LE NAUFRAGE
Et je pars ! Adieu. Moins heureux suis-je, hélas ! que le plus pauvre matelot du port que sa femme attend sur le rivage, le cœur inquiet et les yeux en pleurs. Pauvre femme qui consulte l'orage, qui se trouble aux moindres changements du ciel, et qui pense à sa pauvre famille et à son veuvage prochain.
Et moi aussi, je pars pour ne plus revenir.
Fasse le ciel que je ne sois pas errant longtemps dans ce monde inhabité pour moi ! Je préfère à l'exil une tempête f^ivorable qui me brise contre
les rochers de la patrie. Et puis, c'est beau, une tempête dans une mer agitée : le vent siffle, la mer gronde, le vaisseau flotte tantôt dans l'abîme, tantôt dans le ciel. Cependant les passagers jettent leurs richesses à la mer, déesse inexorable! les matelots jurent, le capitaine est calme, les femmes prient : moi seul, ô mer ! je n'ai pas d'or à te jeter; moi seul je n'ai ni blasphème, ni prière, ni regrets, ni remords : je suis seul.
Adieu, Charlotte.
LE
EPUis que nous avons changé de méthode dans Tétude des mœurs et que nous sommes demeurés convaincus que ]a vieille manière de Théophraste, assez adroitement rajeunie par La Bruyère, s'occupait beaucoup trop de petits faits matériels de la vie et de rhumanité extérieure pour qu'elle pût arriver jamais à une parfaite connaissance de Thomme moral, j'ai remarqué fort souvent que dans cette nouvelle carrière de l'observation, que nous nous sommes frayée aussi près que possible de la comédie de Molière, c'était une grande condition de succès de posséder une de ces vues basses et incertaines, détestables quand il faut voir les
objets d'un peu loin et qui les voient comme dans un nuage, excellentes au contraire quand elles se sont assez rapprochées de Tobjet de leur étude pour le soumettre à leur inflexible analyse. De ces myopies si désirables, je j^ossède la plus complète qui soit en France; et je puis en parler en maître. Grâce à elle, je suis le roi d'un monde poétique jeune et beau, que je colore à mon gré quand il s^élance devant moi au hasard; hommes et femmes, jeunes gens et vieillards, au bois de Boulogne, par exemple, dans quelques allées mystérieuses, et que je n'ai rien de mieux à faire qu^à m'entourer d'images riantes. Grâce encore à ce don de nature, si par malheur j'ai besoin de réalité et de positif, je m'approche de plus près, je me pose comme un marbre devant ma victime, et sans être intimidé de son regard, qui ne va pas jusqu'à moi, je plonge dans tout son être, et ce qu'elle a de hideux, je le découvre du premier coup d'œil. J'ai donc vu d'affreuses choses de près ! de loin j'en ai vu de charmantes, tout cela parce que je n\y vois pas. Affligez-moi au contraire d^une de ces vues perçantes qui, le soir, peuvent lire Pheure et la' minute au cadran enflammé de THôtel-de-Ville^ et qui pourraient distinguer à l'Opéra une danseuse dans la foule et lui rendre son individualité et son nom de simple bourgeoise en robe blanche
et en chapeau de paille, alors adieu pour moi l'observation, et le monde, et cette douteuse couleur qui le pare; ce n^est plus qu'un monotone ensemble d'objets sans confusion et embarrassés de toute la symétrie d'une ménagère hollandaise qui frotte ses pots d'étain pour faire penser qu'ils sont d'argent; alors adieu tout le charme de mes rêveries, adieu mon droit de m'approcher assez près d'une femme pour respirer Todeur de la fleur qu'elle porte à son corsage, sans être ni indiscret, ni impoli ; adieu surtout l'histoire que je vais vous raconter; seulement je suis assez modeste pour être persuadé d'avance que j'y perdrais plus que vous.
Il y a bientôt un an de cela. Je respirais l'air du matin au Luxembourg, beau jardin si désert et en même temps si rempli d'une liberté bourgeoise et sans cérémonie, lorsque sur un vieux banc adossé à la Diane chasseresse dont la main droite étendue semble vainement chercher les cornes de son cerf, emportées, comme tant d'autres choses, par le tourbillon révolutionnaire ; j'aperçus un homme d'un âge mûr, à l'air soucieux et ennuyé, ce qui me le fît prendre tout d'abord pour un vieux professeur de collège que j'ai perdu de vue depuis longtemps. Je ne sais pourquoi un grand désir me survint de parler à cet homme,
dont les fatigantes et grotesques leçons avaient laissé chez moi de profonds souvenirs, toujours est-il que je Tabordai presque malgré moi, et que je me sentis soulagé lorsqu'après les premiers mois l'homme que j^abordai m^arréta. « Vous vous méprenez, Monsieur, me dit-il, je ne suis pas celui que vous pensez; cependant, si vous ne cherchez que Thomme le plus ennuvé et le plus fatigué de la vie qui soit dans le monde, votre méprise n'est pas grande. » En même temps il poussa un grand soupir en souriant à demi; je n'avais jamais vu sourire ainsi.
« Je vous plains fort, Monsieur, lui répondisje, Tennui est une des maladies incurables de notre siècle, la seule découverte peut-être de la poésie moderne; c'est un mal qui tue et qui consume, quand on ne peut pas en connaître les causes et adopter des remèdes violents.
— Hélas! reprit Tinconnu, la cause de mon ennui à moi, je la connais, elle est sans remède; mon étrange spleen n'est pas anglais, je vous prie de le croire, je ne suis pas assez riche pour avoir touché au dégoût, et ce n^est pas avec mon indemnité d'émigré que la satiété me serait connue. D'un pareil mal je serais honteux, aussi honteux que si mon malaise avait sa source dans vos émotions de tristesse comme vous vous la seriez faite il n'v a
pas dix ans. Non, non, ce ne sera jamais Timagination qui me tuera comme un illuminé d'Allemagne. Plût au Ciel que ce fût là ma mort! Je crois, au contraire, que, si je suis à plaindre, c'est parce que Pimagination m'a manqué. J'en ai eu trop peu, et voilà mon seul malheur.
