‹ Petits chefs-d'œuvre historiques ...: précédés d'une introduction et deChapitre 5 sur 23 · CONSPIRATION DB WAL8TIIN. SS · texte numérisé non relu

CONSPIRATION DB WAL8TIIN. SS

11 offrit à l'Empereur de lever à ses dépens nne armée de trente mille hommes, à la charge qu'il en serait général, et fit en sorte , par son industrie , par ses pra^quei près de ses amis , et par l'engagement de tout son bien , qu'il la mit sur pied en diligence; si bien qu'ayant succédé à la charge du marquis de Monténégro, qui fut déposé pour avoir peu heureusement serti l'Empire en Transilvanie , il ne fut redevable de sa dignité qu'à son ambition et à sa vertu. En ce haut eniploi il ajouta beaucoup à sa gloire. Il soumit la ville et le diocèse d'Alberstadt, subjugua Hall et son évéché, fit le dégât dans les terres de Magdebourg , entra dans celles d'Anh3lt,fortifiaDessau,défit Mansfeld.ot avec lui quatre mille Hollandais aguerris, qui étaient les principales farces de l'armée danoise. De là, ayant pris Zerbst, et voyant que Mansfeld et Weimar avec leurs troupes tournaient par la Silésie vers la Hongrie pour y soulever les rebelles et s'y joindreà Gabriel Bethléem, il suivit Bethléem et Mansfeld, et, les trouvant au siège deNovigrade, les vainquit, tailla en pièces les janissaires, qui étaient venus au secours du TransUvain, et poussa bots de l'Allemagne Mansfeld, qui en avait été la terrer depuis tant d'années. Retournant ensuite dans ta Silésie, où Weimar ^ait mort, il obligea ta moitié de ses troupes à se rendre , surmonta le reste , prit toutes les places révoltées , et , après avoir pacifié les provinces héréditaires , ramena contre le roi de Dant^roark son armée victorieuse , à laquelle it joignit celle de Tilly. Avec ces grandes forces il défit le marqub d'Urlach , subjugua l'archevËché de Brème et l'Holsace, remplit ses troupes de nouvelles levées que Charles de Ijuembourg faisait pour les ennemis , se rendit maître de tout ce qui est entre t'Océao , la mer Baltique et l'Elbe, ne laissant au roi de Danunark que Gluckstadt et ce coin de terre séparé par un détroit du reste de son royaume ; et quoique ce roi voulût encore tenter la fortune, il en fut toujours maltraité. Walstein le chassa de la Poméranie , où il avait fait descente et progrès, et l'obligea à re-

34 PETITS CHEFS-D'CBUvaG HtSTORrQUES.

moDt«r dans ses navires, où M n'aurait peuVétre pas trouvé de sûreté si Walstein eût eu des forces macitiines; si bien que , depuis de temps jusques àla paix de Lutieck.le Danois n'entreprit plus rien, et se contenta de secourir par mer ceux de Stralsuiid, qui seuls avaient pu arrêter le torrent des armes impériales, auxquelles tant de nations s'étaient opposées inutilement.

En cet état florissant de l'Empire , Walstein , voulant que son maître profitât de ses victoires et que sur la faiblesse de ses ennemis il pût affermir pour toujours la grandeur de sa maison , relégua premièrement Titly dans la Frise , sous prétexte qu'il y restait encore quelques révoltes et qu'il y fallait ■faire liiverner des gens de guerre, mais en effet afin que l'Empereur n'eût plus le duc de Bavière pour compagnon , et que pour lui il demeurât, sans compétiteur, absolu directeur des choses. Après quoi , sachant bien que la pauvreté des peuples et l'abaissement des grands sont les seules voies pour aller à la servitude des nations libres et peu affectionnées, au lieu de licencier cette multitude épouvantable de soldats , qui ayant tout vaincu semblait désormais inutile , il leva encore quantité de nouvelles troupes et augmenta de beaucoup le nombre des ofQciers , afin d'aecrottre par leur dépense la disette des peuples qui les devaient défrayer. Son exemple même apprit aux cbefs la somptuosité et la profusion , et pour y fournir, la rapine et la violence. Toute l'Allemagne se trouva ioondée de ces troupes. On ne distingua point les amis et les alliés des ennemis et des neutres. L'insolence du soldat , parce qu'elle fut impunie, fiit sans bornes, et ensuite l'oppression des peuples et leur haine contre Walstein, qu'ils croyaient auteur de tant de maux. On envoya de plus, de la cour impériale, un édit sévère par' lequel on déclarait criminels tous ceux qui se trouveraient avoir participé en quelque sorte aux conseils des révoltes passées; parJàon trouva moyen.de s'assurer , solides grands qui faisaient ombrage , soit des particuMers dont la fiictlon pouvait sotdever

