapportés par Tite-Live , je les regarde comme autant de fables, et sûrement je ne suis pas le seul. Mon expérience constante et celle de tous les hommes est plus forte en ceci que le témoignage de quelques-uns. Si Sparte et Roroe ont été des prodiges elles-mêmes, c'étaient des prodiges dans le genre moral; et comme on s'abuserait en Laponiede fixer à quatre

pieds la stature Daturellede Thomaoe , oo ne s'abuserait pas moins parmi nous de fixer la mesure des âmes humaines sur celle des gens que Ton voit autour de soi.

Vous vous souviendrez , s*il vous plait , que je continue ici d'examiner vos raisonnements en eux-mêmes , sans soutenir ceux que vous attaquez. Après ce mémoratif nécessaire , je me permettrai sur votre manière d'argumenter encore une supposition.

Un habitant de la rue Saint-Jacques vient tenir ce discours à monsieur l'archevêque de Paris : « Monseigneur, je sais que vous « ne croyez ni à la béatitude de saint Jean de Paris , ni aux mi- « racles qu'il a plu à Dieu d'opérer en public sur sa tombe , à la « vue de la ville du monde la plus éclairée et la plus nombreuse ; « mais je crois devoir vous attester que je viens de voir ressusciter « le saint en personne , dans le lieu où ses os ont été déposés. »

L'homme de la rue Saint-Jacques ajoute à cela le détail de toutes les circon tances qui peuvent frapper le spectateur d'un pareil fait. Je suis persuadé qu'à l'ouïe de cette nouvelle , avant de vous expliquer sur (a foi que vous y ajoutez, vous commencerez par interroger celui qui l'atteste, sur son état, sur ses sentiments, sur son confesseur , sur d'autres articles semblables ; et lorsqu'à son air comme à ses discours vous aurez compris que c'est un pauvre ouvrier » et que , n'ayant point à vous montrer de billet de confession , Il vous confirmera dans l'opinion qu'il est janséniste , H Ah! ah ! lui direzvous d'un air railleur, vous êtes convulsionce naire , et vous avez vu ressusciter saint Paris ! cela n'est pas fort « étonnant ; vous avez tant vu d'autres merveilles ! »

Toujours dans ma supposition , sans doute il insistera : il vous dira qu'il n'a point vu seul le miracle ; qu'il avait deux ou trois personnes avec lut qui ont vu la même chose , et que d'autres à qui il l'a voulu raconter disent l'avoir aussi vu eux-mêmes. Làdessus vous demanderez si tous ces témoins étaient jansénistes. « Oui , monseigneur , dira-t-il ; mais n'importe , ils sont en nom- « bro suffisant, gens de bonnes mœurs , de bon sens , et non reçu- « sables ; la preuve est complète, et rien ne manque à notre détt claratton pour constater la vérité du fait. »

D'autres évéques moins charitables enverraient chercher un commissaire , et lui consigneraient le bon homme honore de la vision glorieuse , pour en aller rendre grâce à Dieu aux Petites-Mai-

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sons. Pour vous > monseigneur, plus humain , mais non plus crédule, après une grave réprimande vous vous contenterez de lui dire : « Je sais que deux ou trois témoins , honnêtes gens et de « bon sens , peuvent attester la vie ou la mort d'un homme ; «' mais je ne sais pas encore combien il en faut pour constater la « résurrection d'un janséniste. En attendant queje l'apprenne, allez, « mon enfant, tâchez de forti&er votre cerveau creux. Je vous « dispense du jeûne , et voilà de quoi vous faire de bon bouillon. »

C'est à peu près, monseigneur, ce que vous diriez , et ce que dirait tout autre homme sage à votre place. D'où je conclus que, même selon vous , et selon tout autre homme sage, les preuves morales suffisantes pour constater les faits qui sont dans l'ordre des possibilités morales ne suffisent plus pour constater des faits d'un autre ordre et purement surnaturels : sur quoi je vous laisse juger vous-même de la justesse de votre comparaison.

Voici pourtant la conclusion triomphante que vous eu tirez contre moi : Son scepticisme n'est donc ici fondé que sur l'intérêt de son incrédulité '. Monseigneur , si jamais elle me procure un évèché de cent mille livres de rente, vous pourrez parler de l'intérêt de mon incrédulité.

Continuons maintenant à vous transcrire, en prenant seulement la peine de restituer, au besoin , les passages de mon livre que vous tronquez.

« Qu'un homme , ajoute-t-il plus loin , vienne nous tenir ce « langage : Mortels , je vous annonce les volontés du Très-Haut : « reconnaissez à ma voix celui qui m'envoie. J'ordonne au soleil « de changer son cours , aux étoiles de former un autre arran- « gement, aux montagnes de s'aplanir, aux flots de s'élever, à la « terre de prendre un autre aspect : à ces merveilles , qui ne re- « connaîtra pas à l'instant le maître de la nature ? » Qui ne croirait, M. 7. C. F. , que celui qui s'exprime de la sorte ne demande qu'à voir des miracles pour être chrétien?

Bien plus que cela, monseigneur, puisque je n'ai pas même besoin de miracles pour être chrétien.

Écoutez toutefois ce quHl ajoute ; « Reste enfin , dit-il , Texa- « men le plus important dans la doctrine annoncée : car, puisque

' Alandcment, S ^v.