« Je n'ai rien compris à ce monde fantastique que notre histoire a fait surgir, j'ai été sourd à toutes les évocations, à tout le drame de la poésie moderne, froid, muet, insensible, sans étonnement, sans plaisir, sans intelligence ! le siècle a marché sans que j'aie pu faire un pas; et pourtant entre ces deux mains que vous voyez fortes encore et nerveuses tous les événements du monde ont passé; elles ont écrit pour Phistoire les faits les plus mystérieux et les plus compliqués de la politique moderne; de tout cela malheureusement il ne m'est rien resté, rien de plus que ce qui reste sur le parchemin que la main d'un religieux de couvent a débarrassé des vers de Virgile ou d'Homère pour y substituer les mémoires de son église et le compte de ses revenus. »
Cette violence d'émotion porta à son comble ma curiosité et mon inquiétude. Je commençai à craindre que le mystérieux vieillard ne voulût plus m'expliquer sa singulière maladie; je craignais que son emportement ne lui eût pas laissé
assez de puissance sur ses souvenirs ; heureusement qu'il revint bientôt à lui-même, et alors il se mita me raconter sa vie avec une naïveté que je ne pourrai jamais reproduire, grâce à cette phrase prétentieuse et musquée qui me poursuit malgré moi. Il reprit donc la parole en ces termes :
« Je vais vous dire où commença ma vie. Ce fut dans les bois du Raincy; ils étaient plus touffus et plus frais qu'aujourd'hui, et dans ma jeunesse, à peine échappé aux leçons d'un vieux jésuite, je me plaisais à y lire les beaux vers du père Vanière, le Virgile de la société. Je me souviens même fort bien que je préférais le Prœdium rusticum aux Géorgiques ; j'y trouvais plus de pratique^ plus de bonne et suave odeur de ferme et de labeur, quelque chose de plus champêtre et de plus simple. Je relis encore souvent le Prcedium rusticum; il me paraît aussi beau qu'à dixneuf ans, seulement à dix-neuf ans j'avais plus de distractions quand j'étais dans le bois; les gardes passaient, le cor sonnait, les meutes couraient, le cerf pleurait, et souvent à midi mon regard s'arrêtait encore plus attaché ; ce fut d'abord une fugitive vision, un rêve, une ombre, le bruit d'une robe flottante et d'un soulier neuf. Puis après plus de cor, plus de chiens, plus d'oiseau dans l'ombre.
plus de lapins dans le terrier, plus de jeune biche le soir prenant ses ébats au clair de la lune, plus de sangliers en troupe dévastant sans pitié la moisson du paysan. Plus de père Vanière, je ne vis plus qu'elle, elle seule^ quand elle allait un panier à la main chercher le dîner de son père.
Et quand ma vision se fut approchée davantage^ quand enfin elle fut rendue sensible et que je pus voir cette riante image de jeune fille sMpanouir et se colorer doucement au souffle de ses dixsept printemps, je ne fus plus qu'à elle, c'est-àdire moitié crainte, moitié espérance, et par-dessus tout du bonheur. Cette position d'un jeune homme qui n'a rien de mieux à faire qu'à aimer et à lire des vers champêtres est une ravissante position. Justement ma jeunesse s'écoulait au milieu de l'enfantement pénible d'une société nouvelle, j'étais né au bruit de la monarchie croulante ; deux abîmes me séparaient ainsi de la vie active; d'ailleurs, à quoi bon la vie active quand on a tant d'amour et qu'on est sûr de trouver le repas du du soir et un abri?
Je voyais Maria tous les jours. Maria était une fille à la fois grave et folâtre, sérieuse et enjouée; vous lauriez entendue (et alors, jeune homme, il y avait du danger à l'entendre), vous l'auriez entendue à la fois élever mille plans fan-
tastiques pour mon bonheur, ou me prêcher tendrement le travail et Tavenir. Elle avait été habituée au travail. Seulement je ne pouvais me figurer à quel travail; plusieurs fois elle avait tenté de me l'expliquer, je n^avais jamais pu le comprendre; tout ce que j'avais pu faire, c'était de me persuader qu'il s'agissait de quelque langage invisible et mystérieux établi à travers les airs sur tous les points de la république; mais après plus ample réflexion je tombais dans mon incrédule méfiance, et je finissais par sourire en me figurant ma jolie Maria à la tête de tous les mystères du cabinet.
Cette occupation si étrange était pour moi un inépuisable sujet de conversation. « Tu crois donc, petite Maria, lui disais-je souvent, que ton père est le possesseur de ce grand secret? » Et elle recommençait vingt fois les mêmes descriptions. Un fanal au sommet d'une montagne, deux bras longs, élevés et mobiles, un vieillard à Toeil fixe et dans l'attitude du recueillement, donnaient aune nouvelle de la frontière une rapidité égale à celle d'un rayon de soleil; souvent même Maria suppléait à ses mains débiles, saisissant les bras de la machine et la faisant mouvoir avec la même soudaineté ! Et moi, je pressais cette main si jolie, je l'embrassais en vrai jeune homme; et soudain
Miiria, légère comme un sylphe, se perdait dans le bois pour retrouver son père.
Quelquefois elle arrivait épuisée de fatigue. « 11 y a des révolutions dans le pays, me disait- elle tristement, j'ai peut-être fait tomber bien des têtes aujourd'hui; les chefs du gouvernement sont en fureur; depuis le lever du soleil chaque minute apporte un ordre ou une réponse; c'est à peine si j'ai le temps de penser à toi. » Disant cela, elle appuyait sa tête sur mon épaule, ses bras fatigués retombaient sur sa taille charmante : on aurait cru qu'elle dormait si elle n'avait pas été si calme.
Un autre jour (et je m'en souviens fort, car le froid était grand, et chez mon père nourricier la misère faisait déjà murmurer contre le morceau de pain qu'on me donnait au préjudice des fils de la maison, et d'ailleurs la terreur, devenue plus forte, m'avait fait condamner, grâce au nom de mon père, à l'exil ou à la mort). Maria vint à moi pâle et tremblante, et seulement vêtue de sa robe d'été, blanche comme la neige qui couvrait la terre. c( Je suis perdue, mon ami, me dit-elle, perdue; mon père est mort de froid, un autre va le remplacer, plus d'asile; encore si tu avais un toit de chaume à m'offrir; mais, hélas! pauvre exilé, toimême, que vas-tu-devenir? » Puis elle levait les
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yeux en Pair, et au milieu d\in nuage grisâtre et immobile elle me montrait le donjon qu^elle habitait, près des cieux, comme un ange ; ce fut alors et pour la première fois que je connus la pauvreté.
