REVOLUTION DE RUSSIE
J'étais présent ix la révolutioQ.qui a [trécipité du trône de Russie le petit-fils de Pierre-leGrand, pour y placer une étrangère. J'ai vu cette princesse ,. échappée du Palais en fugitive, forcer le même jour sou mari à lui abandonner sa vie et EO<t empire. J'ai connu tous les personnages de cette scène terrible , où , dans un péril pressant , on vit se développer toutes les ressources de l'audace et du génie; et, n'apportant à ce spectacle aucun intérêt personnel, voyageant pour Qopaaitte les différents gouvernemenls , je regardai comme un bonheur d'avoir sous mes yeux un de ces événements rares, qui caractérisent une nation, et où les hommes se produisent tout entiers.
. On trouTK'a dans le récit que je vais faire quelques anecdotes d'un genre moins sérieux; et je n'ai pas cru devoir raconter du même ton des intrigues de jeunes femmes, et , le soulèvement d'un empire. Un auteur tragique donne aux grands événements une dignité toujours soutenue ; il ne représente la nature qu'en la perfectionnant. Ce n'est pas ici mon objet, et tout ce grand tableau sera peint sur la nature m£me. II faut d'abord exposer d'où venait cette haine irréconiâliable entre l'empereur et son épouse , et l'on verra en même t«nps par quelle suite de desseins ambitieux cette princesse est parvenue jusqu'à la plus violente usurpation.
La princesse Catherine d'Ânhalt-Zerbst avait passé ses premières ann^s dans une fortune médiocre : son père, sou-
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v-eraiu d'un'petit État, et général au service du roi de Prusse, habitait une ville de guerre , où elle fut élevée au milieu des hommages d'une garnison; et si, quelquefois, au sortir de son enfance, sa mère la conduisait à la cour pour veniry cliercher quelques regards de la famille royale, elle était à pfine distinguée de la foule des courtisans.
Mais un prince dont elle était proche parente ayant été, par une suite de révolutions, appelé en Russie pour y succéder un jour à l'empire, et les grandes princesses de YTmrope ayant refusé d'unir leur sort à l'héritier d'un trJne si violemment agité , elle fut choisie pour l'épouser. Ses pareuts eux-mêmes lui firent quitter la religion dans laquelle ils l'avaient élevée, pour lui faire embrasser la religion russe; et il fut expressément stipulé dans le contrat que si le prinee mourait sans laisser d'enfants de ce mariage , son épouse hériterait de l'empire.
La nature semblait l'avoir formée pour la plus haute élévation. Sa vue annonçait dès-lors tout ce qu'on devait attendre d'elle; et peut-être, avant d'aller plus loin, verra-t-on avec plaisir le portrait de cette femme célèbre. ' Sa taille est agréable et noble, sa démarche fière , sa ptfsonne et son maintien remplis de grâces. Sou air est d'une souveraine. Tous ses traits annoncent un grand caract^. Son col est élevé et sa tête fort détachée; l'union de ces deux parties est , surtout dans le profil , d'une beauté remarquable ; et dans les mouvements de sa tête elle a quelque ■ soin de développer cette beauté. Elle a le front large et ouvert , le nez presque aquilin ; sa bouche est fraîche et embellie par ses dents , son menton un peu grand et se doublant un peu sans qu'elle soit grasse. Ses cheveux sont châtains et de la plus grande beauté ; ses sourcils hruos; ses yeux brans et très-beaux ; les reflets de lumière y font paraître des nuances bleues , et son teint a le plus grand éclat. La fierté est le vrai caractère de sa physionomie. L'agrément et la honte qui y sont aussi ne paraissent, à des yeux pénétrants, que l'effet
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d'un eitrtoie désïT de plaire ; et ces exjwessions sédu»antes laissent trop apercevoir le dessùn mïme de sédnire. Un peintre) voulant eiprltner ee caiact^ par une allégorie, proposait de la représeotec sous la figure d'une nympbe charmante, qui d'une main, qu'elle tient avancée, présoite des chaînes de Qeurs , et de l'autre , qu'elle tient derri^ elle, eacfae une torche eidlanuuée:
£poase du grand due è l'Age de quatorze ans , elle sentit dès-lors qu'elle gouvernerait les États de son mari. L'ascendant qu'elle prit aisément sur ce prince en était un moyen simple , qu'elle devait à ses agréments , et son ambition en fin longtemps satis&ite. Les nuits, qu'ils passaient toujours ensemble, ne paraissaient pas suffire à la vivacité de leurs sentiments; ils se dérobaioit à leur cour plusieurs heures de chaquejountée. Tout l'empire attendait la naissance d'un second héritier, n'imaginant pas qu'entre deux jeunes époux tout ce temps était uniquement employé à foire l'exercice k la prussienne , et des factions k la porte , un fusil sur l'épaule. La grande duchesse ajoutait, en racontant ces détails, longtemps après : ■ 11 me semblait que j'étais bonne à autre ■ chose. ■ Mais alors , en gardant le ^lence sur les étranges plaishrs di son mari, en s'y prêtant avec complaisance, elle le gouvernait ; elle s'appliquait à couvrir en toute occasion les inepties de ce prince, et, n'espérant régner que par lui , elle tâchait qu'il ne fût pas reconnu indigne du ^ne.
De pareils amusements n'assuraient point à l'État une ligne de succession ; et l'impératrice Elisabeth en voûtait une pour sa propre sUrelé. Elle retenait en prison ce jeune infortuné connu sons le nom du petit Ivane, qui, détrôné à l'Sge de quinze mois, était sans cesse promené d'un bout de l'empire à l'autre, de forteresse en forteresse , afin que ses partisans , s'il en avait , ignorassent toujours où ils le pourraient, trouver. Elisabeth est d'autant plus louable de lui avoir laissé la vie, que, sachant avec quelle facilité une révolution ae fait en Butsie,elleu'a jamais cm ta couronne assurée sur
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sa tfte. Elle u'osait ge eoticher avant le jour, parce que c'était à^s faveur de Ja nuit'qn'une'coinfnratioii l'avait placée elle-ntme sur le trâne. ELte craignait tant d'être surprise endormie, qn'dle avait ftiteheTcber avec soin l'horamede tout son empire qui edt le sommeil le plus léger; et cet homme, qui henieusemmt se trtnivtt difforme, passât dans la chambre de l'impératrice tMt le temps qu'dle dormait. C'était malgré tntt de craintes qu'elle laissait vivre le seul homme qui les cassait. Ses parenu même n'avaient pas été séparés; et le bnnt courait que dans leur prbon ils avaient eu la consolation , ou peut-être la dcnileur d'avoir {dusieurs eorants, cobcurretits dangerenK, puistjn'ils étaient la branche aînée de la maison dts ci:ar3. ta précautwQ la plus sûre contre eux était - de montrer à la nation une longue suitf d'autres héritiers ; c'était là l'embarras. Huit ans étaient déj< passés : et quoique la luiture n'eût point refusé au grand duc tonte sensibilité , les gens instruits prouvaient , par des roisons incantestnbles , qu'on ne devait pas attendre de lui cette ligne de saccesnon.
On enhardit là jeune homme de la cour, un des comtes Soltikôf, d'une belle figUre et d'un esprit peu redoutable, à devenir amuit de la grande duchesse. Le grand chancelier de Russie ftit'chargé de l'en prévenir elle-même. Elle fat indignée : elle le mena^^. Elle cita l'article <le son contrat de mariage ^i, i défaut d'enfants, lui assurait le trâne. Mail quand il lui eut fait' comprendre qu'il tenait cette commis* sion de cenit-memes b qui elle se voulait plaindre i qu'il lui eut fait sentir lœ dangers auxquels elle exposait l'empire si die ne prenait pas cette précaution , et les résolutions plus ou moiiis Amestes qtie le dessein de prévenir ces dangers pourrait faire prendre coulre etle-mêine , elle répondit : " Je vous entends ; amenez-le ce soir. »
Aussitdtque la grossesse fut déclarée, l'impératrice Elisabeth fit donner an jeune Hu'ise un ministère daos les pays étrangers. La grande duchesse pleura , et tenta de se conscder
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par de noatvani cbmx. Mais U succession paraissait assurée; les nouteaui choix déplurent. Ou reilla sur sa couiviUi arec une sévérité qui m s'accordait ni avec les mœurs générales , ni avec la cMidinte persann^e d'Elisabeth. En efiist , qnoiqua hs dames ruasea s^eot nouv ellemeat admises dans la «wiété; qu'à la fin du denùer siècle elles vécussent Mieore en&rmées , et ne fussent même oomptées pour rien dans l'autorité domestique, cependant l'usage de la clôture absolue et cdui des eunuques n'étant point établis dans ce pays , il étail résulté de cette «aptivité des femmes , au milieil d'une foule d'esclaves, le dérèglement total des mœurs; et quand Pierre 1" yflt naître la société, il n'eut à réformer qu'une austérité apparente de mœurs, déjà très-dissolues. On ne croyait point que les dernières impératrices. eussent flétri ta gloire de leur r^e pour avoir cboisi une fmile d'amants dans tous les rangs de leurs sujets, et jusque parmi les esclaves. Sous le règne présent , un jeune favori gouvernait l'empire , tandis qu'ua simple cosaque, dont la première fortune avait été de jouer du serpent dans la chapelle du palais, était pa^enu Jusqu'à épousersecrètementrimpérathce. Ce mwriage n'étonnuit poiut dans un pays où les souverains, il y a peu d'amiées, s'alliaient' indifféremipent dans les dernières familles de leurs sujets ; mais une raison particulière à cette princesse empécliait qu'il ne fût déclaré. Ëlisabetli s'était fait un point de conscience de laisser sa couronne à son neveu , descendant d'une sœur aînée ; et de cette idée de justice , conservée au milieu de toutes ses faiblesses , vint cette singularité de vivre sans myst^ avec ses amants , et d'avoir on mari en secret. Souvent encore on voyait s'élever des fcHtunes moins éclatantes , sans autie mérite dans ceux qui y parvenaient , que d'avsir plu un moment à leur souveraine. Mais , soit envie secrète » soit scntpule d'avoir forcé la gronde- daéhease à iiiire les premiers pas , ou s'opposa h totis les choix qu'elle paraissait faue ; leur obscurité même , car elle y eut auei recours . ne les déroba point à l'effroya-
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ble exil de ce pays-là. Elle était aa désespoir, quand la fortuae conduisit en Russie le chevalier Williams , ambassadeur d'Angleterre, homme d'une imaginatioa hardie et d'une, conversation séduisante , qui osa lui dire , « que la douceur • est le mérite des victimes ; que des intrigues sourdes , des « ressentiments cachés , n'étaient dignes ni de son rang ni ■< de son génie; que, la plupart des hommes élant faibles,
■ las caractères décidés sont toujours imposants; qu'eu ces- « saut de se contraindre, eu déclarant hautement ceux qu'elle « honorerait de ses bontés, en faisant voUr qu'elle se tien-
■ drait personnellement offensée de tout ce qu'on oserait - contre eux , elle vivrait selon ses volontés. • La fin de cette conversatiou fiit de lui présenter on jeune Polonais qu'il avait à sa suite.
Le comt« Ponialowski avait pris en Pologne d'intimes liaisons avec cet ambassadeur, si intimes même , que l'un étant fort beau , l'autre fort dépravé , on en avait médiL Peut-être que l'exactitude de ce détail n'est pas de mon sujet -, mais monsieur de' Poniatowski étant dev«iu roi, il y a toujours plaisir à reconnaître les chemins qui mènent au trône. Allié par sa mère à la plus puissante maison de Pologne , il avait accompagné le chevalier Williams, dans le dessein de voir une cour si intéressante pour celle de Varsovie; et déjà connu par l'agrément de sou esprit, il faisait, pour s'instruire dans les affaires, les fonctions du secrétaire de l'ambassade. Ce fut sur ce jeune étranger qu'après une entrevue secrète, où la grande duchesse se rendit d^uisée , elle fit tomber tout l'éclat de sa faveur. Poniatowski ayant ùàt un voyage dans sa patrie en revint aussitôt avec te caractère de ministre , qui le rapprocliail un peu de sa maltresse. Cette bienséance du rang fat mise à la place de toutes les autres bienséances ; et ce caractère inviolable donnait au personnage hardi qu'il allait faire la protection sacrée du droit des gens.
Tout méprisable qu'était le grand duc , il ne s'avilit pas au point de se laisser plus longtemps gouverner par sa femme ;
BBvoLUTioif m aossift BU 1763. loi
mais il perdit hmt à n'être plus gouverna. Abandoimé à luiinjnie, et pourainsi dira mis a d^uvert, il parut A tous lesyeoz ce qu'il était, lanoais la fortune n'avait placé aucun prince dans de plus heureuses circoiutances ; et dèa sa première jeunesse, sDureraia du Holstein , il avait encore eu le choix de deux autres couronnes. On sait que les ducs de Htdstein , longtemps opprimés par le Danemark, où régnait la branche aînée de leur famille, ont tour à tour intéressé dans lears querelles lespuissancesquisesontéievéesdansieNord^et, par une politiquetoujours soutenue, épousant, suivant les temps, des princesses de Suède ou de Russie, sout enfin montés sur ces deux trânes. Tous deux furent offerts au prince Pierre, qui , réunissant en Ini le sang de Chartes XII et celui de Piene I", se vit en même temps élu héritier de la Suède par les états de cette nation , et appelé en Russie par la czarine, pour lui succéder. Il avait, en choisissant l'empire, fÉût tomber, par sa faveur, la couronne de Suède sur la tête de son oncle ; de sorte que sa maison lui doit le grand éclat dont elle jouit, en occupant seule aujourd'hui tous les trânes du nord : mais, par un jeu cruel de la destinée, après avoir paru travailler pendant deux siècles à préparer, pour ce prince, une si haute élévation, elle l'en fit nattre enti^«meat indigne.
11 {uut , pour concevoir son étrange caractère , savoir que son enfance avait été confiée a deux hommes d'un mérite rare , maisqui avaient en le tort de l'élever sur les plus grands modèles , coDsidérant plutôt sa fortune que songénie. Quand il eut été appelé en Russie, ces deux hommes, d'un mérite trop sévère pour cette cour, firent craindra Téducation forte qu'ils continnaient de lui donner; ou l'ôta de leurs mains pour le confier à de vils corrupteurs; mais les premiers principes qu'il avait reçus étant restés gravés dans son esprit , de là vint un mélange luzarre de bonnes intentions dégénérées enridiculesmanières,etdevuesine]>tesdirigéesversdegrands • objets. Élevé dans l'tiorreur de l'esclavage , dans t'amour de l'alité , dans la passion pour l'héroïsme , il s'attacha forte*
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ipent à ces not>t«idri«s;'msisJl aimait le grand avec peuteste,et,8epnqKHabtd'iiniia-iesh^as dontil desccDdait, s<Ai génie le reteDart dans J«3 pnwlités. Il aSècUit de se (daire aux plus bassM fenetian^det soldats, parce que pierre I^^ avait voulu passer partousies grades de la inilioe ; et siûvant cette idée i si éteonaiite dans ua souverain , de marquer les progrès 'de SOB instnietitHi. par des^^rc^ d'avancement, il se vantait, dans tes canoâfts de sa «OUI,. d'avoir autrefois servi les musiciens , et d'Ct» davenn premier violon à force de talent. Une sorte de manie milhaiie se répandait sur toute sa vie ; sa passion facorita était de commander Texerciee; et pour qu'il edt ce pliisir à toute heure, sans ^re murmurer les régiments russes, on lui avait abandonné de malheureux soldats bolstnois, dont il était le souverain. S^Bguce, naturellement ridicule, le devenait beaucoup plits ^ous un habillement où il avait outré la manière pruasienae. Les guêtres, qu'il portait toujours, étaient si serrées , qu'elle» lui liaient le mouvement desgenouK, ètl'obligeaieDtà.s'aaseoir et à marcher tout d'une pièce. Un vaste copeau , bizarrement retroussé , couvrait uu petit visage laid et malin, d'une physionomie assez vive; et il se plaisait à se défigurer encore par de perpétuelles grimaces, dont il s'était fait un amuSjBment. Son esprit n'était cependant pas sans quelque vivacité , et on reconnaissait en lui un talent assez marqué pourlabouffouuerie. Uiteactionde i:c priaoe at^va.de la faire coonailre. 11 avait tnaltrailé sans sujet im deses couitisans ; et dès ^u'il eut sentison injustice , il luipmposa, pourra Dépurer, i)e $e battre eu duel contre lui. Qn^e que i^t l'bitention du courtisan, homme adroit et dé* lié, tous deux s'enfcAieèrent dans un bois, et, tirant l'épée à dix pas l'un der L'au^ , lib poussaient de grandes bottes sans s'approcfaerf mais tout à coup le prince s'arrêta en disant : • Cesetaitdaïuniagequedeuxbraves gens comme nous s'égor- ' ' geassent; embrassous-Dous. » Ut avaientrepris, en se complimentant l'un et l'autre , le chemin du château, quand ce courtisan , ^wcevant beaucoup de monde , s'écria avec pré-
B^VOLUTIOtt'DB BOSStS HT) ItCS. MS
cipitatjon : ' Eh ! monseigneur, vous Mes Ueasé à la main; <i prenez-garde qu'on m Toïe le sang. > Et il se pressa de lai envelopper la main dans un mouchoir. Le grand duc , s'iinaginant que cet hontme le croyait réellement blessé , ne le dé»tbusa point, se fit pubfiqnement honneur de son courage h soutenir une blessure , et , pour montrer de la générosité , prit ce courtisan dans' la plus grande faveur.
On voit avec quelle facilité les flatteiirs s'emparèrent d'un tel prince. 11 ne tarda pasÈrtroover, parmi les filles d'honneur, unemattresserralmentdignedelui. Mùsce qui peut donner del'étonnennent, son plus cher favori, son alde-de-càmp nommé Goudowitz, pour lequel son amitié ne varia jamais, fut un jeune homme honnête et qui faîma véritablement.
