LE TRÉSOR
Un jour de novembre, je pars avec deux de mes amis pour aller à la chasse dans les îles du Rhin. Nous arrivons au bord du fleuve. Je quitte mes
compagnons pour suivre deux chevreuils qui étaient entrés dans im bois. Dans ce bois, je rencontre un ouvrier. Il a la mine d'im Alsacien d'origine française. Je suis si sûr de sa nationalité s que je dis, en français :
— Bonjour.
— Bonjour, répond-il.
Il ne me regarde pas, mais nous marchons ensemble. Nous parlons du temps, de la récolte des lo houblons, et de la vendange. Après ime demiheure de marche, Thonmie tourne la tête vers moi et me regardant :
— Moi aussi, je suis Français, dit-il. Vous savez, les Prussiens ne nous feront jamais oublier
15 la France. Nous ne serons jamais Allemands. Je vais vous raconter une chose que j'ai vue, monsieur, mais je ne vous dirai pas le nom du village, parce que c'est inutile. Écoutez.
Je suis charpentier. J'habite assez loin d'id. ao Quelques années après la guerre de 1870, j'avais reçu l'ordre de réparer la charpente de la mairie, et j'avais emmené des ouvriers pour m'aider.
Nous étions cinq compagnons, dans la grande
mansarde. Naturellement, nous étions tous Alsa-
35ciens. A l'aide d'une échelle je monte dans le
grenier, sous le toit, par ime ouverture du plafond.
Le Trésor 31
Je m'avance dans Tobscurîté. Tout à coup, mes pieds heurtent quelque chose: c'était long, ça avait un manche, c'était couvert de poussière. Je prends l'objet, je le jette par l'ouverture dans la mansarde et je crie : 5
'*Eh! les amis, voilà quelque chose! Voyez ce que c'est!"
J'entends le bruit que la chose fait en tombant ; j'entends les compagnons qui jurent à cause de la poussière; j'entends Pierre qui m'appelle d'une 10 voix que je n'oublierai de ma vie :
"Léon! Descends! Ne fais pas de bruit. . . .
C'est sérieux. . . . Descends voir!"
J'arrive, noir comme un ramoneur, au haut de l'échelle; je croyais qu'ils voulaient rire, et jds riais.
Mais les camarades ne riaient pas.
" Ferme la porte, dit l'un ; ça ne serait pas drôle, si les Prussiens nous voyaient."
Je descends. Je vois le plus vieux, Jean, quia© avait à la main ... je peux vous le dire, à vous — im drapeau français. Il le tenait penché, et l'étoffe pendait, bleu, blanc, rouge, près de la fenêtre. . • . . Jean était un homme fort, monsieur. Il avait été brigadier de cuirassiers en 1870. 25 Eh bien! il tremblait des pieds à la tête, en tenant son drapeau. Les autres regardaient ce
drapeau ; ils étaient pâles, comme s'ils voyaient un revenant.
Et alors commence entre nous, à voix basse, une conversation rapide:
s — C'est l'ancien maire, dis-je, qui l'a caché là, dans le grenier, à l'époque de la guerre. Il ne voulait pas le livrer ; il a dit aux Allemands : "Le drapeau, messieurs, je ne l'ai plus, cherchez !"
— C'est beau, ça !
lo — Brave garçon !
— Les couleurs sont fraîches encore.
— Il était enveloppé.
— Baisse un peu le drapeau, Jean ; on pourrait le voir par la fenêtre.
is — Recule plutôt. . . . C'est ça. . . . On ne peut plus te voir de la route.
— Les Prussiens ne le prendront pas celui-là I dit Jean.
— Non! Non!
20 — Où le cacherons-nous?
Nous formions un cercle autour du drapeau.
Alors je réponds, moi :
— Nous le cacherons où il était. Je fermerai l'ouverture. Il attendra le retour des Français.
2S Alors Jean, qui était le plus vieux, relève la hampe, attire le drapeau avec sa main, et l'embrasse. Puis Jean nous fait signe. Chacim à son
Le Trésor
tour embrasse pieusement le drapeau. Je Tembrasse le dernier, je le roule, je remonte au grenier, je dépose le trésor, je ferme l'ouverture. , . .
L'homme fait le salut militaire, et, me regardant avec im air de défi :
— Il dort, le drapeau de France ! dit-il. Personne ne saura où, pas même vous. Adieu, mons sieur I
Je le regarde partir, tranquillement, par le chemin qui suit le bord du fleuve. Comme il commence à faire froid, je rejoins mes compagnons de chasse. ...