Je serrai Maria dans mes bras, je Tenveioppai de mon mieux dans un méchant manteau noir que m^avait jeté un proscrit, et pendant que sa jolie tête, un instant réchauffée par mon haleine, reprenait une légère teinte rose, « Maria, lui dis-je, moi aussi je suis sans asile, moi aussi je n'ai plus de famille, il faut que je parte aujourd'hui si demain je ne veux pas mourir; mais courage. Maria, viens, conduis-moi à ta demeure; je suis à toi à présent, ta maison sera la mienne, ton travail sera le mien; je t'ai souvent entendue dire que ton vieux père n'était plus assez robuste, je remplacerai ton vieux père; nous seuls nous savons qu'il est mort, les sbires ne viendront pas me chercher à sa place, vois-tu, je suis fort, mon regard percerait la nue; bonne Maria, viens avec moi, nous vivrons au milieu des nuages, nous serons heureux là-haut, nous serons riches làhaut, innocents, heureux, tranquilles ; le dîner de ton père doit suffire à ton époux ! »
Maria m'écoutait, son cœur battait vivement dans sa poitrine, elle était défaillante, et cependant
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heureuse ; seulement mon projet Péblouissait. « Je le veux bien, dit-elle enfin; viens, viens avec moi, pauvre émigré, viens, tu seras mon époux, et je serai ta femme; je serai pour toi un monde et une patrie. » En même temps elle m'avait pris par la main^ elle m'entraînait en courant, et je trouvais encore qu'elle n'allait pas assez vite.
Arrivés à Tendroit le plus élevé du parc, une haute tour au pied de laquelle une petite porte basse et noire était placée nous arrêta dans notre marche. Nous n'avions pas encore dit un seul mot. a Vois-tu cette tour? me dit Maria. Il est encore temps^ cher Oscar, il est encore temps de reculer, peut-être pourras-tu sans danger arriver à la frontière; songes-y. Une fois entré là, tu ne pourras plus en sortir; là, plus de communication avec les hommes, tu es mort à la place de mon père, qui doit revivre à ta place jusqu'à ta mort; là, plus personne que moi, moi seule; seule, entends-tu. Oscar? et, pour unique moyen d'existence, un langage sans intelligence pour nous, des signes mystérieux qui ébranleront le monde sans que nous en éprouvions la moindre commotion. Tu es jeune, tu es savant, tu es fort; j'ai bien peur que le chagrin ne te dévore avec ton premier amour. >■> En même temps Maria attachait sur moi ses deux yeux bleus et voilés,
dans lesquels brillaient encore les larmes qu^elle venait d'essuyer.
Je ne répondais rien à ce discours, je ne l'entendais même pas. La porte s'ouvrit et se referma sur nous. Il fallut monter longtemps; mais, grand Dieu ! arrivé au sommet de la plate-forme, quel imposant spectacle! La forêt s'étendait à nos pieds comme un tapis de neige. Voilà tout Paris avec ses tours et ses dômes, et son fleuve brillant comme un miroir ! Au milieu de la tour était fixée cette grande potence, qui m'avait paru si petite d'en bas, immobile et effrayante; à l'extrémité opposée était une cabane d'un très pauvre aspect, ce Reste là, reste, me dit Maria, ne vois-tu rien dans le lointain? — Rien, Maria, un léger nuage qui s'enluit, poussé par le vent. — Ne vois-tu rien qui s'agite dans l'air ? » Et tout d'un coup : « Prends cette corde, me dit-elle, mon Oscar, sois docile, ou nous sommes perdus; vois-tu? voilà le signal : fais un mouvement à gauche... à droite à présent... Tu te trompes. Oscar, on te fait signe de recommencer; » et la pauvre enfant paraissait anéantie.
Pour moi, j'étais tout regard, tout oreille, tout âme ; je dévorais les signaux, je parvins à les imiter; mais le vieillard que je remplaçais était bien vieux et bien lent, quoique le plus habile de tous en même temps. Maria semblait renaître,
« Nous sommes sauvés ! » dit-elle encore toute tremblante de son émotion. Telle fut ma première leçon ; Dieu et Maria me prirent en pitié, et désormais je fus sûr des mouvements de la machine.
Le même soir, Maria et moi nous donnâmes la sipulture à son père. Le bon vieillard avait lui-même préparé sa tombe, pour venir au secours de sa fille même après sa mort. Il fut enseveli au pied de la machine à laquelle il avait consacré sa vie; nous plantâmes une petite croix sur sa pierre tumulaire. Hélas ! et nous aussi nous étions dans la tombe, sur nous aussi pesait une croix funèbre ; seulement il nous fallait la porter.
Le lendemain je mis tout en ordre dans notre demeure, elle venait de s^agrandir de toute la chambre de Maria, de tout son mobilier de jeune fille, de son miroir à demi brisé surmonté du dernier rameau de Pâques, de son chapelet à grains de corail qui lui servait de collier aux jours de fête, d^une vieille table de sapin et de quelques volumes dépareillés du Don Quichotte de Cervantes ; voilà tout notre mobilier. Le lit de son père était devenu notre lit nuptial; c^était un petit lit de campagne tout en fer, Tair vif de ces hauteurs en avait dévoré le vernis grisâtre; contre l'habitude ce lit était placé sur le devant de la cabane, de sorte qu^il était impossible de perdre de vue le
télégraphe, et qirà mon premier regard le matin je voyais d'un côté sa charpente informe et menaçante, même avant d'avoir pu sourire au sommeil de ma jeune épouse, souriant comme elle et aussi calme que son cœur.
Vous ne sauriez croire combien me fut pénible la vue continuelle de Tinstrument auquel j^étais attaché. Cette espèce d^idée fixe, plantée malgré moi devant ma demeure et me poursuivant à toute heure du jour, par sa présence, et même par son ombre le soir, dont les formes gigantesques s'élevaient jusqu^au toit de ma cabane, me faisait Teffet d'une cruelle moquerie dont Fauteur serait invisible. J'avais beau vouloir fuir ou penser à autre chose, Tidée fixe était là, toujours là, et, si par hasard je parvenais à l'oublier un instant dans les bras de Maria, Maria pour me remplacer tenait son regard incessamment attaché sur la machine. Maria était inquiète et tremblante; au moindre froissement dans Tair, elle me repoussait à mon poste, et alors, dans le plus profond silence, nous regardions dans le lointain pour y découvrir quelque signal à répéter.
