‹ Petits contesChapitre 17 sur 37 · LES · texte numérisé non relu

LES

E suis le pauvre Tom Coffin, un pauvre homme des mines de Newcastle. A vingt ans , j'étais le plus vieux mineur de la contrée; à vingt ans, j'avais déjà vu bien des éboulements souterrains, bien des inondations subites; j'avais évité tous les naufrages, j'avais une fois été enseveli sous les décombres d'une mine, mais, au bout de trois jours, j'en avais été retiré par miracle et sans être trop mort de faim, si bien qu'on m'avait surnommé : Tom V Heureux Mineur.

A présent, je viens de subir une nouvelle épreuve plus terrible que toutes les autres , après laquelle je puis me dire : Tom le Mineur invulnérable., mais non pas : Tom le Mineur sans effroi.

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Voulez-vous me donner un verre de whisky, je vais vous raconter ma dernière, épouvantable et heureuse aventure dans le puits de M. Harrisson, le bon maître, que Dieu garde !

C'était un joyeux lundi du printemps, le lendemain même du jour où avait été découvert le bon filon de houille qui a fait tant de bruit dans la contrée.

Nous avions promené en triomphe le gros morceau de houille couronné de rubans et de fleurs, admirable échantillon, tout luisant et tout noir, que précédaient les sons de la musette.

Sur notre chemin on nous avait tous salués, la houille et les mineurs; on nous avait tous abreuvés du meilleur genièvre versé à longs flots; et en avant donc! Vive la joie et vive la houille qui brûle comme une bonne passion dans le cœur. Vive le vin qui fait aimer ! Vive le charbon, notre fortune, notre domaine; le charbon est notre gloire, notre poésie, notre noblesse, notre blason!

Plus le bloc est immense, plus notre gloire est grande.

On dit que les Israélites envoyés dans la terre promise en rapportèrent comme signe de richesse une grappe de raisin; Tom Coffin aurait mieux fait, il en aurait rapporté une charge de charbon.

Vrai Dieu! nous valons mieux que les plus

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habiles vignerons; nous sommes les cultivateurs souterrains; nous labourons au-dessous des campagnes, la poudre à canon nous sert de charrue; nous avons nos torrents et nos ruisseaux, et nos orages, et nos tempêtes, et nos zéphirs, et nos éclipses de soleil, car la lampe fumeuse est notre soleil. Nous sommes des pâtres tout noirs et tout velus ; quand nous voyons le soleil, il est étonné de nous voir, et nous le saluons avec ardeur, et il nous salue avec reconnaissance, comme des courtisans qu^il ne voit pas tous les jours , qui le saluent pour lui-même et qui n^ont rien à lui demander.

Voilà comme nous sommes faits, nous autres aux mains noires et au cœur candide!

Plus nous sommes noirs , plus les jeunes filles nous aiment, car nous les faisons paraître plus blanches et plus douces qu'elles ne le sont en effet: aussi nous aiment-elles!

Et puis, nous ne les voyons que quand nous voyons le soleil, et nous les regardons avec amour, comme des fleurs du printemps de la terre, comme des oiseaux du ciel, comme des papillons sur le gazon verdoyant; et, quand nous les avons bien regardées des yeux et du cœur, nous les laissons au milieu de la belle clarté qui les enveloppe comme une robe virginale.

Nous n'avons pas le temps de les tatiguer de

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notre présence; à peine les avons-nous pressées sur nos lèvres, ces fleurs épanouies de notre vingtième année, nous retournons dans nos profondeurs ; et, quand nous descendons dans nos puits sombres, elles viennent à l'ouverture et elles penchent leurs tètes bouclées et elles nous voient descendre, et avec leur petite douce voix elles nous disent : « Adieu ! adieu, au revoir! « et plus nous descendons, plus nous entendons leur voix claire et distincte; et, quand nous sommes arrivés tout en bas, nous voyons quelque chose qui ressemble à la clarté du jour, mais c'est bien mieux que le jour, c'est bien mieux que les astres du ciel, c'est le regard vif et doux d'Anna qui plonge là-bas au-dessus de nos têtes, et qui flamboie à travers nos mines de charbon.