La jeune cour coflimençait donc à être ouvertement divisée , quand une nuit , dan8unetn3is(Midèeatnpagae,Pobi8towski , pi^ d'entrer chez la grdndeduehesse, sahs avoir de prétexte sur le Heu , tomba entre les mains itit mari Outragé. Cet amant, ministre d^rae cour ëtranj^ère, réclama, dan» le péril qui le KMnaçait, IM droits de son caraelère ; et te prince , qui vit, dans oetteaventare, deux cours compromises, n'osa rien prendre sut lui-même , fit danser Poniatowski dans un corps de garde , et dépScha nu courrier au fdvori qui gouvernait l'empire. La grande duabesse,'faisant'téce aA danger, vint trouver son mari , convint de toutavee audace, lui représenta ce'qB'amait de filcheuif et peui^tre de funeste pour lui-4néme la publicité d'une telle avemuFe. Elle se justifia en lui opposant la mittre^^e qu'il avnt, au su de tout l'emiHre. Elle promit que dorénavant elle traiterait cette fille avec tous les égards que sa fierté lui avait refur ses jnsqu'alora ; et comme lee sotdjits du grand duc absorbaient ses revenus sans lui laisser les mi^ens de rendre la position de sa maîtresse plus agréable, elle promit, en s'adiessant à cette fille, delui donner une pension annuelle. Le grand duc, étonné par t'ascendant qu'elle conservait encore sur lui , et en même temps sollicilÀ par sa maîtresse, ferma
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les f eux.sur l'érasioii de Ponistowski , et tâdia Ini-méme de niparer l'édat qu'il avait vouln faire.
■La grande ducheme, ayant tiré d'un év^ement qui devait la perdre une s^urité plus grande, et l'occasion de tenir comme à ses gages la maîtresse même de son man , s'enhardit h de nouveaux dessaas , et commença à produire en pu-' blic toute l'ineptie de ce prince avec autant de soin qu'elle en avait pris jusque-là pour la tenir cachte. Elle avait errUèrement changé de système ; et désormais , faisant porter toute son ambition sur son Ûïa , elle méditait de faire passer sa couronne h cet ea&int, et.de s'assurer h r^ence, projet sage et dans la plus rigide exactitude des lois de cet empire. Mais il fallait qu'Elisabeth elle-même destituât son neveu : et eomiDNit y résoudre une princesse douce , irrésolue , superstitieuse , qui un jour, ùgnant un traité d'alliance avec une cour étrangère, n'acheva point sa signature parce qu'une guêpe vola sur m plume , et qui respectait dans son neyeu les mêmes droits qu'elle avait fait valoir? II restait une ressource à sa mort , celle de supposer un testament , moyen qui , parmi les souverains même , n'est pas sans exemple , M par lequel Adrieu succéda à Trajan.
Hais pendant qu'on préparait cette intrigue, une révolution dans les afWres générales de l'Europe enleva à la grande ducbesse le confident nécessaire de ses desseins , le grand chanceliw Bestuchef , que le changement des alliances de sa couc renversa du ministère. Son exil entraîna le départ du c«mte Poniatowski , dont on fit demander le rappel au roi son matbre ; et la grande duchesse , plongée dans la plus profonde douleur, s'étant vainement jetée tout en larmes aux pieds de l'impératrice pour redemander son amant, regardée, même par Elisabeth, avec une jalousie inquiète, commença à vivre à la cour comme dans un désert.
Elle vécut ainsi plusieurs années , n'ayant de liaisons connues qu'avec dejeunesfemmes, qui avaient comme elle aimé des Polonais, et qui étaient mal venues dans la vieille cour, à
bâvoLUtloN DB HtISStX SN 1T6I. SOS
caUMdeschaiinesdeleurflgiire;selevaiit tous les matioB avec le jour, donnant les journées ealières à la lecture des bons lines françaiB, souvent seule, jamais longtemps ni à Mble ni à sa toilette : mais ce fut dansce temps qn'ellefonda toute sa grandeur. On l'a entendue avouer que tout ce qu'elle sait dans l'art de l'intrigue, elle l'apprit alors d'une de «es dames , qui possède l'air le plus simple et le plus indolent. Ce fat dans ee temps qu'dle s'assura des amis au besoin ; que tous les guis importants se persuadèrent , par les secrètes liaisons qu'elle prit avec eux , qu'ils deviendraient plus importants encore si elle gouvernait ; et qu'enfin le voile d'une grande passion malheureuse couvrant quelques aventures consolantes , plusieurs eurent droit de penser qu'ils auraient à sa cour la place de fovori. Telle était sa position , quand l'impératrice Elisabeth moanit le 5 janvier 1762.
\nait d'avoir recoora aux grands desseins qu'elle avait 'ni^ités,elletentaencore,ea ce moment, 'de se ressaisir de l'autorité par des moyuis plus doux. Les ministres, le coh' fêsseur, l'amant et les valets , tout fut employé pour inspirer à l'impératrice mourante la pensée de réconcilier le grand duc et sa femme. Ce jwojet réussit, et le grand duc, dans les embarras de ce moment, parut lai rendre son ancienne confiance.' Elle lui avait persuadé de ne se point faire proclama par les régiments des gardes ; ■ que cet usage tenait de
■ l'ancieiuie bartiarie ;- qu'il était plus digne des Russes mo-
■ demes que leur souverain se fit reconnaître au sénat , ' certaine , dans un gouvernement où il y aurait eu des formes, de ramener bientôt tout à ses volontés. Les ministres âaient gagnés , les sénateurs prévenus. Elle avait composé le discours qu'il devait prononcer. Mais ausutôt qu'Elisabeth fiitncpirée, l'empereur,- au comble de sa joie, se montra avec taipressement à ses gardes; rt, parleur proclamation, prenant en despote un gouvernement absolu , brisa toutes les entraves qu'on lui préparait , échappa pour jamais à l'anunité de sa femme, se livra de jour en jour a de nouveaux
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ressentimeiiU oaatn elle, dêwvoua pi<esque son Qls «n ne k reconnaissaiit pat [tour suceaBs«ur, et ne laissa, ptas At revource à Caprine. qKedanaaonwdftCOÇtseeamis.
Pierre III cûiqmwça Bon;T)ègDC par: iiB édit où i fia son plein pouvoir jdeGpotiqne, il accordait à la Dobleese rvsse les droits des penptes libres i et oamnie.si • «Q eSM , les droits des peuples dépendaient de paceilleaconsessio43t.cet édit causa des transports de joie si:iBunodérés>que cette nation raine proposa de tut «leva une statue d'or massif. Mais cette liberté dont pour Ja prenii^ fois on eatendait le nom , et dont un tel prince était mcapaUe de rédiger les «koiKt ne rut que l'illusion d'on nament: La. volonté du aou*er^i(i sans aucune forme , omtfant d'être l'unique loi; et la nation , frappée de l'idée confuse f un Irien qu'elle. ne cMuiùssait pas, s'aflligea d'aroit.été ttnmpÉe:
L'artiste qui devait graver les .nouvelles mônnues vint en [H-ésenler le dewia à l'emperent. Oa avait tâché, en coDMTvaBtle foliilde sn traits, âe leur.dpOnei quelque noblesse. tJne branche .de laurier ornait légèrement de loi^ues boueles de cheTcux flottantes. IJ rejeta Oe dessin , ens'éeriaot :'• Je resiemUerais au roi. .de France. > II voulut être représenté dans, sa diSformité naturelle , «011^^ eu soldat, d'une manière si peu convenable i la majesté du trâne , que ees monnaies devinrent un objet de nsée , et , en se répandant panoàt l'empire, portèrent la ptemièré attente au respect. îles peuples.
Dans le même temps , il rappela de Sibérie cette foule de malheureux dont on ssaapit, depuis tant d'années , de peupler ces contrées- désertes; ab ta cour oEbit un spectacle que les àèclegnsiaiDèiierontfMitHgtre jamais.
On y vit repara1iréHre&,autiefpiithMiiestiqti« 'de la duchesse de Cotvlaade,aaiené. en Russie par cette priaeesse quand ^e y vint ri^Ber, parvenu , comme q^uol dt la souverûne, à en exseer l'autorité :mBif parvenu par .un moyen sidou<(, îl^uvetva'veepn.«Mptndejer : i|fitmoiuir,eD
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oeuf ans , ooze raille personne). Soiu bm tffreui gouTerae* ment cet empiiie eut son pjua-^nd éclat , parce que toutes les partieside VBtdmiBlstrBtfou* tons les cooitnandenieiits , tous le^.^plois sf trouTBtedt, à c^te méaM époque, remplis pa^ d'jUitsireft ébuagers que Pierre I" arait aatrefois ramenéa d«Bes yoji^esi de long» travaux les avaient placés à la tdte de tous les d^yaitenaents , et Blrea , étranger comme eux , csoteuait leur ambiticn sous un joug sévère , et disait ployer sous leur autorité tQuie la natioa russe. Devenu, par la foroe , souverûn de CQurUnde , 4ont la noblesse avait refusé, qqelqnes aaitées auparavant , de l'admettre dans son ordre, il voulut encore être régent de l'empire de Russie avec un pouvoir illimité. Sk nwttoease eipirante , et qui avait choisi pour sueowwur.uB fi^aat- de quelques semaines , lui dit en pleurât : " Bireii) voiie vqus perdez: '.mats elle eut la biblesse de le Donauer; Tout était prévu pour ce moawnt. Il avait , peu de temps ^vant,tiirt périrdaos les supplices toua ceux des exilés qu'il aurait craints, afinde pouvoir, à son avènement à U régence , se laoutrer indulg«it sans danger. Il avait donoé une victime à la haioe pt^tique , dans un de ses confidents, qu'il fit «u[^icier im bâillon à la bouche, en le diargeaat^etpuitoeqiiepqr^e.qv^tBU d'odieui. Il allait s'assurw l'erafiT«; maist la première tentative contre \tù le détniiait Troi» qemaiaea d'autarité «ouveraina lui valurent vingt ans d'exil, 11 en reveaui dpas les pinmières années de la vieillesse ; l'Jhge ne lui aviut ôté ni la beauté ni la force , mais ses traita étaiwt durs et aévèies. Les nuits d'été, il se promenait presque seuj dans 'les nus de oette ville où il avait régné, où tout ce qu'il notcoirtzaït avaità lui demander le sang i'ua |rèrs on d'un ami. Il méditait encore de r^umer.daûs sa pattîti en souveiaio ; et quand Pierre III fvt détrôné,. Biten disait ■ que la vraie &ttte de ceprmce ■ avait été l'indulgence) et que les Rvmses ne doivent être - « gpuyemés que parJa verge et,lft.liflcbe. •- On vit revenir itelDi^^vait'reovq:«é&jccu, lefeld-maré-
30$ PETITS CUEFS-A(BUVBB HISTORIQUES.
chat Munick.geDtQlioniinedu comté d'Oldemboui^, autrefois lieutenant d'infanterie dans les années d'Engène et de Marlborough , et distingué par tooi les deax : devenu habile ingénieur aussitôt que le hasard eut fait tomber entre ses mains, dans le désceu?Tement d'un quartier d'hiver, quelques feuillets épars et déchirés d'une mauvaise géométrie française ; s'étant bientôt élevé au-dessus même de cette foule d'hommes de génie avec lesquels Pierre le Grand l'attira dans ses États ; célèbre en Russie , pour avoir construit le canal qui joint Péiersbourg à l'ancienne Moscovie ; plus connu dans le reste de l'Europe par ses victoires sur les Polonais , les Tartares et les Turcs.
Après qu'il eut pris la ville de Dantzick , d'où le roi Stanislas, qu'il assi^eait, parvint h s'échapper, Biren, qui gouvernait , lui fit faire son procès par l'inquteition d'État , l'accusant de cette évasion. Munick, justifié, conserva son ressentiment ; et huit ans après , les parents d'Ivane lui proposant d'entrer dans une intrigue de cour contre le régent Biren, pour réponse il prit leur garde, monta au palais, et flt enchaîner le régent. Il en donna le titre à la mère de l'empereur, et, sous le nom de cette princesse, il gouverna quelque temps l'empire. Mais, haï de cette femme hautaine, il se retira avec gloire , et soutint le repos avec dignité. Sa retraite n'ayant pM empêché qu'à l'avènement d'Elisabeth il ne fût arrêté et condamné avec tout l'ancien ministère , il monta tranquillement sur l'échafaud où il allait être écarleié, ety reçut sa grâce du même visage. Conduit en Sibérie , gardé à vue dans une maison isolée , au milieu d'un marais , ses menaces et quelquefois son seul nom faisaient encore trembler tous les gouverneurs des contrées voisines ; et l'art auquel il avait dfl sa première élévation devmt l'amusement de sa longue solitude. 11 revenait de son exil à quatre-vingt-deux ans , le plus beau des vieillards, ne sachant pas qu'il lui restait un fils ; mais trente-trois de ses descendants s'étaient réunis pour allCT le recevoir ; et à cette rencontre , cet homme
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que des fortunes si diverses n'avaient point ému s'éUmoa de verser des pleurs.
Depuis l'instaat où Mnnidi avait enehatué Urai lui disputant le rang suprême, la première fins que ces deux hommes s'aperçurent ce fut daos la foule gaie et tumultueuse qui envirounait Pierre III ; et cet empereur, les ayant appelés, voulut leur pwsuader de boire ensemble. Il fit ajqxirter trois venes-, nuis pendant qu'il prenait le ma on vint lui parler bas ; il but en écoutant , et courut à ce qu'où lui disait. Ces deux anciens ennemis restaient vis-à-vis l'un de l'autre, chacun le verre en main, sans dire un mot, les yeux fixés sur l'endroit où l'empereur avait disparu , et , se flattant bientôt qu'il les avait oubliés , tous deux se fixèrent, se mesurèrent des yeux, et, rendant leurs verres pleins, se toumèretUle dos.
On voyait au [vès d'eux le comte Lestock , qui avait détruit la régente et couronné Elisabeth. Cet homme , né dans les Étatad'Hanovre, ayant appris la chirurgie à Paris, où ilsefit mettre à la Bastille , vint en Russie chercher fortune, et se lit aussitôt envoyer en Sibérie. Rappelé de ce premier exil , et devenu chinu^en de la princesse Elisabeth , il lui persuada qu'elle avait des droits au trôut , travailla pendant une anuée entière à lui former un parti , parvint seul à y intéresser la Suède et la France ; et se voyant découvert sans qu'Elisabeth, dansun dai^^er si imminent, imaginât d'autre ressource que d'abandonner tous ses projets, il^dessina sur une carte cette princesse, la tête rasée, et lui sur une roue; et au dos de la carte , la princesse sur un trdne , et lui sur les marches , paré d'un grand cordon ; et lui montrant ces deux revers , il lui dit:" Ce soir l'un, on demain l'autre, ^ll la cQBduisit cette nuit même au palais, escortée de cent vieux soldats qui avaient servi sous Pierre le Grand, dont die était fille. En arrivant ou premier corps de garde , un tambour commençait à battre l'alarme : mais, ou Lestock, ou la princesse, en crevè< reut la caisse d'un covp de couteau ; et ils te sont toujours
t, GotigW
it« FRITS cHin-Dan'rn ■utomqvkb.
diqpMé l'hotmMv d'avoir ea cette piteKe d'eqnit. La sentinelle qui gardait la chambre de l'empereur au berceau anrJta Elisabeth, en lui pr^entant la baïonnette aui la poitrine. Lestùck crie ; i Haltmirenx ! que tâis-tu P demande ■ ta grâce à Un iaqtératrioe ■ ; et la sentinelle tomba prosternée. Après sToir ainsi plaeé sur le trdne la princesse qu'il serrait , toujours dotnioé par son génie intrigant , voulant toujours négocier avec les puissances étrangères, il fut aisément perdu par les ministres. Quand, à sonretour, la conjuration de l'impératrice CaUterine eut éclaté, rien n'égala le chagrin de cet homme de ce qu'il y eAt de son temps une conspiralion dont il ne fdt pas; et il notait avec une joie maligne les Imprudences de ces jeunes conjurés.
AÏDli, chaque Jour voyait arriver des geœ intéressants, au moins par de tongs malheurs; et ta cour de Pierre 111 se remplissait d'une multitude qui lui devait plus que la vie. Mais rile te rein|Miasait en même temps d'anciennes haines, (PJQt^ts inoondiliables. Tous ces exilés, dépouillés au temps de leur disgtfice , demandaient â rentrer dans leurs biens : on les eondiisait dans de vastes magasins où , suivant l'usage de ce paj^, sont cooservéee toutes les confiscations, trisiee dépdts des nuines de la faveur , oii l'on voit rangés , Selon l'ordre des temps , tous les débris de ces &meux naufrages. Ils y cherchaient , dans la poussière , leurs menbles précieux , leufSAFdres do diamants , les présents dont autrefois des rois tatax avwent acheté leur crédit; et trop souvent , après d'inutili» recherches, ils les reconnaissaient chex les favoris du dernier règne.
Pierre III courait à sa ruine par des actions bon nés eu ellesm£mes, et la plupart des dwses qui l'ont perdu ne sont devenues des fautes que par 6a[wécipitation, et ont été depuis exémiées par sa femme avec succès et avec gloire. 11 était utile à son empire de dépouiller les prAtres de leurs immenses richesan; et après sa chute , Catherine, en gagnant quelques chefs du dei^é , en leur donnant , par des pensions particulières ,
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plusqu'^t m^leurAialttHir ledëpbulItemeMgén^), a exéenté facilunent cotte daDgereuse opératioD. Mats Pierre IIE , qui L'oidonBa par m liinple coup de despotisme , sans prendre aacuiw niNiire , choqua ces peuples supentitienx ; et les prttita , dont U principale richesse consistait en paysans esclares, les «ehaient à la révolte, et promettaient aux séditiéni de* prières et Fabeolution.