A H. DE BEACMONT. 857

« ceux qui disent que Dieu fait ici-bas des miracles prétendent « que le diable les imite quelquefois , avec les prodiges les mieux « constatés nous ne sommes pas plus avancés qu'auparavant; et « puisque les magiciens de Pharaon osaient , en présence même « de Moïse, faire les mêmes signes qu'il faisait par Tordre exprès « de Dieu, pourquoi, dans son absence, n'eussent-ils pas, aux mé- « mes titres , prétendu la même autorité? Ainsi donc, après avoir « prouvé la doctrine par le miracle , il faut prouver le miracle « par la doctrine , de peur de prendre Toeuvre du démon pour « l'œuvre de Dieu '. Que faire en pareil cas pour éviter le diallèle ? « Une seule chose, revenir au raisonnement , et laisser ià les mi- « racles. Mieux eût valu n'y pas recourir. »

C'est dire : Qu'on me montre des miracles r et je croirai. Oui , monseigneur , c'est dire : Qu'on me montre des miracles , et je croirai aux miracles. C'est dire : Qu'on mte mettre des miracles , et je refuserai encore de croire. Oui , monseigneur , c'est dire , selon le précepte même de Moïse > : Qu'on me montre des miracles , et je refuserai encore de croire une doctrine absurde et déraisonnable qu'on voudrait élayer par eux. Je croirai plutôt à la magie, que de reconnaître la voix de Dieu dans des leçons contre la raison.

J'ai dit que c'était là du bon sens le plus simple , qu'on n'obscurcirait qu'avec des distinctions tout au moins très-subtiles : c'est encore une de mes prédictions; en voici l'accomplissement.

Quand une doctrine est reconnue vraie , divine, fondée sur une révélation certaine , on s'en sert pour juger des miracles , c'estàrdire, pour rejetei les prétendus prodiges que des imposteurs voudraient opposer à cette doctrine. Quand U s'agit d'une doctrine nouvelle qu'on annonce comme émanée du sein de Dieu , les miracles sont produits en preuves ; c'est-à-dire que celui qui prend la qualité d'envoyé du Très-Haut confirme sa mission , sa prédication par des miracles» qui sont le témoignage même de la Divinité. Ainsi la doctrine et les miraclessont des arguments respectifs dont

' Je sois forcé de confondre ici la note avec le texte , k l'imitation de M. de Beai^ont. Le lecteur pourra consulter l'un et l'autre dans* le livre même. (Voyez pag, 556 et 557, éd. Didot, Ckefs-d!' œuvre de la littérature française. )

* Deutéron., cfaap. xin.

8 sa LETTRE

on fait usage selon les divers points de vue ok Von se place dans \ Vétudi et dans l'enseignement de la religion. Il ne se trouve là ni , abus du raisonnement , ni sophisme ridicule » ni cercle vicieux ' .

Le lecteur ea jagera : pour moi , je n'ajouterai pas un seul mot. J'aî quelquefois répondu ci-devant avec mes passages ; mais c'est avec le vôtre que je veux vous répondre ici.

Où est donc > M. T. C. F. . la bonne foi philosophique dont se pare cet écrivain f

Monseigneur, je ne me suis jamais piqué d'une bonne foi philosophique» car je n'en connais pas de telle : je ti*ose même plus trop parler de la bonne foi chrétienne , depuis que les soi-disant chrétiens de nos jours trouvent si mauvais qu'on ne supprime pas les objections qui les embarrassent. Mais, pour la bonne foi pure et simple , je demande laquelle, de la mienne ou de la vôtre, est la plug facile à trouver ici.

Plus j'avance » plus les points à traiter deviennent intéressants. 11 faut donc continuer à vous transcrire. Je voudrais , dans des discussions de cette importance, ne pas omettre un de vos mots.

On croirait qu'après les plus grands efforts pour décrèdiler les tèmoigiuiges humains qui attestent la révélation chrétienne, le même auteur y défère cependant de la manière la plus positive , la plus solennelle.

On aurait raison sans doute, puisque je tiens pour révélée toute doctrine où je reconnais l'esprit de Dieu. Il faut seulement ôter l'amphibologie de votre phrase ; car si le verbe relatif y défère se rapportée la révélation chrétienne, vous avez raison; mais s'il se rapporte aux témoignages humains , vous avez tort. Quoi qu'il en soit, je prends acte de votre témoignage contre ceux qui osent dire que je rejette toute révélation ; comme si c'était rejeter une doctrine que de la reconnaître sujette à des difficultés insolubles à l'esprit humain ; comme si c'était la rejeter que ne pas l'admettre sur le témoignage des hommes , lorsqu'on a d'autres preuves équivalentes ou supérieures qui dispensent de celle-là ! Il est vrai que vous dites conditionnellement , On croirait : mais on croirait signifie on croit, lorsque la raison d'excepli9n pour ne

' Maiidemem , S >vi.

pas croire se réduit à rien, comme on verra -ci-après de la vôtre. CommençoDs par la preuve affirmative.