CONSPIRATION DE WAIOTBIN. 3fi .

les villes, et avec cela des richesses pour satisfaire les gens de guerre et les courtisaos : étant non-seulement aisé , mais lior.néte ea apparence, de calomnier ceux qu'on voulait perdre. Et afin que le roi de Suède, que tant de misérables r^ardaient comme le dernier asile de leur liberté « ne put , quand il le voudrait, ni fomenter une rébellion qui sans lui o'iivait point de force, ni s'opposer à la dojnioatioii absolue d'Autriche, que Walslein voulait établir après avoir fait condamner les ducs de Meckleiiboui)! comme coupnliles d'intelligence avec les ennemis, et s'être emparé par le don de Ferdinand des biens et des dignités qu'il leur venait d'âter, Walstein s'assura de tous les ports de la mer Baltique , excepté de Sirjisund, qu'il assiégeait avec furie , et mit tous ses soins à équiper une flotte qui le rendit maître de ces mers comme il, l'était de l'AUeDiagne. Alors il pouvait bien , malgré la haine et l'envie, jouir eu repos de la gloire de ses grands et Qdèles services, si son orgueil, qu'il avait toujours eu au-dessus de sa fortune, ne l'eût point de nouveau surpassée. Mais s'étant laissé emporter à une présomption aveugle de lui-même et à un mépris insupportable des autres , pendant qu'il maltraite les princes^ que, n'obéissant point aux ordres de Tienne , et écrivant à l'Empereur qu'il se donliât du l>on temps et ne se mêlât de rien , il avilit les commandements îi la majesté de son souverwa; qu'étant fait juince de l'Empire et duc de Mecklcnbourg , il veut être traité d'aitesse; qu'il mange seul , fait l>attre monnaie, et par l'équipage et la dépense, et par ses audiences sollicitées, affecte de ressembler aux rois , il corrompit la solidité de sa vertU', et donna au monde de l'aversion pour sa vanité injurieuse et déréglée. Or, la paix avec le Danois ayant été conclue à I.ubeck , l'Empereur, extraordinairement pressé par les religieux , desquels il déptrndait en toutes clioses , se précipita selon leurs passions , et voulut donner le dernjer coup à la liberté de l'Allemagne avant qu'elle filt assez affaiblie pour le recevoir. Il fit publier l'édit de la restitu^kou 4« tftui

■ 3fi PKTIÏS CllliFS>DaeUVBE HtSTOHlQUES.