CMtepriMesHafi»délecréditdont«llejouileB Europe, et l'utorité ({u'elle exeiGadans les £tats vmsins de son empire , sur ses liaiMN» avec le rai de Prusse ; et ces liaisons , outrage deaon mari, ocettèrait contre hii une juste indignation. En effet, pendant qoe la Russie, liguée avec les plus grands États de l'Europe, faisait an roi de Prusse une guerre sanglaUe et opiniâtre , Piene, rempli d'jue folle passion pour l'hénisme , avait pris Mcrètetnent le titre de colonel à sou service, et trafaîssiit peur loi uhis. les conseils de l'alliance. AusèntÂt ifam fut etnpereur , il l'appefa liautement , > le roi mon mdtie ; ■ et ce héros , qui touciiaitalt^rs à son terme fatal , sans qu'on puisse imaginer comment les étonnantes ressources de son génie eussent empêché sa destruction, vit tout à coup, par cet heureux hasard , sa fortune rétablie , les Russes, ses VMDquêurg , passer dans ses armées , et donha , pour échange à ranperaor , le titre de général. Mais la nation russe , en obéissant, s'ind^^ qu'il âlIfH encore répandre son sang pour réparer ses vicbùres ; et accoutumée , depuis tant d'années , à la haine dn nom prussien , elle ne vît plus dans son maître que l'allié de wn ennemi.
Pierre i redoublant sans cesse les mêmes inécontentemeuls, envoya an sénat ces nouvelles lois dont le recueil est appelé Je Code Frederick , queleroi de PrUfôe a faites pour ses États. L'ordre fut donné de tes ftiire observer dans tonte la Russie. Hiis , Kxt par l'ignorance des traducteurs, soit que la langue .rasM n'ait point d'expMBsiDns pour tontes les idées do droit, 'iLueiEe trouva point de sén'steui qui pât entendre tiet ouvrage ; etltsKuHCS ne virentdans cette vaine tentative qu'un mé-
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pris marqué pour toutes leurs coutumes , et un ibl attach»* meotaux mœurs étrangères. Ce n'est pas qu'un pareil attachement ne fût nécessaire chez un peuple qui manque entièrement de lois, chez qui c'est une forme admise, dans les procès criminels, de battre l'accusé jusqu'à ce qu'il avoue son crime ; et s'il persiste à nier, de battre l'accusateur jusqu'à ce qu'il rétracte son témoignage. Il était sans doute du devoir du souveraind'arracher son peuple à tant de barbarie; et puisque les desseins si follement entrepris par ce prince ont été depuis ^ sagement exécutés par son épouse , on pourrait croire qa'ilfavaient été concertés entre eux dans le temps de leur intimité. Mais laissons aux politiques le soin de com> parer deux administrations si diverses , quoique fondées sur les mêmes principes ; de remarquer comment cette princesse , en renversant toutes les coutumes russes , prend un soin continuel de faire oublier qu'elle est étrangère ; et enfin d'examiner si les tentatives mêmes qui ont perdu l'empereur tl'ont cependant pas fàciUté à celle qui lui succède l'exécution des projets où il a échoué.
Le mécontentement gagna bientôtles r^meots des gardes , les vraismaltresdu&'ÔDe. Ces régiments, liaMtués depuis une longue suite d'années au service tranquille du palais , sous l'empiredesfemmesquiavaient successivement régné, avaient reçu ordre de suivre l'empereur dans une guerre lointaine ; et, regrettantleséjourdela capitale, ils s'apprêtaient à partir malgré eux ; mouvement bien procbe de la sédition , et toujours favorable à qui veut faire soulever des troiqies. L'empereur allait les conduire en Holstein , résolu d'employer sa nouvelle puissance à venger les injures que ses ancêtres avaient remues du Danemark, et à rendre à son ancienne patrie s(m étendue et son indépendance : ce qui le flattait le plus dans cette expédition , c'était d'avoir sur sa route une entrevue avec le roi de Prusse ; le rmdez-vons était marqué. Tous les États commençaient à craindre que ee héros , uatfnt de tout son ascendant aur son fanatique admirateur, u'eAt
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bientôt à &es ordrei une nouvelle armée de coït mille Russes ; et l'Europe entière, attmtin à cet événement, se voyait menacée d'une révolntiott.
Cependant, lavitleneparsissaitoccupéequede fêtes. Les solennités delà paixsec^â>niient pumileipréparati&dela guerre. Une joie iie«neieuse régnait dans le palais. Le départ pour l'armée s'approdtant, la coof, prêle à se séparer, edt craint de mettre entre les plaisirs un seul jour d'intotalle. La nation russe est oisive , gaie , dissolue ; et quoique la donceur du dernier régne edt donné quelque politesse aux esprits et qudqne décatce aux mœurs , le temps n'était pas éloigné où ctAte cour barture avait célébré par une fête la noce d'un Ixmffon avec une chèvre. La nouvelle cour prit dono aisànent l'air et le ton d'un corps de garde en jde. Les six mois de ce régne ne forent qu'un long festin. Des femmes charmantes s'échaufi^ent de bière anglaise et de fumée de tabac, sans que l'empereor leur permit de retourner chez elles un seul instant du jour : tombant de âtiguea et de veilles, elles s'^idninaient, couchées sur des sopbas, an milieu de ces bruyantes orgies. Les comédiennes et les danseuses, toutes étrangères, furent souvent admises dans ces festins publics ; et sur la ^ainte que les dames de la cour en firent portn à l'empereur par sa mattcesse , il répondit : ■ que parmi las femmes il n'y a point de rang. > Dans la licence même de cesfétes, dans ses plus intimes fomiliatités avec les Russes , il Êdsait éclater son mé/pna pour eux par de perpétuelles moqueries. On voyait à sa cour on bizarre mélange de justice et de mauvaises mceurs , de grandeur et d'ineptie. Deux de ses plus ch«^ favoris ayant vendu leur ptotection auprès de lui, il les battit violemment de sa Diain, reprit pour lui-même l'argent qu'ils avaient reçu, et continua de les tinter avec la même faveur. Un étranger étant venu lui dénoncer quelques propos séditieux , il rendit qn'il détestait tes dâatemrs , et le 0t punir. Aux veilles de Ia..cour succédaioit les violents exemcei dMit il «cédait au sol^ts.
314 FEZLIS.CHBPS'DCEUVXS HISIOBIQCBS.
Sa EoUie mUiain n'arah plus de OMBUM : il voulait que d'a- HMceanbraitferpétiiddKcananalviT^TéseiitSt la guerre; c'était dans sa paisible capitale le bruit d'an si^e de ville. K ordonna 6n jour qu'on lui flt entendre Un seul coup de cenigrossee pièces de caoon â la fois ; et il fhllut jiour retenir ovttefantaisM'lut représenter qu'il allait faire écrouler la TlUe. goavtat il se lerait de table pour se iNdéeipiter à graoux , un vcne en »iin , derantle portrait du roi de Prusse. Il s'épiait:''! Uttnfrârs, nons conquérons l'univers ensemble. • Il «vait pris renvoyé de ce prince dans une singulièm&veuï. II voulait que cM envoyé, avant le départ poui; la guerre, cdl toutes les jeunes femmes de la cour. Il Venfemottavee ellei, se mettait, répéenue,enfaeti(m àla porte; 'et , dâiB un parrU moment, le grand chancelier de l'empire éUDt srrivé pour un travail , il lui dit ; > Allez ren-
■ diAcoAiplie au prince Geôles, vous voyez bien que je suis
■ soldat. > {je prince Geoiq^, de la maison de Holstein, t^t .118 de ses ondes, qui avait été lieutenant général eu Ffus^e , bt à qui il disait quelquefois publiquemoit : o Onde , 1 tu n'es pas thip bon général, le roi t'a chassé. • Quai que fj}t ce sentiment ds. mépris, il confiait tout âce prinee, par unpreiTiier meurêmcat d'amour pour sa famille. M'voulait , au rQOjnwtoù AfiA détrôné, lui donner HnesoiKeralnetê, i^ant àiji forcé Biimi h Im eédec ce qu'on nomniail ses droits au4uch^ (J|ejCoudittide;et dès le pECmiwjouvde son régne , éqoi4t4nt ffBlàpH){i;Ds un sentiment honnête, il avait, au g^Bd ff^ivt des Busses, appelé à sa cour les princes et princesses, dp eetle maisou nmnbreuse.
. Tous les regarda se tournaient vers llmpératice; mais cette pripcelse , eo aj^iairaoe isolée et tranquille , ne donnait lieu à aucvn soupçon. Pendant les obsèques de la feue impératrice, elle s'était fait aimer du peuple par une rigoureuse dévatiqn,,.[>u.unefldélité.scrapuleu»«i obsorer toutes les pratiques i^ leor religan grecque , [dus cba^tée de cérémonies que de npi^ile. Vile sïppli|uait à se &ire aimer des soldats ,
RÉVOLUTIOn ne StSSIB BH 1763.^ 2l.'i
parle seul moyen quessarfUvdeluiea laissait, interrogeant avec bonté 1« 8«itiiieUes< et lair dMinaiit sa main à baiser. Un soir qn'elle traversait nne galerie obscure , une sentinelle l'avaiit saluée des armes , elle lui demanda cominent il l'avait reconnue; il répondit dans le style russe, un peii oriental : « Notre mère, qui ne te reconnaîtrait pas? tu éclaires tous ■ les lieux où tu es. • Elle enfoya une pièce d'or à ce soldat. et son émissaire en fit un factieitx. AÎaimitée de l'empereur chaque fois qu'elle' était obligée de se moatrop à I3 cq^t , elle ' paraissait s'attendre aux denûèreS tioleiices. On Iq.vitçiiielquefols,«n pablic, laisser, coiiime malgré elle, échapper sfs pleurs, tâchant que la pitié ^généli^ deflat un moyen pour elle. Ses partisans Secrets répandaient le bruit de sas dange^rs ; et elle paraissait en effet rédnite à un tel ^)andon, tombée^ dans un tel discrédit , qu'elle avaK même perdu toute autorité dans l'intérieur du pelais , et que seè domestiques ne. la servaient plus qUe par attachement.
Si l'on croit devwr juger aea deaséits par ses périls, et justifier peut-être ce qu'elle a osé, parcequ'«llieavait à craindre, on demandera quelles étaient préciiénent les iatentioqs de son mari cobtpeellé? Comment les direave^i certitude,? Un tel homme n'avait point de résolution fixe, maisdeemotf- Temeots dangereux. Ce qu'on peut assurer, c'est qu'il avait songé à rendre la liberté au malheUr^^ Iv ane , â le rçoonnattrepoiirrbériti^dn trône; que, daos ce dessein , il l'avait fait amoier dans une forteresse voisine de Pétersbouif. qu'il dvait été te vbiter dans cette prison. Il avait raH>elé deepaysétrangerscecomteSottikof, ce premier amant, que la prétendue «éc^sité d'assuter la 'Succession avait fait don. ner à l-impératrite , et il le {««ssait de Se déclarer publiquement père du grfflid-duc, paraissant résolu à désavouer cet enfant. Sa mattres^e commençait à mdntrer une ambition démesurée. On parlait dans le palais de démarier les jaunes dames de1acanrquiavhi«)tde justes plaintes àfaitede leuK maris; etrempuvurfeiuitde corn mander seârèteinentdotiae
Sra pmtS <nlim-D'<KUTlK bistoihoiies.
lits , par&itenWDt ^iu , pour douze noces très-prochaines , ■ans qu'on pOl prÂeMment en pi^oir aucune. Mais déjà toutes les conversations n'étaient que plaintes , muraiures, mots coupés, degBisquiehen:heiit.à se sonder mutuettement. En rencoatraat l'impérateice dans ses promenades solitaires , on pouvait observer que son air était sérieux , et [ton pas cliagrin. Des yeux clairvoyants auraient recoanu sur son visage ce flegme composé sous lequel se cachent de gisods desseins. On remarquait parmi le peuple des bruits séditieux , semés avec artifice , pour le disposer au soulèvement. C'était l'agitation sourde qui précède les tempêtes : et le public attendait avec inquiétude qu'un grand événement vint tout changer , entendant dire de tous cAtés que la perte de l'impératrice était certaine , mais sentant aussi de toutes parts qu'une révolution se préparait. Au milieu de l'iotMt général pour l'irapératrice, ce qui âusait trembler pour elle, c'est qu'on ne voyait en sa &veur aucun point de ralliement : on n'apercevait aucun chef; la faiblesse de tous les grands, le peu de vigueur de tous les gens connus, ne permettait de jeter les yeux sur aucun. Et tout ce mouvement, en effets était produit par un homme jusqu'alors inconnu , et qui ne fixait point l'attention publique.
Orlof, le plus liel homme du Nord, d'une naissance médiocre, gentilhomme , si l'on vent , par la possession de quelques paysans esclaves , ayant ses frères soldats dans les régiments des gardes , avait été choisi pour aide-de-camp par le grand maître de l'artillerie, le plus festueux des Russes. L'usage en ce pays est que les gfoéraux conservent en tout temps leurs aides-de-camp autourd'eux; ils gardent leurs antichambres, suivent k cheval leur carrosse, et forment la société intérieure de leur maison. Cet avants^ d'une belle figure , qui avait &it choiûr Orlof, fut bientôt la cause de sa disgrâce. La princesse Kourakine , une des plus piquantes beautés de la cour, brune et blandie , fivfehe et vive , était en publie matiresse du gàiéral, et en secret de Vaide-de-
BBVOLUTlOn DS MtJSSlE EN 1?G2. 31}
camp. Le général était trop valQ pour être jaloux , mais il fallut céder à l'évideoce ; il eut le malheur de le surpreudre. L'aide-de-camp fiit chassé; «il allait Être pour jamais relégué dans les déserts de la Sibérie, quand une main iavisible s'opposa à sa ruine ; c'âait celle de la grande duchesse. Le bniit de cette aventure était parvenu jusque daos la retraite où elle vivait dès avant la mort de l'impératrice Elisabeth. Tout ce qu'on racontait d'un si bel infortuné le lui fit juger digne de toute sa protection; et d'ailleurs, ta princesse Kourakine est si bien connue, qu'on peut toujours, nn bandeau sur les yeux , prendre l'amant qu'elle a choisi. Une femme de chambre adroite et favorite, Catherine !vanouwena, conduisit cette intrigue, prit les précautions que tous les genres de méQance peuvent suggérer; etOrlof , aimé d'une belle inconnue , encore loin de supçonner toute l'étendue de son bonheur, se trouvait déjà le plus heureux des hommes. On pourrait demander, s'il le fut davantage lorsqu'enfin , dans la pompe d'une cérémonie pubUque , il recoDnut sur le trône la beauté qu'il adorait. Sa vie n'en demeura pasmoins obscure. Soit goilt, habitude , ou dessein formé , il ne Vivait qu'avec les soldats ; et quoiqu'à la mort du général qui l'avait persécuté , elle f Jt parvenue à le faire trésorier de l'artillerie , place qui lui rendait le rang de capitaine , il ne changea point sa vie , et sa caisse ne servit qu'à lui faire plus d'amis parmi les soldais. Il s'attachait cependaut h suivre sa maîtresse ; il se trouvait partout sous ses yeux , et pourtant jamais intrigue ne fiit conduite avec plus d'art et de réserve. Dans une cour défiante , elle ne fut janiaiK soupçonnée. Seulement , quand Ortof monta tout-à-coup au rang suprême , les courtisans avouèrent que c'était leur faute de ne s'en être point aperçus : on se rappela des signes d'intelligence ; OQ cita des occaàons où on aurait Au être écbirê. Mais il résulte uniquement de ces remarques tardives, que les deux amants avaient eu longtemps le plaisir de s'entendre seuls , et sans que leur intelligence fi)t trahie. Ainsi vivaitia
31» PETITS CMEFS-d'cEIIVBE RIMVRIQnBl.
grande duchesse, tandis que l'Europe entière vantait, et la Ôerté de son cœnr, et sa constance un peu romanesque.
