CHANT PREMIER
Mais le Lévite abandonné ne pouvait oublier sa volage épouse. Tout lui rappelait dans sa solitude les jours heureux qu'il avait passés auprès d'elle , leurs jeux, leurs plaisirs , leurs querelles et leurs tendres raccommodements. Soit que le soleil levant dorât la cime des montagnes de Gelboé, soit qu'au soir un vent de mer vînt rafraîchir leurs roches brûlantes , il errait en soupirant dans les lieux qu'avait aimés l'infidèle ; et la nuit , seul dans sa couche nuptiale , il abreuvait son chevet de ses pleurs.
Après avoir flotté quatre mois entre le regret et le dépit, comme un enfant chassé du jeu par les autres feint n'en vouloir plus en brûlant de s'y remettre , puis enfin demande en pleurant d'y rentrer , le Lévite , entraîné par son amour, prend sa monture ; et, suivi de son serviteur avec deux ânes d'Épha chargés de ses provisions et de dons pour les parents de la jeune fille , il retourne à Bethléem, pour se réconcilier avec elle et tâcher de la ramener.
La jeune femme, l'apercevant de loin, tressaille, court audevant de lui , et, l'accueillant avec caresses , l'introduit dans la maison de son père , lequel, apprenant son arrivée , accourt aussi plein de joie , l'embrasse , le reçoit , lui , son serviteur, son équipage , et s'empresse à le bien traiter. Mais le Lévite, ayant le cœur serré, ne pouvait parler ; néanmoins , ému par le bon accueil de la famille , il leva les yeux sur sa jeune épouse , et lui dit : Fille d'Israël , pourquoi me fuis-tu ? quel mal t'ai-je fait ? La jeune fille se mit à pleurer en se couvrant le visage. Puis il dit au père : Rendez-moi ma compagne ; rendez-la-moi pour l'amour d'elle : pourquoi vivrait-elle seule et délaissée ^ Quel autre que moi peut honorer comme sa femme celle que j*ai reçue vierge ?
Le père regarda sa fille , et la fille avait le cœur attendri du retour de son mari. Le père dit donc à son gendre : Mon fils , donnez-moi trois jours ; passons ces trois jours dans la joie , et le quatrième jour, vous et ma fille partirez en paix. Le Lévite resta donc trois jours avec son beau-père et toute sa famille , mangeant et buvant familièrement avec eux : et la nuit du quatrième jour, se levant avant le soleil , il voulut partir. Mais son beau-père l'arrêtant parla main, lui dit : Quoi ! voulez-vous partir à jeun? Venez fortifier votre estomac, et puis vous partirez. Ils se mirent donc
k table ; et après avoir mangé et bu, le père lui dit : Mon fils , je vous supplie de vous réjouir avec nous encore aujourd'hui. Toute-
LE LÉVITE d'ÉPHRAÏM.
fois le Lévite, se levant, voulait partir ; il croyait ravir à l'amour le temps qu'il passait loin de sa retraite, livré à d'autres qu'à sa bien-aimée. Mais le père, ne pouvant se résoudre à s*en séparer, engagea sa fille d'obtenir encore cette journée ; et la fille, caressant son mari, le fit rester jusqu'au lendemain.
Dès le matin , comme il était prêt à partir, il fut encore arrêté par son beau-père , qui le força de se mettre à table en attendant le grand jour ; et le temps s'écoulait sans qu'ils s'en aperçussent. Alors le jeune homme s'étantlevé pour partir avec sa femme et son serviteur, et ayant préparé toute chose : 0 mon fils, lui dit le père , vous voyez que le jour s'avance , et que le soleil est sur son déclin : ne vous mettez pas si tard en route : de grâce , réjouissez mon cœur encore le reste de cette journée; demain, dès le point du jour, vous partirez sans retard. Et , en disant ainsi, le bon vieillard était tout saisi ; ses yeux paternels se remplissaient de larmes. Mais le Lévite ne se rendit point, et voulut partir à 1 nistant.
Que de regrets coûta cette séparation funeste ! Que de touchants adieux furent dits et recommencés ! Que de pleurs les sœurs de la jeune fille versèrent sur son visage ! Combien de fois elles la reprirent tour à tour dans leurs bras ! Combien de fois sa mère éplorée, en la serrant derechef dans les siens, sentit les douleurs d'une nouvelle séparation ! Mais son père, en l'embrassant, ne pleurait pas : ses muettes étreintes étaient mornes et convulsives ; des soupirs tranchants soulevaient sa poitrine. Hélas ! il semblait prévoir l'horrible sort de l'infortunée. Oh ! s'il eût su qu'elle ne reverrait jamais l'aurore !... s'il eût su que ce jour était le dernier de ses jours î... Ils partent enfin, suivis des tendres bénédictions de toute leur famille , et de vœux qui méritaient d'être exaucés. Heureuse famille, qui, dans l'union la plus pure, coule au sein de l'amitié ses paisibles jours, et semble n'avoir qu'un cœur à tous ses membres! 0 innocence des mœurs, douceur d'âme, antique simplicité , que vous êtes aimables ! Comment la brutalité du vice a-t-elle pu trouver place au milieu de vous? Comment les fureurs de la barbarie n'ont-elles pas respecté vos plaisirs?
CHANT SECOIND.
Le jeune Lévite suivait sa route avec sa femme , son serviteur et son bagage , transporté de joie de ramener l'amie de son cœur,