J'étais seul une fois chaque jour. Maria allait dans le village voisin à l'heure de midi chercher notre repas de la journée, et, après quelques mois d'habitude, je profitais de ces instants pour élu-
dier le monde qui m'entourait. Tout ce monde était placé si bas au-dessous de moi qu'aucun son n^arrivait jusqu'à mon oreille, car alors on avait proscrit le son des cloches. Toutefois, ma vue suppléait à Pouïe, et la réflexion faisait le reste. J'étais entré dans mon donjon bien jeune et bien ignorant des choses de la terre. Je n'avais à moi que le nom du roi et de quelques princes de sa famille, alliés dans mon souvenir à de sanglantes et exécrables renommées; mais de notre histoire présente je ne savais rien ; j'ignorais surtout qu'une révolution pût finir. Cependant, au milieu même du parc que j'habitais, plusieurs révolutions se passaient et je les annonçais à la France entière sans que moi seul je m'en doutasse. Le calme qui m'entourait était si profond que la vie sociale s'écoulait pour moi comme un songe fantastique- Cependant tel est le besoin de science et de vérité qui nous agite que je me faisais une histoire à ma manière, donnant un sens à tous les signes que je répétais dans le ciel, à tous les mouvements qui glissaient sur la terre au-dessous de moi , comme un peuple d'ombres au sixième livre de VEnéide.
De ces signes perdus dans les airs comme un vain bruit, je ne saurais vous dire quelque chose; figurez-vous une écriture en chiffres qui n'est
comprise que par deux personnes. Mais des mouvemenis qui se passaient sur la terre, tout monotones qu'ils étaient, j'ai conservé un profond et puissant souvenir; c'était une chose si intéressante pour moi de voir glisser des hommes sous mes pieds et souvent d'être obligé pour les voir de traverser du regard Torage que je dominais ! Et puis, quand j'avais vu tout cela et que la nuit était assez tombée pour envelopper tout le télégraphe, je laissais reposer jusqu'au lendemain ses bras gigantesques; j'allumais la lampe, dont les rayons plus purs annonçaient notre éloignement de la terre, je m'asseyais tout à côté de Maria, et, pendant qu'elle était occupée de quelque ouvrage à l'aiguille, vis-à-vis d'une estampe de Doit Quichotte, je lui parlais lentement, longuement, je lui racontais ce que j'avais vu et appris dans ma journée.
Un jour, une foule en tumulte s'était précipitée dans le parc. Au milieu de la dévastation et du ravage, elle enleva le maître de ces vastes domaines, et, poursuivant ses recherches dans cet asile de la grandeur et de la fortune, je la vis, à mon grand étonnement, découvrir un palais caché dans la terre, le mettre à nu et lui enlever son enveloppe de gazon et de verdure. Non, jamais tant de richesses ne s'étaient offertes à mon regard. C'étaient
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de toutes parts des vases antiques, des meubles précieux, des tableaux et des statues, des vins de mille sortes, des tables toutes prêtes pour les banquets, des bains tout parfumés, un théâtre chargé d'actrices en habits de fête, tout un peuple dévoué à mille plaisirs nocturnes, quelques jeunes filles pleurantes et honteuses de revoir la lumière du soleil, des vierges du Seigneur enlevées aux autels, reconnaissables à leur habit; tout cet ensemble de luxe et de volupté, de débauche et de puissance, de vertu séduite et de vice sans honte et sans rougeur, était tristement éclairé par mille flambeaux que vous eussiez pris de loin et en plein jour pour des flambeaux funèbres sur la tombe de quelque héros renversé.
Et Maria me demandait Texplication de cette histoire.
a Le peuple se fait justice, Maria, lui répondisje, il vient de détruire un repaire, il vient de rendre au toit paternel les malheureuses qui en étaient arrachées , il traîne devant son seigneur et suzerain le maître féodal de ces beaux lieux; justice est faite, Maria. » Et, en effet, le lendemain le palais ne fut plus qu'un monceau de ruines ; on avait tout détruit, tout, jusqu'au lac qui protégeait de ses eaux mensongères cet asile consacré à des voluptés sans frejn.
Le chef de cette maison royale ne reparut plus au milieu de ses vassaux ; ses vassaux furent dispersés; la terreur et le silence régnèrent dans la forêt. Cependant, toujours fidèle à ma vocation et trop heureux d^être à Maria et de vivre dans les airs à l'abri de toutes les recherches, j'agitais chaque jour mon télégraphe, toujours aussi intéressé à ce travail que lorsque vous trouvez par hasard dans votre route un sourd-muet qui vous implore, qui s'est égaré, que vous voudriez secourir de tout votre cœur, et que vous abandonnez faute d'entendre sa prière et ses vœux.
Cependant les jours, les mois, les années s^écoulaient pour nous dans ce bonheur si monotone et pourtant si délicieux. Les pages de Thistoire que je me faisais à moi-même avançaient aussi peu qu^un roman d^amour écrit par un jeune homme ému des souvenirs de la veille et des espérances du lendemain. Il en est ainsi de mes annales à moi , le second chapitre arriva longtemps après le premier. Par un beau soleil de mai, les portes du manoir silencieux s'ouvrirent avec fracas, une foule de valets se précipita dans les allées, un palais brillant et frais fut élevé comme par enchantement; soudain vous eussiez dit toute une cour, des femmes charmantes, des épaulettes d'or; et, pour présider à la fête, le maître du châ-
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teau en habit noir, avec le sourire du contentement, sans orgueil ni fierté. Ce spectacle m^amusa. Il est triste, en effet, d'avoir sous les yeux de si belles demeures et de les savoir inhabitées, de ne pouvoir rien imaginer sous ces ombrages, de savoir que ces roses vont mourir sur leurs tiges et ces beaux fruits tomber inutiles au pied de l'arbre qui les porta.
Le soir, appuyé sur la légère balustrade et la tête à demi cachée sous le bras de Maria, dont rétoile resplendissait au-dessus de sa tête, je prêtais Poreille à une harmonie céleste, je dévorais ces voix de femmes accompagnées de sons plus graves, j'assistais à ces banquets somptueux, éclairés de mille feux que redoublaient encore le diamant et le cristal.
« Ne sais-tu pas une nouvelle, Maria? lui dis-je après un moment d'admiration muette, ne sais-tu pas que voilà nos maîtres du château revenus? Je n'ai jamais vu chez eux tant de magnificence et d'éclat; autrefois ils se cachaient sous la terre pour être heureux, aujourd'hui ils ne craignent plus le grand jour, les voici corrigés à jamais. »
A ces mots. Maria se mit à rire, elle avait un sourire à la fois si doux et si railleur qu'il était impossible d'y résister.
a Qu'avez-vous à rire, jeune folle? il me semble que j'ai parlé très sensément.
— Hélas! dit Maria, noble historien, prenez garde aux moulins à vent : cet homme que vous voyez là-bas entouré de courtisans et de valets, suivi de tant de musique et de tant de jolies femmes, c'est bien le maître du château, mais ce n'est pas un prince ; c'est un homme de finance, un traitant comme vous l'auriez nommé autrefois, et, s'il se divertit en plein jour, c'est parce qu'il n'est pas encore assez grand seigneur pour avoir des souterrains.