La princesse d'Aschekof est la cadette de trois sceiirs cé- Ubres : l'une est cette comtesse Boutourline dont les voyages ont fait connaître en tant d'endroits sa beauté , son esprït et ses' galanteries; l'autre, Elisabeth Woronsof, est cette maltresse que le grand duc avait trouvée parmi les frailes de 'la cour, ou filles d'honneur. Toutes trois étaient nièces du nouveau grand chancelier, qui ayant poussé jusque-là sa fortune par trente ansd'assiduité, de services et desouplesses, en jouissait dans le luxe et le désordre, et n'avait à donner à ses nièces que son crédit. Les deux premières avaient été placées à la cour, etla plus jeune était élevéeauprès de lui. Klle y voyait tous les ministres étrangers ; mais , dès l'âge de quinze ans . elle ne voulait s'entt^enir qu'avec les ministres des républiques. Elle se plaignait hautement du despotisme russe, et annonçait le projet d'aller vivre en Hollande, dont elle vantait la liberté civile et la tolérance pour les religions. Sa passion pour la célébrité paraissait plus vive encore. Une singularité h remarquer, c'est que dans un pays où le rouge et le blanc sont pour lesfemmes d'un usage si général, qu'au coin des nies ane femme ne mendie point sans rouge; que, dans la langue russe, le mot rouge est la forte expression pour signifier la beauté ; etque, dans les présents qu'un village doit à sa dame, l'étiquette est qu'il y ait un pot de blanc : dans cepays, à quinze ans , la jeune Woronsof annon<;a qu'elle n'en porterait de sa vie. Un jour le prince d'Aschekof, un des plus beaux seigneurs de la cour, lui tenant des profMS de galanterie un peu vjts, suivant la langue du pays , elle appela le grand chancelier, et fui dit : .1 Mon oncle , voici M. le priifce d'Aschekof qui me " fait l'honnenr de me demander en mariage. » A parler rigoureusement, cela était vrai ; et ce jeune liommen'ayant osé avouer au premier personnage de l'empire que la proposition qu'il fiiisait à sa nièce n'était pas précisément celle-là , il féponsa; mais ilTenvova il Moscou, :i i\eu\ cents lieues. Elle
i,Goôi^lc
KBVOLUIION UE KUSâlX EN 1762. 3I&
y passa deux 3DS , dans tine société qu'elle sut y former des plus spirituelles Moscovites. Cependant sa sœur, maltresse du gi-and duc, vivait ai femme de soldat, inutile à ses pareuts, qui s'étaient Qatlés de gouverner par elle le grand duc, et qui la voyaient, par ses caprices et son peu de suite, écliapper à tous leurs desseing, lis se rappelèrent l'esprit de la princesse, que ces courtisans nommaient adresse et manège, llsemployèreat leur habileté à la faire revenir dans cette cour, persuadés que, par ses intrigues , ils allaient en gouverner tous les esprits. On était alors dans une maison de campagne. Cette jeune fenune ne vit qu'avec dégoût la tabagie de sa soeur, et s'enfermait les joun entiers dans la solitude de la grande duchesse. Toutes deux, dans ces loogs entretiens, parlaient du despotisme avec la même borreur. Elle crut avoir trouvé les sentiments qu'elle souhaitait avec passion dans un souverain de sa patrie. Mais, comme ellefaisaitlecontraire de ce qu'on lui avait demandé, on la força de quitter cette cour, la télé également échauffée d'indignation contre ses parents et d'enthousiasme pour la grande duchesse. Elle s'arrêta à Pétersbourg, vivant sans éclat, voyant plus les étrangers que les Russes, occupant son génie ardent à l'étude des. plus hantes sciences; et ayant vu, dès le premier coup-d'œil, comhien ses compatriotes y sont peu avancés, annonçant dans ses conversations familières, que la crainte de l'échafaud ne serait jamais un obstacle pour elle; et quand elle vit sa sœur près d'êtreimpératrice, elle détesta.uneélévationoù sa famille ne pouvaitaspirer qu'eu faisant périr son amie : et si die ne mil point de violence dans ses plaintes, c'est que dès ce moment elle forma des dessebs fixes.
Telles étaient, dans l'abandou général, les deux liaisons inconnues que l'impératrice avait conservées ; et comme elles étaient même inconnues l'une a l'autre, elle mena de fro;it deux coi^urations à la fois , et .les tint absolument séparées , fllêditant dans l'une un soulèvement des gardes, et dans l'autre une convocation des grands .
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330 PETITS chbfs-d'œuvue historiques.
Orlof , pour tramer des complob, n'eut qu'à continuer sa manière de vivre. Ses premiers complices furent ses frères et son intime ami , nommé Bibihof. Ces cinq bommes, certains de leur fortune on delear mort, vendirent tout ce que possé dait leur famille, et se répandirent dans tous les cabarets. L'habileté qu'avait eue l'impératrice df mettre entre les mains d'Orlof la caisse de l'artillerie leur procura des fonds plus considérables, avec lesquels ils se prêtèrent à toutes les passions des soldats. Dans la disposition générale où étaient les esprits, ilfiitaisédeleurdoitnerun mouvement commun. Ils semèrent dans tons les régimentsies ntécontentements et la sédition; ils inspirèrent la pitié pour l'impératrice, et le désir de vivresoussooautorité: pour étreassurés du premier coup de main, ils gagnèrent deux compagnies entières du régiment des gardes hmaihf, et reçurent des soldats un serment sur le cruciSx ; ils voulurent même , <i tout événement , s'assurer de leur colonel , sacbant bien que, par son caractère, il ne penserait ni à trahir la conjuration ni à s'en rendre le chef. C'était le comte Rozamouski , simple Cosaque , qui, des plus vils m^ers, où il gagnait sa vie, était parvenu , par le mariage de son frère avec la feue impératrice , ii une si haute faveur, que même on avait rétabli pour lui la place redoutablede Hetman , ou capitaine souverain des Cosaques Cet bomme , d'une beauté colossale , dédaignant toute iniiigue, et même toute affaire , était agréable à la cour par sa représentation; traita par l'empereur comme un favori et cbéri du peuple , parce que , dans les honneurs et dans le Easte, la simplicité de sa conduite foisait croire qu'il u'ou* bliait point celle de son origine ; inutile pour former un complot, sa présence dans un soulèvement pouvait déterminer la multitude. Orlof, qu'il n'avait jamais vu, osa lui demander un entretien secret , lui remit sous les yeux tous les désordres du gouvernement, en obtint bellement la promesse qu'au moment où l'impératrice le manderait , il se rendrait auprès d'elle. Rozamouski ne prit et on ne IhI demanda
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aucun autre engagement. Orlof rendait compte à sa maîtresse , dans leurs entrevues , toujours Ignorées : dies échappèrent à la médisance des casernes, eomme à edle de la cour; et quoique cette princesse fât alors dans les inquiétudes d'une grossesse qu'elle n'a jamais déclarée, le même mystère cou- Tiit leur amour et leurs complots.
D'un autre c6té , l'impératrice avait conservé avec la princesse d'Ascliekof un commerce continuel de billets qui , n'ayant été longtemps quel'amusement de deux Jeunes esprits, étaitdevenupeuàpeuuaecorrespondance de conjuration. Cette jeune femme commença par faire donner à son mari une commission éloignée , pour n'Stre point forcée à lui faire de confidence, ou peut-être pour ledérober aux dangers qu'elle allait courir. Elle feignit une légère indisposition, aQu d'aller, sous prétexte de prendre des eaux, habiter un Jardin voisin de la ville; et partageant ainsi ses nombreux rendez-vous , elle évita que l'afQuence ne rendit sa maison suspecte.
Au premier mot, les chefs du clei^ mécontent , et surto'jt l'archevêque de Noeogorod, promirent tout ce qu'on voudrait d'eux. Elle retrouva parmi les grands toutes les anciennes menées de l'impératrice , et n'eut , dans plusieurs entretiens, que des trames à renouer. Le seul homme que sa position rendit également nécessaire aux deux conjurations était le comte Rozamouski ; mais l'impératrice , secrètement assurée de lui , eut soin de dire à la princesse , • qu'il
• était inutile de le prévenir ; que depuis plusieurs années il « lui avait promis d'être à elle quand elle le voudrait ; qu'elle t le connaissait assez pour se fier à cette promesse, et qu'il
• suffirait de l'avertir à l'instant où on aurait besoin de lui. ■ Ces paroles , qui semblaient annoncer et la plus sage réserve et la plus généreuse confiance , et qui devaient si aisément être crues par cette jeune femme, la détournèrent, sans aucun effort, de la seule voie oii elle eUt pu reconnaître la double intrigue : mais tin intérêt inconciliable arec les
133 Pt7.tT!i CHEFS-D'CEDTBt BIHTOHlffpEB.
desseins de l'impératrice et de la princesse leur opposait un obstacle qui paraissait iittmcible.
Catherine tournantà son'a'vantage l'injure que l'empereur avait faite à sou tils, de ne le pa^ nommer pour succéder au trône , voulait s'en assurer pour elle-inSme. Le gouveruenr du jeune grand duc , le comte Panine , que l'intérêt de sa fortune, attacliée à celle de son pupille, fît entrer aisément dans la conspiration, voulait, enôtaut la couroime àPierre III, la faire passer, par droit de succesûon , à l'héritier naturel , et ne donnera l'impératrice qu'une régence. II s'opposa lougtemps etfortementà toute autre résolutiou ; la princesse d'Aschekof , dont il était éperduement amoureux, employait vainement toute sa séduction; elle flattait sa passion, mais elle n'y cédaitpas, persuadée, entreautres raisons, par le commerce intime que sa mère avait eu avec Panine , qu'elle était fille de cet amant. Un Piémoniais, nommé Odart, leur confident , détermina cette jeune femme à passer sur tous ses scrupules , et ce fut ainsi qu'elle obtint de Panine le sacrifice de son pupille. Il suffira pour faire connaître ce Piémbntais dé rapporter ses propres paroles à un homme en qui il avait confiance : n Je suis né pauvre ;. j'ai vu qu'il nY avait dans le « monde que l'argent de considéré;j'en veux avoir; j'iraiS: » pour en avoir, mettre ce soir le feu au palais : quand j'en « aurai , je me retirerai dans mon pays , et>je vivrai honnête ' homme tout comme uu autre. «
Panine et la princesse avaient tous deux une même ffiçon de penser sur le gouvernement de leur pays; et si la prin- . cesse devait à son génie un<e violente horreur de l'esclavage, lê comtePanineiqui avait été pendant quatorze ans minière de sa cour en Suède , y avait reçu quelques idées républicaines. Tous deux se réunirent donc dans la résolution d'arracher leur patrie au despotisme, et l'impératrice paraissait les y encourager. Ils rédigèrent 1^ conditions auxquelles les graiids de l'empire , en destituant Pierre Ht , donneialent , dans i^ne élection formelle > la couronne à sa femme, avec
BBTOLUTION DE BUSSIB £:« V&\ .313
une autorité limitée. Cet ei'poir eoi^agea dans la coospirattop un grand nombre de nobles. L'eïécution de ce projet acquérait chaque jour plus de vraisemlilance , et Catherine, qui l'aTaît seulement employé comme un moyen de séduction , sentit qu'elle allait être engagée plus loin qu'elle ne voulait.
Dans le même temps les deux intrigues commençaient à se mfler, La princesse , assurée des grands , descendoit aux soldats. Orlof , assuré des soldats , faisait des tentatives parmi les grands. Tous deu\ , inconnus l'un à l'autre , se rencontrèrent dans les casernes ,. et s'y virent avec une curiosité inquiète. L'impératrice, que tous deux informèrent de cette rencontre , jugea qu'il était nécessaire de joindre les deux intrigues; et elle eut l'habileté même, en lesfortiûant l'une par l'autre , de se rendre maîtresse de tout le mouvement.
Orlof, instruit par elle, se fit rechercher par la princesse; et cette jeUne femme, croyant que les sentiments dont elle était animée étaient dans tous les cœurs, ne vit dans un clief de factieux qu'un citoyen zélé. Jamais elle ne soupçonna qu'U edt un accès direct auprès de l'impératrice; et depuis ce moment Orlof, devenu en effet seul et véritable' chef de l'entreprise, eut la singulière adresse de ne paraître qu'un agent de la princesse d'Aschekof.
Mais aussitôt qu'il fat initié dans les conseils des grands il s'opposa à tous leurs projets. Il jura de ne point souffrir quils imposassent des conditions h leur souveraine. Il leur dit ■ que l'impératrice donnant sa parole de rédiger elle- « même les droits de leur liberté, ils devaienfla croire ; qu'au " reste, ils agiraient à leur volonté , qu'il était maître des « soldats; que lui et les gardes agiraient seub s'il te fallait, n et suffiraient pout la rendre souveraine. »
Les grands , déjà complice^, se virent donc obligés de céder à celui qui avait la foi^ce en main, et se contentèrent de promesses vagues que faisait i'îinpératrice d'assurer leur liberté. ■
On eutauBsi attention au peuple, et, oftn de lui inspirer
ii4 PBTtTS chbfs-d'<eiivbb histobiqubs.
l'esprit de révolte , on répandit qu'elle avait déjà éclaté dans toutes les provinces , que les esclaves des prêtres s'attroupaient de toutes parts , refusant d'obéir an nouvel édît ; que les Tartares de Crimée campaient sur les frontières , se préparant à forcer les lignes, aussitôt que l'empereur aurait emmené toutes les troupes hors de l'empire pour une guerre absolument étrangère à laRussie. Non-seulement, ces bruits, mêlés de vérité et de mensonge, couraient avec rapidité, comme il arrive en tout pays où le gouveruemeot devient odieux, et où le mécontentement général se nourrit avidement de tout ce qui peut le flatter et l'aigrir ; mais en Russie , où jamais on ne s'entretient des affaires publiques , où cette curiosité pourrait être punie de mort, de pareils bruits étaient déjà seuls un commencement de révolte. Cette folle précipitation de l'empereur pour son départ lui taisant négliger d'aller à Moscou, suivant l'usage antique, recevoir la couronne dans la chapelle des anciens czars , on publiait presque hautement qu'il était permis de détrôner un souverain qui dédaignait de se faire sacrer.
Dans le même temps , l'impératrice faisait dire aux ministres des cours dont ce prince avait abandonné l'alliance, qu'elle détestait cette perfidie , et se mettait en mesure pour demander à ces cours l'argent qui commençait à lui devenir nécessaire. Ces fninisnes, et surtout celui de France, le baron de Breteuil , accoutumés depuis plusieurs années à manier les esprits de cette nation , s'occupaient , dans U crise présente des affres générales, de prévenir les projets où l'empereur se laissait entraîner par les ennemis de leurs souverains. Ils saisirent avec empressement le moyen que cette conjurataon leur en offrait; et, quoique gênés par les ordres de leurs cours , qui leur avaient prescrit de prendre peu de part à ces mouvements , ils travaillèrent avec autant d'activité que de succès à donner à l'impératrice tous leurs partisans. An contraire , les ministres amis de l'empereur, uniquement ftccupésd'accéléror Bon départ, se livraient, pour lui plaire,
BBVOLUTION DK RtISSIB IN 1T63. S!5
aui fttigues insenséts de sa cour ; et , peadmt qae Uot d'intrigues leur échappaient, ils s'applaudî&saienl du succès de leurs négociations , en voyant les troupes déBler de tontes parts, la Dotte prête à faire voile, l'empereur environné â» toutra les forces de son empire, et le jour du départ déjà fixé.
Onavaitdonc un parti nombreux, des ressources assurées ; et dans le temps même où le péril devenait pressant , il ne paraissait pas même qu'on eût encore formé aucun complot déterminé. Ceux qni connaissent bien la nation russe, et même d'anciens conspirateurs, prétendent que c'est toujours ainsi qu'il faut y conduire ces sortes d'entreprises; que ces peuples étant très-propres aux conspirations, par la forme de leur gouvernement , par leur disposition naturelle au secret , et même par leur patience dans les suppliées , cependant, k cause des liaines implacables qui régnent entre toutes les fomilles, et de l'excessive défiance répandue dans tous les esprits , il serait trop imprudent d'y rassembler une société de conjurés , qui se partageraient en complices les différentes parties d'un même dessein ; que d'ailleurs l'habitude de voir passer du rang le plus abject aux plus hautes dignités , donnant à chacun le droit d'y prétendre pour soi-même , il serait également dangereux de leur montrer des chefs dont ils pussent soupçonner la prochainegrandeur;mais qu'il faut s'assurer de chacun en particulier, donner à chacun l'espérance delà plus grande faveur, et ne les réunir qu'à l'Instant de l'exécution.
Si on voulait un assassinat, on en était sâr; et le capitaine aux gardes Passig s'était jeté aux pieds de l'impératrice , ne demandant que son aveu pour poignarder l'emperenr, en , plein jour, à la tête de sa garde. Cet hommeet un nommé Boschekabof , de sa même trempe , l'avaient déjà manqué deux fois, vers une petite maison inhabitée, la première que Pierre le Grand fit bStir dans les tles où il a fondé Pétôsboui^, et que, par.cette raison, les Russes cousaient aveo
39B PETITS cuhfs-d'ubuvbb histokiqdw.
le&pect; promenade isolée où PienelU v«aaltquel(|uefais le loir avec sa maîtresse , et où ces deux- forcenés l'avaient attendu de leur propre monvemeat. Une troupe choisie de conjurés, conduite par le comte Paoine, avait été reconnaître l'appartement de ce prince , sa chambre à coucher, son lit , et toutes les portes qui y conduisaient. Le projet auquel on se détermiQa enfin fut d'y- venir en ftvce une des nuits proehaineSi l'et^ver s'il était possibler le poignarder s'il résistait , convoquer les grands , pour donner à sa déposition uœ apparence juridique ; et l'impératrice , qui n'aurait paru prendre aucune p«rt à cette révolution , élo^nant toute apparence d'avoir trempé eUe-inéme dans ce complot, aurait eu l'air de céder seulement à la prière de ses peiiples , et- reçu , par une proclamation volontaire et unanime , les droits qu'aucuu titre ne tni donne. Telle fut la base de sa conduite-. C'est à produire cet effet que, presque inrisible dans la conjuration, elle en dirigeait tous les ressorts ; et même , a[Mès les démarches éclatantes où elle se vit forcée,, elle a toujours tâché d'y rameuer les esprits.
L'empereur était à une camp^ne Éloignée de douze lieues. L'impératrice, dans la crainte de donner des soupçons si elle fût restée à la ville pendant cette absence , était elle-même à une autre campagne. C'était au retour que l'empereur avait fixé son départ pour la guerre, et l'impératrice l'exécution de ses complote ; mais le zèle furieux de ce même capitaine Passig renversa tous les desseins. Ce conjuré violent, toujours enij)orté dans ses propos, parla du complot devant un soldat qu'il avait maltraité , et qui fut aussitôt le dénoncer à la chancellerie du régiment. Le 8 Juillet , à neuf heures du smr, Passig fut arrêté , et uti courrier fut envoyé porter cette nouvdle à l'empereur.
