LES PETITS SOULIERS
Le 6 janvier 177G, jour de rÉpiphanie, il se passa sur le gaillard d'arrière du vaisseau français le Héron une petite scène assez piquante pour mériter qu'on la raconte. Tous les officiers que le service de l'équipage ne
laa PETITS CONTES A MA SOEUR.
réclamait pas ailleurs se promenaient, causant et fumant, sur le pont, lorsqu'un jeune aspirant de marine, montant l'escalier qui conduisait à la chambre du capitaine, parut et s'écria :
« Chapeau bas, messieurs! voici la reine ! . . . »
Et cependant Marie-Antoinette n'avait pas
quitté Versailles ; à l'aide d'Asmodée ou de la
seconde vue des montagnards d'Ecosse, on
l'aurait pu voir en ce moment, dans un coin
du château, à l'abri de l'étiquette, son
ennemie intime, jouer la comédie en famille,
recevant sa réplique du comte d'Artois, et
ayant pour souffleur le comte de Provence,
tous deux ses beaux-frères. Elle remplissait
le rôle principal dans le Devin du Village^ et
chantait :
J'ai perdu mon serviteur,
J'ai perdu tout mon bonheur...
paroles qu'elle eut depuis l'occasion de répéter bien des fois sans chanter! cette pauvre reine
LKS ni II s sol M IMS. i/J
(|iii «-si (lc|ii loiiihi'c (liiiiN I liisloirc, cl (jiii Idinlx'i;» liiciilol (l;iiis le «liMiiic, aussi porh(|ii(\ aussi \\v\\r ci, plus jiurc (jiu- .Maiic Shiaii.
(^)u('ll(' (iail (loue Iiisurpal ricc (|iii laiiiassail alors à clou/.c cciils lieues de Versailles le scepliv <|U(' la reine léj^itiine abandonnait un inslanl pour la lioulelle.'
Ilàtons-nous de le dire, il n'y avait la ni ioiirherie ni crime de lèse-majesté. La royauté (pic saluait l'ccpiipai^c du llrron irélail que riiinoccnlt» et fugitive royauté de la fève. Elle venait d'échoir, par la ^ràce du sort, à une jolie petite créole de la Martinique, parente du capitaine, et qui, sous la conduite d'une vieille tante, allait, comme la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, poursuivre, dans la métropole, de vagues espérances de fortune et d'héritage.
Et c'était dommage, en vérité, que la jeune reine ne fût qu'une reine pour rire, car elle s'acquittait de ses hautes et nouvelles fonc-
lions avec un aplomb et une grâce qu'eussent enviés Catherine II et Marie-Thérèse.
« A genoux ! beau page, disait-elle au jeune aspirant qui l'avait annoncée; ne voyez-vous
pas que j'ai laissé tomber mon gant?... A moi! mon conseil des ministres, et ne riez pas, messieurs, car le cas à discuter est grave. J'aime mon peuple, entendez-vous, et je veux que mon peuple m'aime; il s'agit de
Ils ni IIS SOI I, lins. ii5
(Iccidcr M. |)niir iilliicr ;i mes pieds ses ImiiiiiKi^cs, iiiic rnscilc lilciH' sur mes souliers ne
sirr;nl |);is nneiiv (|ii une roselle Idiuiclie
(lonniKMil doiM'l |e crois (|n(' mon nreniicr métiociii se |)(Mniel de hiiieer :iii ne/ de su sonNcrainc des Koiillées de l;il»;ic, en tiiiisc d oiiciMis! (^)n un de mes aiuljassadciirs monte sin- riii|)|)()^riHe à I instant, pour aller voir dans la Inm^ si la raison tlu l)on docteur n aiilail pas sni\i ce matin, après boire, le même ( liemin (pic c(dlc de Icii Koland »
Et mille innocentes saillies, mille coquets enfantillages, dont tous ces bons marins riaient de si grand cœur et si longtemps que leurs grosses pipes s'éteignaient oisives entre leurs mains.