« En vérité, ajoutait Maria, c'est bien la peine de donner chaque jour tant de nouvelles à la France pour les savoir si peu ! tes mains sont peut-être les seules qui ne gardent rien de ce qu'elles touchent, mon ami. »
Et cette piquante sortie, si vive d'abord, se terminait par un soupir mélancolique : car, dans notre position, le bonheur même avait quelque chose de sévère et de réservé ! c'est un si lourd fardeau que le bonheur qu'on ne peut faire envier à personne !
Quelques jours plus tard , nous vîmes de grand matin des agents de la force publique enlever le nouveau maître du château au milieu de son sommeil ; il sortit, ses palais de bois croulé-
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rent, ses amis, à peine remis de leur dernier festin, se dispersèrent, le silence revint, et tout fut dit, il ne reparut plus là.
Et chaque jour je faisais mouvoir les deux bras de mon télégraphe, et je tentais de deviner quels mots je retraçais, et je ne me couchais jamais sans gémir de cette obscurité, et j'étais grondé et embrassé par Maria.
a Vois-tu, dis-je à Maria un matin, vois-tu làbas sur la collinecegroshommede cinq pieds, bottes longues et petit chapeau, qui se promène d'un air grave et soucieux ; tu verras , Maria, que ce sera encore quelque homme de fortune que le hasard aura fait le maître du parc. »
Nous avons appris depuis que cet homme se nommait Bonaparte; il ne reparut là, lui aussi, qu'une seule fois pour n'y plus revenir.
Quelquefois je disais à Maria :
« Pourquoi donc, Maria, resterions-nous toute notre vie sur cette montagne factice ? C'est une si belle chose que les champs et le gazon sur lequel on se couche, et le bruit des hauts peupliers qui agitent leurs belles têtes , et le murmure du frais ruisseau, et l'odorante vapeur de la vache nourricière, quand elle rentre à la ferme en agitant sa sonnette, et le bêlement des troupeaux, et les danses des villageois le dimanche, et le pauvre qui
VOUS tend la main sur la grande route, et la prière en commun dans la chapelle! Maria, nous sommes mal ici, le printemps nous dévore, Thiver nous tue ; pas de zéphir ici, nous sommes trop élevés pour ses ailes légères, ici les tempêtes et les orages, et cette fatigante machine à mouvoir. Partons, Maria, fuyons; viens, revenons sur la terre; la terre est si belle, la terre la plus aride est préférable à ces larges dalles qui laissent à peine pousser dans leurs fentes un brin d^herbe que le vent dessèche aussitôt.
— Partons, disait Maria; inais où fuir, cher Oscar? Ne te souvient-il pas que la mort pèse sur ta tête? Toute la terre est bien grande, nous n^en possédons pas un morceau, pas de quoi m^ensevelir quand je neseraiplus. Vois-tu, jesuisnée ici, Oscar, mon père y est mort; j'y tiens comme à une patrie; ici nous sommes les rois, rien au-dessus de nous que le ciel. Ici, nous avons une cabane et du pain, nous pouvons nous aimer en paix et en liberté, nous sommes riches et heureux; restons ici, Oscar! Quand bien même nous pourrions vivre à présent sur la terre, il n'est plus temps, nous ne saurions plus parler comme les autres hommes; hélas! saVons-nous à quelles révolutions ils ont été exposés depuis nous? y).
Puis elle s'arrêtait tout à coup.
c( Prends garde, s^écriait-elle, vite à ton poste, le signal est donné! «
Et je me mettais encore à répéter ces maudits signaux, dont tout à Theure je ne voulais plus.
Une fois cependant, après tant d^années d'exil, le désir de revoir la terre l'emporta dans mon cœur. C'était une soirée d'automne, dont le vent froid et sec annonçait déjà l'hiver; je laissai Maria à ma place, et je descendis dans la forêt. Les feuilles mortes jonchaient la terre, quelques feuilles jaunes et rares couronnaient le sommet des arbres, je ne reconnus plus la forêt où s'était écoulée ma jeunesse ; je fus près de revenir sur mes pas, de frayeur, mais la curiosité l'emporta, et je marchai en avant. Tout était triste autour de moi; pas un aboiement, pas une chanson de campagnard ; les hommes passaient en silence, tristes et malheureux. « Autrefois, me disais-je, tous ces hommes étaient jeunes et nombreux, aujourd'hui ils sont vieux et rares, « et ainsi pensant je me trouvai sur la grande route, justement à l'encoignure des quatre chemins, dominés par l'ancienne auberge du Mousquetaire , joyeux rendez -vous des chasseurs et des buveurs du pays. Hélas! l'auberge était bien changée comme le reste; le soldat de son enseigne, que j'avais vu autrefois chapeau court, habit blanc, culotte noire et bas de
soie, était devenu un grand soldat, chapeau fourré, habit bleu, pantalon blanc, longue moustache fauve et un ruban rouge sur la poitrine; la salle de bal était un bivouac surmonté encore de la tribune des musiciens muette et délabrée; la salle commune avait été envahie par des militaires qui buvaient en jurant affreusement; j'entendis leur conversation sans y rien comprendre, seulement je pensais qu'il s'agissait entre eux de quelque fanfaronnade de caserne, car à les entendre ils avaient tout vu : TEgypte et la Russie, le doux climat de Naples et le ciel ambigu de l'Allemagne ; du reste, c'étaient d'intrépides soldats, durs comme du fer, tout criblés et cicatrisés, et qui parlaient d'une bataille en plaine, rangée, si bien, qu'on eût cru lire une page de Quinte-Curce.
Autour de moi, dans ce cabinet, tout annonçait la guerre. Par intervalles nous pouvions apercevoir de grandes troupes de prisonniers maigres et laids, accouplés deux à deux, qu'on traînait dans les bagnes du royaume. Après eux venaient de grands chariots remplis de blessés français; ils étaient entassés les uns sur les autres, sans précaution et sans ordre , livrés à leurs gémissements et à leurs douleurs cuisantes ; et, du côté opposé de la route, je voyais arriver, conduits par des gendarmes, de jeunes fils de famille^ au visage blanc
et sans barbe, au corps frêle et gracieux, soldats de dix-sept ans, qui marchaient à la gloire, arrachés aux derniers embrassemenis de leurs mères. Partout le même spectacle de douleur; à la même charrue on enlevait le cheval et le laboureur. Puis à ce grand tumulte de cris étouffés, de plaintes à haute voix, de chants de victoire, de bruits d'armes et de canons traînés sur les routes, succédait un grand silence; des maisons fermées, des toits sans un seul pigeon pour en égayer Tardoise, des basses-cours sans gardiens, de longues cheminées sans un seul filet de fumée pour annoncer le repas du soir.
