JULIE
Tu m'as dédaigné, Charlotte, et je pars; cependant ne crois pas que, si je suis seul, je sois con^ damné à l'isolement par le dédain de toutes les femmes. Non, si j'avais voulu, moi aussi, être inconstant, j'aurais pu l'être; je te dirai mieux, j'ai voulu être inconstant, mais j'ai reconnu que mon cœur ne le pourrait pas.
Elle se nommait Julie, comme PHéloïse de Rousseau, elle était fort gentille, jeune, naïve, affable, douce et brune; c'était une jeune fille sans chagrin, sans ambition, sans projets pour l'avenir, heureuse de tout, d'une fleur, d'un papillon volant dans l'air j d'une chanson rustique; elle
me vit un jour que j^avais encore les yeux humides des pleurs que tu m^avais fait verser.
Elle eut pitié de moi; elle s^assit sans façon à mes côtés, puis elle me regarda d'un air doux et tendre, et elle me dit mille folies ! que j'étais un rêveur, un mauvais faiseur de châteaux chimériques, une mauvaise tête fantastique^ que sais-je? Elle ajouta que le mouvement c'était la vie, que la joie c'était le bonheur, que c'était un grave contresens d'être jeune et malheureux; puis elle me parla de sa mère, de son vieux père, de ses travaux commencés, de sa peinture, de ses vers, de ses caprices, et du bal du lendemain, et de la robe blanche qu'elle mettrait, et du ruban, et de la fleur qui parerait son corset; et elle m'assura que je serais son cavalier toute la soirée, que je dansais bien et avec grâce quand je voulais; que les femmes seraient belles à ce bal, qu'il y en aurait beaucoup. «Jamais de plus belle que vous, Julie », lui dis-je à la fin.