* Il faut» pour vous en convaincre» M. T. C. F„ et en même temps pour vous édifier, mettre sous vos yeux cet endroit de son ouvrage : « J'avoue que la majesté des Écritures m'étonne : la « sainteté de l'Évangile ' parle à mon cœur. Voyez les livres des « philosophes : avec toute leur pompe , qu'ils sont petits près de ce- « lui-là ! Se peut-il qu'un livre à la fois si sublime et si simple soit K l'ouvrage des hommes? Se peut-il que celui dont il fait l'histoire « ne soit qu'un homme lui-même ? Est-ce là le ton d'un enthou- « siaste ou d'un ambitieux sectaire? Quelle douceur, quelle pu- « reté dans ses mœurs ! quelle grâce touchante dans ses instruo- « lions! quelle élévation dans ses maximes! quelle profonde « sagesse dans ses discours ! quelle présence d'esprit! quelle Hnesse « et quelle justesse dans ses réponses! quel empire sur ses pas- <t sions! Où est l'homme, où est le sage qui sait agir, souffrir et » mourir sans faiblesse et sans ostentaliot) * ? Quand Platon peint « son juste imaginaire couvert de tout l'opprobre du crime et « digne de tous les prix de la vertu , il peint trait pour trait Jésus^ K Christ : la ressemblance est si frappante, que tous les Pères « l'ont sentie, et qu'il n'est pas possible de s'y tromper. Quels « préjugés , quel aveuglement ne faut-il point avoir, pour oser i comparer le lils de Sophronisqueauûlsde Marie! Quelle distance » de l'un à l'autre ! Socrate mourant sans douleurs v sans ignomi- « nie, soutint aisément jusqu'au bout son personnage; et si celte « facile mort n'eût honoré sa vie , on douterait si Socrate , avec «. tout son esprit , fut autre chose qu'an sophiste. Il inventa , dit- (( on, la morale : d'autres avant lui l'avaient mise en pratique; '< il ne lit que dire ce qu'ils avaient fait ; il ne fit que mettre en

* La négligence avec laquelle M. de Beauraont me transcrit lui a fail faire ici deux changements dans une ligne : il a mis la majesté de l'Écriture au lieu de la majesté des Écritures , et il a mis la sainteté de VÉcriture au lieu de la sainteté de V Évangile, Ce n'est pas , à la vérité , me faire dire des hérésies, mais c'est me faire parler bien niaisement.

'^ Je remplis, selon ma coutume, les lacunes faites par M. de Beaumont ; non qu'absolument celles qu'il fait ici soient insidieuses comme en d'autres endroits , mais parce que le défaut de suite et de liaison affaiblit le passage quand il est tronqué, et aussi parce que mes persécuteurs supprimant avec soin tout ce que j'ai dit de si bon cœur en faveur de la religion , il est bon de le rétablir à mesure que l'occasion s'en trouve.

« leçons leurs exemples. Aristide avait été juste avant que Socraf c « eût dit ce que c*était que justice ; Léonidas était mort pour son N pays avant que Socrate eût fait un devoir d'aimer la patrie ; N Sparte était sobre avant que Socrate eût loué la sobriété; avant « qu'il eut défini la vertu, Sparte abondait en hommes vertueux. « Mais où Jésus avaitil pris parmi les siens cette morale élevée et « pure , dont lui seul a donné les leçons et l'exemple? Ou sein du «c plus furieux fanatisme la plus haute sagesse se fît entendre , « et la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil de « tous les peuples. La mort de Socrate philosophant tranquille- « ment avec ses amis est'ta plus douce qu'on puisse désirer ; celle de « Jésus expirant dans les tourments , injurié , raillé , maudit de « tout un peuple , est la plus horrible qu'on puisse craindre. Soie crate prenant la coupe empoisonnée bénit celui qui la lui pré- « sente et qui pleure. Jésus, au milieu d'un supplice affreux , prie « pour ses bourreaux acharnés. Oui , si la vie et la mort de Sow crate sont d'un sage , la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. « Dirons-nous que l'histoire de l'Évangile e^t inventée à plaitûr? « Non, ce n'est pas ainsi qu'on invente; et les faits de Socrate, À dont personne ne doute , sont moins attestés que ceux de Jésus- « Christ. Au fond, c'est reculer la difUculté sans la détruire. Il «( serait plus inconcevable que plusieurs hommes d'accord eas- « sent fabriqué ce livre, qu'il ne l'est qu'un seul en ait fourni le « sujet. Jamais des auteurs juifs n'eussent trouvé ni ce ton ni « cette morale ; et l'Évangile a des caractères de vérité si grands , « si frappants , si parfaitement inimitables , que l'inventeur en se- « rait plus étonnant que le héros *. *

Il serait difficile, M. T. C. F., de rendre un plus bel hommage à l'authenticité de l'Évangile \ Je vous sais gré, monseigneur, de cet aveu; c'est une injustice que vous avez de moins que les autres. Venons maintenant à la preuve négative qui vous fait dire im croirait, au lieu d'on croit.

Cependant Vauteur ne la croit qu'en conséquence des témoi{fnages humains. Vous vous trompez , monseigneur ; je la reconnais en conséquence de l'Évangile, et de la sublimité que j'y vois sans

' Emile, page 309, éd. Didot ( Chef9-4*auvre de la littérature fran^ çaise).

' Mandement, S vrn.

A M. DE BEAVMONT. 861

qu^on me l'atteste. Je n'ai pas besoin qu'on m'affirme qu'il y a un Évangile, lorsque je le tiens. Ce sont toujours des honvmes qui lui rapportent ce que d'autres hommes ont rapporté. Et point du tout ; on ne me rapporte point que rÉvangilé existe , je le vois de mes propres yeux; et quand tout l'univers me soutiendrait qu'U n'existe pas , je saurais très-bien que tout l'univers ment ou se trompe. Que d*hommes entre Dieu et lui! Pas un seul. L'Évangile est la pièce qui décide, et cette pièce est entre mes mains. De quelque manière qu'elle y soit venue et quelque auteur qui l'ait écrite , j'y reconnais l'esprit divin, cela est immédiat autant qu'il peut l'être ; il n'y a point d'hommes entre cette preuve et moi ; et , dans le sens où il y en aurait , l'historique de ce saint livre, de ses auteurs, du temps où il a été composé, etc., rentre dans les discussions de critique où la preuve morale est admise. Telle est la réponse du vicaire savoyard.