Que je fus vite désenchanté de ce monde ! Que ma retraite alors me parut douce ! Que je m'estimais heureux d'être à Fabri du despotisme militaire , et de vivre assez haut dans les airs pour n"être pas troublé du bruit des armes! Je regagnai donc ma demeure si calme et si paisible, ce royaume dont j'étais le roi, cette longue perche qui nous faisait vivre, ma bonne Maria et moi, ma femme à moi, tout mon bien, toute ma vie! Quand je revins, elle était penchée au sommet de la tour, et sa tête paraissait comme un point dans la nue. Que nos embrassements furent tendres ! Que nous avions de choses à nous dire! Il y avait un siècle que je n'avais vu Maria! La table était
mise^ le souper était prêt; un feu de sarments pétillant et parfumé brillait dans l'àtre. J^étais assis prés d'elle, à lui parler, à la voir, à la servir; et lorsque je m'endormis dans ses bras, la flamme, s'éteignant par degrés, agrandissait notre chambre outre mesure, pendant qu'au dehors les gémissements du télégraphe annonçaient une tempête qui se préparait.
Voilà les événements les plus saillants de ma vie. Il me reste à vous raconter la mort de Maria. Je la vis dépérir lentement sans cause apparente ; depuis longtemps elle sentait que son heure était venue. Quinze jours avant le moment fatal, elle s'était mise à augmenter nos provisions, à mettre en ordre notre ménage, elle voulait ainsi se préparer deux jours sans travail pour mourir en liberté. Quand je la vis se décolorer, et lorsque son œil éteint ne fut plus br. liant qu'à force de pâleur sur sa belle figure, je compris, mais je compris confusément la grande misère qui allait m'accabler. Chaque fois que le télégraphe me le permettait, j'étais près du lit de Maria, je comptais les battements de son cœur, je regardais son doux et insensible sourire, Tidée de mort ne me venait pas.
Je me souviens fort bien que c'était pour moi un jour de grand travail; les nouvelles se succé-
daient sans interruption, et ce ne fut qu'à la nuit tombante que je pus être tout entier à ma femme. La nuit fut calme et paisible, Maria me parla longtemps, jamais elle n'*avait eu plus de tendresses à me dire, plus de mots d'amour et de bonheur. Seulement, quand la première aurore eut paru, ma pauvre malade prit un air plus solennel; sa main blanche aux veines bleues et gonflées m'arrêta. « Embrasse-moi, me dit Maria, embrassemoi une dernière fois, mon Oscar ; je sens que je m^en vais. »
Je Tembrassai en- pleurant. Quelques minutes après, elle me montra du doigt qu'il faisait déjà grand jour, et, sans doute pour ne pas me perdre de vue, elle tira le rideau de sa fenêtre. Je pouvais la voir en me livrant à mon travail.
Hélas ! je la vois encore. Pendant toute la journée, mes yeux ne firent que se porter du ciel au lit de douleur; après chaque signal, j'avais un regard pour Maria ; vue à travers sa fenêtre, elle me paraissait calme et moins souffrante, quelquefois même, au mouvement de ses lèvres, je voyais qu'elle m'adressait la parole; mon télégraphe allait toujours.
Toute la journée il fut en branle. Une fois, au plus fort de mes signaux, je vis ma femme se soulever péniblement sur sa couche, je voulus
m'clancer vers elle, elle lit un signe pour m'ordonner de rester à mon poste ; j^obéis : je n'avais jamais désobéi à Maria.
Le soir, quand je rentrai, plus de Maria! C'étaient encore ses belles formes, sa jolie tête, ses longs cheveux, son sourire; mais plus d'àme, plus de cœur, plus rien.
Je Fensevelis et la plaçai à côté de son père, sous la même pierre; il n'y avait plus qu'une place : cette place fut pour Maria, je me sacrifiai. Le même jour je quittai le donjon, j'abandonnai un métier qui ne permettait pas de recueillir le dernier soupir d'une épouse. Je revins sur la terre, je marchai longtemps et je revis des hommes.
C'était à Paris, à une porte de la ville, il s'agissait d'une fête, le cortège était immense. Mon voisin m'apprit que le roi de France rentrait dans son royaume; je ne savais pas qu'il en était sorti.
Je vis de grands aigles de bronze dont la griffe portait la foudre. On m'expliqua que c'étaient les armes d'un empereur tombé deux fois.
Il y avait des monnaies qui portaient le mot de république. Nous avions eu une république aussi.
Ah! Monsieur, quelle douleur fut ajoutée à ma douleur par ma profonde ignorance! combien je regrettai davantage le seul être qui fût aussi
ignorant que moi! Si Maria vivait encore, j^aurais encore une âme à qui parler, je pourrais encore apprendre quelque chose à quelqu'un, une créature humaine serait encore à mon niveau. Aujourd'hui mon isolement m'accable; il n'est pas un enfant qui ne fût capable de méjuger le plus ignorant des hommes. C'est en vain que j'ai voulu me remettre à notre histoire, j'ai trouvé que trente années de notre histoire contenaient plus de faits que toutes les histoires du monde réunies, et le découragement s'est emparé de moi. Et d'ailleurs qu'importe que je connaisse votre république ou votre empire par ouï-dire? qu'est-ce que l'histoire écrite, à côté de Thistoire contemporaine ? Que pourrais-je savoir de vos héros, moi qui arrive assez à temps pour les enterrer? En résumé. Monsieur, ma vie est une vie perdue, voilà tout; c'est un petit malheur pour le monde; c'est un grand malheur pour moi , un malheur sans contrepoids.
Souvent, quand j'ai traversé vos monuments, sans intelligence pour moi seul, quand j'ai échappé à vos grands noms, qui n'ont pas d'écho au dedans de moi, quand j'ai échappé à votre capitale, ville étrange, si maladroitement modifiée par trois pouvoirs contraires, espèce de monument équivoque confusément composé de trois ordres d'architec-
yO LE TELEGRAPHI-: DU RAINCY
ture, quand enfin je me retrouve dans la campagne et que je commence à respirer, je me figure que je vais entrer encore dans une ignorance aussi profonde que la mienne, ou que je vais pouvoir parler à mon semblable sans avoir à rougir devant lui. Eh bien! non. Je trouve des laboureurs qui ont combattu près des Pyramides, je rencontre des bûcherons qui ont été faits capitaines sur le bord de la Newa, la moindre ferme recèle un savant ou un poète, je vois des grands hommes de dix-huit ans ; et, parmi ce monde si avancé, pas un vieillard qui soit resté Tami de ma vieille science, pas un vieillard qui puisse expliquer avec moi Thucydide ou Vanière; on dirait qu'ils ont été tellement étourdis des commotions que je n'ai pas entendues qu'ils en ont perdu la mémoire. De sorte que je suis l'homme le plus nul de l'univers. ))
Ainsi parla le vieillard ; de grandes larmes coulaient sur ses joues; et, comme il ne se plaignait ni des hommes ni des choses, comme il ne se livrait à aucune exécration contre personne, je compris que j'avais devant les yeux l'image la plus parfaite du désespoir.