Tout était perdu sans une précaution' que le Piémoutais Odart avait prise , dont lui seul et la princesse d'Aschekof avaient le secret. Chaque homme principal avait à sa suite un pspjon , qui ne le perdait pas de vue. La princesse fiit los-
DB nossiE EN lîfia. 22;
truite , à neuf heures et nu quart , que Passig était arrêté. Elle manda au comte Pànine d'accourir cliez elle, et lui proposa de commencer à l'instant même à exécuter leurs desseins ; propositiotu pareillesà celle que de véritables Romains tirent autrefois , dans la même conjoncture : • Qu'il fallait « essayer de soulever tou^fl•canp le peuple et les soldats: « que les complices se rassembleraient ; que l'éclat des choses " impréraes saiût les esprits et entraîne la multitude ; que « l'empereur u'avait rleu de prêt contre un tel effort; que " les plus braves sont étonnés par les mouvements subits : « et que pourrait y Opposer ce baladin , dans son cariée de " débauctie?Que des choses, impossibles dans la déjibéra- « tion, s'exécutent parce qu'on ose les entreprendre. Et " comment désormais espérer le secret parmi tant de com- • plices effrayés? La foi des serments tient-elle entre les sup- " plices et les récompenses ? Qu'attendait-on 7 La mort était 1 sûre, une mort ignominieuse! Ne valait-il pas mieux pèni ' en eml)rassant la patrie , en implorant des secours pour la " liberté, périr par la faute des soldats et du peuple , s'ils l'a- 1 bandonnaient , et digne à la fois de ses ancêtres et de " l'immortalité? » ■
Le conjuré romain ne suivit point ce conseil, et niourut par la main des bourreaux. Le Russe pensa aussi* qu'un éclat « précipité achèverait de tout perdre ; que , dât-on réussir à •■■ faire soulever Pétersbourg, cène serait qtie le commence- « ment d'une guerre civile, l'empereur ayant auprès de Itai X une ville de guerre , une flotte prête , trois raille hommes « de aestroupesparticulières de Holstein,ettoutes les troupes « qui déficient pour joindre l'armée ; que la nuit n'avait rian ' « de phis-fovorable, puisque dans Oes dimats les nuits n'ont » point alors d'obscurité; que l'impératrice, absente, nepou- " vait êtrearrivée avant le matin; qu'il fallait être attentif aôic .-: suites , et qu'on serait à temps de se r^ler le. lendemain « sur les événements. » Ainsi pensa le comte Panine , qui toujours temiMirise. et U fut se concher.
32K fBTlTS CHBFS-Q'tXUVBE HISTOBIQUES.
La princesse d'ABchekof le laissa dire, et s'en alla. Il était mJDuit. Cette femme de dix-hnit ans s'habille en homme, part seule de sa maison, va sur un pont qu'elle savait être un rendez-votu ordinaire des conjurés. Orlof s'y trouva au luilien de ses frères. On aime à voir comment la fortune secondait la vigilance. A la oouvel!edePa9sigarrété,àla proposition d'éclater à l'instant, tous demeurèrent immobiles, et, la joie succédant à ce premier étonnement , tous y consentirent avec transport. L'un de ces frères , que la cicatrice d'un coup reçu au visage dans un jeu public , a fait nommer \^BaUifré, simplesoldat, qui serait d'une singulière beauté si sa physionomie était moins féroce, et qui joignait l'agilité à la force , fut envoyé , par la princesse , chargé d'un billet qui contenait ces mots : « Venez, madame, le temps presse. ° Les autres et la princesse passèrent la nuit à préparer le soulèvement avec tant d'habileté, que l'impératrice arrirant tout était prêt, ousiquelque obstacle arrêtait cette princesse , aucun éclat imprudent n'aurait trahi leurs complots. Ils prévirent même que l'entreprise pourrait échouer ; et dans ce cas ils assurèrent l'évasion de l'impératrice en Suède. Oclof et son ami chargèrent chacun un pistolet , se le donnèrent mutuellement , se jurant de no point faire usage de cette arme dans leurs périls les plus pressants, et de le réserver, si l'entreprise manquait, pour se donner réciproquement la mort. La princesse ne prépara rien pour elle ; le supplice lui devenait indifférent.
L'impératrice était â huit lieues , dans le chSteau de Péterslioff; et sous le prétexte de laisser à l'empereur , qu'on y attendait ce jour même, la libre disposition de tous les appartements, paraissant craindre d'embarrasser ce prince et sa cour, elle s'était logée dans un pavillon détaché. Ce pavillon, liâtisur un canal, communique avec le fleuve; et un bateau attaché sous les fenêtres même de l'impératrice pou- ' vait , aux premières alarmes , servir à son évasion.
Orlof le 6a/fi^é avait appris de son frère les plus secrets
RiVOLUXlOK DE HUSSIE EN 1Î63. 330
détours du jardiu et du papillon. Ce soldat éveilla sa souveraine; et, songeant même en ce moment à usurper', pour sa fomille, tout l'honneur de la révolution , il eut l'audacieuse habileté de soustraire le billet de la princesse d'Aschebof , et dit à l'impératrice, dans la première surprise du réveil ;
■ Madame , il n'y a pas un moment à perdre : venez ; > et ■ans rien écouter la quitta, redescendit, et disparut.
L'impératrice , dans im étouuemeut inexprimable , s'habillait et restait éperdue , quand ce même homme , traversant à cheval les allées du parc avec la rapidité d'un éclair , revient à elle , et lui dit : « Voilà votre voiture ; » et l'impératrice , comme entraînée , sans avoir te temps de prendre gne résolution , tenant par le bras Catiierine Ivanouwena , courut à la porte du parc. Elle y trouva une voiture que le balafré avait été cherchera une ferme assez distante , oil , depuisdeux jours, par les soins de la princesse d'Aschekof , elle se tenait prête à toute lieure, Mit parce que l'impatience des gardes faisait pressentir qu'on serait t^ligé d'éclater avant peu , soit pour avoir un moyen de plus de dérober l'impérabice à tout ' danger, s'étant en même temps assuré de relais jusqu'aux frontières voisines.
La voiture partit , menée par des paysans , attelée de huit chevaux de louage ; mais tous les chevaux de ce pays étant de race tartnre en ont encore ta vitesse.
Catherine conservait tant de liberté d'esprit , qu'elle passa une partie du chemin à rire avec sa femme de chambre , de je ne sais quel désordre qui se trouva dans leur habillement.
On aperçut de bin une voiture ouverte , qui venait avec une extrême rapidité ; et, comme ce même chemin conduisait vers l'empereur, on regardait avec inquiétude. C'était Orlof , le favori , accourant au devant de sa maltresse , et qui , lui criant ;
■ Tout est prêt , ■ reprit les devants avec la même vitesse. On volait vers la ville, Orlof seul dans la jiremière voiture^l'iinpératrice et sa femme de chambre dans la seconde , et derrière était le balafré, avec un soldat qui l'avait accompagné.
230 PETITS CHIPS-d'oîUTBE HISTOHIQDES.
En approchant de laritle , on rencontra un nommé Michct -, ï-aletde chambre français, poiirquilinipératriee avait de singulières bontés , daignant être sa confidente et faire étevertons les bâtards do cet homme. Il venait pour l'heure de la toilette , et reconnut avec effroi l'impératrice au miUeu de ce bizarre cortège. Il la crut enlevée par ordre de Tempereur. Elle avan^ la tête , et lui cria : " Suivez-moi ; v et Michel , lé co?ur lui battant, croyait suivre jusqu'en Sibérie,
Ainsi, pour r^nerdespotiquement sur le plus vaste empire du monde , arriva Catherine, entre sept ou huit heures du matin, partie sur la foi d'un soldat, menée par des paysans, conduite par son amant , accompagnée de sa femme de chantbre et de son coiffeur.
Il fallut traverser toute la ville pour se rendre aux casernes dont elle est bordée à t'onent, et qui, de cécité, forment un Téritable can^. On arriva, en droiture, à ces deux compagnies du régiment d'Ismatlof , qui avaient déjà prêté serment. Les soldats n'étaient pas encore sortis de leurs logements , parce qu'on avait craint qu'ils ne perdissent tout en s'ameutant trop l6t. L'impératrice descendit sur le chemin qui règne autour des casernes-, et pendant que ses conducteurs couraient- annoncer son arrivée, elle traversa, en s'appuinint sur sa femme de chambre, un grand espace qni sépare lès oaseTnes du chemin. Elle futreçueparune trentaine de soldats qui sortirent en désordre, en aciieïantdes'habillerensarrots, en chemises. Cette vue l'étonna : elle pSlit; un frissonnement agita visiblement toute sa personne. Mais dans ce mouvement, qui ne la rendait que plus touchante , elle leur dit " qu'elle venait n se jeter entre leurs bras , que l'empereur avait donné ordre "de la tuer, elle et son Bis; que les assassins étaient partis, s chaînés de cet ordre. » Tous jurèrent, d'une seule voix, de mourir pour sa défense. Les officiers accoururent : la foule grossit. Elle envoya appeler le prêtre du régiment, avec ordred'apporler un crucifix : ce prêtre vint, p91e et tremblant, et tenant en main son crucifix ; il requt , sans savoir ce qa'il
KBVOLtJTlON DE RUSSIE BN 1769. 381
disait , le serment des soldats. Alors arriva le comte Rozaniouski , plusfldèle à sa personne qu'à ramitié de l'empereur. Il fiit suivi du général Volsbonski, neveu de ce chancelier disgracié pour avoir, entre autres raisons, été si singulièrement dévoué h cette princesse ; du comte de Schouvalof, qui , sous le dernier règne , avait usé avec une modération rare de la suprême foveur, et que la mémoire d^lizabeth rendait encore cher aux soldats; du comte de Bruce , premier mojor des gardes; et du comte Stn^noff , dont l'épouse ainsi que la comtesse de Bruce étaient alors avec l'empereur, célèbres toutes deux par leur beauté, et nommées parmi celles qui allaient, disait-on, Être démariées. Il y en eut, dans cette première foule , qui prodamaient l'impéi^trice régente. Orlof accourut vers eux , leur dit," qu'il ne allait pas Ëiire l'on- « vrage à demi , risquer des supplices pour avoir un jour à • recommencer ; et que le premier qui prononcerait le mot de tréffence, il le poignarderait de sa main. » Le major Cbapelof , sur qui on avait compté , n'arriva point, et le premier ordre que donna l'impératrice fut « qu'on aille lui dire que R je n'ai pas besoin de lui , et qu'on le mette aux arrêts. > LessimplesofQciersserendaieut de toutes parts à leurs compagnies, et leur faisaient prendre les armes, il est remarquable que de ce grand nombre d'ofDciers particuliers qui avaient donné leur parole , un seul, nommé Pouskine, eut le malheur ou la âiblesse de manquer à ta sienne. L'impératrice feisait le four de cette espèce de camp formé par les casernes , et parcourait chacun des trois régiments des gardes à pied , gïrde si redoutaMe à ses soilvérains, qui autrefois composée d'étrangers par Pierre I"'; ftt sasâreté contre les factions des Susses, mais qui , depuis , augmentée en nombre , et toute composée de Russes , a déjà troia fois disposé de la régaice ou de la couronne. Comme elle s'avançaitdes casernes d'Ismailof à celles de Simonoski , à la tète de ce premier priment , les soldats , qu'elle ne soulevait qu'en les touchant sur ses dangers , crièrent , < qu'en marchant à leur tête . elle n'é-
.,Got>gL-
333 PETITS chefs-d'œuvre HISTOBIQUBB.
■ tait pas ea sâreté » , et formèrent d'eux-mêmes ud bataillou carré autour d'elle. Dans toutes les caserues , deux seuls officiers du régiment de l'Ascension Préobatijitki , s'opposèrent à leurs soldats , et furent arrêtés. En passant devant la prison de ce régiment , où le conjuré Passig était détenu , elle ï'enTOya délivrer. Et cet homme , qui se préparait à subir toutes les tortures sans rien révéler, étonné d'une nouvelle si imprévue,eutla force de s'en défier, de craindre qu'ellenefilt un pi^ pour surprendre dans ses mouvements un aveu de la coiyuratioa, et il refusait de sortir. Le^ trois régiments assem< blés, les soldats, criant hoara, crurent l'entreprise achevée , et tous demandèrent à baiser la main de l'impératrice. Elle apaisa ce fol enthousiasme, en leur représentant avec bonté qu'ils avaient àce moment d'autres affaires. Orlof avait couru vers le r^iment d'artillerie, troupe nombreuse et très-redoutée, dont presque tous les soldats portaient une marque d'honneur, pour s'être trouvés aux sanglantes batailles contre le roi de Prusse. Il présumait assez du crédit que sa place de trésorier dans ce corps lui donnerait sur les soldats, pour espérer de leur faire prendre'Ies armes; mais ils refusèrent de lui obéir, et demandèrent ce que disait leur général.
C'était Villebois , Français réfugié, grand-mattre de l'artillerie et du géuie , homme d'une valeur signalée et d'une probité rare. Quelque temps aimé de Catherine , il croyait l'être encore. C'est par lui qu'elle avait fait , dans le temps même de ses di^Aces, donner à Orlof l'emploi de trésorier, si utile à ses desseins. Mais Orlof, voulant sans doute rompre les liaisons de cet homme avec l'impératrice , l'avait exclu de la conjuralion. Il était à ce moment à travailler avec des ingénieurs. Un des conjurés vint lui dire « que l'irapéra- • trice, sa souveraine, lui commandait de la venir trouver « aux casernes des gardes. •> Villebois , étonné de cet ordre, demanda, << Est-ce que l'empereur est mort?> L'émissaire, sans répondre , recommença les mêmes paroles ; et Villebois ,
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B8V0LUTI0N DE BESSIK EN 1769. SIX
se retounuRt vers les ingéoleurs , leur dit : - Tmit hommo
• est mortel ■ , et suint l'aide de-camp.
Tillebois , qui jusqu'à ce moment s'était flatté d'être aimé de Catherine, en arrivant aux casernes , et la voyant environnée de cette foule, sentit avec un mortel dépit qu'un d grand projet s'était tramé sans qu'il en edt même été confident. Il adorait sa souveraine, et, cherchant à envelopper bien des sortes de reproches sous l'excuse feinte ou réelle des difficultés qu'il trouverait à seconder cette entreprise par le malheur de n'avoir pas été dans le secret : • Vous auriez
■ dd prévoir, madame, ajouta-t-il.... > Elle se pressa de l'interrompre , et lui répondit avec la fierté la plus sévère :
• Je ne vous ai pas envoyé chercher pour savoir de vous ce « que j'aurais dd prévoir, mais pour vous demander ce que <• vous voulez faire? ■ Il tomba è ses genoux en lui disant :
■ Vous obéir, madame ; • et il partit pour aller faire prendre les armes au riment d'artillerie , et donner à l'impératrice tous les arsenaux.
De tous ceux à qui on connaissait de l'attachement pour l'empereur, le seul prince Georges de Holstrân , son oncle , était à la ville. Un aide-de-camp vint l'avertir qu'il y avait une émeute aux casernes; il s'habillait en hâte, quand il fut arrêté avec sa famille.
L'impératrice , déjà environnée de dix mille hommes , remonta dans sa même voiture , et, connaissant le génie de son peuple, elle les mena à la principale église de la ville, où elle descendit pour faire sa prière. Delà, elle se rendit dans un vaste palais , qui d'un câté borde la rivière, et de l'autre domine sur une place immense. Ce palais fut entouré par les soldats , autant qu'il pouvait l'être. On plaça à l'entrée de chaque me des canons , la mèche prête. Les carrefours el les autres places furent coupés par des corps de garde ; et pour ôter à l'empereur toute connaissance de ce qui se passait, on ferma par un détachement un pont qui, à la sortie de Pétersbourg, conduit à la campa^e où ce prince était ;
334 PETITS CBRFS-SOEUVKB HISTOXIQOES.
mais il était trop tard. Dans uns si grande ville , un seul liomme , un étranger avait songé a avertir l'empereur : il se nommait Bressan, né dans la principauté de Monaco, d'une famille origiaaire de ce pays , mais naturalisé %n France ; U s'était prévalu en Russie du uom de Français afin d'y trouver plus d'accueil et de protection : homme intelligent et honnête , que l'empereur avait pris dans le métier de perruquier, pour le porter a la plus haute fortune, et qui , du moms en cette occasion, justifia par sa fidélité l'excès de celte faveur. U avait envoyé un valet hahile travesti en paysan , monté sur une petite voiturçdes gens de la campagne, et croyant en lui tel moment devoir se défier de tous ceux qui environnaient reaiperetir, il avait commandé à cet émissaire de remettre son billet aux mains ittéme du prince. Ce taux paysan venait de passer quand le pont fut occupé par un détadiement.
Un officier, avec une escorte nombreuse , courut , par ordre de l'impératrice, chercher le jeune grand-duc, qui était couché dans un autre palais. Cet Enfant , déjà instruit des pétils qui menaçaient ses jours, s'éveilla , environné de soldats, et marqua une terreur dont l'impression lui est longtemps restée. Le gouverneur Panine, qui jusqu'à ce moment était resté auprès de son pupille, le rassura, le prit dans ses bras, vêtu de seshabilleineatsdeuuit,et l'apporta ainsi à sa mère. Elle le présenta sur un balcon aux soldats et au peuple. Une foule innombrable était accourue. Tous les autres régiments de la ville s'étaient joints aux régimei^ des gardes. Lesacclamationsfurentlongtemps redoublées, et tous le.s bonnets de cette multitude furent à la fois-jetés eu l'ah:. Un bi-uit se répandait qu'on amenait l'empereur. La foule, repoussée , mais sans tumulte^ s'ouvrait, se pressait, et, dans un profond silence , faisait place à un cortège qui s'avançait lentement au milieu d'elle- C'était un grand enterrement qui avait traversé les principales rues , sans que jamais on ait su de qui était cet enterrement. Des soldais , vêtus sur leur uni-
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tonne de casaqnes de deuil, portaient des flaoïbeaux ; et pendant que l'atteiitiou s'occupait tout eatière sur la place, ce cortégealla se perdre. Depuis ou en a parlé à diverses reprises à la priaoesse d'Aschekof , doot l'unique lépoose a toujours Été : 1 Nous avions bien pris nos- précautions. »
Il est Traisemblable qu'on mit cette machine ea jeu pour répandre parmi le peuple et les esdaves use o{Hnion vague que l'empereur était mort; éloigner par là, ne fdt-ce que pour le premier moment , toute idée de résistance , et joignant ainsi la surprise à la séductiim, rendre la proclamation générale et unanime. Et certainement, de cette multitude qui inondait les rues et la place, à peine vin^ personnes, même dans Itpalais, savaient précisément ce quton faisait. Le peuple, le» soldats , ne sachant pas si l'empereur vivait ou non, et répétant dans leurs acclamations te mot houra , qui n'est qu'un cri de joie, sans aucun autre sens, croyaient proclamer le jeune grand-duc empereur, et donner simplement la régence à sa mère. Plusieurs des coiyurés, se pressant, dans les premiers moments, d'avertir leurs amis, leur écrivirait cette fausse nouvelle. Ce tumulte en avait pris un air de joie ; aucune idée d'injustice ne troublait la satisfaction publique , et les amis s'embrassaient en se félicitant.