Le voUà donc bien évidemment en contradiction avec lui-ménu; le voilà confondu par ses propres aveux. Je vous laisse jouir de toute ma confusion. Par quel étrange aveuglement a-t-il donc pu ajouter : « Avec tout cela ce même Évangile est plein de choses n incroyables, de choses qui répugnent à la raison, et qu'il est « impossible à tout homme sensé de concevoir ni d'admettre. Que « faire au milieu de toutes ces contradictions? Être toujours mo- « deste et circonspect , respecter en silence ' ce qu'on ne saurait « ni rejeter ni comprendre, et s'humilier devant le grand Être qui « seul sait la vérité. Voilà le scepticisme involontaire où je suis « resté. » Afoi5 le scepticisme, M. T. C. F., peut-il donc être iti-

' Pour que les hommes sMmposent ce respect et ce silence, il faut que quelqu'un leur dise une fols les raisons d'en user ainsi. Celui qui connaît ces raisons peut les dire; mais ceux qui censurent et n*en disent point» pourraient se taire. Parler au public avec franchise, avec fermeté, est un droit commun à tous les hommes, et même un devoir en toute chose utile : mais il n'est guère permis à un particulier d'en censurer publiquement un autre ; c'est s'attribuer une trop grande supériorité de vertus, de >talents, de lumières. Voilà pourquoi je ne me suis Jamais ingéré de critiquer ni réprimander personne. J'ai dit à mon siècle des vérités dures, mais je n'en ai dit à aucun particulier ; et s'il m'est arrivé d'attaquer et nommer quelques livres, je n'ai jamais parlé des auteurs vivants qu'avec toute sorte de bienséance et d'égards. On voit comment ils me les rendent. Il me semble que tous ces messieurs, qui se mettent si fièrement en avant pour m'enseigner l'humanité, trouvent la leçon meilieore à donner qu'à suivre.

BOL'SS. — OISCOUBS. 3fl

3G2 LBTTAE

volontaire , lorsqu'on refuse de se soumettre à la doctrine d'un livre qui ne saurait être inventé par les hommes t lorsque ce livre porte des caractères de vérité si grands , si frappants, si parfaitement inimitables , que Vinventeur en serait plus étonnant que le héros? C'est bien ici qu'on peut dire que Viniquité a menti couttf elle-même <.

Monseigneur, vous me taxez d'iniquité sans sujet; tous mlniputez souvent des mensonges» et vous n'en montrez aucun. Je m*impose avec vous une maxime contraire , et j'ai quelquefois lieu d'en user.

Le scepticisme du vicaire est involontaire par la raison même qui vous fait nier qu'il le soit. Sur les faibles autorités qu'on veut donner à l'Évangile, il le rejetterait par les raisons déduites auparavant , si l'esprit divin qui brille dans la morale et dans la doctrine de ce livre ne lui rendait toute la force qui manque au témoignage des hommes sur un tel point. Il admet donc ce livre sacré avec toutes les choses admirables qu'il renferme , et que l'esprit humain peut entendre ; mais quant aux choses incroyables qu'il y trouve > lesquelles répugnent à sa raison , et qu*ïl est impossible atout homme sensé de concevoir ni d'admettre, il les respecte en silence sans les comprendre ni les rejeter, et s'humilie devant h grand Être qui seul sait la vérité. Tel est sou scepticisme ; et ce scepticisme est bien involontaire, puisqu'il est fondé sur des preuves invincibles de part et d'autre , qui forcent la raison de rester en suspens. Ce scepticisme est celui de tout chrétien raisonnable et de bonne foi, qui ne veut savoir des choses du ciel que celles qu'il peut comprendre , celles qui importent à sa conduite , et qui rejette , avec l'Apôtre , les questions peu sensées , qui sont sans instruction , et qui n'engendrent que des combats '.

D'abord vous me faites rejeter la révélation pour m'en tenir à la religion naturelle; et premièrement je n'ai point rejeté la révélation. Ensuite vous m'accusez de ne pas admettre même la religion naturelle , ou du moins de n'en pas reconnaître la nécessité : et votre unique preuve est dans le passage suivant que vous rapportez : « Si je me trompe , c'est de bonne foi ; cela suffit ^ pour

' Mandement, S xvii.

' Timoth. , cap. ii , v. 23.

^ M. de Beauniunt a mis ; Cela me su^it.

A M. DE BEAUMORT. SCS

« que mon errear ne me soit pas imputée à crime : quand vous « vous tromperiez de même , il y aurait peu de mal à cela. » Cest» à' dire, continuez-vous , que , selon lui , il suffit de se persuader qu'on est en possession de la vérité ; que cette persuasion . fût-elle accompagnée des plus monstrueuses erreurs» ne peut jamais être un sujet de reproche ; qu*on doit toujours regarder comme un homme sage et religieux celui qui, adoptant les erreurs même de l'athéisme, dira qu'il est de bonne foi. Or, n'est-ce pas là ouvrir la porte à tùutes les superstitions, à tous les systèmes fanatiques , à tous les délires de l'esprit hwnain *?