Aujourd'hui ce télégraphe du Raincy est une des ruines du château, qui est en ruines. Si le malheureux habitant de cette demeure aérienne se fût
trouvé assez de force pour y demeurer quinze ans de plus, quelle révolution à ajouter aux révolutions dont il fut Phistorien ! Quel étonnement n'aurait pas été le sien, s^il avait appris du haut de son donjon que cette demeure était devenue encore une fois une demeure royale; si Maria lui avait dit, en lui montrant ses simples propriétaires : Celle-ci c'est la reine, et celui-là le roi !
'ai connu autrefois un sorcier qui passait vraiment pour un bon sorcier. Il avait dans son art la même réputation que Félix ou M. Viennet, deux fameux faiseurs de brioches, peuvent avoir dans leurs métiers respectifs : c^était, comme vous Timagincz, un vieillard à. barbe blanche, à chat noir, et dont la muraille était ornée de ces crocodiles empaillés, de TAvare dans Molière, si favorables à être pendus à un plancher.
Il portait des lunettes, il ne peignait ses cheveux qu'au jour du sabbat ; il allait à cheval sur un balai, disait-on; mais je n'ai pas vu sauter le cheval; en un mot, c'était un très savant sorcier dans son temps. Il prédisait presque à coup sûr les giboulées de mars, les courses de traîneaux en
janvier et les récoltes en automne; et, quand il se faisait un mariage, il ne manquait jamais de branler la tête avec un air terriblement significatif et sournois.
Quand il sortait, les bedeaux se couvraient la face, le vicaire faisait le signe de la croix, les petits enfants, plus hardis, lui criaient après : «Ho! hé! le sorcier ! Voilà le sorcier ! chien de sorcier! »
Vive Dieu ! c'est qu'aussi il était habile et fêté. Son grenier ne désemplissait jamais. Un vaisseau partait, un oncle mourait, un enfant était malade, le jeune homme revenait du régiment, « Y aura-t-il naufrage, sorcier ? héritage, sorcier ? santé, sorcier ? fidélité, sorcier ?» A quoi il répondait : calme, testament, santé, fidélité; on sautait de joie; marchand, neveu, mère, amoureuse, on remplissait Fescarcelie du sorcier. Et à présent, gronde la tempête, vienne la mort, vive le vieillard, revienne le joyeux soldat ayant au bras une brune cantinière, qu^importe au sorcier? Sa prédiction est faite et payée. Le joli métier que celui de sorcier!
Mais, hélas ! que d'infortunes il eut à subir dans le cours de sa longue vie ! Le jour où il fut décidé qu^on ne brûlerait plus de sorciers fut bien funeste pour son art. Le jour où il fut décidé que personne n^était plus sorcier Tacheva ; il ne fut plus, à dater de cette époque, qu^un sorcier vulgaire, un
sorcier de femmes de chambre, de cochers et de grands seigneurs. Plus de politique pour lui, plus de grandes morts à prédire, plus d'invasions, plus d^éternelles guerres; il en est réduit aux querelles de famille, aux châteaux en Espagne de portier, à l'ambition d'antichambre; seulement, pour ressource dernière, Famour lui reste; l'amour est superstitieux partout, toujours; grand sorcier, qui a besoin de croire aux sorciers, enfant aveugle qui veut voir.
« Je vivrai sur mes prédictions d'amour, disait le sorcier. L^amour est une vieille histoire, rebattue et monotone, toujours morale et intéressante; cependant je leur répéterai cette histoire. Dans tous les cas, il y a de quoi vivre pour vingt ans avec cela. »
Venaient alors, moins nombreux et moins curieux, de vieux clients et de jeunes clientes. « Je m'ennuie, maître, disait la jeune fille; j'ai seize ans ; je ne dors pas, je rêve, je me hâte pour un but inconnu; maître, regardez ma main. »
Quelle main ! des lignes légères; le souffle du vent sur le sillon doré, le vent ployant les lilas en fleurs, laisse des traces plus profondes. La main est douce et veloutée, le tissu est tout neuf, FM fatale est à peine lisible dans cette main si jolie, a Mon enfant, dit le visionnaire, votre souffrance
doit avoir un terme. Vous aimerez un beau jeune homme qui doit venir de TOrient ou de TOccident, mais qui viendra^ soyez-en sûre. Il viendra; vous le rencontrerez un jour de printemps ou d'automne, ou bien Thiver, dans Tenivrement d'un bal. Vous le reconnaîtrez à son sourire, au son de sa voix, à son tendre regard, à toute sa personne; vous croirez Tavoir déjà vu, déjà aimé; vous croirez le reconnaître, et vous direz : « C'est lui! »
Telles étaient les prédictions d'amour pour le jeune âge. Quand une femme en est encore à la simple gaze pour sa toilette, avec une rose dans les cheveux pour tout ornement, n'ayant pas une bague à ses doigts, pas un camée antique à ses bracelets de crin, pas une perle à son cou, pas un rubis au haut de sa tête. Riche simplicité, imposante parure, juste compensation de tes quinze ans, jeune hlle, qui te forcent à te parer comme est parée Tldylle de Despréaux.