les biens ecclésiastiques que les protestants avaient usurpes depuis les premiers troubles du luthéranisme, croyant qu'il n'en arriverait aucun fScheux accident, ni du dehors , puisque les rois de Suède et de Bobéme étaient en guerre , celui de Danemark lassé de ses pertes, les Transilvains divisés en factions pour ia succession de Bethléem , les Français occupés chez eux et en Italie, et qu'au dedans il avait Walstein, toujours formidable aux factieux, et des armées prèles d'étouffer partout les séditions avant leur accroissement. Mais les protestants, qu'on dépouillait des biens dont ils avaient hérité, et qui appréhendaient qu'ensuite on ne leur ôtât encore la liberté de conscience, se trouvant au désespoir par ces considérations de religion et d'intérêt, et les princes de ce parti s'apercevaht bien que c'était à eux qu'on en voulait , entre autres l'électeur de Saxe, qui voyait qu'on allait enlever à son fils l'administration de Magdebourg, que ceux de la ville lui avaient donnée , parce que le pape avait nommé pour leur archevêque Léopold , fils de Ferdinand , s'efforcèrent de trouver un remède a ces dernières extrémités, et, avec l'aide des Français, obligèrent Gustave Adolphe, roi de ^ède, alarmé des entreprises^qu'on faisait sur la mer Baltique , et ambitieux d'honneur, de venir à leur secours sous d'autres prétextes. D'ailleurs, les princes catholiques, auxquels la grandeur de la maison d'Autriche se rendait formidable , et généralement tous les peuples accablés de la pauvreté oii les réduisaient les contributions et les quartiers d'hiver, invention de Walstein et non de la calamité publique , demandèrent â l'Empereur une assemblée générale pour le bien et le repos de l'Empire. Principalement le duc de Bavière sollicita cette diète avec l'électeur de Mayence, qu'il avait mis dans son opinion : le Bavarois, parce qu'il baissait mortellement Walstein, lequel s'opposait aux intérêts de sa nouvelle dignité, soit qu'il la jugeât contraire au repos de l'Allemagne, soit qu'il edt assez d'ambition pour prétoidre lui-même à l'électorat , et qu'en effet, comme ont dit quelques-uns, l'Empe-

CONSPIBATION BB WAI^TBIN. ST

reur le lui eilt promis. Il voyait de plus qu'on éloignait Tilly, son gént^ral ; il se trouvait lui-même déchu du pouvoir absolu , qu'il avait mérité par sa Tidélité dans les temps les plus périlleux de l'Empire , et par ses services à relever la fortune penchante de Ferdinand ; et ec qui le touchait davantage était que le fruit de tant de peines demeurait entre les mains de WalsteiD,et qu'il appréhendait que cette puissance prodigieuse , qu'il avait aidé à établir au péril de sa vie et de son bien, ne servît à le perdre si son ennemi, qui ne pardonnait point, en était plus longtemps te modérateur. Ces considéraiinns Tayant jeté dans la terreur et dans la colère , qui croissent d'ordinaire à mesure que les sujets en sont justes, il fut aussi celui qui pressa le plus vivement l'assemblée et la déposition de \Valstein , étant de plus poussé par M. de Léon, ambassadeur de France, et par le capucin Joseph, homme d'intrigue. Ce fut lui encore qui , pour obtenir cette diète et empêcher l'Empereur de découvrir qu'on voulait diminuer de l'autorité qu'il avait usurpée, lui donna des espérances de l'élection de son fils pour roi des Romains et de l'acheminement insensible de la succession à l'Empire. Son adresse réussit dans un esprit qui ne souhaitait rien davantage; car on croit ce qu'on désire beaucoup. L'Empereur avec son Gis se rendit à Ratisbonne sur la fin de juin 1630, où tous les électeurs se trouvèrent, excepté ceux de Saxe et de Brandebourg , qui s'excusèrent par leurs députés de n'avoir pu faire les frais de ce voyage , parce que la grande dépense des garnisons de Walsteiii leur en ôtail les moyens. F.t en effet, quatorze régiments copiplets avaient hiverné dans la seule marche de Brandebourg. Or, les électeurs, outre la nécessité présente et la crainte de l'avenir, qui augmentait leur hardiesse , outre l'appui du roi de Suède, qui avait commencé la guerre en Allemagne , se trouvaient fortiGés par l'éloignement de quarante mille hommes , qui, contre l'avis de Walstein, avaient étéenvoyés à la guerre de Mantnue, ou qui s'étaient dissipés en celle de Pologne, et, de plus, ils

3S PETITS CBBPS-D (KUVBE HISTORIQUES.