Ne voile pas si fort notre étoile du charbonnier, ma belle Anna; ouvre les yeux, éclaire-nous de tes charmantes clartés!

Voilà le charbonnier ; voilà moi , Tom Coflin le mineur !

Voilà notre vie ! et je suis heureux, et je travaille, et je mine, et je contre-mine, et en avant donc!

Mais j'oublie, j'oublie que j'ai à vous raconter ma dernière histoire, une histoire épouvantable, qui m'a tenu toute une nuit suspendu sur un abîme immense de deux pieds.

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Pardonnez-moi si je tarde à vous raconter cette histoire : cette histoire me fait trop peur !

Ce jour-là donc , j'étais sur la terre , j'étais fêté et joyeux; j'avais porté en triomphe notre montagne de houille; j'étais entouré d'une molle vapeur de chansons joyeuses et de vin de Porto. Le soir même, j'avais été voir Anna la jolie tille, ma fiancée de la terre , la reine future de ma ville de houille ; et quand je la vois et quand je Tentends parler, Tenivrement de mes sens passe dans mon cœur. Je suis muet, j'écoute, j'adore, je prie, je suis attaché au ciel, balancé par un câble de soie, et je me sens mollement attiré dans le paradis des anges à travers le puits du bonheur céleste.

Quand Anna parle, on dirait qu'elle chante; quand elle sourit , on dirait qu'elle rêve; quand elle vous regarde, elle vous brûle !

Je l'avais donc vue, écoutée, admirée, suppliée tout le soir^ et je serais resté là toute la nuit si elle ne m'avait pas mis à la porte de sa maison à la onzième heure de la nuit, en me disant : Adieu, Toml et me jetant un baiser au delà du seuil de la porte. Moi, imbécile, entendant qu'on me jetait ce doux, fugitif et bruyant baiser, je me précipitai sur le seuil de la porte pour rattraper cette joie qui se perdait dans les airs. Imbécile! je ne saisis même pas le souffle d'Anna, et quand je me

relevai, sa porte siérait refermée sur moi^ et je vis la jolie fille à sa fenêtre qui me rejetait un autre baiser également perdu ; puis la fenêtre se referma comme la porte, et je partis pour me rendre chez mon cousin John Warbeck, qui porte le nom d^un homme qui a été roi, à ce qu^on dit.

Mon Dieu ! que ceux qui marchent sur la terre à la clarté dMn rayon de lune changeante me paraissent à plaindre! le ciel s^ouvre sur leurs pas; il faut qu^ils cherchent leur chemin à travers mille sentiers qui se croisent; les grands arbres les regardent passer d^un air goguenard , le buisson d'aubépine les arrête en déchirant leurs habits, et partout sur leurs pas ce ne sont qu^ornières à éviter, fossés à franchir ; et cependant le loup hurle dans la forêt, le renard passe comme une flèche, le chat-huant dans sa masure pousse au loin son cri de mort, les maisons roulent et se précipitent dans un horrible pêle-mêle, le clocher du village se heurte avec la tour du manoir, le lac se dresse devant vous et vous éblouit comme un miroir ardent dans la chasse aux alouettes.

Mille bruits étranges, mille chemins divers, mille lueurs soudaines, mille obstacles, vous arrêtent à chaque pas sur cette terre malheureuse. Oh! que je plains le voyageur qui marche sur la terre pendant la nuit !

Parlez-moi, pour se conduire et pour savoir son chemin, d'une bonne mine profonde aux mille détours. Là , vous marchez entre deux murailles de charbon de terre, vous avez pour vous conduire la lumière d'une lampe qui brille; là, point de loups qui se lamentent, pas de renards en embuscade, point de châteaux menaçants, point d'églises qui dansent au clair de lune comme autant de feux follets; là, je suis le maître et le roi, et chaque pierre me connaît, et chaque bloc de houille cède à ma puissance, et quand la route m'est fermée, je sais l'ouvrir à coups de pioche.