' ' Mais un manifeste qui se distribuait dans toute la ville éclaircit bteutât le véritable dessein; un manifeste imprimé, que le Piémontais Odard gardait depuis plusieurs jours dans sa chambre avec de mortelle terreurs; et cet homme, le lendemain, disait, en paraissant respirer a son aise ;« En- " fin, je ne crains plus d'être roué. » Cet écrit annonçait ' « que rimpératrice Catherine seconde, cédant à la prière de '« ses peuples, raoutait sur le trône de sa châre patrie, poui n la sauver de sa ruine; »,.et, en invectivant l'empereur, elle s'élevait avec indignation contre le roi de Prusse et contre le dépouillement des prêtres. Ainsi parlait une princesse allemaiide, qui a cimenté cette idliance et acbevé ce dépouillement
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31ft PETITS CHEFS-Q ŒUVRE HISTOHIQtlES.
Tous les grands , apprenant cette nouvelle h leur réveil , accouraient au palais ; et ce n'était pas un des moindres specttcles de cette grande scène, que leurs physionomies pleines de joie et d'inquiétude , où l'empressement et le sourire se jouaient it la pâleur et à la crainte. Ils trouvaient , en entrant au palais, une messe solennelle, des prêtres qui recevaient le serment de fldélité, et l'impératrice, qui employait tous les genres de séduction. On tenait en sa présence un conseil tumultueux sur ce qui devait suivre. Chacun , excité parle péril , et tâchant de se faire valoir, proposait et s'empressait d'exécuter ; et cessant bientôt d'avoir des précautions à prendre contre la ville, déjà soulevée tout entière, pouvant désormais laisser sans rien craindre Fétersboni^ derrière soi, on résolut de mener, à l'instant même, toute cette armée conb'e l'empereur. Une grande rumeur, élevée parmi les soldats, interrompit ce conseil. Toujours alarmés sur les dangers de l'impératrice , toujours persuadés que les prétendus assas«ns envoyés pour la tuer, elle et son fils, allaient arriver à tout moment, ils la croyaient trop exposée dans ce vaste palais , dont la rivière baigne un des câtés , et qui , n'étant pas encore aciievé , paraissait ouvert de toutes parts; ils ne pouvaient, disaient-ils , y répondre d'elle. Ils demandaient à grands cris qu'on la fit passer dans un ancien palais de bois, beaucoup plus petit, qui donne sur la même place, et qu'ils pourraient environner des quatre c6tés . L'impératrice traversa donc la place au milieu des plus tumultueuses acclamations. On distribuait aux soldats de la bière et de l'eaude-vie. Tous avaient revêtu leur ancien uniforme, jetant, avec risée un nouvel uniforme à la prussienne, que l'empereur venait dedonner, et qui laissait, dans ces climats glacés, le soldat presque nu. On recevait avec des buées canx qui, accourant avec précipitation, avaient revêtu ce nouvel habit : et les nouveaux bonnets , renvoyés de main en maÎD comme des ballons, devenaient un Jeu pour ta multitude. Un seul régiment avait l'air sérieux et chagrin : c'étùt wi
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fort beau régiment de cavalerie, dont l'empereur avait été colonel dès son enfance i qa'il avait bit venir ^ la ville aussitôt qu'il fiil sur le trâne , et auquel il avait donné ranp; parmi les régiments des gardes. Les officiers de ce corps avaient refusé de marcher; ils étaient tous arrêtés; c'était d'autres ofGciers d'uniformes différents qui menaient les soldats, dont la mauvaise volonté était évidente.
Vers midi , les chefs du clergé russe , tous vieillards d'un aspect vénérable (on sait combien les moindres choses capables de frapper les imaginations deviennent, dans ces momentsdécisifs, delà plus réelle importance), tous avec de belles chevelures blanches, de langues barbes blanches , tous vêtus avec éclat et dignité , portant les ornements du sacre , la couronne, le globe impérial, les livres antiques, traversèrent, d'une marche tranquille et majestueuse , toute cette armée, à qui uneimpressionderespect fit garder un moment de silence ; et ils montèrent au palais pour sacrer l'impératrice, et cette vue imprimait danstous les cœurs je ne sais quel mouvement, qui semblait légitimer la violence et l'usurpation.
Aussitôt qu'elle fut sacrée, elle se revêtit de l'ancieu uni- Corme des gardes, qu'elle emprunta d'un jeune officier de même taille qu'elle. Aux cérémonies imposantes de la reli* gion succéda une toilette guerrière, ofi les charmes de la gih lanterie ajoutèrent encore aux plus vifs intérêts, où eelto femme, jeune et belle , prit , avec les grâces les plus séduisantes, de tous les seigneurs qui l'environnaient, un chapeau, nneépée, et surtout le cordon du premier ordre de l'empire, que son mari avait quitté pour ne plus porter que l'ordre de ' Prusse. Dans cette nouvelle parure, elle monta k cheval à la porte de son palais, et, ayant à ses côtés la princesse d'Aschekof, aussi à cheval, en habit des gardes, elle fit le tour de la place, s'annonça aux troupes comme allant elle-même être leur général; et par son air riantetassuré,eUe rendait £i cette multitude la confiance qu'elle-même en recevait.
Lesrégimeiitscommencèrentà défiler pour sortir de la ville
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et marcher vers l'empereur. L'impératrice rentra dans son palab, et dîna près d'une fenêtre ouverte sur ta place. En tenant son verre, elle parut saluer les troupes, qui répondirent par une longue acclamation. Elle remonta à cheval , et partit à la tête de son armée.
Une ville entière s'était soulevée, une armée s'était révoltée sans le moindre désordre ; et, après ce départ, il ne resta plus dans pétersbourg aucune marque d'agitation. Vers six heures . un récent de trois mille cosaques, qui passait à quelque distance, et que les émissaires de l'impératrice rencontrèrent avant ceuï de l'empereur, traversa la ville ponr la suivre, bien armé, bien monté, les officiers d'une politesse remarquable. Cette marche avait un air de fête, qui portait dans toutes les imaginations l'idée du bonheur de l'impératrice, et ajoutait à la sécurité publique.
Une courte description géographique est nécessaire à l'intelligence des choses qui vont suivre. La rivière de Newa tombe dans la mer, à l'extrémité du golfe de Finlande, et semble le prolonger. A douze lieues avant son embouchure, et sur quelques t les, où la largeur de différents brasforme le plus beau coup J'œU, est, depuis soixante ans, bStie la ville de Pétersbourg, dans un terrain bas et marécageux, mais qui , par le peu de solidité'des premiers édifices, construits à la hâte, et par la fréquence des incendies, est déjà, sous les ruines, haussé de plus de trois pieds. En descendant le Reuve, la rive droite est encore inculte et couverte de longues forêts. La rive gauche est bordée d'une colline qui continue, d'une hauteur toujours égale, jusqu'à l'endroit où lesdeu^ rivages s'ouvrent à perte de vue, etnelatssént pluseiitre eux qu'uhe vaste mer. A, cet endroit, au haut de la eoUine, dans une situatioo délicieuse, est le château d'Oranienbaum. Le célèbre Menchîkof l'a fait bâtir; et, à la disgrâce de ce favori, la confiscation de ses biens le donna à la couronne, C'étaitlà campagne partïculi^ que l'empereur avait eue dans sa jeunesse. On y avait construit, pour son instruction , une espèce de forteresse , dont
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les remparts avaient à peine six pieds d'élévation : représentation faite pour donner à un jeune prince l'idée d'une grande fortiRcation , et par elle-même iuudle à toute défense. Dans ce mémeesprit, on y avait rassemblé un arsenal, inutile pour armer des troupes, et qui ne pouvait passer que pour un cabinet de raretés Fnililaires, entre lesquelles on gardait les plus beaux monumenlsde cet empire, les drapeaux pris sur les Suédois et sur les Prussiens. L'empereur aimait singulière* ment ce château; et c'est là qu'il était avec trois mille bommes des troupes particulières de son duché de Holsteîn.
Tis-à-vis,etenpointde vue de ce château,. 'i l'embouchure m^me du fleuve, est hStie sur une lie la ville de Cromsiadt. T-es maisons , construites du temps de Pierre 1", et toujours inhaliïtées , commencent à tomber en ruine. Le port en est sûr et commode, et se présente du cdté de l'île qui regarde Oranienbaum. Tout ce côté est bien fortifié. Les fortifications de l'autre côté n'ont point été achevées; mais on a rendu impraticable ce bras de rivière , déjà dangereux par lui-même, en y jetant d'énormes rochers. C'est dans le port de cette île qu'une grande partie de la flotte prête à faire voile en Holslein, bien pourvue de vivres, de munitions, et forte en équipages , était sous la main même de l'empereur. L'autre partie de la flotte, également sous sa main, était à Revel, ancienne ville, située plus loin , sur le golfe même.
Au long de cette colliue qui borde la rivière, entre Oranieiibaum et Pétersbourg, sont bâties, dans des bois agréables , et peu distantes l'une de l'autre, les maisons de plaisance dès sdgneurs russes. Au milieu d'elles est un superlw palais, que Pierre P' fit bâtir, à son retour de France, espérant, à l'aide de la mer, imiter dans ses jardins lés eaux de Versailles. C'est là qu'on était venu chercher l'impératrice; et son séjour, comme on voit , y était singulièrement choisi : entre Pétershoui'g, où était la conjuration; Oranienbaum, où étaitla cour; et la cdtevtn^ne de Finlande, où auraitété •on a^ie. C'était dans ce château, nommé Péierhoff, «wr
$40 PBTttS CâKFS'DOEtJVllE HISTORIQUES.
de Pierre, que l'empereur devait venir ce jour même, jour de Saint-Pierre, célébrer la fête dont lui-mérae portait le nom.
Ce prince était dans la plus parfaite sécurité.. Quand on l'eut informé des indices d'une conjuration , et sur la nouvelle même qu'on avait arrêté un conjuré, il répondit '. < C'est un
• fou. ■ 11 était parti d'Oranienbaum , et venait gaiement dans une grande voiture ouverte , avec sa maîtresse, le ministre de Prusse, et un choix des plus jolies femmes. Tous les esprits paraissaient animés par les plaisirs de la fête ; mais à Péterliofi', oii il était près d'arriver, ou était déjà dans la consternalion. On s'était aperçu de l'évasion de l'impératrice. On l'avait cherchée vainement dans les jardins et dans les bois. Une sentinelle disait avoir vu , vers quatre heures du matin , deuxdamessortirduparc. Ceux qui arrivaient de Pét«rGboui^, ne soupçonnant point ce qui à leur départ se passait dans les casernes, non-seulement n'apportaient aucune nouvelle, mais protestaient avec serment qu'il n'y avait rien de nouveau. Un de ceux-ci et un des chambellans de l'impératrice s'acheminèrent à pied sur la route par où l'empereur allait arriver. Ils rencontrèrent son favori .l'aide de camp Goudowitz , qui le devançait h cheval. Ils aimèrent mieux le Charger de cette aouvelle. L'aide de camp retourna de toute vitesse, fit arrêter la voiture, malgré l'empereur, qui criait : • Quelle
• est cette folie? » et il s'approcha pour lui parler bas. L'empereur pâlit, et dit : « Qu'on me laisse descendre. ■ Il s'arréla quelque temps sur la roule, à questionner son aide de camp avec une extrême vivacité ; et apercevant près de là une porte du parc , il ordonna à toutes les dames de descendre , les laissa au milieu du chemin , surprises et effrayées de ce mouvementdont elles ignoraient lacause, leur dit seulement de le rejoindre au château par les allées du parc, et remonta précipitamment en voiture avec quelques hommes. Il se fît mener avec une prodigieuse vitesse, courut, en arrivant, à bchambre de l'impératrice, regarda sous le Ut, ouvrit les
kGVOLtlTlON DE HUS&IB EN I T63. iH
anuoires , sonda de sa catme le plafond et les boiseries ; et , myant accourir sa maîtresse, environnée de toutes ces Jeunes femmes , il lui cria : ■ Je vous disais bien qu'elle était capa- « ble de tout. >> Autour de lui, tous ses courtisans, soup^ounaot dans leur G(£ur la fatale vérité , gardaient un profond sileace , soit qu'en défiance les uns des autres, Ils sentissent déjà tout ce qu'ils devaient ménager, soit que même , en un tel moment , on craignit de déplaire à un souverain en l'effrayant. Les derniers valets , instruits par les paysans qu'ils avaient rencontrés dans les btùs , ou par leurs propres conjectures, se racontaient déjà entre eux ce qui se passait ï Pétersbourg, que la courue paraissait en rien soupçonner. Un laquais étranger, arrivant de la ville (c'était un jeune Français, qui, plein des idées de son pays, ayant vu commencer le mouvement, n'en avait point imaginé l'objet], très-étonné de la consternation qu'il trouva à Péterlioff , vint , avec précipitation, dire «que l'impératrice n'était pas perdue,
■ qu'elle était h Pétersboui^ , et que la fête de Saint-Pierre y » serait magniflqne , car toutes les troupes avaient pris les
• armes. > Pendant que l'empereur, dans la naïveté de ce récit, entrevoyait que son règne étiùt passé, h la faveur du désordre un paysan entra, faisant, à la manière du pays, nombre de signes de croix et de prosternations , aborda l'eml>ereur en silence,- tira de son sein un billa, et le lui remit enlevantlesyeuxauciel. Cétaitce valet travesti, qui, obéissant aux ordres de son maître , de ne remettre ce billet qu'au prince même, avait déjà vainement cherché à l'aborder dans les bois. Tout le monde , dans le silence et l'incertitude , entoura l'empereur, qui , ayant lu ce billet d'un coup d'ceil , le relut tout haut. Il était conçu en ces termes : > Les régiments
■ des gardes sont soulevés , l'Impératrice est à leur tête ; neuf
■ heures sonnent; elle entre dans l'église de Cazan; tout le
• peuple parait suivre ce mouvement , et les fidèles sujets de
• votre majesté ne se montrent point. >> L'empereur s'écria : « Eh iien , messieurs , vous voyez que j'avais raison. » Aus-
iAi PETITS CHEFS- D'CCOTIK HlfTOllQUBa,
sitfit, l'homme principal de Teindre, le -gnail ctaaneelîflr Woronsof , ayanr parié de son cr^t su l'espdt do peuple et sur celui de l'impératrice, se proposa pour ailefà Pétersbourg; et, en eRèt, en arrivmit vers fimpA^trtce, illai représenta avec sagesse touted les suites d» cette eatrepJnWkUe répondit, en montrant le peuple et l'année : n Ce n'est • pas moi , c'est la nation entière. • Le ^nd-cbancatiei: réponditqu'il le voyait bien, lui prêta germent, atse |weisa d'ajouter ' ■ que ne pouvant la servir dans dne expédition
■ militaire, et craignant, après les représentsticHM qu'il ve-
■ nait de faire, de lui Stre suspect, il]asni^>tiaitdeleimet-
■ tre aux arrêts chez hii , sous la garde d'unnAiiùeripii ne le
■ quittât pas. •■ Etainsi, quel que fût l'événement, ilsetrou- TBit assuré des deux cAtés.
Cependant, l'empereur envoya Mdre â bm troupes de Holstein de venir eu hflte avec do canon: On dépédw dee hussards sur tous les ohemios de Pétershoarg , pour amir des nouvelles; dans loua les villages voisins, pour en ras* sembler les paysans; et têts tous les régiments qui défilaient aux environs, pour les faire venir, s'il était temps encore. Il nomma pour génénlisiime oe chambellan de l'impératrice ^ui était venu au-devani de lui l'avertir de l'évasion. Il iyt~ ■ donnait qu'on alHt à Pétmboui^ chercher son régiment , et plusieurs saisirent ce prétexta pour le quitter. Il courait à grands pas, comme un homme dont la tête se perd. Il otdonnait qu'on alllt tuer t'irr^i^frice. Il demandait fréquemment à boire. Tl dicta contre elle deux longs manifestes , remplis des plus sanglantes invectives. Il occupait un grand nombre de courtisans à les transcrire , et des hussards à en aller distribuer des ro^hcs. Enfin, dans cette extréoiité, lise résolut à quitter l'uniforme et le cordon prussien , et reprit les marques de l'empire russe.