Pour vous , monseigneur, vous ne pourrez pas dire ici comme le vicaire , Si je me trompe , c'est de bonne foi » car c'est bien évidemment à dessein qu'il vous plaît de prendre le change et de le donnera vos lecteurs.: c'est ce que je m'engage à prouver sans réplique , et je m'y engage aussi d'avance afin que vous y regar-. diez de plus près.

La Profession du vicaire savoyard est composée de deux parlies : la première, qui est la plus grande, la plus importante , la plus remplie de vérités frappantes et neuves, est destinée à combattre le moderne matérialisme , à établir l'existence de Dieu et la religion naturelle avec toute la force dont l'auteur est capable. De celle-là ni vous ni les prêtres n'en parlez point , parce qu'elle vous est fort indifférente , et qu'au fond la cause de Dieu ne vous touche guère , pourvu que celle du clergé soit en sûreté.

La seconde, beaucoup plus courte, moins régulière, moins approfondie , propose des doutes et des difficultés sur les révélations en général , donnant pourtant à la nôtre sa véritable certitude dans la pureté, la sainteté de sa doctrine, et dans la sublimité toute divine de celui qui en fût l'auteur. L'objet de cette seconde partie est de rendre chacun plus réservé dans sa religion à taxer les autres de mauvaise foi dans la leur , et de montrer que les preuves de chacune ne sont pas tellement démonstratives à tous les yeux , qu'il faille traiter en coupables ceux qui n'y voient pas la même clarté que nous. Cette seconde partie , écrite avec toute la modestie , avec tout le respect convenable , est la seule qui ait attiré votre attention et celle des magistrats. Vous n'avez eu que des bûchers

' Mandenicnt, S i^vni.

S64 LETTfiE

et des injures poar réfater mes raisonnements. Voas arez ru le mal dans le doate de ce qai est doateux ; vous D*avez point yu le bien dans la preuve de ce qui est vrai.

En effet , cette première partie, qui contient ce qui est vraiment essentiel à la religion , est décisive et dogmatique. L'auteur ne balance pas , n'hésite pas ; sa conscience et sa raison le déterminent d'une manière invinciUe ; il croit , il affirme , il est fortement persuadé.

II commence Tautre , au contraire, par déclarer que Vexamèn qui lui reste à faire est bien différent; qu'il n'y voit qu'embarras, mystère, obscurité; qu'il n'y porte qu'incertitude et défiance ; qu'il n'y faut donner à ses discours que l'autorité de la raison ; qu'il ignore lui-même s'il est dans l'erreur, et que toutes ses affirmations ne sont ici que des raisons de douter *. Il propose donc ses objections, ses difficultés , ses doutes. H propose aussi ses grandes et fortes raisons de croire ; et de toute cette discussion résulte la certitude des dogmes essentiels , et un scepticisme respectueux sur les autres. A la fin de cette seconde partie , il insiste de nouveau sur la circonspection nécessaire en l'écoutant. Si yétais plus sûr de moi , j'aurais , dit-il , pris un ton doginatique et décisif: mais je suis homme , ignorant, sujet à Terreur : que pouvais-je faire? Je TOUS ai ouvert mon cœur sans réserve ; ce que je tiens pour sûr , je TOUS Vai donné pour tel; je vous ai donné mes doutes pour des doutes , mes opinions pmir des opinions ; je vous ai dit mes raisons de douter et de croire. Maintenant c*est à vous de juger **.

Lors donc que, dans le même écrit , l'auteur dit. Si je me trompe, c'est de bonne foi , cela suffit pour que mon erreur ne me soit pas imputée à crime, je demande à tout lecteur qui aie sens commun et quelque sincérité, si c'est sur la première ou sur la seconde partie que peut tomber ce soupçon d'être dans l'erreur ; sur celle où l'auteur affirme ou sur celle où il balance ; si ce soupçon marque la crainte de croire en Dieu mal à propos , ou celle d'avoir à tort des doutes sur la révélation. Vous avez pris le premier parti contre tonte raison , et dans le seul désir de me rendre criminel : je vous défie d'en donner aucun autre motif. Monseigneur,

• Emile, page 551, éd. Didot (Chefs-d'œuvre de la lUtéraiure française), ** lùid, , page 575 et 574, éd. Didol.

A H. DB BBAOHONT. 36S

ôh sont , je ne dis pas l'équité , la charité chrétieoDe, mais le bon sens etrhumanité?

Quand vous auriez pu vous tromper sur i'objet de la crainte du vicaire , le texte seul que vous rapportez vous eût désabuse malgré vous; car lorsqu'il dit, cela suffit pour que mon erreur ne me soit pas imputée à crime , il reconnaît qu'une pareille erreur pourrait être un crime , et que ce crime lui pourrait être imputé s'il ne procédait pas de bonne foi. Mais quand il n'y aurait point de Dieu , où serait le crime de croire qu'il y en a un ? Et quand ce serait un crime, qui est-ce qui le pourrait imputer? La crainte d'être dans Terreur ne peut donc ici tomber sur la religion naturelle , et le discours du vicaire serait un vrai galimatias dans le sens que vous lui prêtez. Il est donc impossible de déduire du passage que vous rapportez que je n'admets pas la religion naturelle , ou que Je n*en reconnais pas la nécessité : il est encore impossible d'en déduire qu'on doive toujours» ce sont vos termes, regarder comme un homme sage et religieux celui qui , adoptani les erreurs de Vat}msm/e , dira qu'il est de honne foi : et il est même impossible que vous ayez cru cette déduction légitime. Si cela n'est pas démontré, rien jamais ne saurait l'être, ou il faut que je sois un insensé.