Je vais tout droit devant moi sans que rien m'arrête, je renverse tout sur mon passage, et les débris que j'amoncelle derrière moi, transportés sur la terre , deviennent l'àme matérielle du monde. Grâce à moi, les machines à vapeur traversent les ondes, comblent les vallées, aplanissent les montagnes, domptent les mers et feront bientôt de Punivers entier une vaste surface plane sillonnée dans tous les sens par des chemins de fer.

Voilà ce que c'est que le travail d'un mineur et d'un charbonnier comme moi , l'heureux mineur et rheureux charbonnier Tom Coffin !

J'étais donc sur la terre, tout enivré par le regard d'Anna, tout chancelant sous ce riant souvenir, et poursuivant par monts et par vaux le baiser

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fraternel dont le son charmant retentissait à mon oreille comme une ravissante moquerie. Sous mes pas disparaissaient les sillons du champ, les arbres du chemin , les ruisseaux mouvants et murmurants; j'allais, tout désolé, devant moi, décrivant mille cercles capricieux comme si j'eusse été le sabot sous la main d^n enfant qui Tagite à coups de fouet, quand tout à coup, ô terreur! la terre manque sous mes pas; je tombe dans Tabîme, ou plutôt je descends en tournant dans le puits profond d'une mine inconnue.

Quelle chute ! Tout à coup la fraîcheur de cet air sulfureux me saisit; je me frappe, j'appelle, j'étends les mains, je tombe, je tombe toujours; me voilà mort !

Gomment n'en suis-je pas mort, Dieu le sait! Toujours est-il que, par un mouvement machinal, en portant mes deux mains devant moi, je saisis une poutre transversale. Je suis sauvé ; je me tiens à la poutre de mes deux mains, mon corps penché se balance un instant au-dessus de l'abîme!

Pauvre, pauvre malheureux Tom, où en es-tu?

Ma première pensée dans cette position dangereuse fut de rendre grâces au Ciel. J'étais tombé, il est vrai, mais je n'étais pas mort! J'aurais pu si facilement être enseveli dans cet abîme et me briser le crâne; alors adieu, adieu Tamour!

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Ma seconde pensée fut pour Anna, la pauvre fille qui dormait chaudement et doucement dans son joli petit lit de serge verte, songeant à moi peut-être, mais sans songer à mes angoisses.

Après Dieu, après Anna, je pensai à moimême, à moi qui ne tenais plus à la vie que par la force de ces deux mains terribles qui avaient soulevé tant de fardeaux sous la terre, donné tant de vigoureux coups de poing sur la terre et qui peut-être ne seraient pas assez fortes pour me faire attendre le jour.

Oh ! Thorrible position ! Je tenais à la vie par le câble de soie et d'or de mes vingt ans et de mon amour. Mourir ainsi tout seul, inconnu, dans un puits étranger et peut-être dans une mine épuisée ! Ne pouvoir pas répondre demain à Tappel du contre-maître et tomber là-bas dans ces profondeurs terribles dont le froid me saisit déjà! Oh! quelle nuit! Je me tenais des deux mains à cette poutre qui m'avait sauvé; je la tenais de toutes mes forces, je retenais mon haleine pour faire mon corps plus léger, je ne voulais pas tomber, je ne voulais pas mourir !

Et ainsi chaque minute épuisait mes forces, mes mains s'engourdissaient, mon bras fléchissait, mon corps s'allongeait horriblement, et, voyant que le jour ne venait pas, je songeais sé-

rieusement à en finir : ouvrir les mains et me laisser tomber, voilà tout! N'avais-je pas fait la moitié du chemin vers la mort?