Mais celui de tous qui semblait se réjouir le plus du triomphe de Taimable enfant était un vieux matelot breton nommé Pierre Hcllo, ayant moins de rides que de blessures, qui ce jour-là même avait reçu une médaille d'honneur, tardive récompense de ses longs ser-
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vices ! et qu'à cette considération le capitaine venait d'admettre à sa table, au repas présidé par les deux dames créoles, ses parentes. Marie-Rose, ainsi se nommait la jeune fille, s'était émerveillée depuis longtemps au récit des belles actions de Pierre Hello. Elle l'avait complimenté, caressé, et le cœur du rude vieillard, neuf encore à dépareilles émotions, avait palpité sous ces caresses d'enfant, aussi fort qu'à la réception de sa médaille d'honneur. C'était lui seul qui la servait; c'était encore, ou peu s'en faut, lui seul qui veillait sur elle : car la tante de Marie-Rose, bonne vieille clouée sur sa chaise par la goutte, passait tout le jour absorbée dans la lecture de saint Augustin, ne l'interrompant par intervalles que pour dire : « Ici, Minette! ici, Marie-Rose! » quand elle voyait son chat courir dans la cale après une souris, ou sa nièce sur le pont après un rayon de soleil. Mais, élevée, comme la plupart des fdles de colons, dans la plus large indépendance,
i.i.s l'i.i IIS S()i;i,iKns.
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et se balançait aux cordages, et alors Pierre Hello la regardait d'en bas, prêt, si elle tombait sur le pont, à la recevoir dans ses larges
mains, comme il eût reçu un oiseau que la fatigue abat, ou à la repêcher à la nage si le vent l'eût jetée à la mer. Tantôt elle amusait l'équipage oisif par ses chansons et par ses danses, et alors Pierre Hello, attentif, semblait avoir trouvé tout à coup de l'intelligence pour comprendre les vers et du goût pour sentir la grâce.
Le lendemain de l'Epiphanie et de sa courte royauté, l'aimable enfant parut triste et pensive, et le vieux loup de mer se posa devant elle, inquiet et silencieux comme un caniche qui voit pleurer son maître. Elle ne put s'empêcher de répondre par une confidence à ce regard compatissant et interrogateur. Une vieille négresse marronne, qui passait pour sorcière, et à qui Marie-Rose portait en cachette du pain dans les bois, lui avait fait une prédiction étrange qui la préoccupait, et dont elle avait retenu les paroles textuelles :
« Bonne petite maîtresse, moi avoir vu dans la nue grand condor monter bien haut.
i.KS l'irns SOI F.ir.iis. 199
l)i('ii IkiiiI. ;i\«M" rose (l;ins soti hcc... Toi,
rire Itosc Toi. hicii iii;i llicii iciisc : nuis
toi rciiic, j)iiis ^laiulc Iciiiprlc, cl loi iiioiirir. »
(( .l'ai rlr reine hier, a|oiil a-l -elle, el |e Il atleiids |)liis niaiiileiiaril (|iie la (em|)èle (Jiii doit iireinjxuler —
— N'aye/. pas peur, uiadeuioiselio, réj)oiidit IIollo; s'il arrivait nialiieur au Ilc'ron, vous n'aurie/. (pi à saisir le pan de ma ceinture...
là coniine ceci, et, avec 1 aide de Dieu et
de mon patron (un grand saint, voyez-vous! car il marchait sur Teau sans enfoncer, ce qui, foi de marin, est un bien beau miracle!), vous aborderiez aussi doucement à terre qu'une goélette remorquée par un troismàts. »
Marie-Rose, un peu rassurée, paya le dévouement du brave homme en lui chantant une romance que personne encore n'avait entendue. C'étaient, quand son départ fut décidé, ses adieux et ses plaintes qu'un jeune
créole, son voisin, avait mis pour elle en vers et en musique :
-éW.
y^,"^'^ Petit nègre, au champ qui fleuronne Va moissonner pour ma couronne :
La négresse fuyant aux bois,
Marronne, M'a prédit la grandeur des rois Yinfft fois.
Petit nègre, va, cjui t'arrête ?
Serait-ce déjà la tempête Qui doit effleurer si souvent
Ma tête.
Et jeter mon bonheur mouvant
Au vent ?
Las ! j'en pleure déjà la perle.
Adieu donc, pour la mer déserte, La rivière des Trois-Ilets
Si verte. Où, dans ma barque aux blonds filets,
J'allais !
i.r.s l'Ki I is sori.iKRS. rh
Ailiiii : 1rs vriils m tint crilralrirc. Ma pallie rt ma su-iir alin'-r !