Pour montrer qu'on ne peut s'autoriser d'une mission divine pour débiter des absurdités , le vicaire met aux prises un inspiré qu'il vous ptait d'appeler chrétien , et un raisonneur qu'il vous plait d'appeler incrédule ; et il les fait disputer chacun dans leur langage , qu'il désapprouve, et qui, très-sûrement , n'est ni le sien ni le mien. Là- dessus vous me taxez d'une insigne mauvaise foi ' , et vous prouvez cela par l'ineptie des discours du premier. Mais si ces discours sont ineptes , à quoi donc le reconnaissez-vous pour chrétien Pet si le raisonneur ne réfute que des inepties, quel droit avez- vous de le taxer d'incrédulité? S'ensuit-il des inepties que débite un inspiré que ce soit un catholique , et de celles que réfute un raisonneur que ce soit un mécréant? Vous auriez bien pu, monseigneur , vous dispenser de vous reconnaître à un langage si plein de bile et de déraison ; car vous n'aviez pas encore donne votre mandement.

* Mandement, S xix.

3 fie LETTBE

Si la raison et la révélation étaient opposées l'une à Vautre, il est constant , dites-vous , que Dieu serait en contradiction avec lui-même '. Voilà un grand aveu que vous nous faites là; car il est sûr que Dieu ne se contredit point. Vou^ dites , â impies, que les dogmes que nous regardons comme révélés combattent les vérités éternelles : mais il ne suffit pas de le dire. J'en conviens ; tâchons de faire plus.

Je suis sur que vous pressentez d'avance où j'en vais venir. Ou voit que vous passez sur cet article des naystères comnne sur des charbons ardents ; vous osez à peine y poser le pied. Vous me . forcez pourtant à vous arrêter un moment dans cette situation douloureuse : j'aurai la discrétion de rendre ce moment le plus court qu'il se pourra.

Vous conviendrez bien , je pense , qu'une de ces vérités éternelles qui servent d'éléments à la raison , est que la partie est moindre que le tout ; et c'est pour avoir affirmé le contraire que l'inspiré vous paraît tenir un discours plein d'ineptie. Or, selon votre doctrine de la transsubstantiation , lorsque Jésus fit la dernière cène avec ses disciples , et qu'ayant rompu le pain il donna son corps à chacun d'eux , il est clair qu'il tint son corps entier dans sa main; et s'il mangea lui-même du pain consacré , comme il put le faire , il mit sa tête dans sa bouche.

Voilà donc bien clairement , bien précisément , la partie plus grande que le tout, et le contenant moindre que le contenu. Que dites vous à cela, monseigneur? Pour moi, je ne vois que M. le chevalier de Causans qui puisse vous tirer d'affaire *.

Je sais bien que vous avez encore la ressource de saint Augustin ; mais c'est la même. Après avoir entassé sur la Trinité force discours inintelligibles , il convient qu'ils n'ont aucun sens ; mais.

• Mandement, Sxx.

* De Mauléon de Causans, chevalier de Malte et militaire distingné , né an commencement du dix-huitième siècle. S'étant adonné à l'étude des mathématiques, il s'était persuadé quMI avait trouvé la quadrature i\n cercle. S'élevant de découvertes en découvertes, il prétendit ensuite expliquer par sa quadrature le péché originel et la Trinité. Il déposa chez un notaire dix mille francs , pour être donnés à celui qui lui démontre^ rail son erreur; le défi fut accepté par plusieurs personnes, et il y eut un procès au Châtelet pour cette affaire; mais la procédure fut arrêtée par ordre du roi , et les paris déclarés nuls. ( Note de M. G. Petitain. )

A M. DE BEAUMOiNT. 50?

dit naïvement ce Père de l'Église , on s'exprime ainsi , non pour dire quelque chose, mais pour ne pas rester muet '•

Tout bien considéré , je crois , monseigneur, que le parti le plus sur que vous ayez à prendre sur cet article , et sur beaucoup d'autrès, est celui que vous avez pris avec M. de Moutazet , et par la même raison *.

La mauvaise foi de l'auteur d'Emile n*est pas moins révoltante dans le langage quHl fait tenir à un catholique prétendu * : « Nos « catholiques, lui fait-il dire, font grand bruit de l'autorité de « rÉglise : mais que gagnent-ils à cela, s'il leur faut un aussi n grand appareil de preuves pour cette autorité qu'aux autres « sectes pour établir directement leur doctrine ? TÉglise décide « que l'Église a droit de décider. Ne voiià-t-il pas une autorité « bien prouvée? » Qui ne croirait, M. T. C. F., à entendre cet imposteur, que Vautorité de V Église n* est prouvée que par ses proprès décisions , et qu'elle procède ainsi : Je décide que je sttis infaillihle, donc je le suis? Imputation calomnieuse. M, T. C. F. Voilà , monseigneur, ce que vous assurez : il nous reste à voir vos preuves. En attendant , oseriez-vous bien affirmer que les théologiens catholiques n'ont jamais établi l'autorité de TÉglise par l'autorité de TÉglise, ut in se virtualiter reffexam? S'ils l'ont fait, je ne les charge donc pas d'une imputation calomnieuse.