Mais quitter le soleil et les ténèbres, quitter la terre et ses entrailles, dire adieu à mes deux mondes, et à vous, Anna! Renoncer à cet espoir qui me soutient encore, me laisser tomber moi-même et ouvrir lâchement les mains avant que la douleur, de sa dent aiguë, ne vienne me forcer à quitter doigt par doigt ma position désespérée; non ! Tu ne feras pas cela, mon fils, mon ami Tom ! Tu lutteras jusqu'au bout, jusqu'à la fin, comme un digne Irlandais d'Irlande : tu mourras, à la bonne heure! mais que ton corps se brise avant de tomber, et, quand tu ne seras plus, il faut qu'on trouve tes deux mains attachées à cette poutre et séparées du corps, afin que chacun dise: C'étaient deux mains de fer !

Alors je recommandai mon âme à Dieu.

« Notre Père qui êtes aux cieux, que votre volonté soit faite dans les cieux, sur la terre et dans les mines de charbon.

« Seigneur, si vous ne vene^ à notre secours, nous périssons. Sauvez-nous ! «

La prière me soulagea ; je parvins à ressaisir avec la paume de mes deux mains la poutre à laquelle j'étais suspendu, je fis même un effort pour

essayer si je ne pourrais pas appuyer mon pied contre les parois du mur. Vains efforts; je vis alors, si je voulais lutter quelques instants, que je devais penser à Anna.

Pauvre Anna ! Vienne la joyeuse nuit de Noël, et je Taurais épousée! Quelle fête et quelle nuit! et quelle vivante allégresse, et quels repas!

La terre reprend haleine pour se lancer dans le printemps, elle jette au loin son manteau déneige pour prendre son manteau de fleurs. Noël ! Noël ! On s'assied autour du feu, on se couche à demi sur les tables; on est accroupi au foyer en fumant sa pipe, et, si la maison est pleine d'étrangers, on va dormir dans la grange, dans le foin, sur la paille. Puis, le lendemain, on est levé le premier, et Ton va sous la fenêtre d'Anna, et d'en bas Ton crie : Anna! Anna !

En cet instant, j'entendis un grand bruit et je ressentis une grande douleur dans mon bras gauche, comme si mon bras se disloquait. J'étais perdu !

Adieu Anna! adieu le ciel! adieu la vie!

En même temps mon bras droit, sur lequel posait tout mon corps, faiblissait peu à peu. Adieu ! Mais mon bras tenait toujours.

Pauvre bras droit, il tenait toujours! c'est le plus fort des deux; c'est mon bras de fatigue, mon

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bras de travail, mon bras de mineur, mon bras de boxeur; le bras gauche est le bras de luxe^ le bras d'Anna! Comme j'étais léger et fat quand s'appuyait sur moi la jolie fille ! comme mon bras droit était terrible, quand il se tendait pour défendre le fardeau charmant de mon bras gauche et pour lui faire une place dans la foule! Vaillant bras droit ! à présent c^est lui qui me soutient tout seul. C'est lui qui porte tout mon corps. Mais c'en est fait ! il faut céder, il faut mourir. Adieu !

J'allais tomber; mais, ô surprise! mon bras reste à la même place ; il est plus fort que ma volonté, il est plus courageux que moi. Il s'est attaché là de lui-même et il n'obéit plus à moi qui veux céder ! Au même instant, en levant les yeux au ciel, à l'entrée du puits, je vis le jour. Au même instant j'entendis chanter le coq !

Du ciel je portai mes yeux dans l'abîme inévitable où j'allais tomber. Je sentais mon corps fléchir, j'allais mourir enfin î Je voyais un sépulcre!

O Dieu ! non pas un sépulcre, mais bien un joli petit échafaudage tout neuf en bois de sapin, qui était à deux pouces de moi et qui m'attendait pour me recevoir mollement dans ses bras! Quelle nuit !

Quelle nuit! être à deux doigts d'un parquet uni et sûr, et se raidir de toute la force de son

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âme et de son corps, comme si on était au-dessus d'un abîme de mille pieds ! dépenser tout ce qu^on a de courage pour rester suspendu à une poutre, pendant que là, au-dessous de vous, vous pourrez dormir, reposer et rêver en paix à vos amours, en attendant le jour !

