‹ Petits chefs-d'œuvreChapitre 121 sur 130 · CHANT SECOND · texte numérisé non relu

CHANT SECOND

lui-même, ils allaient forcer la maison, le vieillard, au désespoir, prit à l'instant son parti; et, faisant signe de la main pour se faire entendre au milieu du tumulte , il reprit d'une voix plus forte : Non , moi vivant , un tel forfait ne déshonorera point mon hôte et ne souillera point ma maison : mais écoutez , hommes cruels , les supplications d'un malheureux père. J'ai une fille, encore vierge , promise à l'un d'entre vous; je vais l'amener pour vous être immolée ; mais seulement que vos mains sacrilèges s'abstiennent de toucher au Lévite du Seigneur. Alors, sans attendre leur réponse , il court chercher sa fille pour racheter son hôte aux dépens de son propre sang.

Mais le Lévite, que jusqu'à cet instant la terreur rendait immobile , se réveillant à ce déplorable aspect , prévient le généreux vieillard, s'élance au-devant de lui , le force à rentrer avec sa fille , et , prenant lui-même sa compagne bien-aimée sans lui dire un seul mot, sans lever les yeux sur elle , l'entraîne jusqu'à la porte , et la Uvre à ces maudits. Aussitôt ils entourent la Jeune fille à demi morte , la saisissent , se l'arrachent sans pitié ; tels , dans leur brutale furie, qu'au pied des Alpes glacées un troupeau de lo^ps affamés surprend une faible génisse , se jette sur elle et la déchire, au retour de l'abreuvoir. 0 misérables, qui détruisez votre espèce par les plaisirs destinés à la reproduire , comment sette beauté mourante ne glace-t-elle point vos féroces désirs? Voyez ses yeux déjà fermés à la lumière, ses traits effacés, son visage éteint; la pâleur de la mort a couvert ses joues , les violettes livides en ont chassé les roses ; elle n'a plus de voix pour gémir; ses mains n'ont plus de force pour repousser vos outrages. Hélas! elle est déjà morte! Barbares indignes du nom d'hommes, vos hurlements ressemblent aux cris de Thorrible hyène, et, comme elle, vous dévorez les cadavres.

Les approches du jour qui rechasse les bêtes farouches dans leurs tanières ayant dispersé ces brigands, l'infortunée use le reste de sa force à se traîner jusqu'au logis du vieillard : elle Sombe àla porte, la face contre terre et les hras étendus sur le seuil. Cependant , après avoir passé la nuit à remplir la maison de son hôte d'imprécations et de pleurs , le Lévite, prêt à sortir, ouvre la porte, et trouve dans cet état celle qu'il a tant aimée. Quel spectacle pour son cœur déchiré ! Il élève un cri plaintif vers le ciel,

LE LÉVITE d'ÉPHKAÏM.

vengeur du crime : puis adressant la parole à la jeune fille : Lèvetoi, lui dit-il , fuyons la malédiclion qui couvre cette terre : viens, ô ma compagne ! je suis cause de ta perte, je serai ta consolation ; périsse l'homme injuste et vil qui jamais te reprochera ta misère ! tu m'es plus respectable qu'avant nos malheurs. La jeune fille ne répond point : il se trouble ; son cœur saisi d'effroi commence à craindre de plus grands maux ; il l'appelle derechef, il la regarde , il la touche; elle n'était plus. 0 fille trop aimable et trop aimée ! c'est donc pour cela que je t'ai tirée de la maison de ton pèreî Voilà donc le sort que te préparait mon amour ! Il acheva ces mots , prêt à la suivre , et ne lui survécut que pour la venger.

Dès cet instant , occupé du seul projet dont son âme était remplie, il fut sourd à tout autre sentiment; l'amour, les regrets, la pitié , tout en lui se change en fureur; l'aspect même de ce corps , qui devrait le faire fondre en larmes , ne lui arrache plus ni plaintes ni pleurs : il le contemple d'un œil sec et sombre ; il n'y voit plus qu'un objet de rage et de désespoir. Aidé de son serviteur, il le charge sur sa monture et l'emporte dans sa maison. Là , sans hésiter, sans trembler, le barbare ose couper ce corps en douze pièces ; d'une main ferme et sûre il frappe sans crainte , il troupe la chair et les os , il sépare la tête et les membres ; èt après avoir fait aux tribus ces envois effroyables , il les précède à Maspha , déchire ses vêtements, couvre sa tête de cendres, se prosterne à mesure qu'ils arrivent , et réclame à grands cris la justice du Dieu d'Iraël.

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