^ La constitution du christianisme, l'esprit de V Évangile, les erreurs mêmes et la faiblesse de l'esprit humain , tendent à démontrer qtte l'Église établie par Jésus-Christ est une Église infaillible. Monseigneur, vous commencez par nous payer là de mots qui ne nous donnent pas le change. Les discours vagues ne font jamais preuve , et toutes ces choses qui tendent à démontrer ne démontrent rien. Allons donc tout d'un coup au corps de la démonstration : le voici :

* Dictum e^t tamen très personœ , non ut aliquid diccretur, sed ne taceretur. Auc. , de Trinlt. , lib. V, cap. ix.

* M. de Montazet, archevêque de Lyon , avait écrit à Parchevêque d(; Paris, sur une dispute de hiérarchie, une lettre imprimée; belle et forte de raisonnement, & la<nielle celui-ci ne répondit point. (Ed. j

■'' Mandement, S ^^xi- » Ibid.

368 LElTaK

Nous assurons que comme ce divin législateur a toujours ensetgné la vérité , son Église V enseigne aussi toujours '.

Mais qui étes-vous , vous qui nous assurez cela pour toute preuve? Ne seriez-vous point l'Église ou ses chefs? A vos manières d'argumenter, vous paraissez compter beaucoup sur Tassistance du Saint-Esprit. Que dites-vous donc, et qu'a dit l'imposteur? De grâce, voyez cela vous-même, car je n'ai pas le courage d'aller jusqu'au bout.

Je dois pourtant remarquer que toute la force de l'objection que vous attaquez si bien consiste dans cette phrase que vous avez eu soin de supprimer à la fin du passage dont il s'agit : Sortez de là » vous rentrent dans toutes nos disct^sions *.

En effet y quel est ici le raisonnement du vicaire ? Pour choisir entre les religions diverses, il faut, dit-il, de deux choses Tune : ou entendre les preuves de chaque secte et les comparer, ou s'en rapporter à l'autorité de ceux qui nous instruisent. Or le premier moyen suppose des connaissances que peu d'hommes sont en état d'acquérir; et le second justifie la croyance de chacun, dans quel* que religion qu'il naisse. Il cite en exemple la religion catholique, où l'on donne pour loi l'autorité de l'Église , et il établit là-dessus ce second dilemme : Ou c'est l'Église qui s'attribue à elle-même cette autorité , et qui dit : Je décide que je suis infaillible » donc je le suis; et alors elle tombe dans le sophisme appelé cercle vicieux ; ou elle prouve qu'elle a reçu cette autorité de Dieu , et alors il lui faut un aussi grand appareil de preuves pour montrer qu'en effet elle a reçu cette autorité, qu'aux autres sectes pour établir directement leur doctrine. Il n'y a donc rien à gagner pour la facilité de l'instruction, et le peuple n'est pas plus en état d'examiner les preuves de l'autorité de l'Église chez les catholiques , que la vérité de la doctrine chez les protestants. Comment donc se déterminera-t-il d'une manière raisonnable autrement que par l'autorité de ceux qui l'instruisent? Mais alors le Turc se déterminera de même. En quoi le Turc est-il plus coupable que nous ? Voilà, monseigneur, le raisonnement auquel vous n'avez pas ré-

> Mandement, S "^i* ^^ endroit mérite d'être lu dans le tfandeinent même. * Emile, page 565, éd. Didot {Chefs-d*œuvredela littérature française).

A M. DE BEAUMOINT. 369

pondu, et aaqael Je doute qu'on puisse répondre '. Votre franchise épiscopale se tire d'affaire en tronquant le passage de Fauteur de mauvaise foi.

Grâce au ciel, J'ai fini cette ennuyeuse tâche. J'ai suivi pied à pied vos raisons, vos citations, vos censures, et j'ai fait voir qu'autant de fois que vous avez attaqué mon livre, autant de fois vous avez eu tort. Il reste )e seul article du gouvernement, dont je veux bien vous faire grâce, très-sûr que quand celui qui gémit sur les misères du peuple , et qui les éprouve , est accusé par vous d'empoisonner les sources de la félicité putriique , il n'y a point de lecteur qui ne sente ce que vaut un pareil discours. Si le traité du Contrat social n'existait pas, et qu'il fallût prouver de nouveau les grandes vérités que j'y développe, les compliments que vous faites à mes dépens aux puissances seraient un des faits que je citerais en preuve , et le sort de l'auteur en serait un autre encore plus frappant. Il ne me reste plus rien à dire à cet égard; mon seul exemple a tout dit, et la passion de l'intérêt particulier ne doit point souiller leà vérités utiles. C'est le décret contre ma personne, c'est mon livre brûlé par le bourreau , que je transmets à la postérité pour pièces justiGcatives : mes sentiments sont moins tùen établis par mes écrits que par mes malheurs. . Je viens, monseigneur, de discuter tout ce que vous alléguez contre mon livre. Je n'ai pas laissé passer une de vos propositions sans examen : j'ai fait voir que vous n'avez raison dans aucun point, et je n'ai pas peur qu'on réfute mes preuves; elles sont au-dessus de toute réplique où règne le sens commun.