Faibles que nous sommes ! cet échafaudage qui me sauvait m'épouvanta beaucoup plus que Tabîme même. Je me croyais Pillusiond^un songe; je me croyais déjà mort et déjà aspirant à une vie nouvelle.

Heureusement mon bras glissa et je m'étendis mollement sur la planche élastique, qui me berça comme un enfant. Là, en attendant les charbonniers qui devaient revenir, je repassai dans ma mémoire tous les incidents de cette nuit cruelle.

Puis, je bénis Dieu et Anna, mes deux religions en ce monde.

Bien plus, je fis vœu à la sainte Vierge, patronne des amants fidèles, qui avait tendu sous mon corps ce parquet protecteur, de lui dédier mon nouveau-né, quand je serais l'époux d'Anna.

Oui, je voue mon enfant au blanc, comme c'est le droit de tout bon catholique. Je veux qu'il ait des souliers blancs, une robe blanche, un chapeau blanc et même un blanc visage, quand je devrais

laver mon visage chaque jour avant d'embrasser mon fils!

Après mon vœu, Je ne sais pas ce que je devins. Mais quand j'ouvris les yeux, j'étais couché sur une botte de paille, au bord de ce même puits en construction dans lequel j'avais manqué mourir.

Fasse le ciel que la terre de ce puits soit bientôt de la bonne houille !

Dieu préserve cette bonne houille des inondations et des éboulements!

Et vous, charbonniers mes frères, mineurs mes frères, quand vous creusez un puits, pensez un peu qu'un de nous peut passer par là et y tomber sans le vouloir.

Ici finissent les mémoires de Tom Coffin le mineur.

UAND il y avait des croix de bois par les chemins, sur le haut des murs, au coin des vieilles maisons, dans les carrefours isolés, ces croix étaient souvent d'un grand secours. C'était un gage d'espérance et de foi. On allait au pas de son cheval, rêvant tout haut; on allait rejoindre ses enfants et sa femme; venait la croix à votre occurrence, la tête chargée des bluets de la moisson dernière et des épis les mieux remplis.

A cet aspect, le voyageur ôtait son chapeau, comme s'il eût rencontré un compagnon de voyage, un compagnon de bonne humeur toujours prêt à lesecourir! C'était encore de la poésie parmi nous. La croix, c'était le dieu Terme des temps modernes ; elle attestait la limite de deux villages, en même temps qu'elle les invitait à la concorde; elle servait

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de fanal pendant la nuit, elle avait ses mystères et ses délicieuses histoires; elle prêtait son abri aux tout petits enfants, qui bénissent Dieu par leur folle gaieté; elle attestait une croyance plus que nationale, une croyance intime, une croyance de laboureurs.

Dans le paysage, c'était merveille qu'une croix négligemment jetée dans le coin du tableau, arbre aride qui fait contraste avec le luxe de la végétation ; on élevait la croix partout au moyen âge. Voyez les grands peintres ! La croix au sommet des montagnes, la croix sur le bord des fleuves, impérissable roseau qui ne sait pas plier; la croix sur la chaste poitrine des jeunes filles, la croix sur la tombe du chrétien, dernier monument placé sur les limites du monde matériel et du monde croyant, dernier vainqueur de la pourriture et des vers.

Surtout c'était aux passions du cœur qu'il était salutaire, Taspect du bois consacré. L'innocence y donnait des rendez-vous d'amour; elle y venait aussi tranquille que si elle n'eût pas quitté le regard de sa mère. Là se terminaient les unions heureuses et venaient se consoler les espérances.

A ce sujetj j'ai une histoire à vous raconter.

C'était dans un village aux bords du Rhône. Le soleil éclate, le fleuve jaillit comme un glaive,

Tîle semble flotter aux caprices de Tonde qui gronde; la vigne s'étend dans Peau et se mirecomplaisamment. Tout est vie, éclat, soleil et force! Les hommes sont des génies, les passions sont des furies ; on dirait des habitants d'un port de mer, tant ils sont forts et intrépides.