Toute cette cour se promehaif Aati9 les jarifins , éparse et consternée; mais Muni^ Toulut sauver «on tHtBftitenr. Ja i^HitBtkm de ses aMieane««ictoire8 l'avnt bit Admettre dans
BSyOLUTIfin DE BUSSIB xn.lTflS. 343.
cette cour, si follemeat. militaire ; et n'y trouvant, apràs vingt ans d'evil, que ces nouveaux exercices, devenus la manie universelle de l'Europe , ei pii le plus jeune lieutenant surpasse à coup Silr le plus vieux général, il avait jusque-là jiiardé le silence. Mais, dans les périls pressants, les grands talents reprennent d'eux-mêmes tout leur ascendant ; et sans doute il se promettait, en sauvant l'empereur, de devenir encore une fois maître de l'empire. Il fit calculer à ce prince et le temps et les forces de l'impératrice, annonça » qu'elle « arriverait dans quelques heures, avec vingt mille hommes « et une artillerie formidable; prouva que ni Péterhoff, où
■ on était , ni les environs ne pouvaient être mis en défense;
■ ajouta, par la connaissance qu'il avait du soldat russe, a qu'une légère résistantre ne servirait qu'à faire massacrer " l'empereur et les femmes qui l'accompagnaient ; que son « salut et la victoire étaient a Cromsùdt; qu'il y avait une
• .garnison nombreuse et une flotte prête; que toutes les
■ femmes qu'il avait auprès de lui , deviendraient autant d'é-
■ tages; que tout consistait à gagner un seul jour; que ce « mouvement populaire , cette émeute d'une nuit, se dissipe-
■ raient d'eux-mêmes, ou que s'ils duraient, l'empereur pour-
■ rait opposer des forces pour le moins égales , et faire trem-
• hier Pétersbourg. »
Ce conseil ranima tous les esprits. Ceux même qui avaient déjà médité leur évasion , voj'ant l'événement devenir incertain, se résolurent à suivre l'empereur, pour demeurer attachés à sa tortùne, s'il avait l'avantage, ou pour épier l'occation, s'il succombait, de le trahir utilement pour eux. Un général, qui lui était dévoué, fut envoyé a Cromstadt, prendre le commandement de cette ville , et un aide dé camp revint annoncer, » que la garnison était demeurée dans son devoir; , 1 qu'elle était déterminée b mourir pour l'empereur, qu'il y B était attendu , et qu'on y travaillaiîavecleplus grand zèle ■^ à se préparer aune défense. "DansTùitervalle, ses troupes holstenalaes étaient arrivées, et la certitude d'un asile lui
344 PKTITS CHBFS-D'CEDTBB HISTOBIQUES.
donoant quelque sécurité , il voulut qu'elles fussent mbes en bataille. Sa manie militaire le prenant, il dit , « qu'il ne fallait
■ pas fuir avant d'avoir vu rennemi. 'On avait fait approcher du rivage deux yachts; et comme on tâchait vainement de le délenniner à s'emhai^uer, on empinya, pour l'y résoudre, les bouffons et les valets favoris , mais il les traitait de poltrons. 11 examinait querparti on pourrait tirer de quelques petites hauteurs. Pendant qu'il perdait du temps en ces vaines dispositions , on apprit, par des hussards enlevés sur ceux de l'impératrice, qui s'étaient avancés pour reconuattre, que rien, dans Pétersbourg , ne s'était opposé à cette princesse, et qu'elle était à la tête de vingt mille hommes. Huit heures sonnant , un aide de camp vint , à toute bride , annoncer que cette armée , eu ordre de bataille , était en marche sur Péterhoff. A cette nouvelle , l'empereur, suivi de toute sa cour, se précipita vers le rivage; on se jeta dans les deux yachts ,to\A s'embarqua à la hâte; et le redoutable parti queMunick avait conseillé ne fut suivi que par épouvante. Peut-être ne doit-on pas omettre un trait, qui ne serait rien en lui-même, s'il ne démontrait pas avec quelle profonde indifférence on peut être témoin de ces terribles événements. Un témoin oculaire de eeltefuite , qui resta tranquillement au rivage , l'ayant racontée le lendemain , on lui demanda comment son maître , s'embarquant pour disputer sa couronne et sa vie , il avait pu ne le pas suivre? Il répondit : i En effet, je fus près de m'embarquer, mais il était tard ; le vent étaitau nord , et je n'avais
■ point de manteau. °
On fuyait vers Cromstadt , à force de rames et de voiles ; mais depuis la réponse de l'aide de camp U était arrivé dans cette ville un étrange changement. Dans le conseil tumultueux qui, le matin, au milieu du soulèvementméroe, s'était tenu à Pétersbourg, on avait longtemps oublié la ville de Cromstadt. Ce fut un jeune ofGcier allemand qui , le premier, en prononça le nom : et ce seul mol lui a valu de justes récompenses. Un Russe, le vice-amiral Talizine, se chargea
BéVOLDYtON DB lUSSIB BN 1761. 34$
d'aller dans cette ville, et partit seul dans nne chaloupe. Il défNidit à ses rameurs, bous peine de la vie, de dire d'où il venait. Comme il arrivait à Cromstadt, le commandant, qoi avait donné ordre de ne rien laisser entrer sans son aveu, vint lui-même à sa rencontre ; et le voyant seul , le laissa descendre, n lui demande des nouvelles. Talizine répond , « qu'il
■ n'en sait point; qu'à sa maison de campagne, où il était,!]
• a entendu direqu'il y avait des mouvements à Pétersbourg;
■ et que comme son poste est sm la flotte , il est venu s'y " rendre en droiture. » Le commandant le crut; mais aussitôt qu'il eut quitté Taliiine, celui-ci rassemble quelques soldats, leur propose d'arrêter cet homme, leur dit, « que - l'empereur est détrôné ; qu'il faut se feire un mérite de
• donner Cromstadt à l'impératrice, et qne leur fortune est
• sûre. • Ils le suivirent. Il arrêta le commandant; et ayant assemblé la garnison et les troupes de mer, il les liarangne, et leur fait prêter serment à l'impératrice. Déjà on apercevait de loin les deux galères impériales; et Talinne, maître de cette ville par un coup d'audace , sentit que la seule vue de l'emperenr remettait tout en péril , et qu'il fallait enlever tous les esprits à eux-mêmes. Aussitôt , par ses ordres , la cloche d'alarme sonne dans la ville; la garnison entière, prèle à faire feu, borde les remparts; deux cents mèches brûlent sur l'amorce d'autant de canons. Vers dix heures du soir le yacht de l'empereur arrive , et se dispose à jeter un poiit. On crie :
• Qui vive? « L'empereur. — « Il n'y a plus d'empereur. » A ce terrible mot , il se lève , s'avance ; et ouvrant son manteau , pour montrer son ordre, d dit : « Cest moi ; reconnaissez-moi, • et se prépare à sortir. Toute la garde, jointe à la sentinelle, présentait les baïonnettes; le commandant menace de fiiire feu ù on ne s'éloigne pas : l'empereur tombe dans les bras de ceux quile suivaient; et , du port, Talizine crie aux deux yachts de s'éloigner, sinon qu'on va tirer le canon sur eux. Toute cette multitude répète, > Loin la galtare, loin la f galère, > avec tant de rage, que le capitaine, sons la nuâe
^4C PETITS' QBEPfr-D^OVflV Hin<Utfl9B8-
^.bQ^l^-qutl-idbitfraoasstir, pniuiipDvte-v<NX,eria: «On 1^ r^ s'éloigna ;.l«£aSE-Hotu le temps de déradec; "et, poor fuk ji^uff yito, fitiMvptr^es oéblea. An cri du porte^oix , il H«fi.t.4aasla vNle^uDsileooC'JiofciblQ; etâuilé|>artdeb galèrc.unoripliK'bonibleeBeerede « Vive l'impénitrice Oi- ■ tlierine L » PesdaJit ^'«a feyait de toute la forée des rameuirs, l'empereur diùùtr ibo pleurant,, « Le ocMuplotest r géiféc!^; j'ni v«-ee qomfriotJjk dès le premier jour de mon • règpe. <•: U desceia^t, [H'^sque laourant, dans la chambre ¥^ yacht, où sa nuitresse et le père de c^tte Qlle furent les Hei|ls4}ui le saivifeot. ^ deux vaisseaux , arrivés hors la pattes du eanoa, s'areâtèi^eiit; et i^ recevant aucun ordre , ils attendaient et demeuraient à battrei'eau. I.a nuit , qui était cairnf), se passa ^inst toi)te^t^Eei IV^unick^e tenant arec traa^uiiUitéiHUPUtillac, à regarder cette belle iiiBtvet,'tBnt (l'Ait ma qiie Jbe.^i^saDt peut se jvindre au tertiUe , quelf^e^uues de W4 joui»» femmes, à ce .qu'eHes-oitémes ont r^oot^, se disaient tout bas entrp elles, le proverbe comiqU»:'«Qu'alliDns-D9us faire daus cette. galère? <> . Ixifsque toutes les troupes de l'impéraince fureot^orties delà ville, et mises eabataille.ilétiût trop tard pour que Tarmée tlt le même jour beaucoup de chemin. Cette ninncesse, fatiguée da la nuit précédeate et d'un tel jour, se reposa quelles heures dans ;un château, sur la route. A son arrivée dans ce lieu, elle.avait demandé quelques rafratrliissements , et en avait o^eit une par^e à de simples oiScir>rs.. qui s'empressaient à la servir ; elle leur disait : « Je ne veux •< ïien avoir )|ue ponr le pralager avec vous. " I Or croyait mareher contre les troupes lioIste(>aiseE,.qui avaient été mises «1 bataille au-devant de P^hoff; mais, après rembarquement de l'empereur, elles avaient reçu ardre d« rctouroerà .OreuienhauHi: et Péterhoff était évacué. Cependant, .les paysans des villages voisins qu'au avait envoyés «tissnbblor.iy étaient arrivés, armés de fouTohesetde faux, et, n» tnmvairi ta, troupes ni ordres, atteBdawnt péle-mlle œ
»VOLUX(OH AB aUSSIE EN 1763- 247
qu'un sgudrait d'eux , soui le comaïaQdenieat des hussards qui les avaient rassemblés, Orlof, qui , le premier volonlaire de l'armée, s'avaDcait veis cinq heures du matiri pour reconnaître , tomba à coups de plat de sabre sur ces pauvres gens, en criant i^iwe/'impeVdîrâw/ Us s'enfuirent en jetant leurs armes, et en répétant : five rimpératiice! L'armée s'étant donc avancée, sans ^ucun.o1)stacle,au delà de Péterboff, l'impératrice rentra en Boûveraijie dans ce cbâteau, d'où elle s'était évadée vipgt- quatre lierres auparavant.
Cependant l'empereur, resté sur l'eau, et d'une si vaste puissance réduit , en si peu d'iieures , à deux yachts de promenade, son inutile forteresiie d'Oratiienbaum, et quelques troupes étrangères découragées , sans munitions «t sans vivres, entre ime flotte prête à 1^ foudroyer, mie armée dans la première rage de ta section, et deux villes qui le r^etaient. Ht appeler, dans la chambre de. son navire, le feld-maréchal Munick, et lui dit : ■ Feld-maréchali j^aurais dil plus tât sui^ « vre vos conseils ; mais enfio , yons qui avez vu tant (Te);- X trémités, qu'ai-je encore à,&ire? " }il\m\fk répondit que rien n'était perdu : « Qu'il fallait , sans tarder un instant , <■ forcer de rames vers Revel, y prendre un vaisseau de 1 guerre, faire voile en Prusse, où était son armée, rentrer > dans ses Ëtats avec quatre-vingt mille hommes, et qu'il ju-
• rait qu'avant six semaines il lui rendrait son empire sou-
• mis. 1 Les courtisans et les jeunes femmes étaient entrés avec Munick, pour entendre de sa bouche ce ^ui restait à espérer; ils répondirent que les forces des rameurs ne suffisaient pas pour aile;' à Revel. « Eh bien , dît Mumck , nons 1 ramerons tons avec eux. > Toute la cour frémit à. cette proposition; et soit.qiielaflatterie n'E^bandonnâtpas encore ce malheureux prince, soit q^u'ilfût«nvironnépar la trahison: car, à quoi didili^uer la di^érence de leurs langages? on lui représenta " ^ il était bien loin d'être réduit à 'une pa- » reille extrémité ; qit'4l ne conveiiait pas à un si paient cm-' ■ pereur de sortir deses Ëtats sur un seul vaisseau; qu'il n'é-.
Î48 PÏTITS CHEFS-DŒUVBB H18T0BIQDBS.
« tait pas possible que la nation fdt soulevée contre lui, et
■ que, certainement , tout ce qu'on voulait par cette énieate,
■ c'était de le réconcilier avec sa femme. ■
Pierre se résolut au raccommodement; et, comme an homme qui va accorder un pardon , il se fit descendre h Oranienbaum. Mais ses domestiques éplorés étant veous le recevoir au rivage . il leur dit ; « Mes enfants , nous ne sommes plus rien ; > et leur consternation lui rendit toute la sienne. Il apprit d'eux que l'armée de l'impératrice était déjà tout près , et aussitôt il fit secrètement seller le plus vite de ses clievaux , résolu de s'enliiir seul et déguisé, en gagnant la Pologne. Mais, l'agitation de ses pensées le rejetant bientôt dans l'indécision, sa maîtresse, séduite par l'espéranee de trouver un asile , et peut-être en même temps on trône pour elle-même , lui persuada d'envoyer demander à l'impératrice de les laisser partir ens«nble pour le duché de Holstein. Cétait, selon elle, tout accorder à l'impératrice, qui n'avait à désirer rien de plus qu'un accommodement aussi favorable pour son ambition; et si les domestiques de l'empereur s'écriaient : • Notre père, elle vous fera mourir; • sa maîtresse leur répondait ; « Pourquoi voulez-vous effrayer votre maître? "
Ce fiit sa dernière résolution; et aussitôt, sur les représentations générales quel'unique manière d'éviter la pn mière fiirie des soldats , était de ne leur faire aucune résistance , il donna ordre de démanteler tout ce qui aurait été propre à quelque légère défense , fit démonter les canons , séparer ses soldats, et mettre leurs armes à terre. A ce spectacle , Munick, saisi d'indication, lui demanda > s'il ne savait donc
■ pas mourir en empereur, à la léte de ses troupes. Si vous
■ avez peur d'être sabré, lui dit-il, prenez un crucifix en
■ main, ils n'oseront vous toucher; et moi, je me charge du
■ combat. ■ L'empereur persista dans sa résolution. Il écrivit à son épouse qu'il lui abandonnait l'empire de Russie , et lui demanda de le laisser retirer dans son duché de Holstein
.,Got>gL-
BBVOltTiON UB BUSSIB ÉR 1763. 949
arec la fraile Woronsof et sod aide de camp Goudowitz.
Le chambellan qu'il avait nommé son généralissime fut chargé de cette lettre; et cependant tous ceux des courti- ■ans de ce prince qui purent trouver de petites barques s'y jetèrent, et , se pressant de l'abandonner, dirent grossir la nouvelle cour.
L'impératrice, pour réponse, lui envojra à signer une renonciation , conçue en ces termes :
- Durant le peu de temps de mon règne absolu sur l'em- " piredeHussie.j'aireconnu, eneffet, quemesforcesnesuf- 'i fisaient pas pour un tel fardeau , et qu'il était au-dessus de K moi de gouverner cet empire, non-seulement souveraine- " ment , mais de quelque feçon que ce fût ; aussi en ai-je aperçu
■ l'ébraulement, qui aurait été suivi de sa ruine totale, et
■ m'aurait couvert d'une honte éternelle. Après avoir donc 1 mûremeotréfléchi là-dessus, je déclare, sans aucune con-
• trainte, et solennellement, â l'empire de Russie età tout
• l'univers , que je renonce , pour toute ma vie , au gouverne-
• ment dudit empire, ne souhaitant d'y régner, ni souve* orainement, ni sous aucune autre forme de gouvernement, « sans aspirer mémo d'y parvenir jamais, par quelque secours
■ que ce puisse être. En foi de quoi, je fais un serment, de-
■ Tant Dieu et tout l'univers, ayant écrit et ^né cette re- ( nonciation de ma propre main. »
Que restait-il à craindre d'un homme qui se diffama au point de transcrire et de signer un tel écrit P Ou que faut-il penser d'une nation chez qui cet homme était encore à craindre?
Le même chambellan , après avoir porté cette renonciaiton à l'impératrice, revint aussitôt faire désarmer les soldats holstenais , qui rendirent leurs armes avec ri^, et furent enfermés dans les granges ; ensuite , il fit monter dans un carrosse l'empereur, sa maltresse et son &vt»i, et les amena , sans aucune escorte , à Péterhoff.
lierre, se remettant lui-même entre lei mains de son
3S0 PBTITS UHBFS-lv'CEDVBl- IIISTQXtQBBS.
^us^, n'était pas gaqs espérance. Las preDÛfe«« troupes qu'il reQepntni d« l[aKai«^t ji^ais.vii : u'^Uieat ces trois raille cosaques que le basar^. seul. avait amenés à net événement; ils gardèrent un profond siien'iw , et l'émotion dont il ne put se défendre à leur aspect ne hii causa aucun trouble. Mais dès que l'armée l'aperçut, les cris unanimes de « ViveCalheline I > commencèrent de toutes parts. Ce fin auroilieu de cette nouvelle proclamation, continuée avec fureur, qu'il traversa tons les r^menls. Sa tête se perdit. On arriva au grand escalier , et , à la descente du carrosse, sa maltresse fut enlevée par des soldatS'i ijuL^échirèrent son cordon sur elle. Son favori fut enveloppé avec des cm de risée , répondant aux soldats avec fierté, et leur reprochant leur crime. L'empereur monta seul avec un mouvement de rage. On lui dit : n Désha- « bille-toi ; ° et. aucun de ces rebelles ne portant la main sur sa personne, il arracha lui-même son cordon, sou épée,son habit, en disant: « Me vwlà donc entre vos mains. " On le laissa quelques instants en chemise et nu-pieds, exposé à larisée des soldat^, .iins: Pierre fut séparépour jamais de sa maltresse et de son favori, et peu de nioments après tous tïois furent emmenés de différeois côtés, sous de fortes escortes. -,
La ville de Pétersbourg était dans l'attente depuis le départ de l'impératrice ; ou Ait vingt-quatre heures sans y recevoir aucunenouvelle;^ déjà on sentait, aux différents bruits qui se répandaient, que aur les plus légères espérances l'empereur y aurait encore trouvé des partisans. Les étrangers n'étaient pas sans quelque terreur, instruits que les vrais Busses, détestant, et les nouvelles mœurs , et tout ce qui leur vient des autres pays , ont quelquefois demandé à leurs souverains , pour récompense,. la permission de massacrer les étrangers : quel que fût l'événemMit , ils redoutaient la licence ou la furie des soldats. Vers einq heures du son:, on entendit un bruit ' éloigné de canons; l'attentioa fut générale; ou distingua btenlSt , pftrj^alen'alles égaux de chaque coup , que c'était
BiVOLtTION DB «USHXSH. lit*, 951
une salve d^réjociistaacés; on cmjfectut* t'éTénemçiit : et A^s lors on ne vit plus dam «mis- les esprits qu'une même disposition.