Cependant, quand j'aurais eu tort en quelques endroits , quand j'aurais eu toujours tort, quelle indulgence ne méritait point un

* C*e8t ici nne de ces objectioi» terribles auxquelles ceux qui m'attaquent se gardent bien de toucher. Il n*y a rien de si commode que de répondre avec des injures et de saintes déclamations; on élude aisément tout ce qui embarrasse. Aussi faut-il avouer qu'en se chamaillant entre eux les théologiens ont bien des ressources qui leur manquent vis-à-vis des ignorants, et auxquelles il fant alors suppléer comme ils peuvent. Ils se payent réciproquement de mille suppositions gratuites qu'on n'ose récuser quand on n'a rien de mieux à donner soi-même. Telle est ici l'invention d.e je ne sais quelle foi infuse, qu'ils obligent Dieu, pour les tirer d'affaire , de transmettre du père à Tenfant. Mais ils réservent ce jargon pour disputer avec les docteurs : s'ils s'en servaient avec nous autres profanes, ils auraient peur qu'on ne se moquât d'eux.

livre où Ton sent partout , même dans les erreurs , même dam le mal qui peut y être, le sincère amour du bien et le zèle de la vérité; un livre où l'auteur, si peu afGrmatif , si peu décisif, avertit si souvent ses lecteurs de se défier de ses idées , de peser ses preuves, de ne leur donner que Tautorilé de la raison; un livre qui ne respire que paix, douceur, patience, amour de Tordre, obéissance aux lois en toute chose, et même en matière de religion ; un livre enfin où la cause de la Divinité est si bien défendue, l'utilité de la religion si bien établie , où les mœurs sont si respectées, où l'arme du ridicule est si bien ôtée au vice, où la méf chanceté est peinte si peu sensée, et la vertu si aimabljs? Eh! quand il n'y aurait pas un mot de vérité dans cet ouvrage , on en devrait honorer et chérir les rêveries comme les chimères les plus douces qui puissent flatter et nourrir le cœur d'un homme de bien. Oui , je ne crains point de le dire , s'il existait en Europe un seul gouvernement vraiment éclairé, un gouvernement dont les vues fussent vraiment utiles et saines , il eût rendu des honneurs publics à l'auteur d*Émile» il lui eût élevé des statues *. Je connaissais trop les hommes pour attendre d'eux de la reconnaissance ; je ne les connaissais pas assez, je l'avoue, pour en attendre ce qu'ils ont fait.

Après avoir prouvé que vous avez mal raisonné dans vos censures, il me reste à prouver que vous m'avez calomnié dans vos injures. Mais , puisque vous ne m'injuriez qu'en vertu des torts que vous m'imputez dans mon livre , montrer que mes prétendus torts ne sont que les vôtres , n'est-ce pas dire assez que les injures cpiiles suivent nedoivent pas être pour moi.:* Vous chargez mon ouvrage des épithètes les plus odieuses , et moi , je suis un homme abominable , un téméraire, un impie , un imposteur. Charité chrétienne , que vous avez un étrange langage dans la bouche des ministres de Jésus-Christ !

Mais vous qui m'osez reprocher des blasphèmes, que faites- vous

* On a reproché ce mol à Jean-Jacques ; ce n'était cependant point Texpression de Torgueil, mais bien le cri de la vertu indignée. Socrate, le plus modeste des hommes, condamné par les Athéniens, mate à qui on laissait le choix de la peine qn*iL avait méritée : Je me condamne , dit-il , fi être nourri le reste de mes jours dans le Prytanée, aux dépens de la république. { Note de Bbiz\kd. )

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quand vous prenez les apôtres pour complices des propos offensants qu'il vous plait de tenir sur mon compte ? A vous entendre , on croirait que saint Paul m'a fait Thonneur de songer à moi , et de prédire ma venue comme celle de TAntechrist. Et comment Ta* t-il prédite , je vous prie ? Le voici : c'est le début de votre mandement.

Saint Paul a prédit» M. T. C. F. , qu'il viendrait des jours périlleux» où il y atirait des gens amateurs d'eux-mêmes, fiers» superbes, blasphémateurs» impies» calomniateurs» enflés d'orgueil » ainateurs de voluptés plutôt que de Dieu ; des hommes d*un esprit corrompu» et pervertis dans tofoi <.

Je ne conteste assurément pas que cette prédiction de saint Paul ne soit très-bien accomplie; mais s'il eût prédit au contraire qu'il viendrait un temps oii l'on ne verrait point de ces gens-là , j'aurais été , je l'avoue , beaucoup plus frappé de la prédiction , et surtout de l'accomplissement.

D'après une prophétie si bien appliquée , vous avez la bonté de faire de moi un portrait dans lequel la gravité épiscopale s*égay e à des antithèses» et où je me trouve un personnage fort plaisant. Cet endroit, monseigneur, m'a paru le plus joli morceau de votre mandement; on ne saurait faire une satire plus agréable, ni diffamer un homme avec plus d'esprit.

Du sein de V erreur ( il est vrai que j'ai passé ma jeunesse dans votre Église ) il s'est élevé (pas fort haut) un homme plein du langage de la philosophie ( comment prendrais-je un langage que je n'entends point ?)sans être véritablement philosophe ( oh ! d'accord , je n'aspirai jamais à ce titre, auquel je reconnais n'avoir aucun droit, et je n'y renonce assurément pas par modestie ) ; esprit doué d'une multitude de connaissances (j'ai appris à ignorer des multitudes de choses que je croyais savoir) gui ne Vont pas éclairé {eWes m'ont appris à ne pas penser l'être) , et qui ont répandu des ténèbres dans les autres esprits (les ténèbres de l'ignorance valent mieux que la fausse lumière de l'erreur) ; caractère livré aux paradoxes d'opinions et de conduite (y a-t-il beaucoup à perdre à ne pas agir et penser comme tout le monde ? ) , alliant la simplicité des mœurs avec le faste des pensées (la simplicité des mœurs élève l'âme ; quant

' Mandement, S !•

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