‹ Petits contes de FranceChapitre 22 sur 69 · BOUM-BOUM · texte numérisé non relu

BOUM-BOUM

lo L'enfant était dans son petit lit blanc. Le père et la mère étaient au pied du lit. Ils suivaient, anxieux, les progrès de la maladie sur le visage du petit garçon.

Le petit François, Tenfant de Jacques Le- .

15 grand et de Madeleine Legrand, était très, très malade.

Il avait sept ans. Il était si vif autrefois! Mais maintenant il avait ime fièvre. Un soir, ses amis l'avaient ramené de Técole, la tête

20 lourde et les mains chaudes. Et depuis, il était là, dans ce lit. Quelquefois, dans son délire.

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il regardait ses petits souliers dans un coin et disait :

— Jette les souliers du petit François! Petit François ne les mettra plus ! Petit François n'ira plus à l'école . . . jamais, jamais ! 5

Alors le père disait, criait :

— Ne parle pas comme ça, petit François !

Et la mère sortait. Elle pleurait, mais elle cachait ses larmes.

Cette nuit-là, l'enfant n'avait pas de délire; 10 mais depuis deux jours il inquiétait le médecin. Le petit était las, silencieux, triste. Il ne voulait rien prendre. Il n'avait plus de sourire sur ses pauvres lèvres, et ses yeux hagards cherchaient quelque chose, là-bas, très loin. 1$

— Là-haut ! peut-être ! pensait Madeleine.

Quand la mère lui donnait ime tisane ou im peu

de bouillon, il refusait. Il refusait tout.

— Veux-tu quelque chose, François?

— Non, je ne veux rien ! ao Le docteur avait dit :

— Vous êtes le père et la mère, vous connaissez 'bien votre enfant. Cherchez quelque chose pour

ranimer ce corps, pour rappeler à terre cet esprit qui court après les nuages! 95

Et il était parti.

— Cherchez !

Ouï, sans doute, ils' le connaissaient bien, leur François ! Ils savaient combien le petit aimait à aller à la campagne le dimanche et à revenir à Paris, sur les épaules du père, combien il aimait

s à aller aux Champs Elysées voir Guignol. Jacques Legrand avait acheté pour François des soldats et des images; il les découpait, les mettait sur le lit de Tenfant, les faisait danser devant les yeux du petit.

lo — Vois-tu? ça, c'est un général! Nous avons vu un général, tu sais, au Bois de Boulogne ? Si tu prends bien ta tisane, je t'achèterai im général, un vrai général avec une tunique de drap et des épaulettes d'or. Le veux-tu? Le veux-tu, le

is général ? Réponds !

— Non, répondit Tenfant, d'une voix fiévreuse.

— Veux-tu un pistolet, des billes?

— Non, répétait la petite voix.

Et à tous les pantins, à tous les ballons que ses 20 parents lui promettaient, il répondait:

— Non! Non! Non!

— Mais, que veux- tu, enfin, mon François? demanda la mère. Voyons, il y a bien quelque chose que tu veux ! Dis-le à ta maman.

as Alors l'enfant tendit la main vers quelque chose d'invisible, et d'un accent bizarre répondit :

— Je veux Boum-Boum !

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Boum-Boum l

La pauvre Madeleine, effarée, regarda son mari. Que disait le petit? Etait-ce encore le délire?

Boum-Boum !

Elle ne comprenait pas. Elle avait peur de ces s mots singuliers que Tenfant répétait:

— Oui, Boum-Boum! Boum-Bomn! Boum- Boum ! Je veux Boum-Boum !

La mère avait saisi nerveusement la main de Jacques, disant très bas : 10

— Que dit-il, Jacques? Il est perdu !

Mais le père avait sur son visage un sourire presque heureux.

— Boum-Boum ! Ah ! je sais, dit le père joyeusement. 1$

Un lundi de Pâques, il avait conduit François au Cirque. Il entendait encore les grands éclats de joie de Tenfant, son bon rire, lorsque le clown, le beau clown, à chaque tour, poussait le même cri, répétait le même mot, accompagné par un 20 roulement de l'orchestre: Boum-Boum!

Boum-Boum! Et chaque fois qu'il arrivait, Boimi-Boum, le cirque éclatait en bravos, et le petit riait. Bomn-Boum ! C'était ce Boum- Boum, c'était le clown du cirque qu'il voulait voir, 25 qu'il voulait avoir, le petit François. Mais com-

ment le voir? Comment l'avoir, puisqu'il était là, sans forces dans son petit lit blanc?