L'impératrice cducba à PéuriiaV,'et le le^tnwn , è s(»i lever, ses anciennm cobfideMefa,"qui l'avaieni ^Wv^onnée dans ses mallieurs ; In jeunes jénfaies qui avaieut t4>ujoui8 suivi l'empereur ; tes courtisans qui, pourgOUverner ce prince, entretenaient, depuis tant d'annuto, sa tuiw contrç son épousé, vinrent tous ensemble poser leur» fronts ei) terre devant elle. Un grand nomlwe é4aient patents de la Jraile Woronsof ; et , en les TOpnt à terre, la printtesse 4'A^d»ekof , m sœur, s'y jeta avec au», en disant: ° Madame, voilà ma « fjmille, que je tous aisacriSée. •> L'impératrice les reçut tous avec la plus séduisante tndu%ence. En leur présence , eliedonna à la princesse lé cordon et les pierreries de sa sœur. Munick était dans cetts fiiule : elle lui dit : n Vous avei vonlti • me combattre. « Il répondit: « Oui, madame; et msinteo nant mon devoir est de combattre pour vous. " Elle lui montra tant d'estime et de bonté, que b^entât, admirant le génie de cette i»inee.sse, il offrit de lui communiquer .dans des entretiens suivis, tout ce que seslongnes années, passées dans la pratique des arts, la guerre,. le ministère, et l'exil, lai avaient acquis de connaisiances sus toutes les parties de ce vaste empire, seitqnll fût touché de eet accueil généreux et inattendu, soit, comme on l^a cm, que soa<waÛtion Ht encore cette tentative.
Ce même jour, le retour en ville fut un triomphe , et les soldats, dans leur joie, fijreaC contenus dans ime discipline aussi exacte que dans leurémeute. . ,.
L'impératrice était un pea échauffée : une ^ullitiou de sang couvrait sa peau de pttites raugeursi, Elle passa quelques jours à se rafraîchir. C'était nuj apectasle digne d',iMention que cène nouvelle cour, oii lajoie dUiniBgieDd snecès n'eniptehait pas qu'on ne filt de toutes |iacls sur ses gardes ; les plus exMtta .pcécaiftions TégnBioit au milieu du déaofdre.
3&S PBÏltS CHBFS-D(EUVBR lUSTOfilQUES.
OÙ les courtisans cherchaieot déjà à regagna, foi la science de la cour, l'avantage sur ces conjurés empressés , fiers du service qu'ils venaient de rendre; où, les rangs dans la faveur de ta souveraine n'étant pas encore marqués , chacun voulait paraître ce qu'il prétendait devenif. Gefutdans ces premiers jours que la princesse d'Aschekof, entrant chez l'impëra- Irice avec une liberté trop famiUère, aperçut avec surprise Orlof sur une chaise longue , la jambe nue , et l'impératrice pansant elle-même une contusion qu'il avait reçue à cette jambe. La princesse fit des représentations sur un tel excès (le bonté ; et bientôt , mieux instruite , elle prit le ton d'uu censeur sévère. Ses projets de liberté, son empressement à se mêler des ailaàres , ce qu'on apprit des pays étrangers , où , de toutes parts, on lui attribuait l'honneur de la conjuration, tandis que Catherine voulait paraître avoir été élue, et parvenait peut-être à se le persuader i enfin tout déplut , et sa disgrdce était déjàrésolue dans les jours d'une brillante faveur qu'on accordait à la décence.
Orlof ne tarda pas à fixer l'attention g^érale. On renurquait entre l'impératrice etcet homme, jusque alors inconnu, cette familiarité tendre qui suit une ancienne liaison. L'étonnement de la courfut extrême. Les grands, dont plusieurs croyaient avoir des droits acquis sur le cœur de leur souveraine, ne concevaient pas que, malgré son obscurité même, ce riva) leur fdt échappé, etvoyaîeat avec le plus violent dépit qu'ils n'avaient travaillé que pour son élévation. Soit audace de sa part, soit dessein de faire taire ses rivaux , ou concert avec sa maîtresse pour justifier la grandei^r qu'elle lui destinait, il osa lui dire, dans un dîner public ■ qu'il était « maître absolu des gardes , et que pour la détrôner il n'avait ■ qu'a vouloir. » Tous les spectateurs s'en offensèrent, quel- , ques-uns répondirent avec indignatibn ; mais de si bons serviteurs furent mauvais courtisans ; ils se sont perdus, et l'ambition d'Orlof ne reconnut aucun terme.
I.a ville de Moscou , capitale de l'empire , reçut la nouvelle
BÉVOLtITIon DB BCSStK BH 1TS3. 353
delarévdpioQd'uaeiiiaDièrequi donna beaucoup d'iDquié- Uide. C'est dans cette grande ville qu'habite Téritablement la nation moscovite , Pétersbourg étant seulement la résidence de la cour. Cinq regimenls composaient la garnison, et te gouTemeur ayant fait donner à chaque soldat vingt coups à tirer, les assembla sur la grande place de l'ancien palais des cïars , riâlle citadelle , nommée le Cr^méline , élevée 11 y a quatre siècles , et le premier berceau de la puissance moscovite. Il y manda tout le peuple , qui , alarmé de la distribution des cartouches, mais attiré par la curiosité, s'y rendit de toutes parts, et entra en aussi grande foule que la forteresse en put contenir. Alors le gouverneur lut à haute voix le manifeste par lequel l'impératrice annonçait son avènement et la chute de son mari ; et quand il eut flni cette lecture , il cria : « Vive l'impératrice Catherine seconde! > Mais toute cette fQute et les cinq régiments gardèrent un profond silence. 11 recommença le même cri; le même silence continua. 11 ne fut interrompu que par une rumeur sourde des soldats , qui murmuraient entre eux de ce que les régiments des gardes disposaient du trône à leur volonté. Le gouverneur pressa vivement les ofCciers qui l'entouraient de se joindre à lui : ils recommencèrent ensemble le cri de « Vive l'impératrice ! » en tremblant d'être massacrés par les soldats et par le peuple, et aussitôt il lit séparer les troupes.
Six jours s'étaient déjà passés depuis la révolution, et ce grand événement paraissait âni , sans qu'aucune violence eût laissé d'odieuses impressions. Pierre était gardé dans une maison agréable nommée Robscbak , à six lieues de Pétersbourg. En diemin , il avait demandé des cartes , il en avait consmiit une espèce de fort, en disant : « Je n'en verrai ' « plus de ma vie. ■ Arrivé à cette campagne , il avait f^t demander son violon , sOn chien et son nègre.
Mais les soldats étaient étonnés de ce qu'ils avaient fait : ils ne concevaient pas par quel enchantement on les avait conduits jusqu'à détrôner le petit-fils de Pierre le Grand ,
254 PBTITS CBKFS-d'œuVBE H I3T0 BIQUES.
pour donner sa couronne à une Allemande. ï.a plupart, sans projet et sans idée, avaient été entraînés par le mouvement des autres ; et chacun , rentré dans sa bassesse , après que le plaisir de disposer d'une couronnd fat évanoui , ne sentit plus que des remords. Les matelots, qu'on n'avait point intéressés dans le soulèvement, reprochaient publiquement aux gardes , dans les cabarets , d'avoir vendu leur empereur ponr de la bière. La pitié , qui justifie même les plus grands criminels , se faisait entendre dans tous les cœurs. Une nuit, une troupe de soldats attachés à l'impératrice s'ameuta, par une vaine crainte, disant" que leur mère était en • danger. ■> 11 fallut la réveiller pour qu'ils la vissent. La nuil suivante , nouvelle émeute , plus dangereuse. Tant que la vie de t'emperenr laissait un prétexte aux inquiétudes, on pens:i qu'on n'aurait point de tranquillité.
Un des comtes Orlof, car, dès le premier jour, ce lilre leurfiit donné, ce même soldat , surnommé le Balafré, qui a*ait soustrait ,1e billet de la princesse d'Ascliekof, et uir nommé Téptof, parvenu des plus bas emplois, par un art singulier de perdre ses rivaux , furent ensemble vers ce malheureux prince : ils lui annoncèrent, en entrant, qu'ils étaient venus pour diner avec lui ; et , selon l'usage des Russes , on apporta, avant le repas, des verres d'eau-de-vie. Celui (fiie but l'empereur était un verre de poison. Soit qu'ils eussent hflte de rapporter leur nouvelle, soit que l'horreur même de leur action la leur fit précipiter, ils voulurent, un moment après, lui verser un second verre. Déjà ses entrailles brillaient, et l'atrocité de leurs physionomies les lui rendant suspects , il refusa ce verre : ils mirent de la violence à le lui faire prendre, et lui, aies repousser. Dans cet horrible débat, pour étouffer ses cris , qui commençaient à se faire entendre au loin, ils se précipitèrent sur lui, le saisirent ii la gorge , et le renversèrent ; mais comme il se défendait avec toutes les forces que donne le dernier désespoir, et qu'ils évitaient de lui porter aucune blessure , réduits ù crain-
BBVDLUTIOH DB RUSSIE EN 1763. 3âS
(Ire pour flox-mémes, ils appelèrent,à leur secours deux ofliciers charf^ de sa garde, qui à ce moment se teaaient rndehors,àlaportedesaprisoa. C'était leplusjeunedesprinues Baratinskt, et un nommé Polemkine, 3gé de dix-sept ans. Ils avaient montré tant de zèle dans In conspiration, que, malgré leur extrême jeunesse, on les avait cbai^ de cette garde : ils accoururent , et bois de ces meurtriers ayant noué et serré une serviette autour du cou de ce malheureux empereur, tandis qu'Orlof , de ses deux genoux, lui pressait la poitrine et leUnait étouffé, ils achevëreut ainsi de l'étrangler, et il demeura sans vie entre leurs mains.
On ne sait pas avec certitude quelle part l'impératrice eut à cet événement ; mais ce qu'on peut assurer, c'est que le jour mémequ'iLse passa, cettepriiioesse commentant son dtner avec beaucDupdegaielé, on viteotm ce même Orloféchevelé, couvert de sueur et de poussière . ses habits déctùrés , sa physionomie agitée , pleine d'horreur et de précipitation. En entrant , ses yeux étiucelaniâ^t troiU>lé&cherchèreat les yeux de l'impératrice. Elle se leva eu silence , passa dans un cabinet où il la suivit , et quelques instants après elle y fît appeler le comte Panine , déjà nommé son ministre : elle lui apprit que l'empereur était mort, et lecoosultasurla manière d'annoncer cette mort au public. Paniae conseilla de laisser passer une nuit , et de répandre la nouvelle le toodemain, comme ù on l'avait reçue pendant la nuit Ce conseil ayant été agi^ , l'impératrice rentra aveo le même visage, et continua son lUner avec la m&ne gaieté. Le lendemain , quand on eut répandu que Pierre était mort d'une doli^ue hémorrhoïdale -, elle parut ba^ée de pleure , el publia sa douleur par un édii.
Le corps fut rapporté Â Pét^rsbourg , aSa d'y être exposé. Le visage était n(ùr , et le cou déchiré. Malgré ces horribles marques , pour assoi^ir les mouvements qui commeuçaiwt à se faire craindre , et pév^iit que des imposteurs s'agitassent im jour l'jempire sous son nom , on le laissa tn^s jours exposé à tout le p«i]de , sous les seuls ornements d'un officier hols-
PBTIT8 CHKPS-d'œDVBK HIST0BIQDE3.
tenaii. Ses soldats , deveaus libres , mais toujours di se roélèrent parmi la foule , et, en regardant leur souverain , leur air se remplbsaitdepitie.de mépris, et d'une sorte de r^ret mêlé de hoDte.
Aussitôt ils furent embarqués pour être reconduits dans leur patrie; mais, paruDesuîte de leur cnielledestinée, une tempête lit périr presque tous ces malheureux. Quelques-uns s'étaient sauvés sur des rochers voisius de la côte ; mais ils y furent submei^és pendant que le commandant de Cromstadt envoyait demander à Pétersbou'rg s'il était permis de les
L'impératrice se pressa de faire partir tous les parents du feu empereur pour le Holstein ; mais elle les renvoya avee honneur, et donna même l'administration de ce' duché au prince Georges. Biren , qui avait fait à ce prince la cession de ses droits au duché de Courlande, se vit, par cet éloignement, rétabli dans ses prétentions; et l'impératrice, voulant détruire le prince qui y régnait alors, voulant y dominer seule , pour n'avoir point d'obstacles à ses projets sur lé Pologne , ne saehant que faire à sa cour d'un bomme tel que Biren , le renvoya régner dans cette souveraineté. A la nouvelle de la révolution , PoniatoUski la croyant devenue libre , voulut accourir auprès d'elle ; mais , retenu par de plus sages conseils , il se rendit seulement sur les frontières , où il att«idait , à chaque moment , la permission de se rendre k Pëtersbourg. Il avait depuis son départ montré la passion la plus constante : on pourrait citer même un trait singulier de son amour. Ce jeune homme , parti de Russie avec précipitation , et sans avoir pu , dans un pays où les arts sont mal cultivés , avoir un portrait de sa maltresse , était parvenu , de mémoire , etpourainsidire, sous sa dictée, àlaMrepandre parfaitement ressemblante. Elle sut toujours , en flattant sa passion , le tenir élo^né , et bientôt elle emplojra les armées russes, qui déùrent toutes les occasions de séjourner en Pologne, a lui en donner la couronne : elle engagea le prince d'Anhalt-Z^rbst,
,,GobgL-
XiTOLUTIOR DE BVSSIB EH 1769. 3&T
son frère , à ne plus servir aacune pidssance ; mais elfe le tint éloigné de sa cour , évitant avec un eitrême soin tout <■£ qui pourraîtrappeler aux Russes qu'elle est étrangère , et leur foire craindre de retomber sous le jong des Allemands. Tous les souverains s'empressèrent de la reconnaître : un seul, l'empereur de la Chine , qui a de vastes frontières communes avec la Russie , refusa de recevoir ses ambassadeurs, et fit répondre qu'il ne voulait avec elle ni alliance, iii commerce, ni aucune communication.
Un de ses premiers soins fut de rappeler l'ancien chancelier Bestuchef , qui , s'honorant alors de son eril même , remplit toute la cour de ses portraits , en habit de disgracié. Elle punit sans rigueur le Français Bressan , qui avait averti l'empereur ; elle lui laissa toute sa fortune , et parut seulement satisfaire à la jalousie des courtisans , en lui âtaut le cordon du troisième ordre de l'empire. Elle ne tarda pas à faire sentir au comte Scbouvalof qu'il devait s'éloigner, et fit la cruelle plaisanterie de donner à ce &vori de la feue impératrice un vieuï nègre bouffon, favori du feu empereur. Après avoir commencé à rétablir l'ordre dans toutes les parties àe l'État , elle alla à Moscou se faire sacrer dans la chapelle des anciens czars. Cette capitale la vit sans empressement et sans joie. Quand elle passait dans les rues , le peuple s'éloignait ; mais son fils était toujours environné par la foule. H y eut même des complots contre elle. Le Piémontais Odart en fut le délateur : il trahit tousses anciens amis, qui, déjà mécontents de l'impératrice, entrèrent dans ces nouvelle bornes : il demanda de l'argent pour unique récompense. Sur toutes les propositions que lui fit l'impératrice de l'élever à des dignités, il répondit toujours : « Madame , donnez-moi de l'argent ; • et dès qu'il eu eut ohtenu, il retourna dans son pays.
Elle fit, après six mois, revenir à sa cour, ce mâme Goudowitz qui avait montré de l'attachement à l'empereur, et on vit sa fidélité récompensée par les avances des plus jolies femmes. Elle accorda à ]a/raUe Woronsof , son indigne ri-
'2Mi PETITS CHGFS-U'CJEUVBE JIISIOKIQUES.
vale , la permissioB de venir à Moscou dans sa famille , où elle trouva sa sœw, la princesse d'Aschekof, à qui il ne restait d'une si grande action qu'nne grossesse , un morne dépit , et noe triste connaissance des hommes.
Tonte la sdreté de ce règne parut confiée aux seules mains des Orlofs. Le favori ne tarda pas à renverser le grand-mattre d'artillerie VtUeboiB, et en obtint pour lui- m S me la place et le régiment. Le Balafré resta dam uo régiment des gardes , avec un crédit dominant sur tout le corps , et un troisième frère eut la première place dans le sénat. Une catastrophe sanjitante avant terminé les jours du malheureux Ivane , l'impératrice a'eut pli(s h redouter sur son tr^ne que son propre fils, contre lequel elle parait s'assurer, en confiant la [irincipale administration des affaires au comte Pantne, toujours chargé de l'éducation de ce prince. Le crédit de ce ministre servant de contre-poids à' la puissance d'Oclof , la cour fut divisée en deux partis , reste des deux conjurations ; et l'impératrice, entre ces deux partis, gouverna par elle-même avec tant de gloire , que la renommée de son règne attira , d'Europe et d'Asie , un peuple nombreux dans ses États.
BiVOLUTlON DB IDSSIE KN 1763.