étairat encouragés par les persuasions de l'ambassadeur de France ; car, sur les plaiotes que le duc de Lorraine lit faire ■ à la diète qu'une puissante armée française était à sa frontière , cet ambassadeur assura les électeurs qu'elle n'était là que pour soutenir leurs propositions , au cas qu'on les vou- Idt refuser. On traita donc premièrement la paix avec le roi de France , les protestants ayant intérêt qu'il ne fût pas engagé, afin de les assister plus librement. On résolut après qu'on s'assemblerait à Francfort l'année qui suivait, touchant l'édit delà restitution, beaucoup de difficultés empêchant d'en rien déterminer alors, les protestants at tend a nr qu'avant ce temps le roi de Suède le rendrait nul , et les eatliojigues croyant que leur droit serait fortilié par la possession qu'ils avaient. Mais quand on commença à parler des affaires de la guen'e, tous ces partis, d'une voix commune, demandèrent la déposition de Walstein, et il sembla qu'ils n'étaient assemblés que pour ce sujet. La haine qu'on lui portait se trouva générale. La faiblesse de l'Empereur, que ce coup imprévu étonna , fut assez grande pour consentir, en le démettant, à se dépouiller de sa puissance et de sa fortune , et pour abandonner un homme dont on n'aurait point tant pressé la ruine s'il lui avait été moins fidèle ou qu'il l'eût rendu moins redoutable. Il est vrni que les Espagnols, qui souvent étaient les arbitres de ses conseils , ne l'étant pas des actions de Walstein, voulurent quelqu'un moins altier et plus obéissant en sa place; et quoique le roi de Suède, lequel Use vantait de chasser avec des veines , fdt descendu en Pomémnie , ils se contentèrent de Tilly , que le duc de Bavière , voulant reprendre son autorité, leur offrit pour lui opposer. L'Empereur même se vit contraint de licencier les troupes de la haute Allemagne et de consentir à une réforme des autres , laquelle lui en âta la plupart, les soldats, accoutumés au pillage, ne pouvant ni rendre ce qu'ils avaient pris, ni se résoudre à ne plus rien prendre. Le désordre ne s'arrêta pas là. Les généraux Anheini et Hoffecchichen cherchèrent parti

.,Got>gL-

COHSPIBATION DE WAL&TEIN. 39

ailleurs; quantité d'officiers quittèrent tout-à-^[ le service; . et de cet état absolu où toute l'Allemagne avait tremblé sous Walstein, t'Empereur, par sa faiblesse, par l'adresse des protestants, et parla passion des neos, se trouva réduit en un instant à redouter la puissance du Suédois , dont Walstein se serait moqué si , en son autorité , on eût conservé la principale vigueur de l'Empire , ses ministres s'apercevant aussi bien que lui, mais trop tard, qu'ils étaient trompés, puisqu'a|ffè3 avoir abaDdouné tous les intérêts de l'Empereur sur l'espérance de fiiire son fils roi des Romains , les électeurs élt^inaient sa nomination par une remise , laquelle en ces choses tient lieu d'un refus civil.

Cependant Walstein, ayant appris la nouvelle de sadépotition , quoique ce coup imprévu l'edt surpris , fit pourtant paraître plus de regret du malheur de Ferdinand que du sien propre. Sans parler de soi , il dit seulementque l'Empereur était trahi et ses conseils corrompus ; A cette même vertu qui hii avait donné le bâton de généralissime lui servit i le résigner en apparence sans désordre et sans douleur. Son d^laisir pourtant fut fort grand , mais fort secret , et seulement connu de ses confidents ; au lieu que celui des armées éclata publiquement, et que plusieurs colonels le vinrent trouver, desquels retenant une partie auprès de lui, il assigna aux autres , sur le revenu de ses terres, où il les envoya , de quoi s'entretenir honorablement , ayant eu soin en cela de l'amitié et de la réputation , et voulant se conserver des hommes qu'il Jugeait, par cette épreuve volontaire, ne le devoir pmnt abandiHmer, quelques dangers où le jetassent son ambition et son ressentiment. Car, certes , sous cette profonde simulationd'esprit modéré qu'il affectait dans sa disgrâce, il cachait un extrême désir de vengeance et âisait des projets de se mettre en un état où l'on nepdt lui dter l'emploi, si la nécessité des affaires voulait qu'on le rappelât, de quoi Giovan Batista Seni , son astrologue, lui montrait l'espérance fort proche , et dont il s'assurait lui^néme par les Jugements