O large et infatigable nature! Or, à toutes ces passions, à tout ce feu dans le sang, à tout ce feu dans le cœur, dans la tête, on avait jusque-là opposé une croix de bois. Je la vois encore sur un morceau de pierre entourée de gazon vert, bénie, d'une physionomie tranquille, et chargée dVxvoto pieux.

A cette croix se faisaient les serments d'amour de mon village; on y faisait aussi les transactions de commerce, on y convenait du prix des grains, de la paye des matelots, des baux à renouveler ; on y convenait de tout ce qui fait la fortune ou le bien-être d'un village; puis, le dimanche, on dansait en rond autour de la croix, puis sur la croix on écrivait les dates mémorables.

On y lisait encore la rentrée de Bonaparte, en chififres flamboyants, il n'y a pas deux mois; la restauration n'avait rien pu contre la croix : c'était une belle place pour une croix que la mission enviait fort, mais la mission y perdit sa peine et ses intrigues; c'était notre croix à nous, notre croix

sainte, chargée de reliques, de gages, de chiffres et de souvenirs.

Pauvre vieille croix !

Ce fut là, par une soirée de mai, parfumée et douce, qu^ils se rencontrèrent, mes deux héros ; lui grand, jeune et fort, elle grande et belle, mais douce et faible de cœur, les yeux humides, la voix tremblante, le sein qui bat. Ils se parlèrent, et, ce qui est plus éloquent, ils gardèrent le silence longtemps. Il y eut des serments donnés, un serment d'homme, car à la femme qui aime on ne demande pas de serment.

Je crois qu^elle se nommait Adèle. Lui, il attesta la croix, et il était sincère; elle, elle appuya la main sur son cœur. Dans mon village, au temps de la croix, nous étions tous de bons et francs villageois, comme je vous le dis.

Or le Rhône étant crû, beau et large, que c'était plaisir, et navigable aux plus grandes barques, le patron Jean dit un matin : « A moi, enfants ! »

On vide la barque, on la lance, on la pare de flammes à quatre couleurs, les vieilles flammes du saint; on revernit le saint de la poupe, on lui fait une belle figure rouge, de belles mains rouges, une bouche et une grande pipe, puis on lui met sur la tête un chapeau de paille à rubans roses. C'était le chapeau de son Adèle que Robert avait

placé là, comme pour porter bonheur au saint.

Alors, adieu, bonsoir! Adieu, Madeleine la blonde, Julie la brune, Louise la fantasque, Louison la guerrière, Emma la sombre, Gothon la rieuse, Fanny la mauvaise, Agathe la cruelle ! Adieu toutes, adieu tous !

On se prend la main, on se lance au bateau, on échange de frais baisers. Adieu! adieu! adieu! L'écho chargé de pampres, Técho de Côte-Rôtie répond joyeusement: « Adieu ! adieu ! adieu ! » et le mot adieu s'étend jusqu'à Lyon. Adieu î

Surtout adieu , adieu, Adèle! Adieu, Robert !

Mais ils se disent adieu tout bas ; ils s'aiment encore trop pour oser s'aimer. Adieu donc tout bas ! ce Tu reviendras à la croix, Robert! à la croix, Adèle ! à la croix, je reviendrai, tant que la croix sera là, brillante et seule comme Pétoile du berger dans le ciel. )>

Et ainsi, ils se quittèrent; et, bien qu'ils se fussent dit adieu tout bas, Técho de Côte-Rôtie répéta tout haut :

ce Adieu, Robert, adieu ! Adèle, adieu^ adieu, adieu ! »

Je ne connais pas d'écho plus indiscret que Pécho de Côte-Rôtie.

Ils partent, les jeunes filles restent seules ; elles sont tristes, puis elles chantent : car monter une

barque sur le Rhône Jusqu'à Marseille, ce n'est pas un voyage sur TOcéan.