Pleine d'espoir et de foi dans les paroles du sorcier s'en va la pauvre eni^nt. Elle attend. Elle chante. Où donc est celui qui doit venir? Elle le cherche à l'orient, à l'occident, elle l'attend dans les vendanges de l'automne, sous les lilas du printemps, dans le parfum des bals d'hiver. Elle doit le reconnaître, le sorcier l'a dit, le reconnaître à sa
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voix, à son geste, à son regard, elle cherche partout, et elle ne le reconnaît pas; elle ne peut pas dire: « C'est lui.'» Elle est si impatiente, elle est si inquiète! Et Tinsomnie revient de plus belle, et le soir elle se regarde en tremblant; son joli pied, sa jambe bien faite, ce même corsage, toute sa personne elle-même, tout cela inutile, veuf, si beau cependant, si frais! Et alors elle remonte au donjon du sorcier. « Vous vous êtes trompé, mon père, je n^ai rien vu à Torient, ni à Toccident, ni Tété, ni Thiver; je n'ai reconnu personne, je suis toujours seule et chargée d^ennuis. Regardez encore ma main, s'il vous plaît. «
Et le sorcier la regarde encore, cette main, et sur cette main, quelques rides peu profondes, profondes comme les traces que la chienne, dans Zadig^ imprimait sur le sable avec ses deux oreilles; et le sorcier ne sut que dire, son art était à bout. Quoi ! personne pour caresser ce joli visage ! personne pour se jeter à ces genoux si jeunes ! pour embrasser cette main, personne! pour faire battre ce cœur, personne! Dans quel siècle vivons-nous, mon Dieu ! dans quel monde? Le sorcier n'en revenait pas.
O sorcier ! et ce monde d'amour se dérange entièrement, les hommes sont séparés des femmes, il n'y a plus de jeunes hommes; ils sont hautains,
politiques, guerriers, savants; ils sont barbus! Ils sont tout, nos jeunes hommes, excepté amoureux; artistes, ivrognes, hardis spadassins pour des querelles d^amour, chanteurs enroués sous des fenêtres entr'ouvertes. Que veux-tu donc prédire aux jeunes filles ? Pourquoi vas-tu leur parler de séductions et de doux propos? Plus de séductions aujourd'hui ; plus de doux propos; plus de ces savantes attaques à la Lovelace, dont Bisson fut le Polybe et le Folard. Si tu veux être sorcier, longtemps sorcier, quand une jeune fille viendra chez toi, te tendant la main pour obtenir Tobole de Tavenir, fais violence à ton cœur; que ton cœur se taise; donne le change à tes bonnes passions pour les femmes; prédis-leur, à la place des joies de Tamcur, prédis-leur un complet délaissement, un honteux célibat, une jeunesse fanée, leurs beaux rêves évanouis et un mariage, si elles se marient, par le savant ministère du digne M. Villiaume ou Tédifiant manège de la respectable Mme Houdard, rue aux Ours.
Sorcier! sorcier! nous avons laissé bien loin tout cela ; d'abord nous avons été tout feu et tout flamme, d'abord tournois et devises en l'honneur des dames; puis bals, danses, fêtes et rafraîchissements à Versailles, en Thonneur des dames ; puis encore contes galants, petits vers, fins soupers,
jS LE SORCIER
grivoiseries élégantes en Thoiineur des dames ; puis enfin livres obscènes, gravures obscènes, infâmes poèmes, la Piicelle et la Guerre des dieiix^ et les petites maisons, et les filles de TOpéra, toujours en riionneur des dames, et qu'on n'en parle plus, et qu'on ne s'en occupe plus, et que bientôt on n'en voudra plus. Sorcier mon ami, avant de prédire l'avenir d'une femme, avant de la leurrer d'espérances imaginaires^ voilà ce que tu aurais dû savoir.
Le temps fuit, la jeune fille est devenue vieille. Vieille, elle s'ennuie encore; Pennui la pousse et la ramène au sorcier; alors la main est ridée; mille sentiers se divisent et se replient sur cette main grossière ; çà et là le temps a laissé des traces profondes de son passage. « Sorcier, dit la vieille^ d'un son de voix aigre et criard, tu as trompé ma jeunesse, voudrais-tu tromper ma vieillesse? Je m'ennuie encore, quel est le remède à l'ennui ? »
Le sorcier est bon chrétien. « Ayez de la foi, ma fille, aimez le Créateur à défaut des créatures; priez, veillez, jeûnez et fouettez-vous ! » Ce remède contre l'ennui n'avait jamais manqué au sorcier.
Mais, ô sorcier ignorant, tu perds cette femme. Rien n'est doux, en effet, comme la prière en public, comme le jeûne que tout le monde remarque, comme les coups de fouet qu'on admire ;
mais jeûnes, prières et coups de fouet, la foule en rit, la foule n'admire plus ; la foule ne croit plus, adieu la foi ; il faut être beaucoup de monde à croire, ou personne. Et puis où prier? Dans quelle église qui ait un pasteur, riche abbé et oisif et gros, en dentelles et en rabat? Quelle est la croix qui n'ait pas été ébranlée ? Si vous avez un conseil à donner au vieillard, sorcier, dites-lui : a Va te faire brûler vif par tes petits-lils, mon ami, comme n'étant plus bon à rien. Il faut connaître son époque quand on est sorcier ! »
Autrefois Tartiste, inquiet quand il avait rêvé, médité ou lu, préparé son travail, avide de gloire, montait parfois le cinquième étage de la pythonisse. « Maître! mon portrait sera-t-il beau, ma transfiguration approche-t-elle du sujet? mon chant sera-t-il inspiré ? » Et Tartiste était inquiet, haletant, pauvre et honorable serf plein d'émotion et de courage, audacieux comme un homme populaire^ et tremblant comme un carliste. Auxquelles questions, le sorcier, qui avait lu Winckelmann et le père Buffier, et qui n'avait même jamais entendu parler de la préface de Cï'omwell^ répondait toujours sans se troubler : « Ton portail sera beau s'il est grand et léger, si l'air circule dans ses contours, s'il y a de la grâce dans ses ornements, s'il n'est ni trop simple ni trop
chargé. Ta tî'ans figuration sera sublime si elle rappelle sans la copier celle de Raphaël; ta musique, à toi, fera pleurer cent ans si tu vas sur les pas de Mozart. ^^
Ainsi parlait le sorcier^ et Tartiste, enfant gâté et naïf, disait sortant de là: Quel sorcier !
Mais aujourd'hui dans Tart tout est changé, comme tout est changé dans le destin des jeunes filles, dans Tavenir des grand'mères. L'art, ce n'est plus Michel -Ange, Raphaël ou Mozart. C'est M. Jouy, c'est M. Delaville, c'est M..,, que sais-je! L'art est décoré de la Légion d'honneur, l'art est chevalier et porte des gants jaunes, l'art est en besicles et en faux toupet; Tart est rouge, gris de fer, bien pâle, de toutes les couleurs. Aussi rit-on aujourd'hui au nez du sorcier, quand il vous parle de toutes ces choses : amour, religion, poésie, trois grands mots profanés, oubliés et perdus.
D'où il suit qu'il n'y a plus de sorciers.
En revanche, nous avons les messes de Tabbé Chatel, Topéra-comique et les poèmes burlesques de M. Viennet.