40 PETITS CHEFS-D'œUVBE HISTOBIQUEE.

qu'il faisait des désordres de l'Empire, canCrmant eu cela, par son propre raisonnement , les conjectures d'un art incertain. Ainsi donc cet esprit se remplissait de desseins hautains et hBrdis lorsqu'il paraissait ne songer plus qu'à vivre en homme privé. Sur ce sujet , je sais qu'on a dit qu'en ce temps-là il avait voulu prendre parti avec le roi de Suède par l'entremise du comte de la Tour, banni de. Bohfme, et qu'en suite d'un traité fort avantageux pour lui , sur le point d'exécuter ce qu'il avait concerté contre ceux d'Autriche , il en avait été détoumépar Arneinch, général de l'électeur Ve Saxe, avec lequel , après la perte de Prague, ayant eu , sous prétexte de la paix, une conférence longue et secrète, Arneinch lui avait donné de la défiance du Suédois et fait croire qu'il se vengerait plus aisément s'il reprenait le commandement des armes de l'Empire. Quelques aub'es, au contraire, assurent qu'on lui suppose ce crime pour excuser par de nouvelles fautes la cruauté de sa mort. Cette particularité, pour son importance , ne m'est pas assez connue.

Maintenant il me semble très à propos de parler un peu de sa façon d'agir chez lui et de sa lie domestique , afin que l'on connaisse mieuxcombientoutes ses actions tendaient à l'élever au-dessus des. autres hommes , et qu'avec plus de certitude on Juge de ceque nous écrivons, à quoi , certes , ces remarques ne semblent pas inutiles. Mais , en vérité, je crains qu'en les lisant on ne manque de foi pour l'histoire , et que tes vérités que jedirainepassentpour des descriptions de roman. Cela pourtant ne m'empêchera pas d'en parler sans exagération ni envie , .et, pour commencer par sa demeure, les lieux qu'il habitait semblaient moins les maisons d'un particulier que les palais d'un monarque ; car il avait avec la plupart des hommes cette faiblesse de vouloir laisser en des masses de pierre des monuments de grandeur , ne songant pas que les fScheux accidents de la nature ou de la fortune les pouvaient détruire en un moment ; et qu'enfin , qudque soin que l'on prit de les conserver , dans peu d'années ils se ruinaient d'eux-mêmes. Son hôtel

CONSPIDATIOM UE WAUTEIn. 4|

de Prague recevait le monde par six grandes portes , et , dsDs un espacefort étendu, jetait ses fondements sur la niiae de cent maisons qu'on avait abattues pour le bâtir. Les appartements en étaient beaux , magnifiques , commodes ; les ornements et les meubles représentaient lelnxe et l'abondance , et le quartier qu'iloccupait les montrait avec excès. J'en décrirais volontiers le détail : les jardins embellis d'un grand nombre de statues; les fontaines , les grottes, les canaux abondants en poissons , dépense curieuse et délicate ; les volières, rares pour leur étendue , plantées d'arbres couverts d'oiseaux de tontes sortes, et enfermés de raies de fer , si l'histoire souffrait les digressions mutiles quoique agréables. Sur ce palais , il avait presque pris le modèl.e entier des autres , soit qu'il crût cette façon de bâtir la meilleure , ou que par cette particulière affectation il voulût eneore en ces cboses s'éloigner delà coutume vulgaire. Ceqni se trouvait de plus en sa demeure de Gidzin était que, pour nourrir son haras , il avait ^It clore de murs un grand ' parc , dans lequel il entretenait toujours pour le moins trois cents chevaux d'élite, et où, d'une tour élevée au milieu, l'on donnait le signal les soirs et les matins a ceux qui en avaient la charge. Car pour ses écuries, superflues en architeeture, avec des mangeoires de marbre et des fontaines qui coulaient dedans , je n'en veux pas faire une remarque particulière, sachant que presque tous les pnncesd' Allemagne sont soigneux d'en avoir de belles. Si la mort ne l'eût point contraint de laisser son château de Sagan imparfeit , il eût peut-être surpassé en cet édifice ceux des vieux Romains , comme il les avait égalés , agrandissant la ville de Gidzin , y bâtissant une chartreuse, fondant un collège de jésuites , élevant à Glogo un temple pour les protestants ; admirable en ce point d'avoir construit tant d'ouvrages dans ce peu d'années qu'il fut maître de la fortune , au lieu que souvent la vie de deux rois est trop courte pour achever un palais. Pour sa dépense , c'était une profusion inouïe. On servait cent plats sur sa taUe ; la propreté y aidait beaucoup à la bonne chère ; cinquante liallebardiers