Le Rhône prend la barque, et elle vole; il entraîne, il berce, il endort ; il fatigue à force d'aller vite ; mais le Rhône ne mord pas, le Rhône n'a pas de tempêtes redoutables^ pas de coups de vent qui brisent les mâts, pas de colères sourdes et méchantes, pas de rages funestes comme en a la mer ; le Rhône, comparé à TOcéan sans bornes, c'est un paisible courant d'eau.

Dans tous les cas, c'est un joyeux fleuve tout bordé de joyeuses hôtelleries, de grasses cuisines, de cabarets bien déserts; fleuve bouffi, encadré entre deux vignobles vermillonnants. Vous levez la rame, vous la plongez dans une vigne qui se courbe sous le poids, ou bien vous divisez les brebis d'un troupeau, les maisons d'un village, les moissons de la plaine; ou bien encore des armées de quinze gardes nationaux qui s'amusent, le dimanche, à se boutonner jusqu'au col et à marcher en cadence avec un fusil.

Beau fleuve du Rhône! quand je pense que le Tage de dom Miguel a une chanson pourlui seul et que toi tu n'en as pas, je suis prêt à me trouver mal.

Et cependant, qu'on les pleure en souriant, les matelots de mon joyeux fleuve; ils vont, ils rient^

UN VŒU lOI

ils pleurent, ils répètent leurs serments joyeux. Bientôt ils découvrent Marseille qui dort au soleil, Marseille, le lazzarone paresseux de notre France; ils arrivent, puis ils reviennent. Mais cette fois le saint de la poupe n'a pas été reverni, ses mains n'ont pas été peintes de nouveau, et le chapeau d'Adèle manque au saint de la barque; il se brûle le visage au soleil.

On m'a dit, je ne le crois pas, que Robert a fait la charité de ce chapeau à uni pauvre fille parfumée qu'il rencontra sur le port, tête nue et chantant d'une voix enrouée de tendres refrains.

Plus de chapeau sur la tête du saint ! il est perdu le joli chapeau de paille et son ruban si frais ! Allons, matelots, entassez les fleurs et les fruits de la Provence dans votre barque; ramenez les oranges au doux parfum, Tolive qui rappelle Athènes, la grenade déjà moins espagnole, mais toujours savoureuse ; accablez votre barque de formes, d'odeurs, de saveurs riantes; donnez au Nord, à défaut du soleil, tous les produits du Midi; ingrats ! ne voyez-vous pas que vous oubliez le palladium de votre barque, le chapeau de paille d'Adèle sur le front du saint patron ?

Adèle cependant prie et pleure. Elle attend Robert sous la croix, elle attache ses vœux à la croix !

Un matin les paysans virent un cœur attaché à la croix, il était en cire frcle et blanche, transparente comme le cristal.

ce A qui est-il, ce cœur? se dirent-ils. Il n'est pas à Madeleine, il n'est pas à Julie, il n'est pas à Louise, il n'est pas à Louison, il n'est pas à Emma, il n'est pas à Gothon , il n'est pas à Fanny. »

Puis on se disait tout bas :

« Il est à Adèle! C'est le cœur d'Adèle, candide, jeune, transparent, dévoué, craintif, qui tremble au moindre vent; c'est le cœur d'Adèle, c'est son cœur ! » Et l'écho de Côte-Rôtie répétait tout haut : « Adèle î Son cœur ! »

Une nuit, la liberté brisa la croix de mon village. Pauvre croix^ qui était d'une date si vieille, brisée, perdue, amoncelée ! pas un morceau pour en faire une relique, plus rien ! Rien, que la place froide, triste, nue, désolée !

Plus de cœur, plus de chiffres, plus de date à la rentrée de Napoléon le Grand.

Adèle retrouva la place de la croix et vint y pleurer en attendant Robert.

Mais Robert !

Il ne vit plus la croix, il ne chercha pas la place où elle était^ et il se crut délié de son serment, le méchant sophiste! Quel miracle rendra

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à mon village la vieille croix? la vieille croix qui reçut le vœu d'Adèle ! Car, pour une nouvelle croix, nous n'en voulons plus, monsieur le Maire le permît-il.

UN MOxMENT AFFREUX

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