Le soir, Jacques Legrand apporta à Tenfant im

down qu'il avait acheté très cher dans un

s magasin: le prix de quatre journées de travail.

L'enfant regarda un moment le joujou; puis,

tristement :

— Ce n'est pas Boirni-Boxmi ! Je veux Boum- Boum!

10 Alors Jacques alla au Cirque, demanda l'adresse du clown. Timide, il monta ime à ime les marches qui menaient à l'appartement de l'artiste à Montmartre. Peut-être que le clown consentirait à venir voir François I Lui, Jacques Legrand,

15 là, chez Boum-Boum! Comment Boum-Boum allait-il le recevoir?

Ce n'était plus Boum-Bomn! C'était M.

Moreno qui reçut Jacques dans un appartement artistique. ;

20 Jacques regardait, ne reconnaissait pas le clown . et tournait entre ses doigts son chapeau. L'autre attendait. Alors le père s'excusa :

— Pardon, excuse . . . mais enfin, c'est pour im petit. Un gentil petit, monsieur. Et si intel-

asligentl Toujours le premier à l'école! Un rêveur, ce petit ! Oui, un rêveur I Et la preuve ... la preuve. ... La preuve, c'est qu'il veut

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vous voir, qu'il pense toujours à vous et que vous êtes là, devant lui, comme une étoile qu'il regarde. Jacques n'osait regarder le clown. Qu'est-ce qu'il allait dire, Boum-Boum?

— Vous demeurez? demanda Boùm-Boum. s

— Oh ! très près ! Rue des Abbesses ! .

— Allons! dit l'autre. Il veut voir Boum- Bomn, votre garçon? Eh bien, il va voir Boum- Boilm. f

Lorsque la porte s'ouvrit devant le clown, 10 Jacques Legrand cria joyeusement à son fils:

— François, sois content ! Voilà, Boum-Boum ! Et l'enfant eut sur le visage im éclair de joie.

Il tourna la tête vers les deux hommes. Qui était ce monsieur en redingote à côté de son père? Quiis était ce monsieur qui lui souriait et qu'il ne connaissait pas? Quand on lui dit: "C'est Bomn- Boum!" sa tête retomba tristement sur son oreiller.

— Non, répondit l'enfant de sa voix désolée, 20 non, ce n'est pas Boum-Boum.

Le clown, debout près du petit lit, regarda le malade avec une douceur infinie et dit en souriant :

— C'est vrai, ce n'est pas Boum-Bomn I

Et il partit. 35

-T Je ne le verrai pas, je ne le verrai plus, Boum-Boum ! répétait l'enfant. Boum-Boum est peut-être là-bas, là-bas, où le petit François ira bientôt.

s Une demi-heure après ... on ouvrit brusquement la porte. Dans son costume de cirque, sa bonne figure enfarinée, Boum-Boum, le vrai Boum- Boum, le Boum-Boum du cirque, le Boum-Boum du petit François, Boum-Boum parut !

xo Et sur son petit lit blanc, riant, pleurant, heureux, sauvé, Tenfant frappa de ses maigres petites mains, cria avec gaieté :

— Boum-Boum ! C'est lui, c'est lui, cette fois 1 Voilà Boum-Boum ! Vive Boiun-Bomn ! Bonjour,

1$ Boum-Boum !

Quand le docteur revînt, ce jour-là, il trouva

assis sur le lit du petit François, un clown qui

faisait rire le petit et qui lui disait en remuant

un morceau de sucre au fond d'une tasse de

20 tisane :

— Tu sais, si tu ne bois pas, petit François, Boum-Boima ne reviendra plus.

Et l'enfant buvait.

— C'est bon, n'est-ce pas?

as — Très bon ! merci, Boum-Boum I

Boum-Boum

— Docteur, dit le clown au médecin, ne soyez pas jaloux. Mais je crois que mes grimaces sont aussi bonnes que vos ordonnances pour le petit malade.

Le père et la mère pleuraient ; mais, cette fois, c'était de joie.

Et tous les jours, une voiture s'arrêtait dans la rue

des Abbesses et un homme descendait, enveloppé

s dans un pardessus cachant son costume de cirque.

— Qu'est-ce que je vous dois, monsieur? dit Jacques Legrand au clown, lorsque l'enfant sortit pour la première fois, car, après tout, je vous dois quelque chose!

lo Le clown tendit aux parents ses deux mains :

— Une poignée de main ! dit-il.

Puis, posant deux baisers sur les joues roses de l'enfant :

— Et, dit-il en riant, la permission de mettre issur mes cartes de visite:

Boum-Boum

Docteur acrobate, médecin du petit Français.

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