4i PETITS CHEFS-U'ŒUVBE HtSTOBIQUEB.

étaiMit toujours de garde danssoQ antichambre , gens chobis pour leur iniue et connus par leurs actions. Au dehors on trouvail des sentinelles , et partout des estaOers bien faits; douze hommes marchaient incessamment autour de son palais, afin d'empêcher le bruit , qu'il ne pouvait souffrir, en cela délicat jusqu'à Id faiblesse. Il entretenait soixanU pages, tous enfants d'ancienne race , qui apprenaient leurs exercices sous des maîtres fameux qu'il tenait à ses gages. Ses livres étaient éclatanlset riches. Il avait un nombre infini de gentilshommes servants; quatre maîtres de sa chambre s'informaient de ceu\ qui lui voulaient parler, et les admettaient à l'audience. Six barons et six chevaliers se trouvaient toujours près desa personne pour recevoir se.; commandements j des gentilshommes de la chambri! de l'Empereur, qui portaient U cle£ dorée , avaient chez lui la marne place. Sou grand maître . d'hôtel élait un seigneur de marque. S'il marchait à la campagne , dans son train , outre le grand équipage des siens , dont il entretenait laplupart,oncomptait pour son bagage et pour sa table cinquante chariots attelés cbacun de six chevaux , et cinquante fourgons de quatre, avecsix carrosses servant pour les gens «le condition qui suivaient sa cour. Il faisait de [Jus mener en main cinquante chevaux beaux à mervdlle, el couvertsde harnois précieux , parcinquante liommes qui montaient chacun un cheval de prix. Ceux qui aiment la vertu frugale et modeste blâmeront ce faste, il plaira aux autres qui adorentlavanitée\térieure; mais ou jugera généralement qu'il était facile à Walstein, vivant plus splendidement que les rois, de souhaiter leur rang et leur dignité. Je n'ai point parlé de la maison de sa femme, des pensionsqu'il donnait, ni des récompenses , ni de l'argent immense qu'il épandit dans l'hurope pour être informé de tout. J'en ai dit assez , ce me serpble . pour mon dessein et pour mon loisir ; et puis les choses de celte nature plaisent bien d'abord , mais elles lassent quand 1 ous vous y arrêtez plus longtemps qu'il n'est besoin. Reprenons donc notre liistoire.

CONSPIKÀTIOR Dl WàLSTIlN, 43

Après que WaUteb) eut remisle coHunandement des armées, les chefs qu'on opposa eu sa place au roi de Suède manquaDt pour la plupart de l'eipérience des choses militaires , et les uns de hardiesse, les autres de préroyance, tous de bonheur, leur parti s'affaiblit par beaucoup de pertes. Les électeurs de Saie et de Brandebou^, l'abaDdoiuiant , se joignirent à découvert avec Gnitave, et Tilly fut seul qui soutint pour quelque temps le faix de la guerre. Cet homme, qui possédait les parties d'un grand capitaine , la bonne fortune, la prudence , la valeur, le soin , et, ce qui est rare , la piété , s'efforça d'arrêter les victoires de l'enuemi et de ne point diminuer la gloire des siennes. Mais , soit qu'il ne pdt seul suffire à la conduite des armées de l'Empereur et de celles des princes catholiques ligués pour dé&ndrcrAJIemagDe, soit qu'il fût destihiéde l'autorité absolue de Walsteiu, et que, n'osant rien enbeprendre sans cfHisnltM'le conseil de Vienne ou des CMifédérés , le temps de délibérer fit pordre celui d'agir, soit qu'enfin la fortune , qui favorise les choses qui croissent , se plaise à les abandonner en leur vieillesse , il fut vaincu à Leipsick , et la perte de cette bataille fil décliner l'Empire vers sa ruine. Plus de la moitié de l'Allemagne se vit ensuite subjuguée par les Suédois. Le Saion prit la Bohême ; le landgrave de liesse se jeta du c6té des victorieux ; l'électeur de Trêves chercha la protection des Français , et le péril sembla si grand au duc de Bavière qu'il douta la première fois s'il manqurauit de fidélité pour la cause commune et pour la maison d'Autriche, On croit même que le rui de Suéde pouvait achever la guerre par la conquête des pays Itéréditaires s'il y eût tourné ses f<Mrces après le gain du combat , et plusieurs l'ont blâmé de n'avoir pas bien usé de cette TÎctbire. Ifais, certes, sans examiner ce qu'on pourrait allier au contraire, les conseils des liommes me semblent sujets à une cause supérieure qui en excuse les fautes , et dans tout ce qui arrive il y a souvent une fatalité qui emporte la sagesse ou qui l'aveugle. Cependant Gustave s'étant occupé Â soumettre le Mein et le Rhin,

' 44 PETITS CHEFS-n'oetrVBB H18T0111}UES.

ceux de Vienne, qui viteut qu'il ne venait pas droit à eux, ayant eu loisir de se rassuier de leur effroi , s'employèreut avec diligence à chercher à lenrs maux des remèdes prompts et utiles , et , après beaucoup de consulUtions , l'extrémité des affaires les obligea de recourir à AValstein , qui seul sembla capable de les remettre s'il l'entreprenait. 11b considérdeot son esprit, que les difficultés augmentaient bien loin de Pétonner ; industrieui et passionné à exécuter ce que les antres tenaient impossible ; sa vigilance active et jamais surprise ; sa richesse, propre à fadliter les grands desseins et prête à secourir la nécessité de l'Empire ; son crédit , ses intelligences , le désir des soldats de servir sous lui. Et comme c'est un défaut de la nature humaine de n'avmr rien de modéré dan-t la prospérité ni dans l'afDiction , ceux à qui sa vertu avait été insupportable lorsqu'elle semblait inutile, louaient en lui,dans un besoin si pressant, jusques aux choses vaines et fortuites. Ils croyaient dé plus qu'il reprendrait son emploi arec une extrême joie ; que, quelque offense qu'il eilt reçue en le perdant , l'ambition qui dominait sur ses autres passions étoufferait son ressentiment ; qu'enfin cet attachement à la Tie privée avait moins de vérité que d'ostentation. Sur de semblables pensées, ils résolurent qu'il suGBrait de lui montrer des espérances assurées de son rétablissement pour le porter à en témoigner de l'envie , et que , l'engageant adroitement h demander la charge qu'on lut voulait offrir, l'obligation serait moindre et les conditions plus aisées. Pour ce sujet, malgré l'oppontion des Espagnols, qui ne pouvaient presque consentir que l'on l'employât , ils lui dépéchèrent Maximilien Walstein, grand écuyer du roi de Hongrie , l'ayant instruit autant qu'ils jugèrent à propos : car, outre que c'était son neveu, c'était encore un de ceux qu'il traitait avec le plus d'estime et de -confiance. Celui-ci, l'étant allé visiter à Zenam, où il demeurait depuis la perte de Prague, sans venir à Vienne, qui en était assez proche, parce qu'il«y prétendait le titre d'altesse et les honneurs de souverain , après l'avoir entretenu

DB WILSTEIN. 4i

généralement des affaires de l'Empire, afin qu'il pénétrât moins où tendait la conversation , il la tourna avec adresse snr les louanges publiques qu'on lui donnait dans les occur* rwices présentes , et sur le désir de tout le inonde de lui ïoir reprendre la défense de l'Empire , lui conseillant de ne pas rejeter cette occasion et d'aller an devant de tant de gloire qui l'attendait. Walsteiu sentit bien l'artifice ; c'est pourquoi, voulant selon ses projets cacber d'autant plus son dessein qu'il le voyait prêta réussir, et tirer tous les avantages de la nécessité des affaires , il répondit en premier lieu pour son intérêt peu et modestement ; il s'étendit ensuite sur la douceur de sa condition , sur le désir de vieillir en tranquillité , de ne plus tenter la fortune, dont it avait été traité si ignominieusement , et qui , quand elle lui donnerait toutes choses . lui ôteraît toujours le rejxis; et venant enfla à déplorer les malheurs de son souverain , comme s'il eût été ému , il mêla à son discour:^ des paroles tendres et douteuses, qui n'âlai^it pas tout-à-fait l'espérance de son service , mais qui la montraient presque impossible. ,

Or, les ministres de l'Empereur, voyant qu'on avançait peu par ce moyen , pressés du temps et du péril , se servirent du la seule voie qui restait , d'agir ouvertement, de supplier, d'offrir, de se soumettre à tout [wur flédiir Walstein. Le baron de Questemberg et le comte de Verdemberg , ses amis , y firent divers efforts, mais inutilement, son opiniâtreté paraissant si grande qu'on désespéra de la surmonter, si le prince d'Éciiamberg n'y travaillait puissamment lui-même. La conformité de ces trois noms me fait souvenir d'un mot que l'on disait alors à Vienne, que l'Empereur possédait trois montagnes fort élevées, Questemberg, Verdemberg et Ëcltamber^ , et trois pierres fort précieuses , Diectristein , Liechtenstwi et Walstein, parce que les noms de ces sei- RDeuries se terminent eu itein et en berg , qui eu allemand signifient pierre et monlagne ; cela assez froidement et se* !oQ la nature d'une nation qui , ayant abondamment les au-

40 PETITS CHBFS-D'OEUVBE HISTOBIQUES.

très biens de l'esprit, est pour l'ordinaire destituée de politesse. Au reste, ce qui faisait attendre tout de l'entremise d'Échamberg auprès de Vabtein , c'est qu'ayant depuis longtemps fécu avec lui dans une étroite confidence , et l'ayant toujours puissamment servi à la cour, il avait encore employé son crédit pour en empêcher la cbute , et ne s'était point du Xmit refroidi depuis sn disgrâce. On ajoutait à cela l'autorilé de cet homme puissant sur l'esprit de l'Empereur, duquel il était le directeur et le favori. Et certes, cette fiiveur n'était pas injuste, et la grandeur de son mérite pouvait aller de pair avec celle de sa fortune. 11 se fit donc porter à Zeuam , étant fort incommodé des gouttes, et, après avoir rendu à Walstein des lettres de l'Empereur, dictées selon que cettA occuneuce le voulait, il lui représenta vivement l'honneur de sauver son [Hrince et sa patrie, l'obligation qu'on lui aurait, la beauté d'une telle entreprise, la renommée et le reste des choses qui incitent un esprit pasâonné pour la gloire. Il y ajouta les prières de Ferdinand qu'il fût l'arbitre de tout, qu'il dispensât , qu'il agit ; les assurances qu'il trouverait une obéissance entière et des récompenses très-graudes , lui engageant pour cela la foi de l'Empereur et la sienne propre, qu'il savait être assez puissante, et qu'il avait toujours éprouvée certaine. Walstein, quoiqu'il vit qu'il était temps de conclure, dénia pourtant au commencement son assistance, mais un peu plus faiblement qu'a l'ordinaire, opposant comme en doute la malice de ses ennemis , prêts de calomnier ce qu'il ferait, la facilité de l'Empereur à les croire, et peut-être à le chasser en ayant tiréservice. Et puis, quand il y aurait sdrtté pour ces choses, il demandait où étaieut les troupes dont on voulait qu'il filt général , et quels mc^ens de remettre des affaires désespérées. Mais enfin, se voyant pressé sans relâche , tantôt feignant d'acquiescer aux persuasions, tantât de céder à l'importunilé de son ami , il promit son service , mais pour quatre mois seulement , pendant lesquels il voulait être seul et absolu , et après ce temps